Le moment Mélenchon

Dans trois jours, le dimanche 23 avril 2017, lors du premier tour de l’élection présidentielle, les électeurs français vont choisir.

Comme quelques jours avant le référendum britannique du jeudi 23 juin 2016, comme quelques jours avant le dénouement de la crise grecque fin juin 2015, je voulais juste écrire tranquillement, un long billet de type « Pistes de lecture », en forme de « tour d’horizon », calme et mélancolique, méticuleusement sourcé, et sans conclusion nette.

Mais ce qui s’est passé ces dernières semaines change la perspective. Je n’ai pas que de la mélancolie. J’ai une conclusion nette à offrir. Il se passe quelque chose.

Commençons par quelques observations, par une sorte de « tour d’horizon ».

La France de 2017, c’est un pays en déclin. Le quinquennat du petit président François a été aussi minable que le quinquennat du petit président Nicolas. Dans la continuité.

En 2010, Eric Dupin décrivait « La fatigue de la modernité » . On a beaucoup avancé sur cette pente. La dégringolade continue. Les petits présidents n’ont rien fait. Le carnage continue. Le déclin continue.

C’est peu dire que le libre-échange, des biens, des services voire des personnes, si souvent célébré par nos élites, ne convainc pas les Français. Les couches populaires, victimes d’une désindustrialisation où les délocalisations ont leur lourde part, ne sont pas les seules à manifester leur mécontentement. J’ai aussi discuté avec de nombreux chefs d’entreprise, de taille petite ou moyenne, bien conscients de l’absurdité de la règle du jeu économique en vigueur. La mise en concurrence de parties du monde où les conditions sociales et environnementales n’ont rien de comparable ne peut qu’engendrer de redoutables déséquilibres.

La France de 2017, c’est un pays en voie de liquidation, et pressé de toutes parts par ses différents maîtres d’accélérer la liquidation.

La liquidation des sciences et des industries. La liquidation des savoirs-faire. La liquidation des travailleurs. La liquidation des systèmes sociaux. La liquidation de régions entières. Et in fine, la montée du fascisme. Et la possibilité de la guerre civile.

Liquider. Défaire. Reculer. On en revient toujours au programme énoncé par Denis Kessler dans « Challenges » en date du 4 octobre 2007 :

Il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance !

La France de 2017, c’est un pays en voie de vassalisation. C’est un pays qui n’a plus de volonté d’indépendance, et qui laisse s’échapper ses moyens. C’est un pays prêt à être colonisé.

C’est un pays mercenaire, prêt à envoyer ce qu’il lui reste de forces militaires dans toutes sortes d’aventures néo-coloniales idiotes, sur ordre de Doha, de Riyad ou de Washington.

Et c’est surtout un pays soumis. Un pays qui est de moins en moins un pays, et qui devient petit à petit une simple province d’un improbable Empire européen, un Quatrième Reich où il tiendra le rôle qui fut celui de la Bavière dans le Deuxième Reich. Comme l’a expliqué Emmanuel Todd dans « Le Journal du Dimanche » en date du 2 avril 2017 :

L’élection est une pure comédie. La constitution de la Ve République fait en théorie du président un monarque. En vérité, la France est dans la zone euro, nous ne contrôlons plus notre monnaie, nous avons perdu la maîtrise du budget et du déficit, et, à l’heure de la globalisation, notre président n’a plus aucun pouvoir. La France est prisonnière d’une zone euro dont le patron est l’Allemagne. Les gens confondent vote et démocratie, croient que s’exprimer, c’est décider. (…) C’est la fête. Tout est permis. Grâce à Hollande, nous savons qu’il n’y a plus d’exécutif en France. Nous allons désigner celui qui va nous représenter à Berlin.

La France de 2017, c’est le règne de l’oligarchie. Le déclin, la liquidation, la vassalisation, ce n’est pas perdu pour tout le monde. Ce n’est pas accidentel. C’est voulu. Et ce ne sont pas des phénomènes indépendants. Ils sont liés. Ils répondent tous à la même dynamique, celle de l’oligarchie. Les 1%. Les très riches. L’Etat profond. La caste.

Le déclin facilite la transformation de la démocratie en ploutocratie, c’est-à-dire en régime dirigé par une oligarchie ultra-riche.

La liquidation accélère l’enrichissement sans limite de l’oligarchie aux dépens du reste du pays. Plutôt que liquidation, il faudrait peut-être mieux dire pillage.

La vassalisation rassure l’oligarchie. C’est plus sûr pour elle d’être vassale, ça la rassure d’avoir un protecteur puissant, ça lui a servi en cas de souci, par exemple en 1940, en 1871, ou encore en 1793. Entre Berlin, Washington et Doha, elle se sent en sécurité.

Bref, la France de 2017, c’est l’utopie de l’oligarchie en voie de réalisation. L’oligarchie a beaucoup profité de ces quinquennats minables. Elle veut que ça continue. Elle veut continuer à profiter. Elle veut continuer à se gaver, et tant pis pour le pays qui en crève. Salauds de pauvres !

Cette année 2017 présentait cependant un obstacle : l’élection du président de la République au suffrage universel.

Pour contourner cet obstacle, l’oligarchie avait un plan infaillible : un deuxième tour opposant le diable au candidat du système. Le candidat du système ne peut qu’écrabouiller le diable ! Donc, tant pis pour ceux qui rêvent de changement, le diable représentera le changement, et le changement sera discrédité par la défaite du diable. Et les affaires pourront continuer. Il suffit juste que le candidat du système arrive en deuxième position. Il suffit qu’il réunisse à peine 20% des voix, comme Chirac en 2002. Et les affaires pourront continuer.

Par-dessus le marché, l’oligarchie avait apprêté comme candidat du système un de ses plus beaux produits, jeune et joli, moderne et dynamique, paré de toutes les qualités, et qui osait même se prétendre « anti-système » : le produit Macron. Je ne reviendrai pas ici sur la fabrication du produit Macron. J’ajouterai juste la merveilleuse formule synthétique de Frédéric Lordon, dans sa dissection de l’escroquerie Macron, sur son blog en date du 12 avril 2017 :

Des milliardaires possèdent la presse et entreprennent de porter un banquier d’affaire à la présidence de la République. Voilà.

Ainsi donc, depuis trois mois, le produit Macron était positionné comme le preux chevalier qui allait terrasser le dragon diabolique au deuxième tour. L’ouverture contre la fermeture ! Le bien contre le mal ! Le produit Macron était aussi allé par deux fois prêter allégeance à Berlin, le 10 janvier et le 16 mars. Il s’annonçait irrésistible. La presse nationale était unanime ; la presse internationale avait aussi acheté les droits ; le spectacle, le couronnement s’annonçait triomphal. Et les affaires pourront continuer.

La France de 2017, c’était donc, non seulement le déclin, la liquidation, la vassalisation, mais c’était aussi l’impossibilité d’y échapper. Le produit Macron allait continuer l’oeuvre des petits présidents précédents, pour le plus grand profit de ses maîtres, de ses propriétaires, de ses créateurs.

La France de 2017, c’était donc la résignation. Peut-être que la France, l’universalité, le progrès, l’égalité, la fraternité, au fond, c’est dépassé. Peut-être qu’au fond, oui, there is no alternative. Peut-être qu’au fond l’Histoire est de leur côté. Peut-être qu’ils ont raison de se présenter comme la fin de l’Histoire. Peut-être que la vague de l’Histoire nous balayera tous.

La France de 2017, ça ressemblait aux personnages de « Rogue One » : sales, mal habillés, tristes, divisés, fatigués, désespérés, résignés. Sombres.

Et puis quelque chose a changé. Le printemps est arrivé en France.

Then all the Captains of the West cried aloud, for their hearts were filled with a new hope in the midst of darkness. Out from the beleaguered hills knights of Gondor, Riders of Rohan, Dúnedain of the North, close-serried companies, drove against their wavering foes, piercing the press with the thrust of bitter spears. But Gandalf lifted up his arms and called once more in a clear voice:
‘Stand, Men of the West! Stand and wait! This is the hour of doom.’

Je savais depuis bien longtemps que je voterai le 23 avril 2017 pour Jean-Luc Mélenchon. Mais je n’avais pas imaginé que ce serait avec un tel enthousiasme.

Je savais depuis bien longtemps que je voterai pour un avenir souhaitable. Je n’avais pas imaginé que ce serait pour un avenir atteignable.

Ce qui semblait improbable est devenu possible. Cela parait presque à portée de main. C’était pas prévu. C’est épatant. C’est grisant.

Le prodige — le prodige qui a échappé l’an dernier à Bernie Sanders — le prodige semble à portée de main.

L’alternative est devenue possible.

L’alternative au déclin, à la liquidation et à la vassalisation existe. L’alternative à la France soumise, c’est la France Insoumise.

La France peut encore épater le monde — la France Insoumise.

Face à des concurrents sinistres ou faux, la campagne de Jean-Luc Mélenchon a levé un immense espoir. Face à des concurrents régressifs ou vides, le programme « L’Avenir en commun » est le plus solide, le plus structuré, le plus raisonnable de tous les programmes en lice pour cette élection présidentielle. Pour la France, pour l’Europe, et jusqu’aux frontières de l’humanité.

Depuis quelques semaines, le système tremble. Le système s’est mis à hurler. L’oligarchie a peur. L’oligarchie ne reculera devant rien pour que cette élection s’en tienne à son plan : le produit Macron contre le diable, et les affaires pourront continuer. Jusqu’à la dernière minute, ils vont tenter de nous vendre le produit Macron.

Et pourtant Jean-Luc Mélenchon peut gagner cette élection présidentielle. Il peut dans un mois gouverner la France. Il est prêt. Les projets sont prêts. Les équipes sont prêtes. C’est possible.

On peut gagner.

On peut le faire.

On peut renverser l’Histoire. On peut renverser les plans de l’oligarchie. On peut changer la France. On peut changer l’Europe. On peut réorienter le cours des choses.

Yes we can!

Le jeudi 24 juillet 2008, le candidat Barack Obama prononçait à Berlin, devant des centaines de milliers de personnes, un des discours les plus forts de sa carrière. C’était il y a longtemps, il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine. La Géorgie n’avait pas encore attaqué la Russie ; la Fed n’avait pas encore lâché Lehman Brothers ; la zone euro n’avait pas encore basculé dans l’hystérie austéritaire. Le monde a bien changé depuis l’été 2008, tant de choses se sont radicalisées.

Le jeudi 24 juillet 2008, à travers Berlin, c’était à l’humanité que s’adressait Barack Hussein Obama, né à Hawaii, sénateur de l’Illinois :

People of the world — look at Berlin! Look at Berlin, where Germans and Americans learned to work together and trust each other less than three years after facing each other on the field of battle. (…)
People of the world — look at Berlin, where a wall came down, a continent came together, and history proved that there is no challenge too great for a world that stands as one. (…)
This is the moment when we must build on the wealth that open markets have created, and share its benefits more equitably. (…)
This is the moment for trade that is free and fair for all. (…)
This is the moment we must help answer the call for a new dawn in the Middle East. (…)
This is the moment when we must come together to save this planet. (…)
This is the moment to give our children back their future. This is the moment to stand as one. And this is the moment when we must give hope to those left behind in a globalized world. (…)

People of Berlin — people of the world — this is our moment. This is our time.

Peuple de Berlin — peuple du monde — c’est notre moment. C’est notre heure.

Alors, on sera peut-être très déçus dès le soir du dimanche 23 avril 2017. Dans « Rogue One », à la fin, ils meurent tous — sauf l’espoir.

Ou bien, on sera peut-être très déçus un peu plus tard. Comme on l’a déjà été — typiquement par Obama, au fil des années — mais en 2008, Obama avait incarné un espoir.

Ou pas.

Mais c’est maintenant que ça se passe. C’est maintenant qu’on peut renverser l’inéluctable. C’est maintenant. C’est l’espoir. Aujourd’hui, c’est Mélenchon qui incarne l’espoir.

C’est notre moment.

C’est le moment Mélenchon.

Keep Calm And Vote Mélenchon.

Bonne nuit.

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Au pied de la Burj Khalifa

La Burj Khalifa, à Dubai (Émirats Arabes Unis), est depuis 2009 la construction humaine la plus élevée du monde, haute de 828 mètres.

On la voit de loin, à travers la brume du désert d’Arabie et du Golfe Persique, deux ou trois fois plus haute que les autres plus hautes constructions de Dubai.

On s’en rapproche graduellement, on tourne autour. On passe des zones urbanisées, et des pans de désert pas encore urbanisés.

Et puis vient le moment où, descendant du véhicule, on se retrouve devant, à quelques centaines de mètres à pied.

On est alors plus près de sa base que sa base n’est de son sommet. On essaie de se prendre en photo, ou on se fait prendre en photo, avec la Burj Khalifa en arrière-plan, et on réalise qu’il faut des angles très inhabituels pour la faire rentrer toute entière dans le cadre du viseur.

On y est. On est arrivé à la Burj Khalifa.

C’est alors que je vis le Pendule.

Joie. Admiration. Émerveillement. Enthousiasme.

La première réaction c’est « They did it! »

La deuxième réaction c’est « We did it! »

La première réaction c’est « They did it! »

« Ils l’ont fait ! » « P… ils l’ont fait ! » « P… de b… de m… ils l’ont fait ! » Les Émirats Arabes Unis sont un pays curieux, sur lequel je reviendrai dans un ou plusieurs billets. On est dans le désert. On est au bord du Golfe Persique. Il y a quarante ans, Dubai était un petit village de pêcheurs. Il y a cinquante ans, ce pays, qui n’en était pas encore vraiment un, abritait autant d’habitants, qu’un ou deux arrondissements de Paris. Aujourd’hui… aujourd’hui, entre autres, c’est là où est la plus haute tour du monde.

828 mètres !

Les touristes visitent le 124ème étage, à 555 mètres au-dessus du plancher des chameaux.

À titre de comparaison, à New York City, sur l’île de Manhattan, l’Empire State Building culmine à 381 mètres (443 avec l’antenne) ; les touristes visitent le 86ème étage, à 333 mètres au-dessus du plancher des vaches.

« Ils l’ont fait ! » Ils, c’est les Émiratis, c’est les pays du Golfe Persique, c’est l’Asie du Sud-Ouest, c’est les Arabes en général, ce n’est pas forcément précis. « Ils » c’est les autres. « Ils » c’est des « pas nous ».

Autour de la Burj Khalifa en particulier, autour de Dubai plus largement, notamment dans les écrits de « Sheikh Mo » (Sheikh Mohammed ben Rachid Al Maktoum, le maître visionnaire de Dubai) s’est développé un discours — une volonté, une vision, une proclamation. Une volonté d’affirmation, un désir de reconnaissance, une exigence de réussite. Dans les stations-service de ce curieux pays, on trouve le petit livre blanc de « Sheikh Mo », sous diverses variantes, par exemple « Flashes of Wisdom », en anglais et en arabe. Ça semble moins dense que ma vieille copie d’un certain petit livre rouge.

Dans l’entrée de la Burj Khalifa pour les touristes, à côté du portrait de Sheikh Mo, on lit, en arabe et en anglais :

The word impossible is not in the leaders’ dictionaries. No matter how big the challenges, strong faith, determination and resolve will overcome them.
Le mot ‘impossible’ n’est pas dans le dictionnaire des meneurs. Quelque soit l’ampleur des défis, la foi, la détermination et la résolution fortes les surmonteront.

Dans l’ascenseur à la descente est diffusé un discours (très bref, le trajet de 555 mètres prend moins de deux minutes), d’un autre des maîtres de cet ouvrage extraordinaire (je n’ai pas retrouvé son nom et son titre), qui insiste (je cite de mémoire) : Cette région, ce pays, ce peuple… ces gens avaient besoin d’un symbole, d’un joyau, d’une « success story » . Ces gens avaient besoin d’épater le monde. Ces gens sont maintenant capables d’épater le monde — comme désormais aussi les Chinois ; mais plus les Français. Il faut prendre ces gens au sérieux.

Il y aura beaucoup à dire sur ce discours, cette figure historique, en bien et en mal, c’est compliqué, je ne vais pas développer plus cela ce soir. Au pied de la Burj Khalifa, tout ça se condense en juste quelques mots, une exclamation, un émerveillement.

La première réaction c’est « They did it! » « Ils l’ont fait ! »

La deuxième réaction c’est « We did it! »

« On l’a fait ! » C’est nous. C’est nous aussi. C’est nous tous. On l’a fait. On fait partie de l’humanité. Ils sont fiers de leur tour, nous autres devons être fiers avec eux.

C’est pas mon pays, c’est pas mon ethnie, ma religion, ma culture et toutes ces sortes de choses, mais c’est ma planète. C’est pas chez moi, mais c’est ma planète. C’est l’humanité.

C’est l’humanité qui est désormais capable de construire des bâtiments de plus de huit cents mètres, au milieu de nulle part. We can do it! We did it!

Dans un film de 1989 se passant en 1959, John Keating expliquait :

On lit et on écrit de la poésie parce que l’on fait partie de l’humanité, et que l’humanité est faite de passions.

Un poète latin a écrit :

Homo sum ; humani nihil a me alienum puto.
Je suis un homme ; je considère que rien de ce qui est humain ne m’est étranger.

Jean Jaurès a écrit :

C’est qu’au fond, il n’y a qu’une seule race : l’humanité.

Aujourd’hui, 12 avril 2017, c’est l’anniversaire du 12 avril 1961, le jour du premier vol dans l’espace d’un être humain. L’un des seuls qui y a pensé dans ce pays, ça a été Jean-Luc Mélenchon, alias Maximilien Ilitch Mélenchon, ce soir, dans son discours de Lille — en précisant bien que (The horror! The horror!), c’était un Russe (horreur !), c’était même un citoyen soviétique (malheur !).

Youri Gagarine était un être humain. Je suppose — j’espère que, le 12 avril 1961, il s’est trouvé des millions d’êtres humains pour être fiers de Gagarine, fiers du voyage de Gagarine, fiers de l’exploit de Gagarine, et pas seulement en Union Soviétique. He did it! They did it! We did it!

Huit ans plus tard, le module lunaire de Neil Armstrong et Buzz Aldrin était orné d’une plaque indiquant :

We came in peace for all mankind.

Est-ce que c’est plus difficile aujourd’hui, en 2017, qu’en 1961 ou en 1969, de passer de « They did it! » à « We did it! » ? Je crains que oui.

À l’échelle du continent européen, commentant les déboires de l’Union Européenne déchiquetée par la centrifugeuse de la monnaie unique, j’avais en mai 2013 retrouvé cette formule de Jules Romains :

Cette Europe, la leur, (…) source des pensées et des inventions, détentrice des plus hauts secrets, leur était moins précieuse qu’un drapeau, qu’un chant national, qu’un dialecte, (…) que le plaisir d’humilier le voisin.

Pourquoi est-ce devenu si difficile, si inhabituel, si contre-intuitif, d’admirer les réussites du voisin ? Alors qu’humilier le voisin, diaboliser le voisin, coloniser le voisin, mépriser le voisin, c’est plus que jamais la routine !

Pourquoi est-ce devenu si difficile, si inhabituel, si contre-intuitif, de regarder juste vers le haut ? On est en 2017, on devrait être en train de coloniser Mars !

Je ne sais pas répondre à ces questions. Elles me troublent pourtant.

Alors on peut dire — et on dira — toutes sortes de choses sur les Émirats Arabes Unis, sur Dubai, sur Sheikh Mo, sur leurs esclaves, sur leurs aberrations, sur leurs gaspillages, sur leurs guerres, sur leur or noir… mais ce qu’ils ont réussi, en particulier la Burj Khalifa, il faut en être fier, parce que ça fait partie de l’humanité, parce que c’est une réussite pour toute l’humanité, parce qu’il n’y a qu’une seule humanité, et, pour l’instant, une seule planète.

They did it! We did it! L’un n’exclut pas l’autre. L’un ne doit pas exclure l’autre.

We came in peace for all mankind.

They did it! We did it! Cela m’a semblé tellement évident au pied de la Burj Khalifa.

Fais pas le con, passe-moi tes vibrations
Moi je suis derrière l’horizon
Tout petit, tout petit, la planète
Tout petit, tout petit, la planète

Bonne nuit.

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Être soi

Qu’est-ce que ça veut dire « être soi », ou « être soi-même » ?

Plus je vieillis, plus ça me semble être une noble ambition. Peut-être la dernière qui restera à ma portée, alors que tout le reste m’échappe, et m’échappera de plus en plus. Jusqu’à ce que je n’ai plus le temps pour rien d’autre.

Être soi. Juste être soi. Enfin trouver sa place sur Terre.

Laisser tomber tout le reste. Laisser tomber ce sur quoi on n’a pas prise. Typiquement, oublier la politique. Notamment, la campagne en cours pour l’élection présidentielle française, qui oscille entre espoir et dégoût. Oublier surtout la politique vive et compulsive, instantanée et frénétique, addictive et impuissante, à la Twitter, comme le suggère un chroniqueur (conservateur, s’en méfier quand même) du New York Times, en date du 17 mars 2017, sous le titre « Depressed by politics? Just let go » :

People who pay close attention to politics might also tend to have some latent source of unhappiness. But behavioral science shows that the link might just be causal through what psychologists call « external locus of control, » which refers to a belief that external forces (such as politics) have a large impact on one’s life.

Oublier la politique. Je me suis toujours demandé pourquoi l’archétype de l’émission politique à la française, à savoir « L’Heure de Vérité » sur Antenne 2 dans les années 1980s, avait pour générique la musique de la chanson de Paul McCartney pour un James Bond passable, « Live and let die ». Y avait-il un message caché ? Vivre et laisser mourir. Juste vivre. Juste être soi.

When you were young and your heart was an open book
You used to say live and let live
(You know you did, you know you did you know you did)
But if this ever-changing world in which we’re living
Makes you give in and cry

Say live and let die
Live and let die
Live and let die
Live and let die

Oublier la politique, oublier l’écologie, oublier les machines, oublier cette civilisation lancée dans une course folle sur cette planète lancée dans le vide intersidéral.

Fais pas le con, passe-moi tes vibrations
Moi je suis derrière l’horizon

Être soi, donc.

Être soi : « vaste programme », comme aurait dit le général de Gaulle en réponse à « Mort aux cons ! » Mais est-ce qu’on imagine le général de Gaulle… non, stop, c’est pas beau de se moquer, et puis on a dit qu’on oubliait la politique.

Être soi : Vivre pour soi. Vivre de plus en plus pour soi, et un peu moins pour les autres, y compris les proches. Échapper au regard des autres. Garder du temps pour soi. Il y a trois ans, mon constat était, je n’ai jamais la moindre miette de temps « pour moi », « c’est pas ma vie maintenant » , « la vie est une prison » . Aujourd’hui, ça a un peu changé. C’est pas plus mal. Mais il y a encore du chemin à faire. Et puis j’aimerai quand même retrouver du travail, et des responsabilités. En attendant, je n’ai jamais autant donné de temps à ma fille. Mais dans quelques années, elle aura atteint l’âge fatidique où elle n’en voudra plus. Qu’est-ce qui est pire qu’une adolescente ? Deux adolescentes. Passons.

Savoir où on est. Parmi mes lectures de cet hiver 2017, il y a trois récits d’Emmanuel Carrère, et cette phrase qui me fascine, que je ne suis pas sûr de bien comprendre :

Je pense à mon ami, le juge Étienne Rigal : le plus grand compliment qu’il puisse faire à quelqu’un, c’est de dire qu’il sait où il est.

Savoir où on est. Avoir trouvé sa place sur terre. Habiter son corps et sa place sur la terre.

Savoir ce qu’on est supposé être. Les emplacements publicitaires d’Île-de-France, en cette fin mars 2017, sont couverts d’affiches représentant Scarlett Johansson dans « Ghost in the Shell », la même Scarlett Johansson qui en 2003 dans « Lost In Translation », perdue dans sa jeunesse, demandait à Bill Murray, lui-même perdu dans sa « mid-life crisis » :

Charlotte: « I just don’t know what I’m supposed to be. »
Bob: « You’ll figure that out. The more you know who you are, and what you want, the less you let things upset you. »

Être soi, malgré la tyrannie du « savoir-être ».

Être soi ou s’adapter ? Ce blog a passé en cet hiver 2017 le cap des 500 billets, et je n’en ai pas profité pour faire un billet facile en forme de rétrospective, indiquant par exemple les billets les plus lus, ou ceux dont je suis le plus fier. Ça viendra plus tard. En attendant, parmi les cinq plus lus, je suis toujours surpris de trouver « S’adapter jusqu’à ne plus savoir se projeter » . Est-ce que s’adapter c’est renoncer à être soi ? Est-ce qu’à force de s’adapter on finit par oublier ce qu’on est fondamentalement ?

Être soi ? Qu’est-ce que ça veut dire, « être soi », pour une machine complexe ? Do androids dream of electric sheep? Il faudra quand même que je vois « Ghost in the Shell ». Que je relise tout ou partie de Philip K. Dick, et d’autres.

Être soi ? Qu’est-ce que ça veut dire, « être soi », pour un animal complexe ? Est-ce que le vieux chat sait qu’il va mourir ? Est-ce que le vieux chat ressent l’affection que je lui porte ?

Être soi ? Je voudrais quand même « être moi », même si je considère (et de plus en plus au fil des années) que l’individualisme est l’un des grands cancers du monde contemporain.

Être soi : identité ou souveraineté ? Parmi les phrases notées récemment dans mon carnet, il y a ce paragraphe de Jean Baudrillard, qui date de 1999 :

On rêve d’être soi-même quand on n’a rien de mieux à faire. On rêve de soi et de la reconnaissance de soi quand on a perdu toute singularité. Aujourd’hui, nous ne nous battons plus pour la souveraineté ou pour la gloire, nous nous battons pour l’identité. La souveraineté était une maîtrise, l’identité n’est qu’une référence. La souveraineté était aventureuse, l’identité est liée à la sécurité (y compris aux systèmes de contrôle qui vous identifient). L’identité est cette obsession d’appropriation de l’être libéré, mais libéré sous vide, et qui ne sait plus ce qu’il est.

Ce qui fait écho à ce constat d’Emmanuel Todd, le 9 février 2017 :

En France, ce que je constate, c’est plutôt le vide. Le débat actuel français n’est pas tellement entre souveraineté et identité, il est entre rien et rien. Les élections entrent dans ce vide. Le phénomène Macron, c’est le triomphe du vide.

Mais j’avais dit qu’il fallait oublier la politique. Au moins pour ce billet.

Être fatigué d’être soi ? Parmi les livres commencés et pas finis qui trainent sur mon Kindle, il y a le livre du sociologue Alain Ehrenberg « La Fatigue d’être soi », dont on peut lire, par exemple :

Dans une société démocratique, libérée des modèles autoritaires reproduisant des antagonismes de classe ou de sexe, l’individu n’a plus d’autre objectif que de se promouvoir lui-même. Initiative, projet, motivation, responsabilité…: le catéchisme d’aujourd’hui n’engendre plus le sentiment de la faute mais celui de l’insuffisance. Le déprimé se sent incapable, impuissant, comme fatigué d’avoir à n’être que lui-même.

(…) Au névrosé de Freud, dont les désirs et les fantasmes entrent en conflit avec la loi et la morale de son temps, a succédé un homme pour lequel plus rien n’est interdit, pour qui tout est possible. Tout ce qu’il ne réalisera pas s’inscrira donc à son passif. Ses échecs, il doit les assumer seul. La dépression devient une pathologie de l’insuffisance.

Ah, la fatigue ! Ah, le sens caché — si peu caché, en fait — de la complainte : « Je suis fatigué. » ! La peur de la fatigue. La fatigue de la tristesseLa fatigue de la fatigue. Etc, etc, etc. Je sais, je suis fatiguant.

Être moi ? Quand j’étais plus jeune, comme dirait McCartney, when I was young and my heart was an open book, j’ai été fasciné par des appels tels que le bout de texte de Bernard Werber, intitulé « Recette du corps humain », dans son roman « Le Jour des Foumis », partiellement repris ici, et qui se termine ainsi :

Qu’avez-vous fait de votre vie ?
Pas assez, sûrement.
Agissez ! Faites quelque chose, de minuscule peut-être, mais bon sang, faites quelque chose de votre vie avant de mourir.
Vous n’êtes pas né pour rien. Découvrez ce pour quoi vous êtes né. Quelle est votre infime mission ?
Vous n’êtes pas né par hasard.
Faites attention.

Aujourd’hui, je crois plus que jamais au hasard et à la contingence. Je crains la futilité, je crains la fatalité, et je crains l’insignifiance. Je fais toujours attention, mais je crois que je suis né par hasard, et je crains de n’avoir aucune mission à accomplir, aucun message à délivrer.

J’essaie encore de m’accrocher aux branches, en me répétant qu’il y a une nuance entre être pas grand’chose et être rien. Nous ne sommes qu’une étape, rien de plus, mais rien de moins. Ce genre de choses. J’essaie de me défaire de la honte et de vivre avec moi-même. Nous sommes tellement peu de chose.

Être moi ? Oui, parfois, je voudrais juste être moi. Ça serait bien suffisant.

Être rien ? Un autre grand petit bout de texte de Bernard Werber, celui-ci extrait du roman « Les Fourmis », s’intitule « Rien » :

RIEN : Qu’y a-t-il de plus jouissif que de s’arrêter de penser ?
Cesser enfin ce flot débordant d’idées plus ou moins utiles ou plus ou moins importantes.
S’arrêter de penser ! Comme si on était mort tout en pouvant redevenir vivant. Être le vide.
Retourner aux origines suprêmes. N’être même plus que quelqu’un qui ne pense à rien.
Être rien. Voilà une noble ambition.

Est-ce qu’il y a de la place pour « être soi » entre rien et pas grand’chose ?

De la place ?

Le monde est lourd, vaste, fragile, tragique et compliqué.

People in this world we have no place to go

L’erreur, c’est de vouloir conclure.

Bonne nuit.

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