La fabrique du nous

Une des conséquences indirectes du « confinement » pour moi est que je me suis retrouvé exposé presque quotidiennement à cet objet culturel appelé « journal de Vingt Heures de TF1 ».

J’ai même regardé quelques éditions de ce « journal » presque en entier – et ces temps-ci, Covid-19 aidant, ça dure presque une heure. Cela m’a permis de redécouvrir en direct, en vraie grandeur, en pleine face, ce que j’appelle pour faire court « la fabrique du nous ».

Parmi les livres que je n’aurai probablement hélas jamais le temps de lire, il y a évidemment « La fabrique du consentement » de Noam Chomsky – une des conséquences indirectes du télétravail est que j’ai toujours aussi peu de temps pour moi en période de confinement, même si j’ai beaucoup progressé dans les guerres du temps.

La fabrique du nous : la fabrique de « Nous les Français », à l’ère contemporaine.

« Nous, les Français » : quelle belle expression ! Et même juste « les Français » tout court. « Les Français pensent que… » « Les Français se demandent si… » « Les Français attendent que… » : tout ça sonne tellement bien. Dans aucun endroit ces expressions ne me semblent autant à leur place que dans le Vingt Heures de TF1.

Bien sûr, il n’y a pas que TF1. Il y a les autres chaînes de télévision. L’audience des chaînes de télévision a beaucoup décru. Pour les « jeunes générations », la télévision au sens « grandes chaînes nationales » (on ne dit plus hertziennes depuis longtemps), ce n’est pas grand-chose. Mais TF1 reste la première chaîne de télévision en France, la chaîne dominante. Le Vingt Heures de TF1 reste la principale source d’information (si on peut appeler ça de l’information), tous les soirs, pour six à douze millions de personnes, dans un pays habité par soixante à soixante-dix millions de personnes. Qui dit mieux ?

Bien sûr, il n’y a pas que la télévision. Il y a d’autres moyens de propagande. Mon préféré, en matière de « fabrique du nous », c’est les sondages. Ces objets merveilleux qui assènent : « Les Français pensent que… » « Une majorité de Français estime que… » « Une large majorité dit que … » Et les produits dérivés au sens mathématique du terme : « La côte de popularité de untel est en hausse de x % » « Cette préoccupation est en baisse de y % dans les priorités des Français… » Ça semble tellement magique. Ça semble tellement simple, tellement évident, tellement naturel ! C’est ce que nous pensons, puisque les sondages le disent !

Sauf que, dans la réalité, les sondages ne servent pas à dire ce que pensent les gens. Ils servent à dire aux gens ce qu’ils doivent penser, ce qu’ils sont censés penser, ce que les commanditaires des sondages souhaitent que les gens pensent. Les mécanismes de cette manipulation sont connus : Les questions soient choisies (et surtout les questions qui ne sont jamais posées). Les réponses sont orientées (la joie des choix multiples). Les chiffres sont ajustés (c’est un métier !). Les interprétations sont orientées (c’est un autre métier !). Et in fine, une question posée à un millier de personnes devient un message asséné à des millions de personnes. C’est ce que nous pensons, puisque les médias nous disent que c’est ce que nous pensons !

C’est beau, la fabrique du nous.

Bref, il n’y a pas que TF1, mais TF1 est tellement emblématique.

Ah, TF1 ! Toute ma jeunesse !

TF1, Télévision Française 1 ! Inventée en 1975 sous Giscard, comme le G7, comme tout le reste ! La chaîne qui s’est longtemps proclamée « première chaîne d’Europe », tant l’Europe n’était vue de Paris qu’une extension de la France.

TF1, la plus emblématique des « privatisations » de 1986-88, à l’heure où les « privatisations » étaient un tel gage de modernité qu’il y avait même un « Ministre délégué auprès du ministre de l’Économie, des Finances et de la Privatisation, chargé de la Privatisation », au singulier et avec une majuscule.

TF1, « la chaîne de droite », comme on dit chez moi — mais il est vrai que tout le monde est de droite chez moi, avec cinquante nuances de droite, mais de droite quand même, nul ne s’est jamais perdu dans le droit chemin. Le bout de musique électronique devenu l’alarme de mon iPhone, tous les matins depuis dix ans, c’est le thème composé par David Niles pour les journaux télévisés de TF1 en 1985, mais je m’égare (de l’Est).

TF1, la chaîne dont les dirigeants de son apogée ont laissé à la postérité des phrases légendaires, de Etienne Mougeotte, en 1995 …

Le marché ne retient et ne recycle que les vérités vendables (…) Ce qui n’est pas montré sur TF1 n’existe pas.

… à Patrick Le Lay, en 2004 :

(…) le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible.

Alors en ce printemps 2020, 33 ans après la Privatisation, en ces temps de « confinement » et de Covid-19, le malaxage de « temps de cerveau humain disponible » bat son plein.

Et tous les soirs, c’est un festival de « fabrique du nous », de faux consensus, de faux enthousiasme, et d’unanimisme de pacotille.

Je n’aime pas l’expression « les Français », utilisée à tout bout de champ comme s’il s’agissait d’une catégorie précise, compacte et homogène. J’aime encore moins le « nous » gluant, ou le « on » baveux. Avec le Covid-19, l’équipe de TF1 en use et en abuse.

Nous avons tous été très surpris. Nous sommes tous très inquiets. Nous sommes tous confinés chez nous. Nous ne sortons plus de chez nous.

Nous n’avons pas besoin de porter des masques, comme a dit la ministre, ça ne sert à rien. Nous aurons bientôt tous besoin de porter des masques, comme a annoncé le ministre, ça sera bientôt obligatoire.

Nous avons inventé de nouvelles manières de vivre ensemble. Nous expérimentons des nouvelles manières de travailler. Nous sommes tous en télétravail.

Nous avons changé nos habitudes. Nous avons adopté de nouveaux comportements plus vertueux. Nous continuons à faire des petits gestes pour la planète. Nous sommes à la point du progrès.

Nous sommes formidables. Nous sourions. Nous sommes beaux. Nous sommes bons. Nous sommes sur TF1.

L’expression qui me hérisse encore plus que « Nous les Français », et qui au demeurant reste encore un peu évitée, c’est « les gens comme nous », mais elle progresse. En attendant l’étape suivante, qui sera, d’ici 2022, la généralisation du « Chez nous » — le confinement va y aider. Les gens qui ne sont pas comme nous, on ne les voit pas sur TF1. Ce qui n’est pas montré sur TF1, ça n’existe pas. Ce qui est montré sur TF1, c’est les gens comme nous. Restons chez nous. Restons confinés. Restons entre nous. On est chez nous !

Nous sommes formidables !

Nous qui regardons TF1, nous qui sommes essentiellement bien blancs, bien disciplinés, plutôt en bonne santé, plutôt dans la petite-moyenne-grande bourgeoisie, plutôt dans les grandes métropoles. Plutôt plus âgés aussi. Plutôt plus conservateurs. Plutôt plus à droite que la moyenne. Comment ça, la moyenne ? Nous sommes la moyenne ! Comment ça, la droite ? Nous sommes le centre !

Nous qui sommes interviewés dans les sempiternels micros-trottoirs de TF1. Le siège de TF1 étant situés dans le quartier du Point du Jour à Boulogne-Billancourt, par souci de réactivité, ces micros-trottoirs sont en général réalisés soit à Boulogne-Billancourt, soit de l’autre côté de la Seine à Issy-les-Moulineaux, soit de l’autre côté du périphérique dans le XVème arrondissement de Paris, ou même, soyons fous, dans le XVIème arrondissement, pour encore plus de diversité ethnique, économique et sociale, évidemment.

Nous qui regardons tous les hivers la météo des neiges sur TF1, parce que nous attendons notre semaine de vacances au ski.

Nous qui prenons tous régulièrement l’avion ou le TGV.

Nous qui rêvons tous devant les mêmes publicités.

Nous qui rêvons tous des mêmes trucs de la société de consommation.

Nous qui pensons tous comme TF1 nous dit que les sondages nous disent que nous pensons tous.

Nous, nous, nous…

La dernière fois que j’ai regardé, il me semble avoir lu que les vacances au ski, ça concerne à peine 10% des ménages de ce pays. Je serai curieux de savoir quel pourcentage des travailleurs de ce pays peuvent télé-travailler : à peine 10% aussi ? Ou de savoir quel pourcentage de citoyens français disposent d’un passeport. Ou combien ont pris l’avion l’an dernier. Et ainsi de suite. Juste pour savoir.

Et ensuite, il faudrait produire les mêmes chiffres pour Boulogne-Billancourt, Issy-les-Moulineaux, Paris XVème et Paris XVIème. Juste un petit tableau de chiffres. Quelques colonnes, quelques lignes. Déformation professionnelle ? Non. Les chiffres sont têtus.

Pendant la crise dite des « Gilets Jaunes », l’une des analyses qui m’avaient le plus frappé était une interview de Fabrice Epelboin, dans l’émission (pour moi, le podcast) « La Grande Table » de France Culture en date du 11 décembre 2018. Une demi-heure d’une rare densité de lucidité. Notamment ceci :

L’espace médiatique aujourd’hui représente l’opinion publique d’à peine un quart des Français. (…) L’espace médiatique mainstream constitue en tant que tel une bulle. (…) Il y a une première bulle qui s’est formée dès la fin des années 1990 de façon diffuse sur Internet, des gens qui se sont réfugiés dans les pages persos, puis qui ont vu l’arrivée des blogs, et ensuite du web 2.0, et puis des réseaux sociaux, et qui ont maintenant des pratiques militantes qui ont vingt ans derrière elles. (…)

Nous sommes aujourd’hui dans une société constituée d’une myriade de bulles, et dans laquelle la bulle dominante ne représente pas du tout la majorité. C’est le problème de démocratie que nous posent les Gilets jaunes, de façon criante.

On dit souvent des réseaux sociaux qu’ils forment des bulles d’affinité, de gens qui pensent la même chose. C’est parfaitement exact. On disait ça aussi de toutes sortes d’organes de presse dès qu’ils devenaient « clivants ». C’était aussi parfaitement exact. Mais TF1 et l’espace médiatique mainstream, ce n’est guère différent. C’est juste la plus grosse bulle du pays – pour le moment. C’est également la bulle qui a le moins conscience d’être une bulle. Et surtout, ça reste la bulle qui fabrique le nous. C’est la bulle dominante. C’est la bulle qui permet encore aux dominants de dominer.

La base de Donald Trump, comme de George W. Bush avant lui, et comme de Mike Pence ou d’un autre après lui, c’est Fox News. C’est la réalité fabriquée par Fox News.

La base du produit Macron, comme de ses prédécesseurs à des degrés divers, et comme demain de sa successeur désignée, Marine Le Pen, c’est TF1. C’est la réalité fabriquée par TF1.

Nous, les Français. Les autres, on s’en fout.

Nous qui regardons TF1. Les autres, on les voit même pas, ils sont pas sur TF1.

Nous qui sommes hypnotisés.

Ce qui est bien avec la télé, c’est qu’on peut l’éteindre.

Bonne nuit.

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