Les cinq dernières minutes de « Rogue One »

Il est des œuvres qui marquent. Des œuvres entières, ou des passages d’une oeuvre. Ça peut juste être quelques pages d’un roman, ou quelques minutes d’un film.

Pour moi, en cette année 2017, il y a les cinq dernières minutes de « Rogue One » .

Vous pouvez voir la séquence en vidéo sur un quelconque YouTube, suivez ce lien — mais ce lien sera peut-être périmé dans quelque temps, suite à une injonction d’une police du copyright quelconque.

Vous pouvez aussi juste écouter les deux derniers morceaux de la bande originale, « Your Father Would Be Proud » et « Hope », sur un quelconque Spotify.

Je ne suis pas un expert, ni même un grand fan, de Star Wars. Mon propos n’est pas de vanter les qualités de « Rogue One » par-rapport à tel ou tel autre film de la franchise. J’ai adoré « Rogue One », comme j’ai détesté « The Force Awakens » — ou comme jadis j’avais adoré « The Empire Strikes Back » et détesté « The Phantom Menace » — mais ça n’engage que moi, et ce n’est pas le sujet.

Si vous cherchez une critique élogieuse de « Rogue One », à laquelle j’adhère pleinement et dont j’envie l’auteur, allez lire Jacques Raillane, alias Abou Djaffar : Make ten men feel like a hundred.

À mon humble niveau, je dis juste que je trouve ces cinq dernières minutes parfaites. Je dis juste que c’est un très grand moment de cinéma. Je dis juste que j’ai rarement ressenti une telle intensité dans une salle de cinéma.

Et je dis que, à titre personnel, et pour toutes sortes de raisons personnelles, c’est une séquence qui m’a marqué, qui charrie des torrents d’émotions particulières.

J’ai vu « Rogue » One au tout début du mois de janvier 2017, un jour de très grand soleil.

J’y ai assez peu repensé pendant un hiver 2017 plus sombre que je ne l’avais anticipé.

J’y ai beaucoup repensé à l’apogée du moment Mélenchon en avril 2017, jusqu’à écrire, le jeudi 20 avril 2017 :

La France de 2017, ça ressemblait aux personnages de « Rogue One » : sales, mal habillés, tristes, divisés, fatigués, désespérés, résignés. Sombres.

Et puis quelque chose a changé. Le printemps est arrivé en France. (…)

Alors, on sera peut-être très déçus dès le soir du dimanche 23 avril 2017. Dans « Rogue One », à la fin, ils meurent tous — sauf l’espoir.

On a été très déçus au soir du dimanche 23 avril 2017. Comme on sera probablement très déçus au soir du dimanche 18 juin 2017. Mais la vie va continuer. Le pillage va continuer, mais en face l’espoir va continuer. L’opposition à Macron et au système dont il est le produit va vivre. L’espoir de changer d’avenir va vivre.

Mais il n’y a pas que cela dans « Rogue One ».

Dans les cinq dernières minutes de « Rogue One », on assiste à la mort des derniers personnages principaux, en particulier de Jyn Erso et de Cassian Andor. Ils sont détruits par l’arme de destruction massive dont ils ont permis la destruction ultérieure.

Ils savaient, comme tous leurs compagnons, qu’ils n’avaient aucune chance. Ils savaient qu’ils allaient au sacrifice. Ils savaient qu’ils allaient probablement tous mourir. Ils y sont quand même allés. Ils ont réussi, mais ils meurent tous.

Et pendant quelques dizaines de secondes, à peine une minute et demie, Jyn Erso et Cassian Andor voient la mort arriver, ils voient la boule de feu gonfler, grandir, avant de les engloutir.

Rogue One, may the Force be with you!

Et ils sont dignes face à la mort. Tout au plus s’autorisent-ils à s’asseoir et à s’enlacer sur la plage, en regardant la boule de feu. Et Cassian Andor, si antipathique parfois, si rustre souvent, trouve les mots justes.

Your father would have been proud of you.

Et la boule de feu les enveloppe.

Et les survivants se montrent dignes des morts. Et les plans de l’Etoile de la Mort échappent au plus grand tueur de la Galaxie. Et le raccord est parfait.

— What is it they’ve sent us?
— Hope.

Je me demande, depuis longtemps, périodiquement, ce qui se passerait en cas d’holocauste thermonucléaire, ou événement équivalent.

Je me demande si nous saurons nous tenir droit et digne quand tout ça finira.

Let the sky fall
When it crumbles
We will stand tall
Face it all together…

Je me demande si un jour, de mon vivant, l’humanité sera confrontée à un holocauste thermonucléaire, ou à un autre événement d’ampleur équivalente. En Europe, en Amérique, en Asie, ou ailleurs. Où serons-nous ? Que ferons-nous ? Que ferai-je ?

Je me demande comment je réagirai, ce que je penserai, quand je verrai une boule de feu thermonucléaire, ce qu’on ressent quand on voit une telle chose — que ce soit une boule de feu qui va vous dévorer vous et vos proches, ou une boule de feu qui va dévorer une autre partie de l’humanité.

Et je me demande aussi, dans le cas où je ferais partie des survivants, si je saurai me montrer digne des morts.

Je suis un enfant de la guerre froide. Je suis né quelque part entre le 28 octobre 1962 et le 7 novembre 1983, entre la crise des missiles de Cuba et l’exercice Able Archer. J’ai grandi avec les Science & Vie des années 1980s, avec le film « Wargames » et avec toutes sortes d’œuvres de fiction représentant la fin du monde dans un déluge de boules de feu thermonucléaire.

J’ai relu récemment, dans une édition Kindle en anglais très médiocre, « Le Cinquième Cavalier » , un roman de Dominique Lapierre et Larry Collins publié en 1980, où est imaginée une boule de feu thermonucléaire sur l’île de Manhattan, quelque part entre Midtown et Downtown, pas très loin de la statue du vieux héros Sheridan. Il faudrait que je fasse un billet sur ce livre oublié, mais tellement fort, tellement ancré dans son temps.

Je traîne une vieille fascination pour les théoriciens et les praticiens de la guerre froide, et surtout pour ceux qui ont été les deux à la fois, par exemple Zbigniew Brzezinski, décédé il y a quelques jours, le 26 mai 2017. Le site « War is boring », entre autres, a rappelé l’un des moments les plus terrifiants et les plus absurdes de la vie de Brzezinski — et de la guerre froide et de l’ère nucléaire :

Brzezinski had one close call. Around 2:30 a.m. on June 3, 1980, the national security adviser was asleep in bed when Odom called him, telling him that 220 Soviet submarine-launched ballistic missiles had launched toward the United States. Brzezinski opted not to wake his wife, judging that it would be preferable for her to die in her sleep. Before he could call Carter and advise a nuclear counter-attack, Odom rang again and said it was a false alarm.

The culprit was a defective computer chip inside the Cheyenne Mountain headquarters of North American Air Defense Command.

Je suis un adolescent du néolibéralisme. J’ai grandi sous la malédiction TINA — « There is no alternative ». Je suis un adolescent gavé de « films catastrophes », où l’île de Manhattan, au hasard, est détruite, non seulement par une boule de feu thermonucléaire, mais aussi par une soucoupe volante, un tsunami, un lézard, une banquise, une banquise, un essaim de bactéries, et j’en passe et des pires.

Je suis un adolescent de ce que Naomi Klein appelle « La Stratégie du Choc », c’est-à-dire « Le capitalisme du désastre ».

Comme l’ont fait remarquer des auteurs tels que Slavoj Zizek, je fais partie d’une génération ensorcelée pour qui imaginer la fin du monde est plus facile qu’imaginer la fin du capitalisme.

It’s much easier to imagine the end of all life on earth than a much more modest radical change in capitalism.

Je suis un adulte de la longue paix. Je suis un adulte dans une période « post-héroïque ». Je suis un adulte dans une période de paix, relative mais exceptionnelle, en Europe Occidentale.

It is now 72 years since an army crossed the Rhine River bearing fire and sword. This is the longest period of peace on the Rhine since the second century B.C.E., before the Cimbri and the Teutones appeared to challenge the armies of the consul Gaius Marius in the Rhone Valley.

J’ai eu cette chance, j’ai eu aussi la chance d’être en bonne santé, entouré de gens pour la plupart aussi en bonne santé. J’ai passé peu de temps de ma vie dans des hôpitaux. Je n’ai pas vu beaucoup de cadavres dans ma vie, ni de blessés, ni de mutilés, ni de ruines. J’ai rarement vu la mort. J’ai de la chance.

Alors peut-être au final suis-je donc un être immature, décadent, plus adolescent qu’adulte, ou même plus enfant qu’adolescent, un petit-bourgeois frileux et réactionnaire, à la sensibilité déréglée sinon stupide.

Je n’en sais rien.

En attendant, il y a quelques semaines, en ce mois de mai 2017, j’ai emmené à la mort un autre être vivant.

C’était un chat. C’était le chat. Mon pauvre chat. J’ai « fait ce qu’il y avait à faire ». J’ai essayé d’être digne, j’ai essayé de me tenir droit. J’ai essayé. Je ne suis pas sûr d’y être arrivé.

Depuis la mort de ce chat, j’étouffe de temps en temps un sanglot, un malaise, une tristesse. Ce pauvre chat que j’ai mené à la mort. Je repense à lui en même temps qu’aux cinq dernières minutes de « Rogue One ». Je réécoute « Your Father Would Be Proud » et « Hope ». Je pense à d’autres deuils plus lointains. Je pense à d’autres deuils qui m’attendent. Je ne sais pas quoi faire de mes émotions.

Alors voilà juste ce que je pense, vrai ou faux, mature ou immature, adroit ou maladroit, peu importe. Ça vaut ce que ça vaut, et tant pis si c’est pas grand’chose.

Voilà juste ce que m’inspirent les cinq dernières minutes de « Rogue One » :

Il faut essayer.

Il faut être digne face à la mort.

Il faut être digne face à l’inéluctable, face au malheur, face à la défaîte.

Il faut être digne parce qu’on a la chance d’être vivants.

Il faut être digne par respect pour ceux qui nous ont précédés.

Il faut être digne par respect pour ceux qui nous succéderont.

Nous ne sommes qu’une étape, mais nous devons en être dignes.

Il faut se dire que la vie n’est pas finie.

Il faut chérir chaque minute qui passe.

Rogue One, may the Force be with you!

Bonne soirée.

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La futilité du spectateur de « l’Histoire se faisant »

Quelques brèves réflexions, très personnelles, au milieu de la lecture du livre de Yanis Varoufakis intitulé « Adults in the Room: My Battle with Europe’s Deep Establishment » .

Ce livre raconte principalement les 161 jours passés par Yanis Varoufakis comme Ministre des Finances de la Grèce, du mardi 27 janvier 2015 au lundi 6 juillet 2015, du surlendemain de la victoire de Syriza aux élections législatives, à la nuit de la victoire du « Oxi » au référendum sur le troisième mémorandum.

C’est un livre époustouflant, indispensable pour quiconque veut comprendre l’Union Européenne telle qu’elle est — et pourquoi cette Union Européenne n’a plus rien à voir avec l’Europe telle qu’on la voudrait. J’en ferai peut-être ici un compte-rendu sur le fond, lorsque j’aurai fini, ou plus tard.

C’est un livre dense, semaine après semaine, et parfois minute après minute, sur une séquence historique essentielle au cœur de la décennie en cours.

Je suis un vieil accro à « l’actualité » — politique, internationale, économique, géopolitique, sociale, environnementale. Depuis que je sais lire, j’ai toujours adoré les journaux et les magazines. J’y ai toujours trouvé mon compte, ma motivation, ma drogue, ma passion. J’ai toujours cherché à être informé, au risque d’être sur-informé, mal-informé ou dés-informé.

J’ai découvert très tôt l’expression attribuée à Raymond Aron : l’actualité, c’est « l’Histoire se faisant ». J’ai décidé très tôt que c’était ça qui m’intéresserait avant tout : « l’Histoire se faisant »

Ma motivation pour apprendre l’anglais, c’était Time, Newsweek, plus tard The Economist et quelques autres. Ma motivation pour l’allemand, ça aurait pu être Der Spiegel ou Frankfurter Allgemeine Zeitung. Ma motivation pour Internet, ça a été d’abord les journaux, l’information, « l’Histoire se faisant ».

Je veux savoir. Je voulais savoir. Pour reprendre l’exclamation célèbre de David Hilbert :

Wir müssen wissen — wir werden wissen!

J’ai lu trop tôt certains livres, de Raymond Aron et d’autres. Je me suis intéressé trop tôt à des sujets qui n’étaient « pas de mon âge ».

Mais j’ai fait des études, puis j’ai suivi un parcours professionnel, puis j’ai fait des choix personnels, qui tous garantissaient que je resterai forcément à l’écart, à distance, de tout ça. Je me suis consciencieusement enfermé dehors. Qu’est-ce qu’un ingénieur senior en informatique a à se mêler de « l’Histoire se faisant » ? Faut pas rester là, m’sieur…

Mais je reste un « accro », un « passionné », un « news junkie », un « amateur éclairé », vous prenez le qualificatif que vous préférez. Je lis, je m’informe, j’essaie de comprendre, je mémorise, je relie, je recoupe, j’essaie de réfléchir.

J’ai mes outils, mes sources, mes manières de voir, mes archives. J’ai mes sujets de prédilection. Les médias ont varié, mes manières aussi. Je regarde très peu la télévision, très peu les vidéos, je reste surtout accro aux textes, à la chose écrite.

Pendant certaines périodes, pour diverses raisons, je me suis tenu un peu à l’écart de l’actualité. Typiquement, pendant les années qui ont suivi la naissance de ma fille. J’avais mieux à faire.

Pendant d’autres périodes, bien au contraire, j’ai été happé par l’actualité, j’ai été obsédé par certains sujets. Ces dernières années ont vu une accélération en ce sens.

J’ai une box ADSL depuis 2005, j’ai un iPhone depuis 2010, je me sers de Twitter depuis 2011, j’ai commencé ce blog fin 2012. Ma fille a grandi, ma famille a un peu moins besoin de moi. Au fil des événements, je me suis radicalisé, à moins que ce ne soit l’accès à l’information et les engins du diables qui ne m’aient radicalisé, et réciproquement, et inversement, et in fine les deux en même temps.

Le quinquennat minable de François Hollande correspond pour moi, tout entier, du début à la fin, une période d’accélération, d’intensification et de radicalisation. Avec des séquences particulièrement intenses : la dernière étant évidemment le « moment Mélenchon » en mars – avril 2017 ; la plus forte étant les derniers instants du « Printemps d’Athènes » , en juin – juillet 2015.

Je pourrais écrire une histoire très personnelle de ces séquences-là, je l’ai en fait déjà partiellement écrite, parfois avec quelques « billets » un peu construits sur ce blog WordPress, mais surtout, hélas, avec des salves de « micro-billets » plus ou moins désordonnés sur Twitter. Je sais, c’est pas terrible. On dit qu’il ne faut pas se retourner.

En lisant attentivement le livre méticuleux de Varoufakis, et en me retournant sur la séquence grecque, je réalise la futilité de tout cela. Ou plutôt : ma futilité.

La presse, les journaux, les médias, les blogs, donnent l’illusion d’être spectateur de « l’Histoire se faisant ».

Twitter, comme bien d’autres médias contemporains, donne l’illusion d’être un spectateur « en temps réel ». Avec en bonus, parfois aussi l’illusion de la proximité avec certains acteurs.

Twitter, peut-être plus qu’aucun autre média, donne l’illusion d’être un peu plus qu’un spectateur. Un commentateur. Une voix. Un « influencer », comme on dit en mauvais anglais et en mauvais français (prononcer « influenceur »). Mon principal compte Twitter a été plusieurs fois catalogué en « influencer ». So what?

Influencer!

Et ta sœur ?

Quelle dérision ! Quelle illusion ! Quelle vanité !

Quelle futilité !

On a bien pu lire, dire, écrire, tweeter tout ce qu’on voulait sur « la mise à mort programmée de la Grèce« , ça n’a rien changé, à la fin… le système oligarchique de l’Union Européenne a imposé son Empire.

On a bien pu lire, dire, écrire, tweeter tout ce qu’on voulait sur « Keep Calm and Vote Mélenchon« , ça n’a rien changé, à la fin… le système oligarchique de la France a imposé le Produit Macron.

Et ce que me rappelle le livre de Varoufakis, dans son prodigieux niveau de détail, c’est que, on peut bien lire, croiser, rapprocher, tout ce qu’on veut… la réalité de « l’Histoire se faisant » nous échappe. On croit avoir compris, et puis en fait, même si sur l’essentiel on a compris, on est passé à côté de beaucoup, de tellement, presque de tout en fait.

En lisant ce livre, je retrouve des choses que je savais, je trouve d’autres choses que je soupçonnais, et puis je découvre bien plus, je découvre toutes sortes de choses que je ne mesurais pas. Les faux-semblants. Les divisions. Les calculs. La bassesse de certains comportements individuels. La lourdeur de certaines mécaniques. La complexité, la profondeur. La fatalité, la tragédie. En un sens, je suis ramené à cette fameuse sentence d’Albert Einstein :

Imagination is more important than knowledge.

On s’imagine peser, et on ne pèse rien. On croit savoir, et on ne sait rien. Ou presque rien? Alors, à la fin, que reste-t-il ?

À quoi bon ?

Je sais que, d’une manière ou d’une autre, je dois arrêter ou ralentir Twitter, car Twitter — ce monde de « samouraïs virtuels » — Twitter est une drogue. Mais il n’y a pas que Twitter.

À quoi bon s’intéresser à « l’Histoire se faisant » ? Pourquoi faire ?

De monde meilleur on ne parle plus
Tout juste sauver celui-là

« L’Histoire se faisant », n’est-ce pas aussi une drogue ? Une compensation ? Une consolation ? Une distraction ? Un leurre ?

Au quotidien, comme tout le monde, je ne suis presque rien. Je ne peux rien. Je ne suis rien. J’essaie de vivre, je me contente de survivre. Retrouver du travail. Reprendre le rythme. M’adapter. SubirMe laisser bouffer par la vie. Continuer. Être moi. Survivre. Survivre essentiellement jusqu’à ce que ma fille n’ait plus besoin de moi, c’est-à-dire encore deux ou trois quinquennats.

Comme tout le monde, non par illumination, mais faute de mieux

En septembre 2014, alors que Yanis Varoufakis coulait encore des jours paisibles de « Visiting Professor » à la Lyndon B. Johnson School of Public Affairs, The University of Texas at Austin (ah, Austin…), Emmanuel Todd avait conclu un long entretien accordé à Olivier Berruyer par ces mots :

Je me suis remis à lire de la science-fiction pour me décrasser le cerveau et m’ouvrir l’esprit. Je recommande vivement un exercice du même type aux gens qui nous dirigent, qui, sans savoir où ils vont, marchent d’un pas décidé.

Dans un premier temps, je vais finir le livre de Varoufakis.

Bonne soirée.

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Le chat est mort

Le chat est mort.

Il avait presque dix-neuf ans — ce qui équivaut à plus de quatre-vingt-dix ans pour un être humain.

Je n’aurais jamais de moi-même adopté un animal domestique, pour toutes sortes de raisons. Je ne l’ai pas choisi. Mais la vie nous a réunis. Puis la vie nous a rapprochés. Et la mort nous a séparés.

Je n’ai connu que les deux derniers tiers de sa vie. Je n’ai vraiment été proche de lui que pendant la dernière moitié, et surtout le dernier tiers, de sa vie. J’ai plusieurs fois parlé de lui sur ce blog, en 2013, encore en 2013, en 2014, et aussi en 2015.

Je me suis souvent inquiété pour lui. Même quand il allait bien. Je me suis souvent demandé ce qu’il pensait. Ce qu’il ressentait. S’il souffrait. S’il avait peur de la mort. S’il savait qu’un jour il allait mourir.

Je n’aurais jamais pensé qu’il vivrait si longtemps. Mais je ne voulais pas imaginer comment il mourrait. Je craignais parfois, de plus en plus, d’un jour, d’un matin, le retrouver inanimé. Peut-être espérais-je qu’il mourrait sans souffrir, sans s’en apercevoir, sans avoir vu la mort venir, sans avoir eu peur. Mais ça ne s’est pas passé ainsi.

Le déclin et la souffrance

Le chat a décliné doucement année après année. Chaque printemps, le vétérinaire mesurait une perte de poids, sans rien trouver de grave. Son déclin s’est accéléré lors du dernier mois. Il s’est encore accéléré lors de la dernière semaine. Et il s’est encore encore accéléré lors de la dernière journée.

Nous l’avons entendu appeler à l’aide, sans raison apparente, pendant des semaines. Tous les jours. Toutes les nuits. Le jour, la nuit, plus ou moins fréquemment. Des miaulements, des cris, des appels… Voulait-il de l’eau ? De la nourriture ? De la lumière ? Un câlin ? Une présence ? Que voulait-il ? Que cherchait-il à nous dire ? La plupart du temps, nous ne comprenions pas. Nous ne savions pas interpréter littéralement chacun de ses messages, mais nous ressentions le sens de l’ensemble.

Nous avons observé les signes du déclin s’accentuer, se multiplier, se généraliser.

Marcher lentement, difficilement. Ne plus réagir rapidement aux bruits, ni aux signaux visuels. Monter l’escalier lentement, difficilement. Avoir du mal à monter sur le lit, sur le canapé. Ne plus y arriver, renoncer, repartir, tristement.

Devenir sale. Ne plus toucher à sa nourriture — donc ne plus prendre les médicaments. Ne toucher à sa gamelle d’eau que pour en éparpiller le contenu, puis aller lécher l’eau à même le sol.

S’asseoir n’importe où, même dans des endroits froids et inconfortables, et attendre recroquevillé.

Attendre.

Parfois appeler à l’aide. Miauler.

Souffrir, évidemment, souffrir.

Alors l’autre matin, à la première heure, j’ai rappelé le vétérinaire, j’ai pris rendez-vous, j’ai attendu, je l’ai emmené, et le vétérinaire a « fait le nécessaire ». Ça s’appelle une « euthanasie ». Le formulaire dit « par nécessité médicale ». Les mots sont maladroits, forcément. Le vétérinaire a constaté, comme nous, qu’il n’y avait plus rien à faire sinon à abréger ses souffrances. Il a été tué par une injection. Le vétérinaire l’a tué. Nous l’avons tué. Le chat est mort.

Le travail de deuil

Il me faudra un temps indéfini pour sortir d’une spirale de pensées horribles, d’une dialectique affreuse : il ne souffre plus, mais il ne reviendra pas ; nous l’avons soulagé, mais nous l’avons tué ; c’est bien, mais c’est mal ; c’était nécessaire, mais c’était criminel ; il n’y avait pas d’autre solution, mais ce n’est pas une solution. Je ne sais pas, je ne sais pas, je ne sais pas.

Il me faudra un temps indéfini pour ne plus penser à lui. Car tout dans cette maison me rappelle le chat. C’est sa maison autant que la nôtre. Les réflexes vont durer encore longtemps : la porte de la cave à ne pas laisser ouverte pour qu’il n’y aille pas, les coups d’œil dans les coins où il lui arrivait de traîner, vérifier l’eau, vérifier les croquettes, se demander s’il est dedans ou dehors, prêter l’oreille à ses éventuels appels, etc.

Il me faudra un temps indéfini pour ne plus repasser par une sensation de culpabilité. De trahison, de lâcheté, d’incompétence.

Est-ce que j’ai été un mauvais « maître » ? Est-ce que j’ai trop traîné à l’emmener chez le vétérinaire il y a un mois ? Est-ce que je lui ai donné assez d’affection ?

Pourquoi ai-je attendu aussi longtemps avant de le caresser ? Pourquoi avais-je peur de lui — pourquoi ai-je eu si longtemps peur des animaux en général ?

L’ai-je trop repoussé à l’époque où ma fille était un petit bébé fragile ? L’ai-je trop grondé quand il a causé tel ou tel dégât matériel, à un canapé ou à un parquet ? Ai-je été à la hauteur ?

Pourquoi n’ai-je jamais réussi à lui couper les ongles ? Aurait-il vécu plus longtemps, ou moins souffert, si j’avais su lui couper les ongles et lui éviter des ongles incarnés ? Aurait-il vécu plus longtemps si je lui avais donné une nourriture plus variée jadis ; ou plus contrôlée au contraire ces derniers mois, quand on ne cherchait plus juste qu’à lui faire plaisir ? Aurait-il vécu plus longtemps si j’avais été mieux éveillé, plus sensible, moins bête ?

J’aurais pu donner tant d’amour et tant de force
Mais tout ce que je pouvais ça n’était pas encore assez

Le deuil, la culpabilité, la petite bête produisent d’horribles pensées. J’en suis arrivé à un moment à me dire : « C’est toi qui l’a tué. C’est toi qui l’a emmené à la mort. ». Non. Non, non et non. Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas vrai. Je ne l’ai pas tué. Je ne l’ai jamais frappé. J’ai toujours essayé d’être bon pour lui. J’ai essayé. Et je l’ai été.  J’ai été bon pour lui. J’ai fait de mon mieux.

Il me faudra un temps indéfini pour surmonter les mauvaises pensées. C’est probablement cela qu’on appelle le « travail de deuil » . Wikipedia attribue ce concept à Freud, le date d’il y a exactement un siècle, en 1917, et propose pas moins de huit modèles conceptuels — et j’imagine qu’il en existe bien d’autres.

Mais aujourd’hui les concepts m’importent peu.

Le dernier voyage

Je repense aux derniers instants du chat.

La dernière journée. La dernière nuit. Les derniers miaulements de détresse. Les derniers signes.

Les heures à attendre l’heure du rendez-vous chez le vétérinaire.

Les dernières minutes à la maison. Ma femme, ma fille. La dernière fois où je l’ai mis dans son panier, tellement maigre, tellement passif, tellement triste je crois. Moins que jamais il ne s’est défendu. Je ne sais pas s’il a compris. Je ne sais pas s’il voulait mourir, vivre, ou rien du tout, juste ne plus souffrir.

Les dix minutes de marche jusqu’au cabinet du vétérinaire. Je lui ai parlé, parlé de souvenirs, parlé de ses anciennes maisons, parlé d’enfants qu’il avait vu grandir, parlé de gens qui l’avaient aimé, qui avaient pris soin de lui, qui lui avaient donné de l’amour. J’étais probablement ridicule, seul dans la rue avec le chat, la voix brisée, mais je m’en fichais. Seul le chat comptait. Tout ce que je voudrais qu’il retienne de ce monde, c’est l’amour. Le reste ne vaut pas la peine d’être retenu. L’oubli est le propre des êtres sensibles. Sa vie n’a pas été drôle tous les jours, surtout avant qu’il ne soit adopté. Mais il a eu de l’amour, il a eu de l’affection, il a eu des bons moments. J’ai cherché une chanson à lui fredonner, et je n’ai trouvé qu’Yves Simon :

Avec le temps tout s’en va, avec le temps rien ne va
Des visages qu’on oublie, et d’autres qui s’oublient pas
Avec le temps, y a des Rimbaud qui fuient, écrire ailleurs
Les mots qui font battre les cœurs

Les vingt minutes d’attente dans la salle d’attente du vétérinaire. L’examen. La brève discussion avec le vétérinaire. Le bout de patte rasée, la dernière touffe de poil. La pose du cathéter. L’injection du produit anesthésiant.

Les derniers câlins pendant qu’il s’endort une dernière fois. Les derniers mouvements de ses poumons. Il ne semblait plus souffrir. Je ne me rappelle pas de la deuxième injection. Je me rappelle de l’heure sur la montre du vétérinaire quand il a constaté la mort du chat. Il a cessé de souffrir.

Et tout le reste, toute la suite, toute la vie qui continue en pilote automatique, d’abord en pleurant, puis en essayant de ne plus pleurer. Les minutes suivantes, les heures suivantes, les jours suivants. Tout ce qu’on essaie pour penser à autre chose, la télévision, la routine, le ménage, parler, boire, vivre, essayer d’être digne.

Il n’y avait rien d’autre à faire.

La phrase, en bas du formulaire en trois exemplaires que m’a fait signer le vétérinaire — la phrase, en bas de la « convention d’incinération » — la phrase, administrative, est digne. On se raccroche à ce qu’on peut :

En lui assurant cette fin décente, vous lui témoignez affection et fidélité.
Nous vous prions d’agréer, Madame, Monsieur, nos respectueuses salutations.

Il s’appelait Laura. C’était une femelle, mais pour moi, c’était « le chat ». C’était un être vivant, un mammifère sensible, capable d’affection, d’émotion et de souffrance.

C’était le chat.

Je ne l’oublierai jamais.

Bonne journée.

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