« L’Héritier », d’une autre époque

Le décès de Jean-Paul Belmondo, le 6 septembre 2021, a été l’occasion pour moi, comme pour des millions de gens de ma génération (je suis né au début des années 1970s) et des générations précédentes (on est minoritaires, désormais), de me rappeler des dizaines de ses films, et de me demander quel était mon film préféré de Belmondo. Ainsi va la mémoire, ainsi va la nostalgie.

J’ai surtout pensé à ses films comiques, à ceux dont je connais par cœur la plupart des tirades, par exemple « Les Morfalous », « Hold-Up » ou « Le Cerveau ».

J’ai pensé à « L’Homme de Rio », déjà évoqué il y a très longtemps aux débuts de ce blog.

Et puis, je me suis arrêté à « L’Héritier », film de Philippe Labro, sorti en 1973. Je l’ai revu durant le long hiver 2021, par hasard, après avoir découvert qu’il avait été rajouté au catalogue Netflix (comme une grande partie de la filmographie de Belmondo).

Pour toutes sortes de raisons, j’ai une grande affection pour ce film assez oublié, qui n’a pas probablement pas très bien vieilli. Ce film a beaucoup nourri mon imaginaire. Ce billet va évoquer quelques-uns des aspects de ce film qui m’ont intéressé, et qui pourraient décider un éventuel lecteur à y jeter un œil.

Si vous regardez ce film, regardez-le jusqu’au bout. Les trente dernières minutes, les quinze dernières minutes, les cinq dernières minutes… valent vraiment le détour. C’est du grand art.

« L’Héritier », joué par Jean-Paul Belmondo, s’appelle Bart Cordell. Il est le fils unique d’un homme très riche, Hugo Cordell, un industriel français très important, comme on disait à l’époque. La photo omniprésente d’Hugo Cordell, terne, figée, en noir et blanc, avec un bandeau noir, fait penser à Marcel Dassault. Industrie lourde, mécanique de précision, groupe de presse, groupe financier. Un poids lourd du capitalisme français.

Le point de départ du film est la mort d’Hugo Cordell dans un accident d’avion. Bart Cordell doit revenir immédiatement de New York, pour prendre en mains les destinées du groupe Cordell.

Bart Cordell est présenté un « play-boy » comme on disait à l’époque, un « dandy » comme on aurait dit à une autre époque. Bart Cordell, tout Belmondo qu’il soit, est un personnage antipathique à bien des égards : un héritier, un capitaliste, un fils-de, et aussi un gros macho, un mâle arrogant avec une conception très particulière des rapports hommes-femmes – certaines scènes sont franchement répugnantes, mais probablement « d’époque », comme on disait à l’époque.

Bref, un héros improbable : l’héritier d’un empire industriel capitaliste — est-ce qu’on disait déjà une multinationale ?

Quelques années plus tard, Jean Van Hamme reprendra le même point de départ en inventant le personnage de Largo Winch, sans Belmondo, mais avec peu plus de succès à long-terme que Bart Cordell.

Les nuances vont venir tout doucement au cours du film. Les failles, et puis une certaine forme de grandeur.

L’une des dernières phrases du film est une phrase de Scott Fitzgerald :

Montrez-moi un héros, et je vous écrirai une tragédie.

La première qualité de « L’Héritier » est évidemment Belmondo lui-même. Et l’ensemble du casting, tous ces acteurs récurrents de cette époque. Certains qui ne sont pas encore complètement oubliés : Charles Denner, Jean Rochefort, Jean Desailly. D’autres dont je n’ai jamais su les noms mais dont je reconnais les tronches, ces habitués des seconds rôles qui tous ensemble composent l’époque : le rédacteur en chef, le détective privé, l’archevêque, le petit flic, le grand reporter, etc.

« L’Héritier » est un film sur le pouvoir en 1973, le pouvoir du capitalisme, les liens entre les États, les nations et les grands potentats capitalistes, à la fin de ce qu’on appellera a posteriori « les Trente Glorieuses », et aux débuts de ce qu’on appellera a priori « la mondialisation (heureuse) ».

C’est un film aussi sur le pouvoir de la presse en 1973, un petit peu le pouvoir de la télévision, le pouvoir émergent de l’image, mais surtout le pouvoir de la presse écrite. La force tranquille des rotatives.

« L’Héritier » rejoint là un autre film, bien plus récent (sorti en 2017), que j’ai également vu pendant l’hiver 2021 sur Netflix, et que je recommande également, un des derniers Spielberg : « The Post », qui raconte l’affaire des « Pentagon Papers » divulgués par « The Washington Post » en 1971.

La puissance des cinq dernières minutes de ce film, comme celle de « Mille Milliards de Dollars » quelques années plus tard, est littéralement portée par le mouvement des rotatives, la vérité qui sort des rotatives, la force de la vérité. « Et la vérité vous rendra libres… » pensait-on alors.

Qui craint aujourd’hui encore la presse écrite et sérieuse ? Que reste-t-il de la puissance libératrice des rotatives, à l’heure du bruit médiatique dématérialisé, généralisé et dégoûtant ? J’aurais tellement aimé être journaliste. J’aurais tellement aimé être pris au sérieux.

« L’Héritier » est un film politique des années 1970s, une grande époque pour les films politiques, paraît-il. On a beaucoup dépolitisé depuis. Rappel : Si vous voulez bien comprendre ce qui s’est passé depuis les années 1970s, comment tout a été dépolitisé, comment en particulier la Sainte-Économie a été mise hors de portée du politique, lisez « La Société Ingouvernable », le livre indispensable de Grégoire Chamayou.

« L’Héritier » montre la France de 1973. Un pays riche, en pleine expansion économique. Des hauts-fourneaux qui tournent à plein régime. Des patrons qui sont obligés de parler aux travailleurs, même s’ils font un peu semblant, parce que les travailleurs sont là, indispensables, ici et maintenant. Des patrons et des cadres supérieurs qui ne se prennent pas pour des « entrepreneurs ».

La France de 1973 : Un pays moderne. Des usines, des chantiers, des trains, des avions, des autoroutes. Des quartiers entiers de tours en construction à Paris. Les Bureaux de la Colline de Saint-Cloud, illuminés par les cohortes de voitures sur le viaduc de l’A13, comme un symbole de modernité. La France post-gaulliste, première puissance industrielle d’Europe occidentale !

La France de 1973 : Une France pour laquelle « l’Europe » n’était pas encore devenue un impératif justifiant tout et surtout n’importe quoi. On était encore dans « l’après-guerre », peuplé d’ « anciens combattants ». Faire l’Europe ? Peut-être, mais pas avec n’importe qui.

« L’Héritier » est un film de Philippe Labro (né en 1936), imprégné du mythe Kennedy. Dix ans après l’assassinat de JFK, cinq ans après l’assassinat de RFK. Le mythe Kennedy : la jeunesse, le sourire aux dents blanches, la nouvelle frontière, la nouvelle génération… Très ironiquement, c’est un portrait de Richard Nixon qui se prend une balle, dans le film.

the torch has been passed to a new generation of Americans, born in this century, tempered by war, disciplined by a hard and bitter peace, proud of our ancient heritage, and unwilling to witness or permit the slow undoing of those human rights to which this nation has always been committed…

le flambeau a été passé à une nouvelle génération d’Américains, née en ce siècle, tempérée par les combats, disciplinée par une paix difficile et amère, fière de son héritage ancien, et qui refuse d’assister et de laisser place à la lente décomposition des droits de l’homme pour lesquels cette nation s’est toujours engagée…

Le mythe Kennedy, si important encore en 1973, typiquement pour deux grands leaders politiques français d’alors. L’un surnommé VGE (Valéry Giscard d’Estaing) deviendra Président de la République l’année suivante. L’autre surnommé JJSS (Jean-Jacques Servan-Schreiber) ne deviendra pas grand-chose, mais laissera à la postérité deux livres très emblématiques et plutôt lucides, aux deux bouts de la décennie 1970 : « Le Défi américain » en 1967 et « Le Défi mondial » en 1980.

Le mythe Kennedy parlait encore dans ma jeunesse, dans les années 1980s et 1990s. Qu’en reste-t-il aujourd’hui, dans les années 2020s ? Même Giscard a fini par disparaître – il ne reste en finale que Michel Drucker et Elizabeth II.

À une moindre échelle, on pourrait parler du mythe Philippe Labro, dans les années 1980s et 1990s : « L’Étudiant Etranger » en Virginie, « Un Été dans l’Ouest » au Colorado, le journaliste formé par Pierre Lazareff, le grand reporter présent à Dallas le 22 novembre 1963, le touche-à-tout génial, cinéaste, journaliste, manager, écrivain, radio, télévision… Philippe Labro était une de mes petites icônes à la fin du XXème siècle, comme Jacques Attali par exemple.

C’est bête à dire, mais c’est sincère : j’admirais Jacques Attali et j’admirais Philippe Labro. Et puis, ces braves gens ont mal tourné au XXIème siècle (l’un au service du produit Macron, l’autre au service de l’empire Bolloré) ; ou alors c’est moi qui n’avais rien compris.

Jean-Paul Belmondo (né en 1933) est mort. Il parait que Jean Dujardin (né en 1972) est déjà vieux. Il va donc falloir s’intéresser à Timothée Chalamet (né en 1995). Les générations se suivent, et ne se ressemblent pas.

« Toute une époque ! », comme disait Raoul Volfoni, dans un film sorti le 27 novembre 1963, je ne crois pas à la thèse de l’accident.

Peut-être que, moi aussi, j’ai fait mon temps, et que je ferai juste mieux de baisser la tête, me taire, et attendre la suite. A moins que ce ne soit exactement le contraire, que pour moi la vie va commencer. Je ne sais pas.

« L’Héritier » reste un chouette film, et surtout ne ratez pas le dernier quart d’heure.

J’aimais bien Belmondo.

Bonne nuit.

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On sous-estime ce qui s’est passé

Il paraît que « le Covid » c’est fini. C’est ce que me disent beaucoup de gens. C’est ce qu’ils espèrent. Évidemment, c’est ce que j’espère moi aussi. Évidemment ! Chacun ne met certes pas forcément la même chose derrière les mots « le Covid ». Chacun voit midi à sa porte. Mais tout le monde espère. Tout le monde y pense. Les hommes, les anges, les vautours. Tout le monde espère.

J’ai été amené à regarder un peu la télévision ces derniers temps. J’ai surtout observé les publicités. Là c’est vraiment comme avant. C’est toujours aussi répugnant. Les mêmes bagnoles, les mêmes friandises, les mêmes pacotilles. Les mêmes images parfaites, les mêmes couleurs pures, le même vacarme abrutissant. C’est comme s’il ne s’était rien passé. On aperçoit parfois un rare masque, ou un discret bandeau « images filmées avant la mise en place des gestes barrières », et puis c’est tout. Circulez, y a rien à voir, faut consommer !

Je pense qu’on sous-estime gravement l’ampleur de ce qui s’est passé.

Peut-être que je me trompe. J’espère que je me trompe. Mais je pense qu’on sous-estime ce qui s’est passé.

Et, en fait, le simple fait de parler au passé de la pandémie de Covid-19 est une manière de sous-estimer ce qui se passe. Il serait plus exact de dire : On sous-estime gravement l’ampleur de ce qui se passe.

On a littéralement banalisé le mot « pandémie ». Et on a caché beaucoup d’autres choses derrière. Ce n’est pas qu’une crise sanitaire ; c’est une crise sociale, économique, écologique, anthropologique – c’est notamment comme l’a suggéré dès l’automne 2020 Barbara Stiegler, une « syndémie ». Mais qui ira élargir ainsi sa réflexion ? Au contraire, tout est fait pour inciter chacun à rétrécir son champ de vision, à minimiser, à sous-estimer.

On sous-estime les morts et les mutilés et les traumatisés.

On sous-estime les morts.

Au cours de sa première année, le Covid-19 a tué environ dix millions de personnes selon les estimations les plus fiables. La deuxième année sera probablement pire. Dans de nombreux pays « autoritaires » (Chine, Russie, etc), les autorités ont systématiquement truqué et minimisé les chiffres. La vérité va mettre du temps à émerger.

Dans certains pays structurellement racistes (le Brésil, certaines régions de l’Inde, certains États du Sud des États-Unis, etc), la pandémie a été gérée comme une aubaine, comme une opportunité de génocide partiel et à bas bruit. Cela donnera probablement des idées à d’autres. La souffrance est une matière première de choix pour les politiques néofascistes.

On sous-estime les mutilés.

Je persiste à appeler « mutilés » celles et ceux qu’on appelle pudiquement les « Covid-longs ». Les gens qui ont été infectés, qui ont plus ou moins difficilement guéri, mais qui garderont des séquelles toute leur vie. Des séquelles respiratoires, des séquelles neurologiques, et d’autres. Toute leur vie.

Une des rares études que j’ai aperçue sur le sujet des « Covid-longs » évoquait, pour le seul Royaume-Uni, plusieurs centaines de milliers de personnes. C’est juste un ordre de grandeur. Est-ce qu’il existe la moindre étude sur les mutilés du Covid-19 en France ? Est-on prêt à accompagner des centaines de milliers de gens bousillés par le Covid-19 ? On ne se pose semble-t-il même pas la question. Le gouvernement français a choisi, pendant cette pandémie, de continuer sa politique à long-terme de diminution des capacités hospitalières… que fera-t-il après ?

On sous-estime les traumatisés.

J’appelle « traumatisés » les gens rendus fous ou à moitié fous par l’absurdistan autoritaire, les décisions aberrantes, les gesticulations médiatiques, le vernis scientifique qui a décrédibilisé l’idée même de science, les manipulations, les Ausweis, le nudge, les passes et le reste. Les cinquante nuances d’enfermement, et les cinquante mille nuances de mépris, encaissés depuis mars 2020 les ont déglingués. Lessivés. Perdus.

Des gens vont mettre des mois et des années à reprendre des habitudes de vie sociale. Certains n’y arriveront pas. Certains ne la reprendront jamais. Le télétravail à perpétuité fascine. Le « présentiel » a été marginalisé, ringardisé. Certains veulent juste ne plus sortir de chez eux, parce qu’ils ont désappris à fréquenter d’autres individus. D’autres, parmi les plus jeunes, ont arrêté d’apprendre à vivre un peu en dehors de leur chambre. D’autres qui n’apprennent plus. D’autres ont désappris. Tant et tant sont perdus, tout simplement, perdus, dans tous les sens du temps.

Des gens ont pris l’habitude de considérer les autres comme des menaces, les contacts humains comme des risques biologiques. La préférence pour les machines, déjà bien engagée ces dernières décennies, a fait un grand bond en avant.

On sous-estime les dégâts psychologiques, sociologiques, anthropologiques.

On sous-estime les conséquences des mensonges, des trahisons et des manipulations. La France est un bon exemple, pour les conséquences des mensonges. Comme l’ont relevé de nombreux observateurs, le seul talent des « élites dirigeantes » de ce pays, c’est le mensonge. La manipulation. La perfidie. Le fameux nudge n’est que la cerise sur le gâteau. Prendre les gens pour des cons, ils adorent que ça, et en fait ils ne savent faire que ça. On sous-estime à quel point cette pandémie a été une aubaine pour le déchaînement du néolibéralisme (alias, le libéralisme autoritaire) en France. Les conséquences sont et seront tragiques.

On sous-estime les conséquences en particulier de la monstruosité appelée « passe sanitaire ». Ce machin a fracturé le pays avec une efficacité sidérante. En quelques semaines à peine, ce machin a créé de toutes pièces une nouvelle minorité, et fabriqué un nouveau troupeau de boucs-émissaires. Comme si la société française n’avait pas déjà assez de fractures ! Le rêve de Margaret Thatcher : There is no such thing as society.

Les « élites dirigeantes », soucieuses de diviser pour régner, se contentaient jusqu’ici de surfer sur les fractures existantes, de jeter de l’essence sur les braises : ce machin leur a montré comment en créer de toutes pièces. Une fracture instantanée, ex-nihilo, assistée par ordinateur ! Ça leur ouvre de nouvelles perspectives vertigineuses. Ils recommenceront. Il y en aura d’autres, des QR codes « cools et pratiques à utiliser » dans les prochaines années. Et des boucs-émissaires, plein de boucs-émissaires. Ils vont adorer en inventer d’autres. McKinsey a surement déjà des slides toutes prêtes.

On sous-estime tellement toutes sortes de choses, parce que, plus que jamais, on ne sait plus ce qui est important, on ne sait plus discerner ce qui est important, ni collectivement, ni même individuellement.

On sous-estime les mauvaises habitudes dont on ne saura pas se défaire, et les bonnes habitudes qu’on ne saura jamais reprendre. Prendre le temps de se voir, de se parler, de s’écouter, de s’apprécier. Croiser des gens. Retrouver des gens. Être parmi des gens. Ne pas avoir peur des gens. Vivre sans la peur. Vivre hors la peur. Vivre sans les écrans. Vivre hors des écrans. Perdre du temps hors des écrans. Se laisser aller hors des écrans. Se laisser aller. Ne pas se laisser enfermer. Ne pas se laisser ensevelir. Vivre. On ne sait plus faire. On sous-estime à quel point on ne sait plus faire. On ne sait même plus ce qui est important.

On sous-estime la suite.

On sous-estime les morts et les mutilés encore à venir parce qu’on se laisse bercer par l’idée qu’ils seront loin de chez nous.

On sous-estime les risques de nouveaux variants. Les pays « riches » ont choisi de laisser les pays « pauvres » se débrouiller tout seuls. Cyniquement, ouvertement, effectivement. The world is watching. On parle, au singulier et au passé, du « variant anglais », du « variant sud-africain », du « variant indien ». On ignore en général qu’il y a déjà eu des milliers de variants, recensés ici et là, du Brésil à l’Inde. Chaque jour peut émerger un nouveau variant, plus dangereux et plus infectieux. Mais on laisse les bouillons de culture bouillonner. On ne lèvera pas les brevets sur les vaccins. On ne mobilisera pas les capacités industrielles nécessaires à l’échelle de l’humanité. On n’agira pas à l’échelle de l’humanité, qui est pourtant la seule échelle pertinente. Les dividendes seront préservés. Les bonus seront payés.

On s’était fait, à l’usure, à l’idée monstrueuse que le Covid-19 était une maladie juste pour les vieux et les faibles. On se fait à l’idée, non moins monstrueuse, que ce ne sera bientôt plus qu’une maladie de pays pauvres. Vae victis. Le « lâche soulagement » dont parlait Léon Blum après les accords de Munich… On est sauvés et tant pis pour le reste du monde. Préparez Noël. Consommez. Oubliez.

On oublie que ce choc n’est pas fini.

On ne veut pas voir qu’il y en aura d’autres. Il y aura d’autres chocs épidémiques, et plus largement des chocs biologiques et écologiques. C’est l’un des verdicts les plus lucides de Frédéric Lordon :

On ne pourra pas vouloir la fin du système qui nous promet le double désastre viral et environnemental, et la continuation de ses « bienfaits » matériels. C’est un lot : avec l’iPhone 15, la voiture Google et la 7G viendront inséparablement la caniculisation du monde et les pestes. Il faudra le dire, le répéter, jusqu’à ce que ces choses soient parfaitement claires dans la conscience commune.

On sous-estime les chocs à venir. Tous largement prévisibles, au moins partiellement anticipables, mais on ne les prévoira pas, on ne les anticipera pas, et on fera taire celles et ceux qui le voudraient ou le pourraient. Au mieux, on les sous-estimera. On ne veut pas regarder plus loin que le bout de notre nez. Il faut rassurer les marchés. Il faut relancer la croissance. Il faut rembourser la dette. Il faut s’adapter. Y a qu’à être résilients !

On ne veut pas même voir que rien n’est fait pour anticiper les chocs à venir. Le pillage continue. Les priorités n’ont pas changé. En pleine pandémie, alors que l’argent magique de la BCE coulait à flots pour décupler les patrimoines financiers, la France continuait à diminuer ses capacités hospitalières — et, en fait, ses capacités humaines en général. La santé, l’école, les soins, le bien-être, l’espérance de vie en bonne santé et tutti quanti, restent des coûts à réduire ; et, pour les parties potentiellement rentables, de la chair à privatisation. Le capital a faim. On sous-estime à quel point le capital a faim.

On n’était pas prêts en mars 2020.

On ne sera pas prêts au prochain choc.

Bienvenue au XXIème siècle ! Vous pouvez rallumer votre télévision ou votre Instagram. Cassandre ne passera pas.

Bonne nuit.

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Sauver les apparences

Quand on me demande comment je vais, je réponds souvent : « Je sauve les apparences. »

Je ne sais pas comment ça peut être interprété. Je pense cependant que c’est une affirmation honnête.

À d’autres époques, j’aurais dit que je sauve ce qui peut l’être, ou que je sauve ce qui est important ou essentiel ou fondamental, mais ce n’est plus le cas. Je prétends juste sauver les apparences.

Il fut un temps, lointain, où je professais mépriser les apparences. Je prétendais préférer l’essentiel au superficiel, la substance à la surface, l’utile à l’accessoire, l’essence à l’existence, et toutes ces sortes de choses. On est jeune comme on peut. J’ai vieilli. J’ai appris, parfois douloureusement, que ça compte, les apparences. C’est important, les apparences. Ça se travaille. Ça peut servir. Dans toutes sortes de circonstances, il n’y a en fait que ça qui compte. C’est moche, mais c’est comme ça. Même au XXIème siècle. Même dans la « société de l’information », l’ « économie du savoir et de la connaissance », la « high-tech » et toutes ces sortes de choses, au fond on s’en fout du savoir et de la connaissance, c’est d’abord l’apparence qui compte.

Le meilleur chef que j’ai eu ces dernières années répétait volontiers le vieil adage : « il vaut mieux faire envie que pitié ». Il avait raison, sur tellement de choses en fait. Je n’ai admis ce genre d’adage que bien tard, peut-être trop tard. J’ai du retard. Je manque d’entrainement.

Ça fait plus longtemps en revanche que j’ai abandonné toute prétention à « vivre dans la vérité ». Il faut s’adapter ! Il faut arrondir les angles. Il faut ménager les susceptibilités. Il faut arranger les apparences. La vérité, les vérités, les réalités, les faits et les ressentis, ils peuvent attendre, on peut négocier avec eux, on gagne souvent à les tordre, on n’a même encore plus souvent pas le choix… pour sauver les apparences. Je ne suis pas doué pour le mensonge, mais je sais que c’est nécessaire.

Il faut s’adapter, j’y reviens encore et encore, c’est le slogan essentiel de notre triste époque. Il faut savoir accommoder et s’accommoder. Plier, déplier, replier. Il faut être résilient. Il faut tenir. Alors on fait tenir.

Seulement voilà, ça prend du temps et de l’énergie. Beaucoup. Et le temps, c’est ce qui manque le plus. Et l’énergie, ce n’est pas inépuisable.

Et il me semble que sauver les apparences me prend de plus en plus de temps, et de plus en plus d’énergie. Peut-être parce que je vieillis. Peut-être parce que j’ai plus envie. Ça m’épuise.

Peut-être est-ce conjoncturel. Encore un coup de dépression saisonnière ? Ou, plus largement, la période d’enfermement ouverte en mars 2020 par le « premier » « confinement » ? Le long hiver 2021 qui n’a pas vraiment fini ? Je ne sais pas si cette période finira vraiment jamais. Ça m’a lessivé.

Alors parfois, j’ai cette impression que toute mon énergie est accaparée par ça : sauver les apparences. Ça prime sur tout le reste. Ça assèche tout le reste. Ça dévore toutes les ressources encore disponibles, et notamment tout le temps de cerveau disponible. C’est devenu plus qu’une fin en soi : c’est devenu la seule fin, la fin des fins.

Je me dis que je ne sais plus faire que ça. Je ne fais plus que ça. Je ne suis plus que ça. Ou du moins est-ce l’impression dominante, le ressenti, la tonalité. Je me le reproche, mais je ne sais plus quoi faire.

C’est épuisant.

Je ne sais plus très bien qui je suis, parce que je me suis progressivement habitué à ne me préoccuper que de comment je dois être. Ce qu’on attend de moi, ce qui m’est interdit, ce que je dois faire ou pas faire, ce que je dois dire ou pas dire. Ce qui se voit. Ce qui pourrait se voir. Ce qui ne doit pas se voir.

Je ne sais plus très bien qui je suis (pour ce que ça veut dire) ; mais je sais assez bien qui je dois être. Je ne l’ai jamais aussi bien su. C’est clair, précis, limpide, parce qu’il ne s’agit plus que d’apparences, lisses, sans ambiguïtés, sans aspérités, sans doutes, sans parts obscures.

Tout en réaction, plus rien en action. Tout en anticipation, rien en spontanéité. Tout en calculé, rien en vivant.

Juste ce qu’il faut pour sauver les apparences. Ça a l’air simple. Ça a l’air tout bête. Mais c’est épuisant.

Une coquille. Juste une coquille.

Une coquille vide, puisque tout l’intérieur a été dévitalisé, faute d’énergie, faute de temps, faute de lumière.

Une coquille pas tout à fait vide, mais presque vide. Je ne sais pas vraiment pourquoi je tiens, mais je sais pour qui.

Une forteresse vide, pour reprendre une expression jadis assez connotée.

Une défense plus ou moins efficace, mais une défense de quoi ? Une défense, qui ne défend qu’elle-même. Une muraille, qui protège un désert. Une digue au milieu de l’océan.

Un décor. Une apparence. Une surface. Des surfaces. Creuses. Vides. Rien dedans. Rien derrière. Juste des apparences.

Et cette impression, qu’il n’y a plus d’énergie que pour les apparences.

Et ce vertige, qu’il n’y a plus de place pour tout le reste.

Et l’hiver, qui n’est même pas encore arrivé.

Et peut-être est-ce juste le lot commun. Nous sommes probablement des millions, épuisés, lessivés, et tout juste bons à sauver les apparences, parce que nous avons appris à l’usure que nous n’étions guère que ça.

L’erreur était peut-être d’avoir espéré mieux.

Mais la vie n’est pas finie.

Bonne nuit.

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Miette d’uchronie – Mercredi 18 mars 2020, le président Juppé face au Covid-19

Point de divergence : Automne 2016. Les sondages et les analystes ne se sont pas trompés : Alain Juppé remporte facilement la primaire de la droite, et quelques mois plus tard l’élection présidentielle, dans la joie et l’allégresse.

Mercredi 18 mars 2020, 20 heures, en direct du Palais de l’Élysée.

Françaises, Français, mes chers compatriotes,

L’Organisation Mondiale de la Santé a déclaré l’épidémie de Covid-19 comme pandémie il y a une semaine, le 11 mars 2020.

Je me suis engagé à toujours vous dire toute la vérité, et ce soir encore, je vais vous dire toute la vérité.

Le maladie déclenchée par le coronavirus SARS-CoV-2, qu’on appelle désormais plus simplement Covid-19, est une maladie grave.

Le Covid-19 est une maladie très grave. Le Covid-19 est une maladie mortelle.

Dans le monde, des millions de personnes vont mourir. En France, des dizaines de milliers d’entre vous vont mourir. Plus nombreux encore sont qui vont en souffrir, et qui en garderont des séquelles physiques atroces, respiratoires ou cérébrales. Moi-même, peut-être, cela peut m’arriver.

Il n’y a pas de vaccin. Il n’y aura pas de vaccin avant plusieurs années. Jamais la science n’a été capable de produire rapidement un vaccin fiable pour une maladie émergente. Dois-je vous rappeler que, dans le cas du SIDA, on cherche en vain un vaccin depuis plusieurs décennies ?

Il n’y a pas de remède. Il n’y a pas de traitement. Ne croyez pas les charlatans qui vous font miroiter des potions magiques, comme le professeur Didier Raoult avec la chloroquine et l’hydroxychloroquine. Ce sont des mensonges. J’ai d’ailleurs donné instruction au Ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin pour que de tels escrocs soient sanctionnés et mis hors d’état de nuire.

Il n’y a aucun moyen d’arrêter la propagation de ce virus. Il circule dans tous les pays du monde, dans toutes les régions, partout. Personne n’est à l’abri. Nul ne peut être mis à l’abri. Tout le monde y sera exposé. Tout le monde sera, tôt ou tard, infecté. Ne croyez pas ceux qui vous parlent de « suppression » du virus, ce sont eux aussi des menteurs.

Il n’y a pas non plus de moyens suffisants en France pour faire face à cette pandémie. Depuis mon élection en mai 2017, le gouvernement du Premier Ministre Édouard Philippe a poursuivi une vigoureuse politique d’assainissement de nos systèmes sociaux et sanitaires. Nous avons éliminé la mauvaise graisse. Nous avons aligné, avec courage et sérénité, le système de santé du pays sur les moyens du pays, et ces moyens sont faibles.

Les résultats sont là :

Pour les antibiotiques, nous avions dans nos stocks stratégiques 86 millions de doses en 2015 ; nous n’en avons plus que 12 millions.

Pour les antidotes, nous sommes passés de 141 millions à 96 millions.

Pour les antiviraux, nous sommes passés de 303 millions à 51 millions.

Et pour les masques chirurgicaux, si critiques face à un virus qui semble se transmettre par voie aérienne, nous sommes passés depuis le début de ce quinquennat de 714 millions à 117 millions.

Je ne vous rappellerai pas non plus les fermetures d’hôpitaux, de services hospitaliers, de lits hospitaliers, constantes et déterminées depuis plusieurs quinquennats. Beaucoup d’entre vous ont déjà pu constater par eux-mêmes la grande misère des hôpitaux ces dernières années, d’autres vont très bientôt la découvrir. C’est le résultat d’une politique de longue haleine, initiée par la grande réforme de la Sécurité Sociale que j’avais eu l’honneur de porter comme Premier Ministre en 1995.

Je m’étais engagé à poursuivre cette politique quand vous m’avez élu en 2017 : j’ai tenu parole. Comme je vous l’avais dit, dès 1996, tout ça, ça ne vaut rien, ça ne vaut que des dettes.

En quinze ans, nous avons supprimé 70.000 lits d’hôpitaux.

Ces hôpitaux sont déjà saturés à l’heure où je vous parle.

Ils vont l’être durablement, tant que durera cette pandémie. Il n’y a aucun moyen d’augmenter leurs capacités, ni à court-terme, ni à long-terme. Nous ne le ferons pas, car nous ne le pouvons pas, parce que nous n’en avons pas les moyens, et parce que ce serait renier nos engagements budgétaires vis-à-vis de nos partenaires européens. Comme l’a rappelé le ministre des Finances, François Fillon, il est hors de question de créer de la dette supplémentaire.

De la même manière, nous ne pouvons pas construire les capacités scientifiques et industrielles qui nous permettraient de développer de nouveaux traitements, et de produire ce dont les soignants ont besoin. Nous n’en avons pas les moyens en tant qu’État. Nous n’en avons pas le droit en tant qu’État-membre de l’Union Européenne. Et, en tant que chef de l’État, j’ajoute que nous ne le souhaitons pas. Comme l’a rappelé le Ministre de l’Economie, Emmanuel Macron, nous ne sommes pas le Venezuela. Nous ne sommes pas légitimes pour nous substituer à l’initiative privée. C’est aux marchés financiers, aux entrepreneurs et aux incubateurs de start-up d’agir – ce n’est pas à l’État et encore moins au chef de l’État. Pour moi, il est trop tard.

Mes chers compatriotes, je vous ai promis la vérité et je vous dis la vérité. Nous sommes dépourvus face au Covid-19. Nous ne pouvons rien faire. Nous allons souffrir. Nous n’avons pas les moyens de faire face. Et nous ne devons rien faire qui compromette ce qui nous est le plus cher, c’est-à-dire nos entreprises françaises et nos engagements européens.

Notre seule issue s’appelle l’immunité collective, ou immunité de groupe.

Nous devons laisser le virus circuler. Nous devons tout faire pour contaminer le plus vite possible l’ensemble de la population, permettant ainsi à tous d’être immunisés. Les scientifiques sont formels : lorsque les trois quarts de la population auront été infectés, l’épidémie s’arrêtera d’elle-même. Il n’y a pas d’alternative.

Notre issue s’appelle, plus largement, la résilience. Notre issue, c’est le courage. La sérénité et la détermination. Nous devons tenir sans faiblir. Nous devons montrer à la face du monde que nous n’avons pas peur d’un virus, aussi dangereux soit-il. N’ayons pas peur, mes chers compatriotes. Soyons droits dans nos bottes ! Soyons courageux ! Soyons résilients ! Soyons Français !

Mes chers compatriotes, la France peut supporter la vérité, et elle peut supporter le Covid-19.

Aucune mesure d’entrave à la circulation des personnes, des capitaux et des biens ne sera mise en œuvre dans les prochains jours. Nous ne renoncerons à aucun de nos objectifs de compétitivité, d’attractivité et de croissance, qui restent l’horizon indépassable de notre temps. Nous ne fermerons ni les écoles, ni les transports, ni les entreprises. Nous ne renoncerons surtout pas à rire, à chanter, à penser, à aimer. Nous ne renoncerons à rien.

Bien au contraire, je vous encourage toutes et tous à poursuivre votre vie le plus normalement possible, et à ne négliger aucune opportunité de vous exposer au virus. Continuez à voyager, continuez à consommer, continuez à travailler ! Allez dans les stades, allez dans les cinémas, allez dans les théâtres ! Plus vite chacun d’entre vous sera exposé, plus vite il sera immunisé, et plus vite, tous ensemble, nous atteindrons l’immunité collective qui nous libérera définitivement de cette pandémie.

La plupart d’entre vous, après avoir été infectés, ne développeront pas la maladie, ou alors juste des formes légères. Ils seront alors, de la maladie, libérés, délivrés. Le plus tôt sera le mieux.

Ceux d’entre vous qui, après avoir été infectés, seront frappés par la maladie, peuvent compter sur toute l’estime de la nation. Ils seront les soldats de la résilience. Ils seront les héros qui auront permis à l’économie française de tenir. Ils seront les meilleurs d’entre nous. Le gouvernement présentera dès la semaine prochaine un projet de loi pour qu’ils bénéficient du statut de « morts pour la France ». Et je lancerai, lors du prochain Conseil Européen, des consultations avec nos partenaires européens pour envisager un statut de « morts pour l’Europe ».

Nous devons tout faire pour assurer la diffusion la plus rapide et la plus large du virus sur notre territoire. Nul ne doit prétendre resté confiné. Pour cela, le Ministre de la Santé, Jean Castex, sera chargé de la mise en œuvre d’un plan de non-confinement.

En appui, dans le cadre du plan Vigipirate vif écarlate renforcé, les forces de sécurité civiles et militaires seront déployées, non seulement pour assurer la libre circulation des personnes, des biens et des capitaux, ainsi que la concurrence libre et non-faussée, mais aussi pour organiser le triage des malades en amont des hôpitaux, des morgues et autres dispensaires. Aucune atteinte à l’ordre public ne sera tolérée. Aucun frein à notre marche courageuse vers l’immunité collective ne sera accepté.

Mes chers compatriotes, je vous le répète : il n’y a pas de remède ; il n’y aura pas de vaccins ; nous n’avons pas de masques à distribuer ; nous n’avons pas assez de médicaments pour soigner tout le monde. Il n’y a pas d’alternative à l’immunité collective.

Mes chers compatriotes, je vous le redis : des milliers, des centaines de milliers d’entre vous vont mourir, certains dans d’atroces souffrances. Les personnes âgées, les personnes vulnérables, vont être les plus touchées. Moi-même, à 74 ans, il est possible que je ne survive pas. Ce ne serait pas surprenant. Je n’ai eu qu’une vie de souffrance. Tout ce que j’ai fait en politique s’est mal fini. Il n’y a pas d’alternative.

Vive la République !

Vive la France !

Et puis bonne chance, surtout…

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Encore là

Ne plus lutter. Ne plus pleurer. Ne plus s’épuiser contre le courant.

Laisser filer. Juste laisser filer. Juste se laisser flotter. Et constater que ça flotte encore.

Constater qu’on n’a pas fait naufrage. Constater qu’on est encore là.

Réduire la voilure. Réduire la surface d’exposition. Profil bas. Mais encore là.

Attendre le courant. Attendre le moment. Sentir. Sentir qu’il y a du mouvement partout. Sentir que la vie est partout.

Reprendre des forces. Reprendre des couleurs.

Ça va revenir. Ça finira bien par arriver. On reprendra la main. Plus tard. Bientôt. On ne l’a pas complètement perdue. Ça va revenir. Ça va revenir, ou plutôt ça va venir. Être prêt. Être prêt. Être là. Être encore là.

Se laisser un peu emporter par le flot, en attendant. Se laisser un peu abrutir par le bruit. Se vautrer au chaud devant la télé, faute de mieux, quand il pleut. Se laisser hypnotiser par l’image et le son. Se blinder. Se protéger. Se ménager. Se préparer.

Se laisser aller. Un peu. Pas trop. Mais un peu. Tant pis. C’est lâche et c’est idiot, mais tant pis. Laisser filer.

Pour le moment. Pour un moment.

Battre en retraite. Ne même plus chercher à lire. Ou alors juste lire des choses simples. Des livres déjà lus. Des livres en français. Des romans, des romans classiques. Ou juste des romans policiers, des trucs faciles. Des loisirs. Sans ambition. Sans surprise. Faute de mieux. Pour l’instant. Mais lire quand même. Et pourquoi pas juste des bandes dessinées ?

Le reste reviendra plus tard. Ou autre chose. Ou mieux. Ou même beaucoup mieux. Ça viendra. Ça va venir.

Reprendre son souffle.

Se dire que les fondamentaux ne sont pas si mauvais. Personne n’est mort. La vie continue. Elle est là. Elle a été submergée par les malheurs et la fatigue. Mais elle est là. Il n’y a que de la fatigue. Très explicable. Très justifiable. Très banale. Elle passera. C’est réparable. C’est surmontable. Ça passera.

Se dire que les fondamentaux ne sont pas si mauvais. Je suis un privilégié. J’ai de la chance. J’ai eu de la chance. J’ai beaucoup de chance. J’ai énormément de chance. Je suis encore là.

Ce pays va mal, mais il a encore des ressources et du génie.

Ce job est détestable mais je suis payé. Ce job est grossièrement en-dessous de mes compétences, mais qu’importe, c’est mieux que rien. Et puis, suis-je si sûr de ne pas être un incapable ? Ne suis-je pas depuis bien longtemps juste un imposteur ? C’est pas grave. C’est probablement un raisonnement absurde, mais j’ai perdu un peu de clairvoyance. La haine de soi a gagné du terrain. On le reprendra. On reprendra le terrain perdu. Ça passera. L’essentiel est que je suis là. J’ai encore ce job. Je suis encore là.

Je suis encore là. Je suis toujours là. Tout est toujours là. À portée. On y est presque. Tout revient. La vie a repris. La vie continue. En fait, elle ne s’était jamais arrêtée.

Ne pas pleurer en revoyant enfin quelques collègues. Se rappeler que certains sont juste détestables et détestés pour d’excellentes raisons. Se rappeler aussi que ce sont des êtres humains, et qu’on est dans le même bateau. On ne choisit pas tout. On fait avec. On a besoin les uns des autres.

Ne pas pleurer. Ne plus pleurer. Ça va aller.

Se dire que les fondamentaux ne sont pas si mauvais. Je suis en bonne santé. J’ai échappé au Covid-19. Je suis vacciné. J’ai découvert que j’arrive à monter des dizaines de marches d’escaliers du métro deux à deux, sans peine, sans effort, avec tout le barda dans mon sac à dos. Joyeusement. Je suis en meilleure santé que je ne l’ai été pendant bien des années. IMC 25. J’ai de la chance.

Se dire qu’il faut garder des forces pour la suite. Ou en retrouver. Se dire que les fondamentaux ne sont pas si mauvais, mais il va falloir être là. Le contact avec l’adolescente n’est pas coupé. La pire a été évité. Il va falloir être là. Elle aura besoin de moi. On a encore besoin de moi.

Se dire que ça va passer.

Se dire que tout ça est cyclique.

Se dire que la vie n’est pas finie. Se dire que l’humanité n’est pas finie. Keep calm. Keep calm and vote Mélenchon. We shall overcome. Notre heure viendra.

Se dire, jour après jour, que la petite bête a tort. Se dire, jour après jour, que c’est beau la vie.

Se dire qu’il y a encore des belles journées.

Apprécier le soleil tant qu’y en a.

Sentir qu’il y a partout de la bonne volonté, de la grandeur, de l’espoir, de la lumière et de l’amour.

Respirer le bon air tant qu’y en a.

Accueillir les belles couleurs de l’automne.

Se rappeler qu’il y a en octobre parfois de la magie.

Se dire qu’il y aura encore des belles journées. Plein de belles journées. Plein !

Je suis encore là.

Tout cabossé, mais je suis encore là.

Et merci à ceux qui sont là.

On est encore là.

Bonne nuit.

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