La Douceur de la vie

« La Douceur de la vie » est le dix-huitième volume des vingt-sept qui composent « Les Hommes de Bonne Volonté ». Il fut, parait-il, l’un des plus appréciés. Il est, à mon sens, l’un des plus singuliers. Écrit par Jules Romains pendant l’été 1939, publié à l’automne 1939, il est le deuxième volume qui se déroule après la fin de la Grande Guerre. Il se compose principalement du « journal » tenu par Pierre Jallez pendant l’automne 1919 et l’été 1920.

Normalien, trentenaire, Pierre Jallez a passé l’année 1919 à parcourir les ruines et les convulsions de l’Europe, notamment de l’Europe centrale et orientale, l’Europe des Empires vaincus et démembrés, en tant que journaliste, correspondant pour des journaux américains. Bien payé, il s’installe à la fin de l’automne 1919 à Nice pour quelques mois, pour passer l’hiver, pour travailler à son œuvre personnelle. Il découvre une région d’Europe bénie par son climat, et bénie de n’avoir pas été dévastée par la catastrophe. Il redécouvre la douceur de la vie.

Il se trouve que je connais un peu cette région. Ma mère y a passé quelques années de son enfance. Cette région a évidemment beaucoup changé. Il se trouve que je suis passé dans le Vieux Nice au printemps 2018 et au printemps 2019. Sous le cours Saleya, il y a maintenant un des principaux parkings souterrains du Vieux Nice. Le cours Saleya est devenu un marché pour touristes. La place Sainte-Réparate est devenu le paradis des marchands de glace. Tout le Vieux Nice est devenu un attrape-touristes. Pourquoi pas ? Ça reste un lieu charmant, singulier, faute d’orthographe incluse.

Je m’étais promis de relire « La Douceur de la vie » à l’automne 2019 ou à l’hiver 2020, pour son centenaire. Je m’y suis tenu. J’ai trouvé le temps cet hiver. Je ne me rappelais pas les noms des lieux mentionnés par Jules Romains. Je ne me rappelais plus les amours de Jallez. Je ne me rappelais plus grand-chose en fait. J’ai redécouvert. C’était il y a un siècle, ou il y a un an, ou il y a une éternité. Il n’est pas trop tard.

Il vient à travers l’alentour ce frisson qui est bien d’ici, et qui accompagne le déclin de la lumière. La mer se fait grise, comme certains yeux. Puis n’est plus qu’une paupière froissée.

Je n’ai pas le droit de me laisser envahir par ce que j’ai envie d’appeler une pensée d’ange triste. Chaque soir, au moment où le soleil s’en va, il y a ainsi un Ange triste, le même, car il est bien reconnaissable, qui vient jeter sur ces beaux lieux une pensée, d’une légèreté de soie, où soudain toute ardeur s’étouffe. L’on n’a pas la ressource de lutter. Tout est déjà trop beau pour qu’il ne soit pas vain de chercher un argument, un secours. Si la pensée de l’Ange tombe avec ce pouvoir irrésistible, c’est que tout ce que vous diriez contre elle a été refusé d’avance. La seule défense est de n’être pas là.

Je n’ai pas le droit de céder même une heure à l’Ange triste. Je vais aller faire un tour dans la vieille ville. Je souris d’avance aux petites lumières dans le fond des rues sombres, aux boutiques. La pensée de l’Ange triste se déploie beaucoup plus haut, à grands plus. Elle ne retombe pas jusque dans ces fissures, au creux desquelles une joie preste, sans épaisseur, sans arias, continue à cheminer hors d’atteinte.

CHAPITRE II — JOURNAL DE JALLEZ. VIEILLE VILLE. NOUVELLE VILLE.

Comme l’hôtel où j’habite provisoirement est à l’extrémité du quai du Midi, encastré dans le promontoire que le rocher du château avance vers la mer, avec la baie et le développement de la Promenade à sa droite, et la région du port à sa gauche, je n’ai pour aller dans la vieille ville qu’à prendre la rue des Ponchettes, qui court à l’intérieur de l’ancien double rempart de mer. J’arrive ainsi au bout du cours Saleya, que ferme de ce côté une grande maison plaisante, à trois façades, avec balcons et moulures, de type palazzo. De là, une des rues qui prennent à droite me mène à la cathédrale, ou me fait passer un peu plus haut devant l’église du Gesu, au pied même de l’escarpement.

C’est ce que j’ai fait tantôt quand je suis sorti de ma chambre pour fuir l’Ange triste. Une brise soufflait rue des Ponchettes. Le temps est extrêmement doux. Il a une mollesse marine. J’ai franchi la porte sous le rempart de droite, pareille à un petit arc de triomphe. J’ai vu les lumières du cours Saleya, à peu près désert ; le vent venait vers moi, avec de rondes envolées caressantes, et des repos. J’ai pris le chemin de Sainte-Réparate pour m’enfoncer dans la vieille ville la plus « vieille-ville », celle que je préfère. J’ai longé toute la suite des rues qui vont à la place Garibaldi et qui forment comme la grand-rue commerçante de l’endroit. Je marchais lentement. Quel plaisir m’ont fait les boutiques ! Je n’en connais pas ailleurs qui m’enchantent à ce point, qui me parlent si bien, dans un langage aussi pleinement satisfaisant pour moi. Je suis pourtant allé à Venise, que j’aime tant, et dans plusieurs villes d’Italie. Ces boutiques sont étroites de façade, et très creuses. Beaucoup ressemblent à un long couloir, tout grand ouvert sur la rue ; plus la boutique est importante, plus le couloir est large, mais ce caractère de couloir demeure. Les marchandises sont distribuées de part et d’autre du passage médian ; elles forment des empilements ingénieux, qui évoquent toutes les sortes possibles de tours, de pilastres, de colonnes, et qui joignent le sol au plafond. Il y a de grosses colonnes cannelées qui sont faites de boîtes de conserve rondes. Il y a des tours à étages, dont les moellons rectangulaires sont des boîtes de sardines ; d’autres, à étages aussi, montant en pyramide vers un bloc suprême, et qui ressemblent à des temples ninivites, sont faites de cubes de savon ; mais entre les cubes des intervalles sont laissés ; c’est une tour ajourée, et sur une plaine le vent y chanterait. Aucune denrée n’est abandonnée à son simple sort de chose vendable. L’esprit d’architecture se saisit de toutes, les invite à prendre leur place, comme les pierres d’une cathédrale dans la construction et l’ornement ; et suivant des règles qui semblent celles d’une tradition de fantaisie. Même les matériaux les plus rebelles s’y soumettent : le tonneau d’anchois, le sac de café vert, le faisceau de macaronis. Ailleurs, les saucissons, ou les bobines de ruban. La caisse, petite, se place où elle peut ; parfois sur un des côtés, dans un retrait des tours et des colonnes ; souvent au fond, dans l’axe même de la construction : tantôt chaire, tantôt maître-autel.

La lumière du jour ne pénètre jamais bien loin ni bien fort dans ces boutiques. En été, la pénombre doit y être délicieuse, pleine des odeurs de la bonne vie. En cette fin d’automne, la dorure des journées, qui vient de plus bas, se glisse plus loin, et il arrive qu’on voie un doux soleil descendre en biais le long des tours ajourées et des colonnes cannelées, pour atteindre le pied de la dernière, et faire dans l’angle du fond une petite mare de chaleur épicée.

Mais le soir leur convient encore mieux. Les rues sont étroites et sombres, entre de hautes façades où quelques fenêtres s’éclairent à peine. Les lumières publiques ne paraissent un peu vives que là où elles règnent seules. Dans les rues commerçantes, les profondes boutiques étroites accaparent tout. Elles flambent comme un four de boulanger. Et comme rien ne les sépare de la rue, ni porte, ni vitres, ni châssis quelconque, comme elles ouvrent tout grand sur la rue, entre deux tours ajourées de savons, ou deux colonnes de boîtes coloriées, à la façon dont un port très illuminé ouvrirait entre deux môles sur un détroit tranquille mais sombre, l’âme du passant quitte un instant le bord’ pour aller faire avec ravissement le tour de ce havre de richesses intérieures.

Ce que j’aime, dans la rue même, c’est qu’elle est faite, comme à Venise, pour les piétons. Les voitures n’y sont pas interdites, là où le passage est assez large ; et de temps en temps quelqu’une essaye de s’y faufiler ; mais il faut qu’elle en ait vraiment besoin ; et c’est, le plus souvent, une lente charrette. Si bien que l’on garde son état d’esprit de piéton dérangé quelquefois par un incident malencontreux, mais bien convaincu en principe que la rue est pour lui.

Je reviens aux boutiques. A quoi tient qu’elles me procurent tant de plaisir, et mieux que du plaisir : un apaisement, un accord ? Elles font croire, elles contribuent certainement à faire croire que la vie n’est pas un problème impossible (alors qu’on cherche de tant de côtés à nous faire croire qu’elle est un problème impossible). Il n’y a pas trace de luxe dans ces boutiques ; je veux dire, rien qui oblige un homme pauvre à penser : « Ce n’est pas pour moi. Donc je n’ai pas à m’en réjouir, à moins d’être un sot ou une dupe. » N’importe qui est fondé à désirer ici n’importe quoi et à se tâter pour l’acquérir. On a l’impression (l’illusion ? pour le moment cela m’est égal) que, par la vertu de vieux et sages mécanismes, il suffit d’accepter sa part raisonnable de travail pour avoir — si humble soit-on — les moyens d’entrer dans ces boutiques et d’y acheter ce dont on a besoin, et qui en outre vous tente, vous charme, vous donne envie de rire. Il règne un sentiment d’abondance, et de bienveillance ; et aussi une espèce de grande sécurité contre les folies abstraites. Les théoriciens n’ont rien à faire dans ces rues. Les théoriciens, s’ils tombaient sur ces rues, y feraient à peu près la besogne de la grêle sur des arbustes fleuris. Dieu ! que la vie, quand elle réussit ses combinaisons et qu’on lui fiche la paix, peut être amusante !

J’ai dîné chez un petit traiteur, en pleine vieille ville, à deux pas de la cathédrale. Je le connaissais déjà, y étant allé avant-hier soir. Mais je ne l’ai pas retrouvé tout de suite, ayant voulu l’attraper par un autre chemin. Auparavant, j’avais acheté L’Éclaireur du soir à un kiosque, qui est sur la place devant Sainte-Réparate — la petite vendeuse était bien jolie — et je suis allé, avec l’intention de le lire, dans un cabaret populaire, au fond de la même place, là où elle commence à monter pour devenir une rue à degrés, assez large au début, un tantinet triomphale, escaladant la colline. J’étais à peu près seul dans mon cabaret, assis à l’intérieur, contre une vitre. Il aurait fait un peu trop frais et sombre pour s’asseoir dehors, même s’il y avait eu une table ; et il n’y avait pas de table. Deux ou trois hommes de la vieille ville, pendant que j’étais là, sont venus boire au comptoir ; un comptoir de caractère rustique, sans bordure ni plateau de zinc, et que ne chargent pas des appareils luisants. Derrière le comptoir, des tonneaux empilés sur trois rangs, chacun avec sa pancarte et son robinet. Les hommes ont bu du vin. Moi aussi j’ai bu du vin : un Barbera, imperceptiblement mousseux, où le goût de mûre se mêle à un goût un peu rêche qui fait penser à la craie. J’aime ce vin, qui reste léger. Les hommes parlaient en patois niçard. Je devinais quelques mots. Ce dialecte est très différent de l’italien, que

Je comprends beaucoup mieux. J’ai l’impressions qu’il se rapproche bien plus du provençal, et en général de la langue d’oc. Je suis sûr que Jerphanion comprendrait presque tout.

Quand j’ai eu médité mon Barbera — il faudra que je trouve des vins de la région —, je suis redescendu vers la cathédrale ; j’ai repassé devant la petite vendeuse m’a reconnu et m’a souri. Je me suis avisé alors que j’avais oublié de lire son journal, qui était resté tout plié dans ma poche, ce qui n’était pas très gentil de ma part. Mais les nouvelles m’attirent peu. Je voudrais être au temps où il pouvait se produire des révolutions chez les Moscovites, ou des guerres sur le territoire du Grand Turc, et où les bonnes gens de mon espèce n’en entendaient parler que trois ans après comme d’événements éteints, qu’on avait toute liberté d’esprit pour juger amusants et romanesques. Je ne reproche pas aux événements lointains d’avoir lieu ; je leur reproche de me concerner. La petite vendeuse est réellement charmante. C’est une brunette un peu ébouriffée qui, à Paris, aurait seulement les yeux vifs et rieurs, et serait pâlotte. Mais à Nice, ses yeux trouvent le moyen d’être, en plus, langoureux, d’avoir une sorte d’orient noir. Et son teint, une sourde dorure.

Le petit restaurant où j’ai dîné s’appelle Les Deux Frères. Il est un peu triste, non que l’Ange triste parvienne à faire retomber la traîne de sa rêverie jusqu’à ces profondeurs protégées — et d’ailleurs, à l’heure du dîner, l’Ange triste a pris son vol ; il est déjà beaucoup plus loin à l’occident ; il doit en être à jouer avec des âmes portugaises — non, c’est une question de lumière et de local. La lumière est un rien pauvre pour le local qui est un peu trop spacieux et nu ; peint, aussi, de couleurs mélancoliques et délavées. Mais les gens sont d’une amabilité sans défaut ; leur cuisine est brave. Le repas, à la carte, m’a coûté trois francs, vin et pourboire compris. Je n’ai pas su l’origine du vin. Il est un peu lourd, je crois, pour venir des environs de Nice. Peut-être est-il du Var.

Après le dîner, je suis remonté vers la ville nouvelle. Le soir tardif n’est pas très favorable à la vieille ville, dont les boutiques se ferment et qui devient trop déserte, à moins qu’on ne cherche des impressions de solitude nocturne, qu’on ne veuille écouter le bruit de ses pas entre les murailles resserrées, ou cueillir les effets de gravure qui se produisent discrètement à des angles, à des tournants, au long d’une ruelle en escalier, et que les réverbères favorisent sans calcul.

J’ai pris mon café chez Pomel, entre deux pilastres des arcades du Casino. Le vent s’était apaisé. La douceur de l’air déposait une très légère mouillure sur les dalles de la place Masséna. De temps en temps, un tramway pour vieilles dames arrivait au kiosque central, ou repartait, avec des coups de timbre. L’animation était faible. Mais la modération de toutes choses gardait un air allègre. Les deux bâtiments rouges qui flanquent l’entrée de l’avenue de la Victoire — c’est maintenant son nom — donnaient envie d’aller se promener de ce côté-là, où Nice prend ses airs les plus parisiens sans perdre sa transparence méridionale. Je pensais aux collines.

Je ne sais pas encore où je logerai définitivement. Je ne voudrais pas trop m’écarter de la vieille ville, dont je suis sûr que j’aurai souvent besoin, où j’aimerais pouvoir aller, même pour un quart d’heure, sans que cela fît de problème. Je ne veux pas rester à l’hôtel. Il est cher pour un long séjour, et, peut-être à tort, je ne m’y sens pas entièrement libre. Quand je passe par le bureau, vers l’heure des repas, et y dépose ma clef, j’ai l’impression que le portier ou le gérant refoulent un soupir devant la mauvaise foi de ce client qui esquive la salle à manger de l’hôtel. Le matin, si je ne suis pas prêt à sortir d’assez bonne heure, c’est à contrecœur que je commande le petit déjeuner, qui me semble épais et alourdissant, alors que je trouverais le long du Paillon, ou dans une voie du centre, un café noir et un croissant pleins de gaieté.

Je songe à un meublé d’une ou deux pièces. Je n’ai pas envie d’une chambre dans l’appartement d’une vieille dame, ou chez des gens que je sentirais grouiller, rôdailler, papoter, toussailler, au-delà d’une porte qui ajuste mal, ou de deux battants à vitres dépolies. Je ne veux pas être le locataire qui « cette nuit est rentré bien tard », et qui a fait longtemps du bruit avec son seau de toilette. Je doute de découvrir ce qu’il me faut tout à proximité de la vieille ville ; d’autant que j’ai le toupet de souhaiter aussi une belle vue. Loger à Londres sans aucune vue, cela se défend très bien ; même à Paris, quoique déjà… Mais à Nice ! Moi qui ai décidé de ne rien laisser perdre !

Il n’y avait pas grand monde au café ; et c’étaient surtout des Niçois. Nombre de messieurs jouaient aux cartes, dans le fond de la salle. Les étrangers sont encore peu nombreux. Il faut que j’en profite pour m’assurer un logis, avant l’époque de la grande concurrence.

Ces étrangers précoces ont des allures qui ne doivent pas être celles de l’hivernant moyen. Ils ne font pas gens riches qui s’amusent, ni rentiers qui viennent se chauffer au soleil. Certains au moins ont l’air grand voyageur, ou grand flâneur à travers le monde. On les imagine passant cette même fin d’automne à Florence, ou à Grenade, ou en Grèce, en Egypte… L’espèce n’a donc pas disparu. Je les avais oubliés dans mon Europe centrale de défaite, de misère et de révolutions manquées. Ils n’avaient guère de raisons d’y être. Les « flâneurs » que je rencontrais étaient des messieurs à grandes poches, qui furetaient parmi les ruines et les charognes, et fourraient le plus de choses possibles dans leurs grandes poches. Les voyageurs un peu rêveurs que je retrouve ici n’obéissent pas aux mêmes appels. Tant mieux s’ils existent encore ! L’on pouvait sérieusement craindre qu’ils n’eussent été ratissés. On nous annonce, avec les apparences de dire vrai, que bien des formes de la vie ornée sont en train de mourir. Plus de châteaux où de belles dames font l’amour avec des gentilshommes chasseurs ; où de vieux messieurs nobles soignent des bibliothèques, des collections. (Ou si les choses elles-mêmes subsistent, encore un temps, elles seront aux mains étonnées des ferblantiers et de leurs dames que vitupère notre Jerphanion.) Encore moins, semblait-il, de ces voyageurs dilettantes, qui non seulement ne pouvaient être produits que par des pays prospères et d’antique ordonnance, mais qui réclamaient, pour y déployer leur délicate promenade, toute une Europe commode, policée, aux portes bien huilées ; tout un vieux monde à peu près en ordre, où, s’il y avait des ruines, ce fussent ruines de musée, ruines gardées et non fumantes, ruines pour la méditation.

Avant la guerre, nous nous moquions volontiers de ces gens-là. Ils nous semblaient vraiment un peu gratuits, un peu en surnombre ; trop attentifs à leurs fines humeurs ; classant le monde suivant la table des catalogues et des guides ; en réduisant les problèmes à ceux de l’indicateur des chemins de fer ; douillettement posés sur la civilisation ; prêts à en pomper les sucs quand ils leur paraissaient suffisamment cuits et subtils ; bref, manquant de sérieux et de substance, parasites tour à tour aimables et agaçants. Pendant qu’ils daignaient procurer des changements d’air à leurs états d’âme, il fallait que d’autres prissent la peine de faire pousser le blé, tourner les machines ; de créer les tableaux, les livres, les villes. Enfin leur littérature (Barrès et d’autres) était souvent d’une complaisance insupportable.

Mais ces griefs ont faibli. On ne nous fera plus marcher d’ici longtemps avec les histoires de parasitisme. Le millier de délicats qui passaient l’hiver à Florence ne pesait pas bien lourd sur les épaules de l’humanité. Avec l’orgie de gaspillage qu’elle s’est offerte pendant quatre ans, elle aurait eu de quoi entretenir quelques millions de ces parasites-là pendant un siècle. Et ils ne détruisaient pas les villes, ils ne brûlaient pas les cathédrales, bien au contraire. C’étaient des parasites éminemment conservateurs. Plus d’un, au demeurant, avant d’être un dilettante, avait été un homme utile. Au lieu de se servir de l’argent qu’ils avaient gagné pour monter de nouvelles entreprises d’« exploitation de l’homme par l’homme », suivant la formule, ils le dépensaient à une vie de rêverie, de contemplation, de vagabondage élégant, un peu vaine peut-être, mais parfaitement inoffensive. Et c’était en partie grâce à eux que les trains marchaient, que les musées ne s’écroulaient pas, et que de petites villes perdues avaient des hôtels habitables. Quant à leur littérature… beaucoup n’en faisaient pas et savaient rester silencieux. Quelques-uns en ont fait tout de même de l’excellente. Quand elle était superflue, elle était sans férocité ; elle n’augmentait pas les mauvaises chances du monde. J’aimais encore mieux le Barrès de Tolède et de la Mort de Venise que le Lorrain excité qui a tenu la guerre sur les fonts du baptême ; et mieux le D’Annunzio esthète que l’énergumène qui essaye en ce moment de « remettre ça » à Fiume.

Si je défends aussi chaudement ces amateurs, c’est que je me sens à l’heure qu’il est un peu de leur confrérie. Leur devise est un peu la mienne cet hiver : « Il me plaît de vivre. » Comme me le disait un jour Jerphanion, Dieu nous garde de ceux à qui il ne plaît pas de vivre!

Après être resté assez longtemps au café, où j’ai lu enfin mon journal du soir, j’ai suivi la rue Honoré-Sauvan et la rue de France jusqu’à la Croix de Marbre ; d’où j’ai gagné la Promenade des Anglais pour revenir à mon hôtel en longeant le quai. Nice offrait à la nuit marine l’immense collier des lumières de la rive, comme en amorçant le geste de le lui accrocher derrière le cou. La mer faisait par intervalles un bruit caressant, une sorte de « che » à peine prolongé, suivi d’un « iiiss » d’une légèreté de perles. Il y avait quelques promeneurs des couples amoureux accoudés à la balustrade ou assis sur des bancs. A la hauteur du Casino de la Jetée, j’ai traversé la Promenade pour passer par les jardins. Les amoureux étaient encore plus nombreux, à la faveur des zones d’ombre. Et nous sommes à la veille de l’hiver.

Cela m’a semblé d’une douceur un peu difficile à supporter pour un simple témoin, et aussi d’une sagesse bien exemplaire. Dans ce monde qu’on nous laisse — pour combien de temps ? — que faire qui soit moins futile que l’amour ? Et ne serait-ce pas, comme on dit, manquer du sens de l’opportunité que de passer toute une saison à Nice, sans avoir jamais une femme à mener le soir dans ces allées de jardin, ou dans les petites rues pour gravures de la vieille ville, ou le long de la mer ? J’ai trente ans (en chiffres ronds). Je n’ai — pour parler comme nos aïeux — aucun attachement. J’ai une revanche à prendre, en mon nom, et au nom de bien des gens de mon âge, sur l’élément funèbre de l’univers. En ce qui concerne ma propre histoire sentimentale, je n’ai guère que des souvenirs à refouler, ou à dédaigner. Ou d’autres si reculés dans le temps, si purement inscrits dans le cercle de l’adolescence — clos à jamais sur lui-même avec ses enchantements et ses maléfices —, si inachevés en outre par leur nature et les circonstances, que bien loin d’avoir auprès de l’homme que je suis devenu un effet d’empêchement, ils tendent plutôt — dans la mesure où je les accueille — à jeter sur ma vie actuelle, sur le présent qui s’étale devant moi, une légère figure, un tracé prompt à s’évanouir qui, par les allusions et les rappels fugitifs qu’il contient, a l’air d’exercer sur mon destin une influence de symétrie, une action de retour, de suggérer, de réclamer, de promettre une sorte de renouvellement cyclique, où le thème d’autrefois serait repris, transposé, achevé.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour La Douceur de la vie

  1. Abby dit :

    « Une pensée d’ange triste. » image intéressante. Merci pour ce partage. Je t’envoie quelques good vibes d’Occitanie : là où ma gang d’anges parasites se tiennent tranquilles !

  2. smolski dit :

    Quelle jolie dentelle que ces citations crénelées, fugaces à l’envie.
    Merci

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