La peur du sommeil

Le moment de l’endormissement est parfois le moment le plus agréable de la journée.

Pour moi, ça peut être aussi le moment le plus fascinant de la journée.

Mais c’est aussi parfois un moment de terreur. Un moment de peur. Une peur qui m’amène à lutter contre le sommeil, à refuser de m’endormir de toutes mes forces. Ça m’arrive. C’est probablement absurde et ridicule, mais ça m’arrive.

Cette peur a plusieurs niveaux.

Essayons de les explorer.

Quand je m’endors, j’ai peur de ne pas me réveiller.

C’est la première peur, irrationnelle mais foudroyante. La peur que ce moment soit le dernier. Qu’il n’y ait rien après. La peur de la mort, tout simplement.

Je pense que c’est d’une grande banalité. Dormir, c’est mourir un peu, dit-on parfois. On sait que ce n’est pas vrai, mais on y pense parfois. Je sais que ce n’est pas vrai, mais souvent j’y pense.

J’ai eu la chance, en plus de quarante-cinq années, de ne subir qu’une seule anesthésie générale. Ça s’était très bien passé, mais j’y repense souvent. Je ne me suis jamais endormi en conduisant, mais je dois avouer que ça aurait pu m’arriver, et ça aussi, j’y repense souvent.

Mais ce n’est pas le plus pertinent. Ce n’est que le premier niveau.

Descendons un peu plus.

Quand je m’endors, j’ai peur de perdre le contrôle.

C’est moins aigu, mais c’est aussi vivace. J’ai peur de perdre le contrôle des événements.

À partir du moment où je laisse le sommeil prendre le dessus, je ne contrôle plus mon corps. S’il arrive quelque chose pendant que je dors, je ne pourrai pas réagir. Mon corps ne sera plus, le temps du sommeil, qu’un bloc inerte, passif et sans défense. C’est peut-être pour ça que je dors si difficilement en avion, ou dans n’importe quel autre véhicule en mouvement.

Et puis à partir du moment où je laisse le sommeil prendre le dessus, je ne contrôle plus vraiment mon esprit. Je sais bien que « contrôler mon esprit » est une notion très discutable, mais c’est l’idée, c’est la petite terreur, qui me vient parfois au moment de l’endormissement.

Dès que je suis endormi, je ne contrôle plus ce que je dis. Mon esprit devient comme mon corps : inerte, passif et sans défense. Je deviens hypnotisable, manipulable, influençable. Peut-être que le mot « contrôle » est trop fort ? J’ai peur de ne plus pouvoir juste agir, essayer d’agir, me défendre le cas échéant. J’ai peur d’être vulnérable. C’est peut-être le meilleur mot : vulnérable.

Je ne contrôle plus non plus ce que je pense. Quand je rêve, ce n’est pas tout à fait moi qui est là. Si je parle en rêve, ce n’est pas tout à fait moi qui parle. Je suis surtout un spectateur, même si j’ai peut-être l’impression inverse. Je suis un pantin. Je suis une marionnette. Vulnérable. Sans défense. Sans contrôle.

Mais – et c’est peut-être le plus curieux – je suis persuadé que je devrai assumer plus tard ce que j’aurai dit ou fait en tant que pantin.

Quand je m’endors, j’ai peur de devoir assumer au réveil des choses invraisemblables, survenues hors de mon contrôle. Il m’est arrivé, au réveil, de me précipiter pour noter, non pas quelque idée pour plus tard, mais bien quelque action pour plus tard, quelque chose à rattraper, à compléter, à corriger, à assumer. En général, un des bonheurs de l’endormissement est de nous libérer de nos soucis, quitte à les retrouver au réveil — dormir, c’est fuir ! Mais moi, j’ai parfois peur de me réveiller avec encore plus de soucis. À quoi bon fuir ?

Continuons à descendre.

Quand je m’endors, j’ai peur de perdre toute notion du temps.

Quand je me réveille de moi-même, quand ce n’est ni mon réveil, ni une tierce personne qui me réveille, je devine très rarement l’heure qu’il est. Je peux avoir l’impression d’avoir à peine dormi, de m’être endormi il y a juste quelques instants ; et, surprise, en fait la nuit est finie, le réveil va sonner dans cinq minutes. Et, inversement, je peux avoir l’impression d’avoir rêvé une histoire compliquée qui a duré des heures, des jours et des semaines ; et, surprise, en fait c’est le milieu de la nuit, j’ai juste dormi une ou deux heures.

Quand j’essaie de deviner l’heure qu’il est à mon réveil, je me trompe presque toujours. En journée, je ne me trompe presque jamais.

Pourquoi est-ce que garder la notion du temps est si important pour moi ? Pourquoi toujours savoir l’heure est-il si important pour moi ? Je n’en sais rien. Je ne porte plus de montre depuis l’âge de vingt ans. Mais depuis une vingtaine d’années, j’ai un téléphone qui me donne l’heure – au début, c’était même sa principale utilité.

Le temps, c’est ce qui manque le plus.

Quand je m’endors, j’ai peur de m’endormir trop tôt.

En général, ces dernières années, la fin de la journée est le seul moment où je peux lire tranquillement. Le plus souvent, ces dernières années, je m’endors en lisant (quitte à devoir me réveiller ensuite pour aller me rendormir dans mon lit). Comme les journées sont bien remplies, en général, je n’arrive à lire qu’assez peu, et je m’endors au bout de quelques pages. Trop tôt. Pas assez. Je voudrais lire plus, je voudrais lire tellement plus.

Je devais avoir vingt ans quand j’ai lu cette phrase, que je crois être de Jacques Attali, déjà citée ici :

Contempler sa bibliothèque, c’est rêver qu’on ne saurait mourir avant d’avoir lu tous les livres qui la remplissent.

Quand je m’endors, j’ai peur de n’avoir pas assez fait.

Il n’y a pas que les livres dans l’idée de pas assez. Je m’endors, mais au fond je n’ai pas fait assez de ma journée. Je n’ai pas lu assez, je n’ai pas écrit assez, je n’ai pas été assez attentif à ma fille et à mes semblables, je n’ai pas fait assez, je n’ai pas pensé assez, je n’ai pas avancé sur toutes sortes de choses, je n’ai pas fait assez de toutes les sortes de choses que je m’étais promis de faire. Pas assez, pas assez, pas assez.

Je traîne depuis l’âge de vingt ans environ cette imprécation de Bernard Werber, déjà citée ici :

Qu’avez-vous fait de votre vie ?
Pas assez, sûrement.
Agissez ! Faites quelque chose, de minuscule peut-être, mais bon sang, faites quelque chose de votre vie avant de mourir.
Vous n’êtes pas né pour rien. Découvrez ce pour quoi vous êtes né. Quelle est votre infime mission ?
Vous n’êtes pas né par hasard.
Faites attention.

Quand je m’endors, j’ai peur de la sanction : « Pas assez ! » « Peut mieux faire ! » « Insuffisant ! » « On attendait mieux ! »

J’ai déjà écrit sur ce que j’appelle le syndrome du vendredi soir, et son cousin le syndrome du dimanche soir. Le vendredi soir amène l’impression désagréable de n’avoir pas su tirer parti de la semaine, le constat déprimant de tout ce qui n’a pas été fait, l’obsession de tout ce qui aurait pu être fait et qui ne l’a pas été, la culpabilité de n’avoir pas fait assez, le sentiment de gâchis, même relatif, même partiel, même justifiable, excusable et argumentable. Gâchis quand même. Perte quand même. Le dimanche soir amène souvent une impression analogue. Le temps passé. Le temps perdu. Le temps qu’on ne peut plus rattraper juste parce qu’il est passé.

Et il y a aussi, à des degrés variables, un syndrome de fin de mission, un syndrome de fin de vacances, un syndrome de fin de période. Une fenêtre qui se referme. Un train qui part. Quelque chose qui ne reviendra plus.

Peut-être est-ce juste ce qu’on appelait la FOMO il y a quelques années : « Fear Of Missing Out ». La peur de rater quelque chose. La peur d’avoir raté quelque chose. Ça peut sembler dérisoire, mais c’est quand même une angoisse. Une peur.

Quand je m’endors, j’ai peur d’avoir raté ma journée.

Quand je m’endors, j’ai peur d’avoir gaspillé le peu de temps que la providence m’a offert.

Quand je m’endors, j’ai peur de ne pas me réveiller — et si je ne me réveille pas, ça veut dire que c’était l’heure du bilan, et ce bilan c’est évidemment « Pas assez ! », mais il est trop tard. L’erreur consiste évidemment à conclure, mais c’est une des dynamiques de la peur du sommeil : elle procède de la tentation de conclure, de l’hypothèse que la journée qui se termine était un peu plus qu’une étape, elle était peut-être la dernière étape.

Quand je m’endors, j’ai peur d’avoir raté ma vie.

Pas lu tout ce que j’aurais voulu lire. Pas compris tout ce que j’aurais voulu comprendre. Pas dit tout ce que j’aurais voulu dire. Pas eu le temps, pas pris le temps, pas trouvé le temps. Pas le temps. Pas assez. Pas le temps. Pas assez.

Pas le temps.

En novembre 2019, quelle est la dernière demande de l’androïde à son créateur ?

I want more life, father.

Je n’ai jamais autant voulu plus de temps.

Le temps c’est ce qui manque le plus.

Quand je m’endors, j’ai parfois peur.

J’avais prévenu, c’est probablement absurde et ridicule.

Bonne nuit.

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3 commentaires pour La peur du sommeil

  1. Il manque quelque chose à la phrase « Pourquoi savoir l’heure qu’il est si important pour moi ? »…

  2. smolski dit :

    Le sommeil est un truc qui m’est très familier.
    Routard depuis ado, j’ai appris à m’endormir n’importe où, dans n’importe qu’elle condition, avec toujours un sens en éveil. Lorsque ce sens s’active, j’entre immédiatement dans l’état conscient, analyse ce qui m’a alerté, et, une fois l’identfication faite, rendormissement illico, presque à la suite du rêve précédent.
    Que ce soit dans les villes, la campagne, en chambrée ou dans la forêt, dans tout séjour propre à un endormissement.
    C’est un peu pareil dans le réel, je m’efforce de réaliser au mieux ce que j’entreprends sans m’y attacher particulièrement une fois établi.

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