Régis Debray, d’une civilisation à une autre, d’une génération à une autre

J’ai terminé la lecture du livre de Régis Debray intitulé « Civilisation. Comment nous sommes devenus américains« , quelques jours avant que sa fille ne soit brièvement projetée dans la lumière des projecteurs des médias français.

Régis Debray est une sorte de légende ce qu’il reste de la gauche française. Né en 1940, entré major à Normale Sup (Ulm) en 1960, était aux côtés de Che Guevara dans la guérilla en Bolivie en 1967. Guevara y est mort ; Debray y a été condamné à trente ans de prison. Libéré quatre ans plus tard, après un passage dans le Chili de Salvador Allende, il rentre en France en 1973. Il est conseiller de François Mitterrand en 1981. C’est un écrivain prolifique et un intellectuel de premier plan, encore et toujours marqué à gauche, et entre autres une référence de « l’antiaméricanisme à la française ». Pour plus de détails, voyez Wikipédia.

Je ne savais pas qu’il avait une fille. Elle s’appelle Laurence. C’est un joli prénom. Elle est née en 1976. Sa mère est une intellectuelle vénézuélienne. Quelques acronymes de son parcours suffiront à illustrer combien elle a choisi des voies à l’opposé de son père : HEC, NYSE, CL, HSBC. Deux livres à son actif : une hagiographie du roi d’Espagne Juan Carlos ; un essai autobiographique intitulé « fille de révolutionnaires ». Pour plus de détails, voyez Wikipédia.

Laurence Debray est entrée dans la lumière comme représentante de la droite française et vénézuélienne, lors d’une émission de télévision en forme de coupe-gorge, jeudi 30 novembre 2017, opposée au leader de la gauche française, Jean-Luc Mélenchon.

Je n’ai pas vu cette émission, mais j’ai lu le livre, « Civilisation. Comment nous sommes devenus américains ».

Ce n’est pas le premier livre consacré à l’évolution de l’Europe (et tout particulièrement de la France) sous l’influence des Etats-Unis d’Amérique depuis un siècle. J’en ai lu d’autres.

Ce n’est pas non plus le premier livre où Régis Debray parle de l’Amérique, de l’Europe, de l’Occident. J’avais lu il y a quelques années un tout petit livre intitulé « Que reste-t-il de l’Occident ? » Je me rappelle de compte-rendus de « L’Edit de Caracalla », à l’heure de l’invasion de l’Irak, en 2003.

Mais ce livre-ci est vertigineux. Par sa taille, par son foisonnement, par son style. Je crains que ce billet soit juste incapable d’en rendre compte. J’essaie quand même.

Comme d’autres, Régis Debray repart de constats posés par Paul Valéry dans l’entre-deux-guerres, l’entre-deux-suicides pour l’Europe. Il parle d’un mouvement qui aura pris un siècle :

Il y avait, en 1919, une civilisation européenne, avec pour variante une culture américaine. Il y a, en 2017, une civilisation américaine, dont les cultures européennes semblent, avec toute leur diversité, au mieux, des variables d’ajustement, au pire, des réserves indigènes.

Citons un peu Paul Valéry. Certaines de ses formules sont restées très célèbres. En 1919 :

Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leur grammaire, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’Histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire.

En 1927 :

L’Europe aspire visiblement à être gouvernée par une commission américaine. Toute sa politique s’y dirige.

Ou, encore en 1919 :

Ne sachant nous défaire de notre propre histoire, nous en serons déchargés par des peuples heureux qui n’en ont point ou presque point. Ce sont des peuples heureux qui nous imposeront leur bonheur.

Comment est-on passé d’une « civilisation européenne » à une « civilisation américaine » ?

Pour un lecteur moyen tel que moi, le livre « Civilisation : Comment nous sommes devenus américains » est un feu d’artifice. D’abord parce qu’il semble ne rien laisser dans l’ombre. Tout y passe.

Le style est emballant. Le sens de la formule, le sens du mot juste, le sens de l’anecdote qui illumine, de l’argument qui fait mouche, de la citation à propos. Régis Debray est un artiste de la langue française et de l’Histoire au sommet de son art.

Mêms s’il m’a fallu presque trois mois pour en venir à bout, je me suis laissé emporter par ce livre, avec souvent la sensation de ne plus savoir où veut m’emmener l’auteur, de perdre de vue ce qu’il cherche à démontrer, d’oublier même qu’il a quelque chose à démontrer.

Et pourtant, chapitre après chapitre, les pièces du puzzle se mettent en marche. Après coup, il suffit de reprendre les têtes de chapitre : Que veut dire « civilisation » ? Quand l’Europe a-t-elle cessé de faire civilisation ? Quand la France s’est-elle faite culture ? Qu’est-ce que la nouvelle civilisation ? Pourquoi toujours fermer les yeux ? Et je vous laisse découvrir les deux derniers, faut pas trop « spoiler », comme je dis moi aussi en bon « gallo-ricain » !

Régis Debray démonte l’Union Européenne, construction fondamentalement américaine, structurellement vassale, dont il est absolument illusoire d’imaginer qu’elle puisse servir à une quelconque émancipation vis-à-vis des Etats-Unis d’Amérique — tout comme la République Fédérale d’Allemagne, cette autre invention étasunienne.

L’UE est une machine antipolitique, dont certains rêvent qu’elle devienne un acteur politique et attendent même qu’elle se constitue, un jour, en puissance, quand sa raison d’être est de fuir toute idée de puissance.

Et il démontre que l’Europe contemporaine n’est plus vraiment européenne au sens où on pouvait l’entendre il y a seulement un siècle.

Qu’a-t-elle d’européen notre Europe alignée, recouverte d’un bleu manteau de supermarkets, le successeur du blanc manteau d’églises, avec, çà et là, et en supplément d’âme, des musées aux formes avantageuses, où venir remplir en bâillant ses obligations culturelles ? Il y avait plus d’Europe à l’âge des monastères, quand l’Irlandais Colomban venait semer ses abbayes aux quatre coins du continent. Plus, à la bataille de Lépante, quand Savoyards, Génois, Romains, Vénitiens et Espagnols se ruèrent au combat contre la flotte du Grand Turc, sous la houlette de Don Juan d’Autriche. Plus à l’âge pacifique des Lumières, quand Voltaire venait battre le carton à Sans-Souci avec Frédéric II, ou quand Diderot tapait sur l’épaule de Catherine II à Saint-Pétersbourg. Plus, à l’âge des Voyageurs de l’impériale, quand Clara Zetkin remuait le coeur des ouvriers français, et Jaurès, les congrès socialistes allemands. Le russe et l’allemand s’enseignaient cinq fois plus dans nos lycées en 1950 qu’aujourd’hui ; il y avait alors plus d’Italie en France et de France en Italie qu’il n’y en a à présent. Nous suivons de jour en jour les péripéties de la politique intérieure américaine, et une quinte de toux de Mme Clinton en campagne fait l’ouverture de nos journaux télévisés, mais nous n’avons pas dix secondes pour un changement de paysage en Roumanie ou en Tchéquie. Les satellites de diffusion et notre paresse intellectuelle mettent New York sur notre palier, Varsovie dans la steppe et Moscou au Kamtchatka.

Régis Debray insiste sur le poids de la technique, des techniques, des techniques et des méthodes, des techniques de narration, des techniques de l’image, des techniques médiatiques. La médiologie est son néologisme. Il dissèque comme personne la colonisation des esprits par les appareils, les normes, les formats. Les nouvelles colonies, c’est nous !

Nous n’avons pas à prêter serment aux enseignes des légions, encore moins à baiser la pantoufle. Nous ne sommes pas des supplétifs ni des larbins, mais des utilisateurs. Nos appareils sont des maîtres à penser. En quoi le gouvernement par les normes, autrement plus indolore et moins coûteux que par les blocus et les amendes, est un modèle d’économie des forces. C’est une mise à l’équerre (le sens de norma en latin) plutôt qu’une mise au pas. On dresse et on redresse, par le seul mode d’emploi. La normalisation préemptive des systèmes techniques — éducation, santé, transports, médias — produit une dynamique qui ne se présente pas comme polémique. Elle instaure la référence par capillarité. Elle met de l’ordre, son ordre, dans du disparate, et le rouleau compresseur normatif fait apparaître tout « ce qui résiste à son application comme quelque chose de tordu, de tortueux ou de gauche » (Georges Canguilhem, Le Normal et le Pathologique). L’écart devient faute, et il arrive qu’une négligence ou un hors-piste soit passible de graves sanctions. Cela vaut pour les normes comptables comme pour le droit fiscal.

Mais Régis Debray n’est plus un révolutionnaire, c’est un observateur. Ce livre n’est pas un appel aux armes, c’est un appel à la lucidité. Le titre n’est ni « Est-ce que nous sommes devenus Américains ? », ni « Comment ne plus être Américains ? », il est « Comment nous sommes devenus Américains. » Sans point d’interrogation.

Γνῶθι σεαυτόν
Gnothi seauton
Connais-toi toi-même !

( Dans l’album d’Astérix intitulé « Le Domaine des Dieux », cette phrase de Socrate est citée par un centurion romain. On lui demande : « Qu’est-ce que ça veut dire ? » Il répond : « Je ne sais pas. C’est du grec. ». On peut probablement transposer à un général américain citant un intellectuel européen. Nous sommes leurs Grecs. )

Régis est né en 1940 ; Laurence est née en 1976. La génération de mon père ; ma génération.

Je n’ai aucune idée de ce que Régis pense vraiment de Laurence, ou ce que Laurence pense vraiment de Régis, et ça ne me regarde pas. L’ancien révolutionnaire, compagnon du Che ; l’ancienne trader, fan de Macron. La gauche ; la droite.

Mais cela ajoute un éclairage inattendu à ce livre, notamment à des passages tels que :

Inutile de préciser que le romantisme révolutionnaire, où la nostalgie est motrice, et l’échec final une sombre confirmation, n’a pas sa place dans la patrie des wonder boys et des success stories. La nouvelle civilisation méprise les loosers, les pauvres et les vaincus. La grandeur des causes perdues lui est étrangère.

( J’adore la faute d’orthographe classique, que décidément même les meilleurs commettent : il pense « loser » (perdant, minable), il écrit « looser » (plus ample, moins ferme). Mais avec deux o ça fait plus américain, right? )

Laurence se sent chez elle aux Etats-Unis (elle a travaillé à Wall Street comme trader) ; et tout autant dans l’Europe américanisée. Régis est, 50 ans après la mort du Che, encore interdit sur le territoire étasunien ; et des pans entiers du livre décrivent les malaises, petits et grands, qui lui inspirent l’Europe américanisée.

Le changement de civilisation que décrit Régis Debray s’étale sur plusieurs générations. Mais chaque génération compte. Surtout si on ose se représenter Régis à l’arrière-garde de la sienne, et Laurence à l’avant-garde de la sienne (je sais, ça fait mal).

Les générations se suivent et ne se ressemblent pas forcément. La vague de l’Histoire rattrape les générations les unes après les autres.

… history was a wave that moved through time slightly faster than an individual life did…

Peut-on être lucide vis-à-vis d’un système où on s’épanouit, où on s’enrichit, où on se trouve bien, où on se trouve beau ? Ou faut-il être, sinon en révolte, au moins un peu à l’écart, au moins spirituellement en dehors ? Qui est le plus lucide, Laurence ou Régis ?

En ouverture de « Soumission » , son roman publié en France le mercredi 7 janvier 2015, Michel Houellebecq a écrit :

Il est probablement impossible, pour des gens ayant vécu et prospéré dans un système social donné, d’imaginer le point de vue de ceux qui, n’ayant jamais rien eu à attendre de ce système, envisagent sa destruction sans frayeur particulière.

Régis Debray lui répond, ça aurait pu être le mercredi 7 janvier 2015 ou le vendredi 13 novembre 2015 :

Une civilisation a toujours besoin de Barbares, et quand elle en manque, elle en fabrique.

La conclusion du livre « Civilisation : Comment nous sommes devenus Américains » peut surprendre. Elle n’est pas un appel à la révolte ou à la résignation ; elle ne contient ni espoir, ni désespoir.

Les derniers chapitres, en fait, reprennent beaucoup la métaphore déjà classique comparant l’emprise des Etats-Unis sur l’Europe à la subjugation (en français : assujettissement) du monde grec par Rome. Sans parler du monde celte, d’une bonne partie du monde germanique, etc. Washington D.C. et New York, c’est Rome. Nos « ancêtres » étaient moins des Gaulois que des Gallo-Romains ; nous nous croyons encore Français, mais nous sommes déjà des Gallo-Ricains, ou des Franco-Ricains.

J’ajoute que ça pourrait être pire. Ça pourrait sûrement être différent — il y a de sérieuses uchronies, déjà écrites ou à écrire, sur le destin de l’Europe sans les deux suicides de 1914 et de 1941.

Ça pourrait être pire. Ça nous promet peut-être des Européens, et même des Français, structurellement moins tristes, puisque l’interdiction de la tristesse est au cœur d’une certaine culture américaine.

Il n’y a aucun exemple qu’une mode venue des États-Unis n’ait pas réussi à submerger l’Europe occidentale quelques années plus tard ; aucun.

Ça pourrait être pire. Il se trouve qu’il n’y a plus eu de guerre majeure en Europe, au moins en Europe occidentale, depuis soixante-treize ans. Être un protectorat a des avantages.

It is now 73 years since an army crossed the Rhine River bearing fire and sword. This is the longest period of peace on the Rhine since the second century B.C.E., before the Cimbri and the Teutones appeared to challenge the armies of the consul Gaius Marius in the Rhone Valley.

Ça pourrait être différent ? Il nous faudrait quand même faire un sacré effort, à commencer par un effort d’imagination, pour nous penser contre les Américains, malgré les Américains, sans les Américains. Sans les mots américains, sans les normes américaines, sans les formats américains, sans les règles américaines, sans les clichés américains, sans les images américaines, sans les protections américaines, sans les réflexes américains. Impossible n’est certes pas français. Mais les faits sont têtus. Gnothi seauton.

Peut-être que tout cela est superficiel ? Je n’ai pas beaucoup avancé dans le dernier opus d’Emmanuel Todd, par exemple, mais je soupçonne qu’il va me rappeler d’autres dimensions faisant civilisation que Régis Debray aura négligées — au hasard, les structures familiales, les fonds anthropologiques. Je persiste aussi à penser que des pans entiers de l’édifice institutionnel américano-européen ne tiennent plus qu’à un fil. Et je tiens le mot « fragile » comme l’un des plus caractéristiques du monde contemporain.

Décadence, dira l’un, libération, dira l’autre. Et pourquoi pas les deux ? Quand la vie nous a appris qu’on ne peut tricher longtemps avec ses héritages, on doute qu’une robe safran et des sandales bouddhiques puissent nous faire autre que ce que nous n’avons pas choisi mais ne pouvons cesser d’être. Nous ne faisons, tout compte fait, que prendre la suite. C’est vexatoire en un sens et réconfortant dans un autre puisqu’il découle de là qu’une suite, dans le futur, n’est pas impossible. Cela s’appelle la transmission. C’est une longue aventure où le sourire finit par l’emporter sur les larmes d’un instant.

Nous ne sommes qu’une étape. Nous sommes différents de l’étape précédente, à la fois fidèles et infidèles, ça dépend des sujets, ça dépend des contextes. L’étape suivante sera différente de nous, peut-être fidèle, peut-être infidèle, ce n’est pas à nous d’en décider, ce n’est pas nous qui déciderons. On sera peut-être horrifiés par nos successeurs, de même qu’on a peut-être horrifié nos prédécesseurs, mais chacun son tour. Comme disent les Américains : « As the French say: ‘C’est la vie.' »

You have to realize that someday you will die. Until you know that, you are useless!

Au milieu du vacarme contemporain, au milieu de ce que l’autre appelait « un bruit décadent et américain », il faut essayer de transmettre.

Bonne nuit.

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Lovecraft vu par Houellebecq : Contre le monde, contre la vie, contre la lutte

J’ai terminé il y a quelques jours la lecture de « Contre le monde, contre la vie », essai biographique de Michel Houellebecq (né en 1956), consacré à Howard Phillips Lovecraft (1890 – 1937), publié en 1991.

Inconnu de son vivant, Lovecraft a été qualifié en 1982 par Stephen King de « plus grand artisan du récit classique d’horreur du vingtième siècle »

C’est un livre que j’avais prévu de lire depuis bien longtemps, moins pour Lovecraft que pour Houellebecq. Je n’ai pas lu grand’chose de Lovecraft. Un recueil en français doit traîner dans un carton à quelques mètres en-dessous de moi depuis une dizaine d’années — j’avais essayé en 1998, et je n’avais pas accroché — il faudrait peut-être que je réessaie. En revanche, je suis persuadé, depuis ce jour de janvier 1999 où j’ai lu d’une traite « Les particules élémentaires », que Michel Houellebecq est un des écrivains les plus importants de sa génération, et par extension de la mienne.

Ce qui m’a décidé à enfin lire « Contre le monde, contre la vie », c’est mon état général de ces derniers mois en général, et la lecture de Fritz Zorn en particulier (« simplement, être dans la vie, cela, nous ne le voulions pas » ).

Voici quelques observations sur ce livre, « Contre le monde, contre la vie », personnelles, subjectives et pas forcément claires. Je pensais que ça serait court, et c’est devenu en quelques soirées très long. Ça vaut ce que ça vaut, ce n’est qu’un billet de blog.

Dès 1989, Michel était déjà Houellebecq

« Contre le monde, contre la vie », commencé en 1989, paru en 1991, trois ans avant « Extension du domaine de la lutte » (1994), sept ans avant « Les particules élémentaires » (1998), contient déjà les éléments clefs du style de Houellebecq. C’est clair. C’est fluide. C’est limpide. C’est érudit. Il découpe au scalpel sans trembler. Il use et abuse des italiques pour mettre en lumière et interroger des formules toutes faites, apparemment banales.

Et j’ai noté d’étranges clins d’œil rétrospectifs tels que :

L’univers n’est qu’un furtif arrangement de particules élémentaires. Une figure de transition vers le chaos. Qui finira par l’emporter. (…) Tout disparaîtra. Et les actions humaines sont aussi libres et dénuées de sens que les libres mouvements des particules élémentaires.

Les racines de l’œuvre de Houellebecq sont dans les années 1980s. L’œuvre de Houellebecq, c’est la chronique du déploiement du néolibéralisme, avant et après 1989.

« Ce cosmos désespéré est absolument le nôtre. »

Si vous lisez « Contre le monde, contre la vie », il ne faut surtout pas lire la préface, s’il y en a une. Celle qui figure dans mon édition Kindle déstabilise tout — j’ai eu la bonne idée de ne la lire qu’après avoir fini le livre. Il faut commencer par la première partie. Houellebecq parle délibérément de l’oeuvre avant de parler de l’homme. Il faut suivre sa démarche. Il faut commencer par la vision du monde exprimée par l’oeuvre de Lovecraft, et par son actualité exprimée par Houellebecq au crépuscule des années 1980s.

La vie est douloureuse et décevante. Inutile, par conséquent, d’écrire de nouveaux romans réalistes. Sur la réalité en général, nous savons déjà à quoi nous en tenir ; et nous n’avons guère envie d’en apprendre davantage. L’humanité telle qu’elle est ne nous inspire plus qu’une curiosité mitigée. Toutes ces « notations » d’une si prodigieuse finesse, ces « situations », ces anecdotes… Tout cela ne fait, le livre une fois refermé, que nous confirmer dans une légère sensation d’écœurement déjà suffisamment alimentée par n’importe quelle journée de « vie réelle ». (…)

Quand on aime la vie, on ne lit pas. On ne va guère au cinéma non plus, d’ailleurs. Quoi qu’on en dise, l’accès à l’univers artistique est plus ou moins réservé à ceux qui en ont un peu marre. (…)

Humains du XXe siècle finissant, ce cosmos désespéré est absolument le nôtre. Cet univers abject, où la peur s’étage en cercles concentriques jusqu’à l’innommable révélation, cet univers où notre seul destin imaginable est d’être broyés et dévorés, nous le reconnaissons absolument comme notre univers mental. Et, pour qui veut connaître l’état des mentalités par un coup de sonde rapide et précis, le succès de Lovecraft est déjà à soi seul un symptôme. Aujourd’hui plus que jamais, nous pouvons faire nôtre cette déclaration de principe qui ouvre Arthur Jermyn : « La vie est une chose hideuse ; et à l’arrière-plan, derrière ce que nous en savons, apparaissent les lueurs d’une vérité démoniaque qui nous la rendent mille fois plus hideuse. » (…)

Une haine absolue du monde en général, aggravée d’un dégoût particulier pour le monde moderne. Voilà qui résume bien l’attitude de Lovecraft.

Houellebecq évoque ensuite longuement l’œuvre, en connaisseur, en passionné. Il donne envie de lire cette œuvre, considérée après coup comme l’une des œuvres majeures de la littérature fantastique du XXème siècle. Il décortique les techniques, les méthodes, les thèmes, les intentions. L’utilisation, rare à l’époque, du style scientifique. L’art de décrire des architectures sophistiquées. L’art de glisser petit à petit l’effroi. L’art des monstres. La construction d’une mythologie extensible. Le rejet du « réalisme ».

Nombre d’écrivains ont consacré leur œuvre à préciser les motifs de ce légitime dégoût. Pas Lovecraft. Chez lui, la haine de la vie préexiste à toute littérature. Il n’y reviendra pas. Le rejet de toute forme de réalisme constitue une condition préalable à l’entrée dans son univers.

Houellebecq attend calmement la troisième et dernière partie de son livre pour évoquer la vie de Lovecraft, et notamment les quelques années où Lovecraft a été confronté à la vie.

Babylone sur Hudson

Toute la vie de Lovecraft s’est déroulée à Providence, capitale de l’Etat de Rhode Island, le plus petit des États américains, au cœur de la Nouvelle-Angleterre, terre puritaine, province tranquille. À l’écart, dans une certaine mesure, du monde et de la vie.

Il y est né, il y a grandi, il y a eu ses premiers problèmes de santé, il y a traversé tout ce qui a fait les bases de son œuvre.

Il n’aurait jamais dû en sortir. Il n’y était pas préparé. Il n’était pas prêt.

Il n’aurait jamais dû en sortir. Mais il en est sorti, quelques années, par hasard. C’est la vie !

En 1921, à l’âge de 31 ans, c’est la rencontre improbable d’une femme plus âgée que lui, Sonia Greene, née en Ukraine en 1883, juive, veuve depuis 1916, mère d’une adolescente née en 1903. C’est une vraie histoire d’amour invraisemblable, pour un vieux garçon provincial, naturellement antisémite, etc. C’est un mariage inespéré, deux ans plus tard. C’est un emménagement inattendu à New York.

En 1924, New York est déjà la plus grande ville du monde, la capitale du XXème siècle, la capitale cosmopolite, la capitale capitaliste, Babylone, Gotham City, etc. La ville la plus vivante du monde. The city that never sleeps.

Commentant son passage à New York en 1930, Léon Trotski a écrit :

Here I was in New York, city of prose and fantasy, of capitalist automation, its streets a triumph of cubism, its moral philosophy that of the dollar. New York impressed me tremendously because, more than any other city, it is the fullest expression of our modern age.

C’est à New York que Lovecraft est confronté à toutes sortes d’aspects de la vie dont il avait été préservé jusque là, dans sa calme province. La cohue, la foule, le vacarme. La modernité. Le matérialisme. Ce qu’on appelle maintenant de doux euphémismes — que Houellebecq mettrait en italique — tels que : « le marché du travail », « la diversité », « la précarité », « la mixité sociale », « les incivilités », « les étrangers », etc. Ou encore : « extension du domaine de la lutte ». Ça se passe mal. Il se découvre incapable de trouver un travail  — incapable de trouver une place, comme on disait jadis. Malgré son éducation, malgré ses qualifications. Il se découvre en concurrence, en frottement, en luttes avec toutes sortes d’étrangers. Il se découvre inapte, inadapté, incapable de s’adapter, incapable de supporter, dépassé, déclassé.

Bref, ça ne marche pas. Ça ne dure guère que deux ans (deux ans selon Wikipedia, « un peu plus d’un an » selon Houellebecq, passons les détails). Ça finit par une séparation et un retour à Providence, Rhode Island. Il a essayé. Ça n’a pas marché.

Lovecraft n’aurait jamais dû sortir de Providence. Il n’était pas fait pour ça.

S’il n’en était jamais sorti, son œuvre aurait été moindre. Elle aurait probablement été de la même nature, dans la même direction, juste plus faible. Mais il a essayé. Il a été amené à essayer. Il s’est marié. Il a vécu à New York. Ça n’a pas marché. Son œuvre en a été dopée. Ou plutôt, son œuvre est devenue une manière de sublimer son échec total face à cette tentative impromptue dans le monde, dans la vie.

La lutte des races

Une fois qu’on sait comment Lovecraft a vécu son année à Brooklyn, et qu’on se rappelle l’ampleur des préjugés racistes dans la société étasunienne de l’époque, on comprend que l’oeuvre de Lovecraft — dont Houellebecq vient de passer des dizaines de pages à expertiser la grandeur — peut juste être interprétée comme bassement xénophobe.

Les monstres grouillants, ce sont les Noirs, les Juifs, les Catholiques, les Irlandais, les Italiens qui grouillent, qui se frayent un chemin et qui trouvent leur compte dans New York, alors que lui, le WASP propre et provincial, en a été incapable. Ce sont les races inférieures qui vont submerger la race supérieure (on ne disait pas encore « remplacer »). C’est la race supérieure qui se découvre une race parmi les autres. C’est la race supérieure qui se découvre obligée de se battre pour survivre, et en fait incapable de survivre. Vae victis. Winner takes all. Resistance is futile.

Leur vitalité, leur apparente absence de complexes et d’inhibitions le terrifient et le dégoûtent. Ils dansent dans la rue, ils écoutent des musiques rythmées… Ils parlent fort. Ils rient en public. La vie semble les amuser ; ce qui est inquiétant. Car la vie, c’est le mal.

Par parenthèse, dans ses carnets de prisonnier à Spandau, en date du 18 novembre 1947, Albert Speer a expliqué à quel point Adolf Hitler haïssait New York et ce que New York représentait, combien il rêvait de détruire cette Babylone du XXème siècle, grouillante de Nègres, de Juifs et autres impurs :

In the latter stages of the war, I never saw Hitler so beside himself as when as if in a delirium, he was picturing to himself and to us the downfall of New York in towers of flame. He described the skyscrapers turning into huge burning torches and falling hither and thither, and the reflection of the disintegrating city in the dark sky.

Les héros de Lovecraft, c’est Lovecraft lui-même : purs et dépassés par les événements. Impuissants. Incapables. Désemparés. Comme Fritz Zorn et autres bourgeois de Zurich (ville certes pas anglo-saxonne, mais aussi blanche, protestante et propre que Providence) : éduqués à refuser le monde (« simplement, être dans la vie, cela, nous ne le voulions pas » ), éduqués à prétendre ne s’intéresser qu’aux « choses élevées » (« les prétendues ‘choses élevées’ [ont] besoin d’un contrepoids qui symbolise ce qui est bas« ), éduqués à considérer tout le reste comme « ridicule », avec crainte mais avec bienveillance. Réfugiés dans le presque rien, refusant presque tout.

Dans l’univers de Lovecraft, la cruauté n’est pas un raffinement de l’intellect ; c’est une pulsion bestiale, qui s’associe parfaitement avec la stupidité la plus sombre. Pour ce qui est des individus courtois, raffinés, d’une grande délicatesse de manières… ils fourniront des victimes idéales. (…)

Les héros de Lovecraft se dépouillent de toute vie, renoncent à toute joie humaine, deviennent purs intellects, purs esprits tendus vers un seul but : la recherche de la connaissance. Au bout de leur quête, une effroyable révélation les attend : des marécages de la Louisiane aux plateaux gelés du désert antarctique, en plein cœur de New York comme dans les sombres vallées campagnardes du Vermont, tout proclame la présence universelle du Mal.

Bref, on pourrait s’en tenir à cette interprétation : une œuvre raciste, sublimée par un talent extraordinaire, mais raciste quand même, et au fond en phase avec des idéologies de la même période.

Contre la lutte

Houellebecq cherche à aller au-delà de cette interprétation, et c’est probablement la vraie originalité de son livre, par-rapport à ce qui avait probablement déjà été discuté avant lui.

« Contre le monde, contre la vie » est le titre du livre et du dernier chapitre. Retour à la fin des années 1980s. Retour au monde en train de se décomplexer après les décennies complexées d’après-guerre. Mon année zéro à moi c’est 1990.

Aujourd’hui plus que jamais, Lovecraft serait un inadapté et un reclus. Né en 1890, il apparaissait déjà à ses contemporains, dans ses années de jeunesse, comme un réactionnaire désuet. On peut aisément deviner ce qu’il penserait de la société de notre époque. Depuis sa mort, elle n’a cessé d’évoluer dans un sens qui la lui ferait détester davantage.

Les idéaux de liberté et de démocratie, qu’il abhorrait, se sont répandus sur la planète. L’idée de progrès est devenue un credo indiscuté, presque inconscient, qui ne pourrait que hérisser un homme qui déclarait : « Ce que nous détestons, c’est simplement le changement en tant que tel. » Le capitalisme libéral a étendu son emprise sur les consciences ; marchant de pair avec lui sont advenus le mercantilisme, la publicité, le culte absurde et ricanant de l’efficacité économique, l’appétit exclusif et immodéré pour les richesses matérielles. Pire encore, le libéralisme s’est étendu du domaine économique au domaine sexuel. Toutes les fictions sentimentales ont volé en éclats. La pureté, la chasteté, la fidélité, la décence sont devenues des stigmates ridicules. La valeur d’un être humain se mesure aujourd’hui par son efficacité économique et son potentiel érotique : soit, très exactement, les deux choses que Lovecraft détestait le plus fort.

J’insiste : ce livre a été écrit entre 1989 et 1991.

Contre le monde, contre la vie : Le monde réel, la vie réelle, à New York en 1923, et partout notamment depuis 1989, c’est l’altérité, la différence, l’agitation, le bruit, le tumulte, la concurrence, la compétition. C’est la lutte qui n’en finit pas de s’étendre. C’est les particules élémentaires qui s’entre-choquent. C’est sale, c’est grouillant, c’est mélangé, c’est violent, c’est hypocrite. La vie, c’est impur. Ça puire, messire ! Le monde est une vraie porcherie, les hommes se comportent comme des porcs…

La vie semble les amuser ; ce qui est inquiétant. Car la vie, c’est le mal.

Le mal ? Quand même ? Vraiment ? Tant que ça ?

Délivre-nous du mal

Est-ce que ce n’est pas juste de la facilité ? On dit de la vie que « c’est le mal », parce qu’on est incapable de s’y adapter. On dit de la vie que « c’est le mal », par renoncement, par incompétence, par faiblesse. On dit de la vie que « c’est le mal », parce qu’on ne veut pas « jouer le jeu » .

Est-ce que ce n’est pas juste de la lâcheté ? Un discours de perdants, voire même de mauvais perdants ? En américain, « loser » veut autant dire « perdants » que « minables ». Dans la France du produit Macron, on peut aussi dire « fainéants », ou juste « rien ».

Est-ce que ce n’est pas juste du dépit ? On dit qu’on n’aime pas la vie parce que « c’est le mal », parce qu’on n’accepte pas que la vie, c’est pas un endroit où on gagne à tous les coups, c’est pas un endroit où on a une place réservée, c’est pas un endroit où on est reconnu comme race supérieure ou classe supérieure, c’est pas un endroit où on est les gentils et les autres c’est des méchants.

Est-ce que ce n’est pas juste de la peur ?

Tyler Durden, 1999 :

You are not special. You’re not a beautiful and unique snowflake. You’re the same decaying organic matter as everything else. We’re all part of the same compost heap. We’re all singing, all dancing crap of the world.

Qu’est-ce que la vie ? Sans aller jusqu’au mal. Quelque part entre la lutte et le mal ? Évitons les trop grands mots. On n’a pas besoin du « mal ». Soyons plus précis.

Qu’est-ce que la vie pour une personne instruite, éduquée, conditionnée, habituée, comme Fritz Zorn et comme Howard Phillips Lovecraft, à se croire supérieure, spéciale, unique, à part, au-dessus de la mêlée, propre et immaculée, au-dessus des choses vulgaires ?

Never want to put my feet back down
On the ground

Qu’est-ce que la vie pour des petits-bourgeois provinciaux qui se découvrent rien ? Une mauvaise surprise.

Leur conditionnement les a préparés à être déçus. Leurs illusions, une fois dissipées, les ont conduit à constater : Le monde c’est pas fait pour eux. La vie c’est pas fait pour eux. Ou plutôt, en retournant la formulation : Ils n’ont pas été faits pour le monde. Ils n’ont pas été préparés au monde. Ils n’ont pas été préparés à la vie. Ils n’ont pas été faits pour ça. Ils n’ont pas été préparés à trouver leur place sur terre, juste sur terre, au ras du sol, à l’échelle humaine, dans le monde réel, dans la vie réelle. Trop éduqués, trop bien élevés, pas préparés, inadaptés.

« Éduqué à mort », écrivait Fritz Zorn.

Fritz Zorn a été emporté par le cancer à 32 ans sans avoir quitté Zurich.

Howard Phillips Lovecraft a été emporté par le cancer à 47 ans, après avoir brièvement quitté Providence entre 33 et 35 ans.

Dans son seul et unique livre, « Mars », Fritz Zorn exprime son incapacité à rentrer dans la vie — et son regret de n’y être pas parvenu, et son espoir d’y parvenir une fois guéri.

Par son œuvre immense, à peine dénombrable, Howard Phillips Lovecraft exprime son dégoût de la vie, exorcise son échec dans la vie, et offre à la postérité, conclut Houellebecq « une alternative à la vie, (…) une opposition permanente, un recours permanent à la vie ».

Il sait très bien qu’il n’a aucune place dans un quelconque Walhalla héroïque de batailles et de conquêtes ; sinon, comme d’habitude, la place du vaincu. Il est pénétré jusqu’à la moelle de son échec, de sa prédisposition entière, naturelle et fondamentale à l’échec. Et, dans son univers littéraire aussi, il n’y aura pour lui qu’une seule place : celle de la victime.

J’ai bien compris depuis bien longtemps que je suis, moi aussi, à ma manière bien ordinaire, et malgré toutes sortes de preuves du contraire, du parti des perdants. Je n’ai pas mal place sur terre. Je suis un raté. #JeSuisRien. Passons.

Ça fait quelque temps que je tourne autour de cette question : Que fait-on des perdants ?

Et, décidément incapable de conclure ce billet, je vais ajouter une autre question : Qu’est-ce que c’est que cette civilisation où il y a des gagnants et des perdants ?

Contre une civilisation qui l’est si peu

Qu’est-ce que c’est que cette civilisation où, au fond, la lutte pour la vie, la lutte pour la survie, la lutte sous toutes ses formes, la lutte étendue à toutes les dimensions de l’existence, est encore le ressort essentiel ?

On est en 2017 ! Notre civilisation devrait avoir résolu ses problèmes ! Notre civilisation devrait être en train de s’élancer vers le cosmos ! Qu’est-ce que c’est que cette civilisation qui ne semble avoir pour but que de permettre à quelques dominants de dominer ? Qu’est-ce que c’est que cette civilisation où, pour faire quelques milliardaires, on jette des millions de gens dans le malheur ? Qu’est-ce que c’est que cette civilisation où, au nom de la technique, parce que pour eux tout ça n’est qu’un jeu, des capitalistes proclament « we are designing a world that is not fit for people » ?

On est en automne ! Qu’est-ce que c’est que cette civilisation où on trouve normal que des millions de gens aient faim, que des milliers de gens meurent de froid dans les rues l’hiver, et où ce qui est supposé animer tous les autres et les pousser à la lutte, c’est la peur de la misère ?

Houellebecq conclut que Lovecraft a, par son oeuvre, offert « une alternative à la vie », constitué « une opposition permanente, un recours permanent à la vie ». Peut-être. J’ai cependant l’impression que Lovecraft n’a fait que transposer le monde de la lutte, le monde de la cruauté, le monde de la peur. Ça n’enlève rien à la grandeur de son œuvre.

Mais ça ne résout pas le problème d’une civilisation rongée par l’extension du domaine de la lutte. #OnVautMieuxQueÇa !

Bonne nuit.

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Ils ne veulent pas comprendre

Je relis de temps en temps des anciens billets. En général au hasard. Certains billets ont exprimé des pronostics, des souhaits ou des espoirs, concernant la marche du monde. Datés, sourcés, référencés. Il est en général facile de voir après coup quand je me suis trompé.

Ainsi, j’ai relu quelques billets de l’année 2016, l’année du Brexit, l’année de Trump, et autres cris contre « la mondialisation heureuse ».

Je pensais que Theresa May pouvait incarner une première forme de reflux de la mondialisation heureuse, dans la foulée du Brexit. J’ai voulu y croire. J’ai sous-estimé la toxicité du Tory Party — the nasty party. Je me suis trompé.

Je n’avais aucune illusion sur Hillary Clinton, incarnation du mépris pour les perdants de la mondialisation heureuse, mais je pensais quand même qu’elle allait être élue. Je me suis trompé.

Je n’avais pas beaucoup d’illusions sur Donald Trump, mais je sous-estimais l’ampleur des dégâts qu’il allait provoquer. Je comprenais ceux qui voulaient désespérément croire en lui, mais je sous-estimais sa capacité à les trahir. Je me suis trompé.

Mais surtout, j’avais imaginé que les européistes, les maîtres de l’Europe, les mondialistes, les champions de la mondialisation heureuse, les fous furieux de la disruption pourraient changer. J’ai rêvé qu’ils pourraient prendre conscience des dégâts. J’ai imaginé qu’ils pourraient commencer à réfléchir à réparer les problèmes. Je me suis trompé.

Je vais dire ‘ils » dans le reste de ce billet, même si ça sonne « complotiste ». Je pourrais écrire les « mondialistes », mais ça ne me satisfait pas — je crois toujours à l’unité possible de l’espèce humaine et à la conquête spatiale, voyez-vous. De même que voir ce que recouvre désormais le mot « européiste », me dérange profondément, le mot « européiste » ayant été inventé en 1915 par Jules Romains (oui, Jules Romains !). Il faut se méfier des mots.

Bref, j’avais espéré qu’ils comprendraient. Qu’ils se remettraient en cause. Qu’ils infléchiraient la marche du monde.

Je me suis trompé.

Ils n’ont rien compris.

Ils n’ont rien compris au Brexit.

Ils n’ont rien compris à l’élection de Trump.

Ils n’ont rien compris à la déroute de Renzi en Italie, aux élections aux Pays-Bas en mars 2017, au moment Mélenchon en France en avril 2017, à diverses élections en Europe de l’Est, non, ils n’ont rien compris. Ils n’ont rien compris.

Ils n’ont rien compris, parce qu’ils ne veulent pas comprendre.

Ils veulent juste continuer.

Pour tous les événements de ces dernières années, ils ont trouvé de fausses explications et ils s’y tiennent. Ils en ont tellement peu qu’ils les recyclent, d’un événement à l’autre. C’est la Russie ! C’est les méchants ! Et pour certains : c’est l’Islam !

Pour toutes les élections où les électeurs ont mal voté, c’est devenu un réflexe : c’est la Russie ! C’est l’ingérence russe ! C’est les hackers russes ! On nous a d’abord expliqué ainsi la victoire de Trump. Ensuite ça a été le Brexit. Et maintenant c’est la Catalogne. C’est l’ingérence russe ! Tout est de la faute à Poutine ! Tout est toujours de la faute à Poutine ! Encore un coup de Fantomas ! Ne regardez pas ailleurs, n’allez pas plus loin, l’explication est là.

Une autre explication de rechange, face à tous les mouvements de détresse, extrémistes, populistes et autres, un peu partout en Amérique et en Europe, c’est la diabolisation. C’est des méchants ! C’est des vilains ! C’est des fascistes, des racistes, des extrémistes ! Ne pensez pas au-delà, ne réfléchissez pas plus, la réponse est là.

C’est tellement facile. Il n’y a pas à réfléchir, il y a ces explications toutes prêtes, et surtout, que la fête continue, que la mondialisation heureuse et le pillage continuent !

Je précise que je ne nie pas que la Russie ait une stratégie d’influence et tente de peser dans des élections — mais je pense que toutes les grandes puissances, des Etats-Unis au Qatar, font de même. Et je ne nie pas qu’il y a des fascistes et des fous furieux un peu partout — mais je pense qu’ils restent assez minoritaires.

Si on regarde d’un peu plus près le Royaume-Uni, on se rappelle que le Brexit a été voté parce que le Royaume-Uni est le pays industrialisé le plus ravagé par le néolibéralisme, depuis 1979 et surtout depuis la crise de 2008. Derrière les lumières de Londres (a.k.a., Singapore-upon-Thames) et de quelques grandes villes, on voit des régions dévastées, des laissés-pour-comptes, des « losers ». Les perdants se sont vengés dans les urnes.

Si on regarde d’un peu plus près les Etats-Unis, on se rappelle que Trump a été élu lui aussi par des régions ravagées par la désindustrialisation, la misère, la mondialisation heureuse. Des régions où Hillary Clinton n’a même pas daigné aller salir ses habits de princesse. Des régions où le nom Clinton est juste synonyme de TAFTA. Les régions que Michael Moore, dès juillet 2016, appelait prophétiquement « Our Rust Belt Brexit » .

Si on regarde d’un peu plus près l’Europe orientale, on peut lire un excellent article de Jan Bédiat dans « Le Vent Se Lève » en date du 22 octobre 2017, qui, derrière les « passions brunes en Europe de l’Est » , décrypte les vraies racines du désarroi de ces pays trahis :

Le résultat des élections vient de tomber en République Tchèque : comme partout en Europe de l’Est, le vieux monde est balayé. Chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates sont rayés de la carte. L’extrême-droite atteint des niveaux sans égal depuis des décennies. Dans des registres très différents, Babis en République Tchèque, Orban en Hongrie et Kaczynski en Pologne traduisent le fond de l’air irrespirable qui imbibe le monde slave et magyar. Ils sont les symboles des fractures Est-Ouest en Europe et constituent le prélude à sa dislocation. En martyrisant ces sociétés pour offrir une main d’oeuvre sous-payée et corvéable à merci à l’industrie allemande, l’Union Européenne a fait renaître des nationalismes tenus en sous-pape depuis des décennies. Travaillés par des troubles identitaires profonds et lassés de vivre sous le régime de la souveraineté limitée, les peuples slaves et magyars jettent par dessus-bord la vieille caste politique qui a servi de passe-plat à l’Union Européenne.

Si on regarde d’un peu plus près la France, on constate comme Naomi Klein, interviewée dans Bastamag en date du 16 novembre 2017 :

Face à Trump, nous avons un Emmanuel Macron ou un Justin Trudeau prétendant incarner un progressisme dans le cadre de ce même modèle néolibéral, celui qui justement crée les conditions pour l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite. Écouter le discours tenu par Macron depuis quelques mois est absolument incroyable : au lieu de prendre le score du Front national comme un avertissement, il voit cela comme l’autorisation d’aller encore plus loin dans une libéralisation qui crée les conditions de cette folie.

Ou bien, on médite le texte de David Desgouilles, publié par Le Figaro Vox en date du 11 octobre 2017, et qui est l’un des meilleurs textes que j’ai pu lire sur le macronisme triomphant :

Ce « pas loin » révèle en fait toute la méconnaissance du Président sur cette France périphérique, celle qui souffre, celle qui ne l’a pas élu, celle qui l’a ignoré, comme le raconte Gérald Andrieu dans « Le Peuple de la frontière ».

Emmanuel Macron ne sait pas, mais il en parle. Il ne sait pas ce que c’est d’avoir des traites d’une maison à payer chaque mois ; il ne sait pas ce qu’un déménagement peut signifier pour toute une famille, une épouse qui travaille dans la même ville, le bouleversement de la scolarité des enfants. Il ne connaît même pas la distance réelle entre La Souterraine et Ussel. Non, il ne sait pas.

Il ne connaît que le dynamisme et la mobilité des start-up-ers et leur connexion à ce monde qui bouge. Il ne connaît pas, alors il se propose de botter le derrière à tous les rétifs, et s’en fait un étendard. Mais Emmanuel Macron n’ignore pas seulement la vie de la France périphérique. Il ignore aussi le sens du collectif.

Ce « bordel » qu’il fustige, c’est aussi le combat d’ouvriers pour préserver leur outil de travail. Baigné par l’individualisme, il ne peut pas comprendre que ces gens mènent ensemble un combat, et se promettent de ne rien lâcher.

Bref, ils ne veulent pas comprendre, ils veulent juste continuer.

Dans le cas du Royaume-Uni, ils veulent juste punir le pays qui a voulu choisir un autre chemin. Comme ils ont déjà puni la Grèce.

Ils veulent punir et effrayer les dissidents. There is no alternative.

Ils veulent continuer à ignorer les gens qui souffrent, qui chutent, qui rampent. Salauds de pauvres !

Ils veulent continuer ignorer les périphéries.

Ils veulent continuer le carnage — « carnage » est un mot employé par Trump lors de son investiture le vendredi 20 janvier 2017 (il ne lui aura pas fallu bien longtemps pour trahir ses électeurs, reste à savoir combien de temps il faudra aux électeurs pour s’en apercevoir) :

This American carnage stops right here and stops right now.
We are one nation, and their pain is our pain.

En France en particulier, la victoire du produit Macron a ouvert la voie aux prédateurs en marche, et à une accélération du carnage. Au nom de l’ouverture ! Au nom de l’Europe ! Au nom de la mondialisation heureuse ! L’enfer est pavé de bonnes intentions.

Ils veulent continuer les traités commerciaux imbéciles. Ils veulent continuer la financiarisation et la liquidation. Ils veulent continuer la concurrence libre et non-faussée, c’est-à-dire la guerre de tous contre tous.

Ils veulent continuer l’évasion fiscale, l’optimisation fiscale, la concurrence fiscale — tous ces synonymes de pillage. Ils expliquent c’est bien. C’est légal. C’est dans les traités européens. C’est inattaquable. C’est normal. C’est nécessaire ! C’est le sens de l’Histoire !

Ils veulent continuer à se gaver, et ils se fichent éperdument des conséquences.

Ils veulent continuer !

Ils ne résoudront pas le problème ! They won’t fix the problem! Ils ne fichent du problème. Ils se fichent du chômage. Ils se fichent de la détresse, de la misère, de la faim, des migrants, des souffrants, de la pollution, de la baisse de l’espérance de vie, de la disparition des abeilles, de l’effondrement des écosystèmes. Ils s’en fichent !

Ils se fichent de l’humanité .

Ils la voient à peine, l’humanité, dans leurs avions, leurs voitures, leurs enclaves.

La mondialisation heureuse, la digitalisation, l’uberisation, la disruption, tous ces slogans, c’est leur sens de leur histoire. Leur histoire. Possessif. Leur monde. Leur utopie. On revient toujours à cet éclair de génie de China Miéville :

We live in Utopia; it just isn’t ours.
Nous vivons dans une utopie ; c’est juste pas la nôtre.

Ils savent qu’ils préparent un monde où il n’y a pas de place pour les gens ordinaires, comme ce capitaliste de la Silicon Valley cité il y a un an par Roger Cohen :

We are designing a world that is not fit for people.
Nous concevons un monde qui n’est pas fait pour les gens.

Ils le savent. Ils le font quand même. Ils ne veulent pas comprendre.

Ils savent qu’ils préparent à long-terme un monde invivable. Ils s’en fichent.

Ils sont surtout en train de préparer leurs prochaines vacances, leur prochain « mouvement de carrière », leur prochaine acquisition immobilière, leur prochaine fête. Ça, ça les intéresse. Eux les intéresse. Le reste, ils s’en fichent.

C’est tellement bien leurs vies. Tout va bien. Il faut que ça continue.

Est-ce qu’ils comprendront quand le Berlaymont, le Bankenviertel, La Défense ou la City seront en flammes ?

Je crois de moins en moins que des perspectives de guerre civile peuvent les effrayer. J’y ai cru à l’automne 2016 ; je suis revenu à mes visions de l’automne 2015. Je crains de plus en plus que ce ne soient eux-mêmes qui sciemment déclencheront les prochaines guerres. Comme, après tout, leurs prédécesseurs ont préféré en juillet 1914 la guerre à la révolution, et en juin 1940 Hitler à Blum. La caste n’a jamais eu peur de se radicaliser.

Ils n’ont rien compris, rien appris ? Non. Pas du tout. C’est juste qu’ils ne veulent pas comprendre.

Nous ne sommes rien pour eux.

Nous ne sommes pas presque rien, nous sommes juste rien.

Nous ne sommes rien.

J’espère que je me trompe.

Bonne nuit.

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