On sous-estime ce qui s’est passé

Il paraît que « le Covid » c’est fini. C’est ce que me disent beaucoup de gens. C’est ce qu’ils espèrent. Évidemment, c’est ce que j’espère moi aussi. Évidemment ! Chacun ne met certes pas forcément la même chose derrière les mots « le Covid ». Chacun voit midi à sa porte. Mais tout le monde espère. Tout le monde y pense. Les hommes, les anges, les vautours. Tout le monde espère.

J’ai été amené à regarder un peu la télévision ces derniers temps. J’ai surtout observé les publicités. Là c’est vraiment comme avant. C’est toujours aussi répugnant. Les mêmes bagnoles, les mêmes friandises, les mêmes pacotilles. Les mêmes images parfaites, les mêmes couleurs pures, le même vacarme abrutissant. C’est comme s’il ne s’était rien passé. On aperçoit parfois un rare masque, ou un discret bandeau « images filmées avant la mise en place des gestes barrières », et puis c’est tout. Circulez, y a rien à voir, faut consommer !

Je pense qu’on sous-estime gravement l’ampleur de ce qui s’est passé.

Peut-être que je me trompe. J’espère que je me trompe. Mais je pense qu’on sous-estime ce qui s’est passé.

Et, en fait, le simple fait de parler au passé de la pandémie de Covid-19 est une manière de sous-estimer ce qui se passe. Il serait plus exact de dire : On sous-estime gravement l’ampleur de ce qui se passe.

On a littéralement banalisé le mot « pandémie ». Et on a caché beaucoup d’autres choses derrière. Ce n’est pas qu’une crise sanitaire ; c’est une crise sociale, économique, écologique, anthropologique – c’est notamment comme l’a suggéré dès l’automne 2020 Barbara Stiegler, une « syndémie ». Mais qui ira élargir ainsi sa réflexion ? Au contraire, tout est fait pour inciter chacun à rétrécir son champ de vision, à minimiser, à sous-estimer.

On sous-estime les morts et les mutilés et les traumatisés.

On sous-estime les morts.

Au cours de sa première année, le Covid-19 a tué environ dix millions de personnes selon les estimations les plus fiables. La deuxième année sera probablement pire. Dans de nombreux pays « autoritaires » (Chine, Russie, etc), les autorités ont systématiquement truqué et minimisé les chiffres. La vérité va mettre du temps à émerger.

Dans certains pays structurellement racistes (le Brésil, certaines régions de l’Inde, certains États du Sud des États-Unis, etc), la pandémie a été gérée comme une aubaine, comme une opportunité de génocide partiel et à bas bruit. Cela donnera probablement des idées à d’autres. La souffrance est une matière première de choix pour les politiques néofascistes.

On sous-estime les mutilés.

Je persiste à appeler « mutilés » celles et ceux qu’on appelle pudiquement les « Covid-longs ». Les gens qui ont été infectés, qui ont plus ou moins difficilement guéri, mais qui garderont des séquelles toute leur vie. Des séquelles respiratoires, des séquelles neurologiques, et d’autres. Toute leur vie.

Une des rares études que j’ai aperçue sur le sujet des « Covid-longs » évoquait, pour le seul Royaume-Uni, plusieurs centaines de milliers de personnes. C’est juste un ordre de grandeur. Est-ce qu’il existe la moindre étude sur les mutilés du Covid-19 en France ? Est-on prêt à accompagner des centaines de milliers de gens bousillés par le Covid-19 ? On ne se pose semble-t-il même pas la question. Le gouvernement français a choisi, pendant cette pandémie, de continuer sa politique à long-terme de diminution des capacités hospitalières… que fera-t-il après ?

On sous-estime les traumatisés.

J’appelle « traumatisés » les gens rendus fous ou à moitié fous par l’absurdistan autoritaire, les décisions aberrantes, les gesticulations médiatiques, le vernis scientifique qui a décrédibilisé l’idée même de science, les manipulations, les Ausweis, le nudge, les passes et le reste. Les cinquante nuances d’enfermement, et les cinquante mille nuances de mépris, encaissés depuis mars 2020 les ont déglingués. Lessivés. Perdus.

Des gens vont mettre des mois et des années à reprendre des habitudes de vie sociale. Certains n’y arriveront pas. Certains ne la reprendront jamais. Le télétravail à perpétuité fascine. Le « présentiel » a été marginalisé, ringardisé. Certains veulent juste ne plus sortir de chez eux, parce qu’ils ont désappris à fréquenter d’autres individus. D’autres, parmi les plus jeunes, ont arrêté d’apprendre à vivre un peu en dehors de leur chambre. D’autres qui n’apprennent plus. D’autres ont désappris. Tant et tant sont perdus, tout simplement, perdus, dans tous les sens du temps.

Des gens ont pris l’habitude de considérer les autres comme des menaces, les contacts humains comme des risques biologiques. La préférence pour les machines, déjà bien engagée ces dernières décennies, a fait un grand bond en avant.

On sous-estime les dégâts psychologiques, sociologiques, anthropologiques.

On sous-estime les conséquences des mensonges, des trahisons et des manipulations. La France est un bon exemple, pour les conséquences des mensonges. Comme l’ont relevé de nombreux observateurs, le seul talent des « élites dirigeantes » de ce pays, c’est le mensonge. La manipulation. La perfidie. Le fameux nudge n’est que la cerise sur le gâteau. Prendre les gens pour des cons, ils adorent que ça, et en fait ils ne savent faire que ça. On sous-estime à quel point cette pandémie a été une aubaine pour le déchaînement du néolibéralisme (alias, le libéralisme autoritaire) en France. Les conséquences sont et seront tragiques.

On sous-estime les conséquences en particulier de la monstruosité appelée « passe sanitaire ». Ce machin a fracturé le pays avec une efficacité sidérante. En quelques semaines à peine, ce machin a créé de toutes pièces une nouvelle minorité, et fabriqué un nouveau troupeau de boucs-émissaires. Comme si la société française n’avait pas déjà assez de fractures ! Le rêve de Margaret Thatcher : There is no such thing as society.

Les « élites dirigeantes », soucieuses de diviser pour régner, se contentaient jusqu’ici de surfer sur les fractures existantes, de jeter de l’essence sur les braises : ce machin leur a montré comment en créer de toutes pièces. Une fracture instantanée, ex-nihilo, assistée par ordinateur ! Ça leur ouvre de nouvelles perspectives vertigineuses. Ils recommenceront. Il y en aura d’autres, des QR codes « cools et pratiques à utiliser » dans les prochaines années. Et des boucs-émissaires, plein de boucs-émissaires. Ils vont adorer en inventer d’autres. McKinsey a surement déjà des slides toutes prêtes.

On sous-estime tellement toutes sortes de choses, parce que, plus que jamais, on ne sait plus ce qui est important, on ne sait plus discerner ce qui est important, ni collectivement, ni même individuellement.

On sous-estime les mauvaises habitudes dont on ne saura pas se défaire, et les bonnes habitudes qu’on ne saura jamais reprendre. Prendre le temps de se voir, de se parler, de s’écouter, de s’apprécier. Croiser des gens. Retrouver des gens. Être parmi des gens. Ne pas avoir peur des gens. Vivre sans la peur. Vivre hors la peur. Vivre sans les écrans. Vivre hors des écrans. Perdre du temps hors des écrans. Se laisser aller hors des écrans. Se laisser aller. Ne pas se laisser enfermer. Ne pas se laisser ensevelir. Vivre. On ne sait plus faire. On sous-estime à quel point on ne sait plus faire. On ne sait même plus ce qui est important.

On sous-estime la suite.

On sous-estime les morts et les mutilés encore à venir parce qu’on se laisse bercer par l’idée qu’ils seront loin de chez nous.

On sous-estime les risques de nouveaux variants. Les pays « riches » ont choisi de laisser les pays « pauvres » se débrouiller tout seuls. Cyniquement, ouvertement, effectivement. The world is watching. On parle, au singulier et au passé, du « variant anglais », du « variant sud-africain », du « variant indien ». On ignore en général qu’il y a déjà eu des milliers de variants, recensés ici et là, du Brésil à l’Inde. Chaque jour peut émerger un nouveau variant, plus dangereux et plus infectieux. Mais on laisse les bouillons de culture bouillonner. On ne lèvera pas les brevets sur les vaccins. On ne mobilisera pas les capacités industrielles nécessaires à l’échelle de l’humanité. On n’agira pas à l’échelle de l’humanité, qui est pourtant la seule échelle pertinente. Les dividendes seront préservés. Les bonus seront payés.

On s’était fait, à l’usure, à l’idée monstrueuse que le Covid-19 était une maladie juste pour les vieux et les faibles. On se fait à l’idée, non moins monstrueuse, que ce ne sera bientôt plus qu’une maladie de pays pauvres. Vae victis. Le « lâche soulagement » dont parlait Léon Blum après les accords de Munich… On est sauvés et tant pis pour le reste du monde. Préparez Noël. Consommez. Oubliez.

On oublie que ce choc n’est pas fini.

On ne veut pas voir qu’il y en aura d’autres. Il y aura d’autres chocs épidémiques, et plus largement des chocs biologiques et écologiques. C’est l’un des verdicts les plus lucides de Frédéric Lordon :

On ne pourra pas vouloir la fin du système qui nous promet le double désastre viral et environnemental, et la continuation de ses « bienfaits » matériels. C’est un lot : avec l’iPhone 15, la voiture Google et la 7G viendront inséparablement la caniculisation du monde et les pestes. Il faudra le dire, le répéter, jusqu’à ce que ces choses soient parfaitement claires dans la conscience commune.

On sous-estime les chocs à venir. Tous largement prévisibles, au moins partiellement anticipables, mais on ne les prévoira pas, on ne les anticipera pas, et on fera taire celles et ceux qui le voudraient ou le pourraient. Au mieux, on les sous-estimera. On ne veut pas regarder plus loin que le bout de notre nez. Il faut rassurer les marchés. Il faut relancer la croissance. Il faut rembourser la dette. Il faut s’adapter. Y a qu’à être résilients !

On ne veut pas même voir que rien n’est fait pour anticiper les chocs à venir. Le pillage continue. Les priorités n’ont pas changé. En pleine pandémie, alors que l’argent magique de la BCE coulait à flots pour décupler les patrimoines financiers, la France continuait à diminuer ses capacités hospitalières — et, en fait, ses capacités humaines en général. La santé, l’école, les soins, le bien-être, l’espérance de vie en bonne santé et tutti quanti, restent des coûts à réduire ; et, pour les parties potentiellement rentables, de la chair à privatisation. Le capital a faim. On sous-estime à quel point le capital a faim.

On n’était pas prêts en mars 2020.

On ne sera pas prêts au prochain choc.

Bienvenue au XXIème siècle ! Vous pouvez rallumer votre télévision ou votre Instagram. Cassandre ne passera pas.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour On sous-estime ce qui s’est passé

  1. Didier Kelvin dit :

    Lucide et percutant. Rien à voir avec le bouillon insipide écrit avec l’aphabet des pâtes que l’on y met. Je partage.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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