Le dénigrement des victimes

Commençons par l’antithèse : En apparence, de nos jours, en France, les victimes n’ont jamais été autant respectées.

Dans les discours, on n’en finit pas de rendre hommage aux victimes, à toutes sortes de victimes. On enchaîne les cérémonies. On a même créé une « journée d’hommage aux victimes », initialement européenne, désormais nationale, fixée au 11 mars, référence européenne au 11 mars 2004 et référence nationale au 11 mars 2012, si j’ai bien compris. Et la mairie de Paris n’en finit pas de faire clignoter la Tour Eiffel au fil des drames et des couleurs des victimes. C’est très beau.

Ce pays avait même eu, du 30 mars 2004 au 31 mars 2005, puis, du 11 février 2016 au 10 mai 2017, une « Secrétaire d’Etat chargée de l’Aide aux victimes ».

L’Aide aux victimes est une grande cause nationale. Son portage politique au sein du Gouvernement répond à une demande forte des victimes et des associations de victimes. En lien étroit avec les associations de victimes, le secrétariat d’État à l’Aide aux victimes entend rassembler toutes les énergies disponibles et les coordonner durablement.

Ça c’est pour les apparences.

La thèse présentée dans ce billet est à l’opposé : Dans ce monde contemporain hypocrite, les victimes sont dénigrées. Les victimes sont niées. Les victimes sont méprisées.

Jamais les victimes n’ont été autant méprisées.

Le mot « victime » lui-même est en voie de devenir une insulte, comme son cousin américain « loser », qui signifie autant « perdant » que « minable ». Et les mots dérivés, tels que « victimiser » ou « victimisation », sont explicitement péjoratifs.

Dans l’esprit du temps, si vous êtes victime, c’est que vous l’avez choisi. En régime néolibéral, il n’y a que des choix individuels, conscients et nets – il n’y a rien de collectif, d’inconscient et d’ambigu. Être une victime, se présenter comme une victime, c’est non seulement détestable, c’est un choix détestable. Les gens bien, eux, ne sont pas des victimes, ils ont choisi de ne pas être des victimes, ils ont fait le bon choix courageux.

Si tu es victime, c’est que tu l’as voulu. Tu as choisi d’être une victime. Tu es responsable.

Pour beaucoup, traiter un contradicteur de « victime », l’accuser de « se victimiser », c’est une manière de prendre l’ascendant. Bien peu réalisent que, s’ils définissent leur contradicteur comme une « victime », c’est qu’ils s’assument au moins un petit peu comme « bourreau », ou solidaire d’un « bourreau », ou complice d’un « bourreau ».

Arrête de faire la victime. Arrête de jouer la victime. Arrête ton cinéma. Tout ça c’est dans ta tête.

Le mépris de la victime prolonge le mépris du faible. Il prolonge aussi la culture malsaine de la soi-disant virilité, du machisme, de la force de la domination – ce qu’on appelle parfois aussi la « masculinité toxique ».

Au fil des insinuations

Le modèle américain, incarné ces dernières années par Donald Trump, nous promet pire encore. Il fournit des exemples.

En juillet 2015, dans les premiers mois de sa campagne électorale victorieuse, évoquant un de ses adversaires politiques, le sénateur John McCain, qui fut prisonnier de guerre au Vietnam pendant cinq ans et demi, Donald Trump avait expliqué :

Ce n’est pas un héros de guerre, parce qu’il a été capturé. J’aime les gens qui ne sont pas capturés.

Quelques mois plus tard, évoquant le massacre du Bataclan le 13 novembre 2015, Donald Trump a plusieurs fois regretté qu’aucune victime n’ait été armée. Si les spectateurs au Bataclan avait été armés, ça aurait certainement renversé le rapport de force. Les victimes ont donc accepté d’être victimes. Elles auraient pu ne pas être victimes. C’était leur choix. C’était leur responsabilité.

Si, en cette matière comme en toutes les autres, la tendance vient d’Amérique, alors le respect des victimes en France ne va pas s’améliorer. Si, en cette matière comme en toutes les autres, ce qui compte c’est ce qui marche, ce qui est imité et généralisé, c’est ce qui marche, alors le respect des victimes ne va pas s’améliorer. Parce que sa campagne a marché ! Trump a gagné, c’est un winner !

On pourrait aussi tenir une chronique des provocations du régime Macron envers les victimes, notamment les victimes de l’ordre économique, l’ordre économique néolibéral qu’il vénère et incarne.

En juin 2018, à son apogée, il avait fait diffuser une vidéo proprement hallucinante, restée dans les mémoires pour l’expression « pognon de dingue », et qui fut à l’époque abondamment décryptée, notamment ici et . Il y entonnait ce refrain : la redistribution et les politiques sociales, ça ne sert à rien, ça coûte cher pour rien, ce qu’il faut faire c’est « responsabiliser » les pauvres.

Tout le système social, on met trop de pognon, on déresponsabilise et on est dans le curatif. (…) On doit mieux prévenir, ça nous coûtera moins, et on doit mieux responsabiliser tous les acteurs (…) La politique sociale, regardez : on met un pognon de dingue dans des minima sociaux, les gens ils sont quand même pauvres, on n’en sort pas ! (…) Il faut prévenir la pauvreté, et responsabiliser les gens pour qu’ils sortent de la pauvreté, et sur la santé c’est pareil.

Autrement dit : Il faut arrêter d’être des victimes, il faut être responsables ! Si vous êtes victimes, ou si vous êtes malades, c’est que vous l’avez cherché un peu ! Si vous êtes pauvres, ou si vous êtes malades, c’est que vous l’avez choisi !

En janvier 2019, lors du lancement de sa tournée de propagande intitulée « Grand Débat National », le produit Macron avait glissé :

Les gens en situation de difficulté, on va davantage les responsabiliser car il y en a qui font bien et il y en a qui déconnent.

Et plus récemment, en décembre 2019, son tout nouveau Ministre des Retraites, l’ex-DRH Laurent Pietraszewski avait ainsi expliqué sa conception de la pénibilité :

La réalité de la vie de ceux qui sont en entreprise, c’est que lorsque l’on est exposé à la pénibilité, ce qui est intéressant c’est de savoir si on va me permettre de me reconvertir, de faire autre chose. Moi je préfère qu’on regarde comment aider une personne à faire autre chose plutôt que de la laisser dans un métier pénible.

Autrement dit : Si vous avez un métier pénible, si vous continuez à exercer un métier pénible, c’est que vous l’avez choisi. Vous pouvez choisir de faire autre chose ! Et si vous ne le faites pas, c’est que vous l’avez décidé. C’est de votre faute. N’allez pas vous plaindre. N’allez pas vous « victimiser » !

Je n’irai pas plus en ce soir de mars 2020. L’essentiel de ce billet a été écrit en janvier 2020. Mais il y aura le moment venu beaucoup à dire sur certains insinuations émises par le régime Macron pendant les premières semaines de la crise du Covid-19, et son sens très révélateur des priorités.

Le régime Macron, comme tous les régimes néolibéraux, ne combat pas le chômage, il combat les chômeurs. Il ne combat pas la pauvreté, il combat les pauvres. Il ne combat pas la maladie et la souffrance, il combat les malades et les souffrants. Il combat les coûts. Cost-killing, qu’ils disent. Et tant pis pour les conséquences.

On trouverait très facilement d’autres exemples de discours répugnants de dénigrement des victimes. Tous sur les mêmes modes. Tous avec les mêmes insinuations. Relativiser. Prétendre que ce n’est qu’un jeu. Personnaliser. Individualiser. Et surtout, responsabiliser !

Combien de femmes violées se sont entendu dire qu’elles auraient dû faire un effort, qu’elles ont sûrement été provocantes, que c’est sûrement un peu de leur faute, qu’elles devraient se responsabiliser ?

Il n’est peut-être pas innocent que le mot « victime », en français, soit féminin. On dit « une victime », on ne dit jamais « un victime ». La masculinité toxique au cours des siècles récents a pénétré beaucoup plus profondément les esprits qu’on ne le croit. La victime est forcément faible, dominée, perdantes, elle a mérité de l’être, elle a choisi de l’être.

Combien de dépressifs se sont entendu dire qu’ils n’ont qu’à faire un effort, qu’ils n’ont qu’à se prendre en main, que c’est sûrement un peu de leur faute, qu’ils devraient se responsabiliser ?

Arrêtez d’être dépressifs, soyez responsables !
Arrêtez d’être violées, soyez responsables !
Arrêtez d’être chômeurs, soyez responsables !
Arrêtez d’être malades, soyez responsables !
Arrêtez d’être pauvres, soyez responsables !
Arrêtez d’être victimes, soyez responsables !

Mais qu’est-ce que vous êtes venus foutre sur terre, nom de Dieu ? Vous n’avez pas honte d’exister ? (…) Salauds de pauvres !

À quoi servent ces discours répugnants ?

Ils servent, il me semble, à justifier un certain ordre. À légitimer une certaine domination. À justifier les comportements des dominants.

Il s’agit de justifier le bourreau. De décomplexer le bourreau. Il s’agit en fait d’ignorer que le bourreau est un bourreau. Ou de mettre discrètement de son côté. D’être du bon côté du manche, comme on disait jadis. Décomplexé !

Aujourd’hui, on ne dit plus « bourreau », on ne dit plus non plus « dominant », on dit juste « gagnant ». Ou « winner » : tout sonne toujours mieux en américain. Et on ne dit pas « victimes », encore moins « vaincus », ni même « perdants », on dit juste « losers ». Le « gagnant » est forcément un méritant – et le « perdant » un non-méritant, c’est plus propre, ça renvoie à la conception très particulière de la « justice » des néolibéraux – la « vérité » du marché, la « justice » de la concurrence libre et non faussée, et toutes ces fadaises.

Le dénigrement des victimes, c’est un feu vert aux bourreaux. Un blanc-seing aux brutes.

Curieusement, on ne parle jamais de responsabiliser les bourreaux. Typiquement, on parle souvent d’éduquer les jeunes filles à ne pas être « provocantes » pour ne pas être violées ; on ne parle jamais d’éduquer les jeunes hommes à ne pas violer. Il faut responsabiliser les gamines à ne pas « provoquer », mais il faut encourager les gamins à « assumer leur virilité ». Triste époque. L’un des podcasts les plus terrifiants que j’ai entendu ces derniers mots est l’émission de RFI « Géopolitique, le débat », en date du 30 octobre 2019, intitulé « Violences sexuelles: un fléau mondial ».

Bref, ces discours, ce sont des discours de bourreaux.

« Arrête de jouer la victime ! » : c’est un discours de bourreau.

Quel est le message ? Soyez forts ? La dignité c’est la force ? La dignité c’est la domination ? Si vous n’écrasez pas, vous serez écrasé ? Si vous criez votre détresse, vous serez écrasé ?

Et on appelle ça une civilisation ?

Je pense qu’on vaut mieux que ça.

Je pense que nous sommes tous, toutes et tous, tous et toutes, des victimes potentielles. Le hasard, la chance, la malchance sont des facteurs essentiels de la condition humaine. La chance, tout simplement. Le « mérite », la responsabilité, les choix conscients, c’est si peu de choses finalement…

Nous sommes tous des victimes potentielles.

Nous sommes tous aussi hélas des bourreaux potentiels. Mais être victime est très rarement un choix. Être bourreau est le plus souvent un choix.

La civilisation, ce serait d’éviter de faire des victimes et des bourreaux. De refuser. De dire non.

Mais on en est loin. Vraiment loin. Et je crains qu’on ne s’en éloigne de plus en plus en avançant dans ce siècle.

J’espère que je me trompe.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Le dénigrement des victimes

  1. paul dit :

    bravo…
    j’ai déjà dans le passé, hurlé au clavier ce genre de constat… rappelé aussi en quoi de ce point de vue, l’épisode mythique de la passion de Jésus est emblématique d’un message disant aux humains de ne plus sacrifier… de ne plus dominer… de ne plus se valoriser d’être des bourreaux, et des complices de bourreaux… tout en précisant en quoi, je ne puis être chrétien du fait de mon incapacité à « croire » en le libre arbitre, en la liberté, en dieu etc…
    bon…
    en attendant…
    on fait quoi ? …
    nan, parce qu’entre le danger de l’anonymat,comme entre celui du cloisonnement, et de l’agressivité de toutes les formes de virilismes…
    « moi je préfère ma mère »… avait répondu Albert Camus en d’autres circonstances…
    depuis quelques temps, depuis la mort de ma dernière compagne chatte, écrasée sur la route devant la maison par une grosse voiture… tous les jours, je trouve un moment pour vider mon sac de larmes et réciter un « je vous salue marie » à l’endroit où elle est enterrée, je le fais souvent en faisant la promenade de maman en fauteuil roulant…
    le symbolisme de la mère, comme je l’ai interprété depuis Camus et cette prière, c’est celui de l’attention ferme et douce au prochain depuis le foyer, le lieu où dans l’intimité on peut, on espère, pouvoir dormir sans craindre la brutalité… d’un père viriliste mimétique de Chronos…
    et ce qui me fait craindre l’évolution humaine, c’est qu’il me semble que le modèle humain suive ça, celui non seulement antérieur au christianisme, mais antérieur encore à Zeus, antérieur aussi à celui d’Héra et de la triple déesse…
    je fais là, allusion aux références de Robert Graves, autant qu’à celles de René Girard…

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