Pistes de lecture – Le bonheur néolibéral est une marchandise comme les autres

Le « bonheur » m’a toujours été présenté comme l’idéal le plus « naturel » qui soit.

J’ai été élevé dans l’admiration, entre autres, des Etats-Unis d’Amérique, dont la deuxième phrase de la Déclaration d’Indépendance, rédigée par Thomas Jefferson, en 1776, proclame :

We hold these truths to be self-evident, that all men are created equal, that they are endowed by their Creator with certain unalienable Rights, that among these are Life, Liberty and the pursuit of Happiness.

Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur.

Devenu adolescent, puis adulte, j’ai compris que c’était un peu plus compliqué qu’il n’y parait. Le bonheur est un truc tout sauf naturel ou évident.

Je suis passé par toutes sortes de phases. J’ai vécu. Typiquement, j’ai longtemps été fasciné par cette phrase d’une manager américaine : « Happiness is a choice ». J’ai longtemps et intensément pensé qu’elle avait tort. J’ai longtemps et intensément pensé qu’elle avait raison. Je ne sais plus très bien.

Aujourd’hui, alors que j’approche de la cinquantaine, je ne sais pas quoi dire du bonheur. Je sais qu’il existe. Je sais que le malheur existe, aussi, et qu’il est finalement plus facile à caractériser. Je crois surtout que la vague néolibérale a considérablement corrompu ce concept – comme elle en a corrompu bien d’autres.

Ces dernières années, mon impression dominante est qu’en régime néolibéral, le bonheur n’est qu’un produit commercial parmi les autres.

Le bonheur est un régime néolibéral, c’est – continuons à nous vautrer dans les américanismes –, un « must-have ». Une exigence. Une exhortation. Un devoir. Ou, comme on dit de plus en plus, une case à cocher. Vous devez être heureux. Vous devez avoir du bonheur.

Prenant la défense du premier petit président (le « bling-bling » à talonnettes), le publicitaire Jacques Séguéla avait eu cette phrase célèbre en 2009 :

Si à cinquante ans, on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie.

Le bonheur en régime néolibéral, c’est comme la Rolex en somme : si, arrivé à un certain âge, vous n’êtes pas heureux, c’est que vous avez quand même raté votre vie – mais ça tombe bien, on peut vous vendre ce qui vous permettra de réussir, signez ici, appuyez fort y a du carbone.

Le bonheur en régime néolibéral, c’est une question individuelle et égoïste, c’est une épreuve aussi, mais ça ne regarde que vous. Et malheur aux vaincus. Vae victis ! Malheur aux « perdants ». Si vous échouez, c’est de votre faute, vous n’avez à vous prendre qu’à vous-mêmes.

Le bonheur en régime néolibéral, ça se gère comme on gère une machine. Si vous êtes dépressif et anxieux, vous êtes juste une machine avec des pièces défectueuses.

Depuis quelques années, dans le monde merveilleux de l’entreprise moderne, aux côtés des Directeurs des Ressources Humaines devenus des « Chief People Officers », on voit apparaître des « Chief Happiness Officers ». Car il est désormais nécessaire que, non seulement vous soyez « engagés » « à fond » dans votre boulot, mais aussi que vous y soyez heureux. Il n’y a pas de place pour les gens malheureux. Vous avez encore temporairement le droit d’être mal dans votre peau, mais il ne faut pas que ça se voie.

Le bonheur et ses variantes – en américain, ça sonne mieux : well-being (bien-être), mindfulness (pleine conscience, ou conscience réfléchie) – , ça s’apprend. C’est très simple. Ça s’acquiert. Il y a des formations et des formateurs pour ça. Des parcours et des certifications. Des pilules magiques aussi. Bref, le bonheur en régime néolibéral, ça s’achète, ça se vend. Comme tout le reste.

Le bonheur, un produit comme tant les autres ?

Le bonheur, une marchandise comme les autres ?

Quelques années après Thomas Jefferson, Louis-Antoine de Saint-Just avait fameusement proclamé :

Le bonheur est une idée neuve en Europe.

Plusieurs siècles plus tard, quelques pistes de lecture sur une certaine idée du bonheur.

( Rappel : Les traductions de l’anglais au français sont de moi et n’engagent que moi. )

* * *

Ronald Purser, dans The Guardian en date du 14 juin 2019, sous le titre « The Mindfulness Conspiracy » (titre que je traduis par « Le complot de la pleine conscience », rien que ça !), décrit et analyse en profondeur ce qu’il appelle « une industrie représentant un chiffre d’affaires annuel de quatre milliards de dollars », rien que ça !). Je traduis “mindfulness” par   « pleine conscience », mais je l’ai vu aussi traduire par « conscience réfléchie ». Ce n’est pas le « bonheur » dans un sens strict, mais c’est compris par bon nombre de nos semblables comme tel. Ce n’est pas le « bonheur » dans un sens strict, mais c’est un exemple emblématique de la transformation du « bonheur » en produit. Les étiquettes, leurs polices de caractères, leurs couleurs, diffèrent peu. Marketing is everything.

Mindfulness has gone mainstream, with celebrity endorsement from Oprah Winfrey and Goldie Hawn. Meditation coaches, monks and neuroscientists went to Davos to impart the finer points to CEOs attending the World Economic Forum. The founders of the mindfulness movement have grown evangelical. Prophesying that its hybrid of science and meditative discipline “has the potential to ignite a universal or global renaissance”, the inventor of Mindfulness-Based Stress Reduction (MBSR), Jon Kabat-Zinn, has bigger ambitions than conquering stress. Mindfulness, he proclaims, “may actually be the only promise the species and the planet have for making it through the next couple of hundred years”.

So, what exactly is this magic panacea? In 2014, Time magazine put a youthful blonde woman on its cover, blissing out above the words: “The Mindful Revolution.” The accompanying feature described a signature scene from the standardised course teaching MBSR: eating a raisin very slowly. “The ability to focus for a few minutes on a single raisin isn’t silly if the skills it requires are the keys to surviving and succeeding in the 21st century,” the author explained.

But anything that offers success in our unjust society without trying to change it is not revolutionary – it just helps people cope. In fact, it could also be making things worse. Instead of encouraging radical action, mindfulness says the causes of suffering are disproportionately inside us, not in the political and economic frameworks that shape how we live. And yet mindfulness zealots believe that paying closer attention to the present moment without passing judgment has the revolutionary power to transform the whole world. It’s magical thinking on steroids.

There are certainly worthy dimensions to mindfulness practice. Tuning out mental rumination does help reduce stress, as well as chronic anxiety and many other maladies. Becoming more aware of automatic reactions can make people calmer and potentially kinder. Most of the promoters of mindfulness are nice, and having personally met many of them, including the leaders of the movement, I have no doubt that their hearts are in the right place. But that isn’t the issue here. The problem is the product they’re selling, and how it’s been packaged. Mindfulness is nothing more than basic concentration training. Although derived from Buddhism, it’s been stripped of the teachings on ethics that accompanied it, as well as the liberating aim of dissolving attachment to a false sense of self while enacting compassion for all other beings.

What remains is a tool of self-discipline, disguised as self-help. Instead of setting practitioners free, it helps them adjust to the very conditions that caused their problems. A truly revolutionary movement would seek to overturn this dysfunctional system, but mindfulness only serves to reinforce its destructive logic. The neoliberal order has imposed itself by stealth in the past few decades, widening inequality in pursuit of corporate wealth. People are expected to adapt to what this model demands of them. Stress has been pathologised and privatised, and the burden of managing it outsourced to individuals. Hence the pedlars of mindfulness step in to save the day.

But none of this means that mindfulness ought to be banned, or that anyone who finds it useful is deluded. Reducing suffering is a noble aim and it should be encouraged. But to do this effectively, teachers of mindfulness need to acknowledge that personal stress also has societal causes. By failing to address collective suffering, and systemic change that might remove it, they rob mindfulness of its real revolutionary potential, reducing it to something banal that keeps people focused on themselves.

The fundamental message of the mindfulness movement is that the underlying cause of dissatisfaction and distress is in our heads. (…)

Mindfulness advocates, perhaps unwittingly, are providing support for the status quo. Rather than discussing how attention is monetised and manipulated by corporations such as Google, Facebook, Twitter and Apple, they locate the crisis in our minds. It is not the nature of the capitalist system that is inherently problematic; rather, it is the failure of individuals to be mindful and resilient in a precarious and uncertain economy. Then they sell us solutions that make us contented, mindful capitalists. (…)

Mindfulness, like positive psychology and the broader happiness industry, has depoliticised stress. If we are unhappy about being unemployed, losing our health insurance, and seeing our children incur massive debt through college loans, it is our responsibility to learn to be more mindful. Kabat-Zinn assures us that “happiness is an inside job” that simply requires us to attend to the present moment mindfully and purposely without judgment. Another vocal promoter of meditative practice, the neuroscientist Richard Davidson, contends that “wellbeing is a skill” that can be trained, like working out one’s biceps at the gym. The so-called mindfulness revolution meekly accepts the dictates of the marketplace. Guided by a therapeutic ethos aimed at enhancing the mental and emotional resilience of individuals, it endorses neoliberal assumptions that everyone is free to choose their responses, manage negative emotions, and “flourish” through various modes of self-care. Framing what they offer in this way, most teachers of mindfulness rule out a curriculum that critically engages with causes of suffering in the structures of power and economic systems of capitalist society.

La pleine conscience est devenue un phénomène grand public, avec l’approbation de célébrités telles que Oprah Winfrey et Goldie Hawn. Des coaches de méditation, des moines, et des neuroscientifiques sont allés à Davos pour prêcher la bonne parole aux grands patrons participant au Forum Economique Mondial. Les fondateurs du mouvement pour la pleine conscience sont devenus évangéliques. Prophétisant que cette discipline hybride de science et de méditation « a le potentiel pour déclencher une renaissance universelle ou globale », l’inventeur de la « Réduction du Stress par la Pleine Conscience » (MBSR), Jon Kabat-Zinn, a de plus grandes ambitions que de dompter le stress. La pleine conscience, proclame-t-il, « est peut-être en fait la seule voie qu’ont l’espèce et la planète pour traverser et survivre aux deux prochains siècles ».

Alors, quelle est donc cette potion magique ? En 2014, le magazine Time affichait sur sa couverture une jeune femme blonde resplendissante de bonheur sous les mots « La révolution de la pleine conscience ». Le reportage associé décrivait la scène emblématique de la formation standardisée à la MBSR : manger un grain de raisin sec lentement. « La capacité de se concentrer pendant quelques minutes sur un seul grain de raisin sec n’est pas stupide, à partir du moment où les compétences qu’elle nécessite sont les clefs pour survivre et avoir du succès au XXIème siècle » expliquait l’auteur.

Mais tout ce qui offre du succès dans notre société injuste sans essayer de la changer n’est pas révolutionnaire – ça aide juste les gens à s’en accommoder. En fait, ça peut aussi aggraver les choses. Au lieu d’encourager à des actions radicales, la pleine conscience affirme que les causes de la souffrance sont en très grande majorité en nous, et non dans les structures politiques et économiques qui façonnent comment nous vivons. Et pourtant des zélotes de la pleine conscience sont persuadés que prêter une attention plus fort au moment présent sans passer de jugements a la pouvoir révolutionnaire de transformer le monde entière. C’est la pensée magique dopée aux stéroïdes.

Il y a évidemment des aspects utiles dans la pratique de la pleine conscience. Se débarrasser de ruminations mentales aide effectivement à réduire le stress, ainsi que l’anxiété chronique et bien d’autres maladies. Être plus attentif aux réactions automatiques peut rendre les gens plus calmes et potentiellement plus doux. La plupart des promoteurs de la pleine conscience sont des gens sympathiques, et ayant personnellement rencontré plusieurs d’entre eux, y compris les meneurs du mouvement, je n’ai aucun doute que leurs cœurs sont purs. Mais ce n’est pas le sujet. Le problème est le produit qu’ils vendent, et comment il est emballé. La pleine conscience n’est rien de plus qu’un entrainement de base à la concentration mentale. Même si c’est dérivé du bouddhisme, ça a été amputé des enseignements sur l’éthique qui l’accompagnaient, ainsi que de l’objectif libérateur de dissoudre l’attachement à une fausse notion du moi, tout en créant de l’empathie pour d’autres êtres.

Ce qu’il en reste est un outil d’auto-discipline, déguisé en développement personnel. Au lieu de rendre ses adeptes libres, il les aide à s’ajuste aux conditions qui sont précisément les causes de leurs problèmes. Un mouvement vraiment révolutionnaire tendrait à renverser ce système dysfonctionnel, mais la pleine conscience sert seulement à renforcer sa logique destructrice. L’ordre néolibéral s’est imposé discrètement au cours des dernières décennies, creusant les inégalités pour accroître la richesse des grosses entreprises. Les gens sont supposés s’adapter à ce que ce modèle exige d’eux. Le stress a été défini comme une pathologie et comme un problème d’ordre privé, et la responsabilité de sa gestion a été déléguée aux individus. Partant de là, les tenants de la pleine conscience peuvent se présenter en sauveurs.

Rien de tout ceci ne signifie que la pleine conscience doit être interdite, ou que quiconque qui la trouve utile se trompe. Réduire la souffrance est un noble objectif et doit être encouragé. Mais pour le faire de manière efficace, les enseignants de la pleine conscience devraient reconnaître que le stress personnel a aussi des causes sociales. En refusant de prendre en compte la souffrance collective, et le changement systémique qui pourrait la supprimer, ils amputent la pleine conscience de son vrai potentiel révolutionnaire, en le réduisant à quelque chose de banal qui maintient les gens focalisés sur eux-mêmes.

Le message fondamental du mouvement de la pleine conscience est que la cause sous-jacente de l’insatisfaction et de la détresse est dans nos têtes. (…)

Les promoteurs de la pleine conscience, peut-être involontairement, apportent un soutien au statu quoi. Plutôt que de discuter comment l’attention est monétisée et manipulée par des grosses entreprises telles que Google, Facebook, Twitter et Apple, ils affirment que la crise est dans nos esprits. Ce n’est pas la nature du système capitaliste qui est fondamentalement problématique ; en fait, c’est l’incapacité des individus à être en plein conscience et à être résilients dans une économie précaire et incertaines. Alors ils nous vendent des solutions qui nous font de nous des capitalistes satisfaits, en pleine conscience. (…)

La pleine conscience, comme la psychologie positive et l’industrie du bonheur au sens large, a dépolitisé le stress. Si nous sommes malheureux d’être sans emploi, d’avoir perdu notre assurance santé, ou de voir nos enfants massivement endettés pour leurs études, c’est notre responsabilité d’apprendre à être plus conscients. Kabat-Zinn nous assure que « le bonheur est un travail de l’intérieur », qui nécessite juste que nous participions au moment présent avec sensibilité, conscience et sans justement. Un autre fervent promoteur de la pratique de la méditation, le neuroscientifique Richard Davidson, soutient que « le bien-être est une compétence », qu’on peut développer, comme quelqu’un qui développe ses biceps à la salle de sport. La soi-disant révolution de la pleine conscience accepte docilement la loi du marché. Guidée par une éthique thérapeutique visant à améliorer la résilience mentale et émotionnelle des individus, elle approuve les présupposés néolibéraux selon lesquels chacun est libre de choisir ses réactions, de gérer ses émotions négatives, et de « prospérer » grâce à toutes sortes de moyens de développement personnel. En cadrant ainsi leur offre, la plupart des enseignants de la pleine conscience s’interdisent tout programme qui pourrait identifier des causes de souffrance dans les structures du pouvoir et les systèmes économiques de la société capitaliste.

  • Je n’ai cité et traduit ici qu’un extrait de cet article en libre accès, qui est lui-même un extrait du livre de Ronald Purser, intitulé « McMindfulness: How Mindfulness Became the New Capitalist Spirituality », publié en 2019, et à ma connaissance non traduit en français. Comme d’habitude dans ces « pistes de lecture », j’encourage tout éventuel lecteur à aller plus loin par lui-même, aussi loin qu’il le pourra (désolé, je n’arrive pas à faire l’écriture inclusive, mais le cœur y est).

Julie Rambal, dans « Le Temps » en date du 20 juin 2018, sous le titre « Au bureau, la tyrannie du ‘cool’ », raconte ce qui parait à certains comme juste banal, tellement les conneries se banalisent vite de nos jours :

Dans le vieux monde, l’entreprise baignait dans le mythe de la rationalité, et pratiquait la distance affective. Désormais, sous couvert d’horizontalité et de « patron-pote », de nouvelles formes de domination apparaissent, d’autant plus efficaces qu’elles ne se présentent pas comme telles, confirme la sociologue Aurélie Jeantet, qui publie Les émotions au travail (CNRS Editions). Elle poursuit : « Le travailleur finit par intérioriser les logiques productivistes. Il est prêt à mettre sa santé en jeu pour atteindre les objectifs, parce qu’on lui répète qu’on est tous dans le même bateau. Pourtant c’est faux, les antagonismes restent les mêmes… »

Impulsée par les start-up, cette philosophie de la « coolitude » a désormais ses gourous : les Chief Happiness Officers — plusieurs milliers sur LinkedIn — , néo-responsables de la joie de vivre dans l’entreprise, jamais à court d’idées disruptives pour transformer l’open space en une fête permanente.

Dans cette ambiance cool, on évite souvent de regarder comment le travail s’effectue réellement. La confusion entre vie privée et vie professionnelle y est souvent totale

Le bonheur est cependant une chose fragile : en 2016, l’entreprise française MinuteBuzz, spécialisée dans la production de vidéos virales, s’autoproclamait « start-up la plus heureuse du monde ». Son fondateur prêchait « le bonheur et la passion », grâce à des « questionnaires de bienveillance » distribués aux employés pour mieux s’aimer les uns les autres, des projets « autogérés » inspirés du modèle de l' »entreprise libérée », et avec des salariés tirés au sort pour aller déjeuner ensemble. En janvier, le magazine Society montrait dans une enquête acide l’envers de cet « univers happytoyable » : un patron égocentrique flirtant avec le harcèlement.

  • Sans commentaires.

Eva Illouz, à l’occasion de la sortie du livre « Happycratie » écrit avec Edgar Cabanas, a été interviewée par Nicolas Santoria dans Le Monde en date du 28 août 2018, sous le titre « L’injonction au bonheur est une trouvaille formidable pour le pouvoir ».

La quête contemporaine du bonheur contribue à accentuer la division du social en individus, puisque le bonheur n’a plus rien à faire avec des vertus publiques et reconnaissables, n’est plus de l’ordre du bien général et collectif ; il appartient à la vie privée, au moi personnel, ce qui, en tant que tel, n’était pas la vision de la philosophie utilitariste. Mais ce n’est pas tout. L’injonction au bonheur s’accompagne de l’idée selon laquelle nous sommes tous capables de bonheur si seulement nous savons activer de la positivité.

Cela crée donc une nouvelle forme de responsabilisation des individus, qui sont désormais responsables et coupables de se sentir heureux ou malheureux. C’est une trouvaille formidable pour le pouvoir puisque les individus désormais n’ont à s’en prendre qu’à eux-mêmes pour améliorer non pas leurs conditions de vie mais leur sentiment vis-à-vis de leurs conditions de vie. (…)

Quels types de fausses croyances véhicule cette idéologie du bonheur ?

Il y en a un certain nombre : la première est que l’individu est plus fort que son environnement, et qu’il suffit de changer son moi pour changer les conditions de sa vie. C’est vrai dans une certaine mesure, mais cela ne veut pas dire que l’environnement ne compte pas. L’environnement social, c’est l’eau dans laquelle les poissons humains nagent. Prétendre que l’environnement n’est pas important, cela reviendrait à dire à des poissons qu’il n’y a pas d’eau autour d’eux et que pour nager, ils n’ont besoin que de leurs écailles.

Autrement dit, pour être heureux, il faut un travail immense pour arriver à transcender tout ce qui nous empêche de l’être : notre passé, notre milieu social, nos contraintes objectives. Si vous n’y arrivez pas, vous êtes suspect de collaborer à votre propre malheur. Il y a ensuite l’idée que la richesse, les inégalités sociales, tout cela ne compte pas. Ce qui compte, c’est la capacité d’être l’entrepreneur de sa propre psyché.

Ensuite, il y a l’idée que si on réagit mal à des tragédies comme le divorce ou le licenciement, c’est quelque part de notre faute. Nous étions dans une ère victimaire — ou le moi devenait dépossédé de responsabilités à cause de son enfance ou des conditions sociales ou historiques. Désormais, nous sommes passés à une ère de la sur-responsabilisation. L’individu positif se veut responsable de tout son destin, ne tient jamais les autres pour responsables, ne se voit jamais comme victime. C’est une forme de pensée magique qui attribue à l’esprit un pouvoir immense.

Mais surtout, cette idéologie a pour effet de délégitimer les sentiments dits négatifs comme la colère ou l’envie, deux sentiments qui ont aussi un caractère politique. Les sentiments négatifs deviennent honteux.

  • Sans commentaires. Ah, la honte… La honte d’être soi. La honte d’être malheureux. La honte d’être pas comme il faut… La honte…

Joseph Confavreux, dans Mediapart en date du 2 septembre 2018, sous le titre « La tyrannie du bonheur », commente lui aussi le livre d’Eva Illouz et Edgar Cabanas :

Certes, les récits hagiographiques qui prétendent enseigner le bonheur n’ont pas débuté avec le best-seller The Pursuit of Happyness, de l’Afro-américain Christopher Gardner, devenu un riche homme d’affaires et le héros d’un film hollywoodien incarné par Will Smith en racontant comment, par la force de sa volonté, il avait réussi à monter les échelons d’une société de courtage. Ils existent au moins depuis le milieu du XIXe siècle, lorsque l’Écossais Samuel Smiles publia son ouvrage Self-Help, une expression promise à une riche prospérité.

Mais la définition que nous nous faisons du bonheur s’est modifiée. Pour les auteurs, « nous avons cessé de croire que le bonheur est lié au destin, aux circonstances ou à l’absence de chagrin ; qu’il couronne une vie vertueuse ou qu’il est la maigre consolation accordée aux simples d’esprit. Bien au contraire, il est désormais envisagé comme un ensemble d’états psychologiques susceptibles d’être instaurés et commandés par la volonté ; le résultat de la maîtrise de notre force intérieure et de notre vrai “moi”. »

Comme l’avait déjà établi Barbara Ehrenreich, dans Smile or Die. How Positive Thinking Fooled America & the World (2009), ce n’est pas la poursuite du bonheur en lui-même qui serait problématique, ni le fait de se donner un tel état pour objectif, mais l’idée que tous les problèmes sociaux et individuels pourraient trouver leur solution dans l’intériorité des personnes, à condition qu’elles soient résilientes et motivées.

Cette entrée en happycratie a été largement permise par la « psychologie positive » qui, en quelques années, a réussi à « placer le bonheur en tête des programmes des universités et en très bonne place dans les priorités sociales, politiques et économiques de nombreux pays ». Pour son initiateur, l’influent psychologue américain Martin Seligman, auteur en 2000 d’un Manifeste introductif à une psychologie positive, la « psychologie avait le tort […] de focaliser son attention sur les traits de caractère négatifs plutôt que de s’attacher à entretenir les traits positifs afin que soit développé leur potentiel maximal ».

Les principes de cette « psychologie positive » n’étaient guère novateurs, pour Illouz et Cabanas : « Appels aussi anciens que peu cohérents à l’épanouissement personnel et au bonheur, recours aux croyances très américaines dans l’aptitude de l’individu à l’auto-détermination, le tout revêtu d’une phraséologie pseudo-scientifique. »

Mais cela ne l’empêcha pas de lever des millions de dollars, notamment auprès de la John Templeton Foudation, une institution religieuse ultra-conservatrice, mais aussi de nombreuses fondations publiques ou privées ou de multinationales comme Coca Cola, pour créer un réseau institutionnel mondialisé, composé de cursus universitaires, de rencontres internationales et de publications académiques, comme le Journal of Happiness Studies, fondé en 2000, ou le Journal of Positive Psychology, créé en 2006.

  • Sans commentaire. L’envers du décor, toujours l’envers du décor.

You take the blue pill—the story ends, you wake up in your bed and believe whatever you want to believe. You take the red pill—you stay in Wonderland, and I show you how deep the rabbit hole goes.

Si tu choisis la pilule bleue, l’histoire s’arrête, tu te réveilles dans ton lit et tu pourras croire tout ce que tu voudras croire. Si tu choisis la pilule rouge, tu restes au Pays des Merveilles, et je te montrerai combien est profond le terrier du lapin.

Sean Illing, dans Vox en date du 5 septembre 2018, sous le titre “A history of happiness explains why capitalism makes us feel empty inside” (« Une histoire du bonheur explique pourquoi le capitalisme nous fait nous ressentir vides »), interviewe Carl Cederström, professeur à la « Stockholm Business School », auteur d’un livre intitulé « The Happiness Fantasy ». A ma connaissance, ce livre n’a pas été traduit en français, mais un autre livre sur le même thème, co-écrit par Carl Cederström, a été publié en français sous le titre « Le Syndrome du bien-être ».

The rise of Christianity in the West upended Greek notions of happiness. Hedonism and virtue-based morality fell somewhat out of favor, and suddenly the good life was all about sacrifice and the postponement of gratification. True happiness was now something to be attained in the afterlife, not on Earth.

The Enlightenment and the rise of market capitalism transformed Western culture yet again. Individualism became the dominant ethos, with self-fulfillment and personal authenticity the highest goods. Happiness became a fundamental right, something to which we’re entitled as human beings.

A new book entitled The Happiness Fantasy by Carl Cederström, a business professor at Stockholm University, traces our current conception of happiness to its roots in modern psychiatry and the so-called Beat generation of the ‘50s and ‘60s. He argues that the values of the countercultural movement — liberation, freedom, and authenticity — were co-opted by corporations and advertisers, who used them to perpetuate a culture of consumption and production. And that hyper-individualistic culture actually makes us much less happy than we could be. (…)

Happiness became increasingly about personal liberation and pursuing an authentic life. So happiness is seen as a uniquely individualist pursuit — it’s all about inner freedom and inner development. This is still the foundation of how our culture tends to conceptualize happiness.  (…)

By the end of the ‘60s, there’s a feeling that society is not allowing people to be authentic, that corporations are the enemy. People are thirsting for solidarity, and they see corporate life as dead and two-dimensional. And this is very powerful stuff that upends society.

But what happens as you move through the ‘70s and into the ‘80s is that the political conditions start to shift and corporations start to address all these concerns. You actually see articles in places like the Harvard Business Review about how to attract a “revolutionary spirit” and bring the youth into the corporate world.

Obviously, there’s a lot to say about how this happened, but the short version is that corporate America and the advertising industry changed their tactics and vocabulary and effectively co-opted these countercultural trends. At the same time, there were leaders like Ronald Reagan and Margaret Thatcher who were advancing a very individualistic notion of happiness and consumerism, and all of this together had a huge impact on our culture and politics.

Le développement du christianisme en Occident avait retourné les notions grecques du bonheur. L’hédonisme et la morale basée sur la vertu déclinèrent, et soudain la vie à mener devait être une vie de sacrifice repoussant les récompenses. Le vrai bonheur devint quelque chose qui serait atteint dans la vie après la mort, par sur la Terre.

Les Lumières et le développement du capitalisme ont ensuite à nouveau transformé la culture occidentale. L’individualisme devint l’éthique dominante, avec la réalisation de soi et l’authenticité devenant les valeurs supérieures. Le bonheur devient un droit fondamental, quelque chose auquel nous avons droit en tant qu’êtres humains.

Un nouveau livre intitulé « Le Fantasme du Bonheur » par Carl Cederström, un professeur à l’université de Stockholm, explique que notre conception contemporaine du bonheur trouve ses racines dans la psychiatrie moderne, et dans la soi-disant « Beat Generation » des décennies 1950s et 1960s. Il affirme que les valeurs du mouvement de la contre-culture – libération, autonomie et authenticité – ont été cooptées par les grosses entreprises et les publicitaires, qui les ont utilisées pour propager une culture de consommation et de production. Et la culture de l’hyper-individualisme nous rend en fait moins heureux que nous pourrions être. (…)

Le bonheur est devenu surtout une affaire de libération personnelle et de recherche d’une vie authentique. Aussi le bonheur est vu comme une quête purement personnelle – tout est question de liberté intérieur et de développement intérieur. C’est toujours le socle sur lequel notre société conceptualise le bonheur. (…)

A la fin des années 1960s existait le sentiment que la société ne permettait pas aux gens d’être authentiques, et que les grosses entreprises étaient l’ennemi. Les gens avaient soif de solidarité, et ils voyaient la vie en entreprise comme morte et plate. Et ce phénomène très puissant était en train de retourner la société.

Mais ce que vous observez quand vous déroulez les décennies suivantes, 1970s et 1980s, c’est que les conditions politiques ont commencé à glisser et que les grosses entreprises ont commencé à traiter ces préoccupations. Vous pouvez même voir des articles jusque dans la Harvard Business Review expliquant comment attirer un « esprit révolutionnaire » et amener la jeunesse dans le monde de l’entreprise.

A l’évidence, il y a beaucoup à dire sur comment ça s’est produit, mais la version courte est que les grosses entreprises américaines et l’industrie de la publicité ont changé leurs tactiques et leur vocabulaire, et ont efficacement coopté ces tendances de la contre-culture. Pendant la même période, il y a eu des dirigeants tels que Ronald Reagan et Margaret Thatcher qui ont poussé une notion très individualiste du bonheur et du consumérisme, et tout cela mis ensemble a eu un énorme impact sur notre culture et sur la politique.

  • Un jour je finirai de lire « Le Nouvel Esprit du Capitalisme », publié en 1999 par Luc Boltanski et Ève Chiapello. Un jour je lirai « Le Grand Bond en arrière », publié en 2004 de Serge Halimi. Un jour je lirai « La société ingouvernable », publié en 2019 par Grégoire Chamayou. Ce sont, comme ce que semble suggérer ici Carl Cederström, différents éclairages et aspects de la même histoire. Dans la grande catégorie : comment on en est arrivés là ?

Louis Menand dans The New Yorker en date du 3 septembre 2018, sous le titre “Francis Fukuyama Postpones the End of History” (« Francis Fukuyama remet la Fin de l’Histoire à plus tard »), rappelle qu’en 1989, quelques mois avant la Chute du Mur de Berlin et tout ce qui s’ensuivit, quand il lança le débat sur « La Fin de l’Histoire », Francis Fukuyama eut aussi quelques mots sur le bonheur. Oui, le bonheur. Le bonheur après la Fin de l’Histoire ?

There was also a seductive twist to Fukuyama’s argument. At the end of the article, he suggested that life after history might be sad. When all political efforts were committed to « the endless solving of technical problems, environmental concerns, and the satisfaction of sophisticated consumer demands » (sounds good to me), we might feel nostalgia for the « courage, imagination, and idealism » that animated the old struggles for liberalism and democracy. This speculative flourish recalled the famous question that John Stuart Mill said he asked himself as a young man: If all the political and social reforms you believe in came to pass, would it make you a happier human being? That is always an interesting question.

Il y avait aussi un tournant séduisant dans l’argumentation de Fukuyama. A la fin de l’article, il suggérait que la vie après l’Histoire serait triste. Quand tous les efforts politiques seraient engagés dans « la résolution sans fin de problèmes techniques, de sujets environnementaux, et la satisfaction des besoins sophistiqués des consommateurs » (ça me va), nous pourrions éprouver de la nostalgie pour « le courage, l’imagination et l’idéalisme » qui avaient animé les vieilles luttes pour le libéralisme et la démocratique. Cette coquetterie spéculative rappelait la vieille question que se posait John Stuart Mill dans sa jeunesse : si toutes les réformes politiques et sociales en lesquelles vous croyez arrivaient à passer, est-ce que cela ferait de vous un être humain plus heureux ? C’est toujours une question intéressante.

Relisons donc, une fois de plus, la conclusion de Francis Fukuyama dans son texte publié à publié à l’été 1989, pendant que la France célébrait le 14 juillet 1789.

The end of history will be a very sad time. The struggle for recognition, the willingness to risk one’s life for a purely abstract goal, the worldwide ideological struggle that called forth daring, courage, imagination, and idealism, will be replaced by economic calculation, the endless solving of technical problems, environmental concerns, and the satisfaction of sophisticated consumer demands. In the post-historical period there will be neither art nor philosophy, just the perpetual caretaking of the museum of human history. I can feel in myself, and see in others around me, a powerful nostalgia for the time when history existed. Such nostalgia, in fact, will continue to fuel competition and conflict even in the post-historical world for some time to come. Even though I recognize its inevitability, I have the most ambivalent feelings for the civilization that has been created in Europe since 1945, with its north Atlantic and Asian offshoots. Perhaps this very prospect of centuries of boredom at the end of history will serve to get history started once again.

La fin de l’histoire sera une période fort triste. La lutte pour la reconnaissance, la disposition à risquer sa vie pour une cause purement abstraite, le combat idéologique mondial qui faisait appel à l’audace, au courage, et à l’imagination, tout cela sera remplacé par le calcul économique, la quête infinie de solutions techniques, les préoccupations relatives à l’environnement et la satisfaction des exigences de consommateurs sophistiqués. Dans l’ère post-historique, il n’y aura plus que l’entretien perpétuel du musée de l’histoire de l’humanité. Je ressens moi-même, et je vois autour de moi d’autres ressentir, une nostalgie puissante de l’époque où l’histoire existait. Cette nostalgie continuera, pour quelque temps encore, à alimenter la concurrence et le conflit dans le monde post-historique lui-même. Même si je reconnais qu’elle est inévitable, j’éprouve les sentiments les plus ambivalents à l’égard de la civilisation qui a été créée en Europe après 1945, avec ses branches nord-américaines et asiatiques. Et peut-être la perspective même des siècles d’ennui qui nous attendent après la fin de l’histoire va-t-elle servir à remettre l’histoire en marche.

  • Toute une époque…

* * *

Je ne crois ni au Bonheur formaté et obligatoire, ni à la Fin de l’Histoire inéluctable et obligatoire.

Je crois que l’Histoire n’a jamais été autant en mouvement. J’espère pour bientôt la fin du néolibéralisme et des produits frelatés associés.

Je ne crois pas au bonheur.

Je crois à l’Histoire, aux copains, au sanglier au vin, et plus que tout, je crois à la Douceur de la vie.

Bonne nuit.

Cet article, publié dans Pistes de lecture, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s