J’aurais adoré faire partie d’une grande équipe

Billet issu de notes prises sur mon téléphone, dans le fracas d’un véhicule lancé au crépuscule à vive allure sur une autoroute verglacée

J’aurais adoré faire partie d’une grande équipe.

J’aurais adoré faire partie d’un grand projet.

J’aurais adoré faire partie d’une grande épopée. D’une grande croisade. D’une grande mission. D’une grande aventure.

J’aurais adoré porter un évangile. Porter un message. Porter une espérance. Un projet politique. Un projet d’émancipation et d’affranchissement. Un rêve d’indépendance nationale, de liberté et d’égalité. Un rêve de progrès économique, social, moral, humain.

Ou alors un grand projet scientifique, technologique, industriel. International ou interstellaire.

Quelque chose.

Quelque chose comme ça. Quelque chose de grand. Quelque chose de collectif. Quelque chose qui me dépasse. Quelque chose qui nous dépasse, moi et mes camarades.

Une révolution. Une campagne électorale. Un référendum de souveraineté nationale. Un mouvement de libération. Un progrès. Renverser le cours de l’Histoire. Vaincre une fatalité. Graver dans la pierre.

Pouvoir me dire que j’ai fait quelque chose. Pouvoir me dire que j’ai apporté ma pierre à un édifice, et que cet édifice nous dépassera et nous survivra, en plus de me dépasser et de me survivre. Le « nous » est plus important que le « je », mais le « je » y trouve son compte. Pouvoir dire que j’ai participé. Pouvoir dire que j’en ai été. Pouvoir dire qu’on l’a fait. We did it.

Seulement voilà, rien de tout ça n’est arrivé. Jamais. Nulle part.

Le monde où je suis né était dominé par une super-puissance forgée par sa « grande guerre patriotique » , et par une autre super-puissance magnifiée par sa « greatest generation » .

J’ai eu la chance d’être né dans un monde en paix. Avec les petits inconvénients d’une petite époque, qu’a exprimés mieux que quiconque Tyler Durden, par la voix de Brad Pitt, dans « Fight Club » à l’automne 1999, on y revient toujours :

God damn it, an entire generation pumping gas, waiting tables; slaves with white collars. Advertising has us chasing cars and clothes, working jobs we hate so we can buy shit we don’t need. We’re the middle children of history, man. No purpose or place. We have no Great War. No Great Depression. Our great war is a spiritual war. Our great depression is our lives.

Je vois une génération entière qui travaille à des pompes à essence, qui fait le service dans des restos, ou qui est esclave d’un petit chef dans un bureau. La pub nous fait courir après des voitures et des fringues, on fait des boulots qu’on déteste pour se payer des merdes dont on n’a pas besoin. On est les enfants oubliés de l’Histoire les gars, on n’a pas de but ni de vraie place, on n’a pas de Grande Guerre, pas de Grande Dépression. Notre grande guerre est spirituelle, notre grande dépression : c’est nos vies.

Alors voilà, j’aurai juste été un consommateur. Un passager. Un touriste. Un mouton. Un lâche, évidemment, un lâche. À l’arrière. Au fond. Dans l’ombre. À peine plus qu’un bagage.

Passif. Inerte. Inutile. Insignifiant. Rien.

À l’image de mon époque ? De mon pays ? De ma génération ? Peut-être. Évidemment. Un peu au moins. Mais pas que. Et puis qu’est-ce que ça change ?

Même ce qui aurait pu être à ma portée, je suis passé à côté.

J’aurais adoré faire partie d’une grande équipe, mais je suis passé à côté de ce qui aurait pu être. De ce qui était à ma portée. Il aurait suffi que je tende la main.

Typiquement, la dernière fois qu’il y a eu un référendum en France, c’était au printemps 2005. C’était sur le funeste traité constitutionnel européen. Il est probable que ça aura été le dernier référendum de la Vème République. Ils n’en feront plus jamais d’autres, mais je m’égare. La campagne pour ce référendum a été longue et passionnée. Elle a été gagnée par des gens lucides, informés et motivés, qui ont su convaincre, qui ont su porter une volonté d’émancipation et d’affranchissement, qui ont su renverser un résultat prédit d’avance, qui ont refusé une fatalité.

Seulement voilà, au printemps 2005, moi, je carburais à l’Effexor et au Lexomil. À hautes doses. (Je déteste l’expression « moi, je ») Je me souviens que c’est la période où j’ai senti que bientôt je n’arriverai plus à me lever le matin, et pourtant je me levais tous les matins. Je me souviens avoir fui l’Île-de-France quelques jours avant le référendum, ça devait être le mercredi 25 ou le jeudi 26 mai 2005, subitement, en milieu de journée. J’étouffais, j’ai voulu voir la mer. Je suis allé traîner entre Dieppe et Le Tréport. Je suis rentré tard dans la nuit. Ça n’a aucun intérêt. Ce petit tour, les affiches, les graffitis, les slogans observés au hasard ici et là ont achevé de me convaincre que le Non n’avait pas besoin de moi. Rien n’avait besoin de moi. Alors j’ai voté Oui le dimanche 29 mai 2005, en souvenir de mes années en Allemagne. Ça n’a aucun intérêt. C’était pas ma victoire. Je suis passé à côté de ça, comme je suis passé à côté de tout.

Plus récemment, j’ai vécu intensément, par procuration, le référendum du 5 juillet 2015, et puis le référendum du 23 juin 2016. C’est absurde et dérisoire.

Périodiquement, je me promets que je prendrai un congé sabbatique au prochain référendum. C’est absurde et dérisoire. Et surtout ça n’arrivera pas. J’ai des enfants. J’ai une identité sociale. C’est incompatible. Personne ne comprendra. Je n’en sortirai pas.

J’aurais adoré faire partie d’une grande équipe.

J’ai compris assez vite que les seules vraies réussites en ce monde sont collectives, que les seules vrais progrès sont collectifs, et que l’individualisme est un cancer. C’est l’équipe qui gagne. C’est nous qui avançons. C’est nous qui bâtissons. C’est nous qui faisons.

Seulement voilà, je n’ai jamais réussi vraiment et durablement à faire partie d’un « nous ». Dans à peu près dans tous les jobs et tous les groupes et tous les réseaux où j’ai été inséré, je me suis retrouvé dans le rôle du vilain petit canard. Du mouton noir. De l’étranger. De l’intrus.

Je suis celui dont la seule présence met les autres mal à l’aise. Je suis celui qui ne passe pas, sans qu’on sache trop dire pourquoi, sans souvent même qu’on le lui dise (mais je le comprends toujours vite et bien). Je suis celui qu’on tolère, parce qu’on n’a pas le choix, ou parce qu’il bosse plutôt bien, mais dont on rêve de se débarrasser. Je suis celui dont on se dit silencieusement (mais je l’entends toujours clair et net) que la vie ça sera mieux sans lui, ça sera mieux quand il sera parti, ça sera mieux quand il sera plus là, ça sera mieux quand il aura disparu.

Certes il ne faut pas généraliser, certes ça n’a pas toujours été ainsi, mais ça l’a été tellement souvent. C’est tellement la pente naturelle. C’est tellement la situation logique, habituelle, normale. Celle où je me sens chez moi, à défaut de m’y sentir bien. J’y retombe presque toujours. Quoique je fasse, quoique je dise, quoique je change. C’est mon rôle. C’était mon rôle. Ça aura toujours été mon rôle. C’est ma posture. C’est moi.

À ma place nulle part.

People in this world we have no place to go

Je ne fais pas partie de l’équipe, de la croisade, de l’évangile, de l’épopée. Je n’en ferai jamais partie. D’aucune. C’est comme ça. J’adorerai. J’aurais adoré. Mais ça n’est pas possible. Ça n’a pas été possible. C’est peut-être juste dans ma tête, mais c’est comme ça. C’est pas grave. On n’en meurt pas. Il faut juste vivre avec.

C’est pas grave, j’ai l’habitude.

Il ne restera rien de moi. On ne se souviendra pas de moi, même ceux avec qui j’ai œuvré. Je ne fais pas partie du groupe. Je ne fais pas partie de la bande, de la tribu, de l’équipe. Je ne fais pas partie de ceux dont on se souvient. Je me souviens, mais on ne se souvient pas de moi. Même là où je ne suis pas anonyme, au fond je suis anonyme.

Je suis de ceux qu’on méprise, qu’on ignore, qu’on néglige, quand on ne les piétine pas. Qu’on oublie.

Enfin c’est que je crois.

J’en suis même persuadé.

En 2001, Michel Houellebecq termine son roman « Plateforme » par ces mots, qui pourraient au fond terminer tous ses romans :

On m’oubliera. On m’oubliera vite.

J’aurais adoré faire partie d’une grande équipe.

Bonne nuit.

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8 commentaires pour J’aurais adoré faire partie d’une grande équipe

  1. Abby dit :

    Je partage ce sentiment, cette désillusion. J’ai toujours rêvé de partenariats vibrants et stimulants, mais les incompatibilités sont vicieuses. J’en ai fait le deuil et depuis ça va mieux 🙂 On se laisse ronger l’esprit par trop de croyances et de faux rêves ! Trouve la force d’envisager ce congé sabbatique, du moins te l’autoriser dans la tête : même en pensées tu n’oses pas assumer ;)) Amitiés

  2. paul dit :

    ah ben tiens… non, moi j’ai jamais rêvé d’un truc comme ça… c’est peut-être à cause d’un évident manque d’élan de ce genre que les recruteurs m’ont rarement embauché dans quoi que ce soit… et que j’ai jamais été papa non plus d’ailleurs hein…
    j’rêvais juste de pouvoir gagner de quoi me payer un logement où je pourrai dormir sans subir le voisinage, et jouer de mon piano en rentrant du travail alimentaire…
    quant au constat à la « fight-club », ben non plus hein… j’achète pas grand chose de ce monde, sauf des matières premières pour bricoler avec fierté et mes mains… ça fait pauvre, je sais, pas viril, j’espère bien, et très radin coincé du cul…
    alors après, les référindom, ben on m’en a parlé après, parce que pendant, euh… vu que j’observe juste le ciel pour y guetter l’éclairci dans la grisaille, l’espace bleu entre les nuages, euh…
    curieusement, j’pense qu’on vous oublie pas et qu’on vous oubliera pas en fait, vu que vous êtes papa, donc lié à des « autres »…
    ce qui m’amène à me poser toujours ce genre de question quant au moteur de toute dépression : dans le discours de la personne, est-ce de la fatigue de quelque chose d’externe ou d’interne qui lui fait produire cette apparence de dévalorisation de soi, et selon quel référentiel, interne ou externe… y-a-t-il une démarcation nette entre ces « internes » et « externes » à la personne…
    ???

    • Cher Paul, merci pour ce commentaire. Merci pour tous tes commentaires depuis des mois et des mois. Je te prie de bien vouloir excuser mon silence. Je ne suis pas très doué pour les réponses. Mais je vais essayer de m’améliorer sur ce point, ça sera ma bonne résolution de début d’année (oui, je sais, on est déjà en février).
      Je suis plein de dépit et d’amertume, et j’aimerai bien m’en débarrasser… mais l’accumulation ne s’arrête jamais vraiment.
      Hier, on m’a dit, à propos de mon équipe actuelle : C’est juste pas la bonne équipe. C’est juste. Mais pourquoi est-ce que ça finit toujours ainsi comme ça, ou presque ?
      Ta conclusion est intéressante : fatigue d’être soi, ou fatigue de ne pas être ? Fatigue de ne pas être ce qu’on était supposé être (programmé pour, formaté pour, dressé à…) ? Fatigue de ne pas être ce qu’on aurait voulu être, consciemment ou inconsciemment ?
      Je ne sais pas.

      • paul dit :

        « Fatigue de ne pas être ce qu’on aurait voulu être, consciemment ou inconsciemment ? »
        il me semble que ce soit une bonne piste.
        « juste »… »ça finit toujours… » ou « presque »
        le juste et le presque, serait-ce dans le sens d’un tout petit machin qui reste encore, à l’égard, en comparaison de… ?
        le terme de « fatigue » que j’emploie souvent, c’est pour ramener à un truc simple qu’on connait dans toute activité, d’abord physique, et aussi ensuite psychique. y’a un moment, vers « la fin », où on ressent toute la dépense, l’entropie, son effet, après le « labeur », le chemin parcouru avec une force initiale à trimballer dans un espace une masse… l’énergie cinétique s’amenuise, s’étiole… or, le désir est encore et encore là à chercher sa « cible »…
        y’a ce mécanisme là à « l’oeuvre » tout le temps.
        et on est dans un circonstanciel qui « juge » aussi du chemin…
        donc ça « embrouille »…
        alors la balance classique entre conscient et inconscient…
        euh…
        bon, y’a une indication d’un contexte dans le rapport à ce jugement quant à une bonne équipe…
        et donc une frustration venant de « l’autre », de son jugement, impérieux : en lui-même ? ou renvoyant à notre demande impérieuse intérieure d’être, d’y être jugé, reconnu, comme « quand même » « ayant été là » à faire le chemin ?
        mais dans toutes ces pistes, le plus dur me semble-t-il à accepter, parce qu’il me semble aussi que vous comme moi gambergeons un peu beaucoup de façon productive à nous fabriquer une sorte de lucidité propre à sentir « qu’on n’y peut pas grand chose », et que la terre tourne quand même inlassablement, de façon passive, juste en chute perpétuelle à fuir le soleil… lui-même passif dans ce qu’on suppose être sa « trajectoire »…
        donc la fatigue, ça pourrait aussi être cette intuition à n’y pas pouvoir grand chose, mais qu’on est là « quand même »… le dur là dedans, c’est aussi la durée, l’endurance, la simplicité, l’humilité, à cette sourde acceptation de la contingence…
        la question reste, dans les faits, entière…

      • paul dit :

        « vous indiquez « Je suis plein de dépit et d’amertume, et j’aimerai bien m’en débarrasser… mais l’accumulation ne s’arrête jamais vraiment. »
        ben oui, ça se comprend…
        sauf que, quand même, vous êtes « papa » : j’indique là quelque chose vers quoi faire tendre, centrer, l’orientation de son « désir » d’être, « par « l’autre ».
        pas dans le sens d’un quelconque système de référenciation induisant jugement !!!
        mais
        dans le sens de se sentir dans ce lien « par l’autre », cette part centrale de son identification…
        se sentir dans ce « je suis l’obligé de cet autre »…
        ça peut être lourd si on va dans le sens de la responsabilité
        mais pas si on va dans le sentir, l’intuitif,…
        ceci dit, semble indiquer qu’il puisse y avoir un plus d’obligé quant à être parent ascendant de l’autre
        or, non
        je pense que c’est aussi la même force à l’égard de l’autre du couple, et l’autre dont on est le descendant, et cet autre que l’est en soi-même
        on n’est pas oublié, par le simple fait qu’on est l’obligé de soi
        l’intérêt de traiter le syndrome dépressif par la question de l’affect, de considérer la dépression comme un « lâchage », un relâchement, de l’affect à l’égard de l’autre et de soi, c’est que ça induise la recherche du comment s’aimer, soi et les uns les autres, ailleurs qu’en narcissisme, nombrilisme, égoïsme, individualisme…
        alors après « s’aimer », ça « veut » dire quoi ? et dans cette question, « veut », vouloir, qu’est-ce que c’est ?

  3. Marion Dorval dit :

    Bonjour,
    tout juste arrivée ici après quelques détours hasardeux – ou pas – via Romain Rolland… cet article et les commentaires qui suivent ravivent étrangement chez moi un sentiment océanique.
    Je nous trouve finalement un certain nombre, ici ou là, et certainement que nous nous sommes déjà croisés, ici ou là… entre les lignes des écrans comme ici ou dans paroles échangées au détour desquelles on peut parfois détecter une solitude commune (sic).
    Je déteste le nous imposant violemment une inclusion normée, je fantasme tout autant le nous respectueux des singularités. Bref, je me retrouve dans ce « nous » formé ici de vos mots et de ceux des personnes ayant commenté.
    En tout cas une chose est sûre: tant qu’il y a des traces comme celle de votre article, alors je ne me sentirai pas seule et je ne regretterai pas d’avoir lâché la suradaptation aux autres équipes.

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