Le prix de la vie

En ces temps de confinement pour cause de Covid-19, on entend monter la petite musique néolibérale : sauver des gens c’est bien, mais il ne faut pas ruiner l’économie. Les gens c’est important, mais l’économie, c’est important aussi.

La variante la plus claire était venue du Texas, par la voix du lieutenant-gouverneur de l’Etat, Dan Patrick, dès le 26 mars 2020 – avec ce raccourci supplémentaire selon lequel, au fond, ruiner l’économie, c’est sacrifier le pays ; autrement dit : le pays, c’est pas les gens, c’est l’économie. Ça a même été rapporté par les médias français, mais la version originale est impayable :

My message: let’s get back to work, let’s get back to living, let’s be smart about it, and those of us who are 70-plus, we’ll take care of ourselves. (…) Don’t sacrifice the country. Don’t do that. (…) We’re having an economic collapse. We’re going to be in a total collapse, recession, depression, collapse in our society if this goes on for another several months. As the president said, the mortality rate is so low. Do we have to shut down the entire country for this? I think we can get back to work.

Mon message : retournons au travail, retournons vivre, soyons intelligents, et ceux d’entre nous qui ont plus de 70 ans, nous saurons prendre soin de nous-mêmes. (…) Ne sacrifiez pas le pays. Ne faites pas ça ! (…) Nous faisons face à un effondrement économique. Nous allons vers un effondrement total, récession, dépression, effondrement dans notre société si ça continue comme ça encore quelques mois. Comme l’a dit le président, le taux de mortalité est tellement faible. Devons-nous arrêter le pays tout entier pour ça ? Je crois que nous pouvons retourner au travail.

En France, plus récemment, c’est le « journaliste » Jean Quatremer qui s’y est collé sur Twitter le 10 avril :

C’est dingue quand on y songe : plonger le monde dans la plus grave récession depuis la seconde guerre mondiale pour une pandémie qui a tué pour l’instant moins de 100.000 personnes (sans parler de leur âge avancé) dans un monde de 7 milliards d’habitants. La grippe saisonnière, qui tue surtout les jeunes enfants, c’est entre 290.000 et 650.000 par an dans le monde. Et tout le monde s’en tape, mais grave. Je me demande quand on va revenir à la raison ? Lorsque la récession atteindra -20% ?

Ces commentateurs sont loin d’être isolés.

Il faut faire des sacrifices

L’argument est toujours le même. La petite musique est toujours la même. Sauver des vies, c’est bien, mais sauver l’économie, c’est bien aussi. Il faut sauver l’économie. L’économie, c’est important aussi. L’économie, c’est même plus important. Réfléchissez. Soyez raisonnables. Il faut faire des sacrifices. Il faut revenir à la raison. La raison économique.

Et, comme toujours avec les économistes et autres toqués d’ « économie », des chiffres de toutes sortes sont balancés, des pourcentages de PIB, des montants en dollars et en euros, des gros montants, toujours plus gros, mis en rapport avec des nombres de malades, des nombres d’hospitalisés et des nombres de morts. Et même s’il y a encore beaucoup de retenue, l’idée qui commence à percer est celle du prix de la vie.

Le prix de la vie !

Au fond, quel est le prix de la vie ? Combien ça coûte ? Est-ce qu’il n’y a pas des vies qui coûtent plus que d’autres ? S’il y a des coûts, c’est pour quels bénéfices ? Réfléchissez. Soyons raisonnables. Faisons appel à la raison économique.

Il se trouve que le vendredi 13 mars 2020, le jour de la fermeture des écoles en France, j’ai fini de lire un long article publié dans « Foreign Affairs », écrit par un économiste fort connu, Paul Romer, ancien économiste en chef de la banque mondiale, « prix Nobel d’Économie » et tout le bazar. Cet article est un compte-rendu de deux livres assez critiques sur ce qu’est devenu la profession d’économiste.

Cet article, daté du 11 février 2020, intitulé « The Dismal Kingdom » (« Le Désastreux Royaume ») explique comment cette profession, considérée comme tout à fait secondaire jusqu’aux années 1960s, est rapidement devenue une profession de tout premier plan. Il raconte comment la science de l’économie est devenue la Science hégémonique, le discours qui écrase tous les autres, le discours dominant, le discours des dominants. Il montre comment cela a accompagné toutes les dérives de l’économie américaine. S’il faut ne retenir qu’une phrase de cet article, ce sera celle-ci :

The United States is going backward, and many economists have provided the intellectual cover for this retreat.

Les États-Unis régressent, et beaucoup d’économistes ont fourni la justification intellectuelle à cette régression.

J’ai donné dans ce blog il y a bien longtemps mon verdict : l’économie, c’est juste un machin qui sert à enrichir les riches. Le discours dominant sur l’économie, c’est juste un discours qui sert à justifier l’enrichissement sans limites et sans entraves des riches. Cet article de Paul Romer résume, en quelque sorte, en partie, comment on en est arrivés là.

Comment le ver est rentré dans le fruit

Un exemple particulièrement significatif est l’histoire des « barres Mansfield », développée dans le livre de Binyamin Appelbaum « The Economists’ Hour: False Prophets, Free Markets, and the Fracture of Society » (« L’heure des économistes : Faux prophètes, marchés libres, et la fracture de la société ») :

When the U.S. Congress created the Department of Transportation in 1966 and told it to make motor vehicles safer, lawmakers did not ask regulators to weigh the potential costs and benefits of proposed new rules: after all, no one could possibly determine the value of a human life. The economists Thomas Schelling and W. Kip Viscusi disagreed, arguing that people did in fact place a dollar value on human life, albeit implicitly, and that economists could calculate it.

Regulators initially rejected this approach, but as complaints about burdensome safety regulations grew louder, some began to waver. In 1974, the Department of Transportation used a cost-benefit analysis to reject a proposed requirement that trucks be fitted with so-called Mansfield bars, designed to prevent the type of accident that had killed the actress Jayne Mansfield in 1967. The cost of installing the bars on every truck, regulators calculated, would exceed the combined value of the lives that the bars would save. Soon, every participant in the conversation about safety regulations was expected to state and defend a specific dollar value for a life lost or saved.

Unfortunately, asking economists to set a value for human life obscured the fundamental distinction between the two questions that feed into every policy decision. One is empirical: What will happen if the government adopts this policy? The other is normative: Should the government adopt it? Economists can use evidence and logic to answer the first question. But there is no factual or logical argument that can answer the second one. In truth, the answer lies in beliefs about right and wrong, which differ from one individual to the next and evolve over time, much like people’s political views.

In principle, it is possible to maintain a clear separation between these two types of questions. Economists can answer such empirical questions as how much it would cost if the government required Mansfield bars. It is up to officials — and, by extension, up to the voters who put them in office — to answer the corresponding normative question: What cost should society bear to save a life in any particular context?

In practice, however, voters can provide only so much in the way of quantifiable directives. People may vote for an administration that promises safer cars, but that mandate alone is not specific enough to guide decisions such as whether to require Mansfield bars. Lacking clear guidance from voters, legislators, regulators, and judges turned to economists, who resolved the uncertainty by claiming to have found an empirical answer to the normative question at hand. In effect, by taking on the responsibility to determine for everyone the amount that society should spend to save a life, economists had agreed to play the role of the philosopher-king.

Quand le Congrès des Etats-Unis a créé le Ministère des Transports en 1966 et l’a chargé de rendre les véhicules plus sûrs, les législateurs n’ont pas demandé aux régulateurs d’évaluer les coûts et les bénéfices potentiels des nouvelles règles proposées : après tout, personne ne pouvait déterminer la valeur d’une vie humaine. Les économistes Thomas Schelling et W. Kip Viscusi n’étaient pas d’accord, soutenant que les gens attribuaient vraiment une valeur en dollars à une vie humaine, et que les économistes pouvaient la calculer.

Les régulateurs ont d’abord rejeté cette approche, mais comme les plaintes envers les surcoûts faramineux induits par les régulations commencèrent à faire du bruit, certains se mirent à hésiter. En 1974, le Ministère des Transports s’est appuyé sur une analyse coûts-bénéfices pour rejeter une proposition visant à exiger que tous les camions soient équipés de ce qu’on appelait des barres Jayne Mansfield, conçue pour éviter le type d’accident qui avait coûté la vie à l’actrice Jayne Mansfield en 1967. Selon les calculs des régulateurs, le coût pour installer ces barres sur tous les camions auraient excédé la valeur totale des vies que ces barres auraient sauvées. A partir de là, dans toute conversation sur des régulations de sécurité, il était entendu que les participants devaient attribuer et argumenter une valeur en dollars pour une vie perdue ou sauvée.

Malheureusement, demander à des économistes d’attribuer une valeur à une vie humaine rejetait dans l’ombre la distinction fondamentale entre deux questions posées dans chaque mesure politique. La première est empirique : Que se passera-t-il sur le gouvernement adopte cette mesure ? L’autre est normative : Est-ce que le gouvernement doit l’adopter ? Les économistes peuvent utiliser des données et construire des raisonnements pour répondre à la première question. Mais aucun fait ou aucune logique ne peut répondre à la deuxième. En vérité, la réponse découle de croyances de ce qui est bien et de ce qui est mal, croyances qui diffèrent selon les individus, et qui évoluent dans le temps, un peu comme les opinions politiques des gens.

En principe, il est possible de maintenir une séparation claire entre ces deux types de question. Des économistes peuvent répondre à des questions empiriques telles que déterminer ce que ça coûterait sur le gouvernement rendait obligatoire les barres Mansfield. Il revient ensuite aux officiels – et, par extension, aux gens qui les ont élus ou nommés – de répondre à la question normative correspondante : Quel coût la société est-elle prête à supporter pour sauver une vie dans un contexte particulier ?

En pratique, cependant, les électeurs ne fournissent guère de directives quantifiables. Les gens peuvent voter pour un gouvernement qui promet des voitures plus sûres, mais un tel mandat par lui-même n’est pas assez précis pour guider des décisions telles que rendre obligatoire des barres Mansfield. Faute d’une direction claire venue des électeurs, les législateurs, les régulateurs et les juges se sont tournés vers les économistes, qui ont résolu l’incertitude en affirmant avoir trouvé une réponse empirique à la question normative. De fait, en prenant la responsabilité de déterminer à la place de tout le monde le montant que la société devrait dépenser pour sauver une vie, les économistes ont accepté de jouer le rôle du roi-philosophe.

Les économistes ont pris le pouvoir. Le discours économique a pris le dessus sur tout autre discours. Le calcul économique a pris le pas sur tout autre calcul. Les mathématiques financières ont pris l’ascendant sur toute autre mathématique. Et quiconque refuse le calcul économique est non seulement un hérétique ou un hétérodoxe, c’est juste un attardé. Un mécréant.

Et c’est ainsi qu’en quelques décennies, les économistes ont mené le monde dans l’abîme. We live in utopia; it just isn’t ours. Nous vivons dans une utopie, c’est juste que c’est pas la nôtre, c’est celle des économistes, et celle de leurs donneurs d’ordre, les capitalistes.

Paul Romer reprend d’autres exemples du livre de Binyamin Appelbaum. Typiquement celui des opioïdes :

In the United States in 1990, overdoses on legal and illegal drugs accounted for four deaths per 100,000. By 2017, they were causing 20 deaths per 100,000. A little math reveals that this increase is a major reason why average life expectancy in the United States lags so far behind that in western Europe today. A recent paper by four economists — Abby Alpert, William Evans, Ethan Lieber, and David Powell — concluded that OxyContin, the opioid-based painkiller that generated billions in revenue for the U.S. pharmaceutical giant Purdue Pharma, was responsible for a substantial fraction of those new drug overdoses.

Imagine making the following proposal in the 1950s: Give for-profit firms the freedom to develop highly addictive painkillers and to promote them via sophisticated, aggressive, and very effective marketing campaigns targeted at doctors. Had one made this pitch to the bankers, the lawyers, and the hog farmer on the Board of Governors of the Federal Reserve back then, they would have rejected it outright. If pressed to justify their decision, they surely would not have been able to offer a cost-benefit analysis to back up their reasoning, nor would they have felt any need to. To know that it is morally wrong to let a company make a profit by killing people would have been enough.

Aux Etats-Unis en 1990, les surdoses de drogues légales et illégales étaient la cause de 4 décès sur 100.000. En 2017, c’était la cause de 20 décès sur 100.000. Quelques calculs montrent que cet accroissement est une des principales raisons pour lesquelles l’espérance de vie aux Etats-Unis est si loin derrière celle des pays d’Europe occidentale aujourd’hui. Une étude récente par quatre économistes — Abby Alpert, William Evans, Ethan Lieber, et David Powell – a conclu que l’OxyContin, l’anti-douleur aux opioïdes qui a généré des milliards de dollars de chiffre d’affaire pour le géant américain Purdue Pharma, est responsable d’une part importante de ces surdoses.

Imaginez proposer ceci dans les années 1950s : Laisser à des entreprises à but lucratif la liberté de développer des anti-douleurs hautement addictifs, et de les promouvoir auprès des médecins à travers des campagnes de marketing sophistiquées, agressives, et très efficaces. Si quelqu’un avait présenté un tel plan aux banquiers, aux juristes et à l’éleveur de porcs qui siégeaient alors au Conseil d’Administration de la Réserve Fédérale, ils l’auraient descendu en flammes. Si on leur avait demandé de justifier leur décision, ils auraient sûrement été incapables de présenter une analyse coûts-bénéfices pour défendre leur raisonnement, et ils n’en auraient surtout pas ressenti le besoin. Savoir qu’il est moralement abject de laisser une entreprise faire des profits en tuant des gens aurait été suffisant.

Moralement ? Comme le monde a changé depuis les années 1950s…

Tout est calculable ?

Je n’ose même pas imaginer ce qu’on enseigne aujourd’hui, en 2020, dans les écoles de management, de gestion, de commerce et autres écoles de terrorisme économique, mais je me rappelle très bien ce qu’on m’a enseigné en formation professionnelle il y a une douzaine d’années : pour une analyse de risque, la seule unité de mesure, c’est l’euro. Point barre. Un risque qui ne peut pas être quantifié en euros n’existe pas. Si vous voulez qu’un risque soit pris en compte dans une décision, vous devez l’avoir associé à un montant en euros.

Pour ma génération – et je le crains, pour les suivantes –, il est absolument naturel, sain et souhaitable de se demander « combien ça coûte » pour absolument tout, et surtout n’importe quoi. C’est dans nos têtes. « Combien Ça Coûte ? », « Le Juste Prix », « Capital », etc : plus que des slogans, des émissions de télévision ! Le néolibéralisme est dans nos têtes. Des formules toutes faites telles que « la santé n’a pas de prix, mais elle a un coût » ou « cost-killing » ont été banalisées, quand elles n’ont pas été sacralisées.

Pour reprendre la formule utilisée en février 2020 par le député LFI Adrien Quatennens à propos de ses collègues députés LREM, lors de la sinistre affaire du refus de l’allongement du congé pour deuil d’un enfant, on nous a appris à avoir une calculatrice à la place du cœur, et ça marche très bien. Wir sind die Roboter. Nous sommes les robots.

Sur cette affaire, c’est terrible : on a l’impression d’avoir affaire à une armée de droïdes avec un fichier Excel à la place du cerveau et une calculatrice à la place du cœur. On parle du deuil d’un enfant ! Même dans leurs rangs, on a connu ce drame. Même le Medef leur rit au nez !

On a appris à avoir une calculatrice à la place du cœur. Un jour on apparaîtra ridicules, tellement ridicules. Mais en attendant, on n’est même plus choqués, ou à peine. Les bordures de la « fenêtre d’Overton » ont été repoussées de manière vertigineuse.

Le truc, c’est qu’à partir du moment où vous mettez un prix, plus précisément, à partir du moment où vous acceptez qu’il y ait un prix, vous mettez le doigt dans un terrible engrenage. En 1974, pour les « barres Mansfield », on avait commencé à 200.000 dollars.

Le verbe magique, de nos jours, c’est « monétiser » — il serait intéressant de retracer l’origine de ce verbe, par parenthèse. To monetize, c’est de l’américain, ça sonne bien. Monétiser : ça sonne tellement mieux que « faire du fric ».

Monétiser, c’est un piège.

Le prix c’est un piège

Même si le prix parait raisonnable.

Même si l’objectif parait noble.

Même si on croit que ça restera sous contrôle, que c’est rationnel, que c’est pertinent.

Un prix, ça évolue. Ça se négocie. Ça ouvre la voie à des calculs, des anticipations, des spéculations. Ça donne toutes sortes d’incitations à toutes sortes de gens. Ça attire toutes sortes de nuisibles.

Car évidemment, on s’en remettra à un « marché » pour fixer ce prix. On verra apparaître des rapports de force écrasants. On parlera d’inflation ou de déflation. On voudra mettre en rapport l’offre et la demande. On délocalise à. On dématérialisera. On aura vite affaire à des « teneurs de marché », à des « market makers » et autres « pure players », en bon français à des maquignons et des margoulins, et in fine à des « traders ». Et on aura des produits dérivés, des manipulations de marché, du dumping, des krachs, et tout le bazar.

On n’arrive même plus à le dire de nos jours sans passer pour un triste hurluberlu, un sombre naïf, ou un dangereux communiste (ou les trois à la fois), mais les faits sont têtus : l’argent pourrit tout.

La monétisation pourrit tout. Les exemples abondent.

Le prix du carbone

Un bon exemple récent, c’est le carbone. Et la pollution en général. Depuis la fin des années 1990s, l’idée était de monétiser le carbone (raccourci pour : les émissions de dioxyde de carbone dans l’atmosphère). Donner un prix au carbone – et à d’autres types de polluants. L’idée paraissait bonne. Mais, pour faire moderne, il ne fallait surtout pas taxer le carbone. Arrière, l’arbitraire d’un Etat ringard, place à la modernité d’un marché organisé !

C’étaient des beaux discours. Ça avait l’air bien, sur le papier. Même les écologistes et les économistes « de gauche », de Al Gore à Paul Krugman, étaient enthousiastes.

Dix ou quinze ans plus tard, qui peut affirmer sérieusement que les marchés des droits à polluer ont fait avancer de manière substantielle la protection de l’environnement et la lutte contre la crise climatique ? Le marché du carbone est un fiasco — du point de vue de l’intérêt général. Par contre, on trouvera assez facilement des banques, des institutions financières et des « traders » qui auront ramassé des sommes considérables, en jouant sur ces marchés, en spéculant, en brassant du vent, en semant des rumeurs pour pouvoir acheter à la baisse, puis vendre à la hausse.

Ils se sont bien enrichis. On n’a jamais autant émis de dioxyde de carbone. Quel était l’objectif ?

Le prix des données personnelles

Un autre exemple encore plus en vogue, c’est les données

personnelles. S’est imposée l’idée que les données personnelles valent de l’or (« Data is the new oil » : « Les données, c’est le nouveau pétrole »). S’est imposée l’idée que les GAFAMs et assimilés ont bâti leurs fortunes en accaparant les données personnelles de leurs utilisateurs. Partant de là, que proposent des libéraux chic et choc, type Gaspard Koenig ? Monétiser ! Donner un prix aux données personnelles. Rendre chacun propriétaire de ses données personnelles, pour que chacun puisse ensuite librement (évidemment !) les revendre aux GAFAMs et assimilés. Quelle idée géniale ! Champagne pour tout le monde ! On va tous être riches avec tout le pognon qu’on va pouvoir exiger des GAFAMs !

C’est un piège. Ça n’enrichira personne – en tout cas pas les personnes concernées. Ça amènera les GAFAMs à rajouter juste quelques petites lignes dans les conditions générales d’utilisation et autres formulaires de consentement, et ça leur donnera encore plus de latitude pour faire ce qu’ils voudront. Ça suscitera l’émergence d’intermédiaires douteux, qui essaieront d’amasser des bouts de titres de propriété, de les empiler, de les revendre, de spéculer dessus, d’en faire des produits dérivés, et toutes sortes d’autres saloperies spéculatives. « Trader » de données personnelles, un métier d’avenir. Et la plupart de ceux qui se sont crus propriétaires de leur petit truc, se découvriront esclaves de plus gros qu’eux – vous avez déjà essayé les crédits à la consommation ou les crédits immobiliers ?

L’approche la plus raisonnable, en matière de données personnelles, à mon humble avis, c’est celle défendue par Aral Balkan (par exemple, ici en anglais) et d’autres activistes (par exemple, là en français) : déclarer les données personnelles comme faisant partie de la personne humaine. Inaliénables. Inséparables. Invendables. Pour faire court : les droits numériques font partie des droits de l’Homme. On ne doit pas pouvoir pas leur donner un prix. On ne doit pas pouvoir les revendre. Comme dans certains pays, on ne peut pas donner de prix au sang – on donne son sang, on ne le vend pas. On ne vend pas ses organes. On ne loue pas son ventre pour une grossesse. Tout ça n’a pas de prix, et ne doit jamais en avoir.

Et évidemment, la vie n’a pas de prix. Point.

Just say no

Monétiser, c’est un piège.

Le prix, c’est un piège.

Confier aux économistes le soin de donner une valeur à tout et à n’importe quoi, c’est un piège.

C’est un piège, dans le contexte actuel : la capture de tout ce qui relève du calcul économique par les intérêts capitalistes, la religion cruelle qu’est devenue l’économie, le clergé nuisible que sont devenus majoritairement les économistes. C’est un piège. C’est leur piège.

Et dans les ténèbres les lier…

Nos ancêtres croyaient en Dieu et aux forces du Mal ; nous croyons en l’Économie et aux forces du Marché.

Il est temps d’abattre ce clergé malfaisant.

Il est temps de passer à autre chose.

Nos vies valent plus que leurs profits.

Joyeuses Pâques.

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4 commentaires pour Le prix de la vie

  1. Thierry dit :

    Voir « la société ingouvernable » chapitre 19 Coûts/bénéfices. Un jour je lirai « La société ingouvernable », publié en 2019 par Grégoire Chamayou. Vraiment à lire !!

  2. Seagram dit :

    Bonjour,

    En 2011, un officier de sapeurs-pompiers de ma connaissance a présenté un rapport de fin d’études sur un sujet qui me faisait déjà frémir, et qui fait écho à votre post et aux événements en cours :

    « L’identification du coût de la vie des personnes sauvées : une approche stratégique pour les SDIS ? »
    http://crd.ensosp.fr/doc_num.php?explnum_id=7839
    (rappel : SDIS = Service Départemental d’Incendie et de Secours)

    Extrait de l’énoncé de la problématique :

    « Problématique et reformulation.
    A travers la question de la prise en compte du coût de la vie humaine par les SDIS, se pose celle, plus pointue, de la valorisation des actions des services d’incendie et de secours et de leur rationalisation au regard de leur budget.
    Nous voyons, ici, se profiler deux problématiques intéressantes : la notion de rationalisation ou d’optimisation de l’utilisation des ressources financières, et celle de l’intégration d’une dimension socio-économique dans les choix de politiques publiques des SDIS.
    Le coût de la vie des personnes sauvées peut-il influer sur les politiques menées par les SDIS? Il s’agit, ici, d’étudier comment la valorisation monétaire de l’action des secours permet de contrebalancer les seules logiques financières dans un contexte de prise de décision. Soit, plus concrètement, la question est posée de savoir s’il y a, dans le fait de mener cette réflexion, un intérêt pour les SDIS? »

    Je vous laisse découvrir le rapport, et apprécier la prudente conclusion … qui s’inscrit cependant dans l’annonce il y a déjà 9 ans de ce que ce post de blog dénonce.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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