L’effondrement et le Titanic

Le naufrage du Titanic, le 14 avril 1912, deux ans avant la catastrophe de 1914, est une métaphore presque évidente pour les théories dites de « l’effondrement ».

Le plus grand paquebot jamais construit, réputé insubmersible, fleuron de la plus grande puissance maritime de son temps, joyau technologique, heurte un iceberg lors de son voyage inaugural, et coule en moins de trois heures.

Le Titanic pouvait transporter 3547 personnes. Lors de son premier voyage, il transportait 2224 personnes. Il était équipé de 20 canots de sauvetage pouvant transporter jusqu’à 1178 personnes. Il y a eu 710 survivants.

Le syndrome du Titanic selon Nicolas Hulot

J’ai découvert par hasard, en préparant ce billet dans la foulée du premier sur le thème de « L’effondrement » , que Nicolas Hulot avait réalisé un livre en 2004 et un film en 2009 tous deux intitulés « Le syndrome du Titanic ».

Le résumé du livre sur le site de son éditeur me semble typique du discours de l’anthropocène : nous les hommes, nous sommes tous coupables, nous gentils Bisounours interchangeables, nous sommes tous également coupables, trions nos déchets et multiplions les petits gestes et tout ira mieux, etc. Pas le moindre début d’analyse sociale ou anthropologique. Un discours lénifiant auquel nous nous sommes habitués année après année, inoffensif et inefficient :

Les jours du monde tel que nous le connaissons sont comptés. Comme les passagers du Titanic, nous fonçons dans la nuit noire en dansant et en riant, avec l’égoïsme et l’arrogance d’êtres supérieurs convaincus d’être «maîtres d’eux-mêmes comme de l’univers».

Et pourtant, les signes annonciateurs du naufrage s’accumulent : dérèglements climatiques en série, pollution omniprésente, extinction exponentielle d’espèces animales et végétales, pillage anarchique des ressources, multiplication des crises sanitaires. Nous nous comportons comme si nous étions seuls au monde et la dernière génération d’hommes à occuper cette Terre : après nous, le déluge ?

C’est mignon, mais c’est vain. C’est du Nicolas Hulot tout craché. C’est compatible avec le système capitaliste, matérialiste et consumériste. Ça fait vingt ou trente ans que Nicolas Hulot et ses confrères servent la même soupe tiède, et elle se vend encore bien, aussi bien que des gels douche.

Comme je l’ai expliqué l’an dernier, au discours stérile sur l’anthropocène je préfère le discours rugueux sur le capitalocène.

La parabole du Titanic selon James Cameron

À l’eau tiède de Nicolas Hulot, je préfère l’eau glacée de James Cameron. Il connaît bien le Titanic, James Cameron : il en a tiré en 1997 l’un des films les plus couronnés de l’histoire du cinéma.

Near, far, wherever you are…
Non, tu ne chanteras pas !

J’avais déjà cité au tout début de ce blog, dans un billet daté du 1er mars 2013, une intervention de James Cameron datée de 2012, qui ne m’est jamais vraiment sortie de la tête. Je l’ai souvent évoquée (par exemple ici, et ). Je reste persuadé que James Cameron avait déjà exprimé quelque chose d’équivalent bien plus tôt, mais je n’ai jamais retrouvé une source antérieure à 2012.

Je l’avais cité, mais je ne l’avais pas traduit en français. Il n’est pas inutile de le citer à nouveau. Il n’est pas trop tard pour en proposer une traduction française.

Part of the Titanic parable is of arrogance, of hubris, of the sense that we’re too big to fail. Well, where have we heard that one before?
There was this big machine, this human system, that was pushing forward with so much momentum that it couldn’t turn, it couldn’t stop in time to avert a disaster. And that’s what we have right now.
Within that human system on board that ship, if you want to make it a microcosm of the world, you have different classes, you’ve got first class, second class, third class. In our world right now you’ve got developed nations, undeveloped nations.
You’ve got the starving millions who are going to be the ones most affected by the next iceberg that we hit, which is going to be climate change. We can see that iceberg ahead of us right now, but we can’t turn.
We can’t turn because of the momentum of the system, the political momentum, the business momentum. There too many people making money out of the system, the way the system works right now and those people frankly have their hands on the levers of power and aren’t ready to let them go.
Until they do we will not be able to turn to miss that iceberg and we’re going to hit it, and when we hit it, the rich are still going to be able to get their access to food, to arable land, to water and so on. It’s going to be poor, it’s going to be the steerage that are going to be impacted. It’s the same with Titanic.
I think that’s why this story will always fascinate people. Because it’s a perfect little encapsulation of the world, and all social spectra, but until our lives are really put at risk, the moment of truth, we don’t know what we would do. And that’s my final word.

La parabole du Titanic est en partie une histoire d’arrogance, d’hubris, de l’idée que nous sommes trop gros pour échouer.
Bon, est-ce qu’on n’a pas déjà entendu ça ailleurs ?
C’était une grosse machine, ce système humain, qui s’avançait avec un tel élan qu’il ne pouvait tourner, qu’il ne pouvait s’arrêter à temps pour éviter un désastre. Et c’est ce que nous avons maintenant. Au sein de ce système à bord du vaisseau, si vous voulez y voir un microcosme représentatif du monde, vous avez différentes classes, vous avez la première classe, la deuxième classe, la troisième classe. Dans notre monde maintenant, vous avez des nations développées et des nations sous-développées.
Vous avez des millions de gens affamés qui vont être les plus affectés par le prochain iceberg que nous heurterons, à savoir le changement climatique. Nous pouvons voir cet iceberg en face de nous dès maintenant, mais nous ne pouvons pas tourner.
Nous ne pouvons pas tourner à cause de l’élan du système, l’élan politique, l’élan économique. Il y a trop de gens qui font du pognon avec ce système, avec la manière dont ce système fonctionne maintenant et ces gens sont ceux qui tiennent les leviers de commande du système, et ils ne sont pas prêts à y renoncer.
Tant qu’ils n’y renoncent pas, nous ne serons pas capables d’éviter cet iceberg et nous allons le frapper, et quand la collision se sera produite, les riches auront toujours accès à la nourriture, aux terres arables, à l’eau potable et au reste. Ce sont les pauvres, ce sont les gens dans les cales qui seront impactés. Comme pour le Titanic.
Je crois que c’est pour cela que cette histoire fascinera toujours les gens. Parce que c’est un parfait petit résumé de notre monde, et de tout le spectre social, mais tant que nos vies ne sont pas vraiment en jeu, ce moment de vérité, nous ne savons pas ce que nous ferons. Et c’est mon dernier mot.

Voilà qui donne une toute autre perspective. On passe du noir et blanc à la couleur. On passe de la 2D à la 3D. Face au naufrage, face à l’effondrement, il ne faut surtout pas croire que tous les gentils êtres humains sont à égalité. Nous sommes peut-être « comme les passagers du Titanic », comme dit le gentil Nicolas Hulot, mais tous les passagers du Titanic n’étaient pas à égalité, bien au contraire.

Il faut se rappeler ce que sont les sociétés humaines, ce qu’est la « civilisation » humaine contemporaine, supposée tellement avancée, moderne, sophistiquée et toutes ces sortes de choses. Il faut notamment tenir compte des inégalités de développement, des inégalités sociales, des inégalités politiques, des inégalités en tous genres, et des rapports de domination. L’inégalité extrême. Les démesures des oligarchies. L’indécence. Il faut admettre qu’il y a des inégalités de vulnérabilité face aux chocs, et des inégalités de responsabilité des chocs.

Il est difficile d’aller au-delà des constats si bien énoncés par James Cameron, mais je vais quand même essayer de développer.

Hubris

Au premier étage, il y a l’hubris. L’hubris de 1912 valant bien celle de 1998, 2012 ou 2019.

L’ivresse technologique. Les illusions de la technologie. La certitude de la supériorité technologique. La foi inébranlable dans les miracles technologiques. Ce navire est insubmersible ! Une catastrophe ne peut pas arriver ! On trouvera toujours une solution ! The sky is the limit! Ayez confiance !

Le plus intéressant est que ceux qui proclament le plus fort leur fois en la science et la technique sont de nos jours de bons gros capitalistes.

Ils se déclarent persuadés que la science et la technique permettront forcément de surmonter la crise climatique, tout en étant les premiers à applaudir la liquidation de la recherche fondamentale et le massacre des universités au nom de l’austérité et pour financer de nouveaux cadeaux fiscaux.

Ils n’ont que « innovation » et « disruption » à la bouche, tout en étant les premiers à refuser tout investissement significatif dans ce qui ne promet pas des rentabilités financières colossales et rapides.

Ils participent aussi à la mythologie selon laquelle le capitalisme contemporain est synonyme de science et de technique (et de progrès, par-dessus le marché, de progrès et de progressisme !), sans voir que ce système, depuis des décennies, par conservatisme social, par conformisme et par cupidité, étouffe méthodiquement tout ce qui serait vraiment nouveau, vraiment radical, vraiment révolutionnaire. Pour aller plus loin sur ce thème, je vous renvoie notamment à un texte de David Graeber de 2014, déjà cité ici, intitulé « Sur les voitures volantes et la baisse tendancielle du taux de profit » .

Mais ils adorent célébrer les révolutions scientifiques et proclamer des miracles technologiques.

Sérénité

Au deuxième étage, il y a la sérénité.

L’absence de peur. L’absence totale de peur pour soi.

Ils n’ont pas peur. Ils sont persuadés que ça ne peut pas les toucher.

Quand on parle d’effondrement, il faut bien comprendre que ça n’effraie pas ceux qui sont persuadés qu’il y aura toujours pour eux un canot de sauvetage. Ceux qui se croient invulnérables. Ceux qui sont persuadés qu’ils ne peuvent pas perdre. Ceux qui savent qu’ils voyagent en première classe, et qu’ils auront forcément priorité pour accéder aux canots de sauvetage si nécessaire.

Dans le cas du Titanic, les faits leur ont donné raison. Si je m’en tiens aux données de Wikipedia retraitées sur mon Excel, 62% des passagers de première classe ont survécu, contre 41% de ceux de deuxième classe et 25% de ceux de troisième classe. Les faits sont têtus.

Je note en passant que c’est en général ceux qui sont persuadés qu’ils ne peuvent pas perdre qui raisonnent le plus facilement comme si tout était un jeu, et qui veulent imposer à tous leur vision du monde comme juste un jeu. La « gamification », comme le bullshit, ne tombe pas du ciel : c’est un moyen de plus de pourrir, voire d’empêcher, des discussions politiques sérieuses. It’s not a game, for God’s sake!

Intérêt

Au troisième étage, il y a l’intérêt.

L’intérêt bien compris. Le calcul. L’expression « Les eaux glacées du calcul égoïste » a été forgée par Karl Marx et Friedrich Engels 65 ans avant le naufrage du Titanic.

Quand on parle d’effondrement, il faut bien comprendre que certains, non seulement sont persuadés qu’ils ne risquent rien, mais en plus vont pousser à la roue, vont exiger que ça aille encore plus vite, toujours plus vite, vont proclamer à qui veut les entendre que ça ne va pas assez vite. Ils vont y voir leur intérêt.

You have to understand, most of these people are not ready to be unplugged. And many of them are so inured, so hopelessly dependent on the system, that they will fight to protect it.

Ce qu’il faut que tu comprennes, c’est pour que la plupart ils ne sont pas prêts à se laisser débrancher. Bon nombre d’entre eux sont tellement inconscients et désespérément dépendants du système qu’ils iront jusqu’à se battre pour le protéger. Tu m’écoutes, Neo, ou tu regardes cette femme en robe rouge ?

Quand on parle d’effondrement, il faut bien comprendre que certains, encore plus dangereux, ont quelque chose à gagner dans ce qui mènent au désastre. Ou qui au moins s’en sont persuadés.

On attribue à Voltaire cette observation, bien avant Karl Marx, bien avant le Titanic et bien avant la crise climatique :

Si vous voyez un banquier se jeter par la fenêtre, sautez derrière lui : vous pouvez être sûr qu’il y a quelque profit à prendre.

Dans le Titanic, certains voulaient arriver à New York avec plusieurs jours d’avance, ou même juste plusieurs heures d’avance sur les prévisions. Parce qu’ils espéraient une prime, ou parce qu’ils avaient décidé que leur temps était précieux, ou par simple vanité. Et tant pis pour les risques. Et tant pis pour les conséquences. Ils étaient persuadés qu’ils ne risquaient rien, rien de fondamental, parce que l’hubris technologique, parce que la certitude d’avoir un canot de sauvetage pour eux, et parce que leurs petits calculs égoïstes.

Quand on parle d’effondrement, il faut bien comprendre que certains gagnent beaucoup dans ce qui mine la civilisation humaine. Et ils veulent gagner encore plus. Et ils pensent avoir beaucoup à gagner à accélérer l’effondrement. Et, peut-être pire encore, ils n’imaginent pas d’alternative, ils ne se voient pas faire autre chose. Ils ne veulent pas renoncer à leur mode de vie extravagant, leurs privilèges, leur démesure, leur indécence.

Indécence

Au dernier étage, il y a l’indécence.

Dans son discours à Katowice qui l’a rendue célèbre, le 14 décembre 2018, Greta Thunberg expliquait :

Our civilization is being sacrificed for the opportunity of a very small number of people to continue making enormous amounts of money. Our biosphere is being sacrificed so that rich people in countries like mine can live in luxury. It is the sufferings of the many which pay for the luxuries of the few.

Notre civilisation est sacrifiée pour qu’un très petit nombre de gens puissent continuer à gagner d’énormes sommes d’argent. Notre biosphère est sacrifiée pour que les riches des pays comme le mien puissent vivre dans le luxe. Ce sont les souffrances de la plupart qui paient pour le luxe de quelques uns.

Et ces quelques-uns ont les moyens de se défendre. De défendre leurs intérêts. Leurs privilèges. Leur démesure. Leur indécence.

Juste un rappel historique récent : Un écologiste devait devenir président des Etats-Unis en 2000. Il s’appelait Al Gore. Il avait tous les atouts en main. Son adversaire était un abruti notoire. Il n’avait aucune chance. Et puis les forces de l’argent, et en particulier l’argent des industries des énergies fossiles, ont assuré la nomination de George W. Bush. Il n’avait aucune chance, mais il venait du pétrole, il était soutenu par le pétrole, et ensuite il a gouverné pour le pétrole.

Quand on parle d’effondrement, répétons que pour certains l’Histoire n’est qu’un jeu. Une table de jeu. Où on joue. Où on fait des paris. Où il faut parier sur la tendance qui va gagner. Quelle que soit cette tendance. Même si cette tendance mène à la catastrophe. Il faut le comprendre, il faudra le dire : certains seront prêts à parier gros sur l’effondrement, ou sur des effondrements. Certains parient déjà sur des effondrements. D’immenses fortunes ont été faites sur toutes les crises financières, notamment les plus récentes, on pourrait faire l’inventaire mais ça prendrait du temps.

Juste un rappel historique récent : La crise financière de 2008, dite « crise des subprimes ». « The Big Short » (livre sorti en 2010, lu en 2012 ; film sorti en 2015, vu en 2019 sur Netflix) explique mieux que n’importe quel autre support comment des gens ont parié sur la crise. Beaucoup de gens avaient vu venir la « crise des subprimes ». Ils avaient compris que le marché de l’immobilier américain allait se retourner, avec des conséquences considérables pour les invraisemblables châteaux de cartes bâtis dessus. Qu’ont-ils fait ? Ils ont rajouté leurs propres châteaux de cartes pour tirer partie de la catastrophe à venir. Ils ont cherché et trouvé des moyens pour parier sur l’arrivée de la catastrophe. Ils ont massivement parié sur l’effondrement. Et ils ont bâti des fortunes grâce à l’effondrement.

Ne doutons pas que, alors qu’approchent d’autres effondrements — pour ne pas parler de « l’effondrement » au singulier, certains se persuaderont qu’ils pourront tirer énormément de profits personnels, ou bâtir de superbes carrières, ou retirer gloires et honneurs, en aggravant le désastre. Et plus les précipices approcheront, plus nombreux et plus féroces seront qui voudront parier sur la chute.

Un rappel historique ? La catastrophe de 1914, deux ans et quelques mois après le naufrage du Titanic, reste pour moi une référence incontournable. Avec quelques bréviaires pour la comprendre, notamment celui fourni par Jules Romains, « Les Hommes de Bonne Volonté ». Cette oeuvre présente toutes sortes d’individus dans les années précédent la catastrophe de 1914. La plupart ignorent la guerre qui vient, certains la craignent, certains voudraient l’empêcher, certains brûlent de l’empêcher.

Mais d’autres ne craignent pas la guerre. Ils l’attendent. Ils l’espèrent. Ils sont même prêts à faciliter son avènement. Des généraux en mal de gloire. Des bourgeois en mal d’ordre. Des marchandes de canons en mal de débouchés. Des ambitieux en mal de carrières.

Ainsi dans le neuvième volume « Montée des Périls » , Jules Romains imagine ce que pouvait confier un industriel, le Comte de Champcenais, à un de ses confrères, en novembre 1909 (extrait d’un passage déjà cité sur ce blog il y a bien longtemps) :

La guerre est évidemment quelque chose de pénible, même d’atroce. Encore qu’il ne faille rien exagérer. Mais je commence à me demander si nous nous en tirerons autrement que par une guerre. (…) Nous sommes en pleine déliquescence. (…) Il n’y a plus d’autorité véritable. (…) Il arrive qu’un organisme ne puisse échapper à la mort que par une opération chirurgicale. (…) J’ai l’impression que nous n’éviterons la guerre étrangère que pour tomber dans la révolution, dans la guerre civile. Et, que voulez-vous ? la guerre civile, c’est tellement plus ignoble.

Il explique aussi, à la même période, comment ce même industriel français pouvait s’entendre avec un autre industriel allemand :

Zülpicher pensait qu’il y avait quelque chose à faire du côté des mitrailleuses. Il s’appuyait sur les résultats qu’il venait de recueillir Outre-Rhin. Au prix d’un peu d’adresse, en invoquant certains projets, vrais ou prétendus, de la France, et en liant ses intérêts à ceux d’une grosse maison allemande de fabrication d’armes, il avait obtenu que le gouvernement du Reich se préoccupât vivement de la question des mitrailleuses. La filiale de Zülpicher à Oberhausen s’était partagé, avec cette autre maison, quarante millions de marks de commandes en trois ans. Il en découlait maintenant pour la France une grave infériorité militaire qu’elle allait avoir à cœur de rattraper. D’où l’opportunité de créer une filiale française. D’où, aussi, le rôle éminent qui pouvait revenir à un homme comme Champcenais, et qu’un simple directeur technique n’était pas capable d’assumer. Les mitrailleuses se fabriqueraient toujours. L’important était de susciter les commandes, et de les diriger vers soi. Ce qui supposait toute une politique. Le pays ne prendrait pas conscience tout seul de son besoin de mitrailleuses. Il faudrait éclairer l’opinion, la réchauffer ; ne rien lui cacher des armements de l’adversaire, qu’on était bien placé pour connaître ; décourager les oppositions éventuelles. Donc s’assurer les concours les plus divers, dans la presse, au Parlement, dans les bureaux, dans l’armée. Le problème se présenterait de la même façon, si, au lieu de mitrailleuses, il s’agissait de plaques de blindage. Au reste, l’une des fabrications n’excluait pas l’autre.

De manière beaucoup plus surprenante, mais pas moins significative, dans le grand panorama qu’est le chapitre XXII du quatorzième volume « Le Drapeau Noir », chapitre intitulé « Tourbillon de feuilles avant l’orage », situé au printemps 1914, voici comment « Trois jeunes écrivains parlent avec Allory de la nécessité d’une guerre » (c’est le résumé officiel du segment) :

— Non, mon feuilleton n’avait pas d’intention politique. Je n’entends rien à la politique et ne veux rien y entendre. Je suis persuadé que sous tous les régimes j’aurais réussi à penser tout que sous ce que je pense, et à produire mon oeuvre… Mais croyez-moi, ce n’est pas impunément qu’une époque vit dans une trop longue paix, dans une prospérité endormeuse. Les vertus viriles disparaissent. L’héroïsme n’est plus qu’un mot dont on sourit. Citez-moi un seul personnage de nos pièces actuelles qui soit un héros. (…) Nous avons, il faut bien le dire, une littérature faisandée, qui est à l’image de nos mœurs. Personnellement, je commence à en avoir assez. Pas vous ?

Les trois jeunes littérateurs qui entourent Allory dans son cabinet de travail conviennent que l’époque est bien dégoûtante. Jacques Verdanzat déclare qu’évidemment une bonne guerre ne ferait pas de mal et qu’il a quelque mérite à le dire, puisqu’il partirait le premier jour. Mais ce qu’il attend d’une guerre, ce n’est pas tant une cure d’héroïsme. C’est — il s’excuse de son franc-parler — qu’elle creuse des vides… Il y a trop de monde. Toutes les carrières sont encombrées. On piétine sur place. Quelques coupes sombres là-dedans ; et tout ira mieux…

— À condition » dit le nommé Octave Perrelaud, romancier et journaliste, qu’on soit de ceux qui reviennent.

— Bah ! C’est comme au jeu. Il faut accepter le risque. Même s’il y avait une chance sur deux d’y rester, j’aime mieux ça que de végéter jusqu’à soixante-dix ans.

Allory se contente de sourire. Mais il est un peu choqué. Il se fait de la mission de la guerre une vue plus haute.

Pardonnons-leur, parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font ?

Ce n’est pas un accident

Le naufrage du Titanic peut passer pour un accident. La catastrophe de 1914 peut passer pour un accident. L’effondrement ou les effondrements qui s’annoncent ne pourront pas passer pour des accidents.

La principale limite de la métaphore du Titanic est là. Aujourd’hui, sur les questions environnementales, sur les perspectives de l’effondrement ou des effondrements, on est au-delà des dirigeants du Titanic en 1912, du capitaine Edward Smith à l’armateur Bruce Ismay. On est au-delà des somnambules de 1914, de Raymond Poincaré à Theobald von Bettman-Hollweg. À eux je laisse le bénéfice du doute. Pas aux nuisibles de maintenant.

Sur les somnambules de 1914, l’historien australien Christopher Clark a fameusement conclu en 2013, ce qu’on ne pourra jamais dire des nuisibles de maintenant :

In this sense, the protagonists of 1914 were sleepwalkers, watchful but unseeing, haunted by dreams, yet blind to the reality of the horror they were about to bring into the world.

En ce sens, les protagonistes de 1914 étaient des somnambules, vigilants mais indifférents, hantés par des rêves, mais aveugles à la réalité de l’horreur qu’ils étaient sur le point d’apporter au monde.

Un article de l’écrivain australien Jeff Sparrow publié le 20 septembre 2019 dans « The Guardian » est intitulé : « This isn’t extinction, it’s extermination: the people killing nature know what they’re doing » , c’est-à-dire « Ce n’est pas une extinction, c’est une extermination : les gens qui tuent la nature savent ce qu’ils font » .

The ecological disaster that confronts us today extends way beyond climate. Some scientists speak of the « sixth extinction event » — but, as Justin McBrien argued, that phrase isn’t accurate.

We might less euphemistically discuss a « first extermination event ». Nature is not dying so much as being killed, by people who know perfectly well what they’re doing.

Le désastre écologique auquel nous faisons face aujourd’hui va bien au-delà du climat. Certains scientifiques parlent de « sixième extinction » — mais, comme l’a suggéré Justin McBrien, cette phrase n’est pas adéquate.

Nous devrions avec moins d’euphémisme discuter d’une « première extermination ». La nature ne meurt pas, elle est assassinée, par des gens qui savent parfaitement ce qu’ils font.

 

Les nuisibles

La question « Comment éviter l’effondrement ou les effondrements ? » est donc indissociable de la question « Comment mettre les nuisibles hors d’état de nuire ? »

Ceux qui sont persuadés qu’il y aura toujours un canot de sauvetage pour eux.

Ceux qui profitent déjà de ce qui mène à l’effondrement, et ceux qui vont vouloir parier sur l’effondrement.

Ceux qui n’ont pas peur.

Ceux qui veulent qu’on accélère.

Ceux pour qui ce n’est qu’un jeu.

Ceux qui ont été habitués à ne pas voir en le reste de l’humanité des égaux, des semblables, des êtres de chair et de sang, des sujets. Mais bien au contraire, juste des objets. Ou juste des animaux. Ou juste des chiffres. Ou des pixels sur des documents Excel ou PowerPoint.

Ceux pour qui nous ne sommes rien.

Comment mettre les nuisibles hors d’état de nuire ?

Comment la peur peut-elle changer de camp ?

Au siècle dernier, il a fallu, notamment, un Roosevelt et un Joukov.

Pour celui-ci je ne sais pas.

Bonne nuit.

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L’ivresse de l’été 2000

Le dimanche 2 juillet 2000 avait lieu la finale du Championnat d’Europe de football, opposant la France à l’Italie.

J’aurais bien voulu voir ce match, la France en finale c’était encore assez rare, mais j’ai cherché en vain dans cet énorme aéroport un écran de télévision le diffusant. Là-bas, football ça se dit soccer et ça les intéresse pas, même une finale de Championnat d’Europe. Je n’ai pas vu ce match. J’ai juste vécu le dernier quart d’heure fatidique — égalisation de Wiltord pendant le temps additionnel, but en or de Trézéguet pendant la prolongation — au téléphone avec mon frère. On était contents. On a raccroché. 23 heures en Europe occidentale, 5pm EST.

J’étais en transit à l’aéroport de Newark (IATA:EWR), New Jersey, Etats-Unis d’Amérique. Le temps de ce billet, je vais juste dire « Amérique », désolé pour les autres Amériques. L’Amérique. America! America!!

De cet aéroport, les baies vitrées côté Est offraient une vue imprenable sur la skyline du Lower Manhattan, dominée depuis 1973 par les deux tours jumelles du World Trade Center. Il faisait très beau cet après-midi-là, au cœur de l’Empire. J’ai longuement contemplé la skyline de Manhattan en attendant ma correspondance.

Aéroport, aérogare, mais pour tout l’or m’en aller
C’est le blues, coup de cafard, le check-out assuré
Vienne la nuit et sonne l’heure, et moi je meurs
Entre apathie et pesanteur, où je demeure
Changer d’optique, prendre l’exit, et m’envoyer en Amérique

Je venais d’Europe, j’arrivais en Amérique.

J’avais bien bossé les années précédentes. J’y avais plusieurs fois laissé ma santé, mais on avait réussi à faire marcher la chose. Ils avaient fini par me donner un award, une promotion, des responsabilités. Et maintenant, ils voulaient que je vienne continuer le travail en Amérique. J’y avais déjà passé trois semaines au printemps, j’étais arrivé la semaine où Joschka Fischer avait prononcé à la Humboldt-Universität zu Berlin le discours qui dans une uchronie à écrire aurait été le discours fondateur des États-Unis d’Europe. Après ces trois semaines, j’étais reparti en Europe pour revenir en Amérique le plus vite possible.

J’avais bien bossé les années précédentes, alors ils m’avaient envoyé en Amérique. Ils m’avaient fait faire un visa de travail. Un visa de trois ans. Un beau visa L1, issue date June 23rd 2000, expiration date June 20th 2003, j’ai encore tous les détails sur mon cahier bleu, j’en ai sûrement une photocopie quelque part, l’original est resté collé à un ancien passeport.

J’étais allé chercher mon visa à Paris en ce début d’été. Les services consulaires étaient encore à l’ex-hôtel de Talleyrand-Périgord, théâtre du fameux souper du 6 juillet 1815, place de la Concorde. Je pensais ne plus revenir à Paris avant des années. Le provincial indécrottable pensait avoir échappé à la malédiction qui condamne 80% des jeunes ingénieurs français à venir travailler en Île-de-France. Combien de temps resterai-je en Amérique ? On verra bien. J’avais un visa de trois ans. Toutes les histoires de jeunes gens ainsi partis en Amérique se terminaient de la même manière : ils ne sont pas revenus. On verra bien. J’avais la vie devant moi.

Il faisait beau, c’était le début de l’été. C’était l’été de l’an deux-mille. Depuis le temps qu’on parlait de l’an deux-mille !

Le hors-série du « Monde Diplomatique » en vente dans les marchands de journaux à Paris en cette fin juin 2000 s’intitulait « L’Amérique dans les têtes ». J’avais déjà perdu une bonne partie de mes illusions sur l’Amérique et toutes les conneries associées au cours de la décennie précédente, mais l’Amérique restait l’Amérique. L’Amérique, ça ne se refusait pas.

L’automne précédent, j’avais visité Washington D.C. avec un de mes meilleurs amis. L’hiver précédent, j’avais essayé de lire « Atlas Shrugged » d’Ayn Rand, une édition en livre de poche usée jusqu’à la corde, prêtée par un collègue américain des moments difficiles ; j’en avais lu assez pour comprendre que c’était abject, mais pas assez pour renoncer à l’Amérique.

Quelques années auparavant, Alan Greenspan, grand disciple d’Ayn Rand, avait très fameusement parlé « l’exubérance irrationnelle des marchés ». Cette expression résumait assez bien la fin du XXème siècle. La « bulle Internet » avait crevé en mars 2000 et avait commencé tout doucement à se dégonfler, mais je m’en fichais, je voulais ma part, pas ma part de pognon, juste ma part d’exaltation, ma part d’ivresse. Je voulais en être. I wanted my share of irrational exuberance. Qu’importe le flacon…

We’re flying high
We’re watching the world pass us by
Never want to come down
Never want to put my feet back down
On the ground

C’était logique, l’Amérique. C’était évident, tellement évident, depuis toujours, depuis ma naissance et bien avant. C’était le pays leader. C’était le pays le plus libre du monde libre. C’était le pays le plus avancé du monde avancé. C’était l’avant-garde. C’était le sommet. C’était le pays qui était allé sur la Lune et qui irait sur Mars et partout ailleurs. C’était le pays de John Fitzgerald Kennedy et Robert Francis Kennedy, Neil Armstrong et Buzz Aldrin, Brian Kernighan et Dennis Ritchie, Robert S. McNamara et Alvin Toffler, Bill Gates et Bill Joy, j’en passe et des pires.

Et pour moi c’était maintenant. C’était arrivé. Comme l’an 2000. C’était arrivé.

L’Amérique était dans les têtes, l’Amérique était aussi dans ma tête à moi, mais c’était tout pourri dans ma tête, et ça a fini par se voir.

Je n’ai apparemment rien compris à l’Amérique.

J’ai compris a posteriori que beaucoup d’Américains sont très différents lorsqu’ils jouent à domicile. Les mêmes qui m’appréciaient lorsque nous étions expatriés en Europe ne se mêlaient plus aux expatriés européens chez eux. « Europeans are just cheap labor », comme un gros manager dirait quelque temps plus tard en présence d’une de mes complices souabes.

J’ai aussi compris que beaucoup d’Européens sont prêts à beaucoup de choses pour s’assurer une place en Amérique.

J’ai aussi compris que décidément la transparence et l’ouverture, c’est juste des mots. You’d better shut up.

J’ai aussi compris que notre produit n’avait pas tant d’avenir que ça, et ne m’intéressait pas tant que ça. Ce n’était pas mon produit. It’s just a job.

J’ai eu le temps de comprendre que je n’étais pas vraiment à ma place là-bas. Mais que ce n’était pas si grave. Je pensais quand même rester quelque temps. Donner du temps au temps. Prendre le temps. Bâtir. Voir. Creuser. Je voulais visiter Manhattan. Je voulais retourner au Texas. Je voulais voir l’été indien. Je voulais voir la neige sur les montagnes.

Et puis l’an deux-mille, en Amérique, c’était une année électorale. Je voulais voir ça. Je voulais être là. C’est idiot, n’est-ce pas ? Tout ça est complètement idiot, isn’t it?

Al Gore était prêt, comme personne n’avait été prêt avant lui. Al Gore incarnait la cause de la technologie, comme personne avant lui. Al Gore incarnait la cause de l’écologie, comme personne avant lui. Al Gore avant même d’être élu était déjà le premier président du XXIème siècle.

En face de lui, George W. Bush. J’avais certes de l’admiration pour son père, George H. W. Bush. J’avais aussi une bonne opinion des vétérans de sa brillante équipe de politique étrangère venus apparemment épauler son fils, ces gens sérieux qui dix ans auparavant avaient su gérer la dissolution de l’Union Soviétique, accompagner la réunification de l’Allemagne et préparer l’unification de l’Europe — Colin Powell, Brent Scrowcroft, Condoleezza Rice ou encore James Baker. Mais George W. Bush, cet abruti notoire, c’était un non-sens. C’était rien. Et de toutes façons, il n’avait aucune chance.

L’Amérique semblait en plein prospérité. Les supermarchés étaient ouverts 24/24. Les panneaux « Now hiring » un peu partout suggéraient un pays au plein emploi. Je savais que tout était trompeur, mais sous les lumières de l’été, tout semblait blanc propre et riche.

Il faisait beau. Il faisait chaud. Il y avait de la place. Ils ont de la place, les Américains, ils ont tellement de place, ils en ont pour des siècles !

Je voulais voir l’automne à Manhattan. Je voulais voir les montagnes sous la neige. Je voulais voir Al Gore prendre la tête du monde libre au XXIème siècle. I wanted to be a part of it.

Je ne pensais pas que ça finirait comme ça a fini. Personne ne l’imaginait.

Ils m’avaient fait un visa de trois ans, et je suis resté sept semaines.

Sept semaines. Environ sept semaines. Je me rappelle très bien la date de début, j’ai un vague doute sur les dates de fin, et je n’ai pas envie de les reconstituer précisément.

C’est arrivé un mardi, ou un mercredi. Le midi de ce jour-là, c’était mon tour de prendre ma voiture pour aller chercher à manger pour l’équipe dans un des machins du centre commercial voisin. Je crois que c’était Taco Bell ce jour-là. Une de mes découvertes de cet été-là restera le Tabasco vert.

Vers 17 heures, la patronne du site m’a fait venir dans son bureau. Je la connaissais depuis deux ans. Elle était revenue en Amérique pendant l’hiver. C’était une des personnes qui m’avaient fait venir en Amérique au printemps. Elle était impressionnante, une ancienne assistante qui avait gravi tous les échelons, bosseuse, sportive, communicative. Brillante. Really. Américaine. Je n’oublierai jamais deux formules d’elle : « Happiness is a choice » et « Smile. It’s healthy ». Elle non plus, je ne l’oublierai jamais.

Dans son bureau, il y avait une personne que je ne connaissais pas, qui m’a été présentée comme Jenny, ou Cindy, un prénom bien américain, she’s from human resources. La patronne m’a indiqué qu’il avait été décidé de mettre fin à ma période. Ce n’était pas discutable. C’était à peine expliqué. C’était juste décidé. That’s the way it is. J’avais deux semaines pour quitter le pays. C’était très froid, très calme, très clair. Professional. Quelques minutes plus tard, on m’a accompagné récupérer mes affaires, puis jusqu’à la porte du bâtiment. Je me suis retrouvé seul sur le parking. Il faisait très beau.

Je ne suis revenu dans ce bâtiment qu’une seule fois, dûment accompagné, pour préparer un carton qui serait renvoyé en Europe, récupérer un billet d’avion et régler quelques détails administratifs, sans même revoir la patronne. Je suis repassé plusieurs fois dans le coin, pour voir des futurs ex-collègues, pour parler, pour dire au revoir. Pour ne pas rester trop seul, aussi. Pour éviter de trop réfléchir, en fait. J’avais décidé que c’était sûrement mieux ainsi. J’avais décidé que je n’en voulais à personne, que je ne haïssais personne. Probablement pour mieux me dissimuler que je m’en voulais à moi-même, que je me haïssais moi-même, parce que décidément c’était tout pourri dans ma tête.

Ils m’avaient fait un visa de trois ans, et je suis resté sept semaines.

Qu’est-ce qui s’est passé ? À quoi bon chercher à comprendre ?

De la douche au bûcher
La route est longue
Mais l’Acropole la laisse de marbre

Le jour du départ est vite arrivé. Le vol partait à l’aube. Je me suis levé au milieu de la nuit. L’autoroute était déserte, jusqu’à l’approche de l’aéroport. Je me souviens de ma dernière arrivée dans le dédale de cet aéroport gigantesque au milieu de nulle part, conçu pour accueillir des navettes spatiales, comme l’avait écrit Philippe Labro quelques années plus tôt, juste avant de tomber en dépression.

Je me souviens d’un ballet de camions-citernes dans la nuit. Je me souviens du vacarme des avions-cargos. Je me souviens des vapeurs d’essence, des bruits et des lumières de la puissance de l’Empire.

J’ai garé la voiture, j’ai déposé les clefs et les papiers, j’ai traîné mes bagages, j’ai pris une navette pour l’aérogare, j’ai enregistré mes bagages, j’ai récupéré mes cartes d’embarquement. Il faisait encore nuit.

Elle était là.

Elle était là, en salle d’embarquement. Elle m’attendait. On était un an avant le 11 septembre 2001 et c’était un vol intérieur. Je suppose qu’accéder à une salle d’embarquement sans carte d’embarquement ce n’est plus possible désormais dans les aéroports en Amérique — de même qu’accéder à un quai de gare sans billet ne sera bientôt plus possible en France. Je suppose — je ne me suis pas posé la question. Je ne pensais pas la voir là. Je ne pensais plus jamais la revoir. Je ne pensais plus. Elle était là.

Elle était là, et elle avait les yeux rouges. On a parlé, on a eu du mal à trouver des mots. Je ne voulais pas qu’elle pleure, je ne voulais pas pleurer, boys don’t cry, mais j’avais sûrement moi aussi les yeux rouges. Je ne voulais pas qu’elle pleure, alors je l’ai prise dans mes bras, mais elle a fini par pleurer quand même. Je ne sais pas combien de temps ça a duré. Je ne sais plus. Je ne sais plus rien d’autre.

Et puis l’embarquement a commencé. Le jour s’est levé. L’avion a décollé.

À Newark, les tours jumelles se moquaient de moi.

Take care.

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Le luxe, ou l’accaparement à visage inhumain

Quand j’étais jeune, je méprisais le luxe.

Je ne comprenais pas l’intérêt, l’utilité ou l’importance du luxe. Je trouvais cela grotesque. Je le méprisais, gentiment.

Je me souviens d’une scène du film « L’Appât » de Bertrand Tavernier, en 1995, où la vipère s’émerveille devant le stylo d’un homme riche : « C’est un Mont-Blanc ! » Je n’ai pas compris que cette scène. Je me la suis faite expliquer après la séance. Un camarade m’a expliqué qu’un Mont-Blanc, c’est un stylo de luxe. Très cher. J’ai trouvé ça ridicule, cette scène, cette idiote qui s’extasie sur une marque, l’idée même de stylo de luxe. Un stylo, c’est un stylo, ça sert à écrire. Comment cela peut-il valoir très cher ? Comment peut-il y avoir des stylos hors de prix ?

Je ne comprenais pas l’intérêt suscité par tout ce qui se réclamait du luxe, tous ces produits aussi inaccessibles que superflus — les gadgets prétentieux (et hors de prix), les alcools étranges (et hors de prix), les parfums sophistiqués (et hors de prix), les vêtements bizarres (et hors de prix), les montres fragiles (et hors de prix), etc. Je trouvais cela inutile, vain, futile. Je trouvais le luxe et ceux que ça intéressait dérisoires. Ridicules. Absurdes.

Je méprisais le luxe, je méprisais tout ce qui brille, mais au fond je ne comprenais pas. C’était pas pour moi, et ça m’allait très bien, que les gogos que ça intéresse se gavent de ces bêtises, tant mieux pour eux, ou tant pis pour eux, aucune importance. C’était à distance, c’était loin, ça ne me concernait pas, ça ne concernait que des choses futiles et sans importance.

J’en veux pas de ton sabot de bœuf. Tu ne m’impressionnes pas avec tes cochonneries !

Je n’étais presque pas exposé au luxe, et ça m’allait très bien. J’ignorais les publicités dans les journaux, j’ignorais les magasins spécialisés, j’ignorais les gens qui en parlaient, tant pis pour eux. Ça n’avait aucune importance. Ça ne m’intéressait pas. Quand on me parlait de luxe, ça m’irritait. Les boutiques « Duty Free », auxquelles il était déjà difficile d’échapper dans les aéroports, pleines de machins inutiles (et hors de prix) m’énervaient — je préférais les gares et leurs marchands de journaux.

J’avais grandi sous Giscard, et s’il ne reste qu’une idée de Giscard, c’était l’extension illimitée des classes moyennes d’Europe occidentale — et un projet politique supposé rassembler « Deux Français sur trois ». Le luxe n’était pas un truc pour classes moyennes. Ça m’allait très bien comme ça.

Le monde a changé. Et mon regard sur le monde a changé. Je vois des choses que j’étais incapable de voir jadis. Et certaines choses sont apparues, qui n’existaient pas jadis, et que je n’aurais pas vues jadis.

En janvier 2015, quand Georges Wolinski a été assassiné avec ses camarades de Charlie-Hebdo, je me suis souvenu de ce dessin de lui aperçu dans un manuel de « sciences économiques et sociales », en classe de seconde, dans les années 1980s. Je l’ai retrouvé, avec la mention « Premier dessin de Wolinski paru dans L’Humanité en 1976 ». Un dessin évidemment très subversif — on peut faire confiance au régime actuel et en particulier au sinistre Jean-Michel Blanquer pour épargner cela aux nouvelles générations.

— Qu’est-ce que c’est le luxe Maman ?
— Le luxe c’est les bijoux, les toilettes, le parfum, le champagne…

— Qu’est-ce que c’est le luxe Maman ?
— C’est la viande, le café, les légumes, les fruits…

Je comprends mieux maintenant.

J’ai réalisé ces dernières années que le luxe n’était pas juste un truc ridicule.

C’est pire.

Le luxe porte une idéologie, c’est une sous-partie de l’idéologie dominante de notre triste époque, qu’on appellera pour simplifier néolibéralisme.

Le luxe est un principe organisateur, important dans un système fondé sur l’inégalité, déchaînant les inégalités et se justifiant par les inégalités.

Le luxe, comme le sport-spectacle, comme d’autres choses, fait partie de ces dynamiques déchaînées pour justifier et amplifier l’inégalité, pour justifier et amplifier la domination. Le sport-spectacle exige il y ait des « gagnants » et des « perdants ». Le luxe exige qu’il y a le « luxe » et le « vulgaire », des « in » et des « outs », des « have » et des « have-nots ». Winner takes all, average is over, vae victis !

Le luxe, ça permet de justifier un prix. L’acte capitaliste élémentaire : mettre un prix sur quelque chose. De préférence un prix exorbitant, pour assurer un profit exorbitant, pour garantir la rentabilité du capital financier investi. Et de préférence sur quelque chose qui coûte le moins possible à produire ou à extraire, idéalement quelque chose de naturellement gratuit.

Le luxe, ça justifie l’exploitation des travailleurs, le pillage des écosystèmes, et la privatisation des communs.

C’est pour se payer des produits de luxe que la vipère de « L’Appât » et ses complices tuent. Ce n’est pas juste une métaphore. Depuis la crise de 2008, aucun doute n’est plus permis, le capitalisme est une forme sophistiquée de cannibalisme. Le capitalisme contemporain est un capitalisme de l’épuisement, ou, pour prendre un mot plus court, un capitalisme du pillage.

Ils pillent, pour se payer du luxe.

Ils pillent, pour accaparer des ressources en en faisant du luxe.

Et le mouvement, tel que je l’ai ressenti, vu, compris, tout au long de cette décennie cruelle, s’étend.

« Software is eating the world » a fameusement annoncé Marc Andreessen au début de cette décennie, en 2011. So is luxury! Luxury too is eating the world. Le luxe dévore ce monde.

Égrenons quelques exemples observés au fil de cette décennie.

L’eau courante comme produit de luxe. Dans un billet en date du 3 juin 2013, intitulé « Innovation, valeur, utilité, grisbi et brioche » , j’évoquais notamment ce constat que, dans certains pays ou régions dits « en voie de développement », la téléphonie mobile à haut débit semble arriver bien avant l’eau courante, l’assainissement, les systèmes sanitaires et autres services. Ce qui semble a priori luxueux, futile, superflu arrive, alors que ce qui semble trivial, basique, nécessaire n’arrive pas. Pourquoi ? Notamment parce que ça coûte moins cher de déployer de la 4G et de subventionner des terminaux mobiles, que de construire des aqueducs, des égouts, des stations d’épuration et tutti quanti. S’ils n’ont pas de chiottes, qu’ils prennent du Snapchat !

Le livre en papier comme produit de luxe. Dans un billet en date du 6 juin 2015, intitulé « Le livre en papier va devenir un produit de luxe » , je partais également d’un présupposé que je découvrais erroné. J’avais considéré quelques années plus tôt les livres électroniques comme des produits de luxe, ne serait-ce qu’à cause de leur prix de vente. Et puis la nouveauté. Et puis l’effet high-tech. Et au final, je me rendais compte de mon erreur. Un livre électronique, une fois pris en compte toutes ses fâcheuses caractéristiques, ça n’a rien d’un produit de luxe. Ce qui devient un produit de luxe, par contraste, par aspiration, mécaniquement, lentement mais surement, c’est le livre en papier. Aux gueux les livres électroniques, les tablettes et tous les machins électroniques qui rendent idiots ; aux riches les livres en papier, qui n’abîment pas les yeux, ne manipulent pas, ne fliquent pas et ne s’effacent pas si vous oubliez de payer votre abonnement.

Le silence comme produit de luxe. Dans un article de Télérama en date du 7 mars 2016, intitulé « Comment le monde actuel a privatisé le silence » , Matthew Crawford, « chercheur en philosophie », explique :

Dans le salon « affaires » de Charles-de-Gaulle, pas de télévision, pas de publicité sur les murs, alors que dans le reste de l’aéroport règne la cacophonie habituelle. Il m’est venu cette terrifiante image d’un monde divisé en deux : d’un côté, ceux qui ont droit au silence et à la concentration, qui créent et bénéficient de la reconnaissance de leurs métiers ; de l’autre, ceux qui sont condamnés au bruit et subissent, sans en avoir conscience, les créations publicitaires inventées par ceux-là mêmes qui ont bénéficié du silence… On a beaucoup parlé du déclin de la classe moyenne au cours des dernières décennies ; la concentration croissante de la richesse aux mains d’une élite toujours plus exclusive a sans doute quelque chose à voir avec notre tolérance à l’égard de l’exploitation de plus en plus agressive de nos ressources attentionnelles collectives.

La réalité comme produit de luxe. Dans un billet en date du 24 octobre 2018, intitulé « Sur l’actualité de ‘Surveiller et punir’ » , j’ai repris une très fameuse photo de Mark Zuckerberg au World Mobile Congress à Barcelone en février 2016. Zuckerberg est au sommet de sa gloire. Zuckerberg marche seul et libre, au milieu d’une salle où sont assis des centaines de personnes asservies à leurs casques de réalité virtuelle. Seul libre au milieu d’asservis. Où est le luxe sur ce cliché ? Il n’est pas dans les coûteux gadgets électroniques qui maintiennent le bétail assis ; il est dans la liberté de mouvement du maître, seul libre de se déplacer, seul à voir la lumière réelle.

Le contact humain comme produit de luxe. Un article de Nellie Bowles dans The New York Times en date du 23 mars 2019 est tout simplement intitulé « Human Contact Is Now a Luxury Good » . Il est assez bien résumé en français ainsi par le site suisse francophone Gus And Co, dans un billet en date du 26 mars 2019, intitulé « Le contact humain est maintenant devenu un produit de luxe » :

Sommes toutes et tous logé.e.s à la même enseigne? Est-ce que se couper des contacts humains est devenu une réalité (tragique) pour tout le monde?. Non.

Les plus riches d’entre nous refusent de plus en plus cet état de fait pour s’affranchir le plus possible des écrans. Au point de placer leurs enfants dans des écoles « spécialisées » sans écran et repousser le plus tard possible leur accès. Leur donner ou leur lire un livre, sortir, jouer, plutôt que d’allumer la télé, la console ou la tablette.

Pourquoi? Car les plus fortuné.e.s de la société, également les plus éduqué.e.s, c’est lié, comprennent le danger qui consiste à placer un enfant devant un écran: moins d’imagination, de créativité, retard de langage, cognitifs, développement de TSA et surtout, d’empathie et de contact social.

* * *

On pourrait continuer longtemps la liste.

J’avais projeté, il y a longtemps, d’écrire un billet intitulé « Le vrai va devenir un produit de luxe ». C’est une partie du sens du présent billet.

Le faux est un produit de consommation de masse ; le vrai est un produit de luxe.

On comprend mieux le luxe en se représentant tout ce qu’il rejette comme non-luxe.

Les vraies pommes — par opposition à la compote de pommes industrielle, tellement moins chère.

Les fruits et les légumes en vrac — par opposition aux machins transformés, plus personne ne sait ce qu’il y a dedans, d’où ça vient, si c’est dangereux, et on n’a même plus le droit de se poser la question, les traités de libre-échange l’interdisent.

Les viandes de boucherie — par opposition aux machins transformés, dilués, re-packagés, re-brandés, transportés sur des milliers de kilomètres, élevés ici, abattus là, congelés, décongelés, mélangés, recongelés, tout ce qui compte c’est que chaque étape de la « chaîne de valeur » soit rentable, génère un profit, rémunère un capital.

Les livres en papier. L’information objective. La vie privée. Tout ce qui peut être réservé à une soi-disant élite et interdit aux gueux désignés comme méprisables le sera.

Le faux est pour le bétail ; le vrai est pour le seigneur.

Quel est l’objet des privatisations à bas bruit menées en France depuis quelques décennies ?

Le train en France est devenu un produit de luxe.

La santé en France devient un produit de luxe.

L’espérance de vie en bonne santé va devenir un produit de luxe.

Posons-nous la question : Qu’est-ce qu’ils ne peuvent pas nous prendre ?

Qu’est-ce qu’ils ne peuvent pas privatiser, raréfier, renchérir, luxifier ?

Les autoroutes, bientôt les routes anciennement nationales ? L’eau propre ? L’air pur ? La nourriture saine ?

Qu’est-ce qu’ils n’imaginent pas accaparer ?

* * *

Los Angeles, Novembre 2019 (on y est presque !). Les premières paroles échangées entre le produit Deckard et le produit Rachael :

– Do you like our owl?
– It’s artificial?
– Of course it is.
– Must be expensive.
– Very. I’m Rachael.
– Deckard.

– Vous aimez notre hibou ?
– Il est artificiel ?
– Evidemment.
– Il a dû coûter cher.
– Très. Je m’appelle Rachel.
– Deckard.

William Gibson, dans ‘Count Zero’, paru en 1986, a écrit :

And, for an instant, she stared directly into those soft blue eyes and knew, with an instinctive mammalian certainty, that the exceedingly rich were no longer even remotely human.

Et, pendant un instant, elle regarda directement dans ces doux yeux bleus, et elle sut, avec la certitude d’un instinct mammifère, que les ultra-riches n’avait désormais vraiment plus rien d’humain.

* * *

Je méprise toujours le luxe. Mais plus parce que je le trouve ridicule. Parce que je le trouve inhumain.

Parce que j’y vois un des moteurs de la destruction de la civilisation, du broyage de l’humain par ceux qui se croient sur-humains, trans-humains, supérieurs, forcément supérieurs.

Le luxe, c’est ce qui n’est pas pour tout le monde.

Et la définition de ce qui n’est pas pour tout le monde s’accroît tragiquement ces dernières années, et semble appelée à s’accroître encore considérablement, et c’est cela qu’il faut combattre.

On aura du temps pour rire et s’aimer
Plus aucun enfant n’ira travailler
Y aura des écoles pour tout le monde
Que des premières classes, plus de secondes

Bonne nuit.

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