Le piège de l’anonymat

Depuis sept ans exactement, j’écris toutes sortes de choses sur ce blog.

Une de mes principes de départ était que ce blog serait anonyme.

Un autre de mes principes de départ était que ce blog devait être supprimable d’un clic (un « kill switch », dans le jargon) : autrement dit, que tout ça puisse disparaître en un instant si nécessaire. Je savais bien qu’une telle fonctionnalité ne serait qu’un vœu pieu — tout ce que vous publiez sur le Web contemporain est immédiatement, répliqué, archivé, multiplié et figé, à votre insu, pour l’éternité et un peu partout, le téraoctet ne coûte pas cher – mais j’y tenais.

Je tenais surtout à l’anonymat.

C’est absurde, l’anonymat, tout cela est absurde en fait, mais essayons quand même de rentrer dans les détails. Ouvrons une parenthèse.

Pourquoi ce blog est-il anonyme ? J’avais déjà écrit quelques mots sur cette question, au tout début, mais essayons d’aller plus loin.

Pourquoi ce blog est-il, et restera-t-il anonyme ?

Ce blog restera anonyme parce qu’il est l’œuvre d’un lâche. C’est pas complètement faux, mais c’est un peu court. On peut le reformuler autrement, parler de prudence, du pudeur ou de tact. De peur du ridicule. De crainte du regard de l’autre. De manque de confiance en soi. De faible assertivité. D’enfance pas dépassée. De peur du rejet et de l’exil. Toutes ces sortes de choses.

Ce blog restera anonyme parce qu’il est l’œuvre d’un dépressif. Ou, plutôt que d’un dépressif, disons au moins, d’un dépressif chronique, ou d’un dépressif récurrent. J’ai déjà dit à peu près tout ce que j’avais à dire sur ce sujet, notamment dans le billet le plus lu en 7 ans, intitulé : « Il ne faut pas que ça se voie » . On ne croit pas les dépressifs. On ne respecte pas les dépressifs. On ne prend pas les dépressifs au sérieux. On n’attend rien d’un dépressif. C’est détaillé dans ce billet de septembre 2017, je n’ai pas grand-chose à y ajouter ou à en retrancher – je précise cependant que l’épisode dépressif qui a commencé à cette époque-là est derrière moi, bon débarras.

Ce blog restera anonyme parce qu’il est l’œuvre d’un professionnel, dans la deuxième décennie du XXIème siècle. Ce point-là est un peu plus compliqué, je ne crois pas l’avoir déjà développé.

Je suis un professionnel. Un salarié. Un travailleur. J’ai un emploi, dans l’informatique, et je ne peux pas me permettre de le perdre. Même si je sais que tôt ou tard, je le perdrai, parce que trop vieux tout simplement. L’avant-dernière fois, il m’avait fallu deux mois pour en retrouver un autre ; la dernière fois, il m’a fallu sept mois ; je sais ce qui m’attend la prochaine fois. Je suis bien placé pour savoir à quel point il est facile de virer quelqu’un dans la France contemporaine comme ailleurs, sans vrai motif, sans « cause réelle et sérieuse » comme on dit encore. Quelqu’un appuie sur un bouton, des gens compétents font le nécessaire, le problème est réglé.

Donc, je suis un professionnel. Et comme l’a très bien expliqué Frédérique il y a quelques mois dans le podcast « Double Vie » , le monde professionnel aujourd’hui c’est LinkedIn. Évidemment, ce n’est pas que LinkedIn, mais c’est LinkedIn qui résume le mieux le monde dit « professionnel » . Il n’y a pas d’anonymat sur LinkedIn. Ça se proclame « réseau social », ce n’est plus vraiment gratuit, mais vous n’êtes bien que le produit. Vous êtes un professionnel, vous êtes sur LinkedIn, vous êtes votre CV, vous êtes votre réputation, vous êtes vos connections, vous êtes votre image.

Votre image ne vous appartient pas. Votre nom ne vous appartient pas. Ils appartiennent à l’entreprise qui vous emploie, au système qui vous emploie. The Matrix has you. Dès lors, votre image, votre nom, ce que vous exprimez, doivent être compatibles avec les exigences de cette entreprise, de ce marché, de ce système. Oui, c’est totalitaire, mais c’est comme ça. Oui, « chargé des ressources humaines » , ça veut de plus en plus dire « commissaire politique » , tenu de s’assurer de la conformité idéologique des pions, oui, c’est totalitaire, mais c’est comme ça.

J’ai redécouvert récemment par hasard que mon contrat de travail fait dix-sept pages. Je ne sais pas combien de pages parlent de droit à l’image, de devoir de réserve et autres obligations fallacieuses. Je ne sais pas combien de pages j’enfreins à travers mes activités en ligne, ce blog et le reste, et je ne veux pas le savoir. Tout ce que je sais, c’est que c’est incompatible. Le monde professionnel n’a pas de place pour les hérétiques. Si ce blog porte mon nom, mon nom est mort professionnellement.

L’anonymat est un piège. Ce blog est un bloc. Je ne peux pas dévoiler un pan sans dévoiler tout le reste. Je pense parfois à ce mot célèbre attribué à Richelieu :

Qu’on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme, j’y trouverai de quoi le faire pendre.

Sept ans, six cent dix-sept billets, ça fait beaucoup de lignes.

L’anonymat est un piège. Il me permet d’exprimer toutes sortes de choses que je ne pourrais guère exprimer autrement. Il m’a permis d’aller beaucoup plus loin dans certains cheminements que je n’aurais imaginé. Il m’a aidé à explorer, à formaliser, à dé-liquidifier ; parfois à avoir des retours inattendus, surprenants, enrichissants voire bouleversants ; parfois à me tromper, à comprendre que je m’étais trompé et à faire demi-tour. In fine, il m’a aidé à me construire, un peu. Le chemin se fait en avançant.

Mais c’est un chemin de radicalisation, comme on dit maintenant. Plus j’exprime, moins c’est exprimable. Plus je m’exprime, plus j’aggrave mon cas. Si encore j’avais su me tenir à l’écart des sujets trop sensibles – exemples au hasard : Mélenchon, Macron, piège à … –, si je m’en étais tenu à des sujets plus doctes — exemples au hasard : Big Data, Plan Schlieffen, etc –, si je ne m’étais pas trop laissé aller en somme, alors il serait peut-être resté envisageable un jour de mettre mon nom sur ces textes. Mais là, il est plus que trop tard.

L’anonymat est un piège. J’ai écrit il y a longtemps que ce blog fait partie de tout ce qu’on ne peut pas me prendre. Mais c’est absurde. Personne ne me prendra jamais rien. Tout le monde s’en fout, en fait. Et c’est probablement mieux ainsi. Comme disait Umberto Eco, plus précisément Jacopo Belbo, à lui-même :

Quelle farce, vivre en exil quand personne ne t’y a envoyé. Et en exil d’un endroit qui n’existe pas.

Alors parfois je me dis que c’est pas si mal ce que j’ai écrit. Il y a beaucoup de déchet, mais tout n’est pas à jeter. Il y a des trucs qui mériteraient d’être repris, retravaillé, approfondis. Il y a même des trucs qui mériteraient un peu de publicité, qui pourraient intéresser quelques honnêtes gens. Et puis non. Non, non et non. Ça n’arrivera pas. Il ne faut pas que ça arrive.

Alors parfois, au détour d’une conversation avec des collègues, des cousins ou d’autres personnes rencontrées par hasard, je me rappelle de tel ou tel billet qui explorait un peu plus le sujet qu’on vient d’effleurer pourrait les intéresser. Il suffirait d’en parler, ou d’envoyer le lien. Ça les intéresserait peut-être. Mais il ne faut pas. Il ne faut pas que ça arrive.

Symétriquement, il est arrivé qu’un billet me soit inspiré par une discussion quelques jours auparavant, en soit le prolongement, l’approfondissement ou le contre-point. Il serait facile d’envoyer juste le lien à mes interlocuteurs. Ça les intéresserait peut-être. Et puis non. Il ne faut pas céder à cette tentation. Il ne faut pas me griller. Il ne faut pas que ça arrive.

Et puis parfois, je me dis que ça me plairait que ma fille, un jour, quand elle sera en âge de comprendre, lise ça, tout ou partie, sache que son père a écrit ça, a pensé ça, a ressenti ça. Mais ça n’arrivera pas. Elle ne saura jamais. C’est mieux pour elle. Il vaut mieux qu’elle ne me ressemble pas, qu’elle soit elle-même et qu’elle évite tout risque de contamination. Il ne faut pas que ça arrive.

Plusieurs personnages importants de « The X-Files » (ah, les années 1990s…) sont anonymes, et ne sont connus que sous des noms génériques, notamment « The Cigarette-Smoking Man » (généralement appelé « l’homme à la cigarette » dans les versions francophones), « The Well-Manicured Man » (aucune idée de son nom dans les versions francophones) et « Deep Throat » (faut-il traduire ?).

Dans le cultissime épisode « Musings of a Cigarette Smoking-Man » , diffusé à l’automne 1996 en Amérique du Nord, dans une séquence supposée se dérouler dans la nuit du 24 au 25 décembre 1991, pendant les dernières heures de la dissolution de l’Union Soviétique, faisant face à un événement beaucoup plus important dans une base secrète en Virginie occidentale, l’un dit à l’autre :

How many historic events have only the two of us witnessed together, Ronald? How often did we make or change history? And our names can never grace any pages of record. No monument will ever bear our image. And yet once again, tonight, the course of human history will be set by two unknown men… standing in the shadows.

Combien d’événements historiques n’ont eu pour témoins que nous deux, Ronald ? Combien de fois avons-nous fait ou changé l’Histoire ? Et nos noms ne figureront jamais sur aucun registre. Aucun monument ne portera jamais notre visage. Et pourtant, ce soir encore, le cours de l’Histoire humaine va être décidé par deux hommes anonymes… debout dans l’ombre.

Ce blog, comme tout le reste, ne portera jamais mon nom, ne portera jamais mon visage.

Les gens que je fréquente, collègues de travail notamment, ne liront jamais ce que j’écris. C’est comme ça. C’est pas grave.

Ma fille ne lira jamais ce que j’écris. Ma fille ne s’intéresse déjà plus à ce que j’ai à lui dire. C’est normal. C’était prévu. C’était prévisible. C’est la vie. C’est comme ça. C’est pas grave.

Ma femme, la mère de ma fille, ne lira jamais ce que j’écris. Si elle lit un jour ce que j’ai écrit, elle me maudira, et ensuite elle me détruira. C’est comme ça. C’est pas grave.

Qu’est-ce que vous êtes venus foutre sur Terre, nom de Dieu ? Vous n’avez pas honte d’exister ?

J’avais prévenu, tout cela est absurde.

Refermons la parenthèse.

Bonne nuit.

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L’effondrement et Pearl Harbor

Le grand intérêt des théories dites de « l’effondrement » , ou « collapsologie », c’est qu’elles mettent un mot simple sur ce qui est probablement la principale menace contemporaine. Ce qui peut engloutir notre petit monde, c’est l’effondrement.

Face à l’effondrement, il est souvent dit qu’il faudrait une mobilisation équivalente à celle qui a permis à la « grande alliance contre le fascisme », plus généralement appelée « Grande Alliance », de gagner la Deuxième Guerre Mondiale. Le fascisme ayant été un mot simple pour désigner ce qui fut la menace principale au milieu du XXème siècle. Ce qui aurait pu engloutir le monde – ce qui a englouti une partie du monde – c’était le fascisme.

Contre le fascisme au XXème siècle, il y a eu la Grande Alliance.

Contre l’effondrement au XXIème siècle, que faudrait-il ?

La Grande Alliance, c’est l’Empire britannique à partir du 1er septembre 1939, l’Union Soviétique à partir du 22 juin 1941, et surtout les États-Unis à partir du 7 décembre 1941. Et aussi les forces de la France libre, les forces des futures républiques de Chine, et quelques autres puissances secondaires.

Et le moteur principal de la Grande Alliance, c’est la plus grande puissance industrielle et technologique de l’époque, les États-Unis d’Amérique.

Et ce qui a fait basculer les États-Unis, c’est l’attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941.

La référence récurrente à Pearl Harbor

L’argument « Il faudrait une mobilisation équivalente à celle de la Grande Alliance », et plus spécifiquement l’argument encore plus simple « Il faudrait un Pearl Harbor », apparaissent souvent ces dernières années. Avant de creuser un peu cet argument, reprenons quelques occurrences récentes.

La plus récente dont j’ai eu connaissance vient de Guillaume Duval, du très respecté magazine « Alternatives Economiques », avec un article intitulé « Le moment Pearl Harbor » , daté du 23 août 2019, et quelques tweets :

Climat : le moment Pearl Harbour. Suite à cette attaque, les États unis s’étaient mobilisés totalement pendant 4 ans contre les nazis après avoir tergiversé longtemps. Les événements de cet été doivent nous faire entrer en guerre contre la crise écologique.

Le très apprécié site « Uzbek et Rica », en date du 16 novembre 2018, en contre-point à la crise émergente dite des « Gilets Jaunes », sous le titre « Faut-il consentir à un effort de guerre climatique ? » écrivait :

L’effort à fournir est monstrueux. Si l’on veut espérer limiter le réchauffement climatique à 1,5°C – ce qui semble largement compromis mais reste préconisé par les scientifiques pour éviter un emballement incontrôlable du climat – il faudrait avoir diminué de 45 % nos émissions de CO2 d’ici 2030.

Un virage aussi massif et rapide ne pourrait être pris qu’en mobilisant l’ensemble de la société et en mobilisant toutes les énergies de la société. Le genre d’exploits qui n’a été accompli que peu de fois par le passé : pendant les deux guerres mondiales.

David Wallace-Wells, un des plus grands experts contemporains sur le changement climatique, dans “New York Magazine” en date du 10 octobre 2018, sous le titre « UN Says Climate Genocide Is Coming. It’s Actually Worse Than That. » (« Les Nations Unies disent qu’un génocide climatique arrive. C’est en fait pire que ça. »), lui aussi revenait sur le précédent de la Grande Alliance :

But a carbon tax is only a spark to action, not action itself. And the action needed is at a scale and a speed almost unimaginable to most of us. The IPCC report called it unprecedented. Other activists often see one precedent, in all of human history, citing the model of how the United States prepared for World War II, and calling for a global mobilization of that kind — all of the world’s rivalrous societies and nationalistic governments and self-interested industries organized around the common pursuit of a stable and comfortable climate as though warming was an existential threat.

It is. And the World War II mobilization metaphor is not hyperbole. To avoid warming of the kind the IPCC now calls catastrophic requires a complete rebuilding of the entire energy infrastructure of the world, a thorough reworking of agricultural practices and diet to entirely eliminate carbon emissions from farming, and a battery of cultural changes to the way those of us in the wealthy West, at least, conduct our lives. And we need to do all of that in two, or possibly three, decades. As a comparison, simply the last phase of the recent three-stop extension of New York City’s Second Avenue subway line took 12 years. All told, from the first groundbreaking, the project took 45 years.

Mais une taxe sur le carbone serait juste une étincelle pour enclencher une action, pas une action en soi. Et l’action nécessaire est à une échelle et à une vitesse presque inimaginable pour la plupart d’entre nous. Le rapport du GIEC la qualifie de “sans précédent”. D’autres activistes évoquent souvent un seul précédent, dans toute l’histoire de l’humanité, et citent en modèle la préparation des États-Unis pour la Deuxième Guerre Mondiale, et appelle à une mobilisation mondiale de ce type – toutes les sociétés rivales, les gouvernements nationalistes et les industries égoïstes de ce monde devant s’organiser autour de la recherche commune d’un climat stable et confortable, le réchauffement étant considéré comme une menace existentielle.

Et elle l’est. Et la métaphore de la mobilisation de la Seconde Guerre Mondiale n’est pas une hyperbole. Eviter le niveau de réchauffement que le GIEC qualifie maintenant de catastrophique requiert une reconstruction complète de toute l’infrastructure énergétique du monde, une réorganisation complète des pratiques agricoles et un régime qui élimine entièrement toutes les émissions de carbone de l’agriculture, et un ensemble de changements culturels quant à la manière dont au minimum ceux d’entre nous dans l’Occident riche mènent leurs vies. Et nous devons faire tout cela en deux, peut-être trois, décennies. À titre de comparaison, la dernière phase d’extension de la ligne de métro de la Deuxième Avenue à New York, un ajout de juste trois stations, a pris 12 ans. La construction de cette ligne dans son ensemble aura pris 45 ans.

En remontant encore plus loin dans mes archives, je retombe sur une interview de Kim Stanley Robinson, le grand auteur de la trilogie martienne et de la trilogie climatique, datée du 31 octobre 2017 :

The way that we create energy and the way that we move around on this planet both have to be de-carbonized. That has to be, if not profitable, affordable. Humans need to be paid for that work because it’s a rather massive project. It’s not that it’s technologically difficult (we already have the solar panels, the electric cars, we have the technical problems more or less solved in prototype) but the mass deployment of those is a huge human project, equivalent of everybody gathering together to fight World War II. Everybody agrees that, yes, this is important enough that people’s careers, lives, be devoted to the swapping out of the infrastructure and the creation of a de-carbonized, sustainable, physical plan for the rest of civilization.

Notre production d’énergie et nos moyens de transport autour de cette planète doivent être décarbonés. Et cela doit être, sinon profitable, au moins abordable. Des êtres humains devront être payés pour ce travail, parce que c’est un projet colossal. Ce n’est pas tellement difficile d’un point de vue technologique (nous avons déjà des panneaux solaires, des voitures électriques, nous avons des problèmes techniques ordinaires au stade du prototype), mais le déploiement massif de ces technologies est un projet humain gigantesque, équivalent au rassemblement de tous pour combattre dans la Deuxième Guerre Mondiale. Tout le monde est d’accord pour dire que, oui, c’est suffisamment important pour des gens y dédient leurs vies, y fassent leurs carrières, soient entièrement engagés dans la conversion des infrastructures, et dans la création d’un plan décarboné, durable, physique, pour la poursuite de la civilisation.

Le pivot de Pearl Harbor

Dans beaucoup d’ouvrages comme « Naissance et déclin des grandes puissances », de Paul Kennedy, l’année de césure du XXème siècle n’est pas 1945, mais 1942. Parce que, à partir de décembre 1941, les États-Unis étant complètement engagés dans la guerre, « il ne reste plus qu’à mettre correctement en œuvre une puissance irrésistible » — c’est la phrase qui est restée dans ma tête quand j’ai lu ce livre en 1990. Un jour j’ouvrirai mes cartons et je le relirai. Pour le moment, Google me confirme que cette expression vient des mémoires de Winston Churchill :

Now at this very moment I knew that the United States was in the war, up to the neck and in to the death. So we had won after all! … How long the war would last or in what fashion it would end no man could tell, nor did I at this moment care … We should not be wiped out. Our history would not come to an end … Hitler’s fate was sealed. Mussolini’s fate was sealed. As for the Japanese, they would be ground to a powder. All the rest was merely the proper application of overwhelming force.

À cet instant précis je sais que les États-Unis étaient dans la guerre, jusqu’au cou et jusqu’à la mort. Donc nous avions gagné finalement ! … Nul ne pouvait dire combien de temps allait durer cette guerre, ou de quelle manière elle allait finir, mais à cet instant je m’en moquais. … Nous ne serions pas balayés. Notre histoire n’allait pas s’achever. … Le destin d’Hitler était scellé. Le destin de Mussolini était scellé. Comme les Japonais, ils seraient réduits en poussière. Tout le reste n’était plus que la mise en œuvre adéquate d’une force irrésistible.

Mettre correctement en œuvre une force irrésistible. Google m’a aussi redonné les chiffres mis en avant par Paul Kennedy et par d’autres. En 1941, le total des dépenses militaires des Alliés était de 19,5 milliards de dollars, dont 4,5 pour les seuls États-Unis, contre 9 pour l’Axe. En 1943, le total pour les Alliés atteignit 62,5, dont 37,5 pour les seuls États-Unis, contre 18,3 pour l’Axe. On pourrait retrouver d’autres chiffres, comparer les PNBs et autres indicateurs de taille des économies, les quantités de pétrole et d’acier, et tutti quanti. Avec le recul, et vu des chiffres, la supériorité des Alliés semblait en effet écrasante, et l’issue de la guerre inéluctable. Comme on dit maintenant : « Y a plus qu’à ! »

Sauf que les États-Unis auraient pu ne jamais rentrer en guerre.

L’entrée en guerre des États-Unis en 1941 était quelque chose d’improbable, sinon d’impossible. Il a fallu Pearl Harbor.

Il a fallu Pearl Harbor.

Je suppose que des dizaines d’ouvrages et des milliers de sources racontent l’histoire des États-Unis dans les années précédant le 7 décembre 1941. Pour préparer ce billet, je me suis replongé dans « Fateful Choices » , de l’historien britannique Ian Kershaw, publié en 2007, lu en 2012. Les deux chapitres de ce livre consacrés à la politique de Franklin Delano Roosevelt de la défaite à la France à Pearl Harbour sont très éclairants (chapitre 5 : été 1940 – printemps 1941 ; chapitre 7 : été – automne 1941).

En juin 1940, il fallait être fou ou visionnaire pour oser proclamer :

La France n’est pas seule ! (…) Elle peut, comme l’Angleterre, utiliser sans limite l’immense industrie des États-Unis. (…)  Cette guerre est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances n’empêchent pas qu’il y a dans l’univers tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. (…) Le destin du monde est là.

En 1940, les capacités militaires des États-Unis, et leurs aides effectives à ceux qui se disaient leurs alliés, étaient infinitésimales. Les États-Unis étaient la première puissance industrielle de la planète, mais leur industrie militaire était négligeable.

En novembre 1940, le président des États-Unis est réélu, sur une promesse simple, correspondant aux attentes de l’opinion publique : les États-Unis resteront en dehors des « guerres étrangères ». La grande majorité des Américains pense que les guerres du reste du monde ne les concernent pas. Cela fait plus de sept ans que l’Empire japonais mène diverses opérations impérialistes en Asie orientale. Cela fait plus de trois ans que le Reich allemand s’étend en Europe. Une bonne partie de la Chine est tenue par le Japon. L’essentiel de l’Europe continentale est tenu par l’Allemagne et ses vassaux. So what?

L’opinion publique américaine veut croire que tout cela n’affectera jamais l’Amérique, protégée par deux océans. Des gens intelligents et bien intentionnés le pensent et le souhaitent. Certains pacifistes sont bien intentionnés, même si d’autres peuvent être manipulés.

Roosevelt sait que l’opinion publique américaine est ambigüe, peut-être facilement perdue, et il ne peut pas faire sans elle, et il ne veut pas faire sans elle. C’est un leader, pas un dictateur.

Speaking in Boston on 30 October 1940, during his campaign for election to an unprecedented third term in office, President Franklin Delano Roosevelt made a pledge to his audience. ‘And while I am talking to you mothers and fathers,’ the President stated, ‘I give you one more assurance. I have said this before, but I shall say it again and again and again: Your boys are not going to be sent into any foreign war.’

It was seen as the most explicit commitment to American neutrality; to keeping the United States out of the war that gripped Europe and threatened a German defeat of Great Britain. Roosevelt was telling those listening what they wanted to hear. At the end of September, 83 per cent of those asked in a public opinion survey had favoured staying out of the war against Germany and Italy.

Helping the British, whose backs had certainly been to the wall since the catastrophic defeat of the Allies at the hands of the Wehrmacht in May and June, by taking measures that fell short of entering the war was another matter altogether. But only 34.2 per cent of Americans in August 1940 supported doing more to help Britain fight Germany.

Lors d’un discours à Boston le 30 octobre 1940, pendant sa campagne pour obtenir un troisième mandat sans précédent, le Président Franklin Delano Roosevelt fit une promesse à son public : « Et puisque je m’adresse à vous, mères et pères, » dit le président, « je vous donne une assurance supplémentaire. Je l’ai déjà dit avant, mais je vais le redire encore et encore : Vos garçons ne seront pas envoyés dans aucune guerre étrangère. »

Cela fut interprété comme son engagement le plus explicite pour la neutralité américaine ; pour garder les États-Unis à l’écart de la guerre qui engloutissait l’Europe et qui menaçait de voir l’Allemagne défaire la Grande-Bretagne. Roosevelt disait à ceux qui l’écoutaient ce qu’ils voulaient entendre. À la fin du mois de septembre, 83% des personnes interrogées pour un sondage d’opinion étaient favorables à rester à l’écart de la guerre contre l’Allemagne et l’Italie.

Aider les Britanniques, qui étaient clairement le dos au mur depuis la défaite catastrophique des alliés face à la Wehrmacht en mai et juin, en prenant des mesures qui n’engageaient pas dans la guerre, était une autre affaire. Mais seulement 34,2% des Américains en août 1940 soutenaient l’idée de faire plus pour aider l’Angleterre à combattre l’Allemagne.

Entre la réélection de Roosevelt le 5 novembre 1940 et le 7 novembre 1941, l’administration Roosevelt engage toutes sortes de petits pas. Pour aider matériellement le Royaume-Uni, notamment par la mise à disposition de matériel de guerre par le mécanisme du « prêt-bail ». Pour pénaliser matériellement le Japon, notamment en limitant ses importations de pétrole. Pour aider matériellement l’Union Soviétique. Pour être présents de plus en plus loin dans l’Atlantique Nord. Pour jeter les bases d’une industrie militaire et d’une armée, en partant de presque zéro. Pour pousser le futur adversaire à la faute. Pour préparer les esprits. Des petits pas.

Des petits pas timides, notamment parce que les États-Unis sont une démocratie, avec une opinion publique, avec des oppositions, avec des sondages, avec des contre-pouvoirs, et parce que Franklin Roosevelt est un vrai démocrate.

Des petits pas.

Sans l’attaque de Pearl Harbor, les États-Unis d’Amérique ne seraient probablement jamais entrés en guerre. Sans Pearl Harbor, Roosevelt n’aurait jamais pu emmener les États-Unis dans la Grande Alliance.

Vu de début novembre 1941, la Deuxième Guerre Mondiale est presque terminée. L’Empire japonais va achever doucement de prendre le contrôle de l’Asie orientale. L’Empire nazi va bientôt porter le coup de grâce à l’Union Soviétique. Moscou devrait bientôt tomber, précipitant l’effondrement de l’Union Soviétique. Cet effondrement sera probablement suivi par une forme ou une autre de capitulation du Royaume-Uni, et quelque chose qui ressemblera à un effondrement de l’Empire britannique. Les États-Unis restant spectateurs passifs.

Sans Pearl Harbor, le Congrès américain n’aurait jamais déclaré la guerre à l’Empire japonais.

Un aspect moins connu, mais essentiel : sans Pearl Harbor, Adolf Hitler n’aurait jamais déclaré la guerre aux États-Unis d’Amérique. Rappelons la chronologie : le 7 décembre 1941, le Japon attaque Pearl Harbor. Le 8 décembre, à la demande du président Roosevelt, le Congrès américain déclare la guerre au Japon. Mais il n’est à cet instant pas question d’entrer en guerre contre le Reich. Le président ne le demande pas au Congrès, et, s’il l’avait fait, rien ne dit que le Congrès l’aurait suivi. La question ne reste ouverte que trois jours, parce que le 11 décembre 1941, Hitler annonce la déclaration de guerre du Reich aux États-Unis. Il avait fallu Pearl Harbor pour que les États-Unis déclarent la guerre au Japon ; mais les États-Unis n’ont jamais déclaré la guerre au Reich. L’auraient-ils fait ? C’est une question souvent débattue.

Roosevelt savait-il en novembre 1941 que le Japon allait frapper Pearl Harbor ? C’est une théorie que j’ai souvent lue. Roosevelt aurait sciemment laissé les Japonais frapper pour mieux forcer l’entrée en guerre des États-Unis. Je n’y crois pas. Roosevelt et son gouvernement ont tout fait pousser le Japon à la faute, mais ils pensaient plutôt que le Japon allait s’en tenir à envahir les Philippines, toute l’Indochine, jusqu’à Singapour – ce qu’il a effectivement fait après décembre 1941. Est-ce que cela aurait été suffisant pour retourner l’opinion publique américaine ? Probablement pas.

Roosevelt aurait-il pu agir sans Pearl Harbor ? Ou, plus précisément, qu’aurait-il pu faire sans Pearl Harbor ? Ou encore, quelle voie aurait pris les États-Unis sans Roosevelt et sans Pearl Harbor ?

Deux des plus célèbres uchronies imaginent un monde sans Roosevelt en 1941.

Dans « Le Maître du Haut Château » écrit par Philip K. Dick en 1962, Roosevelt a juste été assassiné dès 1933 ; les Alliés capitulent en 1947, les États-Unis sont partagés entre zone japonaise, zone allemande et zone neutre. Le fascisme a recouvert la Terre.

Dans « Le Complot contre l’Amérique » écrit par Philip Roth en 2004, Roosevelt n’a pas été réélu en novembre 1940 ; son successeur Charles Lindbergh signe très vite un pacte de non-agression avec Adolf Hitler en Islande, et un autre avec les Japonais à Hawaii, à la grande satisfaction de l’opinion publique américaine. Pas de Grande Alliance contre le fascisme. Le fascisme a recouvert la Terre.

Revenons au réel. Au XXème siècle, la Grande Alliance a terrassé le fascisme.

Que va-t-il se passer au XXIème siècle ? Les preuves de la crise climatique sont accablantes. Les signes de l’effondrement se multiplient. Qu’est-ce qu’on en fait ? Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs. Jusqu’à quand ?

À la recherche d’un Pearl Harbor climatique

L’opinion publique américaine au début des années 1940s était le prototype de ce que sont les opinions publiques modernes. Il n’y a pas encore la télévision et les réseaux sociaux, mais il y a les journaux, le cinéma et la radio. Il y a tout ce qui déferlera ailleurs un peu après : des médias de masse, des sondages d’opinion, des publicités commerciales omniprésentes, des faiseurs d’opinion, Edward Bernays et tout le bazar.

Pour l’opinion publique américaine au début des années 1940s, la guerre en Chine et ailleurs en Asie orientale, c’était très loin. La débâcle de la France en mai-juin 1940, c’était loin. La terreur aérienne, les bombardements massifs (« le Blitz ») des villes britanniques à partir de l’été 1940. Et le théâtre d’opérations le plus effroyable, le front de l’Est ouvert le 22 juin 1941 en Union Soviétique, c’était encore plus loin. C’était moins important que les petites mélodies quotidiennes, les problèmes domestiques (au sens américain du mot : les problèmes nationaux, locaux, internes, proches), l’actualité commerciale, l’actualité des stars et des starlettes, le sport-spectacle, les potins, le futile et l’agréable, les faits divers, et tout le bazar.

Comme disait Pierre Bourdieu :

Les faits divers, ce sont les faits qui font diversion.

Pour l’opinion publique des grands pays industriels aujourd’hui (pour faire court, le G7), les signes concrets de la catastrophe climatique, les craquements, les fissures béantes, toutes les preuves de l’effondrement qui vient, ça reste loin. C’est loin. C’est très loin. Et puis c’est pas cool. Pour tout dire, c’est chiant. C’est irritant. Quand il a fallu discréditer Greta Thunberg en septembre 2019, les médias français n’ont pas eu besoin de faire preuve de beaucoup de finesse rhétorique, comme avait résumé Samuel Gontier : Haro sur la démoniaque vestale hitléro-maoïste, elle nous emmerde cette chieuse, on la déteste et on se retrouve après quelques pages de publicité.

Comme disait Pascal Praud le lundi 6 mai 2019 :

Le réchauffement climatique alors qu’il fait moins 3 ce matin dans les Yvelines. Donc bon hein…

En 1939, la gangrène fasciste progressait à bas bruit. Les signaux faibles ne faisaient pas le buzz. C’était pas spectaculaire. C’était loin.

En 2019, l’effondrement et la catastrophe climatique approchent à bas bruit. Les signaux faibles ne font pas le buzz. C’est pas spectaculaire. C’est loin.

Alors quel serait le Pearl Harbor qui permettrait de mobiliser ce qu’il reste de cette civilisation face à son possible effondrement ? À quoi pourrait-il ressembler ?

Dans sa trilogie climatique parue entre 2004 et 2007, Kim Stanley Robinson imagine quelques événements spectaculaires, tels que la submersion d’une grande ville de la côte Est par une tempête nommée Sandy (comme à New York en 2012). Puis quelques années plus tard, un sénateur californien annonçant sa candidature à la présidence des États-Unis sur un bateau, au Pôle Nord, libre des glaces, la banquise ayant achevé de fondre.

Notre imaginaire est rempli de films catastrophes, et on a même eu des films représentant une catastrophe climatique spectaculaire. Le plus connu est « Le Jour d’Après » de Roland Emmerich, en 2004. Dans mon souvenir, ce film était très réussi. Sauf que quelques mois après sa sortie, George W. Bush, le candidat du lobby pétrolier était élu avec une majorité écrasante de plusieurs millions de voix, quatre ans après avoir été nommé par un vote de la Cour Suprême.

Par parenthèse, le problème majeur des films catastrophes, c’est qu’ils nous ont familiarisé avec l’idée qu’on peut détruire la planète, mais qu’on ne peut en aucun cas changer le système capitaliste. L’humanité et les écosystèmes peuvent disparaître, le capitalisme non.

Alain Minc était allé jusqu’à écrire, dans les années 1990s :

Le capitalisme ne peut s’effondrer, c’est l’état naturel de la société.

Refermons cette parenthèse pour ce soir. Mais il faudra revenir là-dessus. C’est peut-être le nœud gordien, parce que le moteur de l’effondrement, c’est le capitalisme. L’anthropocène cache le capitalocène. On n’évitera pas l’effondrement des sociétés humaines sans abattre le capitalisme. On y reviendra forcément.

Alors il faudrait une vraie catastrophe ? Il faudrait une image choc ? Il faudrait un carnage spectaculaire ? Il faudrait un début de génocide ?

C’est ce qui m’ennuie dans cette idée de Pearl Harbor. Je n’aime pas les obsédés du choc. Je n’aime pas la société spectaculaire. Je n’aime pas l’idée que tout ce qui est or doit briller, et que tout ce qui brille est forcément or. Je n’aime pas comment, dans un autre domaine, les transhumanistes nous bassinent avec leur « singularité ». Je n’aime pas l’idée qu’il faut absolument du spectaculaire. Mais je ne vois pas comment faire autrement, le monde étant ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose. Un Pearl Harbor, c’est forcément spectaculaire. Un Waterloo, c’est forcément Hugo plus que Stendhal.

L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme,
La mêlée en hurlant grandit comme une flamme.
La batterie anglaise écrasa nos carrés.
La plaine, où frissonnaient les drapeaux déchirés,
Ne fut plus, dans les cris des mourants qu’on égorge,
Qu’un gouffre flamboyant, rouge comme une forge ;

Ce qui m’ennuie dans l’idée qu’ « il faudrait un Pearl Harbor », c’est que la référence à Pearl Harbor a déjà été maintes fois utilisée dans l’Histoire récente. Parfois pour le meilleur : après le lancement du premier Spoutnik le 4 octobre 1957, les Etats-Unis ont relancé leur programme spatial, craignant un « Pearl Harbor spatial », et ça a amené l’humanité sur la Lune 12 ans plus tard. Parfois pour le pire : le 11 septembre 2001, présenté alors comme un « nouveau Pearl Harbor », a servi de prétexte à un enchaînement de guerres stupides et meurtrières toujours pas terminées 18 ans plus tard. Pour le reste, lire ou relire « La Stratégie du Choc » de Naomi Klein.

À la recherche d’un miracle

Ce qui m’ennuie dans l’idée qu’ « il faudrait un Pearl Harbor », encore plus que l’idée de spectacle, c’est surtout l’idée de miracle. Dire qu’ « il faudrait un Pearl Harbor », c’est dire qu’il faudrait un miracle.

Et je ne crois pas aux miracles.

Un de mes mantras professionnels est : « Il n’y aura pas de miracle ». Une variante américaine est : « There is no silver bullet » — il n’y a pas de balle magique. Même si le mot « sprint » est encore à la mode dans mon milieu professionnel, je préfère le mot « marathon ». Je déteste les plans qui dépendent d’un miracle. Je crois à l’effort, à la persévérance, à la ténacité et au temps long.

Au demeurant, se focaliser sur « il faudrait un Pearl Harbor » permet d’éviter de réfléchir concrètement à ce à quoi ressemblerait vraiment une mobilisation analogue à la mobilisation de la « Grande Alliance ». Aux mesures radicales qui s’imposeront. Aux renoncements. Aux privations. Aux sacrifices. Aux souffrances. On préfère ne pas y penser. On n’a pas envie de renoncer à quoi que ce soit, alors on n’y pense pas. Il faudra revenir sur ce point.

Je ne crois pas aux miracles.

Quand le Titanic a heurté son iceberg en avril 1912, il n’y a pas eu de miracle.

Quand les Somnambules se sont réveillés fin juillet 1914, il n’y a pas eu de miracle.

On peut certes argumenter que Pearl Harbor est un miracle qui avait été préparé. Un très remarquable article de « The Guardian » en date du 22 mai 2019, était intitulé « What if we covered the climate crisis like we did the start of the second world war? » : « Comment ça serait si les medias rendaient compte de la crise climatique comme ils avaient rendu compte du début de la deuxième guerre mondiale ? ». Il raconte l’histoire d’un groupe de « communicants » de l’époque, « Murrow and the Boys ». L’opinion publique, ça se travaille – et parfois même, ça peut être travaillé dans le bon sens.

Late 1940. The start of the Blitz, with bombs blasting London to bits. A Gallup poll that September found that a mere 16% of Americans supported sending US aid to beleaguered Britain. Olson and Cloud tell us that, « One month later, as bombs fell on London, and Murrow and the Boys brought the reality of it into American living rooms, 52% thought more aid should be sent. »

Americans had taken one step toward defeating fascism, and the Murrow Boys helped us take it. Of course, the journalists were only part of the cast, and I don’t want to overrate their importance. But they were there. On the right side. At the right time. In the right way — reporting on the biggest story of all, the fight for freedom. For life itself.

Fin 1940. Le début du Blitz, avec les bombes qui réduisaient Londres en poussières. Un sondage Gallup en septembre cette année montrait que juste 16% des Américains soutenaient l’envoi d’une aide américaine à la Grande-Bretagne en difficulté. Olson et Cloud nous disent que : « Un mois plus tard, alors que les bombes tombaient sur Londres, et que Murrow and the Boys amenaient par la radio toute cette réalité dans les foyers américains, 52% pensaient que plus d’aide devait être envoyée ».

Les Américains avaient franchi un pas supplémentaire vers la guerre pour abattre le fascisme, et les Murrow Boys y avaient contribué. Bien sûr, les journalistes n’étaient qu’une petite partie de l’équipe, et je ne veux pas exagérer leur importance. Mais ils étaient là. Du bon côté. Au bon moment. De la bonne manière – rendant compte de l’histoire principale parmi tant d’autres, la combat pour la liberté. Pour la vie elle-même.

On peut aussi argumenter que Pearl Harbor est un miracle qui avait été forcé. Par des années de manœuvres américaines pour acculer le Japon et l’obliger à aller chercher des matières premières par la force. Par des années de manœuvres américaines aussi du côté de l’Atlantique pour pousser le Troisième Reich à la faute, comme vingt-cinq ans plus tôt la faute du Deuxième Reich appelée Lusitania.

On peut enfin argumenter que Pearl Harbor est un miracle qui a juste servi de déclencheur. Le gouvernement Roosevelt, notamment Henry Stimson et Frank Knox, nommés le 10 juillet 1940 ministres de la Guerre et de la Marine, avait déjà commencé à graduellement transformer l’économie des États-Unis en économie de guerre. L’expression « arsenal de la démocratie » avait été inventée par Roosevelt dès le 29 décembre 1940.

Un miracle préparé, un miracle encadré, un miracle bien utilisé.

Mais un miracle quand même.

Alors donc, aujourd’hui, nous attendons un miracle.

Je ne sais même pas s’il y a vraiment des gens qui le préparent, qui l’encadrent, ou qui sauraient l’utiliser. Y en a-t-il ? J’en doute. Je n’en vois pas, pas ici en tout cas. Make bullshit great again, comme dit le banquier qui gère ce pays.

Face à l’effondrement, nous attendons un spectacle.

Face à l’effondrement, nous attendons un miracle.

Leonard Cohen chantait, dans l’album « The Future », en 1992, l’année de la Conférence de Rio, le premier sommet de la Terre, la « COP Zéro » en somme :

While we’re waiting
For the miracle, for the miracle to come

Pendant que nous attendons un miracle
Un miracle à venir

Est-ce tout ce dont nous sommes capables ?

Bonne nuit.

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Joker, 2019

Je vais rarement au cinéma, mais il fallait que je voie Joker, alors j’ai vu Joker.

J’ai vu Joker en ne sachant pas à quoi m’attendre, mais en ayant entendu que c’était probablement le film de l’année 2019.

J’ai vu Joker sur le tard, fin octobre, et j’ai mis un certain temps à rassembler ce qu’il m’a inspiré, d’où ce billet tardif.

J’ai vu Joker en pensant que ce serait un peu un film de super-héros et de super-méchants. Que ce serait forcément un peu rattaché à l’univers de Batman. Au moins un peu. Que tôt ou tard il y aurait débauche d’effets spéciaux, des courses poursuites, des voitures futuristes ou des engins volants, des explosions ou au moins des feux d’artifices. Bref, que ce serait in fine un produit hollywoodien.

Je n’ai rien vu de tout cela. Absolument rien. J’aime bien être surpris au cinéma, et là j’ai été surpris. Ce n’est pas un film héroïque. C’est un film viscéralement anti-héroïque, ou non-héroïque, ou a-héroïque.

Non-héroïque

C’est un film social habilement habillé en film hollywoodien.

C’est un film qui n’intéresserait personne s’il se passait à Tottenham ou à Clichy-sous-Bois, s’il avait été tourné en Roumanie ou en Lituanie, par un réalisateur inconnu avec des acteurs inconnus. Mais il se passe à Gotham City. Gotham City ! Il a été tourné à New York City, certes plus dans le Bronx qu’à Manhattan, mais in fine c’est Gotham, ville légendaire, théâtre de super-héros. Et il a été tourné par un réalisateur oscarisé avec un casting oscarisable. Alors on devrait voir surgir à un moment ou un autre un super-héros ou un super-méchant. Et puis non. Rien du tout. C’est un décor héroïque pour une histoire non-héroïque. Il n’y a rigoureusement rien de super ici.

C’est un film qui n’intéresserait personne s’il s’intitulait « Arthur Fleck », ou « Kevin Fleck », ou « Ahmed Fleck », mais il s’intitule « Joker ».

Comme le dit Arthur Fleck lui-même à Murray Franklin, la répugnante synthèse locale entre Michel Drucker, Yann Barthès et Cyril Hanouna :

If it was me dying on the side-walk, you’d walk right over me! I pass you every day, and you don’t notice me!
Si vous me voyiez en train d’agoniser sur le trottoir, vous m’enjamberiez ! Je passe près de vous tous les jours, et vous ne me remarquez même pas !

C’est une histoire tristement banale, dans un pays parti à la dérive, de quelques individus livrés à eux-mêmes, abandonnés, laissés-pour-compte, particules élémentaires surnuméraires.

Rien

Joker, c’est l’histoire d’un rien, d’un de ces millions de gens qui ne sont rien, pour reprendre l’apogée oratoire du produit Macron :

… un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien …

Gotham City, c’est un lieu où se croisent quelques Thomas Wayne et des millions d’Arthur Fleck.

Et puis un jour, une goutte d’eau fait déborder le vase. Une étincelle et tout s’embrase.

Quelle est la goutte d’eau qui fait déborder la vase ? Des milliers de gouttes auraient pu être celle-là. Les gamins abrutis qui le tabassent un jour en pleine rue. L’arme qu’un collègue l’incite à porter. Le manque de médicaments depuis que les dernières mesures d’austérité budgétaire l’ont privé d’accès aux soins et à l’aide sociale. Les moqueries en tous genres. Les incivilités en tout genre. Il se trouve que ce sera un groupe de traders puants qui le tabassent un soir dans le métro. Ça aurait pu être un autre.

Pourquoi est-ce lui et pas un autre qui est l’étincelle ? Des milliers de riens auraient pu être celui-ci. Le monde où il évolue est rempli de riens, de ratés, de méprisés, de surnuméraires. Des morts en sursis. Des bombes à retardement. Il se trouve que ce sera lui, Arthur Fleck. Ça aurait pu être un autre.

Arthur Fleck n’est ni un héros, ni un monstre. Juste un rien.

Je ne suis pas un « cinéphile averti », je n’entends rien à l’art théâtral, je serais bien incapable de citer le moindre film de Joaquim Phoenix, mais j’ai été très impressionné par cet acteur. Ou plutôt son personnage. Ses gestes. Son corps maigre. Son corps qui, comme son esprit, n’en finit pas d’encaisser des coups. Et la maladie mentale qui le possède. Et puis tout ce qui s’est rajouté par-dessus. Et même lui ne sait plus ce qui est maladie et ce qui ne l’est pas. Il sait juste que c’est lui et qu’il ne peut pas en sortir.

Tout ce personnage exprime la souffrance, les souffrances. Arthur Fleck est un type qui souffre, qui souffre de tous ses membres, de tout son être. Qui n’a jamais rien eu d’autre que de la souffrance. Un damné. Un damné banal.

Il n’est pas le mal, il est la souffrance. Hannah Arendt parlait de la banalité du mal, ce film parle de la banalité de la souffrance.

J’ai pas demandé à venir au monde
Je voudrais seulement qu’on me fiche la paix
J’ai pas envie de faire comme tout le monde
(…) Pour moi tous les jours sont pareils
Pour moi la vie ça sert à rien

Humour

Joker, c’est un film sur l’humour. Oui, l’humour. Ce n’est certes pas un film comique. Ça ne se passe pas dans une époque marrante. Mais les deux personnages principaux prétendent être drôles. Murray Franklin fait rire des millions de gens tous les soirs à la télévision.

Le métier de clown d’Arthur Fleck, c’est de faire rire. Sa vocation, c’est de faire rire les enfants. Mais il a du mal. Sa maladie ne l’aide pas. Et ses difficultés accumulées non plus.

Le mot Joker arrive tard dans le film, bien après que l’irréparable ait été commis, Arthur Fleck demande à être appelé Joker. « Joke », ça veut dire « blague ». « Joker », ça veut dire « blagueur » ou « moqueur », suivant les traductions.

Quelle est la différence entre « blague » et « moquerie » ? Le monde contemporain a banalisé la moquerie. Il en a même fait une arme (en américain : « weaponized »). Le meilleur moyen d’abattre un adversaire politique, c’est de le ridiculiser. Le meilleur moyen de discréditer un message politique, c’est de s’en moquer. Le meilleur moyen pour pourrir un débat, c’est le rire gras. Argumenter, réfuter, questionner, analyser, comprendre ? C’est dépassé. C’est futile. It’s for losers, man! Faut rigoler dans la vie ! T’as pas d’humour ou quoi ? Allez, rigole ! C’est qu’un jeu !

It’s not a game, for God’s sake!
— Sure it is. It’s all a game. You just take their pieces, one by one until the board is clear.
— Ce n’est pas un jeu, nom de dieu !
— Bien sûr que ceci. Tout ça n’est qu’un jeu. Vous prenez juste leurs pièces, une par une, jusqu’à ce que l’échiquier soit vide.

Jeu ou pas jeu ? Le maître, c’est celui qui décide. Le maître, c’est celui qui décide si c’est un jeu ou si ce n’est pas un jeu. Si c’est sérieux ou si c’est juste pour rire. Si la blague est drôle, ou si elle n’est pas drôle. S’il faut applaudir ou huer. S’il faut respecter ou se moquer.

À l’ère de Cyril Hanouna et de Donald Trump, l’humour est devenu un rapport de domination. La blague est devenue une arme de destruction massive. Les limites ont sauté. L’humour, comme tout le reste, est décomplexé. Il n’y a plus le moindre respect.

Comme le dit Arthur Fleck à Murray Franklin — l’adjectif qualificatif « civil » en américain voulant dire quelque chose entre courtois, retenu, civique et civilisé :

Nobody’s civil any more!

Dans notre monde saturé d’images et de médias, des carrières se construisent sur l’humiliation systématique de tiers – jusqu’à la présidence des États-Unis d’Amérique.

À longueur d’interventions – et dans un livre que je n’aurais sûrement jamais le temps de lire – Bertrand Badie a expliqué que l’humiliation est aussi un facteur-clef des relations internationales.

À force d’humilier, à force de moquer ; à force de tenir les humiliés et les moqués pour négligeables, pour des moins-que-rien ; à force aussi d’humilier et de moquer les riens ; on transforme un individu malheureux qui voudrait n’être qu’un gentil clown, un individu souffrant qui donnerait n’importe quoi pour faire sourire un enfant, on le transforme en Joker.

Great again

Joker, c’est un film supposé se passer au début des années 1980s.

On y voit des voitures, des vêtements, des téléviseurs et toutes sortes d’objets des années 1980s. Toutes sortes de détails et d’effets esthétiques sont mis en œuvre pour faire début des années 1980s ou fin des années 1970s. Mais c’est un film qui se passe maintenant. Il manque des tas de détails, il n’y a pas de téléphones portables, pas de télématique et pas de machins sociaux, et ça ne change rien. En un sens, Joker, sorti en 2019 et supposé se passer vers 1982, c’est le symétrique de Blade Runner, sorti en 1982 et supposé se passer en novembre 2019. Ce sont des ponts entre deux mondes très similaires. Très sinistres, surtout.

Joker, c’est un film supposé se passer au début des années 1980s à New York.

Cette époque restée dans un certain imaginaire comme sale — comme ça la suivante a pu paraître plus propre. La fin des années 1970s est supposée avoir été sale. Lugubre. Déglinguée. En panne. Ça fait partie de la geste néolibérale. L’Amérique des années 1970s était en panne, sale, défaillante, décadente. Les grandes villes industrielles du Nord-Est, notamment, étaient en faillite. Le modèle fordiste – keynésien était dépassé. Tout était planté. Le président parlait de « Crisis of confidence » . Triste.

Et puis heureusement un preux chevalier cow-boy californien est arrivé. Et avec lui le néolibéralisme est arrivé. Et la lumière est revenue. Sonnez buccins et trompettes ! « It’s morning again in America! », « Make America great again! » et tout le bazar. C’est une belle histoire. Il suffit d’y croire. Joie.

La mise en faillite de la ville de New York à l’automne 1975, avec à la clef des milliers de licenciements d’employés municipaux et toutes sortes de carnages dans les programmes sociaux, est un jalon important de l’histoire du néolibéralisme. Quelque part entre le coup d’Etat du 11 septembre 1973, et l’écrasement de la grève des mineurs britanniques en 1984. Arthur Fleck n’est qu’une des victimes collatérales ignorées de ce coup-là. Une victime parmi d’autres. Un coup parmi d’autres. La stratégie du choc et autres thérapies de choc, ça ne fait rêver que les brutes.

Au-delà des chocs et des pillages, le néolibéralisme a consisté à mettre beaucoup de maquillage, à empiler toutes sortes de dettes financières, écologiques, techniques, pour faire semblant d’avancer. Nier les problèmes – « there is no such thing as society » disait la sorcière, la société n’existe pas, les problèmes sociaux n’existent pas. Nier le changement climatique. Faire taire les gueux. Ignorer les problèmes pour mieux les décupler. Une grande fuite en avant a commencé à cette époque-là, dans les années 1980s.

Il y a beaucoup de maquillage dans Joker.

Après des décennies de néolibéralisme, peu savent encore voir à travers les couches de maquillages. Mais au fond, les impasses clairement identifiées dans les années 1970s sont toujours là, en pire. Impasses économiques, impasses environnementales, impasses humaines. Rien n’a changé. Welcome to the desert of the real. Joker, c’est maintenant.

Jusqu’ici tout va bien

Concluons.

À la fin de Joker, l’ordre est rétabli.

Les tenants de l’ordre peuvent se croire à l’abri.

De même que, en France, ces jours-ci, un an après le début de la révolte dite des « gilets jaunes », les macroniens peuvent se croire à l’abri. Ils ont continué leur politique de pillage. Ils sont décidés à l’aggraver. Certains d’entre eux vont se gaver dans les prochains jours avec la privatisation de la Française des Jeux. D’autres se gaveront aux privatisations suivantes. D’autres ont trouvé d’autres moyens de se gaver. En toute légalité. En toute impunité. En toute bonne conscience. Le pillage bat son plein. Et puis symétriquement, des milliers de gens vont découvrir dans les prochains mois, jour après jour, drame après drame, que l’assurance-chômage n’est plus une assurance contre le chômage, que l’assurance-maladie n’est plus une assurance contre la maladie, et toutes ces sortes de choses. L’ordre a été rétabli. Le projet continue.

Ils peuvent continuer à ne pas faire le lien entre l’enrichissement sans limite de quelques-uns, dont eux, et les galères sans fin pour des millions d’autres, qu’ils ne connaissent pas.

Ils peuvent continuer à se croire beaux et drôles, plein de santé et plein d’humour, tandis que les pauvres sont moches et sinistres, malades et pas drôles.

Ils peuvent continuer à ne voir les désespérés que comme des fous, des monstres, des fascistes ou des dégénérés.

Ils peuvent continuer à fabriquer en masse des laissés-pour-compte.

Ils peuvent continuer à disrupter. Comme a dit l’un d’eux à Roger Cohen le 12 octobre 2016 :

We are designing a world that is not fit for people.
Nous construisons un monde qui n’est pas fait pour les gens.

Ils peuvent continuer à s’enrichir. Comme a dit Greta Thunberg le 14 décembre 2018 :

Our civilization is being sacrificed for the opportunity of a very small number of people to continue making enormous amounts of money.
Notre civilisation est sacrifiée pour qu’un très petit nombre de gens puissent continuer à gagner d’énormes sommes d’argent.

Ils peuvent ! Yes they can!

Il ne faudra juste pas que ces monstres s’étonnent quand des clowns viendront les ramener sur terre.

Bonne nuit.

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