Timothy Snyder : Le prochain génocide

J’ai commencé à lire « Black Earth », de Timothy Snyder, il y a un an, en juillet 2020, sur mon Kindle. Je l’ai terminé en septembre 2020. C’est un livre important, à propos duquel j’aurais voulu écrire un ou plusieurs billets depuis que je l’ai terminé. Pour différentes raisons, ça n’a pas été possible. J’ai essayé, plusieurs fois, j’ai des brouillons, mais je ne suis jamais allé au bout de ces projets. Ce n’était pas une bonne période.

« Black Earth » (sous-titre : « The Holocaust as History and Warning ») est un livre d’histoire, paru en 2015. C’est un grand livre d’Histoire du XXème siècle, plein de leçons pour le XXIème siècle. C’est un livre dur. C’est un livre sombre. C’est un livre poignant aussi, notamment dans ses derniers chapitres.

« Black Earth » parle des « terres noires » à l’Est de l’Europe, entre le Reich et l’Union Soviétique. Des terres, bien plus que des pays, des nations, encore moins des États. Des terres en marge du continent le plus avancé au XXème siècle, l’Europe. Des terres où des êtres humains sont morts par millions, ont été exterminés par millions, au cœur du XXème siècle.

J’espère que ce livre sera un jour traduit en français.

Régulièrement, je vois passer un évènement d’actualité qui me rappelle l’importance de ce livre. Il y a quelques jours, le 24 juin 2021, deux jours après le 80ème anniversaire du déclenchement de l’Opération Barbarossa, c’était un tweet, un simple tweet d’Éric Zemmour.

Le problème du climat, c’est la démographie et l’explosion de la natalité en Afrique et en Asie. Il faut arrêter de parler des conséquences et pas de la cause.

Les discours d’Éric Zemmour et de ses confrères sont, au fond, assez simples : il n’est pas de problèmes qui ne puisse être ramené à la question raciale. Certains s’empresseront de faire le parallèle avec les discours nazis, et ils auront raison ; mais après avoir lu notamment Timothy Snyder, j’irai plus loin : ce n’est pas juste nazi, c’est surtout moderne, c’est terriblement moderne, c’est affreusement moderne.

Il y a tellement de choses dans ce bête tweet de Zemmour. « La cause », au singulier. « La cause » du « problème du climat », comme de tous les problèmes, économiques, sociaux, environnementaux, tous, tous. « La cause » unique qui appelle « la solution » unique. « La cause » de tous les problèmes, c’est la natalité dans les pays non-Blancs. « La cause » de tous les problèmes, ce sont les autres êtres humains, différents, menaçants – et qui, entre autres, simplement parce qu’ils sont trop nombreux, nous détraquent notre climat et nous empêchent de vivre comme on veut. « La cause », c’est eux, c’est la place qu’ils prennent, c’est l’air qu’ils respirent, c’est les ressources qu’ils consomment.

L’explication de tous les problèmes, chez Zemmour et ses confrères, c’est qu’il n’y a pas assez de place pour tout le monde. La convergence entre le néofascisme et le néolibéralisme, sans parler de leurs métastases style transhumanisme, elle est là : Il n’y a pas de place pour tout le monde. C’est un discours moderne, ultra-moderne.

Et, j’insiste, comme j’avais tenu à la rappeler en 2020 à propos du petit livre de Johann Chapoutot « Libres d’obéir », l’Allemagne du premier tiers du XXème siècle, c’était avant tout l’un des pays les plus modernes du monde. L’Europe du premier tiers du XXème siècle, c’était la partie la plus avancée de l’humanité.

C’est au nom de la modernité, et appuyé sur la modernité, que le nazisme a lancé la Deuxième Guerre Mondiale, ses guerres et ses programmes d’extermination, l’Opération Barbarossa, les Einsatzgruppen, etc. Parce qu’ils s’étaient persuadés qu’il n’y avait pas assez de place pour tout le monde.

Et c’est pour cela que le livre de Timothy Snyder, « Black Earth », est important.

L’introduction est intitulée « Hitler’s World ». La conclusion est intitulée « Our World ». Il faut lire ces deux textes. Il faudrait les traduite. Il faut lire tout le livre.

Faute de mieux, pour aller un peu plus loin, le reste de ce billet sera juste la traduction d’un article de Timothy Snyder, publié par le New York Times en date du 12 septembre 2015, intitulé « The Next Genocide ».

Ce texte est ce que j’ai trouvé de mieux, à la fois relativement court et proche du livre, de l’esprit de ce livre. Un point d’entrée.

Ce texte a un peu vieilli : d’une part, il reflète un peu la triste actualité de septembre 2015 ; d’autre part il n’anticipe pas certains développements récents encore plus inquiétants. Mes propres peurs de l’automne 2015 – publiées sous les titres « Voir mon pays en ruines au XXIème siècle » et « De l’extermination massive au XXIème siècle » – ont aussi vieilli. Mais les perspectives ne sont pas améliorées.

Il y aurait beaucoup, beaucoup plus à dire de ce texte – et encore plus de ce livre. Depuis 2015, certaines perspectives glaçantes sont devenues bien plus claires, notamment hélas en Europe et en France –, mais c’est hors de ma portée à ce stade. Pas le temps. Pas l’énergie. La fatigue, la fatigue, la fatigue. Et puis le reste. Ceci n’est qu’un blog.

Mais je pense que ce texte peut intéresser – doit intéresser un éventuel lecteur. Et, a fortiori, ce livre. C’est juste un point d’entrée.

Comme d’habitude, la traduction n’engage que moi. Certains mots ne sont pas traduits délibérément, notamment Einsatzgruppen (escadrons de la mort) et Lebensraum (espace vital).

Le prochain génocide

Par Timothy Snyder

The New York Times – 12 septembre 2015

Avant de tirer, le commandant du Einsatzgruppe souleva l’enfant juif et dit : « Tu dois mourir pour que nous puissions vivre. » Tandis que la tuerie se poursuivait, d’autres Allemands rationalisaient le meurtre des Juifs de la même manière : eux ou nous.

Aujourd’hui, nous pensons à la Solution Finale des Nazis comme à une sorte d’apogée de haute technologie. C’était en fait surtout l’assassinat d’êtres humains, à bout portant, pendant une guerre pour des ressources. La guerre qui a mis les Juifs à la merci du contrôle allemand a été menée parce que Hitler pensait que l’Allemagne avait besoin de plus de terres et de plus de nourriture pour pouvoir survivre et conserver son haut niveau de vie – et que les Juifs, et leurs idées, représentaient une menace pour son programme d’expansion violente.

L’Holocauste peut paraître une horreur lointaine dont les leçons ont déjà été apprises. Mais, tristement, les peurs de notre propre époque pourraient elle aussi amener à désigner des boucs-émissaires et des ennemis imaginaires, tandis que les tensions environnementales contemporaines pourraient encourager de nouvelles variantes des idées d’Hitler, notamment dans les pays inquiets pour l’alimentation de leurs populations en croissance, ou pour le maintien ou la croissance de leur niveau de vie.

La volonté d’imposer la domination allemande était basée sur un déni de la science. Hitler posait en alternative à la science l’idée du Lebensraum. L’Allemagne avait besoin d’un empire en Europe orientale, parce que seule la conquête pouvait permettre de nourrir le peuple allemand, et non les techniques agricoles. Dans le « Deuxième Livre » d’Hitler, écrit en 1928 mais publié seulement après sa mort, il insiste sur le fait que la faim dépasserait l’amélioration des récoltes, et que toutes « les méthodes scientifiques de gestion des terres » avaient déjà échoué. Aucune amélioration imaginable ne pourrait permettre aux Allemands d’être nourris « par leurs propres terres et leur territoire », affirmait-il. Hitler affirmait spécifiquement – et à tort – que l’irrigation, l’hybridation des semences, et les fertilisants, ne pourraient pas changer la relation entre le peuple et la terre.

La recherche de la paix et de l’abondance à travers la science, affirmait-il dans « Mein Kampf », était un complot juif pour détourner les Allemands de la nécessité de la guerre. « C’est toujours le Juif », expliquait Hitler, « qui cherche et réussit à implanter de tels modes de pensée mortels. »

Aussi exotique qu’il puisse paraître, le concept de Lebensraum est moins éloigné de nos propres modes de pensée que nous ne le croyons. L’Allemagne avait été soumise au blocus pendant la Première Guerre Mondiale, elle était dépendante des importations pour des produits agricoles de base, et elle avait fait face à de vraies incertitudes quant à ses approvisionnements en nourriture. Hitler a transformé ces peurs en une vision de conquête absolue pour une sécurité totale. Le concept de Lebensraum faisait le lien entre une guerre d’extermination, et l’amélioration du mode de vie. Le chef de la propagande nazie, Joseph Goebbels, pouvait ainsi présenter l’objectif d’une guerre d’extermination comme « un gros petit-déjeuner, un gros déjeuner et un gros dîner ». Il faisait l’amalgame entre niveau de vie et vie.

Pour étendre le Lebensraum de l’Allemagne, Hitler entendait arracher le contrôle de l’Ukraine à l’Union Soviétique, affamer 30 millions d’Européens de l’Est, et transférer la nourriture en Allemagne. Quand l’Allemagne envahit l’Union Soviétique en 1941, la campagne a deux buts principaux : le contrôle des terres fertiles de l’Ukraine et la destruction des Juifs qui y vivaient. C’est cette invasion qui a placé des enfants juifs sans défense à la merci des Einsatzgruppen meurtriers.

Le changement climatique menace de provoquer une nouvelle panique écologique. Jusqu’ici, l’essentiel des souffrances qui en découlent ont frappé de pauvres gens en Afrique et au Moyen-Orient.

Le meurtre de masse d’au moins un demi-million de Rwandais en 1994 a été précédé par un déclin de la production agricole pendant les années précédentes. Des Hutus ont tué des Tutsis pas seulement par haine ethnique, mais aussi pour prendre leurs terres, comme l’ont admis plus tard de nombreux génocidaires.

Au Soudan, la sécheresse a conduit des Arabes sur les terres de nomades pasteurs Africains à partir de 2003. Le gouvernement soudanais a pris le parti des Arabes, et engagé une politique d’élimination des peuples Zaghawa, Masalit et Fur au Darfour et dans les régions avoisinantes.

Le changement climatique a également ramené des incertitudes sur les approvisionnements alimentaires de retour au centre des politiques des grandes puissances. La Chine aujourd’hui, comme l’Allemagne avant la guerre, est une puissance industrielle incapable de nourrir sa population avec juste son seul territoire, et est donc dépendant de marchés internationaux imprédictibles.

Cela pourrait rendre la population chinoise sensible à la renaissance d’idées de type Lebensraum. Le gouvernement chinois doit trouver un équilibre entre un passé pas si éloigné où il avait affamé sa propre population, avec sa promesse contemporaine d’une prospérité toujours croissante – tout cela alors qu’il est de plus en plus confronté à des conditions environnementales qui se dégradent. Le danger n’est pas que les Chinois se trouvent réellement affamés dans un futur proche, pas plus que ce ne l’était pour les Allemands dans les années 1930. Le risque est qu’un pays développé et capable de projeter une force militaire puisse, comme l’Allemagne de Hitler, être pris de panique écologique, et se décide à recourir à des mesures drastiques pour défendre son niveau de vie.

Comment un tel scénario pourrait-il se déclencher ? La Chine loue déjà un dixième des terres arables de l’Ukraine, et augmente ses achats de nourriture chaque fois que l’offre mondiale diminue. Pendant la sécheresse de 2010, les achats en panique des Chinois ont contribué aux émeutes de la faim et aux révolutions au Moyen-Orient. L’élite dirigeante chinoise considère déjà l’Afrique comme une source de nourriture à long-terme. Même si beaucoup d’Africains ont toujours faim, leur continent détient environ la moitié des terres arables encore non labourées dans le monde. Comme la Chine, les Emirats Arabes Unis et la Corée du Sud sont intéressées dans les régions fertiles du Soudan – et ils ont été rejoints par le Japon, le Qatar et l’Arabie Saoudite dans la recherche de terres à acheter ou à louer partout en Afrique.

Des nations en manque de terres commencent en général par négocier avec tact des locations ou des achats ; mais placées en situation de stress, ou de besoins pressants, des zones de cultures destinées à l’exportation peuvent devenir des colonies fortifiés, nécessitant ou attirant la violence.

Hitler a semé une panique écologique en affirmant que seule la terre pourrait donner la sécurité à l’Allemagne, et en niant la science qui proposait des alternatives à la guerre. En polluant l’atmosphère avec des gaz à effet de serre, les Etats-Unis ont fait plus que toute autre nation pour pousser le monde vers la prochaine panique écologique, et pourtant c’est le seul pays où la science climatique rencontre toujours une opposition farouche de certaines des élites politiques et économiques. Ces négationnistes ont tendance à présenter les données empiriques rassemblées par les scientifiques comme un complot, et à mettre en question la validité de la science – une posture intellectuelle qui met mal à l’aise par sa proximité avec celle d’Hitler.

Les pleines conséquences du changement climatique pourraient n’atteindre l’Amérique des décennies après avoir ravagé d’autres régions. Et il sera alors trop tard pour la science du climat et les technologies de l’énergie pour changer quoi que ce soit. En effet, avant le moment où la porte s’ouvrira pour la démagogie d’une panique écologique aux Etats-Unis, les Américains auront déjà passé des années à semer le désastre climatique autour du monde.

L’Union Européenne prend, par contraste, le réchauffement climatique très au sérieux, mais son existence est menacée. Tandis que l’Afrique et le Moyen-Orient continuent à se réchauffer et sont ravagés par des guerres, les migrants économiques et les réfugiés de guerre entreprennent de périlleux voyages pour fuir en Europe. En réponse, des populistes européens exigent une stricte défense des frontières nationales et la fin de l’union. Un grand nombre de ces partis populistes sont soutenus par la Russie, qui poursuit ouvertement une politique de « diviser pour mieux régner » dans le but d’amener la désintégration de l’Europe.

L’intervention de la Russie en Ukraine en 2014 a déjà anéanti l’ordre pacifique que les Européens s’étaient habitués à considérer comme acquis. Le Kremlin, qui est économiquement dépendent de ses exportations d’hydrocarbures en Europe, cherche maintenant à nouer des accords de fourniture de gaz naturel en direct avec différents Etats européens pour affaiblir l’unité européenne et accroître sa propre influence. Dans le même temps, le président Vladimir V. Poutine joue avec la nostalgie des années 1930s, tandis que des nationalistes russes accusent homosexuels, cosmopolites et Juifs de sentiments pacifiques. Tout cela ne préjuge rien de bon pour l’avenir de l’Europe – ni pour celui de la Russie.

Quand le meurtre de masse sera en marche, il ne se présentera pas avec un langage auquel nous sommes habitués. Le scénario nazi de 1941 ne se reproduira pas exactement sous la même forme, mais certains des éléments qui en furent les causes ont déjà commencé à s’assembler.

Il n’est pas difficile d’imaginer des meurtres ethniques de masse en Afrique, c’est déjà arrivé ; or le triomphe d’une variante totalitaire de l’islamisme au Moyen-Orient desséché ; ou des manœuvres chinoises pour le contrôle de ressources en Afrique, en Russie ou en Europe orientale, qui impliquent de faire partie les gens qui y vivent ; ou une panique écologique globale croissante si l’Amérique rejette la science du climat ou si l’Union Européenne s’écroule.

Aujourd’hui nous faisons face au même choix crucial entre la science et l’idéologie auquel les Allemands ont déjà été confrontés. Est-ce que nous accepterons les preuves empiriques et nous engagerons vers les nouvelles technologies de l’énergie, ou est-ce que nous laisserons une vague de panique écologique balayer le monde ?

Nier la science menace le futur en réveillant les fantômes du passé.

Bienvenue au XXIème siècle.

Bonne nuit.

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L’entrepreneur grotesque

Le mot « entrepreneur » est une réussite !

Non seulement il incarne le culte de la réussite qui écrase notre temps, mais il est, en lui-même, par lui-même, une réussite.

Il fait partie de ces mots qui me ramènent à cette sentence dont je ne me rappelle jamais si elle vient de Gustave Flaubert, ou de Paul Valéry, ou d’une énième tierce lecture de demi-instruit :

Les mots prennent de la valeur au fur et à mesure qu’ils perdent du sens.

Pour tout dire, ce mot m’insupporte. Mais il peut être utile d’ébaucher sa petite histoire, du petit coin de ma petite lucarne. C’est l’objet de ce billet.

Notons en passant que « entrepreneur », c’est un mot qui se traduit tel quel en américain, donc c’est un mot compatible avec la langue des winners.

Notons aussi que « entrepreneur », c’est un mot masculin, sans vrai équivalent féminin, les dictionnaires hésitent entre entrepreneuse et entrepreneur, mais les winners eux ne s’y trompent pas, le mot sent bon le patriarcat et la domination et c’est aussi pour ça qu’ils l’aiment.

De nos jours, le mot « entrepreneur » est mis, comme on dit peut-être encore, à toutes les sauces. Il me semble que ça n’a pas toujours été le cas.

J’ai grandi dans les années 1980s où, déjà, il n’y en avait plus que pour l’ « entreprise », la « Sainte-Entreprise » avec un E majuscule, il n’y avait de salut que dans l’ « entreprise », il fallait tout faire pour « aider les entreprises », seules créatrices de richesse et de vertu et tout le bazar. Mais le mot « entrepreneur » était encore discret. Même une de figures de l’époque, Bernard Tapie, se présentait volontiers comme « homme d’affaires », « businessman » ou encore « repreneur », mais ne se revendiquait pas comme « entrepreneur ». L’heure de gloire du mot « entrepreneur » est venue plus tard.

Dans mon souvenir, dans les années 1980s et 1990s, le mot « entrepreneur » était surtout utilisé dans le domaine de la construction, la maçonnerie, ce qu’on appelait parfois le BTP, Bâtiments et Travaux Publics. Un entrepreneur, c’était un gars qui gérait des chantiers. Il sentait le plâtre et l’enduit, et la poussière toute neuve. Un patron, c’était un patron. Un chef d’entreprise, c’était un chef d’entreprise. Un créateur d’entreprise, c’était un créateur d’entreprise. J’avoue avoir lu quelques livres dans ces années-là sur des créateurs d’entreprises déjà légendaires, Steve Jobs, Bill Gates et quelques autres : je ne me souviens pas y avoir vu apparaître le mot « entrepreneur ». Le mot n’était tout simplement pas à la mode. Mais ma mémoire peut me tromper.

Je précise en passant que je n’ai rien contre les « entrepreneurs » en général. J’ai des amis qui ont « créé leur boîte », je connais des gens qui en ont rêvé, dans les années 1990s notamment. J’ai beaucoup de respect pour toutes sortes de gens qui peuvent légitimement et sincèrement se présenter comme « entrepreneurs » : petits commerçants, petits artisans, le jeune couple qui a repris la boulangerie en face de l’école de mon quartier, le gars qui a fait la réparation du toit de ma maison, et beaucoup, beaucoup d’autres.

Le propos de ce billet est le mot. Le mot « entrepreneur », ce que ce mot est devenu, ce qui a été fait de ce mot au cours des dernières décennies.

Nous les entrepreneurs

Je vous parle d’un temps
Que les moins de vingt ans
Ne peuvent pas connaître

À la fin des années 1990s, le baron Ernest-Antoine Seillière de Laborde, et son bras droit Denis Kessler décident de transformer le vieux CNPF (« Conseil National du Patronat Français ») en un MEDEF tout neuf, tout beau et tout moderne. Le sigle veut encore dire « Mouvement des Entreprises De France ». Mais le ton et les mots du discours fondateur, le 27 octobre 1998, sont clairs :

Nous voici rassemblés, nous les entrepreneurs de France, venus de toutes les régions, représentant tous les métiers et toutes les tailles d’entreprises. (…) Nous sommes un million quatre cent mille hommes et femmes qui nous sommes mis à risques pour créer, maintenir, développer une entreprise, afin de produire avec les 14 millions de salariés avec lesquels nous travaillons, les biens et les services qui constituent la richesse nationale.

Combien de fois, dans ces années, le baron Seillière, l’héritier de la dynastie Wendel, l’héritier d’une des plus emblématiques dynasties capitalistes d’Europe occidentale (pour les coulisses, voir « Les Grandes Familles » de Maurice Druon, brillamment adapté au cinéma avec Jean Gabin et à la télévision avec Michel Piccoli, édifiant), combien de fois cet hyper-héritier a-t-il commencé une phrase en disant, sans rire, sans rougir : « Nous les entrepreneurs » ?

Le personnage de Seillière était grotesque et prêtait à sourire, mais le mouvement était réel. Les gens qui animaient ce mouvement étaient sérieux et décidés. Ils croyaient en leur idéologie. Ils venaient de loin. Ils sont allés loin. Ils ont massacré ce monde. Ils n’ont pas été assez pris au sérieux.

Le mouvement avait commencé avant le personnage grotesque de Seillière et il a continué après lui. C’est fin 1999 que parait « Le Nouvel Esprit du Capitalisme » d’Ève Chiapello et Luc Boltanski (713 pages sans compter les annexes et les notes, j’ai calé au deuxième tiers, un jour je le finirai). Beaucoup, beaucoup de tout ce que j’effleure dans ce billet et dans d’autres, beaucoup de ce que nous subissons aujourd’hui, beaucoup est dedans. Il aurait fallu plus se méfier. Les mots sont importants.

Lors du sommet du G7 de 2002, une autre personnalité grotesque du début de ce siècle, George W. Bush, aurait confié à Tony Blair – ce fut l’occasion d’une joyeuse controverse aujourd’hui oubliée, le Web n’a pas tant de mémoire que ça :

The problem with the French is that they don’t have a word for entrepreneur.
Le problème avec les Français c’est qu’ils n’ont pas un mot pour dire entrepreneur.

Bref, alors qu’on rentrait dans le XXIème siècle, le mot « entrepreneur » a poursuivi son lent chemin vers la prééminence, vers ce que certains appelleraient l’hégémonie culturelle.

Le mot s’est répandu partout. Le mal s’est répandu partout.

La tenaille, comme disaient aussi bien le sergent-chef Chaudard que le petit-président Manu : par le bas, par le haut, partout !

Entrepreneurs d’en bas

Avec l’invention de l’ « auto-entrepreneur », ou « entrepreneur individuel », ou « micro-entrepreneur », lors du quinquennat du premier petit-président. Il y a beaucoup de bruit au fil des aménagements successifs de ces statuts, au fil des dédales administratives qui s’en sont saisi. Il y a eu beaucoup de confusion, parce qu’il a concerné toutes sortes de métiers et de gens, des pauvres comme des riches. Mais, à mesure que la poussière retombait, et surtout depuis l’arrivée des « donneurs d’ordre » plus joliment appelées « grandes plateformes numériques », les choses sont assez devenues claires : pour la plupart des gens concernés, les plus emblématiques étant les conducteurs Uber et les livreurs Amazon, pour eux, auto-entrepreneur, ça veut juste dire esclave 2.0.

Peut-être était-ce l’objectif dès le début : contourner tout ce qui de près ou de loin peut être protecteur dans les statuts existants, de travailleur salarié ou de travailleur indépendant, faire voler en éclats toute notion de salaire minimum, tout semblant de protection sociale pérenne, toute considération pour l’hygiène, la sécurité et les conditions de travail, etc. Bref, « faire baisser le coût du travail ». Payer à la tâche. Payer juste pour la tâche, live and let die. Payer le moins possible. Baisser le coût du travail et abaisser les travailleurs. Peut-être n’était-ce pas l’objectif : c’est en tout cas le résultat.

Le régime Macron adore se glorifier des chiffres des créations d’entreprises, supposés prouver que les Français ont foi en l’avenir en général, et en leur avenir à eux dans la grande et belle économie de marché libre et non faussée. Il est beaucoup plus discret sur le fait que les « auto-entrepreneurs » constituent la masse de ces créations. Et il est encore plus discrètement sur les revenus réels de la masse de ces « auto-entrepreneurs ». Et au fond, ça ne l’intéresse pas. Vae victis. Malheur aux vaincus. Malheur aux « perdants ». Mais ils l’ont bien cherché, n’est-ce pas ? Et puis, ce ne sont pas des esclaves, ce sont des « auto-entrepreneurs », c’est quand même bien plus classe, n’est-ce pas ?

Entrepreneurs d’en haut

En haut, chez les « vainqueurs », on ne dit pas « auto-entrepreneur », on dit « entrepreneur » tout court. Et on le dit et on le répète bien haut, tout le temps.

Les « grands écoles », qu’elles soient des « écoles de gestion », « écoles de commerce » ou « écoles d’ingénieurs » (ou des « instituts d’études politiques »), ne forment plus des gestionnaires, des commerciaux ou des ingénieurs, ni même des cadres ou des managers : elles forment des « entrepreneurs » ! Leurs brochures, leurs sites officiels, tous leurs machins dégoulinent d’ « entrepreneurs », « entrepreneuriat », « culture d’entrepreneurs » et toute la quincaillerie.

Tous les gros dirigeants de gros groupes bien gras adorent se présenter désormais comme des « entrepreneurs ». Les gros chefs des grosses banques françaises ont été particulièrement en pointe en la matière, mais maintenant c’est général, aucun secteur n’est épargné. Et le poison se diffuse, l’exemple venant de haut, les moyens chefs aspirant à devenir gros, les petits chefs aspirant à devenir moyens, tous, tous drapent leurs ambitions et les prétentions dans la toge de l’entrepreneur. Chefs, sous-chefs, directeurs, managers ? C’est tellement plus chic de se proclamer « entrepreneur » ! Je répugne à aller chercher des exemples, mais il vous suffira d’aller naviguer dans l’abomination appelée LinkedIn, vous trouverez vite.

Ces « entrepreneurs » auto-proclamés adorent disserter sur leur amour du risque, leur désir d’entreprendre, leur maîtrise de l’ « entrepreneuriat », leurs pulsions d’entrepreneurs, leurs valeurs d’entrepreneurs, leur culture, mindset, skills set, jeu set et match et autres machins d’entrepreneurs. Alors qu’ils sont, factuellement, des salariés en contrat à durée indéterminée (ou des mandataires sociaux), grassement payés, relativement protégés, factuellement assistés. Ils n’ont jamais pris de vrais risques de leur vie, ils vivent dans l’opulence, ils empilent les prébendes et les privilèges, et ne parlons même pas de leur espérance de vie en bonne santé.

On les aurait jadis appelés jadis des « bureaucrates », des « apparatchiks », ou encore des « ronds-de-cuir ». Mais ils se proclament « entrepreneurs ». Ils embrassent les risques. Ils mettent leurs vies en jeu pour leurs projets entrepreneuriaux. Ce sont des surhommes ! Ce sont des héros ! Ce sont des super-héros ! Ce sont des « entrepreneurs » ! C’est juste ridicule, ça pourrait être objet de moquerie, ça devrait être objet de moquerie, mais ça ne l’est pas. C’est respectable, respecté, encensé. Le chef a toujours raison. Surtout qu’il est plus que chef, il est « entrepreneur » !

J’ai pensé à une époque que la mode du mot « entrepreneur » était juste une dérive du culte du chef d’entreprise, ou une dérive de la vieille culture française de la courtisanerie à la sauce versaillaise, mais c’est bien plus que cela. Ils font plus que se la péter. Ils y croient vraiment. Ils n’en sont que plus dangereux. Et ils sont portés par ce « nouvel esprit du capitalisme » caractérisé dès 1999 (1999 !) par Chiapello et Boltanski.

Par parenthèse, j’essaie de bannir mon vocabulaire les expressions usurpant la notion de grandeur, comme « grandes entreprises », « grands patrons », « grands chefs ». Comme je l’ai probablement déjà écrit en ce blog (je radote beaucoup), ces choses, ces gens, n’ont rien de grand, rien de respectable, rien d’honorable.

Ils ne sont pas grands ; ils sont juste gros.

Ils sont gros et gras, et pesants, et écrasants, et encombrants. Gros par l’ampleur de ce qu’ils contrôlent, de ce qu’ils accaparent, de ce qu’ils dévoient, de ce qu’ils détruisent. Ils n’ont aucune grandeur et aucune hauteur, pas plus qu’ils n’ont de gloire, de vertu, de morale ou d’honneur. Regardez de près les tours de La Défense : elles ne sont pas grandes, elles sont juste grosses – et assez moches, pour la plupart. Fin de la parenthèse.

Entrepreneurs de partout

Quand au hasard des jours
Je m’en vais faire un tour
À mon ancienne adresse

L’obsession de « tous entrepreneurs » s’infiltre partout.

L’obsession s’infiltre dans les écoles de la République. Quand on voit le niveau des bourrages de crâne qui prennent désormais prétexte de la laïcité, de l’Union Européenne et autres doctrines officiels, on imagine aisément l’ « entrepreneuriat » devenir une matière enseignée dans les collèges ou les lycées, et donnant des points de bonus sur ParcourSup. Ça a déjà commencé. Il parait que c’est dans les objectifs de l’UE depuis la « stratégie de Lisbonne » de mars 2000. Le 29 avril 2013, le petit président d’alors avait déclaré :

Notre premier devoir, c’est donc de stimuler l’esprit d’entreprise, l’initiative, dans tous les domaines. C’est d’abord le rôle de l’école.

L’obsession s’infiltre dans toutes les organisations. Ça fait des décennies qu’on entend le refrain : Il faudrait gérer l’Etat comme une entreprise, il faudrait gérer les collectivités locales, les universités, les hôpitaux comme des entreprises, il faudrait tout gérer comme des entreprises, tout serait mieux si tout était géré comme une entreprise ! L’étape suivante, fort logiquement, est que tout dirigeant de quoi que ce soit est invité à se présenter comme un entrepreneur, et, pour tout dire, à se la péter comme un super-héros.

Ça donne des maires-entrepreneurs, des présidents d’université-entrepreneurs, des directeurs d’hôpitaux-entrepreneurs, des chefs d’établissement-entrepreneurs – avec à chaque fois, un projet d’entreprise, une vision d’entreprise, des valeurs d’entreprise. Ça envoie du rêve, n’est-ce pas ?

Plus prosaïquement, ça sert en général à justifier des rémunérations de super-héros pour les maires-entrepreneurs, les présidents d’université-entrepreneurs, les directeurs d’hôpitaux-entrepreneurs, les chefs d’établissement-entrepreneurs. Il faut bien récompenser le « talent », la « performance », la « prise de risque », et autres qualités éminentes d’un « entrepreneur » ! Et il y aura quelques miettes qui ruisselleront pour les nombreuses courtisaneries dont s’entoureront au fil du temps ces petits rois Soleil-entrepreneurs. Et tant pis pour tous les autres.

Et le « tous entrepreneurs », ça s’infiltre aussi dans les individus. Dans les têtes. Dans les comportements. C’est logique : puisqu’il faut tout gérer « comme une entreprise », il faut se gérer soi-même « comme une entreprise ».

Ça donne alors, entre autres, ce concept monstrueux appelé « entrepreneur de soi ». C’est un impératif, une injonction, dans la grande famille « Il faut s’adapter » : « Il faut être entrepreneur de soi ». Ça corrompt en passant des concepts intéressants comme le « capital culturel ». Et ça sème des métastases fumantes telles que le « personal branding » : se penser comme une marque.

Entrepreneurs d’eux-mêmes

Certains aspects peuvent sembler innocents. Je n’oublierai jamais cette discussion avec une jeune collègue brillante à l’autre bout de l’Europe, il y a quelques années. Elle s’apprêtait à se marier et elle hésitait à garder son nom de famille – ce qu’on appelle encore son « nom de jeune fille ». Elle l’a gardé, finalement. C’était sa marque, s’est-elle dit. C’est le nom associé à sa réputation, à son brillant début de carrière. Y renoncer eût été se priver de la valeur de cette marque. Vous voyez le raisonnement. Il n’est pas absurde. Il se comprend. Mais avec le recul, il m’a laissé rêveur.

Mais il n’y a pas de place pour les rêveurs, en ce monde : il faut des entrepreneurs !

Et le « personal branding » est une prison comme tant d’autres. Vous croyez être une petite marque, mais vous êtes surtout prisonnier de grosses marques. Comme la camarade Bredouille l’a expliqué mieux que personne, votre image sur LinkedIn ne vous appartient pas. Votre nom ne vous appartient pas. Ils appartiennent à l’entreprise qui vous emploie, au système qui vous emploie, à vos anciens et futurs employeurs et donneurs d’ordre. The Matrix has you. Mais c’est tellement gratifiant de vous croire entrepreneurs de vous-mêmes !

Le 7 janvier 2015, le produit Macron – archétype de l’entrepreneur de soi ! Über-winner ! Messie de ceux-qui-réussissent ! — a déclaré :

Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires.

Evidemment, il ne présentera jamais les milliardaires de ce pays pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire principalement des pillards (comme, par exemple, Bernard Arnault), ou des héritiers (comme, par exemple, les enfants de Bernard Arnault). Il les présentera comme des « entrepreneurs ». C’est beau. C’est plus que beau. C’est magnifique. Ils sont beaux. Ils sont tellement beaux.

Mais, j’insiste et je termine par là, c’est surtout en pratique, dans la pratique, dans la misérable pratique quotidienne, permanente et concrète, de la domination et du mépris, que le mot « entrepreneur » fait le plus de dégâts.

Le mot « entrepreneur » est devenu, comme « agile », comme « proactif », comme « disruptif », comme « jeune », comme « start-up » et comme « positive attitude », un énième moyen pour les « winners » (les gagnants, les dominants) de se distinguer des « losers » (les perdants, les minables au sens strict du mot « loser »). Un moyen de se proclamer « winners », et d’écraser les « losers ». Ils devraient avoir honte d’exister, les « non-entrepreneurs » !

Le mot « entrepreneur » sert à diaboliser les mécréants, à renvoyer dans les cordes du négatif les non-entrepreneurs, les non-chefs, les non-agiles, les non-proactifs, les vieux, les lents, les mous, les salariés, les chômeurs, les fonctionnaires, les humbles, les sans-grades – « ceux qui ne sont rien », comme disait Manu. C’est tellement facile ! Tous ces minables n’avaient qu’à créer leur boîte, à devenir des chefs, à « entreprendre » d’une manière ou d’une autre, à embrasser tel ou tel « projet entrepreneurial », à se vendre, à savoir se vendre et à aimer se vendre ! Tous ces idiots ne savent même pas être entrepreneurs d’eux-mêmes ! Ils ne l’ont pas fait, c’est donc qu’ils sont nuls ! Alors que nous, « nous les entrepreneurs », comme disait le baron Seillière, nous sommes tellement supérieurs, tellement du bon côté de l’Histoire, et surtout tellement du bon côté du manche !

Le mot « entrepreneur » est un des étendards sanglants du néolibéralisme en marche, du pillage et de la domination.

Yo, entrepreneur !

La bohème, la bohème
Ça ne veut plus rien dire du tout

Un des derniers clous sur le cercueil du sens du mot « entrepreneur » a été planté, en novembre 2020, par l’une des personnalités les plus grotesques du régime Macron, celle qui est affublée depuis juillet 2020 du titre de Ministre Déléguée auprès du Ministre de l’Intérieur, Chargée de la Citoyenneté, rien que ça. Fêtant son arrivée sur un énième réseau social débile pour jeunes écervelés, elle crut bon de proclamer, se croyant peut-être sur LinkedIn :

Salut à toi, jeune entrepreneur !

C’est beau.

C’est beau comme du George W. Bush, c’est beau comme du Ernest-Antoine Seillière, c’est beau comme du Bernard Tapie. Chaque époque a le grotesque qu’elle peut.

Seulement voila, il faut se méfier du grotesque, pas juste en rire. Il faut essayer de prendre le grotesque au sérieux. Car le grotesque cache souvent de l’abominable.

Bonne nuit.

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Playlist – Hiver 2021

Il fait beau. Je n’arrive pas y croire. L’hiver 2021 a duré bien plus que trois mois. Certains historiens font durer le XIXème siècle de mai 1789 à juillet 1914 : l’hiver 2021 restera pour moi une longue période absurde qui va d’octobre 2020 à mai 2021, soit sept à huit mois. Je ne sais pas ce qui a été le plus dur, la question n’a probablement pas de sens, tout ça n’est qu’un exercice inepte de narcissisme, mais le mois de mai 2021 a été l’un des pires. Je suis fatigué. Je suis crevé. Je suis las.

On va dire que c’est le passé. On va dire que c’est passé. On a tenu. Ça a tenu. J’ai tenu. Je me demande parfois, à quoi bon, mais j’ai tenu. La vie continue – elle ne s’est jamais arrêtée.

C’est l’été. L’été météorologique commence le 1er juin ; l’été astronomique commence le 21 juin.

Il fait beau. Presque toutes les mesures « sanitaires » ont été levées. J’aurai ma deuxième dose de vaccin dans les premiers jours de l’été astronomique. La deuxième vague est finie. Je n’arrive pas à y croire. On y est presque.

On va essayer de faire comme tout le monde : penser à la suite, penser aux vacances, penser à soi. On va sauver les apparences. On va essayer de faire comme tout le monde, c’est-à-dire au fond ne pas penser, ou ne pas trop penser. Ignorance is bliss.

Ce billet, cette « playlist » est une énième tentative pour exorciser l’hiver 2021.

Boy Harsher – Lost (2019) [YouTube] [Spotify]

En décembre 2021, quand Spotify me rappellera que, comme ses confrères 2.0, il connaît ma vie mieux que moi, il me dira que c’est la chanson que j’ai le plus écoutée en 2021. De loin. De très loin.

Qu’est-ce que je serai en décembre 2021 ? Je n’en sais rien. Mais je sais ce que je voudrais être.

Firechild – Equinoxe 11 (2019) [YouTube] [Spotify]

Apparu dans mon univers par la magie des algorithmes de YouTube, Firechild, aka Mr FireChild, un Suédois a priori totalement inconnu, transfigure Equinoxe 7. Et le ciel sait quelle fascination je porte à Equinoxe 7, un des sommets de la grande époque de Jean-Michel Jarre (il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine – en 1978).

YouTube grouille de « covers » et autres dérivations d’Equinoxe 7. Certaines sont intéressantes. La plus instructive est due à ThomasH : How they did it back in 1978. La plus réussie, à mon humble avis, due à SpeedFreek67 (un Alsacien ou un quinquagénaire, probablement ?), avec en bonus, pour ceux qui regardent les images, des jolies vues de la Station Spatiale Internationale.

Equinoxe 11 n’est pas une simple « cover », reprise ou adaptation, d’Equinoxe 7.

Il y a ce qui fait le cœur battant d’Equinoxe 6 et 7, cette pulsion désespérée acculée au mur, livrée à elle-même, qui se bat et se débat, et qui finit par partir à la conquête du monde.

Il y a quelque chose qu’il n’y a pas dans Equinoxe 7, un appel à suivre son étoile avant qu’elle ne s’échappe, une étoile filante, il faut faire un vœu, il faut forcer le destin. Avant qu’il ne soit trop tard.

Et puis à la fin d’Equinoxe 11, il y a le début d’Equinoxe 7, le cœur battant, le cœur seul, seul, qui tient, qui doit tenir, qui doit essayer de tenir. Le moment du choix. Le cap qu’il faut passer. Qu’est-ce qui va se passer ? Est-ce que ça va passer ? Est-ce que ça va s’arrêter ? Est-ce que ça va tenir ? Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Le silence est la forme ultime du mépris, et nous avons enduré votre mépris depuis deux siècles. Je vous donne trente secondes.

Silence is the greatest form of contempt, and we have put up with this contempt for two centuries. Now, if you wish, you can continue to remain silent. I will give you thirty seconds.

Équinoxe, version distanciation sociale :

She Past Away – Durdu Dünya (2019) [YouTube] [Spotify]

C’est du turc. C’est du bien lourd. C’est monumental. J’adore.

Je ne comprends pas les paroles, mais on trouve des traductions sur le Web. Ça parle d’un monde qui s’arrête. Je n’ai découvert cette chanson qu’en mars 2021, ça date de mai 2019, et ça semble parler de mars 2020.

Durdu dünya
Yokluğunda, yokluğunda
O aynı his
O aynı yanılsama

The world halted
In your absence, in your absence
That same feeling
That same illusion

Je regarde rarement les clips vidéos des chansons que j’écoute. Mais ça m’arrive. Et parfois je tombe sur un clip genre WTF en mode « vaut le détour », comme disent les jeunes. En voici un bel exemple. C’est du brutal.

Alan Silvestri – The Avengers (2012) [YouTube] [Spotify]

J’aime bien les musiques de film en général. Je suis bon public. Ce thème-ci n’est pas particulièrement impressionnant en lui-même, mais ce qui compte c’est ce qui s’y rattache pour moi. Dans le cas de « Captain America: First Avenger », comme de « The Avengers », j’ai déjà écrit ce que j’en ai retenu.

— Sir, shall I call Miss Potts?
— Might as well.

On a vu « Infinity War » il y a quelques jours. On verra « Endgame » dans quelques semaines ou dans quelques mois. Et, non, non et non, je n’en dirai pas plus.

— Steve? Steve?

Galatée – Let them drink champagne! (2015) [YouTube] [Spotify]

Encore un truc totalement inconnu, encore plus OVNI que d’autres OVNIs, je n’ai pas trouvé grand-chose sur ces braves gens sur le Web, et c’est pas grave. J’ai écouté à peu près toute leur œuvre sur Spotify et sur YouTube, c’est délicieux, mais ce morceau-ci est un peu au-dessus du lot, champagne oblige, sans doute.

Je ne sais même pas en quelle langue ils chantent. J’ai cru reconnaître des mots en français, si c’est de l’anglais je n’ai rien compris, et je ne parle pas espagnol. Les paroles (« lyrics ») ne sont nulle part sur le Web, en tout cas j’ai pas trouvé, j’ai peut-être pas assez cherché, mais ça n’a aucune importance. Peut-être que ces artistes ont de bonnes raisons de se cacher. Peu importe. Leurs compositions sont superbes.

Qu’importe le flacon, parfois, pourvu qu’on ait l’ivresse.

Moby – Extreme Ways (Bourne’s Ultimatum Edition) (2007) [YouTube] [Spotify]

La trilogie Jason Bourne c’est l’adaptation cinématographique dans les années 2000s des romans de Robert Ludlum des années 1980s. J’avais raté ces films à l’époque de leur sortie, je les ai découverts cet hiver grâce à Netflix, et ils m’ont agréablement surpris (les quatre premiers, le cinquième m’attend encore – car au final c’est devenu une trilogie en cinq films).

J’avais lu les livres (il n’y en a eu que trois) au début des années 1990s – j’ai beaucoup lu de Ludlum à l’époque – « L’Agenda Icare » étant mon préféré. Je ne me rappellerai jamais si Jason Bourne a inspiré XIII, ou si c’est le contraire, autrement dit si Jean Van Hamme a été soupçonné d’avoir plagié Robert Ludlum, ou si c’est le contraire, ou les deux à la fois, ou pas, peu importe.

Je craignais qu’au cinéma ça ne donne qu’une énième série de films bourrins. À l’arrivée, ces films hollywoodiens ont certes leurs quotas de bourrineries, mais ils ne sont pas que ça. Peut-être la présence de Robert Ludlum parmi les producteurs a-t-elle aidé à sauver l’essentiel. Ce sont des films d’espionnage au moins autant que des films d’action. C’est bien mené. C’est suffisamment compliqué. Matt Damon est parfait dans le rôle de cet homme qui ne sait pas qui il est ; qui découvre progressivement ce dont il est capable, ce pour quoi il a été entraîné, surentraîné, programmé, aguerri, blindé ; et qui devient lui-même sans jamais complètement savoir qui il a été. Certaines parts d’ombre restent assumées, chez lui et chez d’autres. Et la dimension labyrinthique de certaines grandes villes est fort bien exploitée : Paris, Londres, Berlin, Moscou, New York.

Avoir choisi « Extreme Ways » de Moby pour le générique de fin m’a beaucoup touché. Dans le premier, ça surprend agréablement. Dans le deuxième, on l’attend complètement tant on a compris à quel point le sens de la chanson colle avec le sens du film. Dans le troisième et quatrième, on a droit à des versions améliorées et adaptées, et elles participent à la finition de l’œuvre. « Extreme Ways », comme « In This World », ça vient de l’album « 18 », sorti en 2002, ça colle pour moi avec les plus noires de toutes ces années noires du début du XXIème siècle. S’accrocher, toujours s’accrocher. Tenir, toujours tenir.

La trilogie Jason Bourne, c’est l’histoire d’un homme qui ne sait pas qui il est, qui a survécu contre toute attente, ce n’était pas prévu qu’il survive, ce n’était pas prévu que sa vie continue, mais il est quand même là, et il veut vivre. Il est là. Il est juste là.

I had to close down everything
I had to close down my mind
Too many things to cover me
Too much can make me blind
I’ve seen so much in so many places
So many heartaches, so many faces
So many dirty things
You couldn’t even believe
I would stand in line for this
There’s always room in life for this

All day, all day
Then it fell apart, it fell apart
Like it always does
Like it always does

AC/DC – Thunderstruck (1990) [YouTube] [Spotify]

« Thunderstruck » est un classique !

C’est une musique pour rentrer sur une autoroute, monter les vitesses, aller vite, aller de plus en plus vite, rêver de passer le mur du son, rêver d’échapper à tout ce qu’il y a derrière, fuir, fuir, vite, très vite.

C’est une illustration du concept physique de « vitesse de libération » — pour la planète Terre, c’est 11,2 km/s, alors que sur l’autoroute de l’Est ça reste limité à 130 km/h, c’est très dommage.

Ne jamais se retourner. Il faudrait pouvoir ne pas se retourner.

Alan Brando – Love Is a Fantasy (Instrumental Mix) (2020) [YouTube] [Spotify]

Casarano – Long Ago (Short Fast Version) (2016) [YouTube] [Spotify]

Ken Martina – Another Melody (Instrumental Alan Brando Mix) (2020) [YouTube] [Spotify]

J’ai consommé beaucoup d’ « Italo Disco » pendant l’hiver 2021. C’est parti de la miraculeuse playlist « Italo Fantastico Mixato », trouvée sur YouTube en octobre, supprimée en décembre, ressuscitée depuis. J’en ai consommé des tonnes.

J’ai aussi consommé, pendant tous ces mois d’enfermement volontaire absurde, beaucoup de faux sucre (pastilles blanches « sucralose ») avec du faux café (dosettes bleues « decaffeineto ») démesurément allongé (on peut faire de l’americano avec une Nespresso, c’est juste deux longo). Du faux sucre, du faux café, de la fausse vie, de la fausse musique ? Certes, mais j’ai besoin, j’avais besoin, j’ai encore besoin de goût sucré, j’ai besoin de l’arôme du café, j’ai eu besoin de ces mélodies sirupeuses, j’ai eu besoin de me raccrocher à ça. Ces musiques sont une forme de sucre, de douceur, de compensation, de dessert. J’ai une faiblesse pour les versions instrumentales parce qu’elles enlèvent les paroles idiotes en mauvais anglais : peut-être qu’elles sont encore plus fausses que les originales, et alors ? Tout ça est faux ? Tout ça est nul ? Tout ça est vulgaire ? C’est des drogues légales ? C’est abrutissant ? Peut-être mais j’aime ça. J’ai aimé ça. Ça m’a permis de tenir. Ça m’a aidé. Il fallait tenir.

Le tout-venant a été piraté par les mômes. Qu’est-ce qu’on fait ? On se risque sur le bizarre ?

Par parenthèse, à l’intersection du WTF, de l’Italo Disco et des vestiges grandiloquents des années 1980s, je recommande « USSR », du dénommé Eddy Huntington, en 1989. Fallait oser, quand même, des clips comme ça ou ça. C’est très dangereux l’intersectionnalité !

Marco Beltrami – Like A River Around A Rock (2013) [YouTube] [Spotify]

J’ai découvert « World War Z » sur le tard, par hasard, bien après sa sortie, mais avant le Covid-19. Encore un film dont je n’attendais pas grand-chose, et qui m’a agréablement surpris. C’est un peu plus qu’un bon divertissement. Les cinq dernières minutes, en particulier, du Pays de Galles à la Nouvelle-Écosse et au vaste monde, sont très réussies. Le final, que couvre cette musique. Les deux ou trois dernières minutes surtout.

J’y vois une métaphore pour beaucoup de choses. Cet hiver 2021 en particulier, j’y ai vu une métaphore pour la chute de Trump, et le recul provisoire, partiel et relatif du fascisme étasunien, amorcé le 20 janvier 2021. On peut y voir une métaphore pour d’autres choses.

Ces deux ou trois minutes racontent la fin qui n’est pas vraiment la fin. La résolution qui ne résout pas grand-chose. La gangrène qui est toujours là. La malédiction. La damnation. La lutte.

This isn’t the end. Not even close. We’ve lost entire cities. We still don’t know how it started. We bought ourselves some time. But it’s given us a chance. Others have found a way to push back. If you can fight, fight. Help each other. Be prepared for anything. Our war has just begun.

Ce n’est pas la fin. Loin de là. Nous avons perdu des villes entières. Nous ne savons toujours pas comment ça a commencé. Nous avons juste gagné du temps. Mais ça nous a donné une chance. D’autres ont trouvé des moyens de reprendre le dessus. Si vous pouvez vous battre, battez-vous. Aidez-vous les uns les autres. Soyez prêts à n’importe quoi. Notre guerre a juste commencé.

Ce n’est qu’un film. Ce n’est qu’une fiction. Ce n’est qu’une métaphore. C’est pas grave. C’est l’été.

Au cours de sa première année, le Covid-19 a tué dix millions d’êtres humains, et a mutilé des dizaines de millions d’êtres humains. En cette fin de printemps 2021, 20% de l’humanité a reçu au moins une dose d’un vaccin, 10% est supposé complètement vacciné, et bien malin qui peut dire quelle proportion de l’humanité est vraiment immunisée.

Mais c’est pas grave, rien n’est grave. Tout va mieux, tout va bien, on a même une Coupe d’Europe de football, qu’on a décidé d’appeler Euro 2020 alors qu’on est en 2021, probablement pour de sordides raisons commerciales, c’est pas grave, rien n’est grave. L’atmosphère va dépasser officiellement les 420 ppm de CO2, quand on a commencé à mesurer il y a soixante ans on était à moins de 320, mais c’est pas grave, rien n’est grave. Un leader néo-fasciste peut affirmer tranquillement à la télévision, sans être carbonisé par la foudre, que « le C2O, ça a été divisé par mille depuis les années soixante », c’est pas grave, rien n’est grave. C’est l’été. Il fait beau. Youpi.

All day, all day
Then it fell apart, it fell apart
Like it always does
Like it always does

Bon été 2021 à toutes et à tous.

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Le dernier appel

Je suis bon public. Je ris facilement. Je pleure facilement.

Je suis bon public. Je reste, malgré tout, après toutes ces années, bon public pour les films hollywoodiens. Je suis vulnérable émotionnellement, et le cœur de métier d’Hollywood, notamment, c’est de jouer sur les émotions.

Je suis très mauvais avec les émotions, je sais mal les voir, les entendre, les interpréter, les miennes comme celles des autres. Je me suis souvent défini comme un handicapé émotionnel. C’est peut-être pour ça que je pleure facilement. C’est peut-être pour ça que certains films, certaines séquences me font pleurer facilement. Je sais que c’est ridicule. Tout ce billet va être ridicule. Tout ce blog est ridicule. Je sais que pleurer, c’est inadapté, pour un homme de mon âge et pour toutes sortes d’autres raisons. Boys don’t cry. Boys must not cry. Never.

J’ai rarement aussi facilement pleuré que ces derniers mois. Combien de mois ? Ce mois de mai 2021 est le quinzième mois de « confinement », de « télétravail à perpétuité », d’ « absurdistan autoritaire », battu par les vagues, l’une après l’autre, jour après jour, faute de mieux. Il se passe tellement peu de jours où je ne suis pas rattrapé, où je ne sente pas cette envie de pleurer. Quinze mois. Et dire qu’on s’était sentis soulagés il y a un an au bout de cinquante-cinq jours ! J’en peux plus de tout ça. Mais c’est pas grave. Rien n’est grave. Ça finira par passer. Tout finit par passer.

Et s’il ne nous restait plus qu’une semaine à vivre
Serais-tu prêt à me suivre
Pour s’endormir ensemble à New York

Ces derniers mois, on a entrepris de rattraper plus de dix ans de retard dans l’univers « Marvel ». On a commencé par « Iron Man » (2008), et on est en à « Spider-Man : Homecoming » (2017), merci de ne pas me spoiler la suite – et évitez de lire la suite de ce billet si vous craignez d’être spoilés.

L’univers « Marvel », c’est de la grosse production américaine hollywoodienne en bonne et due forme ; on en a pour son abonnement DisneyPlus ; ça occupe les samedis soir de confinement. C’est pas toujours très fin ; ça sent le pop-corn ; c’est critiquable et détestable, si on veut, en long, en large et en travers ; mais en général j’accroche bien. Ça m’est aussi arrivé de m’endormir pendant des bastons interminables. C’est du grand spectacle.

C’est une œuvre filmée, transposée d’une œuvre dessinée bâtie pendant des décennies, habilement réancrée dans le présent de la deuxième décennie du XXIème siècle. Ses auteurs sont des artistes, à commencer par le regretté Stan Lee (1922 – 2018). En passant, je pense qu’on sous-estime l’influence que cette œuvre de fiction a eu effectivement sur des millions d’esprits contemporains réels, pendant la deuxième décennie du XXIème siècle. En particulier, je comprends mieux la copie Elon Musk maintenant que j’ai découvert l’original Tony Stark, mais ce n’est pas de cela dont je veux parler ce soir.

Il y a des tas de références qui m’échappent, et puis il y en a d’autres qu’il n’y a peut-être que moi qui voit, et certaines que je crois voir mais qui ne sont en fait peut-être pas des références. Qui, à part moi, peut passer la moitié de « Captain America: Civil War » (2016) à répéter que le 16 décembre 1991, c’est à mi-chemin entre la fondation de l’Union Européenne et la chute de l’Union Soviétique, il doit forcément y avoir un lien, un clin d’œil ?

C’est grand public, c’est pour toutes les générations, et pourtant divers détails me rappellent qu’il y a des choses de ma génération à moi là-dedans. Si j’ai bien calculé, j’ai à quelques années près le même âge que Tony Stark. Iron Man 3 (2013), ça commence à Bern, Switzerland, en décembre 1999, au son de Blue Da Ba Dee Da Ba Da. J’y étais aussi, à quelques semaines près. 1999 ! Il était jeune, il était insouciant, il était ivre. Moi aussi j’ai été jeune. Toute une époque, comme disait Raoul Volfoni. 1999, the peak of your civilization, comme disait l’agent Smith – à ne pas confondre bien sûr avec Herr General Johann Schmidt

Je suis bon public. Je pleure facilement. Mais ça, comme le reste, il ne faut pas que ça se voie.

J’ai pleuré à la fin de « Captain America : First Avenger » (2011), et je pleure encore quand je revois les dernières minutes de ce film de bruit et de fureur.

La dernière mission. Le dernier avion pour New York. Le dernier appel. Le dernier dialogue entre Peggy Carter et Steve Rogers. La communication interrompue. La banquise. Le silence.

Et quelques minutes plus tard, soixante-dix ans plus tard, Steve Rogers, seul, seul au milieu de Times Square, perdu au centre de New York, seul, cerné. Steve Rogers cherchant ses mots face à Nick Fury.

I had a date.

On n’appelle pas ça une chute par hasard. Moi ça me fait pleurer. J’y peux rien.

Et puis surtout, j’ai pleuré à la fin de « Avengers » (2012). Paradoxalement, c’était l’un des seuls « Marvel » que j’avais déjà vus, par hasard, en novembre 2015, sur Netflix, seul, pendant une longue soirée de repassage.

La dernière demi-heure de « Avengers », c’est d’abord un gros concentré du fantasme ultime du XXème siècle : la destruction de New York. La guerre portée au cœur de la capitale « du monde libre » (« de l’Occident », « de l’Empire », rayez les mentions inutiles). La bataille dans les trois dimensions de la 42ème rue.

Et le recours à une arme de destruction massive. Pas l’Etoile de la Mort, juste une tête nucléaire. La fin du monde, la fin d’un monde, implacable, imminente. Le missile, qui file vers Manhattan, qui passe sous le Verrazano Bridge…

Et au milieu de la bataille, il y a Tony Stark. Il y a le dernier appel téléphonique de Tony Stark à la femme qu’il aime. Mais elle ne décroche pas, parce que, à cet instant, comme tout le monde, comme tout le monde le 11 septembre 2001, elle est tétanisée par les images de New York…

— Stark, you know that’s a one-way trip?
— Save the rest for the turn, J.
— Sir, shall I try Ms. Potts?
— Might as well.

Le dernier appel. Le dernier appel qui n’aboutit pas. Le téléphone qui n’est pas décroché. Le signal qui se perd. Le téléphone qui s’éteint. L’entrée dans les ténèbres.

Dieser Anschluss ist vorübergehend nicht erreichbar.

Ce n’est pas « Rogue One » (2016), ils ne meurent pas tous à la fin, et New York est sauvée, et le monde entier aussi, évidemment, c’est les Avengers, c’est Hollywood, the show must go on. Yeah!

Et moi quand je regarde cette séquence, ou juste quand j’y repense, je ne vois que ce petit moment de télécommunication, et ça me fait pleurer. Ce dernier appel. Ce dernier appel qui n’aboutit pas. Ce dernier appel qui se perd. Est-ce que ça fait de moi un grand malade ? Peut-être. Boys don’t cry? Tu parles ! Il ne faut pas que ça se voie. Alors on va juste dire que je suis bon public. Histoire de sauver les apparences.

Ah, New York…

Iain M. Banks, 1989 :

6.2: The Precise Nature Of The Catastrophe

A General Contact Unit is a machine. In Contact you live inside one, or several, plus a variety of Systems Vehicles, for most of your average thirty-year stint. I was just over half way through my spell and I’d been on three GCUs; the Arbitrary had been my home for only a year before we found Earth, but the craft before it had been an Escarpment class too. So I was used to living in a device… nevertheless; I’d never felt so machine-trapped, so tangled and caught and snarled up as I did after an hour in the Big Apple.

I don’t know if it was the traffic, the noise, the crowds, the soaring buildings or the starkly geometric expanses of streets and avenues (I mean, I’ve never even heard of a GSV which laid out its accommodation as regularly as Manhattan), or just everything together, but whatever it was, I didn’t like it. So; a bitterly cold, windy Saturday night in the big city on the Eastern seaboard, only a couple of week’s shopping left till Christmas, and me sitting in a little coffee shop on 42nd Street at eleven o’clock, waiting for the movies to end.

What was Linter playing at? Going to see Close Encounters for the seventh time, indeed. (…)

New York a rain forest; an infested, towering, teeming jungle, full of great columns that scratched at the clouds but which stood with their feet in the rot, decay and swarming life beneath; steel on rock, glass blocking the sun; the ship’s living machine incarnate.

I walked through the streets, dazzled and frightened. The Arbitrary was just a tap on my terminal away, ready to send help or bounce me up on an emergency displace, but I still felt scared. I’d never been in such an intimidating place. I walked up 42nd Street and carefully crossed Sixth Avenue to walk along its far side towards the movie theatre.

6.2 La Nature Exacte De La Catastrophe

Une Unité Contact Général est une machine. Quand on fait partie de Contact, on passe l’essentiel de ses trente années au service de l’organisation dans l’une de ces machines, ou dans plusieurs d’entre elles, sans compter des Véhicules Système divers et variés. Je venais de passer la moitié de mon temps d’engagement et avait déjà connu trois UCG. Je n’habitais Arbitraire que depuis un an quand nous avons découvert la Terre, mais mon vaisseau précédent était lui aussi de la classe Escarpement. J’avais l’habitude de vivre à l’intérieur d’une machine… Malgré cela, je ne me suis jamais autant sentie prise au piège, engoncée, prisonnière qu’après une heure passée dans la Grosse Pomme.

Je ne sais pas si cela provenait de la circulation, du bruit, de la foule, des bâtiments dressés si haut, des étendues à la géométrie impitoyable de rues et d’avenues (je n’ai jamais entendu parler d’un VSG avec des infrastructures aussi régulièrement disposées qu’à Manhattan !), ou de l’ensemble, mais en tout cas, je détestais cette sensation. C’était donc un samedi soir glacé et venteux de cette grande ville de la côte Est, avec encore quelques petites semaines pour faire ses achats de Noël, et j’attendais à onze heures, dans un petit café de la 42ème, la sortie des cinémas.

À quoi jouait Linter ? Aller voir Rencontres du troisième type pour la septième fois, ben voyons !

Ah, New York…

Patricia Kaas, 1990 :

Et s’il ne nous restait plus qu’un avion à prendre
Saurais-tu me comprendre
Pour cette dernière semaine à New York

Kraftwerk, 1987 :

I give you my affection and I give you my time
Trying to get a connection on the telephone line
I call you up, from time to time
To hear your voice, on the telephone line

Je suis très mauvais avec les émotions.

J’avais prévenu, tout ça est ridicule. Refermons la parenthèse. Sauvons les apparences.

L’histoire n’est pas terminée. La vie n’est pas finie.

Bonne nuit.

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Tant mieux pour eux ?

L’autre jour, faute de pouvoir flâner dans Paris, je suis allé me promener dans un thread de billets de Cincinnatus sur le thème de Paris. C’est souvent instructif, toujours bien écrit. Au détour d’un billet, intitulé « Paris, entre misère et indécence », je suis tombé sur quelques phrases qui m’ont frappé. Sur quatre mots en fait.

Cet enchérissement conforte l’entre-soi des riches. Que l’on m’entende bien : le problème ne réside pas dans le fait que certains individus possèdent beaucoup d’argent et de biens — cela, je m’en contrefiche : tant mieux pour eux ! — mais dans les réflexes souvent induits par une richesse hors-norme : l’ostentation arrogante d’un luxe indu, l’élévation de l’argent comme valeur cardinale et la rapacité crapuleuse.

J’ai lu ces phrases sans m’y arrêter, et puis j’y suis revenu. Les quatre mots qui m’ont frappé sont : « Tant mieux pour eux ». Eux, les ultra-riches. Ce n’était pas le sujet de ce billet-là ; ça va être le sujet de celui-ci.

Je pense que cette exclamation, cette remarque en passant, est malheureusement erronée. Je pense qu’on est là sur une erreur aussi courante que majeure. Je pense qu’on néglige à tort le danger de l’accumulation de « beaucoup d’argent et de biens » par « certains individus ». « Tant mieux pour eux » ? C’est un peu court…

Il y a encore une quinzaine d’années, j’aurais probablement exprimé la même distance que Cincinnatus : l’accumulation extravagante de richesses ne pose pas de vrai problème parce qu’elle est, précisément, extravagante. Elle induit certes un luxe imbécile, une morale douteuse et toutes sortes de nuisances, mais rien de bien grave. Il y a des choses bien plus graves que les délires des nouveaux Empereurs Smith. Il y a des hyper-riches, et alors ? Pourquoi pas ? Où est le problème ?

J’ai changé d’avis. Je pense maintenant que c’est une erreur. Je pense que l’accumulation et la concentration de richesses, sans limites et sans entraves, est un problème de fond – et, in fine, une menace pour la survie de l’espèce humaine.

Un peu comme eux ?

« Tant mieux pour eux » ? Il y a quelques semaines, c’était mon frère, au téléphone pendant que je me promenais dans ma banlieue, qui me déclinait cet argument, à sa manière : C’est pas grave les hyper-riches, c’est pas un problème, m’expliquait-il. Il ne faut pas envier ou critiquer les hyper-riches, tant mieux pour eux s’ils sont si riches. La propriété privée, c’est sacré. Le droit de s’enrichir, c’est un droit. Et puis après tout, on est un peu comme eux nous aussi, on est un peu des privilégiés, nous aussi. C’est exact, soit dit en passant, mon frère et moi sommes des privilégiés – et il est très facile d’oublier qu’on est des privilégiés.

Mon frère tient à sa voiture, à son confort, à ses machins, à toutes sortes de choses petites, grandes ou moyennes. Il tient à son logement. Il est endetté pour des années, mais il se pense propriétaire. Il se croit obligé de raisonner comme un propriétaire. Et il ne fait pas de différence structurelle entre petit propriétaire et gros propriétaire. Je pense qu’une partie de l’erreur est là. Je la comprends d’autant mieux que je l’ai longtemps faite.

« On est un peu comme eux » ? Non, ai-je essayé de lui expliquer. Il y a une différence structurelle, pas juste une différence d’échelle, entre celui qui est propriétaire d’un seul bien immobilier, son logement ; et celui qui, directement ou indirectement, possède des dizaines de biens immobiliers. Ou des centaines. Ou des milliers. L’un connait son bien, il en a besoin, il y vit. L’autre ne connait presque rien de ses biens, il n’en a pas besoin, il ne sait pas où ils sont, parfois même il ne sait même plus qu’ils existent.

Une vraie promenade dans Paris, ou dans New York, serait pertinente à ce stade. Se promener dans les rues des beaux-quartiers de Paris, comme se promener dans Downtown ou Midtown Manhattan, c’est un peu se promener dans l’histoire du capitalisme et de la concentration des richesses, de la rue d’Argout à la place Pereire par exemple, ou de Vanderbilt Avenue au Rockefeller Center. Ça aide à visualiser ce que concentration de richesses veut dire, qu’on apprécie ou non l’architecture, l’urbanisme et l’esthétique.

Il existe une différence structurelle entre celui qui possède son petit appartement en petite couronne parisienne ; et celui qui possède des quartiers de Paris ou des tours à Manhattan.

Il existe une différence structurelle entre le petit privilégié qui possède un peu d’épargne « de précaution », équivalent à quelques mois de besoins et de revenus, voire à quelques années ; et le gros privilégié qui possède des richesses équivalentes en valeur à des décennies de revenus. Ou des siècles. Ou des millénaires. De revenus. De besoins. Réels.

Too big to view

À partir d’un certain seuil, le raisonnement en valeur absolue (unité monétaire) n’a littéralement plus court. On a quitté la terre. On nage dans des abstractions, des fictions, des ivresses.

On est ainsi amené à raisonner de manière logarithmique, en comptant juste le nombre de zéros. Le problème est qu’on oublie ainsi très vite l’énormité des choses. De la même manière que le Covid-19 a démontré que, même des énarques ne comprennent pas vraiment ce qu’exponentielle veut dire, on se perd vite avec les logarithmes. Un zéro de plus ou un zéro de moins, ça va vite… On n’arrive plus à visualiser. Trois zéros, en base décimale, ça veut dire mille. Un milliard d’euros de Bernard Arnault, c’est juste neuf zéros, mais ça veut dire un million de mille, ça veut dire environ huit cent mille mois de mille deux cents euros, ça veut donc dire huit cent mille mois de SMIC net, ça veut dire deux mille vies de SMIC net.

On peut être aussi amené à raisonner en classement relatif. C’est d’ailleurs le seul moteur qui reste à ces gens qui ont tout et bien plus que tout, et qui eux-mêmes ne savent plus comment donner un sens à tout ça. Il leur reste la rivalité mimétique : comment dépasser leurs semblables aux classements annuels de l’indécence ? Qui aura le plus gros yacht, le plus gros jet privé, la plus haute tour et le plus beau mausolée ? L’invariance d’échelle de la jalousie et de la mesquinerie…

Je pense qu’il faudrait surtout raisonner en valeur relative, ou plus précisément en valeur systémique. En proportion de la richesse nationale, ou régionale, ou globale. En proportion du PIB. En proportion du système. En proportion du Système Humain, ou, à défaut, en proportion des systèmes nationaux.

La fortune de Bernard Arnault est évaluée ces jours-ci à 180 milliards de dollars. Le PIB de la France pour 2019 était de l’ordre de 2700 milliards de dollars, gardons cette valeur comme ordre de grandeur. Arrondissons. La fortune de Bernard Arnault représente 7% du PIB de la France. Les ratios comme ça, avec le PIB en dénominateur, ça ne veut rien dire ? C’est pas moi qui les ai inventés en 1982, et qui les ai mis dans les traités européens depuis Maastricht en 1991 – et, comme disait Jean-Claude, il ne peut y avoir grand-chose contre les traités européens ! Et c’est le Financial Times lui-même qui a fait l’exercice de comparer la fortune agrégée des milliardaires de grands pays avant et après la pandémie du Covid-19, en la rapportant au PIB des pays d’origine de ces braves gens.

Pour la France, ça suggère que la fortune de « ses » milliardaires représente désormais près de 20% de « son » PIB.

A-t-on déjà vu, dans l’Histoire longue, pareille concentration ? Tant mieux pour eux, vraiment ? On est un peu comme eux ? Allons donc !

Je pense aussi qu’il faudrait aller au-delà du raisonnement économique, des mesures économiques, avec des symboles monétaires, type PIB. Je pense qu’il faudrait trouver d’autres indicateurs. Pour raisonner au niveau du Système Humain ou de ses écosystèmes. Les entrées et les sorties – les intrants et les extrants, comme on disait jadis en belge –, les ressources et les déchets…

La terre ? On a appris il y a quelques jours que le premier propriétaire de terres agricoles aux États-Unis, c’est Bill Gates, qui posséderait 100.000 hectares. C’est moins de 1% des surfaces cultivables des États-Unis, évaluées à 371 millions d’hectares ; et c’est rien du tout par-rapport au reste de son pactole. Mais, sachant qu’une exploitation agricole utilise en moyenne entre 50 et 100 hectares, cela veut dire entre mille et deux milles exploitations agricoles. A-t-on déjà vu, dans l’Histoire longue, pareille concentration ?

Le cheptel humain ? Les trois premiers employeurs privés aux États-Unis — Walmart, McDonald’s et Amazon — emploient 5 millions de personnes. Pour une population active évaluée à 160 millions, ça fait 3%. Trois travailleurs sur cent dépendent d’un de ces trois monstres. Dans le cas d’Amazon, il faudrait regarder les chiffres au niveau mondial, et intégrer les millions de travailleurs hyper-précaires indirectement employés par Amazon. Pour avoir une idée du nombre de gens ainsi subordonnés, directement ou indirectement, à Jeff Bezos (qui, depuis son divorce, ne détient plus que 11% des actions, le pauvre homme). A-t-on déjà vu, dans l’Histoire longue, pareille concentration ?

Le CO2 ? On comprend mieux les enjeux écologiques quand, derrière l’anthropocène, on débusque le capitalocène. On comprend mieux les enjeux écologiques quand on réalise que plus de 50% des émissions viennent du mode de vie des 1% les plus riches, et des modes de production et des choix énergétiques qu’ils imposent pour alimenter la pompe à profit. Chiffres à affiner, ici aussi, voire à individualiser : combien pour les 0,1%, leurs yachts et leurs jets ? Comment quantifier l’empreinte carbone de Bernard Arnault ? En berluti ?

Les satellites ? C’est le chiffre qui me fascine le plus ces derniers mois : Un quart des satellites artificiels en orbite autour de cette planète sont la propriété privée d’un seul homme, Elon Musk. Un quart des objets en orbite au-dessus de nos têtes sont sous le contrôle d’un individu qui a largement démontré ces dernières années sa capacité à raconter n’importe quoi à des fins purement spéculatives ou délirantes. A-t-on déjà vu… le premier satellite artificiel n’a été lancé qu’il y a 64 ans !

Bref, il faudrait trouver les bonnes métriques, il faudrait surtout beaucoup plus d’imagination que je n’en ai, et ça dépasse le cadre de cette petite promenade. Des écrivains de science-fiction ont imaginé jusqu’où pourrait aller la concentration de richesses (au hasard, Brian Aldiss, merci Agnès). Il m’est arrivé d’essayer, mais ça n’est pas réjouissant.

Poursuivons la promenade.

Nous ne sommes pas dans le même camp

Pour des enfants des années 1970s, comme Cincinnatus, comme mon frère, comme moi, craindre les concentrations de richesses, c’est contre-intuitif, parce que nous avons grandi à l’âge du néolibéralisme triomphant. Le ruissellement. Ce qui est bon pour les riches est bon pour tout le monde. The sky is the limit. Greed is good. Et toutes ces conneries. Nous y avons plus ou moins cru – moi beaucoup, à une époque –, mais surtout nous avons baigné dans un univers où c’était naturel. Il n’y avait même plus d’alternative ! Les riches écrasent tout ? Tant mieux pour eux ! Quelques zéros de plus ou de moins, quelle importance ? Tant mieux pour eux !

Nous avons subi des décennies de propagande qui nous ont expliqué que l’ultra-richesse c’est pas grave. Ça n’a aucun rapport avec l’ultra-pauvreté, l’épuisement des ressources naturelles, la crise climatique, et notre épuisement à nous. C’est cool, l’ultra-richesse, c’est naturel, c’est même nécessaire, c’est ce qui fait avancer le monde, ils ont mérité leur richesse, ce sont tous des génies et des philanthropes, de Bill Gates à Bruce Wayne, et de Tony Stark à Elon Musk. Tant mieux pour eux !

Nous avons subi des décennies de propagande nous assénant que nous sommes « dans le même camp » que les ultra-riches, comme dirait le préfet Didier Lallement : nous n’aimons pas payer des impôts, nous travaillons dur, c’est nous qui payons pour les assistés, nous n’attendons rien de l’État, nous subissons l’oppression fiscale et les vampires assoiffés de sang du Trésor Public, si on pouvait frauder on le ferait, si on était l’un de ces ultra-riches, on ferait comme eux, et eux feraient comme nous, qu’est-ce que ça change quelques zéros à la fin des montants, on est comme eux et ils sont comme nous. Tant mieux pour eux !

On se réveille lentement, et on se réveille peut-être trop tard, mais il était temps de se réveiller.

La concentration de richesses est un péril. Nous le découvrons, mais d’autres l’ont découvert bien avant nous. Nous ne sommes pas dans le même camp. Nous subissons les conséquences concrètes de leurs excès.

Je ne vais pas reprendre ici toutes les conséquences concrètes et épouvantables pour les sociétés contemporaines des méfaits des oligarchies, du pouvoir de l’argent, et des concentrations de richesses – il faudrait peut-être que j’essaie de faire un thread de billets, pour un éventuel flâneur. Mais je voudrais affirmer que le monde pourrait être différent et a été différent. Qu’il est possible d’aller contre les concentrations de richesses. Que ça a déjà a été fait.

Faute de pouvoir flâner dans Paris, j’ai flâné dans le peu que je sais de l’Histoire moderne.

Vers la fin du XIXème siècle, les États-Unis ont montré la voie au reste du monde sur la nécessité et la possibilité de limiter les concentrations de pouvoir et de richesses. De 1890 à 1975 environ. 1890 : Le « Sherman Act », du nom de son principal auteur, le sénateur John Sherman (1823 – 1900), première tentative du pouvoir politique fédéral étasunien de contenir les pouvoirs économiques, et en particulier de réprimer les monopoles. 1975 : dans la foulée de la chute de Nixon, une nouvelle génération de députés démocrates décide que combattre les pouvoirs économiques c’est ringard, que la théorie du ruissellement c’est cool, que si les riches débordent de pouvoirs, eh bien tant mieux pour eux.

D’où je sais ça ? Où est-ce que j’avais appris ça ?

Les fondements intellectuels du New Deal

Je suis allé flâner dans mes archives. Et j’ai retrouvé ce que je cherchais. Un article de The Atlantic, aimablement signalé à mon attention il y a quelques années par la femme du parrain de ma fille. Un article extrêmement instructif, avec cette citation à retenir :

We can have democracy in this country, or we can have great wealth concentrated in the hands of a few. But we can’t have both.

Nous pouvons avoir la démocratie dans ce pays, ou nous pouvons avoir une grande concentration de richesses entre les mains de quelques-uns. Mais nous ne pouvons pas avoir les deux.

Cette citation est de Louis Brandeis (1856 – 1941), juge à la Cour Suprême des États-Unis de 1916 à 1939.

Je ne suis pas historien, hélas. Ceci n’est qu’un blog. Mais si ce blog permet d’attirer l’attention de quelques esprits bienveillants sur cet aspect de l’histoire des États-Unis, et sur ce qu’on peut en tirer pour l’époque contemporaine, il n’aura pas été complètement vain. Entrons donc un instant dans The Atlantic – je ne traduis que quelques paragraphes faute de temps, et la traduction n’engage que moi.

While not a household name today, Wright Patman was a legend in his time. His congressional career spanned 46 years, from 1929 to 1976. In that near-half-century of service, Patman would wage constant war against monopoly power. As a young man, at the height of the Depression, he challenged Herbert Hoover’s refusal to grant impoverished veterans’ accelerated war pensions. He successfully drove the immensely wealthy Treasury Secretary Andrew Mellon from office over the issue. Patman’s legislation to help veterans recoup their bonuses, the Bonus Bill — and the fight with Mellon over it — prompted a massive protest by World War I veterans in Washington, D.C., known as « the Bonus Army, » which helped shape the politics of the Depression.

In 1936, he authored the Robinson-Patman Act, a pricing and antitrust law that prohibited price discrimination and manipulation, and that finally constrained the A&P chain store — the Walmart of its day — from gobbling up the retail industry. He would go on to write the Bank Secrecy Act, which stops money-laundering; defend Glass-Steagall, which separates banks from securities dealers; write the Employment Act of 1946, which created the Council of Economic Advisors; and initiate the first investigation into the Nixon administration over Watergate. (…)

Patman was also the beneficiary of the acumen of one of the most influential American lawyers of the 20th century, Supreme Court Justice Louis Brandeis. In the 1930s, when Patman first arrived in Washington, he and Brandeis became friends. While on the Court, Brandeis even secretly wrote legislation about chain stores for Patman. Chain stores, like most attempts at monopoly, could concentrate wealth and power, block equality of opportunity, destroy smaller cities and towns, and turn « independent tradesmen into clerks. » In 1933, Brandeis wrote that Americans should use their democracy to keep that power in check. Patman was the workers’ and farmers’ legislative hero; Brandeis, their judicial champion.

Brandeis did for many New Dealers what he did for Patman, drafting legislation and essentially formalizing the populist social sentiment of the late 19th century into a rigorous set of legally actionable ideas. This philosophy then guided the 20th-century Democratic Party. Brandeis’s basic contention, built up over a lifetime of lawyering from the Gilded Age onward, was that big business and democracy were rivals. « We may have democracy, or we may have wealth concentrated in the hands of a few, » he said, « but we can’t have both. » Economics, identity, and politics could not be divorced, because financial power — bankers and monopolists — threatened local communities and self-government.

This use of legal tools to constrain big business and protect democracy is known as anti-monopoly or pro-competition policy. This tension stretched back to colonial times and the nation’s founding. The British East India Company was a chartered corporation organized to monopolize the tea business for its corporate owners and the Crown — which spurred the Boston Tea Party. Alexander Hamilton’s financial architecture concentrated power and wealth — which prompted the founding of the Democratic Party along more Jeffersonian lines, promoting private small-land ownership. J.P. Morgan’s and John D. Rockefeller’s encroaching industrial monopolies were part of the Gilded Age elite that extorted farmers with sky-high interest rates, crushed workers seeking decent working conditions and good pay, and threatened small-business independence — which sparked a populist uprising of farmers, and, in parallel, sparked protest from miners and workers confronting newfound industrial behemoths. (…)

Underpinning the political transformation of the New Deal was an intellectual revolution, a new understanding of property rights. In a 1932 campaign speech known as the Commonwealth Club Address, FDR defined private property as the savings of a family, a Jeffersonian yeoman-farmer notion updated for the 20th century. By contrast, the corporation was not property. Concentrated private economic power was « a public trust, » with public obligations, and the continued « enjoyment of that power by any individual or group must depend upon the fulfillment of that trust. » The titans of the day were not businessmen but « princes of property, » and they had to accept responsibility for their power or be restrained by democratic forces. The corporation had to be fit into the constitutional order.

Remember, it was the great bankers and managers of the « money trusts, » such as J.P. Morgan, who sat astride wide swaths of corporate America through their investment and lending power, membership on boards of directors, and influence over industrial titans. Among other things, they maintained a sufficient concentration of power to keep prices up, workers disorganized, and politics firmly within their grasp.

New Deal fears of bigness and private concentrations of power were given further ideological ammunition later in the 1930s by fascists abroad. As Roosevelt put it to Congress when announcing a far-reaching assault on monopolies in 1938: « The liberty of a democracy is not safe if the people tolerate the growth of private power to a point where it becomes stronger than their democratic state itself. That, in its essence, is fascism. » In 1947, Patman even commissioned experts to publish a book titled Fascism in Action, noting that fascism as a political system was the combination of extreme nationalism and monopoly power, a « dictatorship of big business. »

Même s’il n’est pas très connu aujourd’hui, Wright Patman était une légende à son époque. Sa carrière parlementaire a duré 46 ans, de 1929 à 1976. Pendant presque un demi-siècle, Patman a mené une guerre déterminée contre le pouvoir des monopoles. Alors qu’il n’était encore qu’un jeune homme, au pire de la Grande Dépression, il a combattu le refus du président Herbert Hoover d’accorder aux anciens combattants paupérisés des avances sur leurs pensions. Il a réussi, avec succès, sur ce sujet, à pousser à la démission le ministre des Finances de l’époque, le multimilliardaire Andrew Mellon. La loi portée par Patman pour aider les anciens combattants à récupérer leurs primes, le « Bonus Bill » — et son combat contre Mellon sur ce sujet – ont amené à une manifestation massive d’anciens combattants de la Première Guerre Mondiale à Washington, connue sur le nom de « Bonus Army », qui a aidé à forger les politiques face à la Grande Dépression.

En 1936, il est à l’origine du « Robinson-Patman Act », une loi sur la fixation des prix et la répression des conglomérats qui a interdit la manipulation et la discrimination des prix, et qui a permis d’empêcher la chaîne de magasins A&P – le Walmart ou le Amazon de l’époque – d’engloutir le commerce de détail. Il a continué en rédigeant le « Bank Secrecy Act », qui a bloqué le blanchiment d’argent ; il a défendu le « Glass Steagall Act », qui a coupé les banques de dépôt des activités spéculatives ; il a rédigé le « Employment Act » de 1946, qui a créé le conseil économique nationale ; et et il a lancé l’enquête contre le gouvernement Nixon au sujet du Watergate. (…)

Patman a aussi été bénéficié de la sagesse d’un des juristes les plus influents du XXème siècle, Louis Brandeis, juge à la Cour Suprême à partir de 1916. Dans les années 1930s, lorsque Patman est arrivé à Washington, il s’est lié d’amitié avec Brandeis. Alors qu’il siégeait à la Cour Suprême, Brandeis a même rédigé des propositions de lois sur les chaînes de magasins avec Patman. Les chaînes de magasin, comme la plupart des tentatives de monopoles, concentrent la richesse et le pouvoir, empêchent l’égalité des chances, détruisent les petites villes, et transforment des commerçants indépendants en petits employés. En 1933, Brandeis a écrit que les Américains devaient utiliser leur démocratie pour garder ce pouvoir sous contrôle. Patman était le héros législatif des travailleurs et des fermiers ; Brandeis leur champion judiciaire.

Brandeis a fait pour beaucoup d’artisans du New Deal ce qu’il fait pour Patman, les aidant à rédiger des propositions de loi et à formaliser les sentiments populistes et sociaux de la fin du XIXème siècle pour en fait un ensemble rigoureux d’idées pouvant être mises en œuvre juridiquement. Cette philosophie a ensuite guidé le Parti Démocrate pendant une grande partie du XXème siècle. Le point fondamental pour Brandeis, nourri par toute une vie dans le monde du droit à partir du Gilded Age (NdT : les années 1870s-1890s, forte croissance économique, très forte concentration des richesses, dictature des milliardaires), est que le « big business » et la démocratie étaient rivaux. « Nous pouvons avoir la démocratie dans ce pays, ou nous pouvons avoir une grande concentration de richesses entre les mains de quelques-uns, » disait-il, « mais nous ne pouvons pas avoir les deux. » On ne peut pas séparer les questions économiques, locales et politiques, parce que le pouvoir financier – les banquiers et les monopolistes – menacent les communautés locales et leur autonomie politique.

Utiliser des moyens légaux pour contraindre le « big business » et protéger la démocratie, cela s’appelle des politiques anti-monopolistes et pro-concurrentielles. Cette tension remonte à l’époque coloniale, et à la fondation de la nation américaine. La compagnie britannique des Indes Orientales était une grosse entreprise organisée pour exploiter le monopole du thé pour le compte de ses propriétaires et de la Couronne – ce qui fut l’objet de la révolte du Tea Party à Boston. L’architecture financière mise en place aux débuts de la République par Alexander Hamilton a amené une concentration de pouvoir et de richesse – ce qui a été à l’origine de la fondation du Parti Démocrate selon des principes hérités de Thomas Jefferson, pour promouvoir la petite propriété terrienne. Les monopoles industriels construits par J.P. Morgan et John D. Rockefeller étaient au cœur de l’élite du Gilded Age qui avait asservi les fermiers avec des taux d’intérêts faramineux, écrasés les ouvriers réclamant des conditions de travail et des salaires décentes, et menacé l’indépendance des petites industries et petits commerces – ce qui a lancé une révolte populiste des fermiers, et, en parallèle, des manifestations des mineurs et des ouvriers confrontés à ces nouveaux monstres industriels. (…)

Parmi les fondations de la transformation politique du New Deal il y a une révolution intellectuelle, une nouvelle compréhension du droit de la propriété. En 1932, dans un discours de campagne connu sous le nom de « Commonwealth Club Address », Franklin Delano Roosevelt a défini la propriété privée comme couvrant les économiques d’une famille, une notion de fermier-propriétaire jeffersonien mise à jour pour le XXème siècle. Par contraste, une grosse entreprise n’était pas une propriété. Une concentration de pouvoir économique privée devenait un bien d’intérêt public (NdT : « public trust »), avec des obligations d’ordre public, étant entendu que, « pour jouir de ce pouvoir, un individu ou un groupe doit satisfaire à ces obligations d’ordre public ». Les géants de l’époque n’étaient donc pas des « hommes d’affaire », mais des « princes propriétaires », et ils devaient accepter les responsabilités découlant de leur pouvoir, ou y être contraints par des forces démocratiques. La grosse entreprise (NdT : « The corporation ») devait être soumise à l’ordre constitutionnel.

N’oublions pas que, c’étaient les gros banquiers et gestionnaires des « fonds d’investissement », tels que J.P. Morgan, qui avaient mis en coupe réglée des pans entiers de l’économie américaine à travers le pouvoir de leurs capitaux et de leurs prêts, leurs représentants dans les conseils d’administration, et leur influence sur les conglomérats industriels. Entre autres, la concentration de pouvoir de ces gens était suffisante pour leur permettre de maintenir des prix élevés, de garder les travailleurs désorganisés, et de contrôler les débats politiques.

Le New Deal redoutait les grosses concentrations de pouvoir privées, et la montée des fascismes dans d’autres pays plus tard dans les années 1930s a nourri cette peur et fourni des arguments idéologiques supplémentaires. Roosevelt l’a ainsi formulé en présentant une offensive généralisée contre les monopoles au Congrès en 1938 : « La liberté d’une démocratie n’est pas assurée tant que le peuple tolère un pouvoir privé croissant jusqu’à devenir plus fort que son Etat démocratique lui-même. Cette situation est, fondamentalement, le fascisme. » En 1947, Patman a rassemblé un groupe d’experts pour publier un livre intitulé « Le fascisme en action », en notant que le fascisme comme système politique est la combinaison d’un nationalisme extrême et du pouvoir des monopoles, une « dictature du Big Business ».

Cet article, intitulé « How democrats killed their populist soul », développe surtout comment le Parti Démocrate, à partir des années 1970s, a tourné le dos à ce qu’avaient bâti les générations précédentes. Il raconte la triste fin de la carrière de Wright Patman (1893 – 1976). Il décrit comment les nouvelles générations de politiciens « de gauche » – dont le couple Clinton est emblématique aux États-Unis, mais il y a les mêmes un peu partout dans les « pays occidentaux » – ont refusé toute lutte contre les concentrations de pouvoir économique, ont renoncé à toute méfiance envers le « big business », les monopoles, les oligopoles et autres « forces de l’argent », bref se sont accommodés de toute cette porcherie, avec cynisme et hypocrisie, take the money and run.

Ressortons de The Atlantic.

J’ai enfin fini, il y a quelques semaines, la lecture d’une bible sur le tournant « néolibéral », engagé dans les années 1970s : « La société ingouvernable », de Grégoire Chamayou. C’est peu dire que je recommande ce livre. C’est bien la mine d’or qu’on m’avait décrite. C’est très rare d’aborder un livre avec autant d’attentes, et de n’être pas déçu – même pas un tout petit peu. Mais c’est une autre histoire. Nous irons nous promener dans cette caverne d’Alibaba une autre fois.

Ce qui importe à ce stade, alors que la promenade se termine, c’est que cet article, cette histoire, ces pages d’Histoire, démontrent, il me semble, qu’il faut reconnaître la concentration de richesses comme un fléau, qu’il est nécessaire de la combattre, et qu’il est possible de la faire reculer. We can do it.

Se contenter de dire « Tant mieux pour eux » est insuffisant, car en pratique c’est surtout « Tant pis pour nous ».

Ce n’est pas une coïncidence si, en France par exemple, l’extrême-droite est « aux portes du pouvoir » (à bien des égards, elle est déjà au pouvoir) alors que les concentrations de richesse et de pouvoir (économique, financier, médiatique, etc) ont atteint des niveaux inégalés depuis, au hasard, les années 1930s. Le 6 février 1934, l’extrême-droite tente de prendre d’assaut la Chambre des Députés. Le 28 octobre 1934, Édouard Daladier dénonce à la tribune du congrès du Parti radical-socialiste les « deux cents familles », « maîtresses indiscutables, non seulement de l’économie française mais de la politique française elle-même ». Je ne crois pas à la thèse de l’accident.

Nous pouvons avoir la démocratie dans ce pays, ou nous pouvons avoir une grande concentration de richesses entre les mains de quelques-uns. Mais nous ne pouvons pas avoir les deux.

Bernie Sanders l’a plusieurs fois répété lors de sa dernière campagne présidentielle :

Billionaires should not exist.
Les milliardaires ne devraient pas exister.

C’est ce que je pense. Tant pis si ça se fait de moi un fou furieux, un dangereux communiste ou un abruti complet, ou tout ça à la fois, peu importe à ce stade. Je pense que les concentrations de richesse et de pouvoir doivent être sévèrement et rigoureusement contrôlées – et, si possible, démantelées, mises hors d’état de nuire, ou mises au service du bien commun. La propriété privée au-delà d’un certain seuil doit être radicalement encadrée. La taille, l’échelle comptent. Un très gros propriétaire doit assumer des responsabilités inimaginables pour un petit. Un acteur systémique est une menace pour le système.

Tant pis pour nous !

Ces gens, ces « super-riches », ces milliardaires s’imaginent supérieurs. Ils se prétendent surhumains, encouragés par leur nombreuse courtisanerie. Ils se croient plus intelligents que tout le monde, et ils adorent prendre les gens pour ces cons. Certains se voient déjà fonder une nouvelle race supérieure d’Übermenschen transhumains, mais in fine ce ne sont que des êtres humains comme les autres. Socialement, fonctionnellement, pratiquement, systémiquement, ce sont des parasites. Des parasites toxiques. Des parasites dangereux.

Rien ne justifie l’existence de tels parasites.

Mais l’existence de tels parasites est clairement une menace pour les écosystèmes de cette planète, ce qui inclut l’humanité.

De même que, à l’époque de Franklin Roosevelt, de Louis Brandeis et de Wright Patman, leurs prédécesseurs ont été une menace pour les démocraties du monde industrialisé. Ils ont financé, voire provoqué, deux guerres mondiales. Les enjeux ont juste changé de taille. Le pire ne leur fait pas peur, ne leur a jamais fait peur. Ils doivent être mis au pas. Ils doivent être mis hors d’état de nuire.

Ils sont très riches, tant mieux pour eux, tant pis pour nous ?

Non. Nous, simples promeneurs, et les écosystèmes, voulons vivre dignement.

Bonne nuit.

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