Twitter est une drogue

Je suis sur Twitter depuis six ans. Mais c’est lors des élections présidentielles de 2012 que mon usage de Twitter est devenu important. Et maintenant, un quinquennat plus tard, avec les élections présidentielles de 2017, mon usage de Twitter est devenu démesuré.

Ce billet est l’esquisse d’un bilan d’un quinquennat de Twitter.

En cinq ans, Twitter m’a beaucoup apporté.

J’adore Twitter !

Commençons par le plus évident : Twitter m’a apporté des informations, des éclairages, des pistes, des regards, que je n’aurais probablement jamais obtenu autrement.

Continuons par le plus précieux : Twitter m’a permis de faire la connaissance de gens que je n’aurais jamais rencontré autrement. Twitter m’a permis d’établir un contact avec des gens que j’admirais silencieusement depuis des années, et que je n’aurais jamais osé abordé autrement. Twitter m’a apporté des amis.

Dès 2010, William Gibson avait expliqué :

I was never interested in Facebook or Myspace because the environment seemed too top-down mediated. They feel like malls to me. But Twitter actually feels like the street. You can bump into anybody on Twitter.

Twitter m’a permis de mettre au clair des idées. Twitter m’a aidé à trouver les mots pour exprimer ce que je n’avais jamais cherché vraiment à exprimer. Twitter m’a aidé à devenir plus clair, plus bref, plus concis. La contrainte formelle peut parfois avoir du bon. Il faut savoir faire court. Il faut savoir aller à l’essentiel. Il faut savoir économiser ses mots. La pensée ne peut pas se réduire à une suite de tweets, mais ça ne lui fait pas de mal, parfois, de devoir se faufiler dans un tuyau étroit de 140 caractères. Au-delà, cependant, je l’ai écrit et je le répète : je suis terrifié à l’idée d’une pensée réduite à des tweets, comme je suis terrifié à l’idée d’une pensée cadenassée par une novlangue. Il faudrait approfondir cette piste.

George Orwell :

Don’t you see that the whole aim of Newspeak is to narrow the range of thought?

Twitter a accompagné ma radicalisation sur un grand nombre de sujets — elle l’a peut-être même accélérée. Je l’ai écrit et je le répète : je pense que depuis quelques quinquennats, le monde réel s’est radicalisé bien avant nous. Ce n’est pas qu’une affaire de perception. Mais il ne faut pas négliger l’importance des médias. Il faudrait approfondir cette piste.

Marshall McLuhan :

The medium is the message, because it creates the audience most suited to it.

Twitter a pénétré ma vie, jour et nuit. Notamment, à tous les moments-clefs de ce quinquennat pourri. Je pourrais, avec les bons outils, retrouver le fil de quelques temps forts : le dimanche 5 juillet 2015, la nuit du dimanche 12 au lundi 13 juillet 2015, la nuit du jeudi 23 au vendredi 24 juin 2016, la nuit du mardi 8 au mercredi 9 novembre 2017… jusqu’à la triste soirée, le moment perdu, du dimanche 23 avril 2017.

En cinq ans, Twitter m’a grignoté.

Twitter — Twitter sur mon iPhone, Twitter dans ma poche, Twitter tout le temps avec moi — Twitter me bouffe.

Il n’y a certes pas que Twitter qui me bouffe, mais Twitter me bouffe aussi.

Twitter me bouffe mon temps.

Twitter me bouffe ma vie.

Twitter m’obsède.

Je ne sais pas combien de fois par jour je consulte mon Twitter. Je pourrais, avec les bons outils, sortir quelques chiffres sur le nombre de tweets que j’envoie chaque jour, en moyenne, en pics, en plages horaires, etc. Ce serait probablement juste effrayant.

Selon l’étude citée l’an dernier par Roger Cohen, dans son article fondamental publié par le New York Times le 22 février 2016 sous le titre « Smartphone Era Politics » , déjà cité plusieurs fois sur ce blog (ici, , et ), le chiffre est 221. Un utilisateur moyen consulte son engin du diable en moyenne 221 fois. Je pense être très au-delà. C’est aberrant. Je préfère pas savoir en fait.

Je l’ai déjà écrit, dans la première année de ce quinquennat, au tout début de ce blog, un des génies de Twitter est de se glisser dans les interstices de temps disponible. Au début, on twitte quand on a rien d’autre à faire, entre deux tâches, entre deux plages consacrées à des activités plus importantes, pendant la pause, aux toilettes, dans les transports. On n’y prête pas attention.

À la fin, on twitte tout le temps. On va en pause pour pouvoir twitter. On va aux toilettes pour pouvoir twitter. On s’arrête dans la rue pour pouvoir twitter. Les interstices deviennent des heures. On ne pense presque plus qu’à ça. Là encore, avec les bons outils, je pourrai sûrement sortir des chiffres.

Twitter disperse. Twitter éparpille. Je suis un peu perdu pour retrouver ce que j’ai pu écrire parmi 500 billets sur ce blog. Je suis complètement perdu pour retrouver ce que j’ai pu écrire parmi 50.000 tweets. J’ai des sauvegardes périodiques de ce blog sur des disques durs chez moi et chez des amis. Je ne sais même pas s’il est possible d’obtenir une archive d’un compte Twitter.

Twitter dilue. Twitter liquide. Twitter, à l’image de notre époque, c’est la liquéfaction, en attendant la liquidation. Rien ne dure, rien ne tient. Tout glisse, et tout finit à l’égout. Comme l’a écrit Agnès Maillard dans son billet du 19 avril 2017 intitulé « Agents de dispersion » :

… des agrégats fluides dont la durée de vie excède fort peu le temps d’une Battle Tweet…

Twitter disperse et Twitter dévore.

Twitter me fait parfois penser à des ruines envahies par la végétation. Une cabane abandonnée, une usine désaffectée. Au début, les graines poussent dans les interstices, les petites racines se faufilent dans les creux. Les racines passent partout où elles peuvent passer. Puis les racines épaississent. Plus tard, la pression des racines devient suffisante pour faire éclater la pierre. À la fin, l’ancien bâtiment est certes toujours là, mais des arbres ont poussé dedans, se sont faits leur place, le dépassent, lui font de l’ombre.

Je sais que c’est voulu. C’est étudié pour. It’s not a bug, it’s a feature.

Twitter est conçu pour être addictif. Twitter est programmé pour bouffer le temps. Twitter — comme la plupart des « plate-formes » bizarrement appelées « réseaux sociaux » — est conçu pour dévorer le temps. Des hordes d’ingénieurs et autres experts déploient des torrents d’énergie pour rendre ces choses prenantes.

J’ai déjà cité le travail de Tristan Harris dans un billet intitulé « La société de consumation« . L’interview publiée en français par « L’Obs », en date du samedi 4 juin 2016, intitulée « Des millions d’heures sont juste volées à la vie des gens » est à lire et à relire attentivement. Il faudrait approfondir cette piste. Ça peut rentrer dans la catégorie « enjeux de société ».

Le téléphone sera cette chose qui rentre en compétition avec la réalité, et gagne. C’est une sorte de drogue. Un peu comme les écrans de télévision, mais disponibles tout le temps et plus puissants.

Le problème, c’est que ça nous change à l’intérieur, on devient de moins en moins patient avec la réalité, surtout quand c’est ennuyeux ou inconfortable. Et parce que la réalité ne correspond pas toujours à nos désirs, on en revient à nos écrans, c’est un cercle vicieux.

Ce qui est mauvais, c’est que nos écrans, en nous « remplissant », tout en nous donnant faussement l’impression de choisir, menacent notre liberté fondamentale de vivre notre vie comme on l’entend, de dépenser notre temps comme on le veut. Et remplacent les choix que l’on aurait fait par les choix que ces entreprises veulent que l’on fasse.

Twitter est une drogue.

J’ai essayé de relire les définitions d’une drogue proposées par Wikipedia. Je vais cependant m’en tenir aux trois critères que j’ai appris jadis, probablement au lycée, et dont je me souviens encore. Je me garderai bien de me plonger dans les nuances entre drogue dure et drogue douce.

Une drogue est une substance qui altère les perceptions et le jugement ; qui crée une dépendance ; et qui exige une augmentation des doses.

Twitter altère mes perceptions et mon jugement. Je m’en rends compte quand je compare ce que je vois à ce que je ne voyais pas avant. Je m’en rends compte quand je compare ce que je me laisse aller à exprimer à ce que je n’aurais jamais dit avant.

Twitter crée une dépendance. J’ai essayé récemment de ne pas y toucher pendant une semaine. Je n’y suis pas complètement arrivé. Et il y a eu un phénomène de sur-compensation dans les jours suivant la reprise.

Twitter exige une augmentation des doses. Il suffirait que je passe quelques heures avec les bons outils pour me le démontrer de manière chiffrée.

In the beginning was…

Je me souviens de 1996. Je me souviens de « Snow Crash » , roman de Neal Stephenson paru en 1992, que j’ai lu cette année-là en anglais, qui a été traduit en français sous le titre « Le Samouraï Virtuel« . Il faudrait probablement que je le relise, de préférence en français. Huit ans après « Neuromancer » de William Gibson, c’est un des romans les plus visionnaires sur la vie dans le « cyber-espace » , c’est-à-dire la vie avec des réalités qui n’existent qu’au sein d’un logiciel, des réalités qui n’existent qu’au-delà d’un écran — si on peut, justement, encore appeler ça la vie.

Wait a minute, Juanita. Make up your mind. This Snow Crash thing — is it a virus, a drug, or a religion? »
Juanita shrugs. « What’s the difference? »

Je me souviens de 1996. Je me souviens de Marc Andreessen, l’un des principaux inventeurs de cette chose alors étrange qu’était un navigateur Web (NCSA Mosaic, puis Netscape, pour les intimes. Je me souviens de la « Déclaration d’Indépendance du Cyber-Espace », j’ai fêté à ma manière sur ce blog son vingtième anniversaire. On avait de l’espoir dans les réalités qu’on pourrait faire exister dans un logiciel, au-delà d’un écran. Toute une époque…

Au début de la décennie en cours, Marc Andreessen, devenu l’un des maîtres du capital dans la Silicon Valley, avait lancé cette phrase, déjà citée plusieurs fois sur ce blog (ici, , et encore ), comme un ordre du jour :

Software is eating the world.

Pour être précis, l’article a été publié par le Wall Street Journal en date du 20 octobre 2011. Il n’est plus accessible en ligne sur le site du journal, mais il est dans mes archives (si ça intéresse quelqu’un…). Je bénis mes archives.

Software is eating the world.

Le logiciel dévore le monde.

Le logiciel bouffe le monde.

Twitter me bouffe.

J’adore Twitter, mais Twitter me bouffe. Est-ce un virus, une drogue, une religion ? Quelle différence ?

Il va falloir, à titre personnel, que je me reprenne en mains. Que j’arrête ou que je cantonne Twitter, d’une manière ou d’une autre. Sans tout casser, sans perdre les copains notamment.

Ça va trop loin. C’est allé trop loin. Il faut en revenir. Il faut me désintoxiquer.

Je ne suis probablement pas le seul à en être arrivé là.

Je n’ai aucune idée de comment je vais procéder.

Mais je sens que le moment approche.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Twitter est une drogue

  1. Anonyme dit :

    L’essentiel étant de s’en rendre compte, il ne manque plus qu’à faire un choix de vie. ca viendra à la cinquantaine, tu verras….

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