Tant mieux pour eux ?

L’autre jour, faute de pouvoir flâner dans Paris, je suis allé me promener dans un thread de billets de Cincinnatus sur le thème de Paris. C’est souvent instructif, toujours bien écrit. Au détour d’un billet, intitulé « Paris, entre misère et indécence », je suis tombé sur quelques phrases qui m’ont frappé. Sur quatre mots en fait.

Cet enchérissement conforte l’entre-soi des riches. Que l’on m’entende bien : le problème ne réside pas dans le fait que certains individus possèdent beaucoup d’argent et de biens — cela, je m’en contrefiche : tant mieux pour eux ! — mais dans les réflexes souvent induits par une richesse hors-norme : l’ostentation arrogante d’un luxe indu, l’élévation de l’argent comme valeur cardinale et la rapacité crapuleuse.

J’ai lu ces phrases sans m’y arrêter, et puis j’y suis revenu. Les quatre mots qui m’ont frappé sont : « Tant mieux pour eux ». Eux, les ultra-riches. Ce n’était pas le sujet de ce billet-là ; ça va être le sujet de celui-ci.

Je pense que cette exclamation, cette remarque en passant, est malheureusement erronée. Je pense qu’on est là sur une erreur aussi courante que majeure. Je pense qu’on néglige à tort le danger de l’accumulation de « beaucoup d’argent et de biens » par « certains individus ». « Tant mieux pour eux » ? C’est un peu court…

Il y a encore une quinzaine d’années, j’aurais probablement exprimé la même distance que Cincinnatus : l’accumulation extravagante de richesses ne pose pas de vrai problème parce qu’elle est, précisément, extravagante. Elle induit certes un luxe imbécile, une morale douteuse et toutes sortes de nuisances, mais rien de bien grave. Il y a des choses bien plus graves que les délires des nouveaux Empereurs Smith. Il y a des hyper-riches, et alors ? Pourquoi pas ? Où est le problème ?

J’ai changé d’avis. Je pense maintenant que c’est une erreur. Je pense que l’accumulation et la concentration de richesses, sans limites et sans entraves, est un problème de fond – et, in fine, une menace pour la survie de l’espèce humaine.

Un peu comme eux ?

« Tant mieux pour eux » ? Il y a quelques semaines, c’était mon frère, au téléphone pendant que je me promenais dans ma banlieue, qui me déclinait cet argument, à sa manière : C’est pas grave les hyper-riches, c’est pas un problème, m’expliquait-il. Il ne faut pas envier ou critiquer les hyper-riches, tant mieux pour eux s’ils sont si riches. La propriété privée, c’est sacré. Le droit de s’enrichir, c’est un droit. Et puis après tout, on est un peu comme eux nous aussi, on est un peu des privilégiés, nous aussi. C’est exact, soit dit en passant, mon frère et moi sommes des privilégiés – et il est très facile d’oublier qu’on est des privilégiés.

Mon frère tient à sa voiture, à son confort, à ses machins, à toutes sortes de choses petites, grandes ou moyennes. Il tient à son logement. Il est endetté pour des années, mais il se pense propriétaire. Il se croit obligé de raisonner comme un propriétaire. Et il ne fait pas de différence structurelle entre petit propriétaire et gros propriétaire. Je pense qu’une partie de l’erreur est là. Je la comprends d’autant mieux que je l’ai longtemps faite.

« On est un peu comme eux » ? Non, ai-je essayé de lui expliquer. Il y a une différence structurelle, pas juste une différence d’échelle, entre celui qui est propriétaire d’un seul bien immobilier, son logement ; et celui qui, directement ou indirectement, possède des dizaines de biens immobiliers. Ou des centaines. Ou des milliers. L’un connait son bien, il en a besoin, il y vit. L’autre ne connait presque rien de ses biens, il n’en a pas besoin, il ne sait pas où ils sont, parfois même il ne sait même plus qu’ils existent.

Une vraie promenade dans Paris, ou dans New York, serait pertinente à ce stade. Se promener dans les rues des beaux-quartiers de Paris, comme se promener dans Downtown ou Midtown Manhattan, c’est un peu se promener dans l’histoire du capitalisme et de la concentration des richesses, de la rue d’Argout à la place Pereire par exemple, ou de Vanderbilt Avenue au Rockefeller Center. Ça aide à visualiser ce que concentration de richesses veut dire, qu’on apprécie ou non l’architecture, l’urbanisme et l’esthétique.

Il existe une différence structurelle entre celui qui possède son petit appartement en petite couronne parisienne ; et celui qui possède des quartiers de Paris ou des tours à Manhattan.

Il existe une différence structurelle entre le petit privilégié qui possède un peu d’épargne « de précaution », équivalent à quelques mois de besoins et de revenus, voire à quelques années ; et le gros privilégié qui possède des richesses équivalentes en valeur à des décennies de revenus. Ou des siècles. Ou des millénaires. De revenus. De besoins. Réels.

Too big to view

À partir d’un certain seuil, le raisonnement en valeur absolue (unité monétaire) n’a littéralement plus court. On a quitté la terre. On nage dans des abstractions, des fictions, des ivresses.

On est ainsi amené à raisonner de manière logarithmique, en comptant juste le nombre de zéros. Le problème est qu’on oublie ainsi très vite l’énormité des choses. De la même manière que le Covid-19 a démontré que, même des énarques ne comprennent pas vraiment ce qu’exponentielle veut dire, on se perd vite avec les logarithmes. Un zéro de plus ou un zéro de moins, ça va vite… On n’arrive plus à visualiser. Trois zéros, en base décimale, ça veut dire mille. Un milliard d’euros de Bernard Arnault, c’est juste neuf zéros, mais ça veut dire un million de mille, ça veut dire environ huit cent mille mois de mille deux cents euros, ça veut donc dire huit cent mille mois de SMIC net, ça veut dire deux mille vies de SMIC net.

On peut être aussi amené à raisonner en classement relatif. C’est d’ailleurs le seul moteur qui reste à ces gens qui ont tout et bien plus que tout, et qui eux-mêmes ne savent plus comment donner un sens à tout ça. Il leur reste la rivalité mimétique : comment dépasser leurs semblables aux classements annuels de l’indécence ? Qui aura le plus gros yacht, le plus gros jet privé, la plus haute tour et le plus beau mausolée ? L’invariance d’échelle de la jalousie et de la mesquinerie…

Je pense qu’il faudrait surtout raisonner en valeur relative, ou plus précisément en valeur systémique. En proportion de la richesse nationale, ou régionale, ou globale. En proportion du PIB. En proportion du système. En proportion du Système Humain, ou, à défaut, en proportion des systèmes nationaux.

La fortune de Bernard Arnault est évaluée ces jours-ci à 180 milliards de dollars. Le PIB de la France pour 2019 était de l’ordre de 2700 milliards de dollars, gardons cette valeur comme ordre de grandeur. Arrondissons. La fortune de Bernard Arnault représente 7% du PIB de la France. Les ratios comme ça, avec le PIB en dénominateur, ça ne veut rien dire ? C’est pas moi qui les ai inventés en 1982, et qui les ai mis dans les traités européens depuis Maastricht en 1991 – et, comme disait Jean-Claude, il ne peut y avoir grand-chose contre les traités européens ! Et c’est le Financial Times lui-même qui a fait l’exercice de comparer la fortune agrégée des milliardaires de grands pays avant et après la pandémie du Covid-19, en la rapportant au PIB des pays d’origine de ces braves gens.

Pour la France, ça suggère que la fortune de « ses » milliardaires représente désormais près de 20% de « son » PIB.

A-t-on déjà vu, dans l’Histoire longue, pareille concentration ? Tant mieux pour eux, vraiment ? On est un peu comme eux ? Allons donc !

Je pense aussi qu’il faudrait aller au-delà du raisonnement économique, des mesures économiques, avec des symboles monétaires, type PIB. Je pense qu’il faudrait trouver d’autres indicateurs. Pour raisonner au niveau du Système Humain ou de ses écosystèmes. Les entrées et les sorties – les intrants et les extrants, comme on disait jadis en belge –, les ressources et les déchets…

La terre ? On a appris il y a quelques jours que le premier propriétaire de terres agricoles aux États-Unis, c’est Bill Gates, qui posséderait 100.000 hectares. C’est moins de 1% des surfaces cultivables des États-Unis, évaluées à 371 millions d’hectares ; et c’est rien du tout par-rapport au reste de son pactole. Mais, sachant qu’une exploitation agricole utilise en moyenne entre 50 et 100 hectares, cela veut dire entre mille et deux milles exploitations agricoles. A-t-on déjà vu, dans l’Histoire longue, pareille concentration ?

Le cheptel humain ? Les trois premiers employeurs privés aux États-Unis — Walmart, McDonald’s et Amazon — emploient 5 millions de personnes. Pour une population active évaluée à 160 millions, ça fait 3%. Trois travailleurs sur cent dépendent d’un de ces trois monstres. Dans le cas d’Amazon, il faudrait regarder les chiffres au niveau mondial, et intégrer les millions de travailleurs hyper-précaires indirectement employés par Amazon. Pour avoir une idée du nombre de gens ainsi subordonnés, directement ou indirectement, à Jeff Bezos (qui, depuis son divorce, ne détient plus que 11% des actions, le pauvre homme). A-t-on déjà vu, dans l’Histoire longue, pareille concentration ?

Le CO2 ? On comprend mieux les enjeux écologiques quand, derrière l’anthropocène, on débusque le capitalocène. On comprend mieux les enjeux écologiques quand on réalise que plus de 50% des émissions viennent du mode de vie des 1% les plus riches, et des modes de production et des choix énergétiques qu’ils imposent pour alimenter la pompe à profit. Chiffres à affiner, ici aussi, voire à individualiser : combien pour les 0,1%, leurs yachts et leurs jets ? Comment quantifier l’empreinte carbone de Bernard Arnault ? En berluti ?

Les satellites ? C’est le chiffre qui me fascine le plus ces derniers mois : Un quart des satellites artificiels en orbite autour de cette planète sont la propriété privée d’un seul homme, Elon Musk. Un quart des objets en orbite au-dessus de nos têtes sont sous le contrôle d’un individu qui a largement démontré ces dernières années sa capacité à raconter n’importe quoi à des fins purement spéculatives ou délirantes. A-t-on déjà vu… le premier satellite artificiel n’a été lancé qu’il y a 64 ans !

Bref, il faudrait trouver les bonnes métriques, il faudrait surtout beaucoup plus d’imagination que je n’en ai, et ça dépasse le cadre de cette petite promenade. Des écrivains de science-fiction ont imaginé jusqu’où pourrait aller la concentration de richesses (au hasard, Brian Aldiss, merci Agnès). Il m’est arrivé d’essayer, mais ça n’est pas réjouissant.

Poursuivons la promenade.

Nous ne sommes pas dans le même camp

Pour des enfants des années 1970s, comme Cincinnatus, comme mon frère, comme moi, craindre les concentrations de richesses, c’est contre-intuitif, parce que nous avons grandi à l’âge du néolibéralisme triomphant. Le ruissellement. Ce qui est bon pour les riches est bon pour tout le monde. The sky is the limit. Greed is good. Et toutes ces conneries. Nous y avons plus ou moins cru – moi beaucoup, à une époque –, mais surtout nous avons baigné dans un univers où c’était naturel. Il n’y avait même plus d’alternative ! Les riches écrasent tout ? Tant mieux pour eux ! Quelques zéros de plus ou de moins, quelle importance ? Tant mieux pour eux !

Nous avons subi des décennies de propagande qui nous ont expliqué que l’ultra-richesse c’est pas grave. Ça n’a aucun rapport avec l’ultra-pauvreté, l’épuisement des ressources naturelles, la crise climatique, et notre épuisement à nous. C’est cool, l’ultra-richesse, c’est naturel, c’est même nécessaire, c’est ce qui fait avancer le monde, ils ont mérité leur richesse, ce sont tous des génies et des philanthropes, de Bill Gates à Bruce Wayne, et de Tony Stark à Elon Musk. Tant mieux pour eux !

Nous avons subi des décennies de propagande nous assénant que nous sommes « dans le même camp » que les ultra-riches, comme dirait le préfet Didier Lallement : nous n’aimons pas payer des impôts, nous travaillons dur, c’est nous qui payons pour les assistés, nous n’attendons rien de l’État, nous subissons l’oppression fiscale et les vampires assoiffés de sang du Trésor Public, si on pouvait frauder on le ferait, si on était l’un de ces ultra-riches, on ferait comme eux, et eux feraient comme nous, qu’est-ce que ça change quelques zéros à la fin des montants, on est comme eux et ils sont comme nous. Tant mieux pour eux !

On se réveille lentement, et on se réveille peut-être trop tard, mais il était temps de se réveiller.

La concentration de richesses est un péril. Nous le découvrons, mais d’autres l’ont découvert bien avant nous. Nous ne sommes pas dans le même camp. Nous subissons les conséquences concrètes de leurs excès.

Je ne vais pas reprendre ici toutes les conséquences concrètes et épouvantables pour les sociétés contemporaines des méfaits des oligarchies, du pouvoir de l’argent, et des concentrations de richesses – il faudrait peut-être que j’essaie de faire un thread de billets, pour un éventuel flâneur. Mais je voudrais affirmer que le monde pourrait être différent et a été différent. Qu’il est possible d’aller contre les concentrations de richesses. Que ça a déjà a été fait.

Faute de pouvoir flâner dans Paris, j’ai flâné dans le peu que je sais de l’Histoire moderne.

Vers la fin du XIXème siècle, les États-Unis ont montré la voie au reste du monde sur la nécessité et la possibilité de limiter les concentrations de pouvoir et de richesses. De 1890 à 1975 environ. 1890 : Le « Sherman Act », du nom de son principal auteur, le sénateur John Sherman (1823 – 1900), première tentative du pouvoir politique fédéral étasunien de contenir les pouvoirs économiques, et en particulier de réprimer les monopoles. 1975 : dans la foulée de la chute de Nixon, une nouvelle génération de députés démocrates décide que combattre les pouvoirs économiques c’est ringard, que la théorie du ruissellement c’est cool, que si les riches débordent de pouvoirs, eh bien tant mieux pour eux.

D’où je sais ça ? Où est-ce que j’avais appris ça ?

Les fondements intellectuels du New Deal

Je suis allé flâner dans mes archives. Et j’ai retrouvé ce que je cherchais. Un article de The Atlantic, aimablement signalé à mon attention il y a quelques années par la femme du parrain de ma fille. Un article extrêmement instructif, avec cette citation à retenir :

We can have democracy in this country, or we can have great wealth concentrated in the hands of a few. But we can’t have both.

Nous pouvons avoir la démocratie dans ce pays, ou nous pouvons avoir une grande concentration de richesses entre les mains de quelques-uns. Mais nous ne pouvons pas avoir les deux.

Cette citation est de Louis Brandeis (1856 – 1941), juge à la Cour Suprême des États-Unis de 1916 à 1939.

Je ne suis pas historien, hélas. Ceci n’est qu’un blog. Mais si ce blog permet d’attirer l’attention de quelques esprits bienveillants sur cet aspect de l’histoire des États-Unis, et sur ce qu’on peut en tirer pour l’époque contemporaine, il n’aura pas été complètement vain. Entrons donc un instant dans The Atlantic – je ne traduis que quelques paragraphes faute de temps, et la traduction n’engage que moi.

While not a household name today, Wright Patman was a legend in his time. His congressional career spanned 46 years, from 1929 to 1976. In that near-half-century of service, Patman would wage constant war against monopoly power. As a young man, at the height of the Depression, he challenged Herbert Hoover’s refusal to grant impoverished veterans’ accelerated war pensions. He successfully drove the immensely wealthy Treasury Secretary Andrew Mellon from office over the issue. Patman’s legislation to help veterans recoup their bonuses, the Bonus Bill — and the fight with Mellon over it — prompted a massive protest by World War I veterans in Washington, D.C., known as « the Bonus Army, » which helped shape the politics of the Depression.

In 1936, he authored the Robinson-Patman Act, a pricing and antitrust law that prohibited price discrimination and manipulation, and that finally constrained the A&P chain store — the Walmart of its day — from gobbling up the retail industry. He would go on to write the Bank Secrecy Act, which stops money-laundering; defend Glass-Steagall, which separates banks from securities dealers; write the Employment Act of 1946, which created the Council of Economic Advisors; and initiate the first investigation into the Nixon administration over Watergate. (…)

Patman was also the beneficiary of the acumen of one of the most influential American lawyers of the 20th century, Supreme Court Justice Louis Brandeis. In the 1930s, when Patman first arrived in Washington, he and Brandeis became friends. While on the Court, Brandeis even secretly wrote legislation about chain stores for Patman. Chain stores, like most attempts at monopoly, could concentrate wealth and power, block equality of opportunity, destroy smaller cities and towns, and turn « independent tradesmen into clerks. » In 1933, Brandeis wrote that Americans should use their democracy to keep that power in check. Patman was the workers’ and farmers’ legislative hero; Brandeis, their judicial champion.

Brandeis did for many New Dealers what he did for Patman, drafting legislation and essentially formalizing the populist social sentiment of the late 19th century into a rigorous set of legally actionable ideas. This philosophy then guided the 20th-century Democratic Party. Brandeis’s basic contention, built up over a lifetime of lawyering from the Gilded Age onward, was that big business and democracy were rivals. « We may have democracy, or we may have wealth concentrated in the hands of a few, » he said, « but we can’t have both. » Economics, identity, and politics could not be divorced, because financial power — bankers and monopolists — threatened local communities and self-government.

This use of legal tools to constrain big business and protect democracy is known as anti-monopoly or pro-competition policy. This tension stretched back to colonial times and the nation’s founding. The British East India Company was a chartered corporation organized to monopolize the tea business for its corporate owners and the Crown — which spurred the Boston Tea Party. Alexander Hamilton’s financial architecture concentrated power and wealth — which prompted the founding of the Democratic Party along more Jeffersonian lines, promoting private small-land ownership. J.P. Morgan’s and John D. Rockefeller’s encroaching industrial monopolies were part of the Gilded Age elite that extorted farmers with sky-high interest rates, crushed workers seeking decent working conditions and good pay, and threatened small-business independence — which sparked a populist uprising of farmers, and, in parallel, sparked protest from miners and workers confronting newfound industrial behemoths. (…)

Underpinning the political transformation of the New Deal was an intellectual revolution, a new understanding of property rights. In a 1932 campaign speech known as the Commonwealth Club Address, FDR defined private property as the savings of a family, a Jeffersonian yeoman-farmer notion updated for the 20th century. By contrast, the corporation was not property. Concentrated private economic power was « a public trust, » with public obligations, and the continued « enjoyment of that power by any individual or group must depend upon the fulfillment of that trust. » The titans of the day were not businessmen but « princes of property, » and they had to accept responsibility for their power or be restrained by democratic forces. The corporation had to be fit into the constitutional order.

Remember, it was the great bankers and managers of the « money trusts, » such as J.P. Morgan, who sat astride wide swaths of corporate America through their investment and lending power, membership on boards of directors, and influence over industrial titans. Among other things, they maintained a sufficient concentration of power to keep prices up, workers disorganized, and politics firmly within their grasp.

New Deal fears of bigness and private concentrations of power were given further ideological ammunition later in the 1930s by fascists abroad. As Roosevelt put it to Congress when announcing a far-reaching assault on monopolies in 1938: « The liberty of a democracy is not safe if the people tolerate the growth of private power to a point where it becomes stronger than their democratic state itself. That, in its essence, is fascism. » In 1947, Patman even commissioned experts to publish a book titled Fascism in Action, noting that fascism as a political system was the combination of extreme nationalism and monopoly power, a « dictatorship of big business. »

Même s’il n’est pas très connu aujourd’hui, Wright Patman était une légende à son époque. Sa carrière parlementaire a duré 46 ans, de 1929 à 1976. Pendant presque un demi-siècle, Patman a mené une guerre déterminée contre le pouvoir des monopoles. Alors qu’il n’était encore qu’un jeune homme, au pire de la Grande Dépression, il a combattu le refus du président Herbert Hoover d’accorder aux anciens combattants paupérisés des avances sur leurs pensions. Il a réussi, avec succès, sur ce sujet, à pousser à la démission le ministre des Finances de l’époque, le multimilliardaire Andrew Mellon. La loi portée par Patman pour aider les anciens combattants à récupérer leurs primes, le « Bonus Bill » — et son combat contre Mellon sur ce sujet – ont amené à une manifestation massive d’anciens combattants de la Première Guerre Mondiale à Washington, connue sur le nom de « Bonus Army », qui a aidé à forger les politiques face à la Grande Dépression.

En 1936, il est à l’origine du « Robinson-Patman Act », une loi sur la fixation des prix et la répression des conglomérats qui a interdit la manipulation et la discrimination des prix, et qui a permis d’empêcher la chaîne de magasins A&P – le Walmart ou le Amazon de l’époque – d’engloutir le commerce de détail. Il a continué en rédigeant le « Bank Secrecy Act », qui a bloqué le blanchiment d’argent ; il a défendu le « Glass Steagall Act », qui a coupé les banques de dépôt des activités spéculatives ; il a rédigé le « Employment Act » de 1946, qui a créé le conseil économique nationale ; et et il a lancé l’enquête contre le gouvernement Nixon au sujet du Watergate. (…)

Patman a aussi été bénéficié de la sagesse d’un des juristes les plus influents du XXème siècle, Louis Brandeis, juge à la Cour Suprême à partir de 1916. Dans les années 1930s, lorsque Patman est arrivé à Washington, il s’est lié d’amitié avec Brandeis. Alors qu’il siégeait à la Cour Suprême, Brandeis a même rédigé des propositions de lois sur les chaînes de magasins avec Patman. Les chaînes de magasin, comme la plupart des tentatives de monopoles, concentrent la richesse et le pouvoir, empêchent l’égalité des chances, détruisent les petites villes, et transforment des commerçants indépendants en petits employés. En 1933, Brandeis a écrit que les Américains devaient utiliser leur démocratie pour garder ce pouvoir sous contrôle. Patman était le héros législatif des travailleurs et des fermiers ; Brandeis leur champion judiciaire.

Brandeis a fait pour beaucoup d’artisans du New Deal ce qu’il fait pour Patman, les aidant à rédiger des propositions de loi et à formaliser les sentiments populistes et sociaux de la fin du XIXème siècle pour en fait un ensemble rigoureux d’idées pouvant être mises en œuvre juridiquement. Cette philosophie a ensuite guidé le Parti Démocrate pendant une grande partie du XXème siècle. Le point fondamental pour Brandeis, nourri par toute une vie dans le monde du droit à partir du Gilded Age (NdT : les années 1870s-1890s, forte croissance économique, très forte concentration des richesses, dictature des milliardaires), est que le « big business » et la démocratie étaient rivaux. « Nous pouvons avoir la démocratie dans ce pays, ou nous pouvons avoir une grande concentration de richesses entre les mains de quelques-uns, » disait-il, « mais nous ne pouvons pas avoir les deux. » On ne peut pas séparer les questions économiques, locales et politiques, parce que le pouvoir financier – les banquiers et les monopolistes – menacent les communautés locales et leur autonomie politique.

Utiliser des moyens légaux pour contraindre le « big business » et protéger la démocratie, cela s’appelle des politiques anti-monopolistes et pro-concurrentielles. Cette tension remonte à l’époque coloniale, et à la fondation de la nation américaine. La compagnie britannique des Indes Orientales était une grosse entreprise organisée pour exploiter le monopole du thé pour le compte de ses propriétaires et de la Couronne – ce qui fut l’objet de la révolte du Tea Party à Boston. L’architecture financière mise en place aux débuts de la République par Alexander Hamilton a amené une concentration de pouvoir et de richesse – ce qui a été à l’origine de la fondation du Parti Démocrate selon des principes hérités de Thomas Jefferson, pour promouvoir la petite propriété terrienne. Les monopoles industriels construits par J.P. Morgan et John D. Rockefeller étaient au cœur de l’élite du Gilded Age qui avait asservi les fermiers avec des taux d’intérêts faramineux, écrasés les ouvriers réclamant des conditions de travail et des salaires décentes, et menacé l’indépendance des petites industries et petits commerces – ce qui a lancé une révolte populiste des fermiers, et, en parallèle, des manifestations des mineurs et des ouvriers confrontés à ces nouveaux monstres industriels. (…)

Parmi les fondations de la transformation politique du New Deal il y a une révolution intellectuelle, une nouvelle compréhension du droit de la propriété. En 1932, dans un discours de campagne connu sous le nom de « Commonwealth Club Address », Franklin Delano Roosevelt a défini la propriété privée comme couvrant les économiques d’une famille, une notion de fermier-propriétaire jeffersonien mise à jour pour le XXème siècle. Par contraste, une grosse entreprise n’était pas une propriété. Une concentration de pouvoir économique privée devenait un bien d’intérêt public (NdT : « public trust »), avec des obligations d’ordre public, étant entendu que, « pour jouir de ce pouvoir, un individu ou un groupe doit satisfaire à ces obligations d’ordre public ». Les géants de l’époque n’étaient donc pas des « hommes d’affaire », mais des « princes propriétaires », et ils devaient accepter les responsabilités découlant de leur pouvoir, ou y être contraints par des forces démocratiques. La grosse entreprise (NdT : « The corporation ») devait être soumise à l’ordre constitutionnel.

N’oublions pas que, c’étaient les gros banquiers et gestionnaires des « fonds d’investissement », tels que J.P. Morgan, qui avaient mis en coupe réglée des pans entiers de l’économie américaine à travers le pouvoir de leurs capitaux et de leurs prêts, leurs représentants dans les conseils d’administration, et leur influence sur les conglomérats industriels. Entre autres, la concentration de pouvoir de ces gens était suffisante pour leur permettre de maintenir des prix élevés, de garder les travailleurs désorganisés, et de contrôler les débats politiques.

Le New Deal redoutait les grosses concentrations de pouvoir privées, et la montée des fascismes dans d’autres pays plus tard dans les années 1930s a nourri cette peur et fourni des arguments idéologiques supplémentaires. Roosevelt l’a ainsi formulé en présentant une offensive généralisée contre les monopoles au Congrès en 1938 : « La liberté d’une démocratie n’est pas assurée tant que le peuple tolère un pouvoir privé croissant jusqu’à devenir plus fort que son Etat démocratique lui-même. Cette situation est, fondamentalement, le fascisme. » En 1947, Patman a rassemblé un groupe d’experts pour publier un livre intitulé « Le fascisme en action », en notant que le fascisme comme système politique est la combinaison d’un nationalisme extrême et du pouvoir des monopoles, une « dictature du Big Business ».

Cet article, intitulé « How democrats killed their populist soul », développe surtout comment le Parti Démocrate, à partir des années 1970s, a tourné le dos à ce qu’avaient bâti les générations précédentes. Il raconte la triste fin de la carrière de Wright Patman (1893 – 1976). Il décrit comment les nouvelles générations de politiciens « de gauche » – dont le couple Clinton est emblématique aux États-Unis, mais il y a les mêmes un peu partout dans les « pays occidentaux » – ont refusé toute lutte contre les concentrations de pouvoir économique, ont renoncé à toute méfiance envers le « big business », les monopoles, les oligopoles et autres « forces de l’argent », bref se sont accommodés de toute cette porcherie, avec cynisme et hypocrisie, take the money and run.

Ressortons de The Atlantic.

J’ai enfin fini, il y a quelques semaines, la lecture d’une bible sur le tournant « néolibéral », engagé dans les années 1970s : « La société ingouvernable », de Grégoire Chamayou. C’est peu dire que je recommande ce livre. C’est bien la mine d’or qu’on m’avait décrite. C’est très rare d’aborder un livre avec autant d’attentes, et de n’être pas déçu – même pas un tout petit peu. Mais c’est une autre histoire. Nous irons nous promener dans cette caverne d’Alibaba une autre fois.

Ce qui importe à ce stade, alors que la promenade se termine, c’est que cet article, cette histoire, ces pages d’Histoire, démontrent, il me semble, qu’il faut reconnaître la concentration de richesses comme un fléau, qu’il est nécessaire de la combattre, et qu’il est possible de la faire reculer. We can do it.

Se contenter de dire « Tant mieux pour eux » est insuffisant, car en pratique c’est surtout « Tant pis pour nous ».

Ce n’est pas une coïncidence si, en France par exemple, l’extrême-droite est « aux portes du pouvoir » (à bien des égards, elle est déjà au pouvoir) alors que les concentrations de richesse et de pouvoir (économique, financier, médiatique, etc) ont atteint des niveaux inégalés depuis, au hasard, les années 1930s. Le 6 février 1934, l’extrême-droite tente de prendre d’assaut la Chambre des Députés. Le 28 octobre 1934, Édouard Daladier dénonce à la tribune du congrès du Parti radical-socialiste les « deux cents familles », « maîtresses indiscutables, non seulement de l’économie française mais de la politique française elle-même ». Je ne crois pas à la thèse de l’accident.

Nous pouvons avoir la démocratie dans ce pays, ou nous pouvons avoir une grande concentration de richesses entre les mains de quelques-uns. Mais nous ne pouvons pas avoir les deux.

Bernie Sanders l’a plusieurs fois répété lors de sa dernière campagne présidentielle :

Billionaires should not exist.
Les milliardaires ne devraient pas exister.

C’est ce que je pense. Tant pis si ça se fait de moi un fou furieux, un dangereux communiste ou un abruti complet, ou tout ça à la fois, peu importe à ce stade. Je pense que les concentrations de richesse et de pouvoir doivent être sévèrement et rigoureusement contrôlées – et, si possible, démantelées, mises hors d’état de nuire, ou mises au service du bien commun. La propriété privée au-delà d’un certain seuil doit être radicalement encadrée. La taille, l’échelle comptent. Un très gros propriétaire doit assumer des responsabilités inimaginables pour un petit. Un acteur systémique est une menace pour le système.

Tant pis pour nous !

Ces gens, ces « super-riches », ces milliardaires s’imaginent supérieurs. Ils se prétendent surhumains, encouragés par leur nombreuse courtisanerie. Ils se croient plus intelligents que tout le monde, et ils adorent prendre les gens pour ces cons. Certains se voient déjà fonder une nouvelle race supérieure d’Übermenschen transhumains, mais in fine ce ne sont que des êtres humains comme les autres. Socialement, fonctionnellement, pratiquement, systémiquement, ce sont des parasites. Des parasites toxiques. Des parasites dangereux.

Rien ne justifie l’existence de tels parasites.

Mais l’existence de tels parasites est clairement une menace pour les écosystèmes de cette planète, ce qui inclut l’humanité.

De même que, à l’époque de Franklin Roosevelt, de Louis Brandeis et de Wright Patman, leurs prédécesseurs ont été une menace pour les démocraties du monde industrialisé. Ils ont financé, voire provoqué, deux guerres mondiales. Les enjeux ont juste changé de taille. Le pire ne leur fait pas peur, ne leur a jamais fait peur. Ils doivent être mis au pas. Ils doivent être mis hors d’état de nuire.

Ils sont très riches, tant mieux pour eux, tant pis pour nous ?

Non. Nous, simples promeneurs, et les écosystèmes, voulons vivre dignement.

Bonne nuit.

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3 commentaires pour Tant mieux pour eux ?

  1. Cincinnatus dit :

    Cher ami,

    je vous remercie pour l’attention que vous portez à mes écrits, jusque dans leurs détails, et, surtout, pour la qualité de votre propre prose.

    Je regrette l’ambigüité de mon « tant mieux pour eux ». C’était, pour moi, une marque d’ironie et de mépris – je perçois maintenant pourquoi et comment ces quatre mots ont pu être interprétés comme de la désinvolture. Sachez que je ne me reconnais pas du tout dans les critiques que vous en tirez… en tout cas pas comme cible mais plutôt comme camarade de vos combats ! La suite de la phrase et du billet lui-même devrait en témoigner. Je partage largement (aux nuances nécessaires qui distinguent deux individus) vos vues et vos réflexions et suis très heureux de les lire si bien présentées : merci ! Votre billet est juste et pertinent (et je découvre plusieurs sources avec un immense intérêt).

    Sur des sujets proches, permettez-moi de vous signaler deux billets que j’avais commis :
    – Un républicanisme économique ? (https://cincivox.fr/2019/05/20/un-republicanisme-economique/)
    – L’avarice fiscale (https://cincivox.fr/2017/05/29/lavarice-fiscale/)
    Votre avis dessus m’intéressera toujours.

    Cincinnatus

  2. iotop dit :

    Bon jour,
    Article intéressant et argumenté.
    Le parti communiste chinois l’a bien compris : il reprend la main sur les très grandes fortunes genre Alibaba …
    Max-Louis

  3. smolski dit :

    La messe est dite, l’application réel du modèle social capitaliste est en fait un modèle esclavagiste et de prédation du bien commun. On n’est pas sorti de la merde climatique qui arrive avec eux !

    iotop :
    « Le parti communiste chinois l’a bien compris : il reprend la main sur les très grandes fortunes genre Alibaba … »

    Lordon signalait dans son blog [ source : Siné Hebdo dernier ] que le communisme n’avait jamais existé en tant que régime, qu’il était obsolète de le citer dans ce sens.

    Dans les faits, ce qui est appliqué en russie, en chine, en corée, etc… ce n’est pas du communisme, c’est du capitalisme d’état qui n’est qu’une variante de l’autre, tout à fait identique à l’autre au final.

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