Pistes de lecture – Après une première année du produit Macron

J’ai commencé en ce printemps 2018, comme beaucoup d’autres, de faire un bilan de la première année au pouvoir du produit Macron et des prédateurs en marche. Mais je crains de n’avoir pas grand’chose d’original à dire. Ce billet sera donc principalement un billet de « Pistes de lecture », un assemblage de textes que je recommande.

Je suis un mannequin glacé 
Avec un teint de soleil 
Ravalé, homme pressé 
Mes conneries proférées 
Sont le destin du monde 

Je me demande si ce « cher et vieux pays » a déjà été mené par un dirigeant aussi hors-sol. Je me demande si on a déjà vu une « grande nation » développée menée par un individu qui la connait si peu et qui la méprise autant. Car le produit Macron nous méprise, méprise au moins 90% de la population de ce pays, n’en doutons pas. Tout son mandat maudit est à décrypter à partir de cette dichotomie : « Ceux qui réussissent, et ceux qui ne sont rien ».

Je suis l’homme médiatique
Je suis plus que politique
Je vais vite, très vite
Je suis une comète humaine universelle

Pour le produit Macron et les prédateurs en marche,  nous ne sommes rien, ou alors juste du bétail à exploiter, des surnuméraires à évacuer, des costs à killer, des lignes dans des feuilles Excel, des losers, des minables, j’en passe et pire. Même les rois de l’Ancien Régime avaient moins de mépris pour les gueux.

Une société ne peut pas vivre en partant du principe que seul son tiers supérieur a une valeur sociale.

C’est un produit hors-sol. Il ne connait rien de ce pays, à part Amiens sa ville natale, les beaux quartiers de Paris, les environs de l’ENA à Strasbourg, et la villa de sa femme au Touquet. Et il est entouré d’une horde de courtisans et d’arrivistes, aussi hors-sol que lui, uniquement préoccupés par leur carrière et par le service de puissants intérêts privés.

Je traverse le temps
Je suis une référence
Je suis omniprésent
Je deviens omniscient

C’est un produit hors-sol, un président dans les airs. Il se vante volontiers des centaines de milliers de kilomètres en avion qu’il a déjà parcourus. Il est capable de prendre un avion pour un trajet d’une centaine de kilomètres. Il ne sait même plus qu’il y a un sol. Il se souvient à peine qu’il y a des êtres humains qui vivent à même le sol.

J’ai envahi le monde
Que je ne connais pas
Peu importe j’en parle
Peu importe je sais

C’est un produit hors-sol, un ancien banquier d’affaires habitué à servir des gros intérêts financiers, à faire des gros deals, à manier des milliards, comme d’autres cherchent la monnaie pour payer leur baguette. Il ne se considère pas comme un citoyen français au service des citoyens français. Il se considère comme un homme d’affaires traitant avec d’autres hommes d’affaires. Il préfère parler à Forbes plutôt qu’à la presse française. Il invite à Versailles des « Chief Executive Officers » et des « Chairmen of the Board » de toutes les multinationales du monde mondialisé, parce qu’il se voit lui-même comme le « Managing Director » d’une « Business Unit » de la « European Union » (avec des objectifs annuels fixés par le « Board » de la dite « European Union », intitulés les GOPÉs, mais ne nous dispersons pas…).

J’ai les hommes à mes pieds
Huit milliards potentiels
De crétins asservis
À part certains de mes amis
Du même monde que moi

C’est un produit hors-sol, inaccessible, intouchable, immaculé. Et je pense qu’il est, par-dessus le marché, très mal entouré et mal conseillé. Il n’a personne pour lui rappeler « Qui t’a fait roi ? » . Il n’a personne pour lui murmurer à l’oreille « Memento Mori » — « N’oublie pas que tu vas mourir », comme une tradition romaine le suggérait aux empereurs ou généraux victorieux. Il n’a personne pour lui dire franchement ce qui se dit sur les marchés — les marchés de fruits, légumes, viandes et poissons, pas les marchés d’actions, obligations, options et dérivés. Il n’aura personne, le moment venu, pour lui dire quand il sera tout nu.

Les cordons de la bourse
Se relâchent pour moi
Il n’y a plus de secrets
Je suis le Roi des rois

C’est un produit hors-sol, ivre de lui-même, détestant la contradiction, peu habitué à ce qu’on lui résiste.

Je suis un militant quotidien
De l’inhumanité
Et des profits immédiats
Et puis des faveurs des médias

C’est un produit hors-sol, qui se considère sincèrement comme le représentant de « ceux qui réussissent », autorisé à mépriser « ceux qui ne sont rien » . Sa haute idée de lui-même et de ceux, oligarques, qu’il considère comme ses pairs, est indissociable de son mépris pour tous les autres.

Moi je suis riche, très riche
Je fais dans l’immobilier
Je sais faire des affaires
Y’en a qui peuvent payer

C’est un produit hors-sol, toxique et dangereux. Il peut très mal finir. Il a jadis expliqué qu’il manquait un roi à ce pays ; il devrait se rappeler que ce pays a guillotiné un roi.

C’est un produit hors-sol qui adore parler d’Europe, l’Europe abstraite telle qu’on la fantasme à Sciences-Po. L’Europe, l’Europe, l’Europe… Citons encore une fois l’euro-député belge Philippe Lamberts le mardi 17 avril 2018 devant le Parlement Européen :

Monsieur le Président, un livre vous dit philosophe. Il affirme qu’aucun de vos mots n’est le fruit du hasard. Voici quelques mois, vous avez parlé des gens qui réussissent, et ‘des gens qui ne sont rien’. Vous n’avez pas dit ‘des gens qui ne font rien’, ou ‘des gens qui n’ont rien’, vous avez parlé ‘des gens qui ne sont rien’. Croyez-vous, pour nous, le projet européen consiste précisément à faire en sorte que plus jamais, en aucun endroit de ce continent, aucune femme, aucun homme ne puisse être considéré comme rien, ou se penser comme rien. Considérer des humains comme rien, c’est permettre de leur faire subir n’importe quoi. Ceci, nous ne l’accepterons jamais.

Quelques pistes de lecture sur l’état du produit Macron, un an après avoir été élu « produit de l’année » , en 2017 et pour cinq ans. P… cinq ans !

* * *

Solenn de Royer et Bastien Bonnefous dans « Le Monde » en date du 5 mai 2018, sous le titre « Emmanuel Macron, un an de présidence impérieuse » :

Emmanuel Macron est devenu expert en bain de foule. Ce jeune président, qui a parfois des allures de prêcheur, s’y jette, s’y plonge, s’y complaît. Il touche, enlace, caresse, prend les enfants dans ses bras, n’a pas peur non plus d’affronter les mécontents, cherche à convaincre mais surtout à communier. Ce faisant, il dégage bien davantage que l’image d’un politicien au contact de ses électeurs. Pour le porte-parole de l’Elysée, cette geste serait un écho lointain des rois thaumaturges qui guérissaient les écrouelles. « Pour lui, le toucher est fondamental, c’est un deuxième langage, explique Bruno Roger-Petit. C’est un toucher performatif : « Le roi te touche, Dieu te guérit. » Il y a là une forme de transcendance. »

La représentation de Pierre et le Loup à l’Elysée, le 1er mars, est le stade ultime de ce jeu d’acteur, de l’exhibition du corps présidentiel. « Jusqu’au XIXe siècle, le corps du roi était un instrument de domination, analyse l’historien Stanis Perez, auteur du livre Le Corps du roi, incarner l’Etat de Philippe Auguste à Louis-Philippe (Perrin, 480 p., 25 EUR ). Macron instrumentalise une gestuelle, une énergie, sa jeunesse, peut-être même sa beauté, soit un certain charisme, pour compenser une ascension rapide, bonapartiste. Il joue au prince charmant. »

  • Tout cet article est hallucinant. Il faut le lire pour le croire. Parce qu’il n’est pas au second degré. Parce qu’il se présente comme un article sérieux, dans le journal qui se présente encore comme le journal de référence de ce pays. Parce qu’il est représentatif du discours dominant sur le produit Macron, et de centaines de contenus hagiographiques équivalents disséminés un peu partout depuis quelques années. Il faut les lire pour le croire.
  • Revenons sur terre. Revenons au sol.

Romaric Godin, dans Mediapart le 2 mai 2018, sous le titre « Emmanuel Macron fait le choix de la soumission à l’ordre économique » :

En réalité, dans la vision du monde d’Emmanuel Macron l’optimisation fiscale fait partie de la normalité. La seule façon de la combattre, c’est d’être de plus en plus fiscalement compétitif. Ce n’est donc pas un hasard si le gouvernement hésite à lever le verrou de Bercy, invente le « plaider-coupable » en matière fiscale et crée un « droit à l’erreur » dans le même domaine. Le président vante d’ailleurs cette mesure dans Forbes. Tout cela rend plutôt circonspect quant à la réalité de la volonté de lutter contre l’évasion fiscale affichée par l’exécutif.

Le président de la République prétend dans cette interview faire la « révolution » et « transformer » la France, mais il n’est pas l’acteur de cette transformation. Il la subit et l’accompagne. Cette transformation est menée par les investisseurs internationaux, ceux qui, pour Emmanuel Macron, disposent de la réalité du pouvoir (et c’est pourquoi il veut tant faire partie de leur monde). Ce cours des événements dictés par les « esprits animaux » des plus riches s’impose à tous. Et tout ce que les politiques ont à faire est de s’y conformer et de le faire accepter par leur population. « La meilleure protection, ce n’est pas de dire : « nous résisterons » », explique le président français. Il faut donc se soumettre à ce jeu imposé par les puissants de l’époque. Du reste, Emmanuel Macron répète deux fois dans cet entretien qu' »il n’y a pas d’autres choix », ce qui rappelle évidemment le fameux « il n’y a pas d’alternative » de feu Margaret Thatcher. Il y a un aspect métaphysique, presque religieux, dans cette approche, selon laquelle il existerait un ordre économique transcendant et immuable qui apporterait le bien à qui l’accepte sans ciller.

Derrière ses oripeaux monarchiques, la vision d’Emmanuel Macron est celle d’une soumission du politique à cet ordre, celui des intérêts particuliers des plus riches. Il n’y a pas d’autre intérêt général. En cela, le président français est profondément un conservateur à l’ancienne, un défenseur de l’ordre établi. La suppression de l’exit tax est, ici, fort parlante car l’optimisation fiscale, en affaiblissant les ressources des États, est une des sources principales du chantage au moins-disant fiscal qui ronge nos sociétés. En faisant croire qu’on réduirait l’exil fiscal en levant les rares contraintes qui l’entourent, il conduit à désarmer encore la puissance publique. Il est ensuite plus aisé, il est vrai, de présenter son impuissance comme une évidence. (…) les voies de l’idéologie sont impénétrables. Cette interview accordée à Forbes affine donc le portrait économique d’Emmanuel Macron, faux révolutionnaire et vrai croyant.

  • Sans commentaire.

Owen Jones, dans The Guardian, en date du 19 avril 2018, sous le titre « Don’t be fooled by Emmanuel Macron the ‘moderate’ » (« Ne vous laissez pas avoir par Emmanuel Macron le ‘modéré' ») :

Macron offers no future for France, let alone any other western society. (…) Macron is presented as an oasis of moderation, a bulwark against the extremes. But there is nothing moderate about slashing taxes on the wealthy, attacking workers’ rights or demonising refugees. He represents a doubling down on an economic model that bred mass insecurity and proved an essential ingredient in the revival of French fascism.

It is the same across the west. An unjust economic model long defended by parties of the centre right and centre left — one that brought an economic crash that led to austerity and attacks on living standards — is squarely responsible for the polarisation of politics. If the left fails to provide an inspiring, coherent alternative, it will be the radical right that will triumph.

Macron n’offre aucun avenir à la France, et encore moins à aucun pays occidental. (…) Macron est présenté comme un oasis de modération, un rempart contre les extrêmes. Mais il n’y a rien de modéré à supprimer les impôts des riches, démolier les droits des travailleurs ou diaboliser les réfugiés. Il représente une surenchère sur une modèle économique qui a provoqué une précarité de masse, et qui est un ingrédient essentiel de la renaissance du fascisme français.

C’est pareil dans les autres pays occidentaux. Un modèle économique injuste défendu depuis longtemps par les partis de centre-droit et de centre-gauche — un modèle qui a provoqué l’effondrement économique qui a justifié l’austérité et la remise en cause des niveaux de vie — est responsable de la polarisation de la politique. Si la gauche ne parvient pas à fournir une alternative cohérente et motivante, ce sera le triomphe de la droite radicale.

  • Version courte : L’extrême-banque conduit à l’extrême droite.

Olivier Ertzscheid, sur son excellent blog « Affordance », en date du 24 mai 2018, sous le titre « Le jeune président de la Start-up Nation était en fait un vieux con comme les autres » :

Je partage à peu près autant les idées d’Emmanuel Macron que la déclaration d’impôt de Patrick Balkany. Mais il est deux points sur lesquels j’espérais que la raison puisse l’emporter sur mes convictions. Primo il était « jeune ». Et deuxio il ne se ferait pas prendre le mulot dans le bon coin puisqu’à l’instar du proctologue, il voyait du digital partout.

Et puis il y eut #Parcoursup. Alors là j’avoue qu’au delà de l’algorithme tout moisi, en plus de faire bien pire que le déjà sinistre APB, ma sidération fut totale. Tout le monde savait que la fin de la hiérarchisation des voeux allait causer un bordel innommable. Tout le monde l’avait expliqué et démontré. En tout cas tous les gens sérieux. Mais je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas qu’un gouvernement et un ministère puissent en toute connaissance de cause assumer le fait que sur les 750 000 lycéens de terminale, plus de 400 000 d’entre eux soient « en attente » ou « sans affectation » alors que le démarrage des épreuves du bac était fixé au 8 juin. Je ne comprenais pas davantage, sauf à vouloir littéralement mettre le feu aux lycées et à la jeunesse, que ce même gouvernement assume et revendique l’éventuel déblocage de places en université « au fil de l’eau » : c’est à dire qu’il puisse choisir de distiller le stress au jour le jour pour que cette jeunesse là n’ait jamais de répit. Et puis d’un coup j’ai compris. La logique du truc m’est apparue.

J’ai compris que le projet politique de notre jeune président était de semer une graine : celle de l’humiliation quotidienne, celle de l’intranquillité permanente qui fait grandir la résignation qui, à son tour, façonnera le corps et l’âme de la chair à Managers dont a besoin le patronat. Et puis bien sûr, la graine de la concurrence. Toujours mettre les gens en concurrence. (…)

Ce pari de l’humiliation de la jeunesse, s’il était mené à son terme, serait une victoire éclatante : la victoire des managers. Car toute cette histoire n’est rien d’autre qu’un conditionnement, une préparation aux formes routinières de management par le stress qui attend cette jeunesse et que réclame le Medef. (…)

Le jeune président est avant tout un vieux con, certain de son pouvoir, mais qui a peur. Réprimer la jeunesse pour l’exemple n’a jamais été une marque de fermeté mais le signe d’un vieux con apeuré. Qui a peur de la jeunesse, de toutes les jeunesses, qu’elles soient dans les idées ou dans les corps. Alors il noie quelques Zadistes sous des tombereaux de grenades. Alors il met en garde à vue et en examen des lycéen(ne)s. Alors il dit les yeux dans les yeux à 400 000 lycéens : apprenez à avoir peur de l’avenir, apprenez à attendre, apprenez à vous soumettre aux désirs et aux choix des premiers de cordée qui demain seront vos managers, apprenez à vous résigner, apprenez à renoncer. Pour y parvenir mieux il traîne avec lui un Gérard Collomb dont la jouissance cacochyme ne tient qu’à l’illusion qu’il a d’être autre chose qu’une place manquante en EHPAD et dont le nom est moins un patronyme qu’une métonymie digestive mal orthographiée.

  • Sans commentaire. A lire entièrement !

Eric Verhaeghe, sur son excellent blog jadis intitulé « Jusqu’ici tout va bien », sous le titre « 50 euros d’APL : la France de Macron, celle qui a fait le siège d’Antioche à cheval » , en date du 7 mai 2018 :

Nul ne sait jusqu’où l’entêtement du Président à couvrir les citoyens de son mépris social le mènera. (…) Emmanuel Macron a ceci de Rastignac qu’il rêve de grandeur, de lyrisme, d’héroïsme, de causes épiques. Pour lui la France, c’est une tragédie racinienne: des personnages aristocratiques agités par des passions élégantes. Et c’est dans cette pièce-là qu’il veut jouer. D’où cette déclaration ahurissante:

Les gens qui pensent que la France, c’est une espèce de syndic de copropriété où il faudrait défendre un modèle social qui ne sale plus (…) » et où l’ « on invoque la tragédie dès qu’il faut réformer ceci ou cela, et qui pensent que le summum de la lutte c’est les 50 euros d’APL, ces gens-là ne savent pas ce que c’est que l’histoire de notre pays. L’histoire de notre pays, c’est une histoire d’absolu, c’est un amour de la liberté au-delà de tout, c’est une volonté de l’égalité réelle ».

Cette déclaration, par sa naïveté, a pour ainsi dire quelque chose de touchant, d’enfantin. C’est le rêve du fils à papa amiénois qui dit enfin sa vérité devant les yeux estomaqués d’un monde incrédule. Car, Rastignac, nous l’aimons tous, mais il est vieux de deux cents ans désormais, et Balzac n’a jamais caché les défauts de ce cynique ambitieux. Il n’y a guère qu’un adolescent perdu dans un monde d’adulte pour dire que la vraie France, c’est celle rêvée par Rastignac, et non celle de la prosaïque réalité.

En ce sens, la France de Macron, c’est celle des héritiers de la bonne bourgeoisie de province qui s’ennuie dans un monde un peu morne, et qui rêve les yeux grands ouverts. Ici a parlé le fils du médecin picard, une sorte de Bovary contemporain, qui vomit la platitude des petites affaires et ne veut entendre parler que de salons, de dames en crinoline et de cochers les menant nuitamment à leur Odette après une soirée chez les Verdurin.

On aurait bien tort de reprocher à Macron sa solitude dans cette espèce de déni face à la réalité française. La conviction que la France est un fantasme aristocratique a nourri l’imaginaire de tous les dirigeants de ce pays qui sont passés par Sciences Po et l’ENA.

Dans leur vision binaire, le peuple français est un ramassis de bourrins incapables de tout (de se gouverner, de se réformer, de réfléchir, de comprendre le monde, de parler les langues étrangères). Et comme ce sont des bourrins méprisables, il leur faut une élite qui les dirige et les réforme de préférence sans les consulter. En poussant un peu, on les entendrait même dire qu’une bonne décision est une décision contestée. Une décision qui ne fait pas polémique est jugée méprisable.

Cette certitude qu’il faut mépriser les Français pour pouvoir gouverner la France est au cœur même du processus aristocratique qu’on appelle l’ENA. Macron n’est (et c’est peut-être son problème) que le énième numéro d’une même galerie de portraits tous portés par la même conviction immédiate.

  • Ce texte d’Eric Verhaeghe est un des textes les plus épatants que j’ai lus ces derniers mois. À lire et à relire, du premier au dernier mot. Merci à lui de l’avoir écrit.
  • J’aurais pu être macronien. Il y a vingt ans, j’étais macronien. Je devrais être macronien. Je bénis les circonstances qui ont fait que je ne le sois pas.

Bonne nuit.

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La pompe à chaleur émotionnelle

J’associe souvent certaines émotions à une notion de température. C’est très basique, peut-être même ridicule : je distingue des émotions chaudes, telles que la joie, l’agitation ou la colère ; et des émotions froides, telles que la sérénité, le calme ou la tristesse.

Je ne sais pas si une telle taxonomie a déjà été proposée — il existe tellement de modèles et de théories des émotions, je m’y perds, et puis je sais que je ne suis pas bon en cette matière, et vice-versa. Peu importe, ce soir je parlerai d’émotions chaudes et d’émotions froides.

Si on associe un fluide chaud et un fluide froid, la chaleur va s’écouler naturellement du chaud vers le froid, le chaud va lentement se refroidir, le froid va lentement se réchauffer, les deux vont converger vers une température tiède. Cette observation banale est une des bases de la thermodynamique.

Dès lors, si on associe une personne énervée et une personne calme, on pourrait imaginer que l’énervement, comme la chaleur, va spontanément s’écouler de l’un vers l’autre, et que lentement les deux personnes vont converger vers une température tiède. La personne énervée va doucement se refroidir, et la personne calme va légèrement s’échauffer, et ils vont se rencontrer en un point d’équilibre, une sorte d’harmonie émotionnelle.

Mais ça ne marche pas toujours comme ça.

Au contraire, j’observe souvent que la personne énervée, au contact de la personne calme, tend à s’énerver de plus en plus. Et symétriquement, la personne calme tend à devenir de plus en plus calme, de plus en plus distante et réservée. L’une crie de plus en plus fort, l’autre se referme de plus en plus sur elle-même.

En fait, rien ne semble pouvoir calmer la personne énervée. Même le calme — surtout le calme — l’énerve. Les appels au calme lui sont tout particulièrement insupportables.

La chaleur émotionnelle est transférée, aspirée, du calme vers l’énervé. L’énervé, consumé par la chaleur, évolue vers des émotions toujours plus chaudes, la colère, l’agressivité, la rage. Le calme, se vidant de sa chaleur, évolue vers des émotions toujours plus froides, la fuite, le dégoût, la tristesse. Plus l’un s’échauffe, plus l’autre se refroidit.

La thermodynamique dès le XIXème siècle montrait qu’il était possible de construire des machines transférant de la chaleur d’une « source froide » vers une « source chaude », au prix d’une certaine consommation d’énergie. C’est, et tant pis si je simplifie trop, le principe du réfrigérateur, ou de la climatisation : refroidir une « source froide » en pompant la chaleur vers une « source chaude ». On l’oublie facilement, ou on ne le remarque pas : un frigo, une clim’, ça rejette de la chaleur (et globalement, ça produit plus de chaud que de froid).

C’est aussi le principe de ce qu’on appelle tout simplement une « pompe à chaleur » : un système qui permet de chauffer une maison en s’appuyant sur une « source froide » telle qu’un étang, la maison à chauffer étant, paradoxalement, la « source chaude ».

Je parle donc de pompe à chaleur émotionnelle : une machinerie qui refroidit ce qui était déjà relativement froid, pour réchauffer ce qui était déjà relativement chaud.

Une machinerie infernale. Mais que je ne sais comment débrancher — il est bien plus facile de débrancher un frigo.

Je n’en peux plus des cris. Je n’en peux plus de la colère. Je n’en peux plus de l’agressivité.

Plus je demande de ne pas crier, plus ça crie.

Plus je demande un peu de calme, plus ça s’agite.

Plus ça s’énerve, plus je suis triste

Certains aiment s’énerver. Pas moi. Quand je m’énerve, j’ai honte après.

Certains aiment le bruit et la fureur. Pas moi. Ça ne sert à rien. Quand il m’arrive d’y céder, j’ai honte après. C’était vain. C’était inutile.

Ça fait tellement longtemps que je me dis qu’un jour tout cela va s’arrêter. Peut-être parce que les sources chaudes vont s’évaporer ; peut-être parce que les sources froides vont se figer. Peut-être que la maison trop chauffée va brûler ; peut-être que l’étang trop refroidi va geler. Je ne sais pas.

Je sais très bien que la chaleur c’est la vie, et que le froid c’est la mort. Je sais très bien que le mouvement c’est la vie, et que l’immobilité c’est la mort. Je sais très bien que les cris c’est la vie, et que le silence c’est la mort. Et pourtant souvent, tellement, je voudrais juste que ça s’arrête, ou je rêve du moment où ça pourra enfin s’arrêter.

Je me sens vidé, je me sens aspiré. Vidé par des pompes à chaleur émotionnelles. Vidé de ma chaleur, vidé de ma substance. Bouffé de l’intérieur. Aspiré. La pompe à chaleur émotionnelle est un peu une variante de la métaphore du vampire, cet idéal-type du néolibéralisme. Pour que l’un survive, il faut qu’un autre soit vidé.

Vidé, et pire que vidé : vidé pour permettre de déplorables orgies d’agressivité, de vaine agressivité insensée.

Triste, et pire que triste : triste pour permettre à autrui de se vautrer dans la colère, la vaine colère insensée.

Vidé pour rien. Vidé en vain. Triste pour rien. Inutile. Tout ça n’aura servi à rien.

Évidemment, tout ça c’est dans ma tête.

Bonne nuit.

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Les dents

Les dents, ça sert à sourire.

J’ai été éduqué à sourire. Comme, je crois, la plupart des enfants des générations récentes dans ce pays. Il faut sourire aux autres, il faut sourire à la vie, il faut surtout sourire sur les films et sur les photos — sauf peut-être, depuis peu, sur les photos d’identité pour les passeports et autres documents officiels. Il faut sourire tout le temps. Il faut tout le temps paraître bien et heureux.

Et j’ai été éduqué à croire que sourire, c’est montrer ses dents. J’ai appris que montrer ses dents, c’est envoyer un signal positif, amical, chaleureux, séduisant. J’ai appris que le sourire fait le charme et fait le dialogue. Toujours sourire à un interlocuteur, connu ou inconnu. Toujours sourire tout le temps.

L’injonction à sourire s’est probablement aggravée, lors des dernières décennies, typiquement avec la généralisation des machins qui capturent des images et qui exigent qu’on leur sourie. Souris, t’es filmé ! Souris, on te regarde ! Montre ton meilleur profil ! Souris ! Souris vraiment ! Entrouvre les lèvres ! Montre tes dents ! Tout ça est de nos jours complètement banal, rigoureusement normal.

Dans l’histoire de l’espèce, c’est nouveau. L’injonction à sourire et à montrer les dents est nouvelle, et surtout, le sens de l’exhibition des dents a changé. C’est même un changement assez radical.

Chez la plupart des primates, montrer ses dents, c’est un signal d’agressivité. Visitez un zoo avec des singes en semi-liberté, on vous conseillera fortement de ne pas sourire, car les gentils petits animaux se sentiront en danger si vous leur montrez vos dents, et pourraient mal réagir. Et s’ils vous montrent leurs dents, ne leur montrez surtout pas les vôtres, ils pourraient très mal réagir.

Dans la plupart des cultures humaines, on sourit peu, et surtout on ne montre pas ses dents. Même dans la culture occidentale, le sourire est une invention récente. Visitez des musées, observez des portraits dans des vieux châteaux, feuilletez des livres de peinture classique, vous trouverez peu de sourires, et encore moins de dents.

Ça n’a changé que récemment. Ça a changé, depuis Hollywood, depuis l' »idéologie californienne », depuis l’avènement du cinéma et de la télévision. Typiquement depuis Clark Gable et John Fitzgerald Kennedy. En France, depuis Jean Lecanuet lors de la première campagne présidentielle, en 1965. Il faut montrer de belles dents blanches pour être élu, pour vendre, pour plaire, juste pour exister.

Souriez. Entrouvrez la bouche. Montrez vos dents. Vous séduirez en montrant vos dents. Vous serez engageant et cordial en montrant vos dents. Vos belles dents vous vaudront de la sympathie et de l’adhésion.

Les dents, ça sert à sourire.

Les dents, c’est le bonheur.

Certes.

Mais « les dents », pour moi, ces dernières années, c’est autre chose. C’est devenu autre chose.

Certains individus, à certains moments, pour moi ne sont que des dents. Au point que je les appelle juste, en mon for intérieur, « les dents ». Curieusement, je pense « les dents » au masculin, même si le mot dents est féminin, et que ces individus peuvent être aussi bien mâles que femelles. « Les dents ». Ils.

Je les écoute, parfois même sans les voir, et je ressens leur agressivité, et je pense à leurs dents. Je ressens leur hargne, je ressens leur violence, je ressens leur colère, et je pense à des dents. Je ressens des dents en train de mastiquer. En train de broyer. En train de mordre. En train de me mordre.

J’essaie de comprendre pourquoi ils mordent. J’essaie de donner un sens à leur action de mordre. Mais je ne trouve guère.

Ils ne mordent pas pour se nourrir, encore moins pour se défendre. Ils mordent pour faire mal.

Ils ne savent probablement pas vraiment eux-mêmes pourquoi ils mordent, mais ils mordent. Ils mordent pour faire mal. Ils mordent pour exister.

Ils mordent pour prendre, ils mordent pour prendre quelque chose, pour dévorer quelque chose, pour prendre leur place, pour effrayer, pour s’imposer, pour montrer leur existence.

Ils mordent pour faire mal. Ils mordent pour exister.

Ils mordent tout le temps. Ils semblent tout le temps en colère. Ils sont tout le temps en furie. Même quand ils semblent calmes, je ressens que ce n’est que temporaire, superficiel, fragile. Le calme peut durer des heures, des jours. Mais je sens la braise sous la cendre, je sens l’eau bouillant sous le couvercle ; je sens la vapeur prête à hurler, je sens les flammes prêtes à jaillir ; je sens les dents prêtes à mordre. Tôt ou tard, les dents vont recommencer à mordre.

Ils ne savent pas faire autrement. Tôt ou tard, ils redeviendront juste des dents. Ils ne savent plus exister autrement qu’en mordant. Qu’en déchiquetant. Qu’en faisant mal. Au moins l’espace de quelques instants, ils ne sont plus que des dents. Ils ne sont plus des êtres humains civilisés, enfants ou adultes, ils sont à peine des primates ou des animaux, ils ne sont plus que des dents.

Ils ne savent pas faire autrement. Au moindre accroc, au moindre écart, à la moindre difficulté, à la moindre incompréhension, ils redeviendront des dents. Et ils mordront. Ils mordront, mordront, et mordront encore.

J’en ai assez de me faire mordre.

J’ai déjà écrit que je me sens bouffé par la vie. J’aurais peut-être dû écrire, bouffé par toutes celles et tous ceux que j’ai laissés me déchiqueter.

J’ai déjà écrit que je me sens souvent comme un bout de viande déchiqueté, sanguinolent, en charpies, avec des morceaux qui pendent encore, et d’autres morceaux ont été arrachés depuis longtemps.

Bouffé par les dents. Mordu. Dévoré.

Tant qu’il en restera, les dents continueront. Quand il n’y aura plus rien à déchiqueter, les dents iront déchiqueter ailleurs.

Je souhaite parfois qu’effectivement il ne reste plus rien à mordre, pensant que c’est la seule manière pour qu’ils arrêtent de mordre.

J’en ai assez de me faire mordre.

Je refuse de croire que la civilisation, c’est mordre. Je refuse de croire que des individus civilisés, prospères, éduqués, n’aient d’autres recours, d’autres moyens d’expression, d’autres manières d’être, que mordre. On n’est pas des chiens. On ne devrait pas être des chiens. Je refuse de croire qu’on est des chiens, des loups, des crocodiles ou des tigres. Je refuse de croire qu’on n’est que des dents.

Les dents, ça sert à mordre.

Les dents, c’est le malheur.

Évidemment, tout ça c’est dans ma tête.

Bonne nuit.

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