Plus rien à donner

Billet écrit en temps contraint

Les billets se font rares sur ce blog. Peut-être que je n’ai plus rien à écrire. Peut-être que j’ai déjà tout dit. Peut-être qu’il est temps que ça s’arrête.

Ce n’est pas un sentiment nouveau. Je l’ai déjà éprouvé. Plusieurs fois. Il revient périodiquement. Il est probablement plus intense au fil des années.

C’est probablement mon sentiment dominant depuis deux ans, depuis l’hiver 2016. Depuis la fin d’une grande séquence professionnelle réussie, et la réalisation progressive que je ne ferai probablement jamais mieux. L’émergence de cette conviction que je suis désormais sur une pente irrémédiablement descendante — professionnellement, personnellement, physiquement, moralement, et plus si affinités.

Je sais, je devrais essayer de faire des phrases sans « peut-être » ou « probablement ». Seulement, voyez-vous, je ne suis pas sûr de moi. Je n’ai pas de certitudes. C’est d’ailleurs peut-être mieux ainsi.

Ce que je ressens est difficile à qualifier, mais j’appelle ça de l’épuisement plus que de la fatigue. En prenant le mot épuisement au sens littéral. Je suis épuisé. Je suis vidé. Je ne ressens plus rien en moins. Tout est sorti, tout est parti, tout a été extrait, il ne reste plus qu’un grand vide. Je n’ai plus rien. Je n’ai plus rien à donner.

J’ai déjà cité cette phrase de Michel Houellebecq, les derniers jours d’Annabelle, dans « Les Particules Élémentaires », dans un billet intitulé « Bouffé par la vie » , ça remonte à l’hiver 2015.

« On m’a vidée, se dit-elle, on m’a vidée comme un poulet. »

J’ai déjà théorisé le capitalisme de l’épuisement, en décembre 2014 et la société de consumation en décembre 2016. Jolies formules, je devrais probablement en être fier. Ce n’est pas un hasard que ces deux billets aient été écrits au début du mois de décembre : c’est une saison où, un peu plus chaque année, je me sens ralenti, épuisé, vidé — Noël, le froid, le manque de lumière. Seulement là, j’écris ces lignes à la fin d’une chaude journée de juin, où j’ai même réussi à faire une sieste en plein soleil. Ça ne colle pas.

J’ai déjà tellement écrit sur la fatigue, le piège de la fatigue, la peur de la fatigue, la fatigue de la tristesse, la fatigue de la fatigue… ce n’est pas nouveau, mais j’ai l’impression que ça empire.

Je sais, je devrais essayer de faire des paragraphes qui ne commencent pas par « j’ai déjà », « j’ai déjà dit », « j’ai déjà fait », etc. Seulement, voyez-vous, c’est là le nœud de l’affaire. Je n’arrive plus à me lancer dans de nouveaux sujets, dans de nouveaux projets. Je n’y arrive pas. Je n’arrive pas à me projeter. Je ne me vois pas autrement, ailleurs, plus tard. Je ne vois plus que le présent — et le passé. Je vois l’avenir — mais sans moi. Je ne me vois pas dans l’avenir. Je n’ai rien à y apporter. Je n’y ai pas de place.

Je me sens en panne. Je ressens qu’en moi, il n’y a plus rien. Ça a été vidé. Les ressources sont épuisées. Tout a été consumé. Je n’ai plus rien à dire, plus rien de neuf — au mieux, je peux juste redire, citer, recycler du vieux, je peux juste revenir en arrière, je peux juste répéter, rabâcher, radoter. Mais pas plus. Je suis fini, dans tous les sens du mot « fini ».

Alors, il faudrait tout arracher, il faudrait tout abattre, pour pouvoir enfin reconstruire quelque chose de mieux. Mais je n’ai pas le cœur, le cran, l’énergie de démolir ce que je viens de passer des années à construire et à tenir à bout de bras. Et surtout je n’ai pas la foi que je peux construire quelque chose de mieux, que je peux encore construire quelque chose, que j’ai encore des choses à dire, à faire, à donner. Je me sens incapable. Je me sens vide — je me sens vidé. Je me sens sec — je me sens asséché. Je me sens pillé, dévoré, dépouillé — tout le monde s’est servi et il ne reste plus rien de moi en moi pour moi. Je me sens une carcasse vide. Plus un fragment de minerai dans la mine, plus une goutte d’eau dans la bouteille, plus une goutte de carburant dans le réservoir.

On avance, on avance, on avance
C’est une évidence
On a pas assez d’essence
Pour faire la route dans l’autre sens

Je ne ressens aucune force de l’expérience, aucune sagesse de la maturité, aucune force de l’âge. Peut-être cela s’explique-t-il, au moins en partie, par l’imbécile jeunisme de l’époque, ou par le mépris structurel de mon secteur d’activité pour l’expérience, ou les deux à la fois. Ou pas. Ou pas seulement. Peut-être que c’est juste que « le noyau est fissuré pratiquement depuis l’origine » . Ou pas. Ou pas seulement.

Je ne ressens que du vide — et de la fatigue, et de la frustration, et de l’amertume.

J’entends souvent dire qu’il faut trouver à l’intérieur de soi les ressources qui permettent d’avancer, et ce genre de choses. Très bien. Admettons. Ça semble du bon sens. Mais qu’est-ce qu’on fait quand, après inventaire, on ne trouve plus rien ? Quand il n’y a plus rien ? Vidé comme un poulet, en panne d’essence, plus d’idées, et surtout plus d’envie ?

Cette force de penser que le plus beau reste à venir

Je ne sais pas. Peut-être que ça va revenir. Après tout, c’est déjà revenu, de nombreuses fois. C’est toujours revenu. J’ai même réussi à retrouver du travail il y a un an. La vie est cyclique, après la pluie le beau temps, après l’hiver le printemps, « pluie en novembre, Noël en décembre » (dicton belge), et toutes ces sortes de choses. Donc…

Je ne sais pas. Je ne me vois pas d’avenir. Il est trop tard.

Mais tout ce que je pouvais ça n’était pas encore assez
Pas assez, pas assez, pas assez

Bonne nuit.

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Le capital culturel comme extension du domaine du capital

J’ai réalisé il y a quelques mois que je déteste la notion de capital culturel.

Pourtant, à la base, le concept de « capital culturel » est intéressant. Important. Je n’ai rien lu de Pierre Bourdieu, à part des extraits et des résumés, mais il me semble que c’est une oeuvre fondamentale pour comprendre le monde contemporain. Même le conservateur David Brooks, dans un récent éditorial du New York Times intitulé « Getting Radical About Inequality » , daté du 18 juillet 2017, en convient.

Utilisons Wikipedia comme point de départ :

Le capital culturel est un concept sociologique introduit par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dans La Reproduction [publié en 1970], qui désigne l’ensemble des ressources culturelles dont dispose un individu. Bourdieu et Passeron le définissent comme « les biens culturels qui sont transmis par les différentes actions pédagogiques familiales ». Il existe aux côtés du capital économique et du capital social.

Pierre Bourdieu y voit un instrument de pouvoir au niveau de l’individu sous forme d’un ensemble de qualifications intellectuelles produites par l’environnement familial et le système scolaire. C’est un capital parce qu’on peut l’accumuler au cours du temps et même, dans une certaine mesure, le transmettre à ses enfants, l’assimilation de ce capital à chaque génération étant une condition de la reproduction sociale. Comme tout capital, il donne un pouvoir à son détenteur.

Le capital culturel défini par Bourdieu se présente sous trois formes distinctes : (…)

Mais ce concept a échappé depuis longtemps aux sociologues. Il est quasiment passé dans le langage courant. Pour le meilleur et pour le pire. Il est utilisé à tort et à travers. Et souvent de manière pernicieuse.

J’aimais bien ce concept de capital culturel il y a encore quelques années. Aujourd’hui, je le déteste. Plus précisément, je déteste la manière dont il est utilisé, et l’évolution du monde contemporain qu’il représente.

Lessiveuse

La grande lessiveuse de la propagande néolibérale a probablement fait son effet, sur ce concept-ci comme sur tant d’autres. Les publicitaires et autres professionnels de la manipulation sont très fort pour assimiler n’importe quoi, et pour digérer toute critique du système. Je signale en passant un très joli entretien publié par l’excellent site JefKlak, intitulé « Vivez à vos risques et périls, mais vivez dociles et prévisibles » , daté du 14 mars 2018, et qui, entre autres, décrit avec virtuosité comment Denis Kessler et François Ewald ont retourné la pensée de Michel Foucault :

Toute une pensée néolibérale prend appui sur Foucault pour défendre l' »autonomie » contre l’État-providence.

Le concept de capital culturel était un outil critique, c’est devenu un moyen de banalisation.

Consolation

Ainsi, souvent, le concept de « capital culturel » est utilisé pour relativiser l’importance du capital financier. Il est présenté comme une sorte de consolation, typiquement pour des personnes instruites mais exclues, sur le mode « vous êtes mal payé, mais songez que vous avez quand même un capital culturel ». Ou tous les discours du type « vous êtes artiste, vous vivez de votre passion, vous imaginez pas être payé en plus ? »

S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche !

Exclusion

Plus souvent, le concept de « capital culturel » est utilisé pour exclure, sur le mode « vous ne pouvez pas prétendre à cette formation, à cet emploi, à cette promotion, vous n’avez pas le capital culturel nécessaire, voyons, enfin, soyez raisonnable ! » « Vous ne pouvez devenir cadre, vous n’avez pas le savoir-être requis ! » Etc.

Il rejoint ainsi le sens initial du concept — la transmission de la culture comme déguisement de la transmission de la richesse. On n’ose pas sélectionner uniquement sur des critères financiers, mais on ose sélectionner sur des critères supposément culturels. Ceci dit, il faut reconnaître que ces derniers temps, « on » ose de plus en plus, « on » fait de moins en moins semblant, « on » est de plus en plus décomplexé.

Tout récemment, le machin ParcourSup a approfondi dans cette logique. À travers cette cochonnerie, ont pu être exigés de lycéens de 17 ans, sur une échelle inégalée : qu’ils déclinent un curriculum vitae, qu’ils s’inventent des « projets personnels » et « projets professionnels », qu’ils tartinent des lettres de motivation, qu’ils listent leurs voyages à l’étranger, bref qu’ils étalent leurs talents prouvant leur « potentiel », leurs expériences qui les feront « sortir du lot » et autres titres de gloire déjà acquis (ou hérités). Tant pis pour celles et ceux qui n’ont pas voyagé, qui ne savent pas écrire de lettres de motivation, qui n’ont rien de particulier à avancer pour se mettre en avant, bref qui n’ont aucun « capital culturel » et assimilé — ou aucun autre capital financier déguisé. Oui, tout ça est de plus en plus décomplexé.

Mais ce que je reproche au concept de « capital culturel » va plus loin.

Un capital comme les autres

Parler de capital culturel permet d’appliquer à l’objet « culture » — à l’érudition, à la science, à l’art, à la connaissance — les propriétés (si j’ose dire) qu’on applique en général à l’objet « capital ». Traiter la culture comme un capital, ça semble plein de bon sens, mais qu’est-ce que ça dit de la culture ?

Un capital, on doit en retirer un loyer, une rente ou un dividende. Un capital, ça existe des profits, des bénéfices, du rendement. Un capital, c’est un actif, ça doit générer des flux de revenus. (Je sais, en comptabilité c’est plus compliqué, mais je ne suis pas comptable.)

Un capital, ça s’achète et ça se vend. Sa valeur est fonction des revenus qu’on en attend, et des revenus qu’on en a déjà retirés. Sa valeur dépend aussi de l’existence d’un marché, avec toute la faune qui va avec : des acheteurs, des vendeurs, des teneurs de marché, des spéculateurs. Sa valeur peut fluctuer pour toutes sortes de raisons, bonnes ou mauvaises, intrinsèques ou purement spéculatives.

Parler de capital, ça veut dire pouvoir accumuler, transmettre, hériter, acheter, vendre, liquider, spéculer, évaluer, réévaluer, etc. Liquider ce qui n’est pas rentable. Gérer un portefeuille. Vendre à perte. Acheter à crédit. Vendre à terme. Acheter à terme. Spéculer. Accumuler à la baisse. Manipuler le marché. Et on peut continuer. Le monde est une porcherie.

Peut-on appliquer tout ça à la culture ? À la connaissance, au savoir, aux arts et aux sciences ? Toujours forcément générer un revenu ? Pouvoir être acheté, vendu, liquidé ? Avoir forcément une valeur marchande, avec idéalement une cotation en temps réel ?Servir de support à la spéculation, de sous-jacent à des produits dérivés ?

S’être habitué à parler de « capital culturel » facilite l’acceptation, la dérive vers ce genre de raisonnements. On y est. On est en plein dedans.

Un capital culturel, c’est d’abord un capital.

Tout est capital

Il y a une trentaine d’années, la phrase « la culture n’est pas une marchandise comme les autres » était un slogan, fièrement porté en étendard, typiquement par les gouvernements français engagés dans les négociations des traités de libre-échange de l’époque. Aujourd’hui, cette phrase passe pour juste naïve, fait juste soupirer, ou ricaner. On n’en plus là.

Ce que je reproche au concept de « capital culturel », c’est aussi que, parmi d’autres, il a permis de populariser et de généraliser la notion de « capital ». Il faudrait faire un historique plus précis de ce concept, de son succès dans le système médiatique et dans les conversations, de sa progression — peut-être cela a-t-il été fait, cela ne sera pas fait ici, ceci n’est qu’un blog.

De même, il faudrait faire l’historique d’autres concepts para-capitalistes rentrés dans le langage courant, tels que « capital santé », « capital formation », « capital humain ». Comprendre comment ils ont été banalisés, par qui, comment, et pourquoi. On trouverait probablement l’influence d’intérêts financiers bien compris : les vendeurs d’assurance-santé type mutuelles pour le « capital santé » ; les vendeurs de cours du soir et de diplômes pompeux pour le « capital formation » ; et les maîtres du monde type OCDE, FMI et Commission Européenne pour le « capital humain ». Et j’en oublie, le « capital environnement », les marchés des droits à polluer, le marché du carbone, etc. Il y a toute une généalogie du néolibéralisme à écrire, à moins qu’il ne faille parler de turbo-capitalisme.

Les mots sont importants. Les guerres des mots sont importantes.

En France, « Capital » est une émission de télévision depuis 1988, un magazine mensuel depuis 1991. Utiliser ainsi ce mot était un peu transgressif à l’époque. C’est tout sauf un gros mot désormais. Tout est capital désormais.

Tout doit disparaître

Derrière le concept de « capital culturel » et ses cousins « capital humain »  et les autres, vient l’idée que tout est capital. Que tout peut être mesuré en dollars. Que tout s’achète, tout se vend, tout s’hérite, tout s’accumule. Que tout est substituable. Que tout doit pouvoir servir de base à des produits financiers, faire l’objet de spéculation, être titrisable, et in fine liquidable. Rien n’échappera à la terreur liquide. Tout doit disparaître.

C’est un peu comme la mode de la « science des données », qui débouche sur la quantophrénie, l’obsession de tout voir comme une série de données, comme des batteries de chiffres. Et défilent ensuite des paradigmes tels que : Tout peut être mesuré. Tout doit être mesuré. Ce qui n’est pas mesuré n’existe pas. Tout ce qui est mesuré peut être amélioré. Tout sera mis en chiffres. Tout sera optimisé. Rien n’y échappera.

Bref, le monde a changé depuis les années 1960s et 1970s où Bourdieu et Passeron ont forgé et popularisé le concept de « capital culturel ». Il est devenu pire.

Le capital salit tout. La logique du capital salit tout.

Il est urgent de dépasser la logique capitaliste, dans tous les domaines. Il est urgent de reprendre le chemin du progrès.

Bonne nuit.

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Où est passée la joie de vivre ?

La vie est un miracle. Elle est minuscule, elle est fragile, elle peut s’arrêter à tout instant. Il faut chérir chaque minute qui passe.

Alors où est passée la joie de vivre ?

Où est passée la gaieté ? La bonne humeur ? La légèreté ?

Tu n’as jamais été très joyeux. Tu n’as jamais été très doué pour la joie, le bonheur, l’enthousiasme, mais ça t’est quand même arrivé. Et même souvent. Et tu as même été capable de donner de la joie à tes semblables. De susciter de l’enthousiasme, de l’adhésion, et toutes sortes de pensées positives. Tu as eu de bonnes périodes. Alors que s’est-il passé ? Ces dernières années, année après année, tu te sens t’asphyxier.

Tu sens que tout s’est évaporé, s’évapore encore. Il reste encore quelques flaques, de temps en temps, mais elles rétrécissent. Des flaques. Puddles. Tu ne connaissais pas ce mot, tu l’as découvert dans la trilogie de The Three-Body Problem, traduit du chinois en anglais.

Dans The Dark Forest, au moment de vérité, alors que Luo Ji parle seul face au soleil levant, tu as noté :

Puddles on the ground reflected the brightening sky like countless mirrors, giving the illusion that the Earth was a mirrored sphere with the ground and the world just a thin layer on top.

Des flaques au sol reflétaient le ciel du levant comme d’innombrables miroirs, donnant l’illusion que la Terre elle-même était une sphère réfléchissante, et que le sol et le monde n’étaient juste qu’une fine pellicule à la surface.

Dans Death’s End, revient comme un refrain :

When the sea is drying, the fish have to gather into a puddle. The puddle is also drying, and all the fish are going to disappear.

Quand la mer s’assèche, les poissons se réfugient dans une flaque. La flaque est aussi en train de s’assécher, et tous les poissons vont disparaître.

Pourquoi tout est-il en train de s’évaporer ?

Où s’est évaporée la joie de vivre ? Toi qui aime tant les fleuves et les rivières !

Où est passée la joie de partir de chez toi le matin, avec devant toi un océan de possibilités, d’inattendus, de surprises ? Où est passée la joie de rentrer chez toi le soir ? Où est passée la joie d’arriver en week-end ?

Où est passée la capacité d’émerveillement ? Où est passé le bonheur de parfois rencontrer de nouvelles personnes, de nouvelles idées, de nouveaux lieux ? Où est passé le délice de te perdre dans un livre ou dans une carte ? Où est passée la joie de voir le soleil, la lumière, le ciel bleu, de ressentir un souffle d’air frais ou d’écouter la pluie tomber ?

Où est passé le sens de l’humour ?

Tu ne vois plus la vie que comme une suite de contraintes, de corvées, d’avanies et de mauvais coups à prendre et de mauvais moments à passer. Tu ne vois plus la vie que comme une immense fatigue, vaine, pesante, inextinguible. La fatigue. La peur de la fatigue. La fatigue de la fatigue.

Tu commences toutes tes journées en te demandant ce qui va te tomber dessus, en t’inquiétant de ce qui est prévu, en craignant les imprévus, en t’alarmant par avance de ce que tu n’arriveras pas à faire.

Tu termines toutes tes journées en maugréant ce qui t’est tombé dessus, en regrettant ce que tu n’as pas réussi à faire, en déplorant les imprévus, en te détestant pour ce que tu as été incapable de faire.

Tu ne sais plus te réjouir. Tu ne sais plus savourer. Tu ne sais plus espérer. Tu ne sais plus apprécier.

Les week-ends sont pires que les jours de semaine. Tu termines la plupart des week-ends exténué et amer. Tu ne sais plus si tu détestes plus les vendredis soirs ou les dimanches soirs.

Tu ne sais plus juste laisser passer le temps, juste attendre que ça se passe, juste laisser filer des heures. Juste t’asseoir, t’asseoir face au soleil, t’asseoir avec un livre ou avec un journal, ou même t’asseoir pour ne rien faire. Tu ne sais plus faire. Tu n’y arrives plus. Tu n’y arrives plus. Et tu te détestes pour les piles de journaux pas finis ou pas lus qui s’accumulent, pour les livres que tu n’arrives pas à finir, pour tout ce qui te dépasse, pour tout ce qui te suggère que tu es dépassé.

Tu ne sais plus accepter qu’une heure, qu’une journée, puisse être inutile. Improductive. Vaine. Juste vécue. Juste ressentie. Il faut que tout serve à quelque chose — sans vraiment savoir à quoi, d’ailleurs.

Tu es obsédé par le faire, et tu ne sais plus juste être.

Tu ne sais plus rien faire sans te dire que tu auras à le justifier, tôt ou tard, d’une manière ou d’autre. Tu es prisonnier de boucles d’approbation, certaines étant inatteignables, d’autres étant purement de ton invention. Tu te condamnes à décevoir, toujours décevoir, encore décevoir.

Tu ne sais plus ne pas te sentir responsable de choses sur lesquelles tu n’as pas prise. Tu te sens responsable et coupable de tout, même du mauvais temps. Tu sais de moins en moins répondre que ce n’est pas toi, même quand ce n’est pas toi. Tu sais de moins en moins écouter une question sans ressentir une mise en accusation. Tu observes parfois des réponses réflexes sortir de ta bouche, hors sujet mais gorgées d’émotions, comme des défenses désespérées contre des menaces plus ou moins imaginaires, appeler au calme, implorer l’indulgence, assumer le désastre, ne criez pas, ne nous fâchons pas, s’il vous plait.

Tu ne sais plus te regarder dans la glace avec bienveillance, ni même avec indifférence.

Encore une fois, ce n’est pas complètement nouveau. Tu t’es toujours senti laid, moche, anormal, pas comme il faut, pas à ta place. Toujours.

Let me tell you why you’re here. You’re here because you know something. What you know you can’t explain, but you feel it. You’ve felt it your entire life, that there’s something wrong with the world. You don’t know what it is, but it’s there, like a splinter in your mind, driving you mad. It is this feeling that has brought you to me. Do you know what I’m talking about?

Je vais te dire pourquoi tu es là. Tu es là parce que tu sais quelque chose. Ce que tu sais tu ne peux pas l’expliquer, mais tu le ressens. Tu l’as ressenti toute ta vie, qu’il y a quelque chose qui ne va pas avec le monde. Tu ne sais pas ce que c’est, mais c’est là, comme une écharde dans ton esprit, qui te rend fou. C’est cette sensation qui t’a amené jusqu’à moi. Sais-tu de quoi je parle ?

Toujours. Toujours, mais il y a eu des périodes où tu l’avais oublié, où tu n’y pensais plus, où c’était enfoui. Et puis c’est revenu. C’est revenu en pire. C’est pire. C’est sans issue. C’est trop tard, te répètes-tu.

Tu es miné par tout ce que tu n’as pas su faire, notamment quand tu étais jeune.

Tu as cette phrase, par exemple, venue du fond des âges, venue d’on ne sait où, que tu croyais avoir oubliée, et qui est bien revenue : « Quel genre de monstre suis-je donc ? » Tu ne sais plus comment la faire repartir. Et elle n’est pas seule. Il y en a d’autres.

Tu ne sais plus te contenter de faire de ton mieux. Tu te sens devenir incapable, inutile, incompétent. Tu ne te sens plus à ta place nulle part, ni dans ta maison, ni dans ton travail, ni dans ta ville, ni dans ton pays. Il n’y a plus de place pour toi, ni ici, ni ailleurs. Tu entends volontiers les insinuations que tu encombres. Que tu gênes. Que ça serait mieux sans toi. Qu’il serait temps que tu t’effaces. Qu’il faut avoir l’élégance de s’effacer. Tu l’entends. Tu es persuadé que c’est ce qu’on te dit, ou au moins ce qu’on sous-entend, et que ça doit être vrai, même si c’est peut-être juste la petite bête qui dit tout ça.

Tu ne sais plus juste être. Tu n’as jamais su t’affirmer, tu n’as jamais eu une grande confiance en toi, une grande estime de toi. Tu comptais sur l’âge pour t’aider, mais c’est exactement le contraire qui est en train de se passer. Tu devrais te sentir expérimenté, tu te sens dépassé. Tu devrais te sentir sage, tu te sens incompétent. Tu devrais te sentir mûr, tu te sens desséché. Asséché. Sec.

Tu observes avec envie tes semblables, anonymes ou pas, qui semblent éprouver tous sincèrement de la joie à vivre, toutes sortes de joie de vivre. Peut-être certains font-ils semblant, mais ça ne peut pas être tous. Leurs joies ne manquent pas. Ça semble tellement facile. Ça semble tellement bête, tellement humain, tellement normal. La joie de bavarder, la joie d’apprendre, la joie d’être surpris, la joie d’être ensemble, la joie de telle ou telle réussite, la joie de rentrer chez soi le soir, la joie d’être en week-end, la joie d’être en vacances, la joie du retour des beaux jours, la joie d’être au soleil, la joie d’être juste vivant, la joie d’être tout court, au premier degré, sans condition et sans nuance, sans calcul, sans attendu, sans sous-entendu et sans justification.

Ça semble tellement facile.

Pourquoi c’est toujours les mêmes qui s’amusent ?

Où est passée la joie de vivre ?

Bonne nuit.

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