Armand Laulerque en 1920, après le carnage qu’il aurait tant voulu empêcher

Je croyais en avoir fini avec le personnage d’Armand Laulerque, personnage a priori secondaire de l’oeuvre de Jules Romains « Les Hommes de Bonne Volonté ». Je croyais en avoir fini avec Armand Laulerque en janvier 2019, j’avais laissé dans l’hiver 1910 ce « fanatique grouillant d’intelligence » , l’inventeur de la théorie du 17-Brumaire, et surtout l’auteur de cette sentence terrible :

Je ne me pardonnerais pas d’être entré par mégarde dans une société de pêcheurs à la ligne.

Et puis en janvier 2020, en relisant « La Douceur de la vie » , j’ai redécouvert les confessions de Laulerque à son vieux maître Sampeyre, à l’hiver 1920, après le carnage. Je crois que j’avais complètement oublié ce chapitre.

Et notamment ceci, sur les pêcheurs à la ligne et les hommes de bonne volonté, écrit pendant l’été 1939 :

J’estime qu’on n’a de chance de neutraliser la folie, dans la genèse des événements, qu’avec une certaine dose de contre-folie. Mes mésaventures ne m’ont pas fait changer d’avis. Elles ne prouvent absolument rien contre la valeur du principe. Je reste persuadé que tant que les hommes de bonne volonté attendront sagement, comme de braves pêcheurs à la ligne, que leurs moyens bien normaux, bien voyants, bien raisonnables, leur assurent la maîtrise des événements, en laissant à leurs adversaires l’usage des autres moyens, des moyens irréguliers, occultes, romanesques… disons si vous voulez absurdes, ils seront dupes et battus… Nous en aurons la preuve de nouveau, soyez tranquille.

C’est peut-être un des sommets cachés, ou des pierres de voûte secrètes de l’oeuvre. Un expert — ou un logiciel, si on lui fournissait une version numérisée de l’oeuvre — saurait dire combien de fois l’expression « hommes de bonne volonté » apparaît dans cette oeuvre en vingt-sept volumes.

Quant à l’expression « pêcheurs à la ligne », que dire ?

Quand à la crainte de n’être, de n’avoir été, de ne jamais être, rien, rien de plus qu’un « pêcheur à la ligne », que dire, à part qu’elle est toujours là, et qu’elle revient sans cesse ?

Qu’est devenu Laulerque entre 1910 et 1920, avant, pendant et après la catastrophe ?

CHAPITRE XI – CHEZ SAMPEYRE. CONFESSION DE LAULERQUE

(…)

— Oui, ma foi… Cela va être une espèce de confession générale. Je ne la ferais à personne d’autre, ai-je besoin de le dire ? Et il faudra que je remonte assez haut. Vous êtes, en somme, très peu au courant de ma vie depuis des années.

— Certes, soit dit sans reproche. Je n’ai fait que vous entrevoir à de longs intervalles, et nous avons surtout, ces rares fois-là, causé de choses impersonnelles… Et encore ! Depuis combien de temps ne vous avais-je plus revu du tout, sauf cette dernière rencontre, qui compte à peine ? Il est vrai qu’avec la guerre… et depuis… vous n’êtes pas le seul, hélas ! … J’entendais parfois des nouvelles, ou de prétendues nouvelles de vous, car elles étaient si bizarres, si contradictoires aussi, que j ‘hésitais à les prendre pour argent comptant. Bref je vais faire comme si je ne savais rien. Vous allez tout avoir à m’apprendre, de A à Z.

Laulerque s’excusa d’abord d’avoir laissé depuis tant d’années son maître dans l’ignorance de ce qu’avait été son activité véritable, et même, à partir d’un certain moment, de ne plus avoir donné signe de vie. Mais Sampeyre allait comprendre que c’était la nature de cette activité, des incidents, des aventures où elle avait engagé son ancien élève, qui était la cause d’un pareil silence, et non le manque de confiance ou d’affection. Laulerque rappela en deux mots par quels états d’esprit il était passé durant les années qui avaient précédé la guerre. Jadis, dans les réunions du « petit noyau », il les avait exprimés assez de fois, et avec assez de pétulance, pour que son maître n’eût pas besoin de longs développements. Il souligna qu’il n’avait jamais été de ceux que pérorer devant les gens suffit à assouvir ; et qu’il s’était trop moqué du bavardage impuissant des socialistes, et de leur abdication devant les faits, camouflée sous des théories pseudo-scientifiques, pour avoir le droit de ne pas saisir, dès qu’elle se présentait, l’occasion d’agir réellement, et suivant les méthodes qu’il avait lui-même préconisées.

Il exposa comment il avait fait la rencontre de Mascot ; et ce qui s’en suivit. Il ne dissimula aucun des détails essentiels.

— Je me considère plus comme lié maintenant par le secret ; et d’ailleurs il est entendu, n’est-ce pas, que cela reste entre nous.

Il parla des missions qu’il avait reçues ; de Margaret-Desideria ; de M. Karl ; de la maison dans les Maures ; des visites furtives qu’il y avait faites ; du rôle de prête-nom qu’il avait accepté de jouer ; enfin de tout ce que les diverses circonstances lui avaient peu à peu révélé, ou laissé pressentir, au sujet de l’Organisation.

Sampeyre l’écoutait passionnément, mais parfois une interruption lui échappait :

— Si je ne vous connaissais pas depuis si longtemps, Laulerque, je croirais que vous me faites un conte.

Ou bien :

— Mais vous étiez, il me semble, d’une imprudence extraordinaire ? … Vous vous livriez à ces inconnus, pieds et poings liés…

Il se faisait répéter ou préciser certains détails particulièrement étranges. Il cherchait à savoir qui avait pu être l’hôte mystérieux de la Maison-Blanche.

— Je n’en savais pas plus que je ne vous en ai dit, répondait Laulerque.

Sampeyre s’écria encore :

— Mon cher Laulerque, ne vous offensez pas. Mais je me demande à cette époque-là, vous n’étiez pas un peu fou.

Laulerque répliqua en riant :

— Je ne conteste pas. Mais il faut bien qu’il y ait de temps en temps des fous du bon côté. » (Il se rappelait une phrase que Mascot lui avait dite un jour : Il vient des moments où les fous sont indispensables.) « N’y en a-t-il pas suffisamment de l’autre côté ? Vous m’avouez bien, mon cher Maître, que toute l’histoire du monde, dans ces dernières années, est une histoire de fous. La Grande Guerre est une histoire de fous… Oui, je sais… Contre la folie universelle, c’est avec les armes de la raison que nous devons lutter… Permis de sourire quand on voit les résultats. Combien de temps a tenu la raison de Jaurès ? Pas même vingt-quatre heures, puisqu’il est mort avant la bataille ; et il est mort tué par qui ? par un fou. Mais soit. Je n’ai jamais empêché personne de lutter avec les armes de la raison, de lutter jusqu’in extremis. Mais j’ai toujours trouvé ça un peu naïvement chevaleresque, et promis à l’échec, vous préférez, je suis homéopathe… ou pasteurien. J’estime qu’on n’a de chance de neutraliser la folie, dans la genèse des événements, qu’avec une certaine dose de contre-folie. Mes mésaventures ne m’ont pas fait changer d’avis. Elles ne prouvent absolument rien contre la valeur du principe. Je reste persuadé que tant que les hommes de bonne volonté attendront sagement, comme de braves pêcheurs à la ligne, que leurs moyens bien normaux, bien voyants, bien raisonnables, leur assurent la maîtrise des événements, en laissant à leurs adversaires l’usage des autres moyens, des moyens irréguliers, occultes, romanesques… disons si vous voulez absurdes, ils seront dupes et battus… Nous en aurons la preuve de nouveau, soyez tranquille.

Il dit ensuite comment, au début de 14, il avait été amené, sur les avis mêmes de Mascot, à rompre avec l’Organisation, ou du moins à se détacher d’elle, à se mettre spontanément en sommeil.

Sampeyre en parut soulagé ; mais il fit observer presque aussitôt :

— N’empêche que votre « maison du mystère » vous restait sur les bras ?

— Justement… D’ailleurs, vous allez voir…

Il en vint à l’époque de la déclaration de guerre :

— Comme vous savez, je ne suis pas parti, puisque j’étais réformé n° 2. J’ai donc eu tout mon temps pour me repaître du spectacle des événements, et pour réfléchir ; d’autant plus qu’ils avaient eu la délicate attention de faire coïncider le début de la guerre avec le début des vacances… Je n’ai pas perdu de vue mon histoire de maison… Oh ! faites-moi l’honneur de croire que je pensais à bien d’autres choses, et avec beaucoup plus d’intensité !… Mais enfin, cette sacrée maison me tarabustait… Vous vous rappelez, dès le mois d’août 14, il était fortement question dans les journaux, quand on cherchait à expliquer l’avance foudroyante de l’ennemi, les facilités qu’il semblait rencontrer, nos revers, nos mauvaises surprises, de tout un immense réseau d’espionnage qui aurait préparé de longue main les voies à l’invasion… En particulier, on parlait de maisons machinées d’avance, vous vous souvenez ? avec des plates-formes bétonnées, déguisées en terrains de tennis, où les batteries lourdes allemandes venaient ponctuellement s’installer, ou bien avec des souterrains, des casemates toutes prêtes, maisons qui avaient été acquises pour le compte de l’ennemi, grâce à des prête-noms, ou louées… bref, des histoires si pareilles à la mienne que c’était à en faire frémir. Je me disais bien que les Maures, ça se trouvait loin du front. Mais l’argument était faible. A côté de la guerre terrestre, il y avait la guerre maritime. On commençait à se préoccuper des sous-marins. Et ce n’était pas faire injure aux Boches d’état-major que de supposer que dans leur merveilleux travail de préparation ils avaient pensé à tout, même à utiliser, en vue d’opérations en Méditerranée, des maisons sur la côte, et spécialement une maison douée de commodités aussi exceptionnelles que la mienne. (Comme en outre ça répondait à de vagues craintes que j’avais eues depuis longtemps…) Et notez l’absurdité de ma position. Je n’avais pas les clefs. Je ne pouvais donner aucune indication sur le locataire. Je ne savais même pas, au fond, comment la maison était faite… Enfin, je n’étais pas fier ! Vous me direz que j’aurais pu risquer une démarche spontanée auprès de la police… D’abord, ce n’est guère mon genre. Et puis vous voyez à quelles explications ça m’aurait entrainé ? Non, il n’y avait qu’une ressource : faire le mort. S’il se cachait un nid de guêpes de ce côté-là, ne pas aller mettre le pied sur le nid de guêpes.

Il vit Sampeyre se rembrunir un peu. Il corrigea :

— Pourtant ne me croyez pas si mauvais Français que cela, ou plutôt, car c’était bien ça la question, si prudemment égoïste. Je surveillais les nouvelles dans les journaux. J’ai même acheté plusieurs fois Le Petit Marseillais. Si j’avais lu la moindre information concernant des présences suspectes de sous-marins ennemis dans ces parages, ou quoi que ce soit d’analogue, ou à plus forte raison un torpillage, tant pis ; je me serais arrangé pour prévenir les autorités d’une façon ou de l’autre.

« Mais, en même temps, j’avais d’autres préoccupations, un peu plus larges, et plus détachées de mon intérêt. Je ne me résignais pas, parce que la guerre était là, à l’accepter, à ne rien faire contre elle. Je me répétais : Il ne sera pas dit que je canerai, comme ces loques de socialistes, qui après avoir tant déclamé contre la défense nationale en régime capitaliste, approuvent et acclament la tuerie, votent tout ce qu’on veut, acceptent des portefeuilles de ministre… S’il reste une chance de lutter contre la guerre, de nuire à la guerre, je ne la manquerai pas, dussé-je y laisser ma peau. Mais où la trouver, cette chance-là ?

« Je me suis mis à la recherche de Mascot. J’ai appris qu’il était mobilisé quelque part dans la région de Bar-le-Duc, comme artilleur. Imaginer Mascot en artilleur, c’était drôle. Je n’ai pas eu l’indication d’adresse exacte tout de suite. Il était dans une formation de l’arrière. Donc, théoriquement, il n’aurait pas été impossible de le voir… Et j’en avais grande envie. Mais vous pensez, c’était toute une histoire d’arriver jusque-là. Et combien de temps m’aurait pris l’expédition ? Ma classe avait recommencé. Je me suis contenté de lui envoyer un mot. Mais dans une lettre, je ne pouvais pas dire grand-chose. Simplement que j’aurais bien désiré le voir, et causer un peu longuement avec lui. Il m’a répondu que s’il apercevait une occasion de nous rencontrer, il ne manquerait pas de me faire signe.

« Effectivement, pas très longtemps après, je reçois une lettre de lui. Il me dit qu’il avait été ramené dans le camp retranché de Paris. C’était dans l’hiver 14-15, mais je ne me rappelle plus quel mois. Je sais en tout cas que c’était avant la fameuse attaque des Allemands à Ypres. Nous prenons rendez-vous. Il me fait venir à Stains ; il me reçoit, en blouse blanche, dans une espèce de laboratoire. Il m’explique qu’on s’était décidé à utiliser ses compétences scientifiques, non pas à vrai dire dans sa spécialité, puisqu’il était physicien et que l’établissement militaire auquel on l’avait affecté s’occupait de recherches où la chimie jouait un plus grand rôle que la physique. « Bah ! me disait-il, il m’a fallu huit jours pour me mettre au courant. » D’ailleurs on le laissait assez libre. Nous avons parlé naturellement de la guerre, du nombre de mois déjà énorme à nos yeux depuis lequel elle durait ; des massacres et des dévastations qu’elle avait faits ; des horreurs sans nom dont elle donnait le spectacle. Ou plutôt c’est moi qui disais tout ça et qui attendais que Mascot fît chorus, avec un étonnement qui grandissait à mesure que les réactions escomptées tardaient à se produire. Il avait au contraire un petit rictus, des airs d’ironie amère. II finit par me dire qu’il se foutait pas mal des « horreurs » de la guerre ; que le mieux maintenant était de la faire aussi horrible que possible, et que pour sa modeste part il y travaillait. La guerre s’est déchaînée, me dit-il ; nous n’y avons rien pu, et nous n’y pouvons rien. Le but, c’est d’assurer la victoire aux Alliés, puisqu’il faut, paraît-il, une victoire. » J’étais stupéfait de l’entendre ; mais je voyais bien qu’il était superflu de discuter ; du reste j’avais pris l’habitude de ne plus discuter sur certains sujets avec les gens que je rencontrais. Cela me paraissait aussi inutile que dans le préau d’un asile d’aliénés… Vous qui parliez de folie tout à l’heure ! … Je lui demandai pourtant s’il ne souhaitait pas une paix aussi proche que possible. Assurément, me dit-il : mais on rapprochera la paix en décourageant les Boches ; et on les découragera d’autant plus vite qu’on en tuera davantage, à une cadence plus accélérée et par des moyens plus impressionnants. » Il fit même allusion à des moyens nouveaux qu’il travaillait à mettre au point, lui et d’autres, mais il se plaignit que le Haut-Commandement, ou plutôt les politiciens dont le Haut-Commandement dépendait, ne voulussent pas les adopter, sous prétexte que ce serait déshonorant. « Je leur répète sur tous les tons, me disait-il, que les Boches n’auront pas ces scrupules, qu’un jour ils s’aviseront de ces moyens-là, et en useront sans crier gare, qu’ensuite, quand nous serons obligés de faire comme eux, nous aurons une terrible avance à rattraper, et que l’effet de démoralisation, c’est sur nos hommes qu’il se sera produit. » J’ai compris ultérieurement qu’il avait voulu me parler des gaz asphyxiants. Et en effet c’est quelques semaines plus tard, je me souviens, que les Boches s’en sont servi pour la première fois dans l’attaque d’Ypres… J’étais venu chez Mascot avec l’idée de lui reparler incidemment de cette histoire de maison, où il avait été mêlé de près, puisque c’était lui qui m’avait fait signer la procuration pour l’achat — et de lui demander conseil. Mais quand je l’ai vu dans cet état d’esprit !…

« Voilà que, quelque temps après, je reçois une convocation du commissaire de police de mon quartier. Je me suis figuré d’abord que cet honneur était dû à des plaintes de parents d’élèves ; car tout en me disant que c’était complètement inutile et que je faisais l’idiot, il m’arrivait dans ma classe de me livrer à des sorties contre la guerre, ou contre les inepties du bourrage de crânes… Le commissaire m’accueille assez bien, me raconte qu’on lui a transmis, du Var, un dossier, en le chargeant de continuer l’enquête. Les gens du pays avaient depuis longtemps, paraît-il, envoyé des dénonciations au sujet de la Maison-Blanche. Il s’était ouvert une enquête locale, qui avait traîné comme toutes les enquêtes.  On avait fini par tirer au clair que le propriétaire était un M. Laulerque, instituteur à Paris, que personne, d’ailleurs, n’avait jamais vu. Alors l’idée était venue tout naturellement à la police de rechercher ce M. Laulerque et de lui demander des éclaircissements.

« J’ai compris, d’après les propos du commissaire, que l’enquête sur place n’avait pas donné grand-chose. On avait dû visiter la baraque superficiellement et n’y rien découvrir de plus que dans une des innombrables maisons de la côte, occupées par des étrangers, et abandonnées depuis la mobilisation. En particulier j’eus l’impression qu’on n’avait pas découvert, ni peut-être même soupçonné, le système des souterrains (dont moi-même je ne savais rien que par ouï-dire). Alors, j’ai fait l’innocent, le plus possible. Je me suis souvenu des conseils que Mascot m’avait donnés, à toute éventualité, lors de l’acquisition. J’ai dit que l’achat de cette maison avait été de ma part un coup de tête — comme il m’arrive, hélas ! d’en avoir — que j’avais regretté presque tout de suite ; que j’avais accueilli comme un sauveur le locataire qui s’était offert ; d’autant plus qu’on m’avait fait miroiter que ledit locataire pourrait après essai se transformer en acquéreur et ainsi me débarrasser de la maison. Bien entendu, pour conclure cette location, je n’étais pas allé sur place ; d’abord, parce que mon métier ne me laissait pas le temps de faire cet interminable voyage, et aussi parce qu’il aurait été absurde de dépenser presque l’argent d’une année de location pour aller voir la tête de mon locataire. Je ne savais donc à peu près rien de lui ; moins certainement que ce que l’enquête sur place avait pu apprendre à la police. Depuis, j’avais reçu mon loyer chaque année, à peu près à la date, sans qu’on m’adressât jamais ni demandes de réparations, ni récriminations quelconques, ce qui m’avait dispensé de me faire du souci pour cette lointaine propriété. Après la déclaration de guerre, mon locataire ne m’avait plus donné signe de vie. Mais je n’en avais pas été autrement surpris. Le commissaire était forcé de convenir que si mes explications n’étaient pas très instructives, elles étaient très naturelles. Je lui dis encore que, si mon locataire avait profité de la tranquillité que je lui laissais pour se livrer à des opérations coupables, j’en étais sincèrement désolé. Le commissaire convint qu’on ne pouvait pas, des années avant la guerre, savoir qu’elle éclaterait, ni surtout se douter que l’ennemi était susceptible de recourir à des moyens aussi extraordinaires.

« Par la suite, on ne m’a plus embêté avec ça. J’étais suffisamment embêté par ailleurs. Je tournais comme une hyène en cage. Je voyais la guerre durer, durer, et je n’apercevais toujours pas la plus petite façon de rendre ma misérable existence utile à la cause qui restait la mienne. J’avais subi de nouvelles visites. J’étais confirmé dans ma position de réformé n° 2. La facilité des médecins militaires à me reconnaître me prouvait, entre parenthèses, si j’avais gardé un doute, que je tenais un de ces tuberculoses bien tassées…. Encore, vous m’avouerez, une de ces absurdités du monde en guerre. Je me place à leur point de vue… En quoi un tuberculeux comme moi était-il incapable de tenir un fusil pendant quelques semaines, le temps de se faire tuer ? Est-ce que je n’aurais pas fait un cadavre aussi bien qu’un autre ?… Bref, vous n’imaginez pas quel pouvait être moralement mon supplice. Les autres avaient la ressource de se dire qu’ils se battaient pour une cause à laquelle ils croyaient plus ou moins ; que dans cet horrible événement où ils étaient pris comme moi ils servaient à quelque chose. Ils le poussaient dans un certain sens. Ils y usaient leurs nerfs.  Moi pas. Et je me serais si bien sacrifie à ma cause, je vous jure, si j’avais su comment. Je faisais ma classe… Mais ça me paraissait d’un tel ridicule, ces petites histoires d’orthographe ou de règle de trois au tableau noir pendant que le monde était sens dessus dessous !… Une autre souffrance était le manque total de gens avec qui parler. Tous ceux que je rencontrais étaient fous, si c’est être fou, comme je le crois, que de ne plus s’apercevoir que deux et deux font quatre, et d’avaler comme des vérités premières les plus délirantes billevesées. Ah ! j’avais bien envie de vous voir, là-haut, dans votre petite maison !…

— … Vous savez qu’à une certaine époque je ne m’y trouvais pas. J’étais allé vivre en province.

— … Oui… Mais je ne vous raconterai pas de mensonges. Je n’ai même pas essayé. Pourquoi ? Je devais avoir peur, au fond, que vous aussi vous n’ayez changé… Vous voyez ça : moi entrant chez vous, avide d’entendre enfin des paroles humaines, et vous, entonnant un des couplets va-t-en guerre que je savais par cœur ?… Je préférais penser à vous ; à vous dans une de nos réunions du mercredi. Je vous imaginais parlant des événements sur le ton de cette époque-là, pas toujours d’accord avec moi, certes, mais mettant toujours la vérité, la pensée libre, au-dessus de tout. Je vous prêtais de longs discours, que je me parlais à moi-même, sur la guerre en général, ou tel aspect, tel épisode… On aurait pu faire tout un recueil…  C’est bête ? hein.

« Comment ai-je pu vivre aussi longtemps dans ces conditions, je ne sais plus. Il est vrai que les autres tenaient bien, d’une autre façon. Un jour j’ai revu Mascot, à Paris même. Cette fois il travaillait en plein dans les gaz asphyxiants. C’était l’année de Verdun, dans la seconde ou troisième phase de la bataille, oui, à la fin du printemps, quand l’offensive allemande semblait enrayée, mais que tout de même les plus excités commençaient à se dire : « Alors, au bout de deux ans, c’est à ce point-là que nous en sommes : à nous réjouir de ne pas avoir été complètement battus ? » J’ai trouvé un Mascot plus pensif, moins persuadé que le seul moyen d’en sortir, c’était de tuer du Boche. Je lui ai parlé très franchement de mes états d’esprit à moi. Je me rappelle lui avoir dit que j’arrivais à comprendre bien des choses dans cette époque ahurissante, même l’acharnement des dirigeants à continuer la partie des deux côtés, à coups de milliers et milliers de vies humaines, même la stupidité des masses qui se laissaient enterrer dans les tranchées et jeter dans le feu, mais qu’il y avait pour moi un mystère absolument inintelligible. Comment tous ceux qui, en Europe, avaient incarné la violence révolutionnaire, les réfractaires, les indomptables — et ils avaient pourtant été nombreux, ils n’étaient pas tous des lâches — avaient-ils fait pour s’évanouir complètement ? Comment pouvait-il ne plus y avoir trace de leur activité, de leur existence ? Jamais on n’entendait parler même d’un seul attentat, dans aucun pays. La censure cachait tout ce qu’elle pouvait, soit, mais point de ce qui se passait de mauvais chez l’ennemi. Si un des souverains, un des grands chefs ennemis — pour ne prendre que les formes d’attentat les plus banalement classiques — avait été exécuté, nous l’aurions su. S’il s’était manifesté ici ou là un terrorisme contre la guerre, la nouvelle aurait fini par filtrer. C’était beaucoup plus incroyable qu’en temps de paix. Car en temps de paix, les révoltés eux-mêmes pouvaient se laisser gagner par la contagion de la bonne petite vie facile, et tenir à leur peau. Mais quand tant de millions d’hommes acceptaient de mourir, et souvent sans très bien savoir pourquoi, il ne s’en trouvait pas un qui fût décidé à risquer sa vie pour ses idées les plus chères ; et même si le sacrifice devait être pratiquement inutile, pour assouvir dans l’absolu un besoin de vengeance, pour châtier les bourreaux de l’humanité ? Sans doute, les souverains, les ministres, les chefs étaient bien gardés ; mais ce n’était pas une raison suffisante. Ils n’étaient gardés que par des hommes. Par quel miracle ne s’y glissait-il jamais quelqu’un… que les gens seraient libres d’appeler un fanatique, un fou, un monstre ?… Car enfin l’histoire était pleine de tyrans, gardés plus farouchement que personne aujourd’hui ne pouvait l’être, et qui avaient été abattus. Je lui dis aussi, je me souviens, que j’étais écœuré par la basse docilité des masses ouvrières, à travers l’Europe, mais cela, c’était une tout autre question, et Mascot avait beau jeu à me répondre que nous étions les derniers à avoir le droit de nous en étonner. Mais je ne voulais pas repartir sans avoir entrevu une lueur de consolation. Je lui déclarais que, s’il fallait faire son deuil des attentats politiques, dont il semblait bien que notre humanité, en guerre comme en paix, était devenue incapable, j’avais un besoin étouffant de me dire que quelque part des gens travaillaient clandestinement pour le retour de la paix, que ce fût en favorisant des tractations entre les gouvernements, ou en conspirant contre certains de ces gouvernements, en préparant leur chute. Mascot, après avoir marqué certaines réticences, me dit que, sur ce point-là, il correspondait peut-être à mes vœux autre chose dans la réalité que dans le vide total. Mais cette fois-là, je ne pus pas en tirer davantage ; et ce ne fut qu’au cours d’une nouvelle entrevue, deux ou trois semaines après, qu’il m’en apprit un peu plus. Il me dit qu’il croyait savoir qu’il se développait en Suisse toute une agitation souterraine, d’ailleurs assez diverse, d’inspiration et de tendances. Il finit par m’avouer qu’il avait reçu peu de temps avant une lettre de M. Karl. II ne voulut pas me montrer la lettre. Il m’assura qu’elle était très vague dans les termes ; mais qu’i en ressortait que M. Karl était en Suisse, qu’il y était venu avec l’espoir d’y travailler « les mêmes problèmes qu’autrefois », qu’il aurait été bien heureux de voir Mascot, à qui il avait des choses intéressantes à dire, ou quelqu’un envoyé par Mascot. Il donnait une adresse à laquelle on pouvait le joindre.

« Donc, en septembre, profitant de ma fin de vacances, je partais pour la Suisse, après avoir vaincu des hésitations de Mascot, et les miennes. D’ailleurs Mascot se refusait à prendre une responsabilité quelconque dans l’aventure. Il me donnait l’adresse de Karl, et sa propre bénédiction… Si… j’oubliais. Il poussa la gentillesse jusqu’à prévenir Karl de mon arrivée, en soulignant que j’agissais tout à fait pour mon compte… Je dois vous dire à ce propos », ajouta Laulerque, « que jamais Mascot ne m’avait fourni aucune indication sur ce qu’avaient pu être les autres affiliés français de l’Organisation, et sur ce qu’ils étaient devenus depuis la mise en sommeil…

« Je vois que vous regardez l’heure. Vous avez raison. Il faut que j’abrège.

Il conta, en passant par-dessus les détails, qu’arrivé en Suisse, il s’était mis en rapport avec M. Karl. La rencontre eut lieu à Berne. Il y eut plusieurs entrevues. M. Karl mit d’abord beaucoup de soin à se justifier. A l’en croire, il avait lutté tant qu’il avait pu contre la « déviation » qu’il avait vue venir de loin. Il n’avait pas craint de favoriser un schisme, plutôt que de laisser pervertir l’élan initial. Finalement, il s’était retiré, tout en gardant des contacts avec les hauts personnages qu’il estimait dangereux d’abandonner sans contrepoids à d’autres influences. Depuis la guerre, il n’avait cessé de guetter l’occasion d’agir en faveur de la paix. Cette occasion était venue, ou allait venir à très bref délai. La lassitude était très grande dans l’empire austro-hongrois. Le vieil empereur, malgré les efforts inouïs, et en un sens admirables, qu’il faisait pour donner le change, approchait de l’extrémité. Il pouvait mourir d’un moment à l’autre. Il ne passerait sûrement pas l’hiver. L’héritier, l’archiduc Charles-François, marié à une Bourbon-Parme, était un homme encore tout jeune, d’un très beau caractère, d’une conscience très haute, de qui M. Karl, qui le connaissait de près, pouvait entièrement répondre. Sans que Karl précisât ce point, il était permis de comprendre que cet archiduc Charles avait appartenu à l’Organisation, si même il n’en avait pas été, à une certaine époque, le suprême inspirateur. (Mais cette dernière hypothèse ne s’accordait guère avec les confidences qu’avait faites jadis Margaret-Desideria.) En tout cas, c’était un zélateur fervent de la paix ; et son premier acte comme empereur serait de prendre l’initiative de la paix générale, sur la base de la réconciliation des peuples ; et, au besoin, si les Coalisés faisaient la sourde oreille, de rechercher une paix séparée, ce qui ne manquerait pas d’obliger les autres à déposer les armes.  Mais pour que son héroïque effort eût des chances de réussir, il fallait qu’on ne lui fît pas trop mauvais accueil de l’autre côté. Une préparation, en France, était indispensable. M. Karl savait bien que ce n’était pas Laulerque qui pouvait atteindre les gens utiles. Mais d’autres le pouvaient, dont Mascot, à qui l’on priait Laulerque de rapporter fidèlement la substance de ces entrevues.

Laulerque avait d’abord écouté avec beaucoup de défiance. Il avait même interrogé M. Karl sur la maison des Maures. M. Karl avait répondu « Je vous jure sur ce que j’ai de plus sacré que la maison n’a jamais servi, avant la guerre, à quoi que ce fût contre la France, et que depuis la guerre, elle n’a servi à rien du tout. » Peu à peu, la bonne foi, le zèle de M. Karl pour la paix, qu’il appuyait de divers témoignages, avaient paru évidents. Et Laulerque avait un tel besoin de reprendre confiance en quelque chose qu’il ne demandait qu’à se laisser convaincre.

Il consentit à retourner en France porteur d’un message pour Mascot, et il promit de revenir en Suisse rapporter la réponse. M. Karl lui prouva même que pour continuer à servir utilement la cause, il devait, comme lui Karl, se fixer provisoirement en Suisse. « Mais j’ai mon métier ! Je ne sais même pas si on me laissera repartir de France. J’ai eu déjà beaucoup de mal à sortir une première fois. Et puis, je n’ai pas de moyens d’existence. » M. Karl dit que la question des ressources n’était pas un obstacle. Laulerque protesta que jamais il n’accepterait un centime. Peu de jours après, Karl apportait la solution de toutes les difficultés à la fois : un grand médecin suisse, de ses vieux amis (Karl avait fait jadis des études à Lausanne, et connaissait beaucoup de monde en Suisse), dont le nom faisait autorité même en France, fournirait un certificat attestant que Laulerque avait absolument besoin de continuer sur place, pendant l’hiver qui allait venir, le traitement qu’il était censé avoir commencé en Suisse. D’autre part le même grand médecin se chargeait de procurer à Laulerque la nourriture et le logement, plus quelque argent de poche, dans une clinique où il avait des intérêts, aux environs immédiats de Berne, à condition que Laulerque s’y occupât, pendant une heure et demie ou deux heures par jour, de la partie française du courrier.

Laulerque était donc rentré en France, avait revu Mascot, à qui il avait fait la commission de Karl. Mascot, non sans beaucoup de résistance, avait promis de pressentir des gens, et de rester « dans une position d’alerte », en attendant les avis qu’il recevrait par la suite. Tous deux étaient convenus d’un certain nombre de formules, d’aspect innocent, dont ils useraient dans leur correspondance ultérieure, et qui tournaient toutes autour d’un traitement au sanatorium, de ses phases, de ses incidents. Par exemple : « On ne me laisse pas espérer la guérison avant le début de mars ou d’avril prochain » voudrait dire : « Aucune espérance pour la conclusion de la paix avant ces mêmes dates » « Le jeune médecin qui a pris la direction de la clinique, depuis la mort du vieux patron, semble bien décidé à changer de méthode ; mais il hésite à procéder trop brusquement, pour ne pas mettre contre lui les assistants de son prédécesseur » indiquerait, une fois survenue la mort de François-Joseph, la situation à la cour de Vienne, et les obstacles rencontrés par le nouvel empereur. « Comme on doit pratiquer sur moi une intervention assez sérieuse au début de la semaine prochaine, prévenez nos amis communs, pour qu’ils pensent à moi avec affection durant ces jours difficiles. C’est le médecin d’origine française, dont je vous ai parlé, qui se chargera de l’opération » se traduirait : « Les propositions de paix vont être présentées au début de la semaine prochaine » et la fin de la phrase désignerait clairement le personnage chargé de la négociation (un proche parent de la future impératrice, auquel on pensait dès ce moment). Etc.

C’est ainsi que Laulerque, après avoir obtenu un congé de longue durée, s’était fixé en Suisse. Il y avait joué le plus consciencieusement possible son rôle d’intermédiaire (en même temps que d’autres gens qu’il ne connaissait pas) entre le parti autrichien qui travaillait pour la paix séparée — parti qui devait bientôt compter dans ses rangs le nouvel empereur — et des personnalités françaises, que n’aveuglait pas l’esprit de guerre, auprès desquelles Mascot avait accès. Mais par ailleurs, comme il était tout à fait libre de ses mouvements, il n’avait pas tardé à entrer en contact avec des exilés ou des agitateurs de différents pays, en particulier avec les Russes. Il avait connu Lénine, et d’autres. Il avait rencontré Lénine, et d’autres, encore peu de jours avant le fameux départ pour la Russie à travers l’Allemagne. Il gardait de Lénine une impression mélangée, peu sympathique, en ce qui concernait l’homme, très forte en ce qui concernait le rayonnement émis par l’homme, le réalisme de ses vues, l’« efficacité » qu’on sentait en lui. Lénine et lui s’étaient vite mis d’accord dans leur mépris pour le socialisme oratoire, bureaucratique et domestiqué.

Cette autre catégorie de relations l’avait aidé à trouver le temps très court, et à ne pas se décourager tout à fait quand la tentative autrichienne pour la paix eut échoué. En revanche elles faillirent lui causer des ennuis. Des agents de la police française, qui opéraient en Suisse, et qui n’avaient pas semblé prendre garde à lui tant qu’il n’avait fréquenté que M. Karl, commencèrent à le surveiller quand il se fut abouché avec les bolcheviks. Il fut appelé à deux reprises chez le consul de France, à Berne ; mais comme sa situation militaire en France était parfaitement en règle, et que sa « situation de tuberculeux » en Suisse ne l’était pas moins, on se contenta de l’inviter à la prudence.

Le plus amusant était qu’il avait fini par se rendre réellement utile dans sa clinique. Le grand patron s’était attaché à lui, lui avait confié des travaux de plus en plus sérieux, avait augmenté sa rétribution.

— Un beau jour, après l’Armistice, quand je me suis demandé comment j’allais reprendre, moi aussi, une vie normale (mes congés universitaires avaient été renouvelés correctement), il m’a dit : « Qu’allez-vous faire en France? Restez donc chez nous. » Et il m’a proposé la direction administrative d’un sanatorium de montagne, qui est également sous sa coupe. J’ai accepté. Voilà ! Je suis mieux payé que dans mon poste à Paris. Je ne fais aucune dépense, faute d’occasions. L’établissement que je dirige me loge, me nourrit, me blanchit. Je suis même soigné, et comme un prince, par le plus grand connaisseur de la tuberculose qu’il y ait au monde. (Ça, c’est vrai.) Je jouis d’un climat excellent pour moi, et qui par-dessus le marché m’excite, me plaît. Il parait même que ma qualité de tuberculeux, qui est connue de la clientèle, crée un lien de sympathie entre elle et moi, et lui donne confiance, car extérieurement je suis tout le contraire d’un moribond. Trois sur quatre des voyages que je fais me sont remboursés ; parce que j’en profite pour effectuer des démarches, des achats, traiter des affaires qui intéressent mon établissement. Ainsi je suis à Paris pour y rechercher certains instruments et appareils de précision qu’il est devenu très difficile de se procurer, même en Allemagne, et je vous avoue que je ne pousse pas à la consommation de produits allemands… Donc, j’accumule des économies malgré moi, dans une monnaie appréciée.

« Mais surtout ce qui m’a retenu en Suisse, c’est l’atmosphère que j’avais trouvée dès la fin de 16, et qui a duré depuis, qui dure encore sous une autre forme. L’atmosphère d’un pays où l’on savait la vérité, où l’on pouvait la dire, où l’on était libre de s’exprimer avec audace devant des gens, comme jadis ; où il n’était pas criminel de souhaiter tout haut la fin de la tuerie, la fin des gouvernements de guerre et des impérialismes ; où il n’était pas absurde de penser à l’avenir de l’humanité, puisque, dans cet endroit, les conditions de cet avenir étaient préservées, comme par miracle. Ajoutez-y la fraternité qu’éprouvaient entre eux tous ces gens, même d’opinions adverses, du fait qu’ils étaient réfugiés sur le même radeau, et assistaient avec la même horreur au déchaînement de la tempête tout alentour. Oui, vraiment, un radeau… une arche dans le déluge… une oasis de la civilisation… Pour moi, c’est une impression ineffaçable. J’en garderai toujours de la reconnaissance, de l’affection pour la Suisse… Songez !… Le pays où, évidemment, je n’ai pas réussi à faire ce que je souhaitais faire, mais où je suis resté un homme.

« Est-ce que je vais y passer toute ma vie ? Je n’en sais absolument rien… Ne me croyez pas menacé de satisfaction béate… J’attends, je guette… Et je ne suis pas mal placé pour ça, bien mieux qu’ici, en tout cas, dont je n’aime pas beaucoup plus l’atmosphère de paix que je viens d’y retrouver que l’atmosphère de guerre que j’avais quittée jadis… J’ai des bouffées d’espérance, d’enthousiasme, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. J’ai failli plus d’une fois partir pour la Russie. Avec les relations que je m’étais faites, que j’ai gardées plus ou moins, ça ne m’était pas trop difficile. J’irai peut-être là-bas un jour ou l’autre. Je suis très tenté. Ce qui me retient, c’est qu’alors évidemment il faudra que je rompe avec tout… que je coupe les ponts derrière moi… C’est, encore plus, que bien des choses qu’on semble faire là-bas ne m’enchantent qu’à moitié. Je me méfie un peu de la suite. Je me rappelle ma mésaventure avec l’Organisation.. Partir pour sauver la paix de l’Europe, dans les rangs d’une chevalerie secrète, et s’apercevoir en 14 qu’on n’a plus qu’à choisir entre le nationalisme serbo-croate et la défense de la couronne autrichienne, c’est un peu trop rigolo, et ça suffit d’une fois. Avant de me jeter à corps perdu dans la révolution russe, je voudrais être sûr que mes amis bolcheviks ne me réservent pas un réveil de ce genre-là.

— Et Mascot ?

— Il ne veut plus entendre parler de rien. Il fait de la science. Je l’ai revu justement avant-hier pour lui demander des tuyaux sur une question d’appareils. Il m’a dit que la seule chose qui l’intéressait pour le moment, c’étaient les théories d’un physicien allemand nommé Einstein… Pour en revenir à moi, il y a des jours ou mon enthousiasme et mon espoir essayent de se porter sur la Société des Nations. Elle va entrer en fonction ces temps-ci, je crois, et à deux pas de chez moi. La Suisse méritait bien cet honneur, si c’en est un. Je me promets d’aller bientôt voir à Genève comment ça se passe. Ça peut être très émouvant. Ça sera peut-être, comme les Etats Généraux de 89, le commencement d’un nouveau monde. Vous voyez que l’énergumène que je suis est atteint d’un optimisme inguérissable.

— On vient de sonner », dit doucement Sampeyre, non pour l’interrompre, mais pour l’avertir. « Eux aussi seront bien contents de revoir !… N’ayez pas l’air de trop faire attention au bras qui lui manque…

Bonne nuit.

Cet article, publié dans littérature, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Armand Laulerque en 1920, après le carnage qu’il aurait tant voulu empêcher

  1. paul dit :

    ello
    ce passage m’a fait penser à un roman historique, enfin racontant l’histoire d’un personnage ayant parcouru « l’histoire »… de cette époque. c’est « La mémoire des vaincus », de Michel Ragon.
    je ne sais pas si le propos de Ragon est du même ordre que celui de jules Romain.
    Ce qui m’a touché, là, dans ce passage, en fait, c’est la chute : « N’ayez pas l’air de trop faire attention au bras qui lui manque… »
    voilà. ça c’est du « réalisme ». et pour moi, c’est aussi la marque du « sensuel ». l’attention au corps. l’absurdité, c’est pas les conflit intérieurs du personnage à l’égard de circonstances, et « d’idées »…
    c’est directe : un gars va passé, et il lui manque un bras… après la guerre…
    ça me renvoie au titre « la douceur de la vie »… le corps, la tendresse pour le corps…

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s