14 juillet 1919 : Le défilé de la victoire, la fête des morts

Dix-septième tome des vingt-sept composant « Les Hommes de Bonne Volonté », suivant immédiatement « Verdun », le roman « Vorge contre Quinette » est achevé par Jules Romains en juillet 1939, et publié en novembre 1939. Il se déroule dans les mois qui suivent l’armistice du 11 novembre 1918. Il se termine le 14 juillet 1919, par le chapitre qui va suivre. Jean Jerphanion, ancien combattant des tranchées, de Verdun et d’ailleurs, sa femme Odette et son camarade normalien Jean Jallez, sont à Paris et vont assister au « défilé de la victoire ».

CHAPITRE XXIV – LA FÊTE DE LA VICTOIRE

Ils s’étaient donné rendez-vous à huit heures.

— Écoute. Ce n’est pas un jour où nous allons faire les malins. Il faudra se laisser aller. Ne pense même pas trop à ton journal. Odette est si contente. Pour elle, cette date prend une valeur superstitieuse. Elle m’a avoué que l’armistice même ne l’avait pas tranquillisée. Elle le traitait presque comme une fausse joie. Demain fera preuve. Elle se convaincra que décidément je reste vivant ; que nous sommes vivants, elle et moi ; et qu’il y a un monde encore où l’on peut vivre.

Ils avaient pris rendez-vous à la station du métro Villiers, pour éviter la zone de plus grande affluence. De là, par la rue de Monceau et la rue Washington, ils atteignirent aisément les abords immédiats des Champs-Elysées.

Sauf les débits, et quelques commerces d’alimentation, les boutiques étaient fermées. Beaucoup de drapeaux pendaient aux fenêtres : français, britanniques, américains ; drapeaux de tous les Alliés et de toutes dimensions. Peu a peu, les piétons, qui marchaient dans le même sens, devenaient une foule.

Ils mirent assez longtemps à gagner l’avenue ; puis ils s’insinuèrent jusqu’à un certain endroit un peu surélevé du trottoir dont Jallez, la veille, avait parlé, et qu’ils reconnurent de loin. Il n’était pas question d’approcher de la bordure. Les premiers rangs de la foule étaient faits de gens qui avaient passé la nuit sur place ; les suivants étaient occupés depuis l’aube. Sous les arbres, eux-mêmes chargés de spectateurs, des estrades, des bancs, des chaises, des échelles achevaient d’endiguer la chaussée, et d’en interdire la vue directe. C’était de biais, dans la direction de la place de l’Étoile, ou beaucoup plus bas au-dessous de la rue de Berri, que l’œil pouvait l’atteindre, grâce à des échancrures de la foule, ou à des dépressions qui en creusaient la surface. Jerphanion, qui était le plus grand, se sentait un peu ennuyé de son privilège. Autour d’eux, bien des gens avaient acheté, ou s’étaient confectionné des périscopes à tube de carton. Cela faisait penser aux tranchées. Des femmes et des enfants imitaient sans le savoir le geste des hommes enterrés qu’environnait un horizon mortel. Après avoir un instant hésité, à cause des mauvais souvenirs, Jerphanion offrit à Odette de lui acheter un de ces périscopes. Elle n’en voulut pas.

Le plus important n’était même pas de voir, c’était d’être là. Le spectacle, reçu par des yeux innombrables, trouverait bien moyen de se communiquer à vous, de se refléter et réfracter selon des lois proprement humaines, de poudroyer par-dessus les aspérités de la foule comme un embrun.

Ils apercevaient, sous l’Arc de Triomphe, à travers les lances des dragons, le faîte du grand cénotaphe. Ils savaient par les journaux qu’il portait, en lettres énormes, l’inscription : « Aux morts pour la Patrie. » L’on n’avait pas besoin de la lire soi-même avec ses yeux pour en avoir obsession. Elle dominait l’avenue. Elle donnerait le ton au défilé. Elle en chanterait à bouche fermée le refrain principal.

La fête de la Victoire allait être en premier lieu une fête des Morts. Tout le monde le savait, y pensait, y consentait. « Aux morts pour la Patrie. » L’inscription du cénotaphe appelait dans votre esprit, comme un répons machinal, la fin du vers célèbre : « … je suis votre envieux. » Sur quoi Jerphanion réfléchit, et conclut, sans aucune bravade : « Ce n’est pas vrai… hélas ! » Oui, hélas !… Car on voudrait bien pouvoir faire à leurs ombres ce mensonge de consolation. On aimerait pouvoir se dire, en fêtant la Victoire, qu’on a le droit d’y aller de bon cœur, puisque les autres, les absents pour cause de mort, ont eu encore plus de chance que vous ; puisqu’on est leurs envieux ; puisqu’en somme on a sur eux, les privilégiés du destin, une petite revanche à prendre.

Mais qui oserait se le dire à lui-même, sans ricaner d’indignation ? Qui oserait le dire aux autres sans craindre de recevoir une gifle ?

Il y a là un grand changement. Les hommes ont fait beaucoup de guerres, ont eu souvent à connaître la victoire, la défaite. Jamais, avant de célébrer la victoire, ils n’ont été gênés à ce point par la pensée des morts. C’est pourtant cette fois-ci une bien grande victoire ; la plus grande, en un sens, qu’il y ait jamais eu. Oui, mais c’est peut-être aussi qu’il n’y a jamais eu autant eu tant de morts. Dans cette mathématique de la folie humaine, il doit exister des limites qu’il est imprudent de franchir. Les proportions se disloquent. Le poids des morts grandit plus vite que la fierté des vainqueurs. Le tas des morts monte plus vite que le trophée. La victoire a beau grandir, elle ne réussit plus à rattraper les morts.

Les patries en arrivent à un point difficile. Autrefois, l’idée ne serait pas venue de donner aux morts la vedette dans la cérémonie du triomphe. Les morts s’appelaient les tués, et ils appartenaient par définition aux gens d’en face, qu’on avait battus. Quant aux morts « pour le pays », quand on ne pouvait pas les traiter tout à fait par prétérition, ou comme une quantité négligeable, on leur donnait un rapide coup de chapeau. Mais les installer à la place d’honneur, les faire asseoir plus haut que le chef de l’État, plus haut et plus superbement que toutes les autorités constituées, leur demander de présider au défilé des troupes, eût semblé de la dernière indécence. Ce qui comptait, ce qui demeurait de visible et d’avouable, c’était le résultat, c’était la victoire. Les morts, c’étaient les frais. Les gens bien élevés, quand ils pendent la crémaillère, n’épinglent pas la liste des frais au-dessus du menu. La victoire, c’est une espèce de naissance. Est-ce que le jour du baptême, au-dessus des langes roses de l’enfant, l’on se plaît à étaler les cotons souillés, les linges sanglants, les pinces grumeleuses de caillots, dont s’est servi l’accoucheur ?

Jadis les morts restaient sur le champ de bataille, plus ou moins confondus à ceux de l’adversaire. Les corbeaux et la terre se partageaient la besogne d’allégement du souvenir. Les morts du champ de bataille n’avaient même pas le droit, comme de simples morts de village ou de maison bourgeoise, à devenir des fantômes. Ils n’erraient pas le long des couloirs nocturnes. Ils n’avaient pas la propriété de hanter le monde ; ce qui était commode, car ils étaient déjà malgré tout bien nombreux.

Il y a là un grand changement. Les patries, quel que soit le résultat, n’ont plus tout à fait bonne conscience. Elles n’osent plus compter les morts parmi les frais inévitables (on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs). L’on ne cessera plus de demander pardon aux morts d’avoir accepté leur sacrifice, d’avoir été bien obligés de l’accepter. Oh ! comme la position est devenue fausse pour les patries ! Elles ont recours autant qu’elles peuvent à la littérature et aux rites légués par le passé pour escamoter le problème. Mais elles ont beau faire, elles avouent. Elles avouent que le sacrifice qu’elles ont demandé et reçu est démesuré, qu’il n’admet aucune compensation, que feindre de le croire compensé ou compensable, c’est se moquer du monde. Elles savent que les morts débordent du champ de bataille et qu’ils coulent jusque dans la cité pour le jour de la plus grande fête. L’ « onde qui bout dans une urne trop pleine », il n’y a plus de couvercle pour l’empêcher de se répandre ; de même qu’il n’y a plus de poésie capable de donner le change sur la cuisine qui se fait dans la marmite.

Combien cela durera-t-il ? Combien encore, après avoir ainsi avoué, les patries garderont-elles le droit de redemander ? Jerphanion n’ose rien se répondre. Il ne voudrait pas être sans espoir, dans ce jour qui malgré tout est un jour de grande fête. Il ne voudrait pas non plus être trop naïf. Ou plutôt, il voudrait pouvoir l’être au moins quelques heures. Comme il le disait hier à Jallez, il n’est pas venu pour faire le malin. Personne n’est venu pour faire le malin ; et il y aurait dans cette foule beaucoup de gens qui en seraient empêchés. En d’autres temps, ils n’auraient pas demandé mieux que de ne penser qu’à la victoire, et de brailler. Eux aussi, ils pensent aux morts ; cela se voit. Des milliers, des milliers d’entre eux précisément à tel mort, tombé à tel endroit, à tel autre tombé à tel autre endroit. Ce sont leurs morts. Et jamais évidemment il ne s’est trouvé dans une foule assemblée pour fêter la victoire autant de gens qui eussent « leurs morts ». Mais même les autres, même ceux qui vocifèrent des plaisanteries, même ceux qui font les loustics, à califourchon sur les branches d’arbre, même ceux qui mangent du cervelas, ou qui gonflent des boyaux de caoutchouc à musique, ne sont pas complètement indifférents à la question des morts. Ils ne souhaitent pas qu’on les ennuie toute la journée avec ça, car c’est tout de même un jour de rigolade. Mais ils ne trouvent pas déplacé qu’on « fasse tout un plat » avec les morts. Ils sont prêts à convenir qu’il y en a vraiment eu beaucoup ; qu’il y en a eu trop ; et qu’on ne sera jamais en règle avec eux.

« C’est peut-être cela le résultat ! » pense Jerphanion, « le seul résultat. »

Justement, une sonnerie retentit. La foule soudain se tait, par une vague de silence rapide qui descend le long de l’avenue, précédée d’un « chut ! » léger qui galope comme un bourrelet d’écume. Toutes les têtes d’hommes sont découvertes. Une immense sonnerie, comme si la clique de tous les régiments de France était rassemblée sur la place de l’Étoile. Une sonnerie qui vous entre dans le torse, à la hauteur du diaphragme, comme une grande lame glacée ; la sonnerie aux morts.

Jerphanion ne bouge absolument plus, et pleure. Odette lui serre la main très fort, sans presque oser le regarder, et pleure aussi, les dents serrées sur un bout de lèvre. Jallez regarde Jerphanion, et Odette, et toutes ces choses l’étouffent. Tant de choses à la fois… S’il lui fallait parler, il ne pourrait pas. Il se mettrait à suffoquer, à sangloter tout à coup comme cette femme à côté de lui qui, debout, le front dans une main, toute pareille aux statues qu’on voit dans les tombeaux, fait entendre des hoquets pleins de larmes. Et le silence de la foule, dans toute son étendue, est soulevé ainsi de place en place par une source de sanglots plus gonflée que les autres.

Un grand drapeau monte le long de l’Arc de Triomphe, atteint le sommet. Une fusée siffle, éclate. Le canon tonne. Le défilé va commencer.

Bonne journée.

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Désobéir aux machines

Commençons par deux images.

L’image parfaite de la machine au service de l’homme au XXème siècle, c’est peut-être un individu au volant de sa voiture. C’est une certaine idée, très XXème siècle j’insiste, de la liberté, la liberté de circulation, et de la supériorité de l’homme sur la machine. Le droit de rouler ! Si possible, les cheveux au vent, idéalement sur fond de paysage libre et magnifique de l’Ouest américain. C’est une image, mais les images sont importantes.

L’homme conduit la machine
L’homme tourne le volant, la machine tourne les roues.
L’homme décide, la machine obéit.

Ajoutons un GPS à cette voiture. Nous avons alors peut-être une image parfaite de l’homme au service de la machine, façon XXIème siècle. Par « GPS » il faut entendre, un appareil exploitant la technologie « Global Positioning System » (GPS), la technologie de la synthèse vocale, et quelques autres technologies pour dicter son trajet au conducteur. C’est juste une image, mais ne la sous-estimons pas.

La machine conduit l’homme.
La machine dit de changer de direction, l’homme tourne le volant.
La machine décide, l’homme obéit.

Ces images ont leurs limites. Les cyclistes et les piétons aussi ont leurs GPS — j’ai parfois entendu qualifier un smartphone de « GPS pour piéton ».

Les mots ont leurs limites. Je n’ai jamais aimé le mot GPS pour ce genre d’appareillage, parce que, pour moi, ingénieur obtus, le GPS est juste une sous-partie du bidule, le GPS c’est un réseau de satellites, de stations de contrôle et d’horloges atomiques, des systèmes de codage, des gammes de fréquences et tout le bazar. Mais il se trouve que le mot GPS s’est répandu dans le vocabulaire courant comme raccourci pour « assistant de navigation personnelle ». Admettons. Les mots prennent de la valeur au fur et à mesure qu’ils perdent du sens.

Les mots sont importants. Les mots montent et descendent, vont et viennent. Le mot « machine » n’a jamais eu la côte : pourtant, dans le cas de cet objet, et pour d’autres objets équivalents supposés « intelligents » , c’est le mot que je préfère.

Les mots sont importants. En 2013, lors des débuts de ce blog, j’avais noté avec étonnement la popularité du mot « algorithme » (un mot de cinq syllabes, un mot d’origine arabe, un mot de geek, incroyable !), mais cette popularité s’est vite affaiblie. Le mot « robot » est revenu en force ces dernières années. Le mot « engin du diable » m’est personnel (et me trahira sans doute, un jour). Le mot qui écrase cette décennie finissante, c’est « intelligence artificielle » . L’IA — ou l’AI pour faire américain. Ça sonne bien. Ça sonne tellement bien. Ça sonne trop bien. L’intelligence ! C’est tellement vendeur. C’est tellement en phase avec l’idéologie dominante, nous allons y venir.

Donc, le GPS dans la bagnole : emblème de la machine qui dicte sa conduite à l’homme, figure de proue de l’intelligence artificielle qui va dépasser l’intelligence humaine. Développons.

Savoir

La machine sait mieux. La machine sait tellement mieux, que celui qui l’utilise et s’en croit le maître est dispensé de savoir. Avec un GPS, plus besoin de connaître là où on va, plus besoin de faire l’effort de déchiffrer une carte, plus besoin de savoir lire une carte, plus besoin de se poser de questions, il faut juste suivre les instructions.

La machine ne sert pas à savoir, elle sert à ne pas savoir.

Un GPS indique le trajet, donc plus besoin de savoir ce qu’il y a autour. Beaucoup de systèmes GPS disposent certes d’un bel écran, avec de belles couleurs, parfois avec une très haute résolution, mais il sert très peu. Il n’y a que des illuminés comme moi qui regardent encore les cartes, sur écran ou sur papier, parce qu’ils aiment les cartes. Tout ce qui intéresse les gens sensés, c’est leur trajet. La synthèse vocale suffit largement. Tournez à gauche, tournez à droite, vous êtes arrivés. Le reste est superflu.

Un GPS ce n’est pas une carte. Ce n’est pas pour fait pour feuilleter, pour apprendre, pour découvrir. C’est fait pour ne pas feuilleter, ne pas apprendre, ne pas découvrir. C’est fait pour ne pas penser. C’est fait pour être ignorant et le rester — et s’en féliciter. La machine sait mieux.

La machine est mieux. Louée soit la machine.

Dépendance

La machine est indispensable. On ne sait plus faire sans.

Imaginons un instant un incident technique au Pentagone — ou un sabotage, ou une décision délibérée –, mettant en quelques instants hors-ligne l’ensemble des satellites du réseau GPS. Il y aurait des morts. Ce serait le chaos. Des millions de gens seraient perdus. Très beau sujet pour une nouvelle de science-fiction.

Mais, même sans aller jusque là, combien de personnes sont encore capables de se diriger, de s’orienter, sans recourir à leur engin du diable ? Juste en lisant une carte en papier, ou des panneaux indicateurs ?

Sommes-nous encore capables de nous orienter sans GPS ? D’écrire sans un clavier et un système de traitement de texte ? De communiquer autrement qu’à travers des écrans ?

Dans le monde contemporain, d’un côté nous sommes gavés de machines supposées de plus en plus indispensables ; de l’autre côté, nous sommes incités à considérer le plus possible nos semblables comme superflus, accessoires, jetables, inutiles. Nous n’apprenons pas à nous passer des machines ; nous apprenons à nous passer d’autres êtres humains. Nous apprenons à aimer nos machines ; nous n’apprenons pas à aimer nos semblables.

Dan Simmons, « Hyperion », 1989 :

In the beginning was the Word. Then came the fucking word processor. Then came the thought processor. Then came the death of literature. And so it goes.

Au commencement était le Verbe. Puis arriva le putain de traitement de texte. Puis arriva le processeur de pensée. Puis arriva la mort de la littérature. Ainsi va la vie.

Agent Smith, « The Matrix », 1999 :

I say your civilization, because as soon as we started thinking for you, it really became our civilization, which is of course what this is all about …

Je parle de votre civilisation, parce que dès que nous avons commencé à penser pour vous, c’est en fait devenu notre civilisation…

La machine est mieux. Louée soit la machine.

Confiance

La machine mérite votre confiance.

La machine exige votre confiance. La machine veut votre confiance exclusive. Elle sait mieux. Elle est mieux. Vous préférez les machines à vos semblables. Vous faites plus confiance aux machines qu’à vos semblables. Et vos semblables font plus confiance à une machine qu’à vous.

Retournons dans la voiture.

Je ne fais pas confiance à mon GPS, je peux choisir de l’ignorer ou de l’éteindre ? Certes, mais uniquement si je suis seul, et si je n’ai de compte à rendre à personne.

Si je suis chauffeur de taxi, VTC ou assimilé, oserai-je devant mon client ignorer ce que me dit la machine ? Pourquoi vous faites pas ce que dit votre GPS ?

Si je suis livreur, et si je sais qu’un logiciel traque en permanence mes mouvements, oserai-je prendre un autre chemin que celui qu’un autre logiciel — le même, en fait — m’a indiqué ? Pourquoi avez-vous changé de trajet ?

Se savoir surveillé transforme. La machine surveille autant qu’elle décide. Command and control.

Si je suis un honorable père de famille, oserai-je devant ma petite famille ignorer ce que me dit la machine ? Il te dit quoi ton GPS ? Fais ce que te dit ton GPS, et fais pas chier !

La machine (GPS, intelligence artificielle ou autre engin du diable) étant là, on prend très vite l’habitude de ne plus penser, de ne plus réfléchir. Pourquoi chercher des ennuis ? Pourquoi réfléchir ?

La machine est mieux. Louée soit la machine.

Manipulation

La machine a un propriétaire. Mais on n’en parle pas.

La machine agit en fonction de qu’a décidé son créateur, son administrateur, son propriétaire. Mais on n’en parle pas, ou alors de moins en moins. On préfère laisser grandir le mythe de machines autonomes, tout autant qu’objectives et parfaites. Le discours sur le « big data », puis sur l' »intelligence artificielle » a permis de renouveler le mythe. La data, comme la terre, ne ment pas. L’intelligence artificielle ne saurait être manipulée ou subjective. Puisqu’on vous le dit !

Or, ce sont de plus en plus des machines qui disent aux hommes ce qu’ils doivent faire. Avec de moins en moins de recours. De moins en moins de possibilités de contestation. Et de moins en moins de justification. Ça fait perdre du temps, contester, justifier, palabrer, et le temps c’est de l’argent !

Un article récent d’Amandine Cailhol, publié par Libération en date du 24 juin 2019, sur le carnage en cours à La Poste, joliment intitulé « Les algorithmes, bourreaux de Poste » , décrit assez bien cette situation. C’est tout sauf de la science-fiction. Ce n’est pas le futur, c’est le présent. Les travailleurs subissent la dictature d’algorithmes imposant des cadences de travail aberrantes vu d’en bas, mais répondant à une intention vu d’en haut. Ceux d’en haut se cachent derrière les machines. Ceux d’en haut n’assument pas, ou pas vraiment, ou pas complètement, les conséquences de leurs intentions. Ils veulent augmenter la profitabilité, mais ils laissent les machines traduire cela en augmentation de la dureté. Cruauté assistée par ordinateur, pourrait-on dire.

Pire, selon eux, le groupe reste le nez rivé sur ses algorithmes supposés permettre un calibrage rationalisé des tournées. Or, ce système, basé sur des cadences théoriques appliquées à tout le territoire, est critiqué par les syndicats qui dénoncent son opacité. «Ils sont incapables de nous détailler leurs calculs, il y a eu 22 condamnations de la Poste dans le département pour défaut d’informations à ce sujet», regrette Gaël Quirante, secrétaire départemental de SUD Poste dans les Hauts-de-Seine, en grève depuis presque quinze mois. Les organisations syndicales pointent surtout du doigt la déconnexion de ces décisions avec la réalité du terrain. «Désormais tout est cadencé, tout est minuté. Selon la Poste, tout est parfait. Mais il y a une telle différence entre le travail prescrit et le travail réel que ce n’est plus tenable», explique Isabelle Le Guillou de la CGT du Finistère. Exemple, selon elle : «Pour faire un recommandé, la Poste prévoit 1 minute 30, même s’il y a un portail fermé, même si l’ascenseur ne marche pas !» «Il ne faut pas imaginer que les algorithmes définissent tout. C’est une aide, mais au delà, il y a le travail des salariés « organisateurs »», temporise-t-on côté direction.

Dans toute la « gig economy » (les mots ont du mal à suivre, notamment en français, mais l’économie du tâcheronnage ca me semble correct), de Uber à Deliveroo, ce sont leurs « smartphones » (que je persiste à appeler « engins du diable » ) qui disent aux travailleurs quoi faire. Et qui les surveillent. Et qui les évaluent. Et qui les harcèlent. Et qui les sanctionnent.

La machine détermine qui a du travail et qui n’en a pas.

La machine décide qui fait bien son travail et qui le fait mal.

La machine décide qui est méritant et qui ne l’est pas — terriblement important, dans un monde qui s’enorgueillit d’être « méritocratique » .

La machine surveille et punit.

L’idée que le recrutement s’appuie sur des algorithmes — pour scanner les CVs, évaluer les candidats, etc — est banalisée depuis bien longtemps. Il manque juste encore une pincée d’IA, mais je ne suis pas à jour sur la littérature spécialisée. À quand le licenciement appuyé sur des algorithmes ? Comment sera banalisée l’idée qu’il faut faire confiance à des IAs pour décider qui doit être viré, qui met en péril l’entreprise, qui n’est pas assez productif, qui est le maillon faible, qui n’a pas sa place sur Terre ?

Un licenciement sans cause réelle et sérieuse ? Voyons, c’est notre IA maison qui l’a décidé ! Elle ne peut pas se tromper ! Elle a forcément raison !

La machine est mieux. Louée soit la machine.

Concurrence

La machine est forcément supérieure.

Donc l’être humain est forcément inférieur.

Car il faut forcément comparer la machine et l’homme. Il y a forcément matière à comparer ! Il y a forcément une concurrence !

La « concurrence libre et non-faussée » est l’essence de l’esprit néolibéral (même si la formule a été hypocritement retirée du Traité de Lisbonne ratifié le 8 février 2008, un des rares écarts avec le Traité Constitutionnel rejeté le 29 mai 2005). La compétition, la concurrence, la rivalité, l’envie, la cupidité, la lutte de tous contre tous, tristes horizons indépassables… Et tant pis pour la coopération, la générosité, l’altruisme, l’empathie, la solidarité, la symbiose…

Il y aura donc forcément une concurrence, et la compétition tournera ensuite forcément à l’avantage de la machine. Qu’on se le dise !

Il faut lire, sur Twitter, dans L’Express et ailleurs, les élucubrations de Laurent Alexandre. C’est souvent très révélateur — et, tout aussi souvent, très répugnant. Ainsi son papier daté du 11 juin 2019, intitulé : « Le luxe des élites de 2040 : désobéir à l’intelligence artificielle » :

Que l’on soit pilote d’avion, médecin, ingénieur, juge ou manager, il faudra un permis spécial pour ne pas suivre les décisions des IA. Il sera le privilège des gens capables de prouver qu’ils leur sont complémentaires, notamment en décelant leurs erreurs. Ce sera donc un luxe réservé à une toute petite élite. (…) Quelle part de la population sera capable de contredire – à juste titre – une IA ? Un centième ? Un millième ? Un millionième ?

Le docteur Laurent Alexandre prend bien soin de choisir des exemples dans le domaine médical, supposément son domaine d’expertise, et supposément un domaine scientifique, de science dure, tranchée, indiscutable. La supériorité de la machine y sera, y est presque, indiscutable. Et puis il s’agit de vie ou de mort pour des individus. Il faudrait être fou, irresponsable, criminel pour oser désobéir à une IA médicale ! Et, de fil en aiguille, il faudrait être fou pour oser désobéir à une IA tout court.

Well, I don’t think there is any question about it. It can only be attributable to human error. This sort of thing has cropped up before, and it has always been due to human error.

Eh bien, je ne pense pas qu’il y ait le moindre doute à ce sujet. Elle ne peut être imputable qu’à une erreur humaine. Ce genre de chose s’est déjà produit, et c’était toujours le résultat d’une erreur humaine.

Le docteur Laurent Alexandre l’assène à longueur de tweets, d’éditoriaux et de diverses interventions : l’IA sera bientôt partout. Et l’IA aura raison partout. Et l’IA remplacera l’intelligence humaine partout, parce qu’elles seront en concurrence, parce qu’elle sera supérieure, au nom de l’efficacité, au nom de la concurrence libre et non-faussée, au nom de la rentabilité, au nom de l’accumulation du capital — et au nom aussi de la nouvelle Guerre Froide entre les gentils occidentaux et les méchants orientaux. Partout. Y compris dans tous les domaines qui ne relèvent pas des « sciences dures », des mathématiques calculables et de réalités objectives.

La décision d’une IA ne saurait être une décision politique : ce sera un simple calcul mathématique. Ce ne sera jamais un choix, juste une optimisation. Ce ne sera jamais assumé comme un choix, entre plusieurs alternatives, car avec l’IA on retrouve un autre merveilleux paradigme du néolibéralisme : Il n’y a pas d’alternative !

Cependant, comme le font régulièrement remarquer certains économistes, ça fait des décennies que l’obsolescence des travailleurs est annoncée au nom du progrès technique. Et puis quand on regarde, le discours sur l’obsolescence des travailleurs par le progrès technique a surtout servi à justifier, depuis le dernier tiers du XXème siècle, l’accaparement de la valeur ajoutée et des gains de productivité par le capital aux dépens du travail — et plus concrètement, la baisse des salaires réels, la liquidation des avantages sociaux et autres joyeusetés néolibérales décomplexées.

Ainsi Paul Krugman dans The New York Times en date du 14 mars 2019, constate « Don’t Blame Robots for Low Wages » (« Ne reprochez pas aux robots les bas salaires ») :

(…) why we’re talking so much about robots. The answer, I’d argue, is that it’s a diversionary tactic — a way to avoid facing up to the way our system is rigged against workers, similar to the way talk of a « skills gap » was a way to divert attention from bad policies that kept unemployment high.

And progressives, above all, shouldn’t fall for this facile fatalism. American workers can and should be getting a much better deal than they are. And to the extent that they aren’t, the fault lies not in our robots, but in our political leaders.

(…) pourquoi parlons-nous autant des robots ? La réponse, selon mois, c’est que c’est une tactique de diversion — une manière d’éviter de constater à quel point notre système est truqué en défaveur des travailleurs, de la même manière que le discours sur le « déficit de compétences » était une manière de détourner l’attention de mauvaises politiques qui maintenaient le chômage à un niveau élevé.

Et des progressistes, plus que tous autres, ne devraient pas céder à ce fatalisme facile. Les travailleurs américains peuvent et doivent obtenir une meilleure part que ce qu’ils reçoivent actuellement. Et le fait qu’ils ne l’obtiennent pas n’est pas la faute des robots, mais de nos dirigeants politiques.

Plus cinglant, Brian Merchant, dans Gizmodo, en date du 31 mai 2019, proclame « ‘Robots’ Are Not ‘Coming for Your Job’ — Management Is » (« Les robots ne vont pas venir vous voler votre emploi — c’est le management »).

Robots are not threatening your job. Business-to-business salesmen promising automation solutions to executives are threatening your job. Robots are not killing jobs. The managers who see a cost benefit to replacing a human role with an algorithmic one and choose to make the switch are killing jobs. Robots are not coming for your job. The CEOs who see an opportunity to reap greater profits in machines that will make back their investment in three point seven years and send the savings upstream — they’re the ones coming for your job.

Les robots ne menacent pas votre emploi. Les commerciaux qui vendent des solutions d’automatisation, menacent votre emploi. Les robots ne suppriment pas des emplois. Les cadres, qui voient un bénéfice dans le remplacement d’un rôle humain par un rôle algorithmique et qui choisissent de faire la permutation, suppriment des emplois. Les robots ne veulent pas votre emploi. Les dirigeants, qui voient une opportunité d’accroître leurs profits en mettant en oeuvre des machines amortissables en quelques années — ceux-là en veulent à votre emploi.

La machine est mieux. Loués soient nos seigneurs.

Soumission

Les mots sont importants.

Les habitudes sont importantes.

L’expression « intelligence artificielle » est terriblement importante. Elle ne connait plus depuis quelques années aucune limite. Toutes sortes d’objets et de services sont promus pour l’intelligence artificielle qu’ils sont supposés embarquer.

Et à chaque fois, à chaque répétition de ce refrain, les individus sont renforcés dans leurs habitudes, qu’ils n’ont plus besoin de savoir, qu’ils peuvent devenir dépendants, qu’ils doivent faire confiance, qu’ils sont trop bêtes pour faire sans, que la machine sait mieux, qu’ils ne décident pas, qu’ils doivent se soumettre.

L’individu dans sa voiture, guidé par son GPS, est un excellent exemple, me semble-t-il. Habitué à ne plus savoir faire sans, habitué à être dépendant, habitué à se considérer comme plus bête que la machine, habitué à faire confiance, habitué à obéir, habitué à être soumis.

The Matrix has you.

Le discours sur l’intelligence artificielle est un discours de soumission.

En surface, soumission à des machines supposées forcément supérieures.

En profondeur, soumission aux puissances capitalistes qui possèdent les machines, qui les manipulent, qui surveillent et qui punissent.

Soumission aux dominants (qu’on préférera appeler les « gagnants » , c’est tellement rassurant de croire que ce n’est qu’un jeu).

Soumission aux possédants (qu’on préférera appeler les « élites » , c’est tellement rassurant de croire à la méritocratie).

Loués soient nos seigneurs.

Bonne nuit.

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Les gens heureux n’ont pas de blog

Ce blog ralentit. Je vais mieux. Coïncidence ?

Je n’écris plus grand’chose sur ce blog depuis quelques mois. Un billet par mois, et encore, de justesse, en général le dernier jour, à la dernière minute.

Est-ce que je n’ai plus rien à dire ? Est-ce que j’ai trouvé mieux à faire ? Est-ce que je vais mieux ?

J’ai souvent été fasciné par des formules un peu grandiloquentes telles que « Les peuples heureux n’ont pas d’Histoire. » Selon Google, c’est de Roger-Gérard Schwarzenberg, politicien de la Vème République dont il ne reste pas grand’chose par ailleurs. Selon mes archives, c’est une phrase du président Georges Pompidou, dont il reste au moins le buste en face des marches du Palais des Festivals de Cannes :

Les peuples heureux n’ont pas d’Histoire, je souhaiterais que les historiens n’aient pas trop de choses à dire sur mon mandat.

Et les gens heureux, ils n’ont rien à dire ?

Je suis hanté par cette idée qui semble aussi fausse que séduisante. Depuis des années, depuis des décennies, je ne suis pas bien, mais ne suffirait-il pas que je fasse taire ce qu’il y a en moi, pour aller mieux ?

Le fameux essai de Francis Fukuyama « The end of History? » , paru pendant l’été 1989, quelques mois avant la chute du Mur de Berlin se terminait ainsi :

The end of history will be a very sad time. The struggle for recognition, the willingness to risk one’s life for a purely abstract goal, the worldwide ideological struggle that called forth daring, courage, imagination, and idealism, will be replaced by economic calculation, the endless solving of technical problems, environmental concerns, and the satisfaction of sophisticated consumer demands. In the post-historical period there will be neither art nor philosophy, just the perpetual caretaking of the museum of human history. (…)

La fin de l’histoire sera une période fort triste. La lutte pour la reconnaissance, la disposition à risquer sa vie pour une cause purement abstraite, le combat idéologique mondial qui faisait appel à l’audace, au courage, et à l’imagination, tout cela sera remplacé par le calcul économique, la quête infinie de solutions techniques, les préoccupations relatives à l’environnement et la satisfaction des exigences de consommateurs sophistiqués. Dans l’ère post-historique, il n’y aura plus que l’entretien perpétuel du musée de l’histoire de l’humanité. (…)

Dix ans plus tard, dans « The Matrix » sorti au printemps 1999, Morpheus se présentait ainsi à Neo :

Let me tell you why you’re here. You’re here because you know something. What you know you can’t explain, but you feel it. You’ve felt it your entire life, that there’s something wrong with the world. You don’t know what it is, but it’s there, like a splinter in your mind, driving you mad. It is this feeling that has brought you to me. Do you know what I’m talking about?

Laisse-moi te dire pourquoi tu es ici. Tu es ici parce que tu sais quelque chose. Tu as un savoir qui t’habite mais tu ne te l’expliques pas. Tu l’as toujours ressenti, ressenti que le monde ne tournait pas rond. Tu ne sais pas quoi mais c’est là, comme une écharde dans ton esprit. Ça te rend fou. C’est ce sentiment qui t’a mené jusqu’à moi. Sais-tu de quoi je parle ?

Mal

Les gens heureux n’ont pas de blog. Beaucoup de gens malheureux ont un blog.

Je me suis souvent demandé si ce blog n’est pas juste l’expression d’un « mal-être », ou d’un malaise. Je ne sais pas même pas quel est le mot juste. Un mal-être qui existait bien avant, et donc ce blog a accompagné le réveil, l’amplification, la radicalisation et les métastases. J’avais cru, à une époque, que j’avais vaincu la petite bête ; elle était assoupie ; et puis elle s’est réveillée ; et elle vient de passer de bonnes années.

J’avais espéré ne plus sentir ces échardes que j’ai toujours senties dans mon esprit ; je les sentais moins ; et puis elles ont recommencé à me piquer.

Je me suis souvent demandé si j’aurais écrit tout ce que j’ai écrit sur ce blog depuis 2012 si je m’étais senti mieux dans ma peau. Si j’avais juste été bien dans ma peau. Bêtement. Ordinairement. Sur ce blog depuis 2012, et ailleurs avant 2005. Écrit, ressenti, vécu.

Je me suis souvent demandé si j’aurais fait et vécu tout ce que j’ai fait et vécu si j’avais juste été bien dans ma peau. Tout ce qu’être mal dans ma peau m’a amené à faire, à subir, à déclencher, tous les cercles vicieux, les spirales négatives, les désastres annoncés. Tout ce qui est devenu moi et que j’aurais voulu éviter. Les faits sont têtus.

J’ai souvent rêvé à tout ce que j’aurai pu faire et vivre si j’avais juste été bien dans ma peau. Tout ce qu’être mal dans ma peau m’a empêché d’être, devenir, faire, vivre. Tout ce qui était hors de portée. Le spectacle de la vie.

Mal dans ma peau. Mal avec mes semblables. Mal dans le monde réel. Persuadé d’être une sorte de monstre, ou d’être perçu comme tel. Persuadé de n’être pas à ma place. Persuadé qu’il ne peut y avoir vraiment et durablement de place pour un monstre tel que moi. Persuadé que je ne peux pas vraiment être bien dans ma peau, jamais, jamais, jamais bien avec mes semblables, jamais bien dans le monde, jamais bien avec moi-même — malgré toutes les preuves accumulées du contraire.

Mal dans ma peau, toujours tôt ou tard ramené à cet état, mal dans ma peau. Habitué. Familier. Et in fine presque rassuré. Rassuré d’être mal. Rassuré de retomber. C’est bon de se sentir chez soi, de se sentir mal. Et c’est quand ça va mieux que je commence à m’inquiéter. C’est quand ça va mieux que c’est pas normal. C’est quand ça va mieux que je me sens devenir méfiant, inquiet, sur mes gardes.

J’ai envié les gens bien dans leur peau. J’ai envié « les hommes goguenards qui habitent sans façon leur corps et leur place sur la terre ».

J’ai envié les gens qui ne se posent pas de questions. J’ai envié les gens qui ne vivent qu’au premier degré, sans interprétations, sans sous-entendus, sans sous-titres, sans cryptages et décryptages, sans modulations et démodulations. J’ai envié les gens qui n’éprouvent jamais le besoin de parler, de se défendre, de se justifier, de fuir, de s’agiter. J’ai envié les gens qui n’ont jamais eu besoin d’antidépresseurs. J’ai envié les gens tranquillement immobiles. J’ai envié les gens qui n’ont rien à dire. J’ai envié les gens qui sont juste là, qui apparemment ne se demandent pas pourquoi ils sont là, qui apparemment n’ont jamais été amenés à se remettre en cause.

J’ai envié les gens qui ne sont pas encombrés par les connaissances. J’ai envié les gens insouciants et ignorants. Un autre personnage de « The Matrix » explique tranquillement que « Ignorance is bliss », l’ignorance est la félicité, l’ignorance est le bonheur. C’est d’une grande banalité. Une formule d’Érasme dit précisément :

Si quelqu’un arrive à la connaissance, c’est bien souvent aux dépens de son bonheur.

J’ai rêvé, pour être mieux, d’être bête. Tout en n’ayant aucune envie de devenir bête. J’ai rêvé, pour être mieux, d’être ignorant. Tout en n’ayant aucune envie de devenir ignorant. Je me suis convaincu que je ne pourrai jamais être mieux. Je m’étais même convaincu qu’il était trop tard. Que j’avais passé une vie à attendre pour rien. Que c’était terminé.

Mieux

Ce blog ralentit. Je vais mieux. Coïncidence ?

Je viens de passer le meilleur hiver depuis des années, certainement depuis 2012. Tout n’a pas été facile, j’ai géré toutes sortes de tuiles, mais il y avait quelque chose de différent. Une énergie. Un élan. Une inspiration. J’ai géré les tuiles. J’ai mené mon chemin. J’ai esquivé l’essentiel des petites maladies saisonnières. Je m’étais imposé une sorte de programme de remise en forme et je m’y suis tenu. J’ai eu de la chance, et puis j’ai aussi un peu forcé la chance.

Je ne crois pas que le monde va mieux, mais je crois que je vais mieux. J’en suis le premier étonné. Je m’en défends parfois presque. J’ai du mal à y croire. J’ai du mal à m’y faire. C’est idiot, n’est-ce pas ?

Je crois à nouveau au possible. Je regarde à nouveau en l’air. Je regarde à nouveau l’aube avec espoir, le soleil qui se lève à l’Est et toutes ces sortes de choses.

Je crois à nouveau au mieux, je crois que je peux devenir autre, meilleur, plus humain, plus mûr, mieux. Je crois qu’il me reste beaucoup à vivre, à voir, à apprendre, à être. Ce n’est pas la fin. Ce n’est pas terminé.

Je crois même à nouveau un peu en moi. J’arriverai peut-être même bientôt à juste écrire « je crois en moi », sans « même », sans « à nouveau », sans nuance ou tergiversation. C’est possible. Ce n’est pas fini.

Identité

Ce blog ralentit. Je vais mieux. Coïncidence ?

Je me suis parfois demandé si je serai encore le même si j’arrivais par quelque miracle à me trouver finalement bien dans ma peau. Serai-je encore le même ? Serai-je encore moi ? Ne serait-ce pas trahir ce que je suis ?

Je déteste les questions dites « identitaires », qui sont tellement à la mode et qui me semblent aussi faciles que piégées et pourries. Peut-être parce que je crains que, au fond, au fond de moi, mon identité à moi, ce soit la tristesse, la mélancolie, le mal-être. Mal dans ma peau : moi. Mieux dans ma peau : pas moi. Puis-je me définir autrement que comme un être mal dans sa peau ?

Il y a quelques années, une personne proche a subi une lourde opération chirurgicale, pour traiter un gros problème de santé, visible, handicapant. L’opération a réussi. Elle a été guérie. Son corps a été guéri. Mais son esprit a mis du temps à s’y habituer. Il n’a pas été facile pour elle de vivre sans son problème, même si c’était objectivement mieux pour elle. On m’avait prévenu, et je l’ai observé : débarrassée de ce qui blessait son corps, elle a aussi perdu quelque chose qui avait fait, pendant au moins quelques années, au moins en partie, son identité. Elle a dû apprendre à se définir autrement. Cela a été long et pénible.

Une partie de moi-même ressent le fait d’aller mieux comme une trahison. Ou comme une démission. Ou une capitulation. J’ai toujours testé l’idée de se laisser aller, de me laisser aller, de juste me laisser porter par le courant. Je déteste les idées déterministes et essentialistes. Je déteste l’idée qu’il me suffirait de juste me laisser porter par ma nature, par mon essence, par mon identité. D’être juste ce que je suis. Mais peut-être que je me trompe.

Une autre partie de moi-même refuse la possibilité d’être heureux dans un monde malheureux — et, à tort ou à raison, je trouve ce monde assez malheureux. Mais peut-être que là aussi je me trompe.

Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve
Que le ciel azuré ne vire au mauve
Penser ou passer à autre chose
Vaudrait mieux

La petite bête est toujours là. Elle n’a pas passé un bon hiver. Mais elle est encore à l’affût. J’adore « Stranger Things », soit dit en passant.

Le chemin se fait en avançant

Ce blog ralentit. Je vais mieux. Coïncidence ?

Est-ce que si ce blog s’arrête, je serai mieux ?

Il est peu probable que j’écrive solennellement le mot « fin ». Il est beaucoup plus vraisemblable que je l’oublie et le laisse dépérir. Parce que je ne trouverai plus le temps, parce que je n’en ressentirai plus le besoin, parce que j’aurai mieux à faire. Parce que, c’est la vie !

Je n’ai aucune intention d’arrêter ce blog. Mais ça va peut-être arriver. Il n’est peut-être qu’une étape.

Je n’ai aucune intention de cesser d’aller mieux.

Friedrich Nietzsche :

Niemand kann dir die Brücke bauen, auf der gerade du über den Fluß des Lebens schreiten mußt, niemand außer dir allein.

Personne ne peut bâtir à ta place le pont qu’il te faudra toi-même franchir sur le fleuve de la vie, personne hormis toi. Certes, il existe des sentiers et des ponts et des demi-dieux sans nombre qui offriront de te porter de l’autre côté du fleuve, mais seulement au prix de toi-même : tu te mettrais en gage et tu te perdrais. Il n’existe au monde qu’un seul chemin sur lequel nul autre que toi ne peut passer. Où mène-t-il ? Ne te le demande pas. Suis-le.

Bonne nuit.

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