Les gens heureux n’ont pas de blog

Ce blog ralentit. Je vais mieux. Coïncidence ?

Je n’écris plus grand’chose sur ce blog depuis quelques mois. Un billet par mois, et encore, de justesse, en général le dernier jour, à la dernière minute.

Est-ce que je n’ai plus rien à dire ? Est-ce que j’ai trouvé mieux à faire ? Est-ce que je vais mieux ?

J’ai souvent été fasciné par des formules un peu grandiloquentes telles que « Les peuples heureux n’ont pas d’Histoire. » Selon Google, c’est de Roger-Gérard Schwarzenberg, politicien de la Vème République dont il ne reste pas grand’chose par ailleurs. Selon mes archives, c’est une phrase du président Georges Pompidou, dont il reste au moins le buste en face des marches du Palais des Festivals de Cannes :

Les peuples heureux n’ont pas d’Histoire, je souhaiterais que les historiens n’aient pas trop de choses à dire sur mon mandat.

Et les gens heureux, ils n’ont rien à dire ?

Je suis hanté par cette idée qui semble aussi fausse que séduisante. Depuis des années, depuis des décennies, je ne suis pas bien, mais ne suffirait-il pas que je fasse taire ce qu’il y a en moi, pour aller mieux ?

Le fameux essai de Francis Fukuyama « The end of History? » , paru pendant l’été 1989, quelques mois avant la chute du Mur de Berlin se terminait ainsi :

The end of history will be a very sad time. The struggle for recognition, the willingness to risk one’s life for a purely abstract goal, the worldwide ideological struggle that called forth daring, courage, imagination, and idealism, will be replaced by economic calculation, the endless solving of technical problems, environmental concerns, and the satisfaction of sophisticated consumer demands. In the post-historical period there will be neither art nor philosophy, just the perpetual caretaking of the museum of human history. (…)

La fin de l’histoire sera une période fort triste. La lutte pour la reconnaissance, la disposition à risquer sa vie pour une cause purement abstraite, le combat idéologique mondial qui faisait appel à l’audace, au courage, et à l’imagination, tout cela sera remplacé par le calcul économique, la quête infinie de solutions techniques, les préoccupations relatives à l’environnement et la satisfaction des exigences de consommateurs sophistiqués. Dans l’ère post-historique, il n’y aura plus que l’entretien perpétuel du musée de l’histoire de l’humanité. (…)

Dix ans plus tard, dans « The Matrix » sorti au printemps 1999, Morpheus se présentait ainsi à Neo :

Let me tell you why you’re here. You’re here because you know something. What you know you can’t explain, but you feel it. You’ve felt it your entire life, that there’s something wrong with the world. You don’t know what it is, but it’s there, like a splinter in your mind, driving you mad. It is this feeling that has brought you to me. Do you know what I’m talking about?

Laisse-moi te dire pourquoi tu es ici. Tu es ici parce que tu sais quelque chose. Tu as un savoir qui t’habite mais tu ne te l’expliques pas. Tu l’as toujours ressenti, ressenti que le monde ne tournait pas rond. Tu ne sais pas quoi mais c’est là, comme une écharde dans ton esprit. Ça te rend fou. C’est ce sentiment qui t’a mené jusqu’à moi. Sais-tu de quoi je parle ?

Mal

Les gens heureux n’ont pas de blog. Beaucoup de gens malheureux ont un blog.

Je me suis souvent demandé si ce blog n’est pas juste l’expression d’un « mal-être », ou d’un malaise. Je ne sais pas même pas quel est le mot juste. Un mal-être qui existait bien avant, et donc ce blog a accompagné le réveil, l’amplification, la radicalisation et les métastases. J’avais cru, à une époque, que j’avais vaincu la petite bête ; elle était assoupie ; et puis elle s’est réveillée ; et elle vient de passer de bonnes années.

J’avais espéré ne plus sentir ces échardes que j’ai toujours senties dans mon esprit ; je les sentais moins ; et puis elles ont recommencé à me piquer.

Je me suis souvent demandé si j’aurais écrit tout ce que j’ai écrit sur ce blog depuis 2012 si je m’étais senti mieux dans ma peau. Si j’avais juste été bien dans ma peau. Bêtement. Ordinairement. Sur ce blog depuis 2012, et ailleurs avant 2005. Écrit, ressenti, vécu.

Je me suis souvent demandé si j’aurais fait et vécu tout ce que j’ai fait et vécu si j’avais juste été bien dans ma peau. Tout ce qu’être mal dans ma peau m’a amené à faire, à subir, à déclencher, tous les cercles vicieux, les spirales négatives, les désastres annoncés. Tout ce qui est devenu moi et que j’aurais voulu éviter. Les faits sont têtus.

J’ai souvent rêvé à tout ce que j’aurai pu faire et vivre si j’avais juste été bien dans ma peau. Tout ce qu’être mal dans ma peau m’a empêché d’être, devenir, faire, vivre. Tout ce qui était hors de portée. Le spectacle de la vie.

Mal dans ma peau. Mal avec mes semblables. Mal dans le monde réel. Persuadé d’être une sorte de monstre, ou d’être perçu comme tel. Persuadé de n’être pas à ma place. Persuadé qu’il ne peut y avoir vraiment et durablement de place pour un monstre tel que moi. Persuadé que je ne peux pas vraiment être bien dans ma peau, jamais, jamais, jamais bien avec mes semblables, jamais bien dans le monde, jamais bien avec moi-même — malgré toutes les preuves accumulées du contraire.

Mal dans ma peau, toujours tôt ou tard ramené à cet état, mal dans ma peau. Habitué. Familier. Et in fine presque rassuré. Rassuré d’être mal. Rassuré de retomber. C’est bon de se sentir chez soi, de se sentir mal. Et c’est quand ça va mieux que je commence à m’inquiéter. C’est quand ça va mieux que c’est pas normal. C’est quand ça va mieux que je me sens devenir méfiant, inquiet, sur mes gardes.

J’ai envié les gens bien dans leur peau. J’ai envié « les hommes goguenards qui habitent sans façon leur corps et leur place sur la terre ».

J’ai envié les gens qui ne se posent pas de questions. J’ai envié les gens qui ne vivent qu’au premier degré, sans interprétations, sans sous-entendus, sans sous-titres, sans cryptages et décryptages, sans modulations et démodulations. J’ai envié les gens qui n’éprouvent jamais le besoin de parler, de se défendre, de se justifier, de fuir, de s’agiter. J’ai envié les gens qui n’ont jamais eu besoin d’antidépresseurs. J’ai envié les gens tranquillement immobiles. J’ai envié les gens qui n’ont rien à dire. J’ai envié les gens qui sont juste là, qui apparemment ne se demandent pas pourquoi ils sont là, qui apparemment n’ont jamais été amenés à se remettre en cause.

J’ai envié les gens qui ne sont pas encombrés par les connaissances. J’ai envié les gens insouciants et ignorants. Un autre personnage de « The Matrix » explique tranquillement que « Ignorance is bliss », l’ignorance est la félicité, l’ignorance est le bonheur. C’est d’une grande banalité. Une formule d’Érasme dit précisément :

Si quelqu’un arrive à la connaissance, c’est bien souvent aux dépens de son bonheur.

J’ai rêvé, pour être mieux, d’être bête. Tout en n’ayant aucune envie de devenir bête. J’ai rêvé, pour être mieux, d’être ignorant. Tout en n’ayant aucune envie de devenir ignorant. Je me suis convaincu que je ne pourrai jamais être mieux. Je m’étais même convaincu qu’il était trop tard. Que j’avais passé une vie à attendre pour rien. Que c’était terminé.

Mieux

Ce blog ralentit. Je vais mieux. Coïncidence ?

Je viens de passer le meilleur hiver depuis des années, certainement depuis 2012. Tout n’a pas été facile, j’ai géré toutes sortes de tuiles, mais il y avait quelque chose de différent. Une énergie. Un élan. Une inspiration. J’ai géré les tuiles. J’ai mené mon chemin. J’ai esquivé l’essentiel des petites maladies saisonnières. Je m’étais imposé une sorte de programme de remise en forme et je m’y suis tenu. J’ai eu de la chance, et puis j’ai aussi un peu forcé la chance.

Je ne crois pas que le monde va mieux, mais je crois que je vais mieux. J’en suis le premier étonné. Je m’en défends parfois presque. J’ai du mal à y croire. J’ai du mal à m’y faire. C’est idiot, n’est-ce pas ?

Je crois à nouveau au possible. Je regarde à nouveau en l’air. Je regarde à nouveau l’aube avec espoir, le soleil qui se lève à l’Est et toutes ces sortes de choses.

Je crois à nouveau au mieux, je crois que je peux devenir autre, meilleur, plus humain, plus mûr, mieux. Je crois qu’il me reste beaucoup à vivre, à voir, à apprendre, à être. Ce n’est pas la fin. Ce n’est pas terminé.

Je crois même à nouveau un peu en moi. J’arriverai peut-être même bientôt à juste écrire « je crois en moi », sans « même », sans « à nouveau », sans nuance ou tergiversation. C’est possible. Ce n’est pas fini.

Identité

Ce blog ralentit. Je vais mieux. Coïncidence ?

Je me suis parfois demandé si je serai encore le même si j’arrivais par quelque miracle à me trouver finalement bien dans ma peau. Serai-je encore le même ? Serai-je encore moi ? Ne serait-ce pas trahir ce que je suis ?

Je déteste les questions dites « identitaires », qui sont tellement à la mode et qui me semblent aussi faciles que piégées et pourries. Peut-être parce que je crains que, au fond, au fond de moi, mon identité à moi, ce soit la tristesse, la mélancolie, le mal-être. Mal dans ma peau : moi. Mieux dans ma peau : pas moi. Puis-je me définir autrement que comme un être mal dans sa peau ?

Il y a quelques années, une personne proche a subi une lourde opération chirurgicale, pour traiter un gros problème de santé, visible, handicapant. L’opération a réussi. Elle a été guérie. Son corps a été guéri. Mais son esprit a mis du temps à s’y habituer. Il n’a pas été facile pour elle de vivre sans son problème, même si c’était objectivement mieux pour elle. On m’avait prévenu, et je l’ai observé : débarrassée de ce qui blessait son corps, elle a aussi perdu quelque chose qui avait fait, pendant au moins quelques années, au moins en partie, son identité. Elle a dû apprendre à se définir autrement. Cela a été long et pénible.

Une partie de moi-même ressent le fait d’aller mieux comme une trahison. Ou comme une démission. Ou une capitulation. J’ai toujours testé l’idée de se laisser aller, de me laisser aller, de juste me laisser porter par le courant. Je déteste les idées déterministes et essentialistes. Je déteste l’idée qu’il me suffirait de juste me laisser porter par ma nature, par mon essence, par mon identité. D’être juste ce que je suis. Mais peut-être que je me trompe.

Une autre partie de moi-même refuse la possibilité d’être heureux dans un monde malheureux — et, à tort ou à raison, je trouve ce monde assez malheureux. Mais peut-être que là aussi je me trompe.

Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve
Que le ciel azuré ne vire au mauve
Penser ou passer à autre chose
Vaudrait mieux

La petite bête est toujours là. Elle n’a pas passé un bon hiver. Mais elle est encore à l’affût. J’adore « Stranger Things », soit dit en passant.

Le chemin se fait en avançant

Ce blog ralentit. Je vais mieux. Coïncidence ?

Est-ce que si ce blog s’arrête, je serai mieux ?

Il est peu probable que j’écrive solennellement le mot « fin ». Il est beaucoup plus vraisemblable que je l’oublie et le laisse dépérir. Parce que je ne trouverai plus le temps, parce que je n’en ressentirai plus le besoin, parce que j’aurai mieux à faire. Parce que, c’est la vie !

Je n’ai aucune intention d’arrêter ce blog. Mais ça va peut-être arriver. Il n’est peut-être qu’une étape.

Je n’ai aucune intention de cesser d’aller mieux.

Friedrich Nietzsche :

Niemand kann dir die Brücke bauen, auf der gerade du über den Fluß des Lebens schreiten mußt, niemand außer dir allein.

Personne ne peut bâtir à ta place le pont qu’il te faudra toi-même franchir sur le fleuve de la vie, personne hormis toi. Certes, il existe des sentiers et des ponts et des demi-dieux sans nombre qui offriront de te porter de l’autre côté du fleuve, mais seulement au prix de toi-même : tu te mettrais en gage et tu te perdrais. Il n’existe au monde qu’un seul chemin sur lequel nul autre que toi ne peut passer. Où mène-t-il ? Ne te le demande pas. Suis-le.

Bonne nuit.

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Un jour tout cela semblera ridicule

Jadis les dogmes catholiques s’imposaient à tous. C’étaient des évidences indépassables. Il n’en reste pas grand’chose.

Jadis les êtres humains en ces contrées croyaient que le soleil tourne autour de la terre, et à plein d’autres choses qui aujourd’hui nous paraissent juste ridicules. Ils croyaient à la génération spontanée, ils croyaient à la résurrection, ils croyaient à la justice inquisitoire, ils croyaient à la Genèse. Ils croyaient en dieu et aux forces du mal.

Le film « Les Visiteurs », sorti en février 1993 (j’ai beaucoup de faiblesse pour les films de Jean-Marie Poiré), s’ouvre par ces mots :

En l’an de grâce 1123, le roi Louis VI Capet, dit « le Gros » affrontait aux frontières du royaume son cousin Henry Ier Beauclerc, roi d’Angleterre et duc de Normandie. Il était entouré de vaillant chevaliers ; ces hommes croyaient en Dieu et aux forces du mal.

Nous adorons nous moquer des époques précédentes. Mais les suivantes se moqueront de nous. Et elles auront bien raison.

Dans « The Lost World », paru en 1995, Michael Crichton fait dire au personnage de Ian Malcolm :

A hundred years from now, people will look back on us and laugh. They’ll say, ‘You know what people used to believe? They believed in photons and electrons. Can you imagine anything so silly?’ They’ll have a good laugh, because by then there will be newer and better fantasies.

Dans une centaine d’années, les gens se rappelleront de nous et ils rigoleront. Ils diront ‘Vous savez ce qu’ils croyaient ? Ils croyaient aux photons et aux électrons ! Pouvez-vous imaginer un truc aussi stupide ?’ Ils se marreront bien, parce que d’ici là il y aura de nouveaux imaginaires bien meilleurs.

Aujourd’hui les dogmes néolibéraux s’imposent à tous. Ils sont imposés à tous, par un clergé cupide et féroce. Malheur aux hérétiques, aux hétérodoxes, aux mal-pensants !

Ces dogmes sont dans nos têtes, à des degrés divers, et souvent là où on ne les attend pas. Dans l’ombre. Dans les réflexes. Dans l’impensé. Dans ce qui ne se discute pas. Dans ce qui parait évident. Dans ce qui parait le plus innocent et le plus moins discutable. Ces dogmes définissent le monde dans lequel nous vivons, les mots que nous utilisons pour en parler, nos attitudes, nos réflexes. Au commencement est le verbe, toujours.

Un jour, ces dogmes — nos dogmes ! — sembleront à tous aussi ridicules que les dogmes de jadis.

Un jour tout cela semblera ridicule.

Les néolibéraux — et tous ceux qu’ils ont intoxiqué à des degrés divers, c’est-à-dire in fine à peu près tout le monde — croient à l’utilité des marchés financiers, à l’efficience des marchés en général, à la concurrence libre et non-faussée, à la main invisible, au ruissellement, et à bien d’autres conneries.

Ils y croient ! Nous y croyons ! Comme d’autres croyaient en dieu et aux forces du mal !

Ils croient à l’utilité et au mérite. Ils croient au mérite individuel et à la méritocratie. Ils y voient des évidences. Ils y voient la simple expression du bon sens. Il y a des utiles et des inutiles. Il faut bien qu’il y ait des gagnants et des perdants, n’est-ce pas ? Il faut bien que les gagnants soient récompensés ! Qui irait prétendre le contraire ?

Ils ont imposé leurs mots, partout, tout le temps, aussi bien là où on arrive encore à se méfier (typiquement, « charges » sociales plutôt que « cotisations » sociales), que là où oublie de se méfier (je viens d’écrire « gagnants » et « perdants » , j’aurais dû écrire « dominants » et « dominés » , je suis indécrottable).

J’écris « ils », parfois « nous », mais encore une fois je devrais juste écrire « nous ». J’insiste : nous y croyons aussi, malgré tous nos efforts. Nous sommes les produits de notre époque. Wir sind die Roboter. Ou, comme disait Tyler Durden il y a vingt ans déjà :

You’re the same decaying organic matter as everything else. We’re all part of the same compost heap.

Vous êtes faits de la même substance organique pourrissante que tout le reste. Nous faisons tous partie du même tas de compost.

Ils croient.

Ils croient à la compétition et à la compétitivité. Ils méprisent la coopération, la générosité et l’altruisme. Ils ont réussi à faire passer la bienveillance pour de la naïveté, la solidarité pour de la faiblesse, l’empathie pour de la lâcheté.

Ils croient au ruissellement. Ils croient à la providence que les nobles apportent aux gueux. Ils croient à la magnanimité et à la générosité des très riches. Bénis soient nos Seigneurs, qu’ils s’appellent Louis VI Le Gros et Henry Ier Beauclerc, Bernard Arnault et François Pinault, Bruce Wayne et Tony Stark, ou encore Elon Musk et Steve Jobs ! Eux seuls peuvent nous bâtir des cathédrales, nous sauver du mal, nous emmener sur Mars et nous relier à Dieu !

Ils croient en leurs dogmes, et nous y croyons aussi, malgré nous, un peu, souvent. Du bout des lèvres, parfois. Sans nous en rendre compte, souvent. Ce sont aussi nos dogmes.

Nous y croyons aussi, même si certains d’entre nous s’en défendent, essayent de penser autrement, voudraient croire à autre chose.

Les enfants contemporains croient au Père Noël. Les adultes contemporains sont très fiers de ne pas croire au Père Noël, se croient des grands parce qu’ils n’y croient plus, mais ne se rendent juste pas compte que Noël, auquel ils n’ont pas complètement renoncé, Noël, comme tout le reste, a été fabriqué.

This chapter takes the reader back to the 1840s, presenting a critical exploration of ‘The Invention of the English Christmas’ by the Victorian urban middle classes. Christmas was intended as both a celebration of the prosperity made possible by the achievements of the Industrial Revolution, and a recognition of the need to share that prosperity with those for whom industrialisation and urbanisation had not been an unqualified success. Father Christmas/Santa Claus does not feature in the key ideological text of the new invention, Charles Dickens’ ‘A Christmas Carol’. The enormous popularity of the story of Scrooge’s social redemption, not just as a novel but in theatre productions and public readings, made this the central text in the invention of Christmas. The promise of Christmas is a middle-class utopia in which exploitation and oppression can exist in harmony with deference and ‘goodwill to all men’.

Ce chapitre emmène le lecture dans les années 1840s, en présentant une exploration critique de « L’Invention du Noël anglais » par les classes moyennes urbanisées de l’ère victorienne. Noël était voulu comme à la fois une célébration de la prospérité rendue possible par les réalisations de la Révolution Industrielle, et une reconnaissance de la nécessité de partager cette prospérité avec ceux que l’industrialisation et l’urbanisation avaient laissés de côté. Le Père Noël n’apparaît pas dans le texte essentiel de cette nouvelle invention, « Un chant de Noël » de Charles Dickens. La promesse de Noël est une utopie pour classes moyennes où l’exploitation et l’oppression peuvent exister en harmonie avec le respect et la paix des hommes de bonne volonté.

Les néolibéraux n’ont pas de preuves. Ils ont leurs sophismes et leurs casuistiques. Ils ont surtout les armes de la propagande de masse, de la fabrication du consentement, du terrorisme intellectuel, de l’excommunication des mécréants.

Les néolibéraux ont proclamé en 1989 la fin des idéologies — ils ont même proclamé « la fin de l’Histoire » ! — , mais c’était un leurre pour imposer leur idéologie à eux. Ils ont tué tout débat idéologique, toute alternative idéologique. Ils ont même tué le vieux libéralisme. There is no alternative. Ils ont imposé leur idéologie comme idéologie unique, indiscutable et obligatoire.

Une idéologie unique pour les gouverner tous
Une idéologie unique pour les trouver
Une idéologie unique pour les amener tous,
Et dans les ténèbres les lier
Au pays du Capital où s’étendent les ombres.

Un jour, croire en l’utilité des marchés financiers paraîtra aussi ridicule que de croire que le soleil tourne autour de la terre.

Pourquoi se focaliser sur la finance et les marchés financiers ? Parce que c’est le cœur du système. C’est le centre de la porcherie. Dans les faits et surtout dans les esprits. C’est le Moloch auquel ils sont prêts à tout sacrifier.

Ils prétendent que la finance apporte de la richesse là où elle s’installe. C’est faux. La finance décomplexée lamine la société. Elle aggrave les inégalités et la corruption. Elle pille. Elle détruit. Elle nécessite le malheur de tous pour le profit de quelques-uns.

Ils prétendent qu’il ne s’est rien passé en 2008. C’est pourtant en septembre 2008 que tout s’est effondré. Mais c’est aussi en septembre 2008 que l’actuel petit président, le produit Macron, leur Christ est devenu banquier d’affaires. Sacrée coïncidence, isn’t it ?

Ils prétendent qu’il ne s’est rien passé en 2008. Mais tous ces gens bien habillés préparent activement la suite. Ils préparent le prochain tsunami. Les catastrophes financières sont l’horizon indépassable de notre temps.

Comme l’a résumé Jason Moore, l’un des promoteurs du lumineux concept de capitalocène :

Wall Street is a way of organizing nature.

Tout part de là. Depuis plus d’un siècle, depuis la première tentative de suicide de l’Europe, tout part de là, tout part de l’île de Manhattan. 1929, 2008, les autres et les suivants.

En Europe, ils prétendent avoir construit une « Union Européenne ». Ils ont juste construit une « Union Economique et Monétaire », également appelée « Eurosystème » , avec une « Banque Centrale Européenne ». Les mots sont importants : monétaire, système, banque. Tout le reste, c’est pour la décoration. Tout le reste, ça ne les intéresse pas. L’Europe de la culture, de la technologie, de l’éducation, de l’industrie, de la santé, du bien-être, du développement, tout ça ne les intéresse pas. Et ne parlons même pas de la fable de « l’Europe sociale ». Même quand on leur parle climat, tout ce qu’ils savent imaginer c’est une banque ! Il n’y a que l’argent qui les intéresse. Il n’y a que l’argent qu’ils savent compter. Il n’y a que l’argent qui compte.

Alors dans l’ivresse des années 1990s, on a cru avancer dans la voie de l’unification de l’Europe, et, partant de là, dans la voie de l’unification de l’humanité ; on a juste construit ou agrandi quelques cathédrales capitalistes. On s’est bien faits avoir.

Un jour tout cela semblera ridicule.

Dans « Civilisation : Comment nous sommes devenus américains » , paru en 2017, Régis Debray a écrit :

Les choses sérieuses, au XIIIe siècle, se passaient dans l’au-delà. De Gaulle estimait qu’un savant distingué pesait plus lourd qu’un commissaire aux comptes, et un grand écrivain qu’un grand patron ou une grosse vedette. Pour nous, ce sont un niveau d’endettement ou une prévision de croissance qui ont le coefficient le plus élevé. Et cela paraîtra dans un siècle ou deux aussi difficile à comprendre que nous l’est le fait, pour un chevalier normand qui a toute sa tête, d’aller souffrir mille morts sur le chemin de Jérusalem pour s’emparer d’un tombeau vide. Nos contes de fées se suivent et ne se ressemblent pas, sauf sur un point : ils ne font pas question.

Nul ne sait ce qui amorcera l’effondrement du néolibéralisme, de sa tyrannie, de sa Weltanschauung. Un jour tout cela va s’arrêter.

Tout le monde y aura intérêt, sauf le répugnant clergé qui se gave au nom de cette religion de la cupidité.

Tout le monde devrait souhaiter cette chute, mais peu sont conscients.

Nous sommes à peine capables de penser. Usés par des décennies de bourrages de crâne en tous genres. S’il ne doit rester que quelques mots de Slavoj Zizek, c’est ce constat : Nous arrivons plus facilement à imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. On peut prolonger : Nous croyons plus au capitalisme qu’au monde. Nous croyons plus aux capitaux, aux cathédrales et aux machines, qu’aux êtres vivants, à nous et à nos enfants. Nous ne savons plus ce qui est important, ou alors si mal, si difficilement, si laborieusement. Wir sind die Roboter.

Il est de plus en plus clair qu’il n’y a pas de place pour nous et nos enfants dans l’utopie néolibérale en construction, sinon comme esclaves ou comme pièces détachées.

Il est de plus en plus clair qu’il faudra d’une manière ou d’une autre mettre les nuisibles hors d’état de nuire.

Il est de plus en plus clair que le transhumanisme, stade suprême du néolibéralisme, est une idéologie exterminatrice.

Le monde est malheureux. Il est malheureux parce qu’il ne sait pas où il va ; et parce qu’il devine que, s’il le savait, ce serait pour apprendre qu’il va à la catastrophe.

Nul ne sait ce qui amorcera l’effondrement du néolibéralisme, mais il est du devoir de tout être vivant, sensible, intelligent, humain d’essayer d’y contribuer. Il en va du salut de l’humanité et de son écosystème irremplaçable, la planète Terre.

Alors, faute de mieux, il faut sans relâche miner ce système pourri de l’intérieur ; exposer ses crimes et ses vices ; dénoncer son répugnant clergé, également appelé caste, oligarchie, ploutocratie. Exposer le ridicule des êtres qui tiennent ce système. Pour ce qui concerne la France, ou ce qu’il en reste, le livre de référence en cette sinistre année 2019 s’intitule « Crépuscule« .

Ces êtres ne sont pas corrompus. Ils sont la corruption.

Un jour tout cela semblera ridicule.

Un jour Bernard Arnault et Manu le Bankster sembleront aussi ridicules que Godefroy de Montmirail et Jacquouille la Fripouille.

Il faut préparer la suite. Il faut préparer l’après. Il faut préparer l’aube.

La vague de l’Histoire nous emportera tous.

Bonne nuit.

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Plus que des miettes

Billet écrit en temps contraint

Le mot « miette » n’est pas nouveau sur ce blog. En général au pluriel : « miettes » — le pluriel donne l’illusion de la quantité.

Le mot-clef « miettes » renvoie une dizaine de billets, le premier datant d’il y a exactement six ans, 31 mars 2013 : Le temps en miettes pour empêcher de penser.

Cela fait des années, donc, que je le constate, que je le maudis : je n’ai plus que des miettes.

Je n’ai que des miettes de temps libre. Je n’ai que des miettes de temps à moi. Il y a toujours quelque chose qui passe avant — d’autres priorités, toutes sortes d’interruptions, de devoirs, de contraintes, d’alertes ou d’urgences. Il ne reste que des miettes pour respirer, pour penser, pour souffler, pour réfléchir, pour lire, pour écrire. Je n’ai plus que des miettes. Ce n’est pas rien ; c’est presque rien.

Alors je fais ce que je peux. J’essaie de faire quelque chose avec les miettes, j’essaie de profiter des miettes, pour faire ou respirer, mais les miettes ne sont que des miettes. Des « particules élémentaires » , en un sens. Un autre mot que j’utilise parfois est « interstices » . Se faufiler au travers des interstices. Se faire une petite place dans les interstices.

Faute de mieux. On n’en meurt pas. Mais des miettes et des interstices, on ne fait pas grand’chose. On développe l’art d’utiliser les miettes de temps, comme il existe un art d’accommoder les restes. On en fait des tweets par exemple. Mais ça ne va pas bien loin.

Au contraire, plus les années passent, et plus j’ai le sentiment que ce n’est pas juste une dérive, que ce n’est pas une situation juste temporaire. Le sentiment que le temps ne reviendra pas. Qu’il n’y aura plus jamais rien d’autre que des miettes de temps. Que je m’habitue à un état de fait auquel je n’aurais jamais dû m’habituer.

Et le sentiment devient une peur. La peur que je suis en train de perdre des capacités que j’avais : concentration, attention, détachement. Je suis devenu déconcentré, distrait, détaché. Je ne sais plus me concentrer, je ne sais plus faire attention, je ne sais plus m’attacher.

Je ne sais plus, ou bientôt je ne saurai plus. J’ai peur que bientôt je ne saurai plus.

Je ne saurai plus écrire, à part des tweets.

Je ne saurai plus lire, à part des brèves.

Je ne saurai plus penser, à part répéter.

Je ne saurai plus contempler ou construire, me perdre et me retrouver, avancer ou reculer.

Dans mon carnet, il y a depuis longtemps ces quelques phrases de Gilles Deleuze, qui datent de 1990, dont je me mesure un peu plus chaque année la portée :

Le problème n’est plus d’amener les gens à s’exprimer mais de fournir des petits moments de solitude et de silence dans lesquels ils peuvent trouver quelque chose à dire. Les forces d’oppression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. Quel soulagement que de n’avoir rien à dire, le droit de ne rien dire, parce que seulement à ce moment il devient possible de saisir cette chose rare et toujours plus rare : ce qui vaut la peine d’être dit.

Il est en général vain d’idéaliser le passé, mais c’est une manière de dire que le temps reviendra peut-être.

Je me rappelle avoir eu du temps et m’être ennuyé.

Je me rappelle avoir eu du temps et ne pas savoir quoi en faire.

Je me rappelle avoir passé des heures à juste réfléchir, penser, laisser traîner mes pensées, assembler et ré-assembler des idées, des images, des mots, des concepts, des cartes de géographie, des dates…

Je me rappelle avoir passé des heures et des jours à lire, sans rien faire d’autre. Je me rappelle d’heures entières passées à me perdre dans des cartes et dans des livres. Je me rappelle de soirées entières passées à lire et parcourir des univers, par exemple celui d' »Hypérion » en 1995-96, ou celui du « Seigneur des Anneaux » en 1988-89. Je me rappelle de nuits entières passées à construire des univers dans « SimCity » ou « Civilization ».

Je me rappelle avoir lu « Les Particules Élémentaires » en une journée, presque d’une traite, en janvier 1999. Je me rappelle avoir regardé des films, dans un cinéma ou juste devant un écran de télévision, concentré, absorbé, alerte — sans être interrompu par un tiers, sans ressentir non plus le besoin de gratter mon engin du diable, mon précieux, dans ma poche…

Pourquoi est-ce que ce n’est plus possible ?

Pourquoi est-ce que ça me semble désormais juste hors de portée ?

Pourquoi est-ce que j’ai même peur que ça ne revienne jamais ?

Est-ce juste circonstanciel — les enfants, la famille, le stress, l’âge ?

Est-ce juste un énième symptôme de la « mid-life crisis », déplorablement traduite par « crise de la quarantaine » ?

Est-ce juste le fléau des engins du diable, smartphones et cousins — nulle part aussi bien décrit qu’en ces quelques mots déjà cités ici :

Je lisais jusqu’à il y a peu, c’est-à-dire jusqu’à l’entrée par effraction du smartphone, qui a provoqué chez moi une phase d’addiction et d’abaissement du niveau de l’attention. Je suis en phase de reconstruction.

Est-ce plus grave ? Est-ce rien ? Est-ce dérisoire ?

Est-ce temporaire ? Est-ce réversible ? Est-ce dépassable ?

C’est peut-être bête, c’est peut-être une chimère, mais je rêve de retrouver la possibilité, et la capacité, à me perdre dans un livre, dans une œuvre, dans une construction ou dans une fiction. Et oublier pendant ce temps tout le reste. Pas d’interruption, pas de notification, pas de sollicitation. Un livre. Ou un film. Ou un téléfilm. Ou une partie de Civilization — ou équivalent, si on a enfin inventé mieux. Ou écrire des pages et des pages sans m’arrêter. Ou autre chose.

Autre chose que des miettes.

Depuis des années, j’accumule les listes. S’y mélangent des items anciens — par exemple : Dune (oui, Dune, je n’ai jamais réussi à lire Dune, j’ai dû essayer à un mauvais moment…), et des items récents — par exemple : Helliconia (oui, c’est sur ma liste, merci encore). Des listes de fiction, de non-fiction, des pistes de lecture en tous genre. Des listes, encore des listes. Faute de mieux. En y croyant de moins en moins. Les vacances sont en général des déceptions à cet égard — elles ne permettent pas de s’attaquer aux listes. Est-ce que le temps viendra ? Vieillir, c’est ne plus avoir le temps.

Si mes dix ou quinze dernières années doivent être résumées en une phrase, ça sera probablement : pas le temps. Ou alors, que des miettes. C’est absurde, mais c’est comme ça. Ou c’était comme ça.

J’ai peut-être fait des progrès ces derniers mois. L’été dernier, j’ai commencé à arracher des heures pour juste marcher seul — ça m’a permis de rattraper des mois de podcasts en retard. Depuis cet automne, j’ai réussi à arracher une heure tous les jours pour juste pédaler — ça m’a permis de découvrir diverses séries Netflix (typiquement House of Cards, Black Mirror, The Crown, Altered Carbon, Sherlock, etc). Je n’avais même pas de liste, ça m’aurait semblé hors de portée il y a seulement six mois — comment trouver le temps ? C’est chouette, ça a fait travailler mon cerveau pendant que le vélo faisait travailler mon corps, mais ce n’est qu’une étape. Peut-être suis-je sur la bonne voie. Je ne sais pas. I want more.

Toute l’histoire récente peut être vue comme une immense liquéfaction, pour ne pas dire liquidation. Terreur liquide. Tout doit devenir liquide. Tout doit disparaître. Il y a quelques mois, une interview fascinante de l’économiste Adam Tooze, auteur de ce qui est paraît-il la meilleure synthèse sur la décennie qui a suivi 2008 (« Crashed: How A Decade of Financial Crises Changed the World ») s’intitulait sobrement : « All That Was Solid » . Tout ce qui était solide.

C’est facile de transformer ce qui était solide en fluide. C’est facile de fluidifier. C’est facile de liquider.

L’inverse est plus difficile. Reconstruire du solide lorsque tout a été liquidé. Reprendre la main. Reprendre le contrôle. Reprendre, tout simplement. Je ne sais pas comment faire.

Mais je vais essayer.

Je voudrais lire, écrire, faire, être, vivre, plus que des miettes.

Bonne nuit.

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