If I only could

Billet écrit en temps contraint
Warning: Mild spoiler ahead

Un 28 juin est toujours un bon jour pour parler de la fatalité.

Ce mois de juin 2022 est un bon mois pour parler de Stranger Things, la série Netflix dont la quatrième saison est en train de sortir – 7 épisodes fin mai, 2 épisodes début juin, une heure et quart en moyenne par épisode, le dernier fera plus de deux heures et demie, tout est hors-norme avec cette œuvre. J’ai adoré Stranger Things depuis que je l’ai découverte, en 2019 – je suis un peu cœur de cible, pour diverses raisons, typiquement parce que je suis à peu près de la génération des personnages principaux.

Je suis bon public. Je me laisse facilement prendre au jeu des émotions. Je pleure facilement. Surtout ces dernières années.

Il y a beaucoup de moments poignants dans Stranger Things, évidemment. Mais la dernière séquence d’un certain épisode de cette quatrième saison est ce que j’ai vu de plus poignant depuis un bout de temps.

Un des personnages principaux, un des adolescents de la joyeuse équipe de Hawkins, Indiana, en mars 1986, a compris depuis quelques épisodes qu’elle va mourir. Une gamine. Une gamine qui a déjà été bien cabossée par la vie. Elle en a vu, de toutes les douleurs…

Et là elle a compris qu’elle va mourir. Le mauvais œil est sur elle. Elle a vu d’autres mourir. Elle sait que c’est son tour. Elle sait qu’elle est maudite. Elle sait qu’elle est condamnée. Une malédiction s’est abattue sur elle. Une fatalité s’est refermée sur elle. Mécanique comme une horloge. Implacable. Elle va mourir. Elle s’y prépare. Elle écrit des lettres, aux uns et aux autres, au cas où.

Et puis l’enfer s’est effectivement refermé sur elle. Un enfer bien horrible, et pas juste grâce à la puissance des effets spéciaux. Elle va mourir. Et rien ni personne ne pourra la sauver, même pas ses copains. Elle est terrorisée. Elle est torturée. Elle est impuissante.

Elle va mourir.

Et puis, si, finalement, ses copains vont la sauver.

Une des plus belles chansons des années 1980s va la sauver.

Et surtout, in fine, c’est elle-même qui va se sauver. En se rappelant qu’elle a quand même vécu des bons moments. En se rappelant qu’il y a des gens qui l’aiment. En se précipitant dans une brèche, en courant vers un interstice, en fuyant vers la lumière. À contre-courant. À travers l’enfer et les sortilèges et les shrapnels. Bolts from above hit the people down below. Elle veut vivre. Elle court, elle court.

C’est magique. C’est magnifique. Ce nest peut-être que de la télévision, mais c’est tellement fort, c’est tellement beau. Elle veut vivre. Elle veut vivre. Elle brise la fatalité. On n’en fera qu’une bouchée, de l’impossible.

J’en ai trop dit, ou peut-être pas assez, mais je n’en dirai pas plus.

Je connais cette chanson depuis plus de trente ans, depuis toujours en quelque sorte, sans plus. Je l’écoute en boucle depuis quelques jours. Ça passera. Mais il me faudra du temps, beaucoup de temps, avant que je puisse l’écouter sans penser à cette scène, à ce miracle, sans retenir mes larmes.

Il faut se dire que la vie n’est pas finie.

And if I only could
I’d make a deal with God
And I’d get him to swap our places…

Bonne nuit.

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Au milieu du monde

Je suis toujours là. Je suis encore là.

Par parenthèse, j’ai eu le Covid-19 en ce beau printemps 2022. C’était violent, mais je ne pense pas avoir gardé de séquelles. J’ai eu de la chance. J’ai donc un « schéma vaccinal » à jour : Pfizer – Pfizer – Moderna – Omicron. Youpi.

L’autre jour, ma thérapeute m’a demandé, après m’avoir laissé achever un long monologue : Et vous ? Vous êtes où dans tout ça ?

J’ai répondu, sans réfléchir : Au milieu du monde.

J’ai répondu cela en pensant à Michel Houellebecq. Ces jours-là, j’écoutais avec plusieurs mois de retard les podcasts « hors-série » de « Le Masque et la Plume » consacrés aux romans de Michel Houellebecq. Ces romans, je les ai tous lus, ces podcasts ont ainsi été pour moi une sorte de révision générale.

Je les ai tous lus, jusqu’à « Sérotonine » qui ne m’a pas plu, je ne saurai expliquer pourquoi. J’ai décidé que je ne lirai pas « Anéantir ». En tout cas, pas tout de suite. Je ne suis pas en état. Depuis l’été dernier, je ne lis plus grand-chose, hélas. Ça reviendra. Je suis encore là.

J’ai donné sur ce blog en 2015 mon avis sur « Soumission », en des temps plus inspirés.

J’avais aussi publié en 2017 un petit compte-rendu de son premier livre, qui n’était pas un roman, une biographie de Lovecraft intitulée « Contre le monde, contre la vie ». Contre le monde ?

J’ai probablement souvent évoqué sur ce blog « Les Particules Élémentaires », le premier roman de Michel Houellebecq que j’ai lu, et celui qui m’a le plus marqué.

J’ai depuis le début – c’est-à-dire depuis les années 1990s – toutes sortes de raisons de m’intéresser à Michel Houellebecq, et de m’identifier à la plupart de ses personnages principaux : ingénieur, cadre moyen, médiocre, lâche, ordinaire, informaticien, en région parisienne, et tutti quanti.

Il me semble que « Au milieu du monde » était le sous-titre de certains des premiers romans de Michel Houellebecq, ou quelque chose comme ça. Au moins de « Plateforme », je crois. Les podcasts ne disent rien de ce détail. Ça n’a pas d’importance.

Et pourtant, ces quatre mots, « Au milieu du monde », ils résonnent, dans ma tête.

Au milieu du monde… Anywhere, somewhere, nowhere…

Au milieu du monde, on peut imaginer donner à cette expression un sens géographique. J’adore la géographie. Les podcasts rappellent que, pendant des années, Michel Houellebecq avait choisi d’aller vivre dans un coin d’Irlande rurale, à la périphérie de l’Europe, loin de la France. À la fin de « La Carte et le Territoire », le personnage se retire dans la Creuse, bien à l’écart du monde, à l’écart du bruit et de l’agitation. Ça fait rêver : fuir à l’écart du monde, en Irlande ou dans la Creuse, en Islande ou dans la Meuse, au Groenland ou en Bohême. Ça fait tellement rêver, la fuite. J’ai vu cet hiver « Mon oncle d’Amérique », film oublié vulgarisant les thèses d’Henri Laborit, auteur oublié de l’ « Éloge de la fuite ». J’ai trouvé que c’était un film triste. Et je ne suis pas sûr d’avoir bien compris le message.

Se révolter, c’est courir à sa perte, car la révolte, si elle se réalise en groupe, retrouve aussitôt une échelle hiérarchique de soumission à l’intérieur du groupe, et la révolte, seule, aboutit rapidement à la soumission du révolté… Il ne reste plus que la fuite.

En attendant, comme les autres personnages déprimés de Michel Houellebecq, je reste dans mon coin de banlieue parisienne, dont je ne suis plus guère sorti depuis mars 2020. Y a encore des gens que ça fait rêver, l’Île-de-France ? À quoi bon habiter en région parisienne et ne presque jamais aller à Paris ?

La cage est dorée, mais c’est une cage. Je suis au milieu du monde, au carrefour de toutes sortes d’axes de communication, de réseaux de distribution et de moyens de transport. Je suis au milieu du monde, dans un tas de béton incluant une dizaine de millions d’êtres humains, je ne sais combien de milliards d’animaux domestiques et de moteurs à explosion et de kilomètres de câbles électriques, de canalisations et de fibres optiques. Je suis au milieu du monde, mais je suis hors du monde. Je suis dans le monde sans y être, sans en être, sans être.

En Pologne, c’est-à-dire nulle part.

Au milieu du monde… Un pas, deux pas, là-bas…

Au milieu du monde, ça pourrait aussi être une définition de ce qu’on appelait jadis – au temps de premiers romans et de la carrière professionnelle de Michel Houellebecq – l’informatique. Aujourd’hui on dit le numérique, et c’est partout, tout le temps, les écrans, les logiciels, leurs bugs et leurs upgrades, les engins du diable plus ou moins camouflés ont tout envahi, tout dévoré, tout rempli, tout n’est plus qu’intermédiations numériques ; et comme quelques autres chanceux, j’en vis encore un peu.

Dans une interview peu connue en 2010, Bjarne Stroutstrup, inventeur, pour faire court, du C++ en 1985, a écrit :

When done well, software is invisible.
Quand il est bien fait, le logiciel est invisible.

Dans un article immensément célèbre en 2011, Mark Andreessen, inventeur, pour faire court, du navigateur Web grand public en 1994, a écrit :

Software is eating the world.
Le logiciel est en train de manger le monde.

Le logiciel, le numérique, l’informatique – un cancer invisible qui dévore le monde de l’intérieur, et je suis une des cellules de ce cancer, au milieu du monde. Il n’y a vraiment pas de quoi être fier. J’espère qu’il existe une catégorie d’enfer spécialisée pour tout ceux qui ont participé, de près ou de loin, à cette monstruosité.

Au milieu du monde… Et vice-versa…

Au milieu du monde, seul mais pas seul. Seul dans ma tête, mais pas vraiment seul, puisque j’ai une famille dont je m’occupe, et du boulot par-dessus la tête. C’est épuisant de sauver les apparences, mais ça occupe.

Au milieu du monde, rien mais pas rien. Je n’ai pas « réussi », mais je suis un « privilégié ». Je ne sais pas si je « mérite » ce que j’ai, mais je sais que je ne manque de rien.

Au milieu du monde, vivant mais pas vivant. Parfois amené à contempler le spectacle de la vie. La vie qui ne s’est jamais arrêtée, la vie qui a toujours coulé autour de moi. Like a river around a rock. Comme une rivière autour d’un rocher. Comme un torrent plein d’énergie et de vivacité.

Au milieu du monde, la vie coule sur moi comme sur un tissu imperméable. Tout glisse et je reste sec. Imperméable. Inculte. Impuissant. Et toujours ce constat : la vie, c’est pas fait pour moi.

We’re flying high
We’re watching the world pass us by
Never want to come down
Never want to put my feet back down on the ground

Au milieu du monde, la tête trop pleine et en vain. La tête trop pleine de tout ce que je garde pour moi, tout ce que je dois garder pour moi, tout ce qui ne doit pas se voir. Parce que ça ne se dit. Parce qu’il n’y a pas de place pour ça. Parce que c’est juste pas possible.

Au milieu du monde… À quoi bon ?

Où voulez-vous aller ? m’a demandé ma thérapeute.

Who you wanna be?

Je suis tellement habitué à considérer que ce que je veux n’a aucune importance. Ce qui importe, c’est ce qui est possible, ce qui est réaliste, ce qui est nécessaire, ce qui est prioritaire –  donc pas moi. Moi, c’est pas important. Ce que je veux, ça ne compte pas. C’est pas ma vie. Il faut s’adapter. Il faut sauver les apparences. Il ne faut pas ajouter du malheur au malheur. Les femmes et les enfants d’abord. Tant pis pour moi. C’est pas grave.

Je n’ai pas le droit de craquer, alors je ne craquerai pas.

Où voulez-vous aller ?

Je suis encore là. Je suis toujours là.

Bonne nuit.

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Playlist – Hiver 2022

Depuis l’été 2021, j’ai du mal à écrire, j’ai aussi du mal à lire, mais j’écoute encore.

Ce billet est une collection de sons de l’hiver 2022, un playlist comme on dit maintenant, en écho à celle de l’hiver 2021, sans garantie qu’il y aura un hiver 2023. Je n’ai plus guère de mots à partager, encore moins d’images, mais il reste quelques mélodies.

L’hiver 2021 avait été dominé par des playlists « Italo Disco », surtout la bien nommée « Italo Fantastico » ; l’automne 2021 et l’hiver 2022 ont été dominés par des playlists « Dark Wave ». Je ne savais même pas que tout ça existait il y a deux ans, j’ai découvert au fil des mois. Sans être un adorateur, j’aime bien, j’y trouve parfois mon compte.

Remerciements éternels à la personne appelée Yami Spechie (basée si j’ai bien compris au Pérou, à moins que ce ne soit à Hambourg) pour ses playlists YouTube, et notamment pour « Dark songs for darkwavers » et « Sad songs for sad goths ». It’s quite unlikely that Yami Spechie will ever read this post, yet I do want her to know how grateful I am for those playlists.

Jacques Brel (1929 – 1978) a jadis expliqué :

Faut rien regretter, revendique tes conneries, elles sont à toi. Et surtout, vis à fond. On vieillit trop vite. La sagesse, ça sera pour quand on sera dans le trou.

Faute de mieux, je vais me raccrocher à la chronologie.

Kill Shelter & Antipole – Raise the Skies (2021) [YouTube] [Spotify]

And this is only the beginning
The start of recklessness and pain
When everything comes crashing down
This is the start of it again

Il y a eu de l’espoir à l’automne 2021. J’avais repris des couleurs. J’étais presque prêt à me laisser happer par la propagande annonçant la fin du Covid. J’avais pu recommencer à circuler un peu, à aller au bureau, à aller à Paris, à voir des collègues, à voir des gens, à voir le spectacle de la vie, à me sentir vivant. Il y a eu des belles journées en cet automne 2021.

Vendredi 12 novembre 2021

Dark – Lovers in the Dark (2021) [YouTube] [Spotify]

Lovers in the dark
I don’t know, was it my pain you were looking for?
I don’t know at all, I couldn’t no more

Lovers in the dark
Lovers in the dark
But I don’t know, was it my pain you were looking for?
This pain will last forevermore

Je suis parfois naïf, candide ou optimiste : je pensais que l’hiver 2022 ne pourrait pas être pire que l’hiver 2021. Je me suis lourdement trompé.

Je voulais y croire.

Et puis l’hiver est vraiment arrivé, raide, brutal, dès la fin du mois de novembre 2021. Et puis un chantier imprévu, mais je ne pouvais pas me dérober, je serai toujours là, tant qu’on aura besoin de moi. Et puis des petites tuiles. Rien de bien grave, mais tout s’additionne. Ça m’a épuisé. Je suis arrivé à Noël physiquement exténué. Et la vague Omicron, annoncée, prévisible, niée, manipulée – la vague Omicron est arrivée.

Third Realm – Diabolic Crush (2012) [YouTube] [Spotify]

Mercredi 8 décembre 2021

Début décembre, j’ai volé une après-midi et je suis allé marcher, seul avec un vieux camarade, dans l’Est de Paris, dans la grisaille. C’était une après-midi d’hiver parfaitement typique et typiquement sinistre, mais qu’importe. On a marché, on a parlé, on a exploré. La ville. La ville, moche ou pas, était à nous. Sa vie à lui aussi n’a pas été marrante ces dernières années. Son père est mort l’an dernier. Son job le tue. La vie le dégoûte. Mais c’est mon pote. Pour toujours.

Gold Zebra – La Ville (2021) [YouTube] [Spotify]

On a terminé Place Gambetta vers 17 heures. Il ne faisait pas encore tout à fait nuit, j’avais un peu de temps devant moi. Je suis reparti, vers l’Ouest, en descendant vers le centre-ville par l’avenue Gambetta, puis en obliquant un peu vers la droite. La ville était calme. Il y a là quelques belles perspectives sur le vallon qui est devenu le Canal Saint-Martin et le fuseau ferroviaire de la Gare de l’Est, surtout à la nuit tombante. J’ai prolongé la promenade, descendant dans la ville sereine, me laissant engloutir par la ville. La nuit vraiment tombée, je me suis englouti dans un métro et je suis rentré — à la maison, c’est-à-dire au bureau, et réciproquement, tout ça c’est tellement pareil et tellement pas à moi.

Découvrir la ville sans toi
Me rappeler de souvenirs inconnus
L’odeur de café mi-noir
Un pas, deux pas, là-bas

Au détour d’un chemin parfois
On perd une partie de soi
J’observe, je sens, je vois
Un pas, deux pas, là-bas

Et puis la vague Omicron étant arrivée, ça a été retour au télétravail à 100%. Au télétravail à perpétuité. Perpétuité. La cage est dorée, et la roadmap est chargée. C’est la vie. « Y a l’Covid ! » « Tu vas où ? » « Faut pas sortir ! » « T’étais où ? » « Faut pas prendre de risques ! » « T’es inconscient ou quoi ? » « Pourquoi t’as pas déjà ta troisième dose ? »

Jeudi 6 janvier 2022

Le mois de janvier 2022 a été un long calvaire, enfermé, confiné, sombre. Le mois de février, guère mieux. Les détails n’ont guère d’intérêt. J’ai essayé de ne pas sombrer. Je n’ai pas le droit de craquer, alors je n’ai pas craqué. J’ai sauvé les apparences. J’ai vu WandaVision, discret hommage de Marvel à Ubik.

What is grief, if not love persevering?

J’ai trop bossé. J’ai repris le sport. Je me suis débattu, comme j’ai pu. Au fond, j’ai juste fait comme toujours : j’ai essayé de m’adapter. Je me suis perdu en m’adaptant. Comme toujours. C’est juste que, au cœur du cœur de l’hiver, c’est plus flagrant. Ça se voit plus. Mais autour du cœur, c’est pareil, juste moins net. Ça se voit moins. Mais au fond, c’est tout le temps pareil. Tous les jours sont pareils.

Toutes sortes de curiosités m’ont accompagné dans la traversée de cet hiver 2022, de toutes les couleurs.

Pitch Yarn Of Matter – Faults (2020) [YouTube] [Spotify]

Venu du Brésil, un cover presque parfait de « Your Silent Face », de New Order, que j’ai écouté en boucle des dizaines de fois, comme jadis l’original. Mais je dois avouer que je préfère les paroles originales.

A thought that never changes
Just remains a stupid lie
It’s always been quite the same
No hearing or breathing
No movement, no colors
Just silence

Riki – Napoleon (2019) [YouTube] [Spotify]

Nowhere to hide, the conqueror decides, but
Don’t panic, I won’t panic, don’t panic…

C’est frais, c’est joyeux, c’est californien, avec une grosse influence germanique et une pincée d’italo — sans parler de la référence à la Corse.

Paranormales – Vertigo (2020) [YouTube] [Spotify]

Ça doit être espagnol, je ne comprends pas ce qu’ils disent, peu importe, j’aime bien.

Clara Luciani – Respire Encore (2021) [YouTube] [Spotify]

Il faudra réapprendre à boire
Il faudra respirer encore

C’est frais, ça fait rêver, c’est français.

Nuovo Testamento – Prayers (2021) [YouTube] [Spotify]

Je comprends pas non plus, mais j’aime bien.

Boris Zhivago – Russian Fantasy (2016) [YouTube] [Spotify]

Italo Disco, crémeux à volonté, vous reprendrez bien un supplément guimauve ? Ben oui, n’importe quoi pour tenir, tenir, toujours tenir. S’accrocher à la vie, ou à ce qui y ressemble.

Michael Jackson – Smooth Criminal (1988) [YouTube] [Spotify]

Classico de chez classico. Ne rigolez pas, mais « Smooth Criminal » est un des premiers films que j’ai vu dans un vrai cinéma avec un vrai copain. Le film était pas terrible, on était pas nombreux dans la salle, oui mais c’était mon pote, et c’était nos conneries, à nous. Se rappeler qu’on a été jeune, qu’on a été vivant, qu’on aurait pu être vraiment vivant. S’accrocher à la vie, toujours.

Annie, are you okay?
Will you tell us, that you’re okay?

Depeche Mode – Just Can’t Get Enough (Schizo Mix) (1999) [YouTube] [Spotify]

S’accrocher à la vie, ou à ce qui y ressemble. En 1999, en 2022, avant, après, un pas, deux pas, là-bas. Et j’en suis pas fier. Mais qu’est-ce que je peux faire d’autre ? Qu’est-ce que je peux faire d’autre de moi ?

Stromae – L’Enfer (2022) [YouTube] [Spotify]

Tu sais j’ai mûrement réfléchi
Et je sais vraiment pas quoi faire de toi
Justement, réfléchir
C’est bien le problème avec toi

Tu sais j’ai mûrement réfléchi
Et je sais vraiment pas quoi faire de toi
Justement, réfléchir
C’est bien le problème avec toi

C’est belge, c’est pas frais, c’est pas joyeux, mais c’est bien ce que j’ai eu dans la tête en cet hiver 2022. Quand j’ai entendu parler de cette chanson, je me suis tenu prudemment à l’écart. Un autre de mes meilleurs amis m’a dit qu’il lui a fait penser à moi, alors j’ai fini par aller voir. Évidemment, c’est moi. C’est moi à en pleurer. La chaîne culpabilité, et tout le reste. C’est comme ça. Et je finirai peut-être par admettre que je n’y peux rien. Et je finirai peut-être par admettre que ce n’est pas ma faute, que je ne suis pas coupable, que je n’ai rien à expier, que je ne dois pas avoir honte. « Il y a des gens dont le noyau est fissuré pratiquement depuis l’origine. »

Mortal Boy – Cave (2019) [YouTube] [Spotify]

In my dreams
I’m living without fear

In my dark space
I don’t have to get close to you
It saves me from all the hurt again
As I age, am I getting better?

Where do I find the strength to be open again
Maybe I’m just stuck in my cave forever

Et puis est arrivée la terrible semaine où la Russie est partie en guerre contre l’Ukraine.

Jeudi 24 février 2022

Pour moi, comme pour des millions de gens plus ou moins informés, ce fut un ébranlement considérable.  Comparable à, disons, un 13 juillet 2015, un 15 septembre 2008 ou un 11 septembre 2001. Peut-être eût-il mieux valu ne point être trop informé. Peut-être la Douceur de la vie n’est-elle juste plus structurellement possible. Maybe only ignorance is bliss.

Je voudrais être au temps où il pouvait se produire des révolutions chez les Moscovites, ou des guerres sur le territoire du Grand Turc, et où les bonnes gens de mon espèce n’en entendaient parler que trois ans après comme d’événements éteints, qu’on avait toute liberté d’esprit pour juger amusants et romanesques. Je ne reproche pas aux événements lointains d’avoir lieu ; je leur reproche de me concerner.

Si j’avais eu de l’énergie cette semaine-là, j’aurai certainement écrit un long billet rétrospectif et introspectif. Peut-être même plusieurs. Sur l’histoire récente de la Russie, de l’OTAN, des Empires, et sur le parcours de Vladimir Poutine. Surtout, un mélange de mise en perspective et d’auto-critique pour la poutinophilie désormais irrémédiablement déçue qui était parfois apparue sur ce blog – cf Vues hérétiques sur l’Ukraine en mars 2014, Le chantage à la modernité en juillet 2014, Contre la diabolisation de la Russie en décembre 2014, ou encore Hérésies faciles en milieu tempéré en octobre 2016. La russophilie, elle, est intacte. Et inquiète pour ceux qui sont là-bas, de part et d’autre. Ce sont des frères.

Il aurait fallu parler d’octobre 1993, d’août 1998, de juin 1999, de septembre 2001, de mars 2003, de novembre 2004, de février 2007, d’août 2008, d’octobre 2011, avant d’en arriver à novembre 2013, à février 2014, et à la longue spirale qui s’est dénouée le jeudi 24 février 2022. Mais je n’ai pas eu le temps, je n’ai pas eu l’énergie, et au fond, à quoi bon ?

Faisons court : Ceci n’est qu’un blog ; ce sont des frères ; Poutine est un monstre.

Otchim – Wendy (2020) [YouTube] [Spotify]

Que restera-t-il de cette dernière semaine de février 2022 ? Pour moi, jusqu’à ce que je l’oublie, il y aura une chanson improbable, arrivée par hasard dans mes oreilles. Otchim, Wendy : auteur inconnu, titre incompréhensible, morceau extraordinaire. « Génération vaincue » dit-elle. Cette chanson que j’ai écouté des dizaines de fois alors que la chute de Kiev semblait être une question d’heures, de jours, puis de semaines. Quand d’un seul coup, un monde s’effondrait, dans un fracas assourdissant et un ouragan de poussière. Dans ma tête, ce refrain, obsédant, surtout la deuxième fois. Et la dernière minute, dure, obsédante, interminable, comme un jingle de télévision en attendant qu’un journaliste reprenne l’antenne, pour annoncer le bombardement de Kharkov, la chute de Kiev ou la marche sur Odessa. En attendant la suite de la catastrophe.

Ces mots. Ce mot notamment : Vaincu. « Génération vaincue » !

Vaincu. Défait. Battu. Perdu.

Je suis l’enfant perdu d’une génération vaincue
J’écume ciel et terre, pour défier le corsaire
Ne ferme pas la fenêtre, je reviendrai un jour peut-être
Déposer un baiser dans ta réalité
Regarde derrière moi si tu aperçois mes ombres
Je te parle de problèmes qui me hantent en surnombre
Collectionne les fantômes bien avant qu’arrive l’automne
J’avance en reculant dans les profondeurs du néant

Et puis l’offensive russe s’est enlisée. Kiev n’est pas tombée, Kharkov non plus, et le carnage va durer.

Lundi 14 mars 2022

Et puis il y a eu l’enterrement du père d’un autre de mes meilleurs amis. Et puis il y a eu d’autres deuils, un peu plus loin de moi.

Et puis l’hiver 2022 s’est prolongé, en France jusqu’au premier tour de l’élection présidentielle.

Dimanche 10 avril 2022

Jean-Michel Jarre – Calypso 3 (Fin de siècle) (1990) (Remastered 2015) [YouTube] [Spotify]

« Calypso 3 » date de 1990, c’est l’avant-dernier morceau du très court album « En attendant Cousteau », l’un des plus facilement oubliables de Jean-Michel Jarre. Prière de ne pas ricaner : même avec des tonnes de réserves sur le fond et sur la forme, je resterai jusqu’au dernier de mes jours fidèle à certaines musiques de Jean-Michel Jarre, comme à Kraftwerk et à quelques autres. C’est mes conneries à moi. C’est peut-être des conneries, mais c’est à moi.

« Calypso 3 » est l’avant-dernier morceau joué par Jean-Michel Jarre lors de son concert à La Défense le 14 juillet 1990. « Calypso 3 » a toujours fait résonner quelque chose en moi, sur la lourdeur, la dureté, la fatalité… toujours se relever… toujours continuer. Cycle après cycle. Itération après itération. « Fin de siècle », sous-titre du morceau original, surligné par les portraits de figures du XXème siècle, projetées sur les Tours Nobel, CB21 et CB31 (en 2022 : Nexity, Suez, First) : Marilyn Monroe, Salvador Dali, Pablo Picasso, Charles de Gaulle, Charlie Chaplin, Jacques-Yves Cousteau. La Longue Marche du tragique et grandiose XXème siècle – jusqu’à ce qu’on appelait en 1990 « La Fin de l’Histoire ». 14 juillet 1990.

Je ne sais pas si Jean-Michel Jarre a souvent joué « Calypso 3 ». Je sais qu’il l’a admirablement interprété le 1er juillet 2011, lors du concert à Monaco pour le mariage du Prince Albert et de la Princesse Charlène – là aussi, prière de ne pas ricaner, le blabla est kitchissime je n’ai aucune estime pour cette monarchie d’opérette doublée d’un paradis fiscal répugnant, mais le monde est ainsi fait, et ce concert était un moment d’un début de ce siècle. La version intégrale de ce concert, mise en ligne sur YouTube par le dénommé « Kraftwerkification », issue de la retransmission sur EuroNews, vaut ainsi aussi par les bandeaux d’actualité qui défilent périodiquement en bas de l’écran : « Poland takes over the EU Presidency », « Strauss-Kahn released from house arrest in court dram », ou encore « Gaddafi warns NATO of ‘catastrophe’ ». L’Histoire continue. 1er juillet 2011.

Je ne sais pas comment « Calypso 3 » est revenu petit-à-petit dans mes écoutes au fil de cet hiver 2022, comment il a pris mon esprit, jusqu’à arriver tout en haut de ma playlist Spotify « En Boucle » au mois de mars 2022, accompagnant la campagne électorale, accompagnant surtout l’extraordinaire élan de la campagne de Jean-Luc Mélenchon, pour renverser l’Histoire.

Alors, le soir du dimanche 10 avril 2022, en écoutant le dernier discours de ce grand bonhomme, j’ai compris.

Sisyphe. Sisyphe, évidemment.

Tomber, se relever. Toujours.

C’est mon devoir de vous le dire, étant le plus ancien d’entre vous : la seule tâche qu’on a à se donner, c’est celle qui accomplit le Mythe de Sisyphe. La pierre retombe en bas du ravin, alors on la remonte. Vous n’êtes ni faibles ni sans moyens. Vous êtes en état de mener cette bataille, et la suivante, et la suivante ! Autant qu’il y en aura. Regardez-moi, je n’ai jamais lâché prise, je n’ai jamais cédé, je n’ai jamais baissé le regard, et c’est de cette façon-là que nous avons construit cette force. Alors maintenant, c’est à vous de faire.

Alors, je n’en finis pas de tomber et de retomber bien bas. Il n’y a guère eu jusqu’ici de journées de cette année 2022 où je n’ai eu envie de pleurer, à un moment ou à un autre, pour une raison précise ou sans raison consciente. Je n’ai pas le droit de craquer, alors je ne craquerai pas.

Up, down, turn around
Please don’t let me hit the ground

La pierre retombe en bas du ravin, alors on la remonte.

Bon printemps.

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C’est mieux que le monde ne me ressemble pas

Billet improvisé et écrit (presque) d’une traite

C’est probablement mieux que le monde ne me ressemble pas.

Je suis arrivé à ce constat, il y a quelques jours.

« Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose », avait écrit Albert Camus au lendemain d’Hiroshima.

Le monde est ce qu’il est. Les gens sont ce qu’ils sont. Ce sont mes semblables, mes frères, et pourtant je ressens tellement parfois que je ne suis pas comme eux, hélas.

Le monde est ce qu’il est. La plupart des vieilles religions indiquent que leur dieu a créé le monde à son image. Les athées modernes font plutôt remarquer que ce sont les hommes qui ont créé des dieux à leur image.

Entendons-nous bien : je suis un piètre philosophe. Je n’entends presque rien à la théologie – et à la plupart des pans de la philosophie d’ailleurs. Je ne suis qu’un ingénieur informaticien en banlieue parisienne, c’est-à-dire peu de choses. J’ai lu des choses que je n’ai pas forcément bien comprises sur le narcissisme, la rivalité mimétique et bien d’autres concepts encore sur les rapports du sujet à lui-même. Mais ce n’est pas mon sujet.

Mon sujet, je le crains, c’est moi.

J’ai constaté depuis longtemps que le monde ne me ressemble pas. Que la majorité de mes contemporains ne me ressemblent pas.

J’ai essayé de lutter contre cette situation, dans les deux sens – d’une part en me disant que je pourrai peut-être avoir une sorte d’influence bénéfique sur mon monde et sur mes proches ; d’autre part en essayant d’être un peu plus normal et acceptable. Ça n’a pas vraiment marché.

J’ai déploré cette situation. J’ai depuis longtemps abandonné toute espèce de prétention à être meilleur ou pire que ce qui m’entoure, et autres jugements moraux ineptes.

Mais récemment, je me suis surpris au constat, qui donne son titre à ce billet : c’est peut-être mieux comme ça. C’est peut-être mieux que le monde ne me ressemble pas.

J’y ai repensé en mettant en forme le précédent billet, en considérant mon incapacité pathologique à me projeter, à m’imposer, à exister.

J’y ai repensé en observant des personnes plus jeunes, des proches, des jeunes adultes, en train de débuter dans la vie, en train de faire leur vie, comme on dit. Des gens capables de se projeter, d’aller de l’avant, de tourner des pages. Des gens avec des envies, des désirs, des projets. Toutes sortes de choses dont je suis à peu près incapable. Je ne sais que m’adapter, je ne sais pas me projeter : c’est mieux que le monde ne me ressemble pas. C’est mieux.

J’y ai repensé à l’heure de la pause de midi, depuis que j’ai recommencé à déjeuner avec des collègues — c’est arrivé juste trois fois en ce mois de mars 2022, c’est déjà pas si mal. Je les écoute, je les observe, je ne me reconnais pas, et je me dis que c’est mieux ainsi, c’est sûrement mieux ainsi. Si je ne me retenais pas, je le leur dirai, à eux ou à d’autres d’ailleurs : ne soyez pas comme moi. Ne faites pas comme moi. Ne ratez pas votre vie. Mais je ne dis rien, et je me contente d’essayer de leur sourire.

J’y ai repensé en accompagnant une jeune adulte dans le monde merveilleux d’un magasin Ikea – j’avais l’air malin, en ce mois de mars 2022, seul avec mon masque FFP2 au milieu de centaines de promeneurs du dimanche libérés infectés. Un magasin Ikea, un show-room comme on dit maintenant, c’est conçu pour des gens ordinaires, des gens qui ont envie de se projeter, de construire leur « chez-moi », de construire leur petit monde à leur image. C’est fait pour donner des envies, des idées, des projets. C’est magnifiquement manipulateur, c’est prodigieusement commercial, les Suédois sont décidément très forts, mais ce n’est pas que ça. Ca correspond à des envies légitimes, des besoins réels. C’est pour les vivants. Et leur truc, aux Suédois, l’autre jour, c’était chouette, mais c’était vraiment pas pour moi.

Heureusement, je suis minoritaire. Heureusement que tout le monde ne me ressemble pas. Heureusement, le monde est rempli de gens qui se projettent, qui existent, qui vivent, qui ont envie de vivre. Un monde peuplé de gens comme moi serait affreux.

La première fois que j’ai vraiment commencé à cristalliser qu’il vaut mieux ne pas me ressembler, c’est en pensant à ma fille.

Il parait que la plupart des parents projettent leurs idées et leurs envies et toutes sortes de choses sur leurs enfants. C’est probablement humain, simplement humain. Il parait que la plupart des parents veulent, en somme, que leurs enfants soient à leur image – ou des variantes, telles que : soient à leur image, en mieux – en mieux, évidement, toujours plus, citius, altius, fortius et tout le bazar. Moi pas. I would prefer not to. Moi, je ne veux surtout pas que ma fille me ressemble.

Je ne veux pas que ma fille me ressemble. C’est un cri du cœur. Parce que je ne veux pas que ma fille soit malheureuse. Je ne veux pas qu’elle soit triste. Je ne veux pas qu’elle rate sa vie, qu’elle se fâche inutilement avec les uns et les autres, qu’elle grandisse percluse de hontes, de remords, de regrets, et de toutes ces sortes de choses. Je ne veux pas pas que ça soit tout pourri dans sa tête.

J’hésite toujours à qualifier la petite bête qui me ronge de « dépression au long-cours » ou « dysthymie », ou autres termes techniques. Tout ce que je sais, c’est que je n’en suis pas sorti. Je ne sais pas quand ça a commencé, je crains que ça ne finisse jamais. Je me résigne à ne plus espérer que des rémissions, des asymptotes, des palindromes. Je ne veux pas ça pour ma fille.

Je ne veux pas que ma fille me ressemble, et si je croyais aux prières, je prierai pour ne pas l’avoir contaminée. Je ne sais pas si c’est contagieux. Je n’en sais rien. Tout ce que je sais, c’est que je ne veux pas ça pour elle. Ni pour personne d’autre. Je ne veux pas ma fille soit malheureuse.

Je ne sais pas depuis combien de temps je traîne la petite bête. Certainement depuis des décennies, probablement depuis toujours. Je ne sais pas à quel point elle m’a empêché de voir la vie, le monde, les gens comme ils sont. Je mesure un peu plus au fil des années à quel point cette saleté aura faussé mon regard. Elle ne rend pas aveugle, non, ce serait bien trop simple. Elle tord les angles et les perspectives. Elle imbibe tout, elle colore tout, elle altère tout, elle sape tout. Elle sabote.

Parfois un pan du décor se déchire. Parfois une averse nettoie les couleurs. Parfois l’image se redresse. Alors fugitivement je vois les choses différemment, complètement différemment. Je sens les choses différemment, moins lourdes, moins pesantes, moins tristes, plus légères, plus gaies. Ça dure rarement longtemps, et les voiles, les encres, les poids reprennent le dessus. Le gris, le flou, le pesant. Le pénible. Le douloureux.

Dans ces moments-là, je vois tout différemment, moi et le monde. Je me dis qu’il n’y avait aucune fatalité, que j’aurais pu être normal, que j’aurais pu savoir me projeter, que la vie aurait pu être pour moi aussi, etc, etc, etc. C’est beau, la vie. Et puis ça retombe, les troubles de la vision et de tout le reste reviennent. Je retombe en enfer.

Mais le monde, pourtant, malgré tout (et il y a tant à dire derrière ce « malgré tout »), n’est pas l’enfer. Ni l’enfer, ni le paradis ; ni blanc, ni noir ; juste des millions de nuances de gris et de couleurs.

Le monde est ce qu’il est, peut-être peu de choses, mais il est vivant. Il avance. Il vibrionne. Il est bruyant, il est sale, il est malodorant, il est toutes sortes de choses, mais il est vivant.

Et moi, comme Joe Chip dans Ubik, je contemple ces messages mystérieux du monde extérieur, qui me disent : « Je suis vivant et vous êtes mort. » Je contemple les autres, je contemple le monde, je contemple le spectacle de la vie. Ils vivent, vraiment, pleinement, et moi je ne vis pas vraiment. C’est comme ça. C’est triste, mais c’est comme ça. Tant mieux pour eux. Tant pis pour moi. C’est mieux qu’ils ne me ressemblent pas.

Je ne veux pas mourir. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir.

Je suis comme je suis. Je ne sais pas ce que j’y peux. Je suis négatif, je sais. J’aurais sûrement adoré être autrement, mais je ne peux pas. Je ne peux pas être un autre.

Alors, en attendant, c’est mieux que le monde ne me ressemble pas.

Bonne nuit.

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La prochaine étape

Ce billet a été écrit au printemps 2021, achevé fin juin 2021. Il aurait dû être publié début juillet 2021. Et puis il y a eu ce qu’il y a eu. Et puis, je suis encore là, mais, en ce début du printemps 2022, je n’arrive plus beaucoup à écrire, à peine à lire, au-delà des apparences et des bugs. Ça reviendra peut-être. Ou pas. Je suis fatigué.

Je suis désolé.

* * *

Je me sens souvent absurde, tellement absurde, juste absurde.

L’autre jour, j’ai été amené à évoquer mon « parcours de vie » — pour reprendre une expression bien contemporaine. Il est long, ce parcours. Il y a eu beaucoup d’étapes. Mais, en essayant de raconter l’une ou l’autre de ces étapes, j’ai réalisé qu’elles avaient en commun d’avoir été vécues, chacune, comme si chacune était la dernière, comme si chacune ne pouvait pas avoir de suite.

Chaque étape a été vécue sans aucune pensée pour la suivante, sans préparation de la suivante, sans anticipations de la suivante.

C’est comme si l’avenir n’existait pas. C’est comme si, me demander ce que je vais devenir, ça avait toujours été une question taboue. Quelle importance ? Quelle importance ce que je vais devenir ? Aucune importance ! Quelle importance ce que je veux ? Aucune importance ! Hors-sujet ! Ça ne compte pas ! Ça n’a aucun intérêt !

Je n’ai jamais su penser sérieusement à la suite.

Je n’ai jamais su vouloir une suite.

Je n’ai jamais su décider de la suite.

Il se trouve que j’aurai bientôt cinquante ans de vie biologique, trente ans de vie adulte, quinze ans de crédit immobilier, dix ans de blog, et autres longues durées. Cinquante, trente, quinze, dix : ces nombres me semblent vertigineux. Je ne sais pas quelle est mon « espérance de vie » (de privilégié) : trente ans ? Ça aussi, ça me semble aussi vertigineux. Abstrait. Irréel. Invraisemblable.

Cinquante ans, trente ans, quinze ans, dix ans : Comment est-ce possible ? Comment ai-je pu tenir aussi longtemps ? Comment se fait-il que je sois encore là ? Je n’ai jamais imaginé des durées aussi longues. Je n’ai jamais été capable de voir loin – en tout cas, pas pour moi. Je n’ai jamais été capable de me projeter, moi, à plus de quelques trimestres.

Mon « parcours » est une suite de segments, plutôt courts, rarement cohérents, rarement anticipés. Je peux parler du segment en cours, je peux parler des précédents, mais je suis incapable de parler du suivant, de l’évoquer, de l’imaginer. C’est hors-sujet. C’est sans importance. Ça ne me concerne pas. C’est pas pour moi. Il vaut mieux ne pas en parler. Il vaut mieux ne pas y penser. C’est tabou.

Quand on me demande où je me vois dans quelques années, comment je me vois, ce que je veux ou ce que j’espère, je réponds, comme je crois avoir toujours répondu, à tout âge : « Je ne sais pas. Je m’adapterai. Je ferai de mon mieux ».

L’un des rares billets un peu lus de ce blog s’intitule « S’adapter jusqu’à ne plus savoir se projeter ».

Ce que je ne sais pas faire, c’est me projeter. Savoir me projeter. Vouloir me projeter. Me dire qu’il faut me projeter. Je ne sais pas faire. Je n’ai jamais su faire. Je ne saurai peut-être jamais faire. J’élude. J’esquive. Je fuis. Je décrète que c’est hors-sujet, ou présomptueux, ou futile, ou inapproprié.

Tout ce que je sais faire, c’est m’adapter. Encaisser les mauvais coups. Tenir. Endurer. Ce que je fais, c’est sauver les apparences. C’est me dire que je dois me concentrer sur l’essentiel – tout en étant persuadé que je ne fais pas partie de l’essentiel. Les femmes et les enfants d’abord.

Me projeter ? Non, non et non, je ne sais pas faire. Je me le suis toujours interdit. Je me suis toujours dit que c’était vain. Qu’il faut savoir ce qu’on peut, avant de réfléchir à ce qu’on veut. Qu’il faut s’adapter. Qu’il faut faire des efforts. Qu’il faut trouver sa place.

Avec cette terrible menace implicite, ce sous-entendu implacable – un des refrains préférés de la petite bête :

Malheur à toi si tu n’arrives pas à t’adapter ; malheur à toi si tu n’arrives pas à être accepté, à être acceptable, à être comme il faut ; malheur à toi si tu n’arrives pas à trouver ta place ; malheur à toi si tu échoues…

Rien ne justifie a priori ta place sur terre. Rien ne justifie l’air que tu respires, rien ne justifie les ressources dont tu as besoin. Rien ne te justifie.

Rien ne garantit que tu seras encore là dans un an, dans cinq ans, dans dix ans. N’imagine pas que tu pourras encore être là juste comme ça, parce tu es toi, parce que tu es là aujourd’hui. Rien ne te justifiera.

Ça semble absurde, ça semble tellement absurde, tellement impossible, tellement pas naturel – et pourtant c’est vrai. C’est ce que j’ai dans la tête. C’est un de mes fils conducteurs. Je vous assure, je suis sincère. Je crois que je suis sincère.

Je n’ai jamais su dire : dans un an, dans cinq ans, dans dix ans, je serai là, je serai encore là, je serai toujours là, je serai ceci ou cela, je serai ici ou ailleurs, j’aimerai ceci ou cela, je veux ceci ou cela, je ne veux pas ceci ou cela. Je n’ai jamais su vouloir. Ou, en tout cas, pas pour moi. En tant que partie d’un projet porté par d’autres, voulu par d’autres, servant d’autres, oui, certainement. En tant que projet de moi-même, par moi-même, pour moi-même, non, non, absolument pas. Je ne sais pas faire.

I’m somebody’s fool

Ça semble incroyable étant donné que, justement, j’aurai bientôt cinquante ans de vie biologique, trente ans de vie adulte, et toutes ces sortes de choses. J’ai existé longtemps, j’ai perduré longtemps, je suis là depuis longtemps. Je l’ai fait, et j’ai parfois du mal à y croire. C’est incroyable que je sois encore là ! Comment ai-je pu ? Comment ai-je tenu ? Comment est-ce possible ? Et, mieux encore, comment est-ce possible que, au fil de toutes ces années, j’ai parfois été un peu plus que toléré, j’ai fait quelques trucs valables, j’ai même reçu des marques de reconnaissance et d’appréciation. Comment est-ce possible ? Et surtout, comment est-ce possible aussi longtemps ?

I’m still standing
Yeah yeah yeah

Comment ai-je pu perdurer aussi longtemps ?

Je n’ai jamais pensé que j’étais là pour longtemps.

Je n’ai jamais pensé que je méritais d’être là pour longtemps.

Je n’ai jamais pensé que je pourrais être là pour longtemps, sans condition, juste parce que je suis là, juste parce que j’existe. Je n’ai jamais pensé que j’étais une justification de quoi que ce soit. Je n’ai jamais pensé que je pouvais être ma propre raison d’être. Il m’a toujours fallu des substituts, des ersatz, des prétextes, des incarnations.

Il se trouve que j’ai une fille. Et souvent, lorsque je la regarde, je me dis que si elle n’existait pas, je n’aurais décidément aucune raison d’être encore là, de continuer à endurer ce que j’endure, à souffrir ce que je souffre, à vivre alors que la vie c’est pas fait pour moi. Ma fille existe, et elle a besoin de moi. Cela seul justifie mon existence à moi.

Ma fille est adolescente maintenant. Elle va passer par des phases où elle me détestera et me dira sans le penser vraiment toutes sortes d’horribles choses, dont je ne devrai pas tenir compte. Dans quelques années, elle sera adulte. Dans quelques années, elle sera autonome. Dans quelques années, elle n’aura plus vraiment besoin de moi ; alors peut-être enfin pourrai-je arrêter de subir, arrêter de souffrir, arrêter tout court. Tirer enfin un trait sur la vie, parce que la vie c’est pas fait pour moi.

Plus rien ne s’oppose à la nuit
Rien ne justifie

Mais peut-être qu’alors j’aurai enfin fini à apprendre à être vivant. Peut-être que je n’en suis pas si loin. Je n’ai pas été mis au monde et éduqué pour être vivant. Au fond, pour paraphraser le castor : on ne nait pas vivant, on le devient. J’avais du retard, quinze ou vingt ans de retard ; j’ai essayé de le rattraper. J’ai essayé. J’ai appris sur le tas, comme on dit ; j’ai appris douloureusement ; j’ai payé cher mes retards, mes écarts, mes manques. Peut-être ai-je presque fini ; peut-être même ai-je fini et que c’est juste que je ne m’en suis pas encore aperçu. Peut-être que, j’y suis presque, j’y étais presque avant la pandémie et ce qui s’en est suivi.

I’ve just got to put these wings to test

Peut-être que j’arriverai à voir au-delà de juste l’étape en cours, au-delà de l’année en cours, ou au-delà du trimestre en cours – pour moi. Peut-être que j’arriverai définitivement à ne plus juste survivre, ne plus croire que je dois juste essayer de survivre.

Survivre : m’adapter, de tortiller entre les contraintes, faire plaisir aux uns et aux autres, assumer des rôles ingrats de variable d’ajustement, de souffre-douleur ou de poubelle émotionnelle, assumer parce qu’il en faut bien toujours un qui assume ces rôles, n’est-ce pas, on peut même en tirer fierté, il n’y a pas de mal à cela, c’est pas grave j’ai l’habitude, et puis, ce qui compte, c’est que le groupe avance, que la famille avance, que le projet avance, c’est que quelque chose qui me dépasse avance, c’est que quelque chose qui n’est pas moi et qui est forcément plus, mieux, au-dessus, au-delà de moi, avance. Et moi dans tout ça ? Mais tout le monde s’en fout de moi, et c’est bien normal, ça a toujours été comme ça, c’est pas grave j’ai l’habitude, je n’ai que ce que je mérite, c’est comme ça et on y peut rien, il faut s’adapter, c’est la vie, il faut s’adapter, il faut bien s’adapter pour survivre.

Survivre : Il faut s’adapter !

Survivre : Subir !

Me projeter : Tout ce qu’au fond je n’ai jamais su vraiment faire – pour moi.

Me projeter. Partir du principe que je serai encore là, dans longtemps. Que j’existerai encore. Que j’existerai encore pas juste pour m’adapter à ce que seront les circonstances du moment, et aux attentes de tel ou tel tiers d’alors. Que c’est moi qui déciderai – que c’est moi qui déciderai d’au moins une partie de ce qu’il y aura à décider. Que c’est moi qui choisirai. Que ce que je veux peut compter. Que ce que je veux doit compter. Que ce que je veux compte. Que ce que je suis compte. Que ma vie compte. My life matters, too.

Me projeter. Me dire que ce n’est pas les circonstances seules qui décideront, c’est moi – c’est aussi moi, c’est au moins un peu moi. Me dire que je ne serai pas juste une conséquence du reste, que c’est le reste qui sera une conséquence de moi – au moins en partie.

Me projeter. Exprimer ce que je veux et ce que je ne veux pas. Imposer, parfois, ce que je veux et ce que je ne veux pas. Avoir ma place sur terre, fût-elle infime et temporaire. Ferme. Non négociable. Non aliénable. Non conditionnelle.

Me projeter. M’imposer. Prendre ma place. Prendre mon temps. Prendre. Prendre pour moi. Être. Être pour moi. Ne plus juste subir. Ne plus juste m’adapter. Ne plus juste me plier.

Me projeter. Préparer la suite. Passer à la suite.

Me projeter. Exister.

Ça parait tellement simple, mais ça m’est tellement étranger.

Je me sens tellement absurde.

Bonne nuit.

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