Tenir (2)

Je pensais que les mauvaises années étaient passées. Les mauvaises années sont de retour. En tout cas, il y aura eu 2020. Comme pour tout le monde, évidemment.

Après deux saisons froides (automne 18 – hiver 19, automne 19 – hiver 20) pleines d’entrain et d’espoir, cette saison froide (automne 20 – hiver 21) c’est la rechute. Comme pour beaucoup de monde, évidemment.

C’est reparti comme en 18, en 17, en 16, en 15, en 14, etc. C’est différent, mais en un sens c’est pareil. C’est différent, mais en un sens c’est pire.

Enfermé à cause du mauvais temps. Enfermé à cause du Covid-19. Enfermé. Borné. Naufragé.

Je suis désolé si vous espérez lire un billet avec une certaine hauteur de vue sur le monde contemporain, le régime Macron, le régime Trump et toutes ces sortes de choses : celui-ci n’en aura aucune, passez votre chemin. C’est un billet à ras de terre, au ras de mon bout de terre à moi, au milieu de la saison froide et triste, au milieu d’une crise mondiale.

Je ne peux pas dire que je n’ai rien vu venir : j’ai vu venir l’essentiel. J’ai cessé d’espérer pouvoir sortir de chez moi dès le début du mois de septembre. Je redoutais les premières attaques de la dépression saisonnière début octobre, je m’y étais préparé, et elles ont été féroces. Il y a eu quelques répits, de plus en plus espacés, et puis plus de répit du tout.

Il ne faut pas se plaindre. Le télétravail c’est la meilleure manière de limiter les risques. Et puis j’ai du travail. Je suis payé à la fin du mois. J’ai de la chance. J’ai beaucoup de chance. Il ne faut pas se plaindre. Je ne suis pas seul. Je suis entouré. Je suis encadré. La maison est confortable. La maison est chauffée. La cage est dorée. Il ne faut pas se plaindre. J’ai déjà écrit des pages et des pages là-dessus, quand je voulais croire que ça n’avait duré que 55 jours.

Il ne faut pas se plaindre, mais il ne passe plus guère de journée sans que je regarde le mur en face de moi, derrière mon écran, dans cette petite pièce mal éclairée et que j’ai refusé de trop aménager, avec dépit, lassitude, désespoir. Avec juste envie de pleurer. Avec envie de pleurer toutes les larmes de mon corps. Pour rien, probablement, évidemment. Tout ça c’est dans ma tête. Alors je me replonge dans un écran. Faute de mieux.

Et les vagues se succèdent.

Et il y a cette impression de me vider. Me vider de mon sang, me vider de mon énergie, me vider de ma substance. Vidé, comme un poulet. Vidé, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Aspire, broyé, liquidé.

Et il y a ce verbe, qui revient, jour après jour, cet impératif : Tenir !

Il faut tenir.

Je dois tenir. Comme en 18, en 17, en 16, en 15, en 14, etc.

Tenir, je n’ai plus que cette idée en tête.

Je sais pourquoi je dois tenir. Je sais pour qui je dois tenir.

Jour après jour.

Vague après vague.

Il faut tout faire pour ne pas sombrer.

Il faut tout essayer pour tenir.

Il ne sera pas dit que je n’ai pas tout essayé, ou presque.

Alors j’ai essayé ce qui m’est tombé sous la main.

Quelques exemples.

J’ai essayé pendant quelques semaines la « méditation en pleine conscience » assistée par ordinateur, un ou deux quarts d’heure tous les jours, apprendre à me concentrer sur ma respiration en gardant les yeux fermés, apprendre à me raccrocher au souffle dès que je suis emporté par des pensées.

Je me suis accroché à mon vélo d’intérieur, et j’ai abusé des douches brûlantes.

Je me suis énivré de musiques électroniques italiennes des années 1980 type « disco ». C’est arrivé par hasard, la bonne surprise d’un mix incroyable proposé un lundi matin de Novembre par YouTube. Ça vaut ce que ça vaut, sûrement assez peu pour les puristes, tout le monde ne peut pas être Georgio Moroder (et Moroder n’a pas fait que des chefs-d’œuvre), mais ça m’aura aidé à tenir. Ça m’aide encore à tenir. Le mix s’intitulait « TYM2 Mixato », l’artiste s’appelait « Italo Fantastico », ça a disparu de YouTube du jour au lendemain, j’ai encore le lien, mais il ne marche plus, le compte a été fermé sans explication. Je me bénis d’avoir eu le réflexe d’en avoir fait une copie le 11 novembre dans un bon vieux fichier MP3, 1:02:51, 118 MB, je ne sais pas combien de fois j’en ai écouté tout ou partie, ça n’a aucune importance, le but c’est juste de tenir.

Je me suis accroché au cycle de « La Culture » de Iain M. Banks, merci à Agnès et à Hélène.

J’ai redécouvert la voix de cristal d’Annie Lennox au détour de l’avant-dernier épisode de la quatrième saison de The Crown sur Netflix.

Love is a stranger
In an open car
To tempt you in
And drive you far away
And I want you
And I want you
And I want you so
It’s an obsession

Je m’accroche.

Vague après vague.

Tuile après tuile.

La plus grosse tuile est arrivée très exactement une semaine avant Noël 2020. Ça avait pourtant bien commencé, 2020. Et puis ça a été ce que ça a été. Et ça s’est terminé par une tuile de type incurable. On l’a gérée, on la gère, on la gèrera. On ne m’a pas encore dit que c’est de ma faute, mais ça viendra forcément tout ou tard à l’ordre du jour. C’est la vie. Le pire n’est jamais décevant. La grosse tuile. Le retour d’une sorte de malédiction. Le destin qui s’acharne sur une personne courageuse qui l’avait défié. On l’a aidée, on l’aide, on l’aidera. C’est la vie.

T’es du parti des perdants
Consciemment, viscéralement
Et tu regardes en bas
Mais tu tomberas pas
Tant qu’on aura besoin de toi

Bref, j’ai terminé l’année 2020 en redécouvrant l’usage d’une béquille chimique. Comme tant d’autres. Je ne sais pas combien de temps je vais devoir m’appuyer dessus pour tenir. J’ai essayé, j’aurais pas dû. Je réessaierai. C’est fou tous les trucs que j’aurais pas dû faire, et tous les trucs que j’aurais dû faire, pendant qu’il était encore temps.

J’ai commencé à écrire ce point de situation mi-décembre 2020 et je le finalise alors qu’on est déjà mi-janvier 2021. On est dans le dur. On est dans le dur du dur. Il faut tenir, tenir, tenir.

Il y a quelques années, j’avais découvert que « Blue Monday », ce n’est plus seulement l’un des plus grands chefs-d’œuvre de musique électronique des années 1980s. C’est aussi un concept pseudo-scientifique inventé par un publicitaire anglais, pour vendre des voyages au soleil : le jour le plus déprimant de l’année, pour un habitant ordinaire d’une ville en Europe du Nord, c’est le troisième lundi de Janvier.

And I still find it so hard
To say what I need to say
But I’m quite sure that you’ll tell me
Just how I should feel today

Pourquoi le troisième lundi de janvier ? C’est scientifique ! Le jour le plus déprimant de l’année, ça ne peut être qu’en hiver. C’est en janvier parce que c’est le mois le plus dur. C’est plutôt entre la fin et le milieu du mois parce qu’on n’a pas encore été payé et qu’on a tout dépensé pendant les fêtes. C’est un lundi, parce que ça ne peut être qu’un lundi. Vous voyez le concept. C’est scientifiquement bidon, mais il y a un fond de vérité.

Cette année, le Blue Monday sera le lundi 18 janvier 2021.

Je dirai même plus : le lundi 18 janvier 2021 sera mathématiquement le Bluest Monday. Le jour le plus déprimant de notre époque. Le jour le plus triste. C’est scientifiquement bidon, mais il y a un fond de vérité.

Ou juste l’espoir qu’à un moment on touche le fond, et ensuite on ne peut que remonter.

De même que beaucoup espèrent que la République américaine a touché le fond le mercredi 6 janvier 2010, et que dorénavant elle ne peut que remonter. En l’état, je n’en crois pas un mot, évidemment.

De même que beaucoup espèrent que la nouvelle vague (New Wave ?) de Covid-19 sera la dernière, ou au moins la dernière grande, ou quelque chose comme çà, bref que ça ne peut que s’améliorer. En l’état, je n’en crois pas un mot, évidemment.

En Europe, un peu partout, les hôpitaux sont saturés.

Les idiots qui refusent de « croire » à l’épidémie tant qu’il n’y a pas des tas de cadavres entassés dans les rues vont peut-être bientôt les avoir.

Aux États-Unis, le Covid-19 fait chaque jour plus de morts que le 11-Septembre.

Le régime Macron continue à traiter l’épidémie par la répression policière, la culpabilisation des citoyens et l’engraissement des porcs style McKinsey. Madame la Ministre du Travail est formelle : on ne se contamine pas au travail. Monsieur le Ministre de l’Education Nationale est formel : on ne se contamine pas à l’école. Les connards qui nous gouvernent avaient liquidé les stocks de masques et massacré les hôpitaux pour faire des économies. Ils ont laissé le virus arriver sans réagir, ils ont même envoyé des soldats mis à la disposition du groupe LVMH le chercher à Wuhan. Ils ont foiré le confinement, le déconfinement, les tests, le traçage, la prévention, le reconfinement, ils ont tout foiré et ils sont en train de foirer la campagne de vaccination. Trop intelligents, trop subtils, trop techniques – et surtout, trop armés et trop féroces. Tout va bien. Tout va très bien. On est dans le dur.

Il ne faut pas sombrer.

Il ne faut pas se laisser submerger.

C’est très facile d’oublier qu’on est un privilégié. Face au Covid-19 comme face au reste. Mes petites misères, c’est que dalle par-rapport aux malheurs et aux souffrances qui s’abattent en ce moment même sur des millions de braves gens. Un jour peut-être j’aurai honte de cette page impudique et narcissique. Ou pas. Peut-être qu’en un sens, à ma manière, je prends juste ma part.

Il faut se rappeler comment Verdun arrive à tenir. Chacun tient son petit bout de tranchée. C’est tout. C’est peut-être aussi simple que ça.

Je n’en sais rien.

Il ne faut pas sombrer.

Je ne pense Covid qui nous sépare.

Bonne année 2021.

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3 commentaires pour Tenir (2)

  1. Bon courage pour cet épisode douloureux. Tu écris toujours aussi bien. Je pense que tu traverses des choses difficiles, encore j’ai envie de dire. Ça me fait mal pour toi… Je suis là si tu veux en parler, je suis là si tu ne veux pas en parler aussi, je suis joignable à tout moment tu le sais (ou pas) mais je te le répète…. Belle chanson d’Annie et de Dave…. Prends soin de toi, vraiment je t’en prie prends soin de toi…. je t’embrasse fort

  2. El samovar dit :

    Hey, coucou, c’est ça ton mix? https://www.youtube.com/watch?v=ryh0lrlKiYg
    Bisous!

  3. Je m’inquiétais de ce long silence… Tenez bon camarade !
    Il n’y a pas de honte à avoir… Lors d’un formation à la prévention des risques psycho-sociaux en entreprise (le capitalisme donne des noms savants à tout et fait du profit avec tout !) – pas inintéressante ! – le formateur avait conclu en nous disant que si nous ne devions en retenir qu’une seule chose c’est que « celui qui se noie dans un verre d’eau se noie vraiment ».
    C’est effectivement essentiel de ne pas minimiser la souffrance et la peine, celle des autres comme la sienne. Peu importent leurs causes, elles sont réelles et pour les combattre, il ne faut ni les nier ni les minimiser… Tenez bon camarade !

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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