Piste d’uchronie – Lundi 30 mars 1981, Rawhide is dead

Point de divergence : Lundi 30 mars 1981.

Lundi 30 mars 1981, Ronald Reagan meurt assassiné à Washington D.C. par John Warnock Hinckley Jr. L’agent spécial Jerry Parr a hésité une seconde de trop. La sixième balle a atteint le président en pleine tête. La présidence Reagan n’a duré que soixante-neuf jours. À 14h29, l’information tombe sur le réseau du Secret Service : « Rawhide is dead ».

À cet instant, le vice-président George H. W. Bush est à Dallas, Texas. Son avion, Air Force Two, a fait escale à l’aéroport Dallas Fort-Worth (IATA:DFW), qui a remplacé dix ans plus tôt l’aéroport Dallas Love Field (IATA:DAL) comme principal aéroport de Dallas. Il devait redécoller pour Austin, Texas, où Bush devait prononcer un discours. Il ne redécolle pas. DFW est placé en état de siège.

Dans l’heure qui suit, un juge suffisamment qualifié est trouvé et dépêché à DFW. George H. W. Bush, du Texas, prête serment sur la bible dans un avion à DFW, devant un juge texan, comme dix-sept ans et demie plus tôt, Lyndon B. Johnson, du Texas, à DFL. Air Force Two devient Air Force One, et décolle pour Washington D.C.

L’une des conséquences les plus terribles, c’est la suspension de la carrière de Jodie Foster. La seule motivation de John Hinckley, c’était d’attirer sur lui l’attention de la jeune actrice. Des dizaines de journalistes, des centaines de livres, des milliers de théories de conspiration, des millions de dollars, n’arriveront jamais à démontrer de manière convaincante que Hinckley ait eu une autre motivation. L’ancien acteur et syndicaliste d’Hollywood est mort pour les beaux yeux d’une étoile montante d’Hollywood. La société du spectacle n’a jamais semblé aussi absurde.

George H. W. Bush accomplit deux mandats à la tête des Etats-Unis, avec Bob Dole comme vice-président. En 1984, après une campagne terne mais honnête, où nul ne songe à proclamer « It’s morning again in America » , il est réélu de justesse face à Walter Mondale. En 1988, c’est le démocrate Michael Dukakis, flanqué d’Al Gore (plus personne ne prendra de running mate texan avant au moins un siècle, tant pis pour Lloyd Bentsen), est élu face à Bob Dole, flanqué lui de Dan Quayle (c’est bon de rire parfois).

Les années 1980s avec George H. W. Bush sont beaucoup plus ternes qu’elles n’auraient pu l’être avec Ronald Reagan. Reagan brillait en technicolor, Bush est quelque part entre le gris et le noir et blanc.

L’assassinat de Ronald Reagan, 18 ans après l’assassinat de Kennedy, 12 ans après l’effondrement de la présidence Johnson, 6 ans après la démission de Nixon, sans parler des déconfitures des présidences Ford et Carter, a renvoyé l’Amérique à ses doutes, à ce que le président Carter appelait en 1979 une « crise de confiance ».

La disparition prématurée de Ronald Reagan laisse à la droite dure américaine une icône pieuse, mais elle la prive de toutes sortes de mythes qu’aurait du incarner le « grand communicateur ». Elle enlève au néolibéralisme sa légende.

The buck stops here.

Sur le plan économique et social, avec Bush, pas de « reagonomics ». Pas de courbe de Laffer érigée en dogme. Pas de « trickle-down economics » — en français : pas de théorie du ruissellement. Pas de baisses d’impôts présentés comme la solution à tous les problèmes. Pas de mépris de l’Etat fédéral présenté comme la cause de tous les problèmes. Pas de « starve the beast ». Les « supply-siders » vont vite aller se rhabiller. Milton Friedman reste à Chicago ; John Maynard Keynes, John Kenneth Galbraith et Paul Samuelson restent les références.

Pendant la primaire de 1980, George H. W. Bush avait plusieurs fois dit tout le mal qu’il pensait des « reaganomics » : « voodoo economics ». L’économie vaudou. Bullshit. Des conneries.

It just isn’t going to work, and it’s very interesting that the man who invented this type of what I call a voodoo economic policy is Art Laffer, a California economist.

Ayn Rand meurt en 1982 dans l’indifférence générale. Alan Greenspan reste un inconnu. En 1983 et 1987, le président George H. W. Bush reconduit Paul Volcker à la tête de la Réserve Fédérale.

Le consensus keynésien a été ébranlé par les deux chocs pétroliers de 1974 et 1979, mais il n’est pas brisé.

Les années 1980s ne sont pas l’âge d’or du néo-libéralisme, ils ne sont pas non plus l’âge d’or du néo-colonialisme.

Certes, le président Bush ordonne en octobre 1983 l’invasion de la Grenade . Il ordonne aussi en décembre 1985 l’invasion de Panama pour régler son compte à Manuel Noriega, vieil associé de la CIA, mais cela rentre dans le cadre de la « doctrine Monroe », formulée en 1823, ce qui ne rajeunit personne.

The second Suez

En revanche, lorsque Margaret Thatcher envoie une « task force » reprendre les îles Malouines à l’armée argentine au printemps 1982, c’est sans le soutien effectif de George H. W. Bush. C’est sans l’aval du Conseil de Sécurité des Nations Unies, en particulier. C’est sans une discrète aide américaine — ni pour les images satellites, ni pour l’espionnage électronique, ni pour une grande partie de sa logistique. Et l’expédition britannique tourne au désastre.

Les deux porte-avions britanniques sont mis hors de combat, l’Invincible le 2 mai et le Hermes le 3 mai, par des missiles Exocet tirés par des chasseurs Super-Étendards, tous de fabrication française. « L’Idiot International » titre « Mers-el-Kébir, nous voilà ! » et est immédiatement interdit. Jean-Édern Hallier, hilare ion, menottes aux poignets, lance aux caméras de télévision : « On voit de quel bois Matra se chauffe ! ». Le 4 mai, le destroyer Sheffield est coulé par un Exocet. Incapable de savoir combien de missiles Exocet restent encore dans les stocks argentins, l’amiral Woodward ordonne le retrait de toute sa flotte. Il est limogé par Margaret Thatcher dès le lendemain. Le porte-parole du 10, Downing Street, commente, façon Darth Vader : « The Prime Minister does not share his pessimistic appraisal of the situation. »

Quarante-huit heures plus tard, Margaret Thatcher présente au War Cabinet des plans pour une guerre longue, incluant des bombardements des ports argentins, donc des bombardements sur le continent américain ; ainsi que des opérations combinées avec l’allié chilien dirigé par le général Pinochet, donc des déploiements de troupes sur le continent américain. C’est trop pour le cabinet britannique, c’est trop pour l’opinion publique britannique, c’est trop pour la doctrine Monroe, c’est trop pour tout le monde. L’âge des empires coloniaux est clos. Margaret Thatcher est mise en minorité par le Parti Conservateur et poussée à la démission.

Le Chancelier de l’Echiquier, Geoffrey Howe, devient Premier Ministre le 10 mai 1982. Sa première décision est d’annoncer un cessez-le-feu immédiat. Sa deuxième décision est de convoquer des élections générales le mois suivant.

Le tout nouveau « Parti Social Démocrate » (Social Democratic Party, SDP) arrive en tête à ces élections, devançant les Tories et le Labour. Une coalition inédite SDP – Labour prend le pouvoir à Westminster. Roy Jenkins, leader du SDP, devient Premier Ministre.

Les historiens ont qualifié la défaite des Malouines de « deuxième Suez ». Le « premier Suez » (1956) avait convaincu les Britanniques qu’ils ne pouvaient plus rien faire sans les cousins Américains ; le « deuxième Suez » (1982) les convainc de ne plus rien attendre des cousins Américains, et de se tourner sincèrement vers la Communauté Européenne. Et justement, par un étrange concours de circonstances, le nouveau Premier Ministre a été le président de la Commission Européenne de 1977 à 1981. Margaret Thatcher avait choqué le Conseil Européen en 1979 par son « I want my money back » ; Roy Jenkins proclame, lors de son premier voyage de Premier Ministre à Bruxelles en 1982, « It’s good to be back! ».

À l’Ouest, rien de nouveau.

La victoire des sociaux-démocrates au Royaume-Uni, et le reflux néo-libéral aux Etats-Unis, offre un deuxième souffle à la coalition SPD (sociaux-démocrates) – FDP (libéraux centristes). Depuis les élections d’octobre 1980, la situation se tend de mois en mois à Bonn au sein de la coalition. À l’hiver 1981, au printemps 1982, elle semble à deux doigts d’éclater. Mais elle tient. Il n’y a pas de renversement d’alliance.

Contrairement à ce qu’on a souvent dit, le principal point d’achoppement, au sein du FDP ce n’est pas la question des « euro-missiles », c’est la politique budgétaire. L’aile droite du FDP, menée par le comte Otto Lambsdorf, exige que la priorité soit donnée à des baisses d’impôts façon « voodoo economics » style Reagan. L’aile gauche menée par Günter Verheugen n’en veut pas. C’est finalement Hans-Dietrich Genscher, ministre des Affaires Etrangères, très au courant du changement d’atmosphère à Washington, qui fait pencher la balance. Le 1er octobre 1982, Otto Lambsdorf démissionne du Ministère de l’Economie, et est remplacé par Martin Bangemann. Helmut Schmidt obtient un nouveau vote de confiance du Bundestag.

Helmut Schmidt est réélu en octobre 1984 pour un quatrième mandat, qu’il remplit jusqu’au bout, en 1988, égalant le record de longévité de Konrad Adenauer, et vexant un peu plus chaque année son vieil ami Valéry Giscard d’Estaing.

Helmut Kohl, battu aux élections fédérales de 1984, se retire de la politique nationale et redevient ministre-président de Rhénanie-Palatinat quelques années plus tard, sous les ricanements de la presse de Hambourg, qui l’a toujours considéré comme un petit provincial.

De son côté, la France résiste à sa manière à la vague néo-libérale. Entre 1983 et 1985, toute une génération de hauts fonctionnaires ambitieux (Trichet, Minc, Pébereau, Haberer, Camdessus, Hollande, etc) tente de pousser leurs ministres socialistes à de grands plans de libéralisation, de dérégulation et de financiarisation. Mais le vent ne souffle pas assez fort. Il leur aurait fallu pouvoir invoquer un « nouveau modèle anglo-saxon », mais celui-ci n’a pas survécu à Reagan et à Thatcher. Comme disait Jean Cocteau :

La mode, c’est ce qui se démode.

En novembre 1984, la démission de Jean-Charles Naouri, directeur de cabinet du Ministre des Finances est le premier mouvement d’une série de départs indiquant que le gouvernement socialiste ne lâchera pas la bride à la finance. Ces brillants jeunes gens iront chercher fortune dans le privé, sans avoir préalablement cassé les règles du jeu et désarmé l’État. Deux ans plus tard, l’échec cinglant du gouvernement de cohabitation néo-libéral Chirac – Balladur – Léotard ouvre la voie à l’élection tranquille d’un président social-démocrate dans la force de l’âge, succédant au vieux sphinx rattrapé par son cancer de la prostate.

Bref, au milieu des années 1980s, l’Europe occidentale est restée essentiellement sociale-démocrate. Les quatre grands pays de la Communauté Européenne sont dirigés par quatre nuances de sociaux-démocrates : Mitterrand, Schmidt, Jenkins et Craxi. La Communauté Européenne, élargie en 1986 à l’Espagne et au Portugal socialistes, ne se sert pas de relais à la financiarisation, aux privatisations, et autres fadaises néolibérales.

La Commission de Bruxelles, présidée à partir de 1984 par Jacques Delors, pousse des projets d’orientation franchement sociale-démocrate, notamment des projets d’infrastructures, d’investissements dans les énergies renouvelables et les technologies de l’information. La libre-circulation des capitaux, les « big bangs » financiers, ou encore les cinquante nuances de marchés uniques attendront. Ça n’intéresse in fine que les banques et les multinationales.

En juillet 1988, lorsque le député CDU Karl Lamers, dans un discours dans une petite ville du sud-est des Pays-Bas, propose de relancer l’idée d’une union économique et monétaire, avec à la clef, une monnaie unique européenne, il est fermement remis à sa place par le candidat de la CDU à la Chancellerie, le député Wolfgang Schäuble : « Keine Euro-Mark, solange ich lebe! »

À l’Est, c’est la chute finale.

À l’Ouest, Keynes n’est pas mort. À l’Est, Marx ne va pas bien.

En 1981, personne en Occident n’a mieux conscience de la situation catastrophique de l’économique soviétique que le président George H. W. Bush, à part peut-être des analystes franc-tireurs comme Emmanuel Todd, auteur en 1976, de « La Chute Finale : Essai sur la décomposition de la sphère soviétique » .

George H. W. Bush a été directeur de la CIA de janvier 1976 à janvier 1977, après avoir été précédemment ambassadeur aux Nations Unies, puis en Chine Populaire. Après son départ de la CIA, il est resté très proche des milieux diplomatiques et des services de renseignement.

Depuis « l’affaire de l’équipe B » , George H. W. Bush sait à quoi s’en tenir sur les néo-conservateurs bellicistes qui exagèrent délibérément la menace soviétique, notamment Paul Wolfowitz et Donald Rumsfeld (ceux-là qui, dans une autre réalité, sont nommés en 2001 à la tête du Pentagone par un certain George W. Bush). Il sait que l’Union Soviétique régresse depuis la fin des années 1960s, et est devenue extraordinairement dépendante de ses exportations d’hydrocarbures. Il sait que le dixième plan quinquennal est le plus grand village Potemkine jamais conçu. Il sait que le deuxième choc pétrolier, en 1979, est le dernier ballon d’oxygène pour l’économie soviétique. Dès que le baril redescendra en-dessous de 20 dollars, l’Union Soviétique ne pourra plus payer ses importations de céréales et d’autres produits de première nécessité.

Le 19 juillet 1981, quand il se rend au sommet du G7 à Ottawa, George H. W. Bush sait que l’Union Soviétique va tomber comme un fruit mûr d’ici la fin de la décennie. Il n’y a plus qu’à attendre, et à préparer la suite. Il ne faut surtout pas se lancer dans des provocations inutiles. Il faut juste continuer à appliquer pour quelques années encore la politique de « containment » formulée dès le 22 février 1946 par le diplomate George Kennan.

The United States policy toward the Soviet Union must be that of a long-term, patient but firm and vigilant containment of Russian expansive tendencies.

Au retour d’Ottawa, George H. W. Bush sait que cela pourra aller encore plus vite. Le président français François Mitterrand lui a fourni de quoi faire mûrir le fruit encore plus vite : l’affaire Farewell, nom de code du traître Vladimir Vetrov. Un des derniers ressorts de l’économie soviétique, c’est le pillage par ses services secrets de technologies occidentales. Vladimir Vetrov, en quelques années, via la DST, va permettre de fermer ce robinet.

À l’automne 1981, George H. W. Bush entreprend une tournée au Moyen-Orient. Son objectif principal, mais secret, est de convaincre les monarchies pétrolières du Golfe Persique de la pertinence d’un contre-choc pétrolier. Les liens personnels de Bush avec les industries pétrolières, où il fit sa fortune de 1948 à 1966, et où il a même casé son imbécile de fils, l’aident beaucoup.

Le 12 juillet 1982, Youri Andropov, président du KGB depuis 1967, remplace Léonid Brejnev à la tête de l’Union Soviétique.

En tant que président du KGB, il est l’homme le mieux informé du pays. Comme George H. W. Bush, il est conscient depuis le milieu des années 1970s de la faillite de l’Union Soviétique. Pendant que George H. W. Bush découvrait, lors de l’épisode de « l’équipe B », combien les faucons américains sur-estimaient l’URSS, Youri Andropov, en faisant secrètement calculer les performances de l’économie soviétique en valeur, et non plus en volume, découvrait l’ampleur du désastre en germe depuis la disgrâce de Kantorovitch en 1965. Youri Andropov sait qu’il n’y a pas de temps à perdre.

Aussi, après avoir passé les six premiers mois de son règne à se débarrasser de ses rivaux au Politburo, Youri Andropov pose les jalons de ce que son successeur appellera « glasnost » et « perestroika ». Conscient aussi de la dégradation de son état de santé, il passe les six derniers mois de son règne à assurer sa succession.

Le 19 janvier 1983, le baril de pétrole passe en-dessous des 20 dollars à New York.

Le 5 avril 1983, dans une dizaine de pays occidentaux, près de deux cents agents de la « Ligne X » du KGB sont arrêtés, grâce aux informations de Vladimir Vetrov.

Le 1er septembre 1983, le vol KAL007 atterrit à Séoul à l’heure prévue. Le 26 septembre 1983, Youri Andropov meurt à Moscou. Le 3 octobre 1983, Mikhail Gorbatchev devient Premier Secrétaire du Parti Communiste de l’Union Soviétique. Quelques jours plus tard, l’exercice Able Archer est annulé par ordre de la Maison-Blanche.

La guerre froide est terminée

La guerre froide est terminée, même s’il faudra encore un ou deux ans pour que le monde s’en rende compte.

La guerre froide est terminée, mais personne n’a parlé d' »Empire du Mal », personne n’a lancé de slogans grandiloquents type « Guerre des Étoiles », personne n’a cherché à humilier spectaculairement le perdant, personne n’a prétendu asséner la supériorité morale ou philosophique d’un système sur un autre. Personne n’a cherché à créer une légende ou une geste héroïque.

La guerre froide est terminée, et personne ne prétendra avoir gagné la guerre froide.

Mikhail Gorbatchev est prêt à sacrifier beaucoup pour sauver l’essentiel.

George H. W. Bush, contrairement à Ronald Reagan, a combattu pendant la Deuxième Guerre Mondiale, il a même failli y rester. George H. W. Bush, contrairement à Ronald Reagan, n’a pas bâti sa carrière sur un anti-communisme, primaire, secondaire, ou tertiaire. George H. W. Bush, contrairement à Ronald Reagan, n’est pas un croisé. C’est, au fond, un homme d’affaires. Et avec Mikhail Gorbatchev, sitôt réélu, il va pouvoir faire des affaires.

Le « condominium américano-soviétique« , qui avait connu une première apogée avec la visite de Brejnev chez Nixon à San Clemente, Californie, du 22 au 24 juin 1973, a de nouveau de beaux jours devant lui.

Au printemps 1985, George H. W. Bush et Mikhail Gorbatchev lancent une série de négociations : pour le démantèlement des arsenaux nucléaires à courte-portée et à moyenne-portée ; pour le démantèlement graduel et symétrique de l’OTAN et du Pacte de Varsovie ; pour la création d’une super-OPEP incluant les Etats-Unis, l’Union Soviétique, et les pays producteurs de la Mer du Nord ; pour un renforcement du Conseil de Sécurité des Nations-Unies ; pour un nouveau statut de Berlin ; pour un traité de paix définitif en Allemagne ; etc. Sans parler de certaines négociations secrètes.

Le Mur de Berlin est démonté à l’automne 1987. Il ne tombe pas, personne ne le fait tomber, il est juste démonté. Le gouvernement de la RDA n’est pas balayé, il est juste renouvelé. Sans mouvements héroïques, sans images spectaculaires.

L’Allemagne n’est pas « unifiée » ou « réunifiée ». Personne ne se précipite.

L’Allemagne, combien de divisions ?

Pourquoi se précipiter ? Il y a en 1987 trois pays de langue allemande : la RFA (63 millions), la RDA (16 millions) et l’Autriche (7 millions) — en oubliant les germanophones en Suisse et au Luxembourg. La RFA est un assemblage ; la RDA c’est principalement, comme l’appelait Charles de Gaulle, la Prusse.

Suite au démontage du mur de Berlin, un statut particulier entre en vigueur à partir du 1er janvier 1988 pour la ville de Berlin, l’Ouest étant détaché de la RFA et l’Est étant détaché de la RDA. Et ce statut pourrait être étendu au Brandebourg. Est-ce le début d’un quatrième pays de langue allemande, peuplé de 3 à 6 millions d’Allemands ?

Et un cinquième pays de langue allemande pourrait bien être la Bavière. La Bavière ! La très catholique et très conservatrice Bavière, la richissime Bavière, peuplée de 12 millions de Bavarois. La Bavière se souvient de sa gloire avant Bismarck, de son statut spécial au sein du Deuxième Reich, et même après. Elle n’a pas digéré la défaite de Franz-Josef Strauss en 1980. Elle vit mal l’arrivée en octobre 1988 au pouvoir à Bonn d’un troisième chancelier social-démocrate du Nord protestant, Johannes Rau, après 4 ans de Willy Brandt et 14 ans d’Helmut Schmidt. Elle ne supporte plus la presse de Hambourg. Et ne lui parlez pas de la Bundesbank, gérée elle aussi par un social-démocrate depuis 1980, et qui après une timide tentative en 1975, a depuis 1985 pris l’habitude de participer aux émissions de dette du gouvernement de la RFA, horresco referens !

Et puis, les deux précédents mouvements d’unification de l’espace allemand ont mal fini. Il n’y a jamais eu de bonne réponse durable à « la question allemande« .

Et puis, les écarts de niveaux de vie entre RDA, Berlin, RFA du Nord, RFA du Sud, Autriche sont importants. Et les écarts anthropologiques et culturels aussi. Et même les écarts linguistiques. Un Allemand de Brême a plus de mal à se faire comprendre à Stuttgart qu’un Lillois à Marseille.

Et puis, en RFA notamment, tout le monde n’a pas encore admis le principe de la ligne Oder-Neisse comme frontière définitive avec la Pologne.

Et puis, il y a des propositions de Gorbatchev de « maison commune européenne », en complément du « nouveau condominium américano-soviétique ». Pour se donner plus de marges de manœuvres, Gorbatchev a plusieurs fers au feu.

Et puis, il y a les pays baltes et les pays du Caucase, qui se verraient bien dans la Maison Commune, mais plus dans l’Union Soviétique, malgré leurs importantes minorités russophones.

Et puis, il y a deux derniers vestiges de l’Europe des Traités de la banlieue parisienne : la Yougoslavie, qui semble mal partie pour survivre au Maréchal Tito, décédé en 1980 ; la Tchécoslovaquie, où le nouveau statut de Berlin et du Brandebourg fait rêver à Prague et en Bohême.

Et puis, toute l’année 1988, il y a un ralentissement des affaires internationales pour cause d’élections aux Etats-Unis, en France, au Royaume-Uni, en RFA et en RDA.

Et puis, à partir de janvier 1989, il y a un nouveau président américain, un jeune président américain, qui, contrairement à son prédécesseur George H. W. Bush, ne connait quasiment rien aux relations internationales.

C’est compliqué.

Bref, comme le résume le nouveau président français lors de la conférence de presse clôturant le G7 de l’Arche de la Défense, le 14 juillet 1989, je vous laisse deviner son nom : « Redynamiser la construction européenne, équilibrer tout élargissement géographique par un approfondissement institutionnel symétrique ou au moins cohérent, concilier les réalités socio-économico-culturelles paradoxales d’un espace germanique fragmenté, et plus généralement de l’espace pluridimensionnel de l’Europe centrale et orientale, dans ses complexités danubiennes, balkaniques et carpathiques, notamment mais pas seulement, telle doit être notre ambition. Elle est ardue, certes, mais elle est noble. »

Et face aux caméras, Johannes Rau, Giulio Andreotti, Roy Jenkins, Brian Mulroney, Michael Dukakis et Noboru Takeshita approuvent gravement, par des hochements de têtes et des mines graves, les traductions instantanées poussives leur parvenant dans leurs écouteurs. Les idées simples et les phrases courtes du grand communicateur sont bien loin.

Le monde des années 1980s n’est pas une super-production hollywoodienne. Ce n’est pas un western, se terminant par le départ en pleine gloire d’un vieux cow-boy winner dans les couleurs flamboyantes du soleil couchant. C’est un monde post-héroïque, post-légendaire, compliqué, gris et terne.

À l’automne 1988, quelques semaines après l’élection de Dukakis, Jodie Foster fait son retour sur les écrans, dans le film « Les Accusés » de Jonathan Kaplan.

La réplique la plus célèbre d’un des westerns les plus célèbres d’Hollywood, « The Man Who Shot Liberty Valance », réalisé par John Ford en 1962, est :

This is the West, sir. When the legend becomes fact, print the legend.

Bonne nuit.

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« Les porteurs de journaux partaient de la rue Montmartre avec la condamnation de l’Europe sous le bras. »

Tous les ans début octobre, je pense à l’œuvre majeure de Jules Romains (1885 – 1972), les vingt-sept tomes de la série « Les Hommes de Bonne Volonté » (1932 – 1946), et qui racontent vingt-cinq années de la vie de Paris, de la France et de l’Europe, du mardi 6 octobre 1908 au samedi 7 octobre 1933.

Le premier tome s’intitule « Le 6 octobre ». Le dernier tome s’intitule « Le 7 octobre ». Ces deux tomes contiennent de vastes tableaux de Paris, de la France et de l’Europe.

La date du 6 octobre 1908 n’a pas été choisie par hasard : c’est le lendemain de l’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche-Hongrie, jalon important de la marche vers la guerre de 1914. L’œuvre est construite sur l’idée d’une « onde historique », avec le pied de l’onde, sa crête, sa chute — la guerre de 1914 et tout particulièrement Verdun étant la crête. La vague de l’Histoire pour une génération. Jules Romains avait 31 ans en 1916.

Tous les ans début octobre, depuis bientôt trente ans, je repense à cette œuvre peu à peu oubliée, je repense à cette époque peu à peu oubliée. C’est une œuvre importante pour moi ; c’est notamment une des raisons qui a amené le provincial que j’étais à devenir francilien, pour le meilleur et pour le pire.

J’ai déjà partagé sur ce blog quelques-uns de mes passages préférés de cette œuvre ; je continue aujourd’hui, vendredi 6 octobre 2017.

Cette oeuvre, comme toute œuvre littéraire, vous laisse des phrases que vous n’oubliez pas. J’ai soulignées les miennes en gras dans les extraits ci-dessous du grand tableau « Présentation de Paris à cinq heures du soir », le mardi 6 octobre 1908, il y a 109 ans.

Je vous souhaite une agréable lecture.

CHAPITRE XVIII – PRÉSENTATION DE PARIS À CINQ HEURES DU SOIR

Quand enfin Louis Bastide se trouva rue Lamarck, arrêté, tremblant de fatigue, le cœur battant trop fort, son cerceau bien rangé contre lui (il s’appuyait dessus, du creux de l’aisselle, et il sentait plier le bois élastique), l’ombre commençait à sortir de toute l’épaisseur et par toutes les fissures de la ville du monde la plus dense. À mi-hauteur entre la terre et la nue, les parties du crépuscule se rassemblaient peu à peu comme font les murmures d’une foule ; et si là-haut la lumière azur et or du 6 octobre continuait à chanter, c’était toute seule. Paris déjà ne l’entendait plus. Devant le porche du Sacré-Cœur, des provinciaux, des étrangers, arrivés de la veille, regardaient Paris gagné par les mouvements onduleux de l’ombre, et se faisaient désigner les monuments. D’autres, au loin, quittaient la lanterne du Panthéon, les tours de Notre-Dame, s’attardaient dans l’escalier de la tour Eiffel, tout transis de vent et de vide. Du balcon de son atelier, rue Caulaincourt, un peintre voyait houler les faubourgs du Nord, avec leurs usines, leurs fumées, les flocons blancs des locomotives jusqu’aux coteaux de Pierrefitte. Un autre, par un vitrage poussiéreux et fêlé, au dernier étage d’une vieille maison de la rive gauche, découvrait une échappée très singulière sur des cheminées et des pignons. Des autobus à impériale se croisaient sur le Pont-Neuf. Accoudée à sa fenêtre, Germaine Baader regardait s’éloigner Gurau, qui s’était attardé auprès d’elle. Les toits du Louvre brillaient encore d’un côté. La Seine envoyait une haleine noire et froide. Germaine rêvait aux rois et aux favorites ; aux palais, aux prisons, aux noyés ; aux chemins de la puissance qui sont durement tracés par les hommes et où se promènent de belles femmes. Dans le centre, les amples mouvements du soir, les longues montées vers le Nord et vers l’Est, pareilles à un souffle interminable, s’annonçaient à peine. L’animation avait abandonné l’intérieur de la Bourse et des banques, diminuait aux étages des immeubles commerciaux mais pour augmenter et s’alourdir dans les rues. Les boutiques s’allumaient par le fond. La rumeur faisait des nodosités. Rue Lamarck, Louis Bastide, faufilant son cerceau entre les visiteurs inquiets et les marchands de médailles, avait repris sa course, et un enfant redescendait se confondre avec la masse de la ville où naissait le pétillement de la nuit. Des sirènes sifflaient. Les horloges des gares marquaient cinq heures. Quatre, sept, onze trains express marchaient sur Paris. Les quatre qui rampaient au loin sortaient à peine de province. Ils venaient de quitter les dernières grandes villes que Paris laisse croître à distance. Elles jalonnent autour de lui un cercle qui est comme le dessin de son ombre. Dès qu’on y pénètre, Paris impalpable a commencé.

Trois autres, beaucoup plus près, traversaient des campagnes imprégnées et soumises, mais encore belles, dans le flux oblique d’un couchant mordoré. Ils arrivaient au deuxième cercle, celui que tracent à une douzaine de lieues de Notre-Dame les chefs-lieux des vieux pays d’Ile-de-France.

Les quatre express qui accouraient les premiers touchaient déjà la proche banlieue, s’y enfonçaient en ralentissant. L’un venait de Lyon, un autre de Lille, un autre de Bordeaux, un autre d’Amsterdam.

* * *

Une partie du centre commençait à se détendre. Un vif courant de voitures se portait dans la direction de l’Ouest, et un grouillement continu de piétons gorgeait toutes les voies qui vont de la Concorde à la Bastille. C’était l’heure où dans les rues la proportion des riches est la plus forte ; où les grands magasins, âcrement illuminés, sont remplis de femmes ; où les femmes semblent partout plus nombreuses et plus heureuses que les hommes ; où il se fait dans les églises un léger bruit de prières à la seule lueur des cierges ; et où les enfants des quartiers populaires se poursuivent en criant sur les trottoirs.

Dans les stations du métro, des voyageurs, sans cesser de guetter le prochain grondement, examinaient le plan, cherchaient une rue. D’autres, qui les voyaient faire, avisaient le plan, regardaient aussi ; pour la première fois peut-être se rendaient compte de la forme de la ville, y réfléchissaient, s’étonnaient de l’orientation d’un boulevard, de la dimension d’un arrondissement. Des cochers, des chauffeurs chargeaient un client, écoutaient un nom de rue insolite. Alors, Paris se déployait dans leur tête, dans leur corps, un Paris tangible, fait de lignes vivantes, de distances ressenties, imbibé de mouvements comme une éponge, et déformé par le flux perpétuel des choses qui s’approchent et s’éloignent. Soudain, dans ce Paris qu’ils s’étaient identifié, la rue les piquait à un point précis, et ils allaient le trouver comme une démangeaison. Dans les bureaux de la Préfecture, à l’extrémité de couloirs crasseux, des hommes à manches de lustrine additionnaient des naissances, des cas de diphtérie, des accidents par véhicules hippomobiles et véhicules à moteur, des mètres carrés de chaussée asphaltée, des quintaux de viande sur pied, des billets de métro par station et par ligne, des prix de revient de kilomètre-voyageur. Penchés comme des anatomistes sur un Paris exsangue, ils en détachaient de longues lanières de chiffres.

Les gens des onze express pensaient à Paris. Ceux qui le connaissaient déjà se représentaient certains tournants de rue, des intérieurs, des visages ; faisaient d’avance leurs démarches, les gestes, les réponses, dans des lieux exacts ; s’étendaient d’avance dans un lit où le sommeil les atteindrait d’une certaine façon. Les nouveaux venus se posaient des questions, en posaient à la campagne au-delà des vitres, à leurs bagages, aux stations vite franchies, à la lanterne bombée du compartiment, à la face d’un voisin silencieux. Ils cherchaient et ramassaient avec anxiété toutes les visions de Paris qu’ils s’étaient faites. Ils développaient des décors imaginaires autour d’êtres connus. Ils douaient d’une voix, d’un regard, d’une corpulence, les noms qu’on leur avait écrits sur des bouts de papier. Aux abords de la périphérie, des spéculateurs en terrains piétinaient dans la boue de rues inachevées, levaient la tête pour reconnaître, d’après les lueurs du couchant, la direction du Nord, du Sud ; scrutaient de l’œil une vieille qui passait, un réverbère, le bistrot du coin, écoutaient le roulement d’un omnibus, flairaient le vent, comme si l’avenir allait leur parler à voix basse. Un marchand de lacets et de crayons, quittant la région de la porte Saint-Denis, descendait par le boulevard Sébastopol vers le Châtelet et l’Hôtel de Ville, comme si un instinct de poisson lui faisait pressentir que certaines eaux selon les heures sont plus ou moins favorables. Les voleurs à la tire, encore plus sensibles aux nuances de la foule, s’abandonnaient à des migrations analogues. Et les filles, qui n’ont pas de caprices, allaient fidèlement reprendre leur poste sur le chemin de ronde de l’amour charnel.

Alors, les lycéens, dans les salles d’étude, mordillant leur porte-plume ou fourrageant leurs cheveux, suivaient les derniers reflets du jour chassés par la lumière du gaz sur la courbure miroitante des grandes cartes de géographie. Ils voyaient la France tout entière ; Paris posé comme une grosse goutte visqueuse sur le quarante-huitième parallèle, et le faisant fléchir sous son poids : ils voyaient Paris bizarrement accroché à son fleuve, arrêté par une boucle, coincé comme une perle sur un fil tordu. On avait envie de détordre le fil, de faire glisser Paris en amont jusqu’au confluent de la Marne, ou en aval, aussi loin que possible vers la mer.

Ailleurs, dans une chambre d’hôtel, dans un grumeau de la foule, dans un compartiment d’express, il y avait quelqu’un, une minute, qui songeait à la forme ou à la grandeur de Paris. Quelqu’un cherchait un chiffre dans sa mémoire, comparait, s’étonnait. Certains consultaient des dossiers, des livres, un guide. Des voyageurs, qui avaient regardé Paris du haut d’une tour, supputaient, en redescendant l’escalier à vis, le rayon de cet horizon totalement humain. D’autres, venus de loin, se demandaient : « Y a-t-il plus de monde ici que dans le subway ?  » « Suis-je plus bousculé que sur les dalles de Cheapside ?  »

Mais les lycéens avaient tourné les yeux du côté de la carte d’Europe. Et on voyait encore la France, on la voyait tout de suite, comme quelque chose de cambré, presque de cabré à l’avant du continent, quelque chose pourtant d’un peu en retrait, de précieux, de protégé par des saillies plus aventureuses. L’Asie et l’Europe se tournent le dos ; l’Europe ruisselle vers l’Ouest ; l’Europe est une marche vers l’Occident. Paris, réduit à un point, piqué trop haut pour la commodité de la France, semblait se loger à l’endroit désiré par l’Europe. Moins bien placé pour les provinces que pour les nations, et pour la sauvegarde de l’une d’elles que pour leur rencontre à toutes, Paris donnait son nom au site probable d’une capitale des peuples. Même son éloignement de la mer faisait maintenant plaisir à voir. Une capitale sur la côte semble toujours trop extérieure et trop vulnérable, trop abandonnée aussi aux allées et venues de la mer et béante sur le trafic. Pour protéger le cœur de l’Occident, il fallait bien cette épaisseur de terre française.

* * *

Et pendant ce temps, parmi les derniers visiteurs des tours et des hauts lieux, plus d’un, contemplant le Paris réel dans son soir d’octobre, songeait que c’était une espèce de lac. Une boucle de la Seine avait débordé, s’était répandue suivant les facilités du sol. Mais au lieu d’eau il y avait trois millions d’hommes.

De fait, les hommes avaient bien remplacé l’eau préhistorique. Beaucoup de siècles après qu’elle se fut retirée, ils avaient recommencé un épanchement semblable. Ils s’étaient étalés dans les mêmes creux, allongés selon les mêmes cheminements. C’est là-bas, du côté de Saint-Merri, du Temple, de l’Hôtel de Ville, du côté des Halles, du cimetière des Innocents et de l’Opéra, c’est aux endroits d’où l’eau avait eu le plus de peine à partir, et qui en étaient restés tout suintants d’infiltrations ou de ruissellements souterrains, que les hommes aussi avaient le plus complètement saturé le sol. Les quartiers les plus denses et les plus actifs pesaient encore sur d’anciens marécages.

Comme l’eau, l’épanchement de peuple avait suivi les dépressions de la surface, contourné et dépassé les saillies, remonté lentement et jusqu’au loin, des lits de vallons. Mais pourtant la masse humaine a des spontanéités, d’apparents caprices, obéit à des tendances que l’eau ignore. Il lui arrive de contrarier la pesanteur. Après avoir eu les façons d’un lac, au moment de prendre son niveau comme lui, et de se reposer dans la stagnation, elle se comporte comme une moisissure ou comme un herbage. Elle s’attache à certaines pentes, les gagne, semble attirée par un sommet, le recouvre peu à peu.

C’est ainsi que Paris s’était tout doucement accroché aux collines. Non seulement il s’était développé à une distance croissante du fleuve, mais il l’avait oublié. La forme de la vallée ne commandait plus la sienne, on acceptait le concours de lois plus mystérieuses. Pour s’expliquer la pousse de la ville, il ne suffisait même plus de la sentir comme une propagation végétale. Il fallait ouvrir sur le site des yeux humains, regarder les hauteurs, éprouver comment les lignes de la terre agissent sur l’esprit.

La butte Montmartre avait représenté pendant des siècles un but très visible, planté au Nord, presque provocant. Pour une ville restée jeune, il était difficile de résister au désir de l’atteindre. D’abord par des pèlerinages, des promenades du dimanche. Peu à peu des cabarets s’installent le long de la route. Une traînée de maisons joint la barrière de Paris aux guinguettes dans les jardins de la colline, et aux moulins où des ânes vous portent par des sentiers. Quand la basilique du Sacré-Cœur commença de s’élever, énorme, bombée de toutes parts, et d’une pierre merveilleusement blanche pour accaparer et réverbérer toute la lumière disponible au-dessus des brumes et des fumées, il y avait plus de mille ans que Paris rêvait de s’installer là-haut, et de marquer son occupation par quelque trophée qu’on verrait du bout des plaines de l’Ile-de-France, comme le trophée de la Turbie se voit des navires en mer.

* * *

C’est ce trophée de Montmartre que regardaient les gens debout dans les couloirs de l’express de Lille. Ils avaient dépassé Survilliers. Le train descendait à 120 kilomètres à l’heure la pente légère qui glisse vers Saint-Denis. Ils avaient déjà mis leurs pardessus, posé leurs bagages à leurs pieds. Mais leurs yeux s’assouvissaient de l’énormité de la basilique, et ils étaient craintivement fiers que Paris eût cette façon formidable de les voir venir. C’est ce trophée de Montmartre que regardait l’ouvrier agricole qui rentrait des champs à bicyclette par la route de Gonesse au Tremblay. Il avait de la peine à maintenir sur les pédales ses semelles empâtées de terre glaise. Mais quand tout à l’heure il serait assis au cabaret, l’horizon de Montmartre n’aurait pas tout à fait disparu de sa tête. La salle, les tables, les verres prendraient un peu de ce faste, de cette gloire qui entourent les loisirs de l’ouvrier parisien.

* * *

À portée, Paris n’avait vu s’offrir aucun autre but comparable. Le mont Valérien était trop loin. Me restait encore en 1908. Il n’avait jamais pu provoquer que des pensées de défense militaire, ou d’excursion déjà champêtre. Mais entre l’Est et le Nord-Est, un des plus vieux épanchements de Paris s’était heurté depuis longtemps aux premières pentes de Ménilmontant-Belleville. De ce côté, il n’y avait pas de sommet attirant, de but qu’on eût envie de conquérir et de marquer. La plaine montait avec ampleur ; puis la pente se relevait davantage, devenait abrupte. Un large flanc de colline, par endroits falaise, aboutissait à un plateau très étendu, où il suffisait de s’avancer pour oublier Paris et ne plus voir que les ondulations mi-campagnardes qui s’enfuyaient vers l’Est. La ville s’était attaquée lentement à cette pente. Il s’était fait sur une lieue de front une poussée de maisons à peu près égale, avec quelques pointes juste un peu plus hâtives le long des chemins qui conduisaient juste à d’anciens faubourgs, ou de ravins minuscules ; avec des arrêts là où elle rencontrait un escarpement.

Au sud du fleuve, la butte Sainte-Geneviève, incorporée à Paris depuis les temps antiques, avait servi de relais à sa croissance, de nouveau point de départ. Sur cette éminence toute proche, la masse humaine, encore peu puissante, était allée comme prendre de la hauteur pour se répandre ensuite plus loin. Elle avait ainsi abordé de niveau la longue plaine surélevée qui s’étale vers Montrouge ; et elle n’avait eu qu’à redescendre doucement pour envahir toute la rive gauche de la Seine jusqu’à Grenelle.

Vers l’Ouest et le Nord-Ouest, une autre plaine montante s’était laissée gagner peu à peu. De ce côté non plus, pas de but à atteindre ; aucun de ces lieux naturels dont la vue excite une croissance de ville. Pas même une limite, un rebord impressionnant d’horizon, comme à l’Est. Simplement une réserve d’espace, une issue, une facilité qui semblait sans fin. Car la boucle suivante de la Seine et les collines qui la doublent en partie, Paris n’y pensait pas. Il les situait hors de son avenir.

Gênée par le froid, Germaine Baader se retirait de sa fenêtre. Mlle Bernardine de Saint-Papoul pénétrait furtivement dans une chapelle cachée au fond d’une cour. Boulevard Barbès, Clanricard, marchant lentement, déconcerté et triste, se réveillait peu à peu de l’ivresse de la force. À Puteaux, M. de Champcenais poursuivait avec Bertrand une conversation difficile. Il lui parlait de l’impression qu’il avait eue en traversant le pont. Bertrand n’y avait pas pris garde. Ses ouvriers à lui n’étaient pas en grève. Pourquoi se tourmenter des vagues menaces dont la société est pleine ? Il s’agissait de créer l’huile Bertrand. Quinette regardait l’heure à son cartel et arrêtait son travail. Il n’avait que le temps de faire un peu de toilette, de fermer sa boutique et de courir au rendez-vous. Rue Montmartre, le groupe des badauds avait un peu grossi. Maintenant que la nuit tombait, et que la lumière venait de l’intérieur, ils prenaient pour les peintres un aspect encore plus étrange. Leur regard était sérieux, profond, avide. Ils contemplaient comme un événement capital, dont on ne mesure pas les conséquences du premier coup, la projection désespérée des chaussures par Alfred au visage vert. Gurau
arrivait aux bureaux de son journal. On lui montrait une dépêche : « Belgrade. L’annonce de l’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche produit ici une fermentation considérable. Un grand meeting national est organisé pour ce soir, trois heures. Le roi ordonne le rappel des réservistes de la première classe et des services auxiliaires. »

Les express qui venaient de Boulogne, de Clermont-Ferrand, de Belfort, avaient traversé sans s’y arrêter, avec un claquement d’air contre les verrières, les chefs-lieux des pays d’Ile-de-France : bourgs cossus, marchés des campagnes à blé, bons nourrisseurs de bourgeois et de bestiaux ; répondant de terroirs anciens qui avaient gardé leur race et leur langue. Paris, qui les tolère et les emploie, les empêche depuis dix siècles de dépasser une certaine taille : cent rues, cinq cent notables, dix mille foyers.

(…)

Et Paris qui les attendait sous ce crépuscule d’octobre, Paris s’ouvrait comme une main chargée de pouvoirs, traversée d’influences contraires, sillonnée de lignes secrètes que le regard des visiteurs, du haut des monuments, n’avait pas aperçues, qui ne figuraient sur aucun plan, qu’aucun voyageur des trains ne verrait mentionnées sur son guide, mais qui commandaient même de loin les attractions, les répulsions, et selon lesquelles se faisaient à chaque minute toutes sortes de choix individuels et de clivages de destinées. Chacune commençait sur quelque point de la périphérie, ou un peu plus à l’intérieur ; se poursuivait vers le dedans, à sa façon ; s’insinuait entre les quartiers ou les coupait en deux ; faisait des anses et des boucles, s’arborisait, croisait d’autres lignes, semblait les épouser un moment ; allait mourir à l’autre bout de Paris, ou revenait au contraire se clore sur elle-même. Il y avait la ligne de la richesse qui courait comme une frontière mouvante et douteuse, souvent avancée ou reculée, sans cesse longée ou traversée par un va-et-vient de neutres et de transfuges, entre les deux moitiés de Paris dont chacune s’oriente vers son pôle propre : le pôle de la richesse qui depuis un siècle remonte lentement de la Madeleine vers l’Étoile ; le pôle de la pauvreté, dont les pâles effluves, les aurores vertes et glacées oscillaient alors de la rue Rébeval à la rue Julien-Lacroix. Il y avait la ligne des affaires qui ressemblait à une poche contournée, à un estomac de ruminant accroché à l’enceinte du Nord-Est, et pendant jusqu’au contact du fleuve. C’est dans cette poche que les forces du trafic et de la spéculation venaient se tasser, se chauffer, fermenter l’une contre l’autre. Il y avait la ligne de l’amour charnel, qui ne séparait pas, comme la ligne de la richesse, deux moitiés de Paris de signe contraire ; qui ne dessinait pas, non plus, comme la ligne des affaires, les contours et les renflements d’un sac. Elle formait plutôt une sorte de traînée ; elle marquait le chemin phosphorescent de l’amour charnel à travers Paris, avec des ramifications, çà et là, des aigrettes ou de larges épanchements stagnants. Elle ressemblait à une voie lactée. Il y avait la ligne du travail, la ligne de la pensée, la ligne du plaisir… Mais il suffit d’avoir deviné dans le crépuscule un peu de ces tracés mystérieux. Ils se révéleront mieux plus tard, pour des yeux entraînés à les déchiffrer.

Maintenant, toutes les boutiques étaient allumées. Les premières flammes des réverbères clignaient aux carrefours. Les enfants qui jouaient sur les trottoirs des quartiers écartés criaient plus fort comme pour compenser l’éloignement créé par l’ombre. L’express de Lyon, peuplé comme un village, entrait en gare avec des halètements espacés. À la porte des champs de courses, les chars à bancs ramassaient les parieurs. Les porteurs de journaux partaient de la rue Montmartre avec la condamnation de l’Europe sous le bras. La fatigue de cinq heures du soir, qui s’était doucement approchée, se faisait sentir soudain à des milliers et des milliers d’hommes, passait sur leurs reins, sur leur poitrine, dans la zone du cœur, comme un attouchement lâche. Ils éprouvaient un brusque vertige au-dessus de la vie. (…)

Bonne soirée.

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Ce qui est difficile, c’est voir

Je suis frappé par le nombre de gens qui ne regardent pas, ou très peu, leur interlocuteur.

Ni quand ils parlent, ni quand ils écoutent.

Ils regardent ailleurs. On ne sait pas ce qu’ils regardent. En tout cas, ils ne regardent pas la personne à laquelle ils parlent, ou la personne qui s’adresse à eux.

Je fais partie du lot, je ne vaux pas mieux que la moyenne, ça m’arrive tout le temps de parler sans regarder, ou d’écouter sans regarder.

C’est un grand tort. Car pendant que votre interlocuteur vous parle ou vous écoute, vous pouvez voir beaucoup de choses. Vous pouvez apprendre beaucoup de choses. Vous pouvez comprendre beaucoup de choses. Il suffit de regarder. Il suffit de faire attention.

Il suffit parfois juste de voir.

Regarder le visage, le regard, les rides, les mouvements, les frissons. Regarder les gestes, la posture. Regarder l’inclinaison du cou. Regarder les bras, typiquement : bras croisés, ça veut souvent dire sur la défensive. Regarder les expressions, les émotions, les attitudes.

Evidemment, il ne faut pas généraliser, il ne faut pas sur-interpréter. Ce ne sont que des indices. Mais il faut en prendre le risque — et pour cela, il faut regarder.

Quand j’ai commencé à entendre parler de « langage corporel », de « communication non-verbale », et concepts du même genre, j’ai été terrorisé. Je ne voulais pas être lu. Je ne voulais pas être décrypté. J’avais peur d’être mis à nu. Je ne sais pas si j’avais des choses à cacher, mais je voulais les cacher, et j’étais effrayé à l’idée de ne pas pouvoir les cacher.

Comme Obélix, je me méfiais des « devins » :

Personne ne nous a jamais lus, et personne ne nous lira !!!

J’ai toujours eu peur d’être jugé sur les apparences. J’ai toujours eu peur d’être jugé sur ma gueule. Qui est gros ?

Et puis je n’ai jamais vraiment su quoi faire de mes émotions, mais c’est un autre sujet.

Aujourd’hui j’ai admis que je suis transparent à quiconque sait lire.

Aujourd’hui j’accepte cette idée — j’accepte cette réalité. On me jugera sur ma gueule. On lira mes émotions. Je n’y peux rien. C’est comme ça. Je ne peux pas tout cacher. Je ne sais pas l’image que je renvoie. Je ne contrôle rien, ou alors pas grand’chose. C’est peut-être mieux ainsi. Ou pas. Qu’importe, c’est comme ça.

Aujourd’hui ce qui me navre, c’est ma myopie. C’est mon incapacité, même partielle, même relative, à voir et à comprendre mes interlocuteurs. J’essaie, j’essaie, mais je n’y arrive pas toujours. J’essaie de voir les signes, j’essaie d’écouter les émotions, mais c’est terriblement difficile. Je sais que je passe à côté de beaucoup de choses. Je sais que je ne vois pas tout ce que je pourrais voir. Mais j’essaie.

Certains de mes contemporains essayent aussi ; mais d’autres, beaucoup d’autres, n’essayent juste pas.

Et il me semble que collectivement, nous sommes assez mauvais pour voir. Peut-être un peu parce que nous sommes hypnotisés, aspirés, possédés par nos engins du diable (smartphones, tablettes, laptops, et autres jouets à écran). Peut-être parce que c’est l’époque, ou ma génération, ou ce pays, ou d’autres facteurs locaux. Peut-être parce que nous ne savons plus ce qui est important.

On veut comprendre, on prétend vouloir comprendre, mais on ne sait plus voir. On ne sait plus écouter, on ne sait plus observer, on ne sait plus ressentir — en un mot, on ne sait plus voir.

Avant de comprendre, il faut déjà voir.

C’est une histoire attribuée à Coluche : Un mec a égaré ses clefs dans sa rue. Il les cherche sous un lampadaire. Pas parce que c’est là qu’il les a perdues, mais parce que c’est le seul endroit éclairé de la rue.

Parfois on croit ne pas comprendre parce qu’on n’a pas pris le temps de comprendre. On se dit que, si on avait eu plus de temps, on aurait compris. On se trompe : en fait, on ne comprend pas parce qu’on n’a pas pris le temps de voir.

On croit que le problème c’est d’interpréter des faits, d’analyser des données, de relier des indices. On s’embarque dans toutes sortes de sur-interprétations, d’analyses sophistiquées, d’hypothèses et de conjectures. Mais on se trompe : en fait, le problème c’est de voir les faits. C’est d’acquérir, d’établir, de reconnaître les faits.

Je suis persuadé que, souvent, très souvent, plus souvent qu’on ne le croit, la réponse est déjà là. Il suffit de savoir la reconnaître. Il suffit d’ouvrir les yeux, de regarder au bon endroit, de regarder à la bonne échelle, à la bonne profondeur, au bon niveau de granularité, à la bonne vitesse. Il suffit aussi de dissiper les brouillards, les faux-semblants, et souvent aussi tous le fatras de la communication obscure.

Ça ne veut pas dire que c’est facile ; ça veut juste dire que c’est possible. Il faut y croire.

Il faut juste ouvrir les yeux.

Il y a quelques années, dans un billet intitulé « La Connaissance Inachevée » , j’ai écrit cette phrase, sûrement prétentieuse ou fallacieuse, mais qui traduit une idée que je pense intensément depuis des années, que j’ai toujours traînée avec moi :

Je suis persuadé qu’il existe, ailleurs, quelque part dans l’univers, les ressources pour comprendre et surmonter les tracas de ma petite vie autant que les tracas de cette époque minable.

C’est un plagiat d’un texte fondamental du XXème siècle, gravé dans le granite sous l’Arc de Triomphe de l’Étoile, et cité dans tous les manuels d’Histoire de France :

Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances, n’empêchent pas qu’il y a, dans l’univers, tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd’hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l’avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là.

Il y a quelques années, au cœur d’une semaine fantastique, j’ai écrit un billet intitulé « Ce qui est difficile, c’est écouter » . Celui-ci sera son cousin.

J’ai écrit beaucoup de billets inégaux sur des thèmes tels que « je veux comprendre » ou « je n’aime pas ne pas comprendre » . Je voudrais comprendre, je voudrais savoir… Wir müssen wissen, wir werden wissen… Mais je me trompe peut-être de combat.

Ouvrir les yeux

L’une des phrases les plus célèbres de George Orwell est :

To see what is in front of one’s nose needs a constant struggle.
Voir ce qui juste devant son nez nécessite une lutte permanente.

Curieusement, elle me rappelle une des phrases les plus célèbres d’André Maurois :

Le plus souvent, on cherche le bonheur comme on cherche ses lunettes, quand on les a sur le nez.

Bref, c’est certes difficile de comprendre ; mais le plus difficile peut-être, avant de comprendre, c’est de voir, c’est d’écouter, c’est de sentir et de ressentir.

Bonne nuit.

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