The Perfect Kiss

Quelques mots personnels. Sur ces trois dernières semaines du mois de mars 2020. Sur les premières vagues de la tempête Covid-19.

I know you know
We believe in a land of love

La dernière chose que je voudrais écrire, c’est un « journal du confinement » — un genre déjà pourri avant même d’avoir été lancé, et qui vaut surtout par ses parodies, telles ce grand moment d’humour belge grinçant, ou ce grand moment d’humour tout court.

Quelques mots personnels, cependant, sur ce que j’ai ressenti face à la vague, face au choc, face à la sidération. Je ne sais même pas si « vague », « choc », « sidération » sont les bons mots. C’est personnel, subjectif, probablement partiellement ridicule, bref c’est moi. Tant pis. Ceci n’est qu’un blog.

La vague

Le jeudi 12 mars 2020, le basculement, la première intervention télévisée du petit président, l’annonce de la fermeture des écoles, et « en même temps », le maintien des élections municipales.

Le vendredi 13 mars, le contraste effarant entre la lumière printanière dans le ciel et l’impression de montée des ténèbres, entre la gaieté des enfants qui sentent des vacances et la raideur des adultes qui sentent l’orage.

Le samedi 14 mars, l’ambiance sinistre et hystérique d’un supermarché de banlieue au petit matin, la peur qui se lit sur les regards, la tension qui se ressent dans tous les mouvements, tout le monde qui retient littéralement son souffle. Les nouvelles sont mauvaises d’où qu’elles viennent. Cinquante nuances de confinement sont dans l’air.

Le dimanche 15 mars, journée plus que printanière, presque estivale, irréelle. La nuit du 15 au 16, où je n’ai pas réussi à me rendormir.

Le lundi 16 mars, télétravail pour tout le monde chez moi, chacun cherche ses marques, chacun se demande si les systèmes tiendront, dans l’attente de l’annonce définitive du confinement par la deuxième intervention télévisée du petit président.

Cela faisait plusieurs semaines que tout cela me semblait inéluctable. Cela faisait plusieurs semaines qu’en somme le printemps prévu ne pourrait pas avoir lieu. Cela faisait plusieurs mois que je me répétais que nous ne sommes pas prêts.

Il se trouve que j’ai pris l’avion en février 2020. J’ai toujours peur dans un avion, mais là c’est surtout dans les couloirs des aéroports que la peur de la pandémie a commencé à m’infiltrer. Pas tellement parce qu’on commençait à croiser des gens affublés de masque – voire même des bataillons entiers d’hôtesses de l’air de compagnies asiatiques. Pas tellement à cause de l’absence totale de contrôles sérieux. Au contraire. Parce qu’au fond ce système, le système du transport aérien civil, ce magnifique sous-système du Système humain, ce système est juste trop efficace. Trop fluide. Trop performant. Parfaitement adapté à la distribution du Covid-19, à moins que ça ne soit le contraire. Jusqu’à 14 jours de durée d’incubation !

Au fond, comme beaucoup d’autres, je savais. Je savais. J’aurais dû le dire plus haut. J’aurais dû faire quelque chose. J’aurais dû ne pas juste me contenter de baisser la tête et d’attendre que ça se passe.

Et puis la vague est arrivée.

J’ai beaucoup réfléchi à la peur. Aux peurs. Aux peurs qui remontent.

Les peurs

On fait taire ses peurs comme on peut, elles s’endorment, et puis vient le moment où elles se réveillent.

Est-ce qu’il existe des typologies des peurs ? Est-ce qu’on peut distinguer les peurs inhabituelles, les peurs supplémentaires liées spécifiquement à la crise du Covid-19 ; et les peurs ordinaires amplifiées, décuplées, plus ou moins temporairement ? Est-ce que tout ça a un sens ? Est-ce qu’on peut rationaliser l’irrationnel, ou au moins l’émotionnel ?

Dans le désordre : La peur d’être attrapé par la maladie. La peur d’être piétiné par la foule. La peur de manquer. La peur de ne pouvoir subvenir aux besoins de ma fille. La peur d’être emporté dans un effondrement général.

La peur pour les plus fragiles et les plus éloignés de mes proches – mon meilleur ami diabétique, mes parents et beaux-parents âgés, celles et ceux isolés dans des quasi-déserts médicaux, mes collègues à l’autre bout du monde dans leur pays encore plus vulnérable que le mien.

La peur pour des millions de compatriotes, et la peur pour des milliards de semblables dans des pays infiniment plus vulnérables. La peur pour la civilisation.

La peur de perdre pied. La peur d’être indigne, inadéquat, inadapté.

La sidération

J’ai beaucoup réfléchi au mot « sidération ». La définition qu’en donne Larousse est : « Anéantissement soudain des fonctions vitales, avec état de mort apparente, sous l’effet d’un violent choc émotionnel. »

La sidération, soigneusement encouragée par un système aux abois, par le système qui nous a menés au désastre, qui ne nous y pas préparés, qui a démantelé méticuleusement une grande partie de ce qui aurait pu nous aider à le surmonter, et qui compte bien profiter de cette crise pour aggraver ses méfaits (ça s’appelle « La Stratégie du Choc », pour reprendre le titre de Naomi Klein, en anglais « The Shock Doctrine »). Les obsédés du choc, les brutes, adorent infliger des chocs. La génération Bush adore se déclarer en guerre. Nous y reviendrons certainement.

En attendant, la sidération ça fait mal.

J’étais sidéré. Tout va s’arrêter. Tout arrêter. Il faut tout arrêter. Arrêter les réseaux sociaux, arrêter de sortir, arrêter de s’alimenter, arrêter de penser, arrêter tout.

J’y ai pensé. Intensément. Tout débrancher. Me recroqueviller.

La première phrase de « La Chute d’Hypérion », que je tiens pour le chef-d’œuvre de Dan Simmons :

On the day the armada went off to war, on the last day of life as we knew it, I was invited to a party.
Le jour où l’armada partit en guerre, c’est-à-dire le dernier jour de la vie normale que nous connaissions avant, je fus invité à une réception.

Bref, la vague est arrivée. La sidération est arrivée.

Tout ira bien ?

Alors face à la vague, je me suis répété « Tout ira bien », comme l’an dernier. Ça n’a pas suffi.

Je me suis répété toutes sortes de mes vieux slogans, tenir, remonter les rivières, we shall overcome, et tout le reste. Je me suis accroché à tout ce à quoi je pouvais m’accrocher. Je me suis accroché au souvenir d’un moment parfait, et à l’espoir de futurs moments parfaits, imaginés en ce début de printemps, reportés, juste reportés.

Face à la vague, je me suis rappelé qu’on n’est de toutes façons jamais prêt. Que je suis un privilégié, même s’il est terriblement facile d’oublier qu’on est un privilégié. Que j’ai des responsabilités, maigres mais réelles. Que je suis dans la force de l’âge. Que je dois donner un certain exemple. Que ma fille et d’autres me regardent.

Face à la vague, je me suis laissé aller à écrire un billet d’humeur en pleine journée, lundi 16 mars, intitulé « Nous ne sommes pas prêts », et je ne le regrette pas, et je n’en retire pas une ligne.

Face à la vague, je me suis accroché à une musique, une musique qui m’est revenue par hasard, une vieille musique venue des années 1980s, « The Perfect Kiss » de New Order. En boucle. Jusqu’à l’overdose. En explorant toutes les versions proposées par Spotify et YouTube et autres.

Face à la vague, tous les jours je suis allé marcher, seul, dans ma banlieue. J’ai laissé mes pieds dévorer le sol. Je me suis accroché au sol. Tous les jours, tant que c’était possible, j’ai marché au moins une heure dans les rues encore plus désertes que d’habitude, en évitant les rares autres promeneurs, tant qu’on a le droit de marcher — et ce droit est en train de disparaître graduellement, un kilomètre c’est vraiment pas beaucoup.

J’ai écrit en écoutant « The Perfect Kiss » en boucle. J’ai marché en écoutant « The Perfect Kiss » en boucle. J’ai avancé en écoutant « The Perfect Kiss » en boucle.

The Perfect Kiss

Si la vague était arrivée il y a deux ou trois printemps, j’aurai peut-être secrètement souhaité qu’elle m’emporte, je me serai peut-être laissé aller à me dire que c’était le bon moment pour en finir, j’aurais peut-être juste conclu qu’il était en effet temps que tout ça s’arrête, j’aurais peut-être été tenté par la douceur de la mort.

Mais ceci est le printemps 2020. J’ai de la chance. Je n’ai jamais eu autant envie de vivre que depuis ces deux dernières années.

Il se trouve que jamais je n’ai autant attendu d’un printemps que j’attendais de ce printemps 2020. Jamais je n’ai autant cru que le bonheur est possible. Jamais je n’ai ressenti ce que j’ai ressenti ces derniers temps. Jamais je n’ai autant été persuadé que les années mauvaises sont derrière moi. Jamais je n’ai autant pensé que la vie vaut la peine d’être vécue, que la vie c’est bien plus que juste des mauvais moments à passer. Je sais que la Douceur de la vie existe. I know that the perfect kiss exists. J’ai de la chance. J’ai beaucoup de chance. I feel lucky.

I know you know
We believe in a land of love

« The Perfect Kiss » est une des chansons les plus connues de New Order, dans les lointaines années 1980s. Comme la plupart des choses des années 1980s, je l’ai découverte dans les années 1990s.

La meilleure version sur le Web, c’est tout simplement le clip vidéo original (« Official Music Video ») sur YouTube. Sur Spotify c’est la version live « NOMC15 » . La force de ces versions, c’est que la séquence finale, la chevauchée fantastique finale, n’y est pas ou peu coupée, alors qu’elle l’est étonnamment dans la plupart des autres versions, abrégées pour durer moins de cinq minutes, voire moins de quatre minutes et demie. Dans la version YouTube, c’est de 06:13 à 09:16. Dans la version Spotify, c’est de 4:05 à 05:50.

On apprend des tas de choses dans Wikipedia sur ce morceau de musique sorti en 1985.

On apprend que le Jonathan Demme dont le nom apparaît à la fin du clip est bien le grand réalisateur Jonathan Demme, c’est lui qui a réalisé ce sobre vidéo clip, six ans avant « Le Silence des Agneaux ».

On apprend que, comme souvent, certaines paroles sont cryptiques même pour son auteur :

The song’s themes include love « We believe in a land of love » and death « the perfect kiss is the kiss of death ». The overall meaning of the song is unclear to its writer today.

Et puis on comprend le sort de la séquence finale :

Lasting nearly 9 minutes, the full 12″ single version of the song is longer than even « Blue Monday », New Order’s 1983 dance epic. This version also appears on the vinyl edition of Substance, with the CD pressings deleting 44 seconds of the climactic finale, due to time limitations of the CD format in 1987 (future remasterings of Substance did not restore the missing 44 seconds, even though newer CDs would allow for it). The full version was eventually released unedited on the 2-disc deluxe edition of Low-Life, marking its first appearance on CD.

Bref, je me souviendrai de cette période étrange au son de « The Perfect Kiss ». Je n’ai aucune idée de ce que va être la suite. Je n’ai aucune idée des prochaines vagues, des prochains chocs, des moments de sidération qui vont surgir et des peurs qui vont remonter.

Alors il va falloir continuer à se le dire : We will carry on. We shall overcome. Non abbiate paura! The only thing we have to fear is… fear itself. Tout ira bien ? Tout ira bien.

La vie n’est pas finie.

Ce printemps n’est pas fini.

Ce pays n’est pas fini.

Il y aura d’autres printemps.

I know you know
We believe in a land of love

Bonne nuit.

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La capitale du luxe

J’habite en banlieue parisienne, je travaille dans une autre banlieue parisienne, et j’ai très rarement l’occasion de voir Paris. J’aime Paris – ou plutôt, j’aimais Paris. Paris est devenue pour moi, au fil des années, une ville étrangère.

L’autre jour, j’ai pris la voiture avec ma fille pour déposer une de ses copines chez la mère de celle-ci à Paris. Sur le trajet de retour, j’ai fait le crochet pour montrer les Invalides à ma fille. On est arrivés par le Sud, par l’avenue de Breteuil, un très beau quartier, en vert au Monopoly. C’est une belle perspective sur les Invalides, ce monument élégant et clair. Elles sont belles, les perspectives dans Paris.

Et puis, en approchant, j’ai eu un choc. Le bâtiment qui borde la place Vauban est en chantier. Il est presque terminé, tout en noir, foncé, hideux. Avec six lettres énormes en blanc sur fond noir, visibles de loin, de très loin : CELINE. En majuscules et sans accent aigu.

Une boutique de luxe. Un bâtiment faisant partie des Invalides est désormais une boutique de luxe. Une cochonnerie de boutique de luxe. Dans les Invalides. Souillant la perspective. Souillant le monument historique. Souillant tout. Les cochons ! Les porcs ! Ça m’a énervé. Ça m’a choqué. Ça m’a vraiment choqué. Je n’ai pas su le cacher à ma fille, mais j’ai fini par me taire. Elle ne comprenait pas ce que j’essayais de dire. J’aggravais juste mon cas de râleur. De vieux con. Alors je me suis tu, et je me suis concentré sur ma conduite.

Les Invalides, c’est la France. Les Invalides, c’est le tombeau de Napoléon et c’est le musée de l’armée. Les Invalides, ça appartient à la nation, ça n’appartient pas à des vendeurs de sacs à main !

Beaucoup de pensées sont passées dans ma tête en quelques minutes. Il était vain de les dire à cet instant. Certaines étaient peut-être absurdes ou ridicules. Le présent billet en reprend quelques-unes. ( Je réalise en relisant ce billet que c’était la dernière fois que j’allais à Paris avant probablement un bon moment. C’était le dimanche 1er mars 2020. C’était il y a trois semaines. Ça semble une éternité. Ça semble presque déjà un autre monde. Mais ce n’est pas le sujet. )

Cette boutique de luxe, cette saloperie (allez, ma fille n’est pas là, je peux me lâcher sur le wording), cette saloperie de boutique de luxe implantée comme une verrue dans les Invalides, ce morceau des Invalides privatisé, usurpé, volé, volé pour une saloperie de boutique de luxe… c’est tellement significatif. C’est tellement emblématique de ce que ce pays et cette ville sont devenus.

Ce pays est aux mains de quelques oligarques, de quelques milliardaires, et les principaux ont fait fortune dans l’industrie du luxe — si on peut appeler ça une industrie. Bernard Arnault et sa famille (groupe LVMH). François Pinault et sa famille (groupe Kering). Eugène Schueller (1881-1957) et sa famille, plus connue sous le nom de famille de sa fille Liliane Bettencourt (1922 – 2017) (groupe L’Oréal). Et quelques autres. Sans surprise, ces trois familles forment le podium des milliardaires français en 2019.

Quand on observe Paris sous le soleil depuis les hauteurs de l’Ouest parisien, depuis le Mont-Valérien par exemple, on ne voit plus que ça : la Fondation Louis-Vuitton (« pour l’art contemporain »), étrange structure de verre et d’acier posée comme une bouse étincelante à cheval entre Neuilly-sur-Seine et le Bois de Boulogne. J’appelle ça le futur mausolée de Bernard Arnault.

Au centre de Paris, à côté du dernier chantier pourri des Halles, se dresse toujours le vieux bâtiment de la Bourse de Commerce, donné par la Mairie de Paris et désormais appelé Pinault Collection (« d’art contemporain »). J’appelle ça le futur mausolée de François Pinault.

François Mitterrand, Jacques Chirac et leurs prédécesseurs présidents de la République ont tous laissés à Paris un monument qui puisse porter leurs noms et leurs mémoires. Les petits présidents qui se succèdent depuis 2007 s’en sont bien gardé. Comme si le temps des monarques républicains était passé, remplacé par le temps des pharaons financiers. Comme si on n’avait pas assez médité cette sentence prêtée à François Mitterrand à l’automne 1995 :

Je suis le dernier des grands présidents. Après moi, il n’y aura plus que des financiers et des comptables.

Par parenthèse, le fait que ces oligarques attachent leurs mausolées à des « fondations pour l’art contemporain » rappelle que « l’art contemporain » n’est guère plus qu’un placement financier, dématérialisé et industrialisé, une des formes les plus abouties d’évasion fiscale, une sorte de condensé d’escroqueries contemporaines. Pour plus sur ce sujet, je signale un podcast très instructif, l’épisode de « Géopolitique » de RFI en date du 5 janvier 2020, sobrement intitulé « L’art, élément de la vie internationale » .

Est-on conscients de l’importance écrasante des milliardaires, et notamment des milliardaires du luxe, dans ce qu’il reste de la république française ?

Le 12 avril 2017, Frédéric Lordon avait très sobrement résumé la campagne présidentielle de 2017 en France :

Des milliardaires possèdent la presse et entreprennent de porter un banquier d’affaire à la présidence de la République. Voilà.

Est-on conscients de ce que le produit Macron lui-même doit aux milliardaires en général, et à Bernard Arnault en particulier ? L’une des clefs de sa carrière réside en ce que sa femme a enseigné de 2007 à 2015 au lycée privé jésuite Saint-Louis-de-Gonzague, Paris XVIème, à divers rejetons de l’oligarchie, et notamment aux enfants de Bernard Arnault. C’est ainsi que l’homme le plus riche d’Europe a fait la connaissance du jeune associé-gérant chez Rothschild. Depuis cette époque-là, dès cette époque-là, les Macron ont été très fréquemment invités chez les Arnault. Pour le reste, lisez notamment « Crépuscule » de Juan Branco. C’est très instructif.

Est-on conscients de l’importance écrasante des intérêts des milliardaires du luxe dans la politique de la France ? Un exemple récent suffira : Quand l’administration américaine décide de faire taire les velléités du gouvernement français de taxer les géants du numérique (les GAFAMs américains), il lui suffit de menacer de taxer les géants du luxe. Ça a très bien marché.

Se rappelle-t-on que Nicolas Bazire, bras droit de Bernard Arnault chez LVMH, fut le témoin du troisième mariage du premier petit président en 2008 avec un ex-mannequin ? Se rappelle-t-on que le témoin du deuxième mariage du même petit personnage en 1996 était Bernard Arnault lui-même ? Plus récemment, a-t-on noté qu’en octobre 2019, l’ex-« cerveau » du produit Macron, le dénommé Ismaël Émelien, trop compromis dans l’affaire Benalla pour pouvoir rester à l’Elysée, a été recasé dans le groupe LVMH ?

Est-on conscients de l’importance prise sur les esprits par la mode, le luxe, les marques de luxe, leurs médias, leurs intérêts, leurs manigances, leurs « valeurs », leurs « influenceurs » et autres cochonneries ? Le petit livre récemment publié par Zoé Sagan et intitulé « Kétamine » est à cet égard très éclairant – il faudrait que je trouve le temps d’en faire un petit compte-rendu. Un petit extrait jubilatoire, sur le sujet qui nous intéresse ici :

Le monde de la mode est né d’un vide, vide dont il avait besoin pour créer. Le monde de la mode a créé un vide encerclant l’individu et chacun de ses adeptes et plus particulièrement la jeunesse. Il a créé un vide culturel mondialisé. Ce développement du vide a commencé quand la communication a été redéfinie comme une performance impliquant le corps, la rhétorique visuelle et l’habillement. Stratégie et méthode déployées pour remplacer la responsabilité de l’individu par une définition originale de soi-même. Le selfie a remplacé le soi. Destituer le monde de la mode implique de quitter le paradigme du monde de la mode. Cela signifie percevoir le monde non pas comme vide mais au contraire, rempli de vie. La vérité est que les marques de mode d’aujourd’hui sont organisées exactement comme toute autre institution financière mondiale. Avec un seul ordre du jour : les marges. Des milliards sont dépensés pour créer l’illusion que ce sédatif institutionnalisé ressemble à une industrie créative.

Version courte, que je cite souvent, et qui, elle, est attribuée au Président Mao Tsé-Toung :

Les nations sont comme les poissons, elles pourrissent par la tête.

Par parenthèse, qu’est-ce que je pense de la mode ? Qu’est-ce que je pense du luxe ? Pas grand-chose de bon. Je l’ai déjà écrit sur ce blog il y a quelques mois, assez laborieusement j’en conviens, mais je m’y tiens, et je n’ai pas grand-chose à rajouter. Sauf peut-être cette phrase de Louise Michel lue en décembre dernier :

S’il y a des miséreux dans la société, des gens sans asile, sans vêtements et sans pain, c’est que la société dans laquelle nous vivons est mal organisée. On ne peut pas admettre qu’il y ait encore des gens qui crèvent la faim quand d’autres ont des millions à dépenser en turpitudes. C’est cette pensée qui me révolte !

Est-on conscients que le luxe est une impasse ? L’industrie du luxe est un des aspects de l’impasse économique dans laquelle s’est enfermée ce pays. Le poids de l’industrie du luxe dans ce qu’il reste de l’économie française, et dans ce qu’il reste de la république française, est tout simplement démesuré. Insensé. Absurde.

Quelques chiffres, glanés ici et là : Les quatre géants du luxe (Kering, Hermès, L’Oréal, LVMH) représentent le quart du CAC40. Le secteur pèse 1,7% du PIB, c’est-à-dire apparemment plus que l’automobile et l’aéronautique réunis, c’est-à-dire plus d’un dixième de toute l’industrie française, qui elle-même ne fait plus que 12% du PIB du pays.

Le luxe s’est approprié la France, et surtout Paris. Le luxe a corrompu ce pays et sa capitale. Depuis quand les publicités disent-elle « L’Oréal Paris » plutôt que juste « L’Oréal » ? Combien de marques de luxe se sont-elles aussi appropriées Paris ? Paris est à elles, aux marques de luxe. Paris n’est plus qu’une marque de luxe – et tant pis pour les habitants de cette ville et pour les habitants de ce pays. Ce n’est pas par hasard, si, dans les heures qui ont suivi l’incendie de Notre-Dame-de-Paris, les oligarques du luxe se sont précipités avec leurs milliards : il s’agissait pour eux de s’imposer à la table des négociations, non seulement pour la reconstruction de la cathédrale, mais aussi pour la transformation de toute l’Île de la Cité en une sorte de centre commercial du luxe à ciel ouvert.

Que reste-t-il d’autre à ce pays ? Tout le reste a été bradé, liquidé, délocalisé ou le sera bientôt. Pourquoi a-t-on encore des écoles d’ingénieurs, alors qu’il faudrait juste des écoles hôtelières ? Qu’est-ce qu’il reste à ce pays, à part du luxe, du tourisme, de la spéculation financière, de la spéculation immobilière, quatre banques systémiques (« too big to fail »), de l’optimisation fiscale type immobilier de luxe ou art contemporain, et quelques familles milliardaires pour chapeauter tout ça ?

Je repense souvent à ces phrases de Bernard Maris, dans « Charlie Hebdo » daté du 9 avril 2014, résumant le triste destin de l’économie de ce pays depuis Maastricht :

J’ai voté oui à Maastricht, oui au traité Constitutionnel. Aujourd’hui je pense qu’il faut quitter la zone euro. Il n’est jamais trop tard (même s’il est bien tard) pour reconnaître qu’on s’est trompé. J’ai cru, pauvre nigaud, qu’une monnaie unique nous mettrait la voie d’une Europe fédérale.
Donc monnaie unique, pouvoir régalien de battre monnaie supranational, tout ça conduisait à un État fédéral. Idiot. (…)
L’euro fort a détruit l’industrie française. D’autres facteurs ont aidé : la nullité des patrons français, l’insuffisance de la recherche, le transfert massif des « intelligences » (sic) vers la finance au détriment de l’industrie.
Soit on reste dans l’euro, et on accepte qu’il n’y ait plus aucune industrie en France, qu’il ne reste que du tourisme et un peu d’industrie informatique liée aux médias, mais ni avions, ni industrie pharmaceutique, ni biotechnologies, ni voitures évidemment, ni rien, soit on sort de l’euro et on sauve ce qui peut être sauvé.

On n’a rien sauvé du tout. On a juste quelques oligarques, notamment les milliardaires du luxe, qui imposent leur loi, et pillent ce qu’il y a encore à piller. Et les gueux sont invités à s’entre-déchirer pour les miettes.

L’été dernier, j’ai lu le monumental dernier roman d’Alain Damasio, intitulé « Les Furtifs ». Je n’avais jamais rien lu d’Alain Damasio, il était temps que je comble cette lacune. Il y a beaucoup à dire de ce monument, mais une seule idée suffira dans le cadre de ce billet : Dans le futur quasi-immédiat (2041) que décrit Alain Damasio, les grandes villes de ce pays ont été privatisées. À commencer par celles qui étaient déjà en train de se transformer en marques. Lyon, capitale de la gastronomie, a été achetée par Nestlé. Cannes, avec son festival du cinéma, a été achetée par Warner. Paris a évidemment été achetée par LVMH. Les marques et les villes ont fusionné. On ne dit plus Lyon, Cannes, Paris. On dit Lyon-Nestlé, Cannes-Warner, Paris-LVMH. Et attention ! Puisque ce sont des marques, le droit des marques s’applique, et on ne peut plus dire ou faire n’importe quoi avec ces villes, ce sont des marques déposées, ce sont des propriétés privées, etc. Tel est le futur selon Alain Damasio… On n’y est pas encore. Mais on y court.

Voilà tout ce qui m’est monté à la tête l’autre jour, alors que j’avais juste fait un détour pour montrer les Invalides à ma fille. Ma fille ne peut pas comprendre tout cela. Ma fille n’est pas consciente de tout cela. Elle ne le sera probablement jamais, et c’est peut-être mieux ainsi, pour elle. Ignorance is bliss.

Paris n’est plus une ville vivante et historique. C’est désormais un musée.

Paris n’est plus la capitale de la France. C’est désormais une marque de luxe.

Les Invalides désormais, c’est une cochonnerie de boutique de luxe.

Le monde est une porcherie.

Je me sens étranger dans la capitale de mon pays.

Je déteste l’époque où je vis.

Bonne nuit.

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Armand Laulerque en 1920, après le carnage qu’il aurait tant voulu empêcher

Je croyais en avoir fini avec le personnage d’Armand Laulerque, personnage a priori secondaire de l’oeuvre de Jules Romains « Les Hommes de Bonne Volonté ». Je croyais en avoir fini avec Armand Laulerque en janvier 2019, j’avais laissé dans l’hiver 1910 ce « fanatique grouillant d’intelligence » , l’inventeur de la théorie du 17-Brumaire, et surtout l’auteur de cette sentence terrible :

Je ne me pardonnerais pas d’être entré par mégarde dans une société de pêcheurs à la ligne.

Et puis en janvier 2020, en relisant « La Douceur de la vie » , j’ai redécouvert les confessions de Laulerque à son vieux maître Sampeyre, à l’hiver 1920, après le carnage. Je crois que j’avais complètement oublié ce chapitre.

Et notamment ceci, sur les pêcheurs à la ligne et les hommes de bonne volonté, écrit pendant l’été 1939 :

J’estime qu’on n’a de chance de neutraliser la folie, dans la genèse des événements, qu’avec une certaine dose de contre-folie. Mes mésaventures ne m’ont pas fait changer d’avis. Elles ne prouvent absolument rien contre la valeur du principe. Je reste persuadé que tant que les hommes de bonne volonté attendront sagement, comme de braves pêcheurs à la ligne, que leurs moyens bien normaux, bien voyants, bien raisonnables, leur assurent la maîtrise des événements, en laissant à leurs adversaires l’usage des autres moyens, des moyens irréguliers, occultes, romanesques… disons si vous voulez absurdes, ils seront dupes et battus… Nous en aurons la preuve de nouveau, soyez tranquille.

C’est peut-être un des sommets cachés, ou des pierres de voûte secrètes de l’oeuvre. Un expert — ou un logiciel, si on lui fournissait une version numérisée de l’oeuvre — saurait dire combien de fois l’expression « hommes de bonne volonté » apparaît dans cette oeuvre en vingt-sept volumes.

Quant à l’expression « pêcheurs à la ligne », que dire ?

Quand à la crainte de n’être, de n’avoir été, de ne jamais être, rien, rien de plus qu’un « pêcheur à la ligne », que dire, à part qu’elle est toujours là, et qu’elle revient sans cesse ?

Qu’est devenu Laulerque entre 1910 et 1920, avant, pendant et après la catastrophe ?

CHAPITRE XI – CHEZ SAMPEYRE. CONFESSION DE LAULERQUE

(…)

— Oui, ma foi… Cela va être une espèce de confession générale. Je ne la ferais à personne d’autre, ai-je besoin de le dire ? Et il faudra que je remonte assez haut. Vous êtes, en somme, très peu au courant de ma vie depuis des années.

— Certes, soit dit sans reproche. Je n’ai fait que vous entrevoir à de longs intervalles, et nous avons surtout, ces rares fois-là, causé de choses impersonnelles… Et encore ! Depuis combien de temps ne vous avais-je plus revu du tout, sauf cette dernière rencontre, qui compte à peine ? Il est vrai qu’avec la guerre… et depuis… vous n’êtes pas le seul, hélas ! … J’entendais parfois des nouvelles, ou de prétendues nouvelles de vous, car elles étaient si bizarres, si contradictoires aussi, que j ‘hésitais à les prendre pour argent comptant. Bref je vais faire comme si je ne savais rien. Vous allez tout avoir à m’apprendre, de A à Z.

Laulerque s’excusa d’abord d’avoir laissé depuis tant d’années son maître dans l’ignorance de ce qu’avait été son activité véritable, et même, à partir d’un certain moment, de ne plus avoir donné signe de vie. Mais Sampeyre allait comprendre que c’était la nature de cette activité, des incidents, des aventures où elle avait engagé son ancien élève, qui était la cause d’un pareil silence, et non le manque de confiance ou d’affection. Laulerque rappela en deux mots par quels états d’esprit il était passé durant les années qui avaient précédé la guerre. Jadis, dans les réunions du « petit noyau », il les avait exprimés assez de fois, et avec assez de pétulance, pour que son maître n’eût pas besoin de longs développements. Il souligna qu’il n’avait jamais été de ceux que pérorer devant les gens suffit à assouvir ; et qu’il s’était trop moqué du bavardage impuissant des socialistes, et de leur abdication devant les faits, camouflée sous des théories pseudo-scientifiques, pour avoir le droit de ne pas saisir, dès qu’elle se présentait, l’occasion d’agir réellement, et suivant les méthodes qu’il avait lui-même préconisées.

Il exposa comment il avait fait la rencontre de Mascot ; et ce qui s’en suivit. Il ne dissimula aucun des détails essentiels.

— Je me considère plus comme lié maintenant par le secret ; et d’ailleurs il est entendu, n’est-ce pas, que cela reste entre nous.

Il parla des missions qu’il avait reçues ; de Margaret-Desideria ; de M. Karl ; de la maison dans les Maures ; des visites furtives qu’il y avait faites ; du rôle de prête-nom qu’il avait accepté de jouer ; enfin de tout ce que les diverses circonstances lui avaient peu à peu révélé, ou laissé pressentir, au sujet de l’Organisation.

Sampeyre l’écoutait passionnément, mais parfois une interruption lui échappait :

— Si je ne vous connaissais pas depuis si longtemps, Laulerque, je croirais que vous me faites un conte.

Ou bien :

— Mais vous étiez, il me semble, d’une imprudence extraordinaire ? … Vous vous livriez à ces inconnus, pieds et poings liés…

Il se faisait répéter ou préciser certains détails particulièrement étranges. Il cherchait à savoir qui avait pu être l’hôte mystérieux de la Maison-Blanche.

— Je n’en savais pas plus que je ne vous en ai dit, répondait Laulerque.

Sampeyre s’écria encore :

— Mon cher Laulerque, ne vous offensez pas. Mais je me demande à cette époque-là, vous n’étiez pas un peu fou.

Laulerque répliqua en riant :

— Je ne conteste pas. Mais il faut bien qu’il y ait de temps en temps des fous du bon côté. » (Il se rappelait une phrase que Mascot lui avait dite un jour : Il vient des moments où les fous sont indispensables.) « N’y en a-t-il pas suffisamment de l’autre côté ? Vous m’avouez bien, mon cher Maître, que toute l’histoire du monde, dans ces dernières années, est une histoire de fous. La Grande Guerre est une histoire de fous… Oui, je sais… Contre la folie universelle, c’est avec les armes de la raison que nous devons lutter… Permis de sourire quand on voit les résultats. Combien de temps a tenu la raison de Jaurès ? Pas même vingt-quatre heures, puisqu’il est mort avant la bataille ; et il est mort tué par qui ? par un fou. Mais soit. Je n’ai jamais empêché personne de lutter avec les armes de la raison, de lutter jusqu’in extremis. Mais j’ai toujours trouvé ça un peu naïvement chevaleresque, et promis à l’échec, vous préférez, je suis homéopathe… ou pasteurien. J’estime qu’on n’a de chance de neutraliser la folie, dans la genèse des événements, qu’avec une certaine dose de contre-folie. Mes mésaventures ne m’ont pas fait changer d’avis. Elles ne prouvent absolument rien contre la valeur du principe. Je reste persuadé que tant que les hommes de bonne volonté attendront sagement, comme de braves pêcheurs à la ligne, que leurs moyens bien normaux, bien voyants, bien raisonnables, leur assurent la maîtrise des événements, en laissant à leurs adversaires l’usage des autres moyens, des moyens irréguliers, occultes, romanesques… disons si vous voulez absurdes, ils seront dupes et battus… Nous en aurons la preuve de nouveau, soyez tranquille.

Il dit ensuite comment, au début de 14, il avait été amené, sur les avis mêmes de Mascot, à rompre avec l’Organisation, ou du moins à se détacher d’elle, à se mettre spontanément en sommeil.

Sampeyre en parut soulagé ; mais il fit observer presque aussitôt :

— N’empêche que votre « maison du mystère » vous restait sur les bras ?

— Justement… D’ailleurs, vous allez voir…

Il en vint à l’époque de la déclaration de guerre :

— Comme vous savez, je ne suis pas parti, puisque j’étais réformé n° 2. J’ai donc eu tout mon temps pour me repaître du spectacle des événements, et pour réfléchir ; d’autant plus qu’ils avaient eu la délicate attention de faire coïncider le début de la guerre avec le début des vacances… Je n’ai pas perdu de vue mon histoire de maison… Oh ! faites-moi l’honneur de croire que je pensais à bien d’autres choses, et avec beaucoup plus d’intensité !… Mais enfin, cette sacrée maison me tarabustait… Vous vous rappelez, dès le mois d’août 14, il était fortement question dans les journaux, quand on cherchait à expliquer l’avance foudroyante de l’ennemi, les facilités qu’il semblait rencontrer, nos revers, nos mauvaises surprises, de tout un immense réseau d’espionnage qui aurait préparé de longue main les voies à l’invasion… En particulier, on parlait de maisons machinées d’avance, vous vous souvenez ? avec des plates-formes bétonnées, déguisées en terrains de tennis, où les batteries lourdes allemandes venaient ponctuellement s’installer, ou bien avec des souterrains, des casemates toutes prêtes, maisons qui avaient été acquises pour le compte de l’ennemi, grâce à des prête-noms, ou louées… bref, des histoires si pareilles à la mienne que c’était à en faire frémir. Je me disais bien que les Maures, ça se trouvait loin du front. Mais l’argument était faible. A côté de la guerre terrestre, il y avait la guerre maritime. On commençait à se préoccuper des sous-marins. Et ce n’était pas faire injure aux Boches d’état-major que de supposer que dans leur merveilleux travail de préparation ils avaient pensé à tout, même à utiliser, en vue d’opérations en Méditerranée, des maisons sur la côte, et spécialement une maison douée de commodités aussi exceptionnelles que la mienne. (Comme en outre ça répondait à de vagues craintes que j’avais eues depuis longtemps…) Et notez l’absurdité de ma position. Je n’avais pas les clefs. Je ne pouvais donner aucune indication sur le locataire. Je ne savais même pas, au fond, comment la maison était faite… Enfin, je n’étais pas fier ! Vous me direz que j’aurais pu risquer une démarche spontanée auprès de la police… D’abord, ce n’est guère mon genre. Et puis vous voyez à quelles explications ça m’aurait entrainé ? Non, il n’y avait qu’une ressource : faire le mort. S’il se cachait un nid de guêpes de ce côté-là, ne pas aller mettre le pied sur le nid de guêpes.

Il vit Sampeyre se rembrunir un peu. Il corrigea :

— Pourtant ne me croyez pas si mauvais Français que cela, ou plutôt, car c’était bien ça la question, si prudemment égoïste. Je surveillais les nouvelles dans les journaux. J’ai même acheté plusieurs fois Le Petit Marseillais. Si j’avais lu la moindre information concernant des présences suspectes de sous-marins ennemis dans ces parages, ou quoi que ce soit d’analogue, ou à plus forte raison un torpillage, tant pis ; je me serais arrangé pour prévenir les autorités d’une façon ou de l’autre.

« Mais, en même temps, j’avais d’autres préoccupations, un peu plus larges, et plus détachées de mon intérêt. Je ne me résignais pas, parce que la guerre était là, à l’accepter, à ne rien faire contre elle. Je me répétais : Il ne sera pas dit que je canerai, comme ces loques de socialistes, qui après avoir tant déclamé contre la défense nationale en régime capitaliste, approuvent et acclament la tuerie, votent tout ce qu’on veut, acceptent des portefeuilles de ministre… S’il reste une chance de lutter contre la guerre, de nuire à la guerre, je ne la manquerai pas, dussé-je y laisser ma peau. Mais où la trouver, cette chance-là ?

« Je me suis mis à la recherche de Mascot. J’ai appris qu’il était mobilisé quelque part dans la région de Bar-le-Duc, comme artilleur. Imaginer Mascot en artilleur, c’était drôle. Je n’ai pas eu l’indication d’adresse exacte tout de suite. Il était dans une formation de l’arrière. Donc, théoriquement, il n’aurait pas été impossible de le voir… Et j’en avais grande envie. Mais vous pensez, c’était toute une histoire d’arriver jusque-là. Et combien de temps m’aurait pris l’expédition ? Ma classe avait recommencé. Je me suis contenté de lui envoyer un mot. Mais dans une lettre, je ne pouvais pas dire grand-chose. Simplement que j’aurais bien désiré le voir, et causer un peu longuement avec lui. Il m’a répondu que s’il apercevait une occasion de nous rencontrer, il ne manquerait pas de me faire signe.

« Effectivement, pas très longtemps après, je reçois une lettre de lui. Il me dit qu’il avait été ramené dans le camp retranché de Paris. C’était dans l’hiver 14-15, mais je ne me rappelle plus quel mois. Je sais en tout cas que c’était avant la fameuse attaque des Allemands à Ypres. Nous prenons rendez-vous. Il me fait venir à Stains ; il me reçoit, en blouse blanche, dans une espèce de laboratoire. Il m’explique qu’on s’était décidé à utiliser ses compétences scientifiques, non pas à vrai dire dans sa spécialité, puisqu’il était physicien et que l’établissement militaire auquel on l’avait affecté s’occupait de recherches où la chimie jouait un plus grand rôle que la physique. « Bah ! me disait-il, il m’a fallu huit jours pour me mettre au courant. » D’ailleurs on le laissait assez libre. Nous avons parlé naturellement de la guerre, du nombre de mois déjà énorme à nos yeux depuis lequel elle durait ; des massacres et des dévastations qu’elle avait faits ; des horreurs sans nom dont elle donnait le spectacle. Ou plutôt c’est moi qui disais tout ça et qui attendais que Mascot fît chorus, avec un étonnement qui grandissait à mesure que les réactions escomptées tardaient à se produire. Il avait au contraire un petit rictus, des airs d’ironie amère. II finit par me dire qu’il se foutait pas mal des « horreurs » de la guerre ; que le mieux maintenant était de la faire aussi horrible que possible, et que pour sa modeste part il y travaillait. La guerre s’est déchaînée, me dit-il ; nous n’y avons rien pu, et nous n’y pouvons rien. Le but, c’est d’assurer la victoire aux Alliés, puisqu’il faut, paraît-il, une victoire. » J’étais stupéfait de l’entendre ; mais je voyais bien qu’il était superflu de discuter ; du reste j’avais pris l’habitude de ne plus discuter sur certains sujets avec les gens que je rencontrais. Cela me paraissait aussi inutile que dans le préau d’un asile d’aliénés… Vous qui parliez de folie tout à l’heure ! … Je lui demandai pourtant s’il ne souhaitait pas une paix aussi proche que possible. Assurément, me dit-il : mais on rapprochera la paix en décourageant les Boches ; et on les découragera d’autant plus vite qu’on en tuera davantage, à une cadence plus accélérée et par des moyens plus impressionnants. » Il fit même allusion à des moyens nouveaux qu’il travaillait à mettre au point, lui et d’autres, mais il se plaignit que le Haut-Commandement, ou plutôt les politiciens dont le Haut-Commandement dépendait, ne voulussent pas les adopter, sous prétexte que ce serait déshonorant. « Je leur répète sur tous les tons, me disait-il, que les Boches n’auront pas ces scrupules, qu’un jour ils s’aviseront de ces moyens-là, et en useront sans crier gare, qu’ensuite, quand nous serons obligés de faire comme eux, nous aurons une terrible avance à rattraper, et que l’effet de démoralisation, c’est sur nos hommes qu’il se sera produit. » J’ai compris ultérieurement qu’il avait voulu me parler des gaz asphyxiants. Et en effet c’est quelques semaines plus tard, je me souviens, que les Boches s’en sont servi pour la première fois dans l’attaque d’Ypres… J’étais venu chez Mascot avec l’idée de lui reparler incidemment de cette histoire de maison, où il avait été mêlé de près, puisque c’était lui qui m’avait fait signer la procuration pour l’achat — et de lui demander conseil. Mais quand je l’ai vu dans cet état d’esprit !…

« Voilà que, quelque temps après, je reçois une convocation du commissaire de police de mon quartier. Je me suis figuré d’abord que cet honneur était dû à des plaintes de parents d’élèves ; car tout en me disant que c’était complètement inutile et que je faisais l’idiot, il m’arrivait dans ma classe de me livrer à des sorties contre la guerre, ou contre les inepties du bourrage de crânes… Le commissaire m’accueille assez bien, me raconte qu’on lui a transmis, du Var, un dossier, en le chargeant de continuer l’enquête. Les gens du pays avaient depuis longtemps, paraît-il, envoyé des dénonciations au sujet de la Maison-Blanche. Il s’était ouvert une enquête locale, qui avait traîné comme toutes les enquêtes.  On avait fini par tirer au clair que le propriétaire était un M. Laulerque, instituteur à Paris, que personne, d’ailleurs, n’avait jamais vu. Alors l’idée était venue tout naturellement à la police de rechercher ce M. Laulerque et de lui demander des éclaircissements.

« J’ai compris, d’après les propos du commissaire, que l’enquête sur place n’avait pas donné grand-chose. On avait dû visiter la baraque superficiellement et n’y rien découvrir de plus que dans une des innombrables maisons de la côte, occupées par des étrangers, et abandonnées depuis la mobilisation. En particulier j’eus l’impression qu’on n’avait pas découvert, ni peut-être même soupçonné, le système des souterrains (dont moi-même je ne savais rien que par ouï-dire). Alors, j’ai fait l’innocent, le plus possible. Je me suis souvenu des conseils que Mascot m’avait donnés, à toute éventualité, lors de l’acquisition. J’ai dit que l’achat de cette maison avait été de ma part un coup de tête — comme il m’arrive, hélas ! d’en avoir — que j’avais regretté presque tout de suite ; que j’avais accueilli comme un sauveur le locataire qui s’était offert ; d’autant plus qu’on m’avait fait miroiter que ledit locataire pourrait après essai se transformer en acquéreur et ainsi me débarrasser de la maison. Bien entendu, pour conclure cette location, je n’étais pas allé sur place ; d’abord, parce que mon métier ne me laissait pas le temps de faire cet interminable voyage, et aussi parce qu’il aurait été absurde de dépenser presque l’argent d’une année de location pour aller voir la tête de mon locataire. Je ne savais donc à peu près rien de lui ; moins certainement que ce que l’enquête sur place avait pu apprendre à la police. Depuis, j’avais reçu mon loyer chaque année, à peu près à la date, sans qu’on m’adressât jamais ni demandes de réparations, ni récriminations quelconques, ce qui m’avait dispensé de me faire du souci pour cette lointaine propriété. Après la déclaration de guerre, mon locataire ne m’avait plus donné signe de vie. Mais je n’en avais pas été autrement surpris. Le commissaire était forcé de convenir que si mes explications n’étaient pas très instructives, elles étaient très naturelles. Je lui dis encore que, si mon locataire avait profité de la tranquillité que je lui laissais pour se livrer à des opérations coupables, j’en étais sincèrement désolé. Le commissaire convint qu’on ne pouvait pas, des années avant la guerre, savoir qu’elle éclaterait, ni surtout se douter que l’ennemi était susceptible de recourir à des moyens aussi extraordinaires.

« Par la suite, on ne m’a plus embêté avec ça. J’étais suffisamment embêté par ailleurs. Je tournais comme une hyène en cage. Je voyais la guerre durer, durer, et je n’apercevais toujours pas la plus petite façon de rendre ma misérable existence utile à la cause qui restait la mienne. J’avais subi de nouvelles visites. J’étais confirmé dans ma position de réformé n° 2. La facilité des médecins militaires à me reconnaître me prouvait, entre parenthèses, si j’avais gardé un doute, que je tenais un de ces tuberculoses bien tassées…. Encore, vous m’avouerez, une de ces absurdités du monde en guerre. Je me place à leur point de vue… En quoi un tuberculeux comme moi était-il incapable de tenir un fusil pendant quelques semaines, le temps de se faire tuer ? Est-ce que je n’aurais pas fait un cadavre aussi bien qu’un autre ?… Bref, vous n’imaginez pas quel pouvait être moralement mon supplice. Les autres avaient la ressource de se dire qu’ils se battaient pour une cause à laquelle ils croyaient plus ou moins ; que dans cet horrible événement où ils étaient pris comme moi ils servaient à quelque chose. Ils le poussaient dans un certain sens. Ils y usaient leurs nerfs.  Moi pas. Et je me serais si bien sacrifie à ma cause, je vous jure, si j’avais su comment. Je faisais ma classe… Mais ça me paraissait d’un tel ridicule, ces petites histoires d’orthographe ou de règle de trois au tableau noir pendant que le monde était sens dessus dessous !… Une autre souffrance était le manque total de gens avec qui parler. Tous ceux que je rencontrais étaient fous, si c’est être fou, comme je le crois, que de ne plus s’apercevoir que deux et deux font quatre, et d’avaler comme des vérités premières les plus délirantes billevesées. Ah ! j’avais bien envie de vous voir, là-haut, dans votre petite maison !…

— … Vous savez qu’à une certaine époque je ne m’y trouvais pas. J’étais allé vivre en province.

— … Oui… Mais je ne vous raconterai pas de mensonges. Je n’ai même pas essayé. Pourquoi ? Je devais avoir peur, au fond, que vous aussi vous n’ayez changé… Vous voyez ça : moi entrant chez vous, avide d’entendre enfin des paroles humaines, et vous, entonnant un des couplets va-t-en guerre que je savais par cœur ?… Je préférais penser à vous ; à vous dans une de nos réunions du mercredi. Je vous imaginais parlant des événements sur le ton de cette époque-là, pas toujours d’accord avec moi, certes, mais mettant toujours la vérité, la pensée libre, au-dessus de tout. Je vous prêtais de longs discours, que je me parlais à moi-même, sur la guerre en général, ou tel aspect, tel épisode… On aurait pu faire tout un recueil…  C’est bête ? hein.

« Comment ai-je pu vivre aussi longtemps dans ces conditions, je ne sais plus. Il est vrai que les autres tenaient bien, d’une autre façon. Un jour j’ai revu Mascot, à Paris même. Cette fois il travaillait en plein dans les gaz asphyxiants. C’était l’année de Verdun, dans la seconde ou troisième phase de la bataille, oui, à la fin du printemps, quand l’offensive allemande semblait enrayée, mais que tout de même les plus excités commençaient à se dire : « Alors, au bout de deux ans, c’est à ce point-là que nous en sommes : à nous réjouir de ne pas avoir été complètement battus ? » J’ai trouvé un Mascot plus pensif, moins persuadé que le seul moyen d’en sortir, c’était de tuer du Boche. Je lui ai parlé très franchement de mes états d’esprit à moi. Je me rappelle lui avoir dit que j’arrivais à comprendre bien des choses dans cette époque ahurissante, même l’acharnement des dirigeants à continuer la partie des deux côtés, à coups de milliers et milliers de vies humaines, même la stupidité des masses qui se laissaient enterrer dans les tranchées et jeter dans le feu, mais qu’il y avait pour moi un mystère absolument inintelligible. Comment tous ceux qui, en Europe, avaient incarné la violence révolutionnaire, les réfractaires, les indomptables — et ils avaient pourtant été nombreux, ils n’étaient pas tous des lâches — avaient-ils fait pour s’évanouir complètement ? Comment pouvait-il ne plus y avoir trace de leur activité, de leur existence ? Jamais on n’entendait parler même d’un seul attentat, dans aucun pays. La censure cachait tout ce qu’elle pouvait, soit, mais point de ce qui se passait de mauvais chez l’ennemi. Si un des souverains, un des grands chefs ennemis — pour ne prendre que les formes d’attentat les plus banalement classiques — avait été exécuté, nous l’aurions su. S’il s’était manifesté ici ou là un terrorisme contre la guerre, la nouvelle aurait fini par filtrer. C’était beaucoup plus incroyable qu’en temps de paix. Car en temps de paix, les révoltés eux-mêmes pouvaient se laisser gagner par la contagion de la bonne petite vie facile, et tenir à leur peau. Mais quand tant de millions d’hommes acceptaient de mourir, et souvent sans très bien savoir pourquoi, il ne s’en trouvait pas un qui fût décidé à risquer sa vie pour ses idées les plus chères ; et même si le sacrifice devait être pratiquement inutile, pour assouvir dans l’absolu un besoin de vengeance, pour châtier les bourreaux de l’humanité ? Sans doute, les souverains, les ministres, les chefs étaient bien gardés ; mais ce n’était pas une raison suffisante. Ils n’étaient gardés que par des hommes. Par quel miracle ne s’y glissait-il jamais quelqu’un… que les gens seraient libres d’appeler un fanatique, un fou, un monstre ?… Car enfin l’histoire était pleine de tyrans, gardés plus farouchement que personne aujourd’hui ne pouvait l’être, et qui avaient été abattus. Je lui dis aussi, je me souviens, que j’étais écœuré par la basse docilité des masses ouvrières, à travers l’Europe, mais cela, c’était une tout autre question, et Mascot avait beau jeu à me répondre que nous étions les derniers à avoir le droit de nous en étonner. Mais je ne voulais pas repartir sans avoir entrevu une lueur de consolation. Je lui déclarais que, s’il fallait faire son deuil des attentats politiques, dont il semblait bien que notre humanité, en guerre comme en paix, était devenue incapable, j’avais un besoin étouffant de me dire que quelque part des gens travaillaient clandestinement pour le retour de la paix, que ce fût en favorisant des tractations entre les gouvernements, ou en conspirant contre certains de ces gouvernements, en préparant leur chute. Mascot, après avoir marqué certaines réticences, me dit que, sur ce point-là, il correspondait peut-être à mes vœux autre chose dans la réalité que dans le vide total. Mais cette fois-là, je ne pus pas en tirer davantage ; et ce ne fut qu’au cours d’une nouvelle entrevue, deux ou trois semaines après, qu’il m’en apprit un peu plus. Il me dit qu’il croyait savoir qu’il se développait en Suisse toute une agitation souterraine, d’ailleurs assez diverse, d’inspiration et de tendances. Il finit par m’avouer qu’il avait reçu peu de temps avant une lettre de M. Karl. II ne voulut pas me montrer la lettre. Il m’assura qu’elle était très vague dans les termes ; mais qu’i en ressortait que M. Karl était en Suisse, qu’il y était venu avec l’espoir d’y travailler « les mêmes problèmes qu’autrefois », qu’il aurait été bien heureux de voir Mascot, à qui il avait des choses intéressantes à dire, ou quelqu’un envoyé par Mascot. Il donnait une adresse à laquelle on pouvait le joindre.

« Donc, en septembre, profitant de ma fin de vacances, je partais pour la Suisse, après avoir vaincu des hésitations de Mascot, et les miennes. D’ailleurs Mascot se refusait à prendre une responsabilité quelconque dans l’aventure. Il me donnait l’adresse de Karl, et sa propre bénédiction… Si… j’oubliais. Il poussa la gentillesse jusqu’à prévenir Karl de mon arrivée, en soulignant que j’agissais tout à fait pour mon compte… Je dois vous dire à ce propos », ajouta Laulerque, « que jamais Mascot ne m’avait fourni aucune indication sur ce qu’avaient pu être les autres affiliés français de l’Organisation, et sur ce qu’ils étaient devenus depuis la mise en sommeil…

« Je vois que vous regardez l’heure. Vous avez raison. Il faut que j’abrège.

Il conta, en passant par-dessus les détails, qu’arrivé en Suisse, il s’était mis en rapport avec M. Karl. La rencontre eut lieu à Berne. Il y eut plusieurs entrevues. M. Karl mit d’abord beaucoup de soin à se justifier. A l’en croire, il avait lutté tant qu’il avait pu contre la « déviation » qu’il avait vue venir de loin. Il n’avait pas craint de favoriser un schisme, plutôt que de laisser pervertir l’élan initial. Finalement, il s’était retiré, tout en gardant des contacts avec les hauts personnages qu’il estimait dangereux d’abandonner sans contrepoids à d’autres influences. Depuis la guerre, il n’avait cessé de guetter l’occasion d’agir en faveur de la paix. Cette occasion était venue, ou allait venir à très bref délai. La lassitude était très grande dans l’empire austro-hongrois. Le vieil empereur, malgré les efforts inouïs, et en un sens admirables, qu’il faisait pour donner le change, approchait de l’extrémité. Il pouvait mourir d’un moment à l’autre. Il ne passerait sûrement pas l’hiver. L’héritier, l’archiduc Charles-François, marié à une Bourbon-Parme, était un homme encore tout jeune, d’un très beau caractère, d’une conscience très haute, de qui M. Karl, qui le connaissait de près, pouvait entièrement répondre. Sans que Karl précisât ce point, il était permis de comprendre que cet archiduc Charles avait appartenu à l’Organisation, si même il n’en avait pas été, à une certaine époque, le suprême inspirateur. (Mais cette dernière hypothèse ne s’accordait guère avec les confidences qu’avait faites jadis Margaret-Desideria.) En tout cas, c’était un zélateur fervent de la paix ; et son premier acte comme empereur serait de prendre l’initiative de la paix générale, sur la base de la réconciliation des peuples ; et, au besoin, si les Coalisés faisaient la sourde oreille, de rechercher une paix séparée, ce qui ne manquerait pas d’obliger les autres à déposer les armes.  Mais pour que son héroïque effort eût des chances de réussir, il fallait qu’on ne lui fît pas trop mauvais accueil de l’autre côté. Une préparation, en France, était indispensable. M. Karl savait bien que ce n’était pas Laulerque qui pouvait atteindre les gens utiles. Mais d’autres le pouvaient, dont Mascot, à qui l’on priait Laulerque de rapporter fidèlement la substance de ces entrevues.

Laulerque avait d’abord écouté avec beaucoup de défiance. Il avait même interrogé M. Karl sur la maison des Maures. M. Karl avait répondu « Je vous jure sur ce que j’ai de plus sacré que la maison n’a jamais servi, avant la guerre, à quoi que ce fût contre la France, et que depuis la guerre, elle n’a servi à rien du tout. » Peu à peu, la bonne foi, le zèle de M. Karl pour la paix, qu’il appuyait de divers témoignages, avaient paru évidents. Et Laulerque avait un tel besoin de reprendre confiance en quelque chose qu’il ne demandait qu’à se laisser convaincre.

Il consentit à retourner en France porteur d’un message pour Mascot, et il promit de revenir en Suisse rapporter la réponse. M. Karl lui prouva même que pour continuer à servir utilement la cause, il devait, comme lui Karl, se fixer provisoirement en Suisse. « Mais j’ai mon métier ! Je ne sais même pas si on me laissera repartir de France. J’ai eu déjà beaucoup de mal à sortir une première fois. Et puis, je n’ai pas de moyens d’existence. » M. Karl dit que la question des ressources n’était pas un obstacle. Laulerque protesta que jamais il n’accepterait un centime. Peu de jours après, Karl apportait la solution de toutes les difficultés à la fois : un grand médecin suisse, de ses vieux amis (Karl avait fait jadis des études à Lausanne, et connaissait beaucoup de monde en Suisse), dont le nom faisait autorité même en France, fournirait un certificat attestant que Laulerque avait absolument besoin de continuer sur place, pendant l’hiver qui allait venir, le traitement qu’il était censé avoir commencé en Suisse. D’autre part le même grand médecin se chargeait de procurer à Laulerque la nourriture et le logement, plus quelque argent de poche, dans une clinique où il avait des intérêts, aux environs immédiats de Berne, à condition que Laulerque s’y occupât, pendant une heure et demie ou deux heures par jour, de la partie française du courrier.

Laulerque était donc rentré en France, avait revu Mascot, à qui il avait fait la commission de Karl. Mascot, non sans beaucoup de résistance, avait promis de pressentir des gens, et de rester « dans une position d’alerte », en attendant les avis qu’il recevrait par la suite. Tous deux étaient convenus d’un certain nombre de formules, d’aspect innocent, dont ils useraient dans leur correspondance ultérieure, et qui tournaient toutes autour d’un traitement au sanatorium, de ses phases, de ses incidents. Par exemple : « On ne me laisse pas espérer la guérison avant le début de mars ou d’avril prochain » voudrait dire : « Aucune espérance pour la conclusion de la paix avant ces mêmes dates » « Le jeune médecin qui a pris la direction de la clinique, depuis la mort du vieux patron, semble bien décidé à changer de méthode ; mais il hésite à procéder trop brusquement, pour ne pas mettre contre lui les assistants de son prédécesseur » indiquerait, une fois survenue la mort de François-Joseph, la situation à la cour de Vienne, et les obstacles rencontrés par le nouvel empereur. « Comme on doit pratiquer sur moi une intervention assez sérieuse au début de la semaine prochaine, prévenez nos amis communs, pour qu’ils pensent à moi avec affection durant ces jours difficiles. C’est le médecin d’origine française, dont je vous ai parlé, qui se chargera de l’opération » se traduirait : « Les propositions de paix vont être présentées au début de la semaine prochaine » et la fin de la phrase désignerait clairement le personnage chargé de la négociation (un proche parent de la future impératrice, auquel on pensait dès ce moment). Etc.

C’est ainsi que Laulerque, après avoir obtenu un congé de longue durée, s’était fixé en Suisse. Il y avait joué le plus consciencieusement possible son rôle d’intermédiaire (en même temps que d’autres gens qu’il ne connaissait pas) entre le parti autrichien qui travaillait pour la paix séparée — parti qui devait bientôt compter dans ses rangs le nouvel empereur — et des personnalités françaises, que n’aveuglait pas l’esprit de guerre, auprès desquelles Mascot avait accès. Mais par ailleurs, comme il était tout à fait libre de ses mouvements, il n’avait pas tardé à entrer en contact avec des exilés ou des agitateurs de différents pays, en particulier avec les Russes. Il avait connu Lénine, et d’autres. Il avait rencontré Lénine, et d’autres, encore peu de jours avant le fameux départ pour la Russie à travers l’Allemagne. Il gardait de Lénine une impression mélangée, peu sympathique, en ce qui concernait l’homme, très forte en ce qui concernait le rayonnement émis par l’homme, le réalisme de ses vues, l’« efficacité » qu’on sentait en lui. Lénine et lui s’étaient vite mis d’accord dans leur mépris pour le socialisme oratoire, bureaucratique et domestiqué.

Cette autre catégorie de relations l’avait aidé à trouver le temps très court, et à ne pas se décourager tout à fait quand la tentative autrichienne pour la paix eut échoué. En revanche elles faillirent lui causer des ennuis. Des agents de la police française, qui opéraient en Suisse, et qui n’avaient pas semblé prendre garde à lui tant qu’il n’avait fréquenté que M. Karl, commencèrent à le surveiller quand il se fut abouché avec les bolcheviks. Il fut appelé à deux reprises chez le consul de France, à Berne ; mais comme sa situation militaire en France était parfaitement en règle, et que sa « situation de tuberculeux » en Suisse ne l’était pas moins, on se contenta de l’inviter à la prudence.

Le plus amusant était qu’il avait fini par se rendre réellement utile dans sa clinique. Le grand patron s’était attaché à lui, lui avait confié des travaux de plus en plus sérieux, avait augmenté sa rétribution.

— Un beau jour, après l’Armistice, quand je me suis demandé comment j’allais reprendre, moi aussi, une vie normale (mes congés universitaires avaient été renouvelés correctement), il m’a dit : « Qu’allez-vous faire en France? Restez donc chez nous. » Et il m’a proposé la direction administrative d’un sanatorium de montagne, qui est également sous sa coupe. J’ai accepté. Voilà ! Je suis mieux payé que dans mon poste à Paris. Je ne fais aucune dépense, faute d’occasions. L’établissement que je dirige me loge, me nourrit, me blanchit. Je suis même soigné, et comme un prince, par le plus grand connaisseur de la tuberculose qu’il y ait au monde. (Ça, c’est vrai.) Je jouis d’un climat excellent pour moi, et qui par-dessus le marché m’excite, me plaît. Il parait même que ma qualité de tuberculeux, qui est connue de la clientèle, crée un lien de sympathie entre elle et moi, et lui donne confiance, car extérieurement je suis tout le contraire d’un moribond. Trois sur quatre des voyages que je fais me sont remboursés ; parce que j’en profite pour effectuer des démarches, des achats, traiter des affaires qui intéressent mon établissement. Ainsi je suis à Paris pour y rechercher certains instruments et appareils de précision qu’il est devenu très difficile de se procurer, même en Allemagne, et je vous avoue que je ne pousse pas à la consommation de produits allemands… Donc, j’accumule des économies malgré moi, dans une monnaie appréciée.

« Mais surtout ce qui m’a retenu en Suisse, c’est l’atmosphère que j’avais trouvée dès la fin de 16, et qui a duré depuis, qui dure encore sous une autre forme. L’atmosphère d’un pays où l’on savait la vérité, où l’on pouvait la dire, où l’on était libre de s’exprimer avec audace devant des gens, comme jadis ; où il n’était pas criminel de souhaiter tout haut la fin de la tuerie, la fin des gouvernements de guerre et des impérialismes ; où il n’était pas absurde de penser à l’avenir de l’humanité, puisque, dans cet endroit, les conditions de cet avenir étaient préservées, comme par miracle. Ajoutez-y la fraternité qu’éprouvaient entre eux tous ces gens, même d’opinions adverses, du fait qu’ils étaient réfugiés sur le même radeau, et assistaient avec la même horreur au déchaînement de la tempête tout alentour. Oui, vraiment, un radeau… une arche dans le déluge… une oasis de la civilisation… Pour moi, c’est une impression ineffaçable. J’en garderai toujours de la reconnaissance, de l’affection pour la Suisse… Songez !… Le pays où, évidemment, je n’ai pas réussi à faire ce que je souhaitais faire, mais où je suis resté un homme.

« Est-ce que je vais y passer toute ma vie ? Je n’en sais absolument rien… Ne me croyez pas menacé de satisfaction béate… J’attends, je guette… Et je ne suis pas mal placé pour ça, bien mieux qu’ici, en tout cas, dont je n’aime pas beaucoup plus l’atmosphère de paix que je viens d’y retrouver que l’atmosphère de guerre que j’avais quittée jadis… J’ai des bouffées d’espérance, d’enthousiasme, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. J’ai failli plus d’une fois partir pour la Russie. Avec les relations que je m’étais faites, que j’ai gardées plus ou moins, ça ne m’était pas trop difficile. J’irai peut-être là-bas un jour ou l’autre. Je suis très tenté. Ce qui me retient, c’est qu’alors évidemment il faudra que je rompe avec tout… que je coupe les ponts derrière moi… C’est, encore plus, que bien des choses qu’on semble faire là-bas ne m’enchantent qu’à moitié. Je me méfie un peu de la suite. Je me rappelle ma mésaventure avec l’Organisation.. Partir pour sauver la paix de l’Europe, dans les rangs d’une chevalerie secrète, et s’apercevoir en 14 qu’on n’a plus qu’à choisir entre le nationalisme serbo-croate et la défense de la couronne autrichienne, c’est un peu trop rigolo, et ça suffit d’une fois. Avant de me jeter à corps perdu dans la révolution russe, je voudrais être sûr que mes amis bolcheviks ne me réservent pas un réveil de ce genre-là.

— Et Mascot ?

— Il ne veut plus entendre parler de rien. Il fait de la science. Je l’ai revu justement avant-hier pour lui demander des tuyaux sur une question d’appareils. Il m’a dit que la seule chose qui l’intéressait pour le moment, c’étaient les théories d’un physicien allemand nommé Einstein… Pour en revenir à moi, il y a des jours ou mon enthousiasme et mon espoir essayent de se porter sur la Société des Nations. Elle va entrer en fonction ces temps-ci, je crois, et à deux pas de chez moi. La Suisse méritait bien cet honneur, si c’en est un. Je me promets d’aller bientôt voir à Genève comment ça se passe. Ça peut être très émouvant. Ça sera peut-être, comme les Etats Généraux de 89, le commencement d’un nouveau monde. Vous voyez que l’énergumène que je suis est atteint d’un optimisme inguérissable.

— On vient de sonner », dit doucement Sampeyre, non pour l’interrompre, mais pour l’avertir. « Eux aussi seront bien contents de revoir !… N’ayez pas l’air de trop faire attention au bras qui lui manque…

Bonne nuit.

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