Pistes de lecture – L’universel confisqué par le capital

Le point de départ de ce billet est un texte de David Graeber, publié dans Le Monde en date du vendredi 7 décembre 2018 :

Dans une économie financiarisée, seuls ceux qui sont proches des moyens de création monétaire (essentiellement, les investisseurs et les classes managériales) sont en position d’employer le langage de l’universalisme. En conséquence, toute demande politique fondée sur des besoins et des intérêts particuliers tend à être traitée comme la manifestation d’une politique identitaire ; les demandes des « gilets jaunes », au vu de leur base sociale, ne peuvent être autrement imaginées que comme protofascistes.

C’était à l’apogée de la première révolte contre le régime Macron, également appelée révolte des « Gilets Jaunes ». C’était un an avant le début de la deuxième révolte contre le régime Macron, celle-ci orientée contre son projet de pillage des retraites, également appelé projet de « régime universel » des retraites.

Ces quelques phrases m’ont longuement trotté dans la tête.

Pendant l’hiver 2019, le régime Macron, appuyé par l’artillerie médiatique, a réussi à convaincre une bonne partie de l’opinion publique que les « gilets jaunes » étaient effectivement des « protofascistes », des abrutis, des méchants, des bêtes sauvages, qu’il était légitime de mépriser et d’écraser, au nom de l’ordre, au nom de la raison, au nom du « progrès », au nom de l’ « universel ».

Pendant l’hiver 2020, le régime Macron, appuyé par l’artillerie médiatique, a tenté de convaincre l’opinion publique que son projet de liquidation de la retraite par répartition et de basculement graduel vers la capitalisation était un « progrès », débouchant sur un régime « universel ».

Le truc, c’est que le mot « universel » pour moi est un mot positif. Fondamentalement positif.

Je crois en l’universel. Je veux croire en l’universel. Je crois en l’unité de l’espèce humaine, je crois en l’unité de la biosphère, je crois qu’il doit y avoir un avenir universel.

C’est qu’au fond, il n’y a qu’une seule race, l’humanité.

Je crois que le moment le plus universel du XXème siècle était le 20 juillet 1969 avec ces mots :

One small step for a man, but a giant leap for mankind.
C’est un petit pas pour un homme, mais un bond de géant pour l’humanité.

Here men from the planet Earth first set foot upon the Moon.
July 1969, A.D.
We came in peace for all mankind.

Ici des hommes venus de la planète Terre ont pour la première fois pris pied sur la Lune.
Juillet 1969.
Nous sommes venus en paix au nom de toute l’humanité.

Je n’étais pas né en 1969. J’espère vivre au XXIème siècle un moment aussi universel que le 20 juillet 1969.

Je crois en l’universel.

Mais l’universel est mal parti en ces premières décennies du XXIème siècle.

Tout au long de la deuxième décennie de ce siècle, les gentils mondialistes ont été opposés aux méchants nationalistes. Les gentils européistes ont été opposés aux méchants souverainistes. Les gentils ouverts aux méchants fermés. Les gentils « anywhere » aux méchants « somewhere ».

Et au fond, ce que constate David Graeber en décembre 2018, c’est que le discours universaliste est devenu la chasse gardée des capitalistes. L’universel a été confisqué par le capital.

Qu’est-ce que l’ « universel » ? Qu’est-ce que l’ « universel » aujourd’hui ? Qu’est-ce qui est universel aujourd’hui – à part le capital financier ?

The Economist (dont je suis un fidèle abonné depuis plus de deux décennies) est l’hebdomadaire le plus « universel » du monde. Parce qu’il parle du monde entier au monde entier, chaque semaine, les cinq continents. Parce qu’il s’appuie sur un réseau de correspondants sans équivalent, conserve une capacité de vulgarisation scientifique et culturelle encore très honorable, etc. Mais n’est-ce pas surtout l’organe central de la City of London ?

New York City (et plus précisément Manhattan) est la capitale de ce monde. C’est la ville la plus cosmopolite et la plus « universelle » du monde. Mais est-ce pour les Nations-Unies, ou n’est-ce pas surtout pour Wall Street ?

Wall Street is a way of organizing nature.

L’universel, un concept confisqué par le capital ?

Ou juste une illusion d’optique ?

Comme le progrès ?

Quelques pistes de lecture sur ce qu’il restait de l’universel dans notre petit monde, avant la catastrophe du Covid-19.

* * *

Commençons donc par David Graeber, texte traduit de l’anglais par Valentine Morizot, dans Le Monde en date du 7 décembre 2018, intitulé « Les “gilets jaunes” montrent combien le sol bouge sous nos pieds » :

Dans une économie financiarisée, seuls ceux qui sont proches des moyens de création monétaire (essentiellement, les investisseurs et les classes managériales) sont en position d’employer le langage de l’universalisme. En conséquence, toute demande politique fondée sur des besoins et des intérêts particuliers tend à être traitée comme la manifestation d’une politique identitaire ; les demandes des « gilets jaunes », au vu de leur base sociale, ne peuvent être autrement imaginées que comme protofascistes.

Les membres des classes [techno-managériales] ont l’impression d’être l’incarnation de tout universalisme possible ; leur vision de l’être universel est fermement enracinée dans le marché ; et cette atroce fusion entre bureaucratie et marché est l’idéologie reine de ce que l’on appelle le « centre politique ». Dans cette nouvelle réalité centriste, on refuse de plus en plus aux travailleurs la possibilité de l’universalisme car ils ne peuvent littéralement pas se le permettre. La possibilité d’agir par souci pour la planète, par exemple, plutôt qu’en se pliant aux exigences de la pure survie, découle directement des formes actuelles de création d’argent et de distribution managériale des rentes ; toute personne qui est contrainte de ne penser qu’à soi-même ou aux besoins matériels immédiats de sa famille est considérée comme une personne qui affirme une identité particulière. (…)

Marchés mondiaux ?

Dani Rodrik, dans Aeon en date du 2 octobre 2017, sous le titre « Capitalists need the nation-state more than it needs them » (« Les capitalistes ont plus besoin des Etats-nations que l’inverse »), démonte le mythe de la mondialisation comme dépassement définitive des Etats-nations, rendus irrémédiablement obsolètes :

The populist revolt of our day reflects the deep rift that has opened between the worldview of the global intellectual and professional elites, and that of ordinary citizens. These two groups now live in parallel social worlds and orient themselves using different cognitive maps. Yet the intellectual consensus that brought us to this chasm remains intact. Proposed remedies among mainstream thought leaders rarely go beyond an invocation of the problem of inequality, and a bit more focus on compensating the losers.

But the problem lies deeper, in elites’ attachment to a globalist mindset that underplays and weakens the nation-state. Without a shift, we might find not only our open global economy, but also our liberal, democratic order swept away by the backlash wrought by the blind spots and excesses of this mindset.

Among the intelligentsia, the nation-state finds few advocates. Most often, it is regarded as ineffectual – morally irrelevant, or even reactionary – in the face of the challenges posed by globalisation. Economists and centrist politicians tend to view globalism’s recent setbacks as regrettable, fuelled by populist and nativist politicians who managed to capitalise on the grievances of those who feel they have been left behind and deserted by the globalist elites. Last October, the British prime minister Theresa May ignited an outcry when she disparaged the idea of global citizenship. ‘If you believe you’re a citizen of the world,’ she said, ‘you’re a citizen of nowhere.’

Markets need regulatory and legitimising institutions to thrive – consumer-safety rules, bank regulations, central banks, social insurance and so on. When it comes to providing the arrangements that markets rely on, the nation-state remains the only effective actor, the only game in town. Our elites’ and technocrats’ obsession with globalism weakens citizenship where it is most needed – at home – and makes it more difficult to achieve economic prosperity, financial stability, social inclusion and other desirable objectives. As we’ve all seen, elite globalism also opens political paths for Right-wing populists to hijack patriotism for destructive ends.

The globalist worldview is grounded in the argument that an interconnected world economy requires collective action at the global level. But this premise is largely false. The conventional picture of the world economy as a ‘global commons’ – one in which all nations would be driven to economic ruin unless they cooperate – is misleading. If economic policies fail, they most often do so for domestic not international reasons. Global governance remains crucial in some areas, for example climate change or health pandemics, where the provision of global public goods is essential. But in the economic sphere the best way in which nations can serve the global good is by putting their own economic house in order. (…)

Insufficient appreciation of the value of nation-states leads to dead ends. We push markets beyond what their governance can support; or we set global rules that defy the underlying diversity of needs and preferences. We eviscerate the nation-state without compensating improvements in governance elsewhere. The failure to grasp that nation-states constitute the foundation of the capitalist order lies at the heart of both globalisation’s unaddressed iniquities, as well as the decline in the health of our democracies.

La révolte populiste contemporaine reflète la profonde fracture qui s’est ouverte entre la vision du monde des élites mondiales intellectuelles et professionnelles, et la vision du monde des citoyens ordinaires. Ces deux groupes vivent désormais dans des univers sociaux parallèles et s’orientent en utilisant des cartes cognitives différentes. Et pourtant le consensus intellectuel qui nous a amené à cet abîme demeure intact. Les remèdes proposés par les grandes leaders d’opinion vont rarement au-delà d’une invocation du problème de l’inégalité, avec parfois un peu plus d’insistance sur l’idée d’offrir un lot de consolation aux perdants.

Mais le problème se situe plus en profondeur, dans l’attachement des élites à une vision du monde mondialiste qui minimise et affaiblit l’État-nation. Si cela ne change pas, nous risquons de voir non seulement l’économie ouverte mondiale, mais aussi l’ordre mondial démocratique et libérale, balayés par le retour de flammes provoqué par les angles morts et les excès de cette vision du monde.

Dans l’intelligentsia, l’État-nation a peu de défenseurs. Le plus souvent, il est vu comme inefficace – moralement inapproprié, voir réactionnaire – par-rapport aux défis de la mondialisation. Les économistes et les politiciens centristes ont tendance à considérer les revers récents du mondialisme comme regrettables, alimentés par des politiciens populistes et indigénistes qui ont réussi à capitaliser sur l’amertume de ceux qui ont été abandonnés et laissés-pour-compte par les élites mondialistes. En octobre dernier, le Premier Ministre britannique Theresa May a déclenché une tempête lorsqu’elle a dénigré l’idée de citoyenneté mondiale : « Si vous croyez que vous êtes un citoyen du monde », a-t-elle dit, « vous êtes un citoyen de nulle part ».

Les marchés ont besoin pour prospérer d’institutions qui les régulent et qui les légitiment – des règles de protection du consommateur, des règles bancaires, des banques centrales, des assurances sociales, etc. Quand il s’agit de fournir ces arrangements dont les marchés dépendent, l’État-nation reste le seul acteur efficace, le seul disponible. L’obsession de nos élites et de nos technocrates pour le mondialisme affaiblit la citoyenneté là où elle est la plus nécessaire – dans le pays – et rend plus difficiles réaliser, la prospérité économique, la stabilité financière, la cohésion sociale et d’autres objectifs souhaitables. Comme nous l’avons vu, le mondialisme des élites ouvre aussi des boulevards politique aux populistes d’extrême-droite et leur permet de prendre en otage le patriotisme à des fins destructrices.

Le point de vue mondialiste est fondé sur l’argument selon lequel une économie mondiale interconnectée nécessite une action collective au niveau mondial. Mais ce postulat est largement faux. L’image convenue de l’économie mondiale comme une « prairie communale » — où toutes les nations seront conduites à la ruine si elles ne coopèrent pas – est trompeuse. Si des politiques économiques échouent, c’est le plus souvent pour des raisons internes, et non pour des raisons internationales. Une gouvernance mondiale reste cruciale dans certains domaines, typiquement le changement climatique ou les épidémies, où la fourniture de biens publics mondiaux est essentielle. Mais dans la sphère économique, ce que les nations peuvent faire de mieux pour le bien mondiale c’est de tenir leur propre maison en ordre. (…)

Une évaluation insuffisante de la valeur des États-nations conduit à une impasse. Nous poussons les marchés au-delà de ce que leur gouvernance peut gérer ; ou nous établissons des règles mondiales qui ignorent la diversité sous-jacente des besoins et des préférences. Nous éviscérons l’Etat-nation sans rien compenser ou améliorer ailleurs. L’incapacité à comprendre que les Etats-nations constituent la fondation de l’ordre capitaliste est au cœur à la fois des iniquités ignorées de la mondialisation, mais aussi du déclin de la santé de nos démocraties.

  • Sans commentaire.

Arbitrages internationaux ?

Beaucoup a été écrit depuis quelques années sur les « tribunaux d’arbitrage » et autres mécanismes de règlements des litiges entre Etats souverains et « investisseurs » internationaux. Je crois même avoir vu ces machins présentés comme un embryon d’une « justice mondiale » ou de « justice universelle » — on dirait des titres de blockbusters ou des noms de super-héros…

Je rappelle que le mot « investisseur » est juste un mot jeune et joli pour remplacer un autre mot vieux et vilain, à savoir « capitaliste ». Un « investisseur », c’est un « capitaliste » : il dispose de capitaux financiers à investir, et attend un rendement financier pour son capital, également appelé « retour sur investissement ».

Et, comme l’explique Renaud Beauchard dans un entretien à Ballast publié le 8 décembre 2017, sous le titre « Se dégager du marché mondial unique », ces machins se soucient bien plus de retour sur investissement que de justice ou d’idéalisme :

L’arbitrage international ? Un mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et États. Des enjeux finalement moins techniques — malgré, avouons-le, les apparences — que politiques. C’est précisément quand on nous présente des figures du droit comme « indépassables » qu’il nous faut nous interroger sur leur généalogie et leurs effets. Nous avons rencontré Renaud Beauchard, avocat, qui a publié cet automne L’Assujettissement des nations aux éditions Charles Leopold Meyer. Il décrypte pour nous l’histoire de l’arbitrage d’investissement, aboutissement de la logique néolibérale au service des entreprises transnationales.

Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, les entreprises transnationales se sont progressivement constituées, comme l’écrit Giovanni Arrighi, en « un réseau mondial de production, d’échange et d’accumulation qui n’[est] soumis à aucune autorité étatique et a le pouvoir de soumettre à ses propres lois tous les acteurs du système interétatique, y compris les États-Unis ». Devenues véritablement globales, les entreprises transnationales jouent de leur nature hybride de personne juridique non-humaine — à laquelle la marche vers le marché mondial unique accorde des privilèges de mobilité considérables — et en même temps abusent de l’anthropomorphisme qu’induit leur personnalité juridique pour se voir reconnaître des droits « humains ». Comme certaines personnes à gros patrimoine, elles veulent être à la fois des citoyens de partout (pour les privilèges et les profits) et de nulle part (pour les devoirs civiques et les impôts). (…)

C’est en effet, également, sous couvert de la doctrine des attentes légitimes qu’un certain nombre de formations arbitrales ont reconnu, par exemple, un droit des investisseurs à un « système stable » garantissant à l’investisseur la possibilité de réaliser des bénéfices pendant toute la durée de l’investissement. Certaines formations arbitrales ont même jugé que la doctrine des attentes légitimes donnait lieu à une obligation des États de garantir aux investisseurs un taux raisonnable de retour sur investissement. Comme le dit l’auteur d’un manuel reconnu dans la matière : d’une préoccupation d’assurer la sécurité de l’étranger, nous sommes passés à la garantie de la rentabilité de l’investissement. Ceci est, du reste, aggravé par les interprétations (pour le moins tirées par les cheveux) des principes d’indemnisation inspirés du droit des contrats anglo-américain. Interprétant à la lettre, et sans les tempéraments reconnus par les juges anglo-américains, le principe que les dommages dus dans le cas d’une inexécution contractuelle constituent une exécution par équivalent (c’est-à-dire qu’ils allouent à la partie victime de l’inexécution l’avantage économique espéré du contrat), les tribunaux arbitraux ont eu tendance à adopter une jurisprudence très libérale sur les gains manqués. C’est ainsi, par exemple, qu’un tribunal arbitral ad hoc a accordé à un investisseur koweïti une indemnisation correspondant à 90 années de profits espérés pour un projet immobilier annulé à la suite du Printemps arabe avant la pose de la première pierre. Et dans une affaire en cours, un petit investisseur minier dans le domaine aurifère réclame une indemnisation de 16,5 milliards de dollars à la Colombie (ce qui correspond à 25 % du budget national colombien !) après que l’État colombien a classé comme réserve naturelle la zone d’extraction et que les juridictions colombiennes ont en conséquence annulé son permis d’exploitation.

C’est cela que j’entends par la notion de sanctuarisation des investisseurs qui, dans les deux cas cités en exemple, s’apparente à un racket institutionnalisé.

  • Le monde est une porcherie.

Ethnocentrisme inconscient

Un article de Coumba Kane, dans Le Monde en date du 12 octobre 2018, sobrement intitulé « Être universel dans ce monde, c’est forcément être blanc » offre une piqure de rappel simple et bienvenue sur l’ethnocentrisme ordinaire, persistant, inconscient et banal.

Elle en conclut que le racisme n’est pas une question de valeur morale, mais d’exercice du pouvoir. Un pouvoir qui bénéficie à ceux qui jouissent du « privilège blanc », qui consiste à « avoir des avantages dans la vie juste à cause de sa couleur et non pas par mérite. Ceux qui en jouissent ne s’en rendent même pas compte car c’est la norme. Etre blanc dans ce monde, c’est être universel », explique-t-elle simplement.

L‘écrivaine sait qu’elle dérange. Les progressistes « lisent l’essai et en sortent ébranlés, car j’interroge la dimension systémique qui leur permet d’avoir des privilèges au détriment des personnes de couleur. Un peu comme les hommes progressistes face à #metoo ». Ses détracteurs l’accusent de pratiquer un « racisme anti-blanc » et de tout ramener à l’identité raciale, alors que pour elle « c’est la blanchité comme idéologie qui est dangereuse ».

Pour illustrer ce racisme insidieux qui « s’infiltre tel un gaz dans tout ce qui nous entoure », Reni Eddo-Lodge raconte qu’à 4 ans, elle a demandé à sa mère quand elle deviendrait… blanche. « A la télévision, dans les livres, les personnages positifs étaient blancs. Les méchants étaient non blancs. Je me voyais comme une fillette intelligente. Il était donc évident que je deviendrais blanche plus tard », se souvient-elle.

  • Évident !
  • L’idée que le premier homme sur l’espace ait été un Russe – que dis-je, un Soviétique ! Un Rouge ! – a dû être insupportable à beaucoup de gens dans les années 1960s. Mais au moins c’était un Blanc. Essayez autour de vous l’idée que le premier homme sur Mars sera probablement un Chinois – un Jaune !! — : les réactions peuvent être intéressants. Il est tellement évident que ça ne peut être qu’un Américain bien blanc…
  • Évident est un des mots les plus dangereux en ce bas monde…

L’Europe dans l’impasse de l’euro

Dans l’édition de mars 2019 du Monde Diplomatique, sous le titre « Sortir de l’impasse européenne », Frédéric Lordon suggérait que l’attachement à la monnaie unique européenne était pour beaucoup, « à gauche », un attachement par défaut. Puisque l’Europe ce n’est plus que l’euro, alors défendre l’Europe c’est défendre l’euro. Car l’Europe, ce n’est de facto plus que l’euro. Donc être européen c’est essentiellement défendre une monnaie !

Sans relâcher l’effort pour la convaincre qu’il n’y aura pas d’« autre euro », que l’« euro démocratique » n’existera pas, il faut donc dire à la classe éduquée qui, pour une bonne part, en effet, tient le sort d’une hégémonie de gauche entre ses mains qu’elle n’a pas à renoncer pour autant à l’européisme générique qui lui tient à cœur. Et donc lui faire une nouvelle proposition en cette matière. Une proposition suffisamment forte pour se substituer à la promesse déchue de l’euro à laquelle la bourgeoisie de gauche continue pourtant de s’accrocher parce qu’elle a trop peur du vide. La promesse d’une sorte de « nouveau projet européen », auquel il s’agit de donner la consistance d’une perspective historique.

C’est qu’il est possible de rapprocher les peuples européens par de tout autres voies que celles de l’économie. Études universitaires et pourquoi pas lycéennes, arts, recherche, chantiers systématiques de traductions croisées, historiographies dénationalisées, tout est bon pour être intensément « européanisé » — et par là « européanisant ».

On n’est cependant pas obligé d’en rester au registre des interventions en direction de l’« Europe de la culture », dont on sait assez quelles classes sociales en sont les principales bénéficiaires. En réalité, l’Europe a un fameux passif à éponger auprès des classes populaires. Elle aurait grandement intérêt à s’en souvenir, non pas d’ailleurs au nom d’une économie du pardon ou du rachat, mais parce qu’il y va décisivement de son propre intérêt politique d’avoir ces classes-là avec elle — leur hostilité, parfaitement fondée, disons-le, n’aura-t-elle pas été sa plaie lancinante depuis le traité de Maastricht ? Si donc cette nouvelle Europe, débarrassée de l’euro, veut renouer quelque lien avec ces classes, elle a intérêt à s’adresser très directement à elles — et d’abord dans le langage qui sera le sien : celui, concret, de l’intervention financière. Il n’est pas de moyen plus simple pour elle de se rendre désirable que de venir se substituer aux États défaillants, d’ailleurs rendus tels par elle tout au long du règne de la monnaie unique : vastes programmes de réhabilitation des banlieues, plans de désenclavement numérique, fonds de réindustrialisation, financement de réseaux d’éducation populaire, soutien aux tissus associatifs, ce ne sont pas les idées qui manquent où l’Europe trouverait à sérieusement se refaire une « image de marque ». (…)

Ça n’est pas qu’il y ait à partir du néant et qu’aucune de ces choses n’existe déjà — Erasmus, Fonds européen de développement régional (Feder), etc. Mais il faut en étendre considérablement le champ, les adresses aussi, notamment vers des classes de destinataires jusqu’ici parfaitement délaissées, donner à toutes ces actions une ampleur inédite, les assembler dans un discours à portée historique et, pour mieux donner crédit à celui-ci, leur prévoir de nouvelles expressions institutionnelles visibles.

  • L’Union Européenne depuis Maastricht s’est de plus en plus définie comme un commencement d’universel, un stade intermédiaire vers l’universel, un machin plus défini par ses valeurs (universelles, forcément universelles !) que par ses peuples, ses territoires et ses frontières (des mots horriblement ringards, rétrogrades !).

Mais très concrètement, depuis Maastricht, l’Union Européenne c’est quoi à part une monnaie unique et une banque centrale ?

À quoi sert l’Union Européenne, à part défendre la valeur d’une monnaie et le système financier qui va avec – et distribuer périodiquement toutes sortes de gentilles leçons de morale aux méchants de ce monde ?

À quoi aura servi l’Union Européenne face au Covid-19, à part une fois de plus sauver les banques ?

Le texte de Frédéric Lordon suggère en très peu de mots toutes sortes de choses que pourrait faire l’Union Européenne, si elle s’intéressait un peu plus à ses peuples et à ses territoires, et un peu moins à sa monnaie et à ses banques. Seulement voilà, la monnaie – la monnaie unique, au singulier – c’est un chemin vers l’universel. Un dieu de substitution, a même jadis théorisé Emmanuel Todd.

La monnaie unique, c’est un chemin vers l’universel : alors que construire des routes, des hôpitaux, des logements, des équipements publics, c’est tellement terre-à-terre…

L’Histoire universelle et le progrès

Abordons maintenant le lien entre l’idée d’une Histoire universelle – blanche et européenne, évidemment – et l’idée de progrès, avec un article de Jedediah Purdy, dans The New Republic en date du 1er novembre 2017, intitulé « What made prehistoric hunter-gatherers give up freedom for civilization? » (« Qu’est-ce qui a conduit les chasseurs-cueilleurs à abandonner la liberté pour la civilisation ? » ) :

Four years before World War I shattered the empires of Europe, the Encyclopaedia Britannica predicted an indefinite age of peace and commercial prosperity. Published at the high-water mark of imperial self-confidence, the entry on “civilization” was particularly optimistic. Thanks to technology and moral enlightenment, the writers judged, an increasingly connected world was hurtling toward the age of “cosmopolite man,” who would enjoy leisure and freedom in a global community of equals. “When this ideal is attained,” the Encyclopaedia promised, “mankind will again represent a single family, as it did in the day when our primeval ancestors first entered on the pathway of progress.”

It was a long pathway, measured in millennia, but a straight one. The Encyclopaedia took its readers through a panorama of universal history, from “the lower status of savagery,” when hunter-gatherers first mastered fire; to the “middle status of barbarism,” when hunters learned to domesticate animals and became herders; to the invention of writing, when humanity “graduated out of barbarism” and entered history. Along the way, humans learned to cultivate grains, such as wheat and rice, which showed them “the value of a fixed abode,” since farmers had to stay near their crops to tend and harvest them. Once people settled down, “a natural consequence was the elaboration of political systems,” property, and a sense of national identity. From there it was a short hop—at least in Edwardian hindsight—to the industrial revolution and free trade. Some unfortunate peoples, even entire continents such as aboriginal North America and Australia, might fall off the Progress train and have to be picked up by kindly colonists; but the train ran along only one track, and no one would willingly decline to board it.

Quatre ans avant que la Première Guerre Mondiale ne fracasse les Empires Européens, l’Encyclopaedia Britannica prédisait un âge infini de paix et de prospérité commerciale. Publié à l’apogée de la confiance en soi impériale, l’entrée intitulée « Civilisation » était particulièrement optimiste. Selon les auteurs, grâce à la technologie et aux valeurs morales issues des Lumières, un monde de plus en plus connecté était embarqué vers l’âge de l’ « homme cosmopolite », qui bénéficierait de loisirs et de liberté dans une communauté mondiale d’égaux. « Quand cet idéal sera atteint », promettait l’Encyclopaedia, « l’humanité sera à nouveau une seule famille, telle qu’elle l’était lorsque nos ancêtres primitifs firent leurs premiers pas sur le chemin du progrès.

C’était un long chemin, mesuré en millénaires, mais un chemin droit. L’Encyclopaedia emmenait ses lecteurs à travers un panorama de l’histoire universelle, depuis « les bas-fonds de la sauvagerie », où les chasseurs-cueilleurs commencèrent à maîtriser le feu ; puis à travers les « niveaux intermédiaires barbares », où les chasseurs apprirent à domestiques des animaux et devinrent éleveurs ; puis à l’invention de l’écriture, par laquelle l’humanité « s’émancipa de la barbarité » et entra dans l’Histoire. Au cours de ce chemin, les humains apprirent à cultiver les céréales, telles que le blé et le riz, qui leur montrèrent « la valeur d’un domicile fixe », attendu que les fermiers doivent rester près de leurs plantations pour les semer et les récolter. Une fois les peuples fixés, « une conséquence naturelle fut l’élaboration de systèmes politiques », de la propriété privée, et de l’identité nationale. A partir de là il n’y avait plus qu’un pas à franchir – en tout cas dans la rétrospective édouardienne – vers la révolution industrielle et le libre-échange. Certains peuples malchanceux, et même des continents tout entiers, tels que l’Amérique du Nord précolombienne et l’Australie, étaient certes tombés du train du Progrès et avaient dû être ramassés par de sympathiques colonisateurs ; mais le train roulait sur une seule voie, et personne ne refuserait de son plein gré d’y monter.

Civilization

Nous arrivons ainsi à mon jeu vidéo préféré de tous les temps : Civilization.

Petite précision : j’ai joué à toutes les versions jusqu’à la version 3, sortie en 2001. Je n’y ai pas rejoué depuis une quinzaine d’années, à part sur une version iPhone, le temps de l’été 2011. Pour moi, Civilization reste ce jeu qui court de la préhistoire à la conquête d’Alpha Centauri, en passant en général par une forme d’hégémonie qui sent bon l’hyper-puissance américaine des années 1990s et la Fin de l’Histoire. Et je pourrais en parler pendant des heures, comme j’y ai joué pendant des dizaines d’heures, mais je m’égare (de l’Est).

Un article signé d’un dénommé Xeecee dans Vice en date du 17 décembre 2019, intitulé « ‘Civilization’ and Strategy Games’ Progress Delusion » (« ‘Civilization’ et l’illusion du progrès dans les jeux de stratégie ») me semble très éclairant sur l’idéologie cachée de Civilization :

[Herbert] Spencer believed that progress was a cosmic phenomenon where all things advanced from simplicity to complexity. From geology to society, the entire universe was on a single trajectory of ever greater differentiation. And so evolution emerged as two different concepts under the same name: for Darwin it was adaptation, how species changed to suit their environment through the process of natural selection. For Spencer it was progress.

« Evolution as progress » became the bedrock of early social anthropology. The eighteenth century « savage » became the nineteenth century « primitive », no longer something altogether different but instead just backward. « We » (whoever that is) were once like them, but « we » had evolved, whereas « they » had not. Or to put it another way, social evolutionism transformed a spatial difference (people who live in different parts of the globe do things differently) into a temporal difference (« they » do as « we » once did, but « we » have progressed and they have not). (…)

For now, strategy games by and large continue to reproduce notions of progress (particularly technological progress) in an uncritical fashion. Take efficiency, for example: It is common for new technologies in games to increase efficiency, which is almost always presented as unambiguously good. But while increased efficiency tends to either increase production or require less work, the practical downside is rarely modelled in games: the former increases the consumption of resources, the latter depresses wages. Being more advanced doesn’t make either inherently beneficial, or as famed science-fiction author Ursula K. Le Guin wrote « it seems fairly clear to me that to count upon technological advance for anything but technological advance is a mistake ».

These vague notions of progress perform a sort of magic trick, hiding political choices under a curtain of assumptions which continue to linger. Eventually anthropology moved on from social evolutionism, but the ideas stayed. Most people have never heard of Spencer, or the early anthropologists like Morgan, Tylor and Frazer, but their theories permeate the « common sense » that is reproduced in games, television, books etc. One explanation would be to credit these authors with having shaped the public consciousness, and that’s probably true to some extent, after all they got Darwin to start using the term « evolution ». But we can also look at evolutionism another way: Not as some tenacious intellectual weed, but as a story people like to hear. « The west » played the universal game better than anyone else, « we » are the apex, « our » way is the only way. There will always be a market for reconfirming peoples’ beliefs, and games, being a product that is sold in a capitalist context, are particularly susceptible to this. Ideas never really die, they just find a new way to express themselves. While current anthropologists no longer entertain notions of human progress, games sure do.

[Herbert] Spencer pensait que le progrès était un phénomène cosmique, par lequel toutes choses avançaient du simple vers le complexe. Depuis la géologie jusqu’à la société humaine, l’univers tout entier était sur une trajectoire unique conduisant à une différenciation toujours plus grande. Et ainsi deux concepts différents émergèrent sous le nom de théorie de l’évolution : pour Darwin, il s’agissait d’évolution, de comment les espèces changent pour s’adapter à leur environnement à travers le processus de la sélection naturelle. Pour Spencer, il s’agissait de progrès.

« L’évolution comme progrès » devient le socle des premiers pas de l’anthropologie sociale. Le « sauvage » du XVIIIème siècle devient le « primitif » du XIXème siècle, c’est-à-dire non plus quelque chose de différent, mais quelque chose d’attardé. « Nous » (peu importe qui cela peut être) étions jadis comme eux, mais « nous » avons évolué, alors que « eux » non. Ou, pour dire les choses autrement, l’évolutionnisme social a transformé une différence spatiale (les gens qui vivent dans différents endroits du globe font les choses différemment) en une différence temporelle (« ils » font comme « nous » faisions jadis, mais « nous » avons progressé et eux pas). (…)

Jusqu’à maintenant, les jeux de stratégie continuent très largement à reproduire ces notions de progrès (tout particulièrement de progrès technologique) sans réflexion critique. Prenez l’efficacité, par exemple : En général dans les jeux, toute nouvelle technologie accroît l’efficacité, ce qui est presque toujours présenté comme une bonne chose, sans ambiguïté. Mais alors que l’augmentation de l’efficacité permet d’obtenir d’accroître la production, ou de nécessiter moins de travail, les inconvénients pratiques sont rarement modélisés dans les jeux : ni la surconsommation de ressources dans le premier cas, ni la baisse des salaires dans le deuxième. Être plus avancé n’apporte pas systématiquement de bénéfices, ou, comme la célèbre auteure de science-fiction Ursula K. Le Guin l’avait écrit : « Il me semble très clair que considérer une avancée technologique pour n’importe quoi d’autre qu’une avancée technologique est une erreur ».

Ces vagues notions de progrès réalisent une sorte de tour de magie, en cachant des choix politiques derrière un rideau de suppositions qui continuent à persister. L’anthropologie s’est finalement détachée de l’évolutionnisme sociale, mais les idées sont restées. La plupart des gens n’ont jamais entendu parler de Spencer, ou des premiers anthropologues tels que Morgan, Tyler et Frazer, mais leurs théories ont imprégné le « bon sens » qui se retrouve dans les jeux, la télévision, les livres, etc. Une explication serait de mettre au crédit de ces auteurs d’avoir forgé la conscience commune, et c’est probablement vrai dans une certaine mesure, après tout ils ont amené Darwin à commencer à utiliser le mot « évolution ». Mais nous pouvons considérer l’évolutionnisme d’une autre manière : non pas comme une sorte d’herbe intellectuelle tenace, mais comme une histoire que les gens aiment écouter. « L’Occident » a joué le jeu universel mieux que personne d’autre, « nous » sommes l’apogée, « notre » manière de faire est la seule manière. Il y aura toujours un marché pour tout ce qui peut conforter les gens dans leurs croyances, et les jeux, étant des produits vendus dans un contexte capitaliste, sont particulièrement affectés par cela. Les idées ne meurent jamais vraiment, elles trouvent juste de nouvelles manières de s’exprimer. Même si les anthropologues contemporains ne cultivent plus de notions de progrès humain, les jeux le font.

Le capitalisme, progrès incontournable de l’Histoire universelle

Romaric Godin, dans un article publié par Mediapart le 26 février 2020 et intitulé « Prendre conscience du caractère historique du capitalisme » concentre le projecteur vers un point critique de la supposée Histoire universelle et du supposé Progrès : l’émergence du capitalisme en Angleterre au XVIIème siècle :

C’est la dernière ligne de défense du capitalisme, et souvent la plus puissante. Ce régime socio-économique serait « naturel », et le seul réellement adapté à la « nature humaine ». Il permettrait en effet, par la magie de la « main invisible » et selon la vieille fable des abeilles de Mandeville, de transformer l’égoïsme « naturel » de l’humanité en bienfaits pour l’ensemble de cette dernière. À cela s’ajoute la capacité du capitalisme de tout quantifier et donc de tout « rationaliser ». Dans les années 1950, la « main invisible » a ainsi pris sa forme mathématique sous l’apparence des modèles d’équilibre général qui dominent encore aujourd’hui les sciences économiques. La mécanique capitaliste devenait alors une équation. Autrement dit, elle atteignait un niveau supérieur de « naturalité ». Aussi vrai que deux et deux font quatre, le capitalisme serait l’essence de l’homme.

Les conséquences de cette vision sont immenses. Si le capitalisme est la réalisation profonde de l’essence humaine, alors comment peut-on envisager de le dépasser ? C’est évidemment peine perdue. Le réformisme socialiste qui, dans les premiers textes d’Eduard Bernstein, est encore un moyen d’avancer vers le socialisme est progressivement devenu une force de gestion du capitalisme.

Et la chute des régimes « communistes » en 1989-1991 n’a fait que confirmer ce mouvement : ces régimes luttaient en vain contre la « nature humaine », ce qui expliquait leur recours à la violence. Leur chute et la mondialisation du capitalisme représentaient donc l’achèvement de l’histoire humaine, au sens hégélien du terme, par la rationalisation du monde comme une forme de réalisation de l’Esprit.

L’histoire devait évidemment traduire cette vision du monde. Puisque le capitalisme est naturel et rationnel, l’histoire de l’humanité se réduirait à un seul grand mouvement : la libération des entraves permettant à un capitalisme sous-jacent de se réaliser. Là encore, on est dans l’idéalisme hégélien : chaque société humaine a toujours eu en soi le capitalisme, mais les intérêts matériels de certains groupes ont tenté de bloquer son déploiement. C’est lorsque ces obstacles ont fini par être levés, et les derniers d’entre eux en 1989-1991, que l’homme a pu réaliser son destin rationnel à travers le capitalisme.

Un ouvrage de 2009 de l’historienne canadienne Ellen Meiksins Wood, récemment traduit en français et publié aux éditions Lux, L’Origine du capitalisme, vient briser ces belles certitudes. Et cela en fait un livre indispensable à notre époque. Car la première partie de l’ouvrage s’emploie avec succès à déconstruire ce caractère « naturel » du développement humain vers le capitalisme. Le tour d’horizon qu’elle entreprend des différentes théories sur l’origine du système capitaliste montre combien le débat était d’emblée verrouillé.

Et quelques mois plus tôt, dans sa dernière contribution à Project Syndicate pour l’année 2019, Yanis Varoufakis donnait une date encore plus précise : le 24 septembre 1599. Son article, daté du 27 décembre 2019, était intitulé « Imagining a World Without Capitalism » (« Imaginons un monde sans le capitalisme ») :

Billionaires, CEOs, and even the financial press have joined intellectuals and community leaders in a symphony of laments about rentier capitalism’s brutality, crassness, and unsustainability. « Business cannot continue as usual, » seems to be a widespread sentiment even in the boardrooms of the most powerful corporations. (…)

Confronting rentier capitalism and fashioning firms for which social responsibility is more than a marketing ploy requires nothing less than re-writing corporate law. To recognize the scale of the undertaking, it helps to return to the moment in history when tradable shares weaponized capitalism, and to ask ourselves: Are we ready to correct that « error »?

The moment occurred on September 24, 1599. In a timbered building off Moorgate Fields, not far from where Shakespeare was struggling to complete Hamlet, a new type of company was founded. Its ownership of the new firm, called the East India Company, was sliced into tiny pieces to be bought and sold freely.

Tradable shares allowed private corporations to become larger and more powerful than states. Liberalism’s fatal hypocrisy was to celebrate the virtuous neighborhood butchers, bakers, and brewers in order to defend the worst enemies of free markets: the East India Companies that know no community, respect no moral sentiments, fix prices, gobble up competitors, corrupt governments, and make a mockery of freedom.

Then, toward the end of the nineteenth century, as the first networked mega-companies — including Edison, General Electric, and Bell — were formed, the genie released by marketable shares went a step further. Because neither banks nor investors had enough money to plough into the networked mega-firms, the mega-bank emerged in the form of a global cartel of banks and shadowy funds, each with its own shareholders.

Unprecedented new debt was thus created to transfer value to the present, in the hope of profiting sufficiently to repay the future. Mega-finance, mega-equity, mega-pension funds, and mega-financial crises were the logical outcome. The crashes of 1929 and 2008, the unstoppable rise of Big Tech, and all the other ingredients of today’s discontent with capitalism, became inescapable.

In this system, calls for a gentler capitalism are mere fads — especially in the post-2008 reality, which confirmed the total control over society by mega-firms and mega-banks. Unless we are willing to ban tradable shares, first introduced in 1599, we will make no appreciable difference to the distribution of wealth and power today. To imagine what transcending capitalism might mean in practice requires rethinking the ownership of corporations.

Les milliardaires, les dirigeants des grosses entreprises, et même la presse financière, ont rejoint les intellectuels et les meneurs des mouvements sociaux dans une symphonie de lamentations contre le capitalisme rentier, dénoncé comme brutal, grossier et non-soutenable. « Les affaires ne peuvent pas continuer comme avant » semble devenu un sentiment répandu même dans les conseils d’administration des plus puissantes entreprises. (…)

Affronter le capitalisme rentier et transformer les entreprises pour que responsabilité sociale devienne plus qu’un subterfuge marketing nécessiterait rien de moi que de ré-écrire le droit des entreprises. Pour comprendre l’ampleur de la démarche, il est utile de revenir au moment dans l’histoire où l’invention de la société par actions a transformé le capitalisme en arme, et de nous demander : Sommes-nous prêts à corriger cette « erreur » ?

C’est arrivé le 24 septembre 1599. Dans un bâtiment en bois près de Moorgate Fields, pas très loin de là où Shakespeare se débattait dans la fin de l’écriture de Hamlet, un nouveau type d’entreprise était fondé. La propriété de la nouvelle firme, appelé Compagnie des Indes Orientales, était divisée en petits morceaux qui pouvaient être librement achetés ou vendus.

Les actions échangeables ont permis aux entreprises privées de devenir plus grosses et plus puissantes que les Etats. L’hypocrisie ultime du libéralisme a été de mettre en avant les vertus des petits commerçants — bouchers, boulangers, brasseurs – afin de défendre les pires ennemis des marchés libres : les Compagnies des Indes Orientales qui ne reconnaissent aucune communauté, ne respectent aucun sentiment moral, imposent les prix, dévorent les concurrents, corrompent les gouvernements et font de la liberté une plaisanterie.

Ensuite, vers la fin du XIXème siècle, alors que se formaient des premiers grands conglomérats – notamment Edison, General Electric et Bell -, le génie libéré par les actions échangeables franchit une étape supplémentaire. Parce que ni les banques, ni les investisseurs n’avaient assez d’argent pour financer ces méga-firmes, la méga-banque a émergé sous la forme d’un cartel mondial de banques de fonds discrets, chacun avec ses propres actionnaires.

Des dettes sans précédents ont été souscrites pour transférer de la valeur dans le présent, dans l’espoir de profits suffisants pour les rembourses dans le futur. La méga-finance, le méga-capital, les méga-fonds de pension, et les méga-crises financières ont été la conséquence logique. Les effondrements de 1929 et 2008, l’irrésistible ascension des géants du numérique, et tous les autres ingrédients du rejet actuel du capitalisme, étaient devenus inévitables.

Dans ce système, des appels à un capitalisme plus gentil sont de pures lubies – tout particulièrement dans la réalité post-2008, où a été conformé le contrôle absolu de la société par les méga-firmes et les méga-banques. A moins que nous ne soyons disposés à interdire les actions échangeables, cette invention qui remonte à 1599, nous ne produirons aucune différence significative dans la répartition des richesses et du pouvoir. Imaginer ce que transcender le capitalisme pourrait signifier concrètement, cela nécessitera de repenser la propriété des entreprises.

1599, 1929, 2008, 2018, 2019, 2020… Retour sur Terre.

Relisons la conclusion de David Graeber en décembre 2018, à la veille de l’apogée des Gilets Jaunes :

Le sol bouge sous nos pieds, et nous ferions bien de nous demander où nous voulons nous situer : du côté du pâle universalisme du pouvoir financier, ou bien du côté de ceux dont les soins quotidiens rendent la société possible ?

En ce printemps 2020, face au Covid-19, le pouvoir financier « universel » a sauvé le pouvoir financier. Les soignants et autres « invisibles » ont sauvé des vies humaines.

Dans les prochains mois de 2020, le pouvoir financier « universel » va exiger des sacrifices humains – ça s’appelle une dépression économique. Les « invisibles » et autres méprisés vont continuer à rendre possible des vies humaines.

Tant pis pour l’universel.

C’était une bonne idée.

Bonne nuit.

 

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7 commentaires pour Pistes de lecture – L’universel confisqué par le capital

  1. smolski dit :

    Typo dans : Dernier paragraphe de Marché mondiaux ?

    « Une évaluation insuffisante de la valeur des États-nations conduit à une impasse. Nous pouvons [Nous poussons] les marchés au-delà de ce que leur gouvernance peut gérer ; »

    J’ai pas fini de lire l’article mais ce rappel et mise en distinction de plusieurs éléments concordants sur la toxicité du capitalisme est des plus salutaire.

    Merci 🙂

  2. smolski dit :

    Ce soir, sous avons eu une discussion avec mon amie.
    Il se révélait au JT que des commerçants réservaient dans leur magasin la mise à disposition gratuite de masques à leurs clients intra-muros.
    J’ai trouvé que c’était tout à fait en corrélation avec cet article, la distinction de services selon l’origine des personnes, sans tenir compte de la finalité de porter un masque pour tous nous protéger !
    Mon amie n’a d’ailleurs pas pigé, réserver les masques gratuits aux uns et pas aux autres lui semble parfaitement naturelle dans le contexte, alors qu’elle, elle se priverait de nourriture devant un affamé pour la lui offrir, même si c’est pas un chat ! 😀
    Le rapport marchand est vraiment nauséabond, tellement qu’on finit par ne plus « sentir » de distinction entre lui et les personnes qui y sont impliquées, bon gré, mal gré de leur part.

    • C’est un bon exemple. L’imprégnation, l’accoutumance aux « rapports marchands » (pour faire court) va tellement loin. Nous sommes tellement habitués à tout voir en termes d’échanges commerciaux, d’offre, de demande, de marché, de marges à défendre, de marketing, de capital à rémunérer.
      Ce qui a été fait par le régime Macron avec les masques est emblématique : par idéologie, ils ont voulu que ce soit un marché (d’où la trouvaille géniale qu’a été l’expression « masques grand public »), que ce ne soit qu’un marché, que rien ne soit gratuit, que rien ne soit contraint, qu’il n’y ait que offre, demande, calcul économique, marketing, etc — pour que in fine il y ait rémunération d’un capital financier.
      Et des métaphores telles que « capital santé », « capital intellectuel », « capital formation » vont beaucoup plus loin qu’on ne le croit.

  3. smolski dit :

    Un ouvrage de 2009 de l’historienne canadienne Ellen Meiksins Wood, récemment traduit en français et publié aux éditions Lux, L’Origine du capitalisme.

    C’est noté, merci. 🙂

    typo (suite & fin) :
    « Le capitalisme, progrès incontournable de l’Histoire universelle »

    Paragraphe :
    Yanis Varoufakis donnait une date encore plus précise : le 24 septembre 1599. Son article, daté du 27 décembre 2019, était intitulé « Imagining a World Without Capitalism » (« Imaginons un monde sans le capitalisme ») :

    « Affronter le capitalisme rentier et transformer les entreprises pour que responsabilité sociale devienne plus qu’un subterfuge marketing nécessiterait rien de moi que de ré-écrire le droit des entreprises. Pou [Pour] comprendre l’ampleur de la démarche »

    Bonne continuation à toi !

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