Sauver les apparences

Quand on me demande comment je vais, je réponds souvent : « Je sauve les apparences. »

Je ne sais pas comment ça peut être interprété. Je pense cependant que c’est une affirmation honnête.

À d’autres époques, j’aurais dit que je sauve ce qui peut l’être, ou que je sauve ce qui est important ou essentiel ou fondamental, mais ce n’est plus le cas. Je prétends juste sauver les apparences.

Il fut un temps, lointain, où je professais mépriser les apparences. Je prétendais préférer l’essentiel au superficiel, la substance à la surface, l’utile à l’accessoire, l’essence à l’existence, et toutes ces sortes de choses. On est jeune comme on peut. J’ai vieilli. J’ai appris, parfois douloureusement, que ça compte, les apparences. C’est important, les apparences. Ça se travaille. Ça peut servir. Dans toutes sortes de circonstances, il n’y a en fait que ça qui compte. C’est moche, mais c’est comme ça. Même au XXIème siècle. Même dans la « société de l’information », l’ « économie du savoir et de la connaissance », la « high-tech » et toutes ces sortes de choses, au fond on s’en fout du savoir et de la connaissance, c’est d’abord l’apparence qui compte.

Le meilleur chef que j’ai eu ces dernières années répétait volontiers le vieil adage : « il vaut mieux faire envie que pitié ». Il avait raison, sur tellement de choses en fait. Je n’ai admis ce genre d’adage que bien tard, peut-être trop tard. J’ai du retard. Je manque d’entrainement.

Ça fait plus longtemps en revanche que j’ai abandonné toute prétention à « vivre dans la vérité ». Il faut s’adapter ! Il faut arrondir les angles. Il faut ménager les susceptibilités. Il faut arranger les apparences. La vérité, les vérités, les réalités, les faits et les ressentis, ils peuvent attendre, on peut négocier avec eux, on gagne souvent à les tordre, on n’a même encore plus souvent pas le choix… pour sauver les apparences. Je ne suis pas doué pour le mensonge, mais je sais que c’est nécessaire.

Il faut s’adapter, j’y reviens encore et encore, c’est le slogan essentiel de notre triste époque. Il faut savoir accommoder et s’accommoder. Plier, déplier, replier. Il faut être résilient. Il faut tenir. Alors on fait tenir.

Seulement voilà, ça prend du temps et de l’énergie. Beaucoup. Et le temps, c’est ce qui manque le plus. Et l’énergie, ce n’est pas inépuisable.

Et il me semble que sauver les apparences me prend de plus en plus de temps, et de plus en plus d’énergie. Peut-être parce que je vieillis. Peut-être parce que j’ai plus envie. Ça m’épuise.

Peut-être est-ce conjoncturel. Encore un coup de dépression saisonnière ? Ou, plus largement, la période d’enfermement ouverte en mars 2020 par le « premier » « confinement » ? Le long hiver 2021 qui n’a pas vraiment fini ? Je ne sais pas si cette période finira vraiment jamais. Ça m’a lessivé.

Alors parfois, j’ai cette impression que toute mon énergie est accaparée par ça : sauver les apparences. Ça prime sur tout le reste. Ça assèche tout le reste. Ça dévore toutes les ressources encore disponibles, et notamment tout le temps de cerveau disponible. C’est devenu plus qu’une fin en soi : c’est devenu la seule fin, la fin des fins.

Je me dis que je ne sais plus faire que ça. Je ne fais plus que ça. Je ne suis plus que ça. Ou du moins est-ce l’impression dominante, le ressenti, la tonalité. Je me le reproche, mais je ne sais plus quoi faire.

C’est épuisant.

Je ne sais plus très bien qui je suis, parce que je me suis progressivement habitué à ne me préoccuper que de comment je dois être. Ce qu’on attend de moi, ce qui m’est interdit, ce que je dois faire ou pas faire, ce que je dois dire ou pas dire. Ce qui se voit. Ce qui pourrait se voir. Ce qui ne doit pas se voir.

Je ne sais plus très bien qui je suis (pour ce que ça veut dire) ; mais je sais assez bien qui je dois être. Je ne l’ai jamais aussi bien su. C’est clair, précis, limpide, parce qu’il ne s’agit plus que d’apparences, lisses, sans ambiguïtés, sans aspérités, sans doutes, sans parts obscures.

Tout en réaction, plus rien en action. Tout en anticipation, rien en spontanéité. Tout en calculé, rien en vivant.

Juste ce qu’il faut pour sauver les apparences. Ça a l’air simple. Ça a l’air tout bête. Mais c’est épuisant.

Une coquille. Juste une coquille.

Une coquille vide, puisque tout l’intérieur a été dévitalisé, faute d’énergie, faute de temps, faute de lumière.

Une coquille pas tout à fait vide, mais presque vide. Je ne sais pas vraiment pourquoi je tiens, mais je sais pour qui.

Une forteresse vide, pour reprendre une expression jadis assez connotée.

Une défense plus ou moins efficace, mais une défense de quoi ? Une défense, qui ne défend qu’elle-même. Une muraille, qui protège un désert. Une digue au milieu de l’océan.

Un décor. Une apparence. Une surface. Des surfaces. Creuses. Vides. Rien dedans. Rien derrière. Juste des apparences.

Et cette impression, qu’il n’y a plus d’énergie que pour les apparences.

Et ce vertige, qu’il n’y a plus de place pour tout le reste.

Et l’hiver, qui n’est même pas encore arrivé.

Et peut-être est-ce juste le lot commun. Nous sommes probablement des millions, épuisés, lessivés, et tout juste bons à sauver les apparences, parce que nous avons appris à l’usure que nous n’étions guère que ça.

L’erreur était peut-être d’avoir espéré mieux.

Mais la vie n’est pas finie.

Bonne nuit.

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