L’asymptote du dépressif

J’ai relu des définitions canoniques de la dépression. J’ai retrouvé, par hasard, une brochure estampillée Ministère de la Santé, datée de 2007, probablement chipée sur un présentoir dans un service de médecine du travail, je ne sais plus quand. Elle trainait au fond d’un tiroir. Elle est intitulée : « La dépression : En savoir plus pour en sortir ».

J’ai toujours du mal à me reconnaître comme souffrant de dépression, parce que ces définitions présentent généralement ce mal comme un épisode. Il y a un début, un milieu, une fin. Il y a des causes et des conséquences. Il y a un déclencheur. Il y a un changement, un passage de l’état « non-dépressif » à l’état « dépressif ». Et il y a un autre changement, qui sera le passage de l’état « dépressif » à l’état « non-dépressif ». Le début, comme la fin, peut prendre du temps, mais au bout d’un moment le changement est net. Il y a un « avant », un « pendant », un « après ». Il y a le moment où on tombe, et le moment où on se relève. Il y a la merveilleuse promesse d’une guérison – j’ai envie d’écrire : la promesse d’une rédemption.

Mon expérience est différente, pour ce qu’elle vaut.

Mon expérience de mon mal, c’est que je n’en guéris pas. Pas complètement. Pas définitivement.

Mon expérience, c’est qu’il peut certes y avoir des parenthèses, des rémissions, des apaisements, plus ou moins longs, mais il n’y a pas vraiment eu de début, et il n’y a jamais eu de vraie fin.

C’est principalement pour cela que j’aurai toujours une hésitation, un doute, un scrupule à me définir comme « dépressif ». Je n’utilise ce mot que, comme tant d’autres, faute de mieux.

Belbo était désormais un adepte. Comme tout le monde, non par illumination, mais faute de mieux.

Limites

Je ne sais pas quand était le début.

Je suis incapable de vous dire depuis quand je suis comme ça, périodiquement. Je ne sais pas quand ça a commencé. Je ne sais pas. La Grande École ? Évidemment, mes congénères en témoigneront volontiers, mais ça n’a pas commencé là, ça remonte à plus loin. L’adolescence ? Probablement. Un peu avant ? Encore avant ? Depuis toujours ? Est-ce que ce n’était pas déjà programmé avant même que je ne vienne au monde ? Je sais, ça semble absurde, mais il m’est arrivé de réfléchir à une telle hypothèse. Born to gloom.

Je sais qu’il n’y aura pas de fin.

Il n’y a jamais eu de guérison pleine et entière, et il n’y en aura jamais. Je me suis plusieurs fois cru sorti d’affaire, guéri, libéré, délivré ; et j’ai été rattrapé par ma réalité ensuite. J’y ai cru, j’y ai cru très fort. J’ai voulu y croire, j’ai voulu y croire tellement fort. Je n’y crois plus du tout. Il y a des périodes où ça va un peu mieux, il y en a eu, il y en aura d’autres, elles existent, elles peuvent être même assez longues, mais à l’horizon il y aura toujours une rechute. Toujours. La rechute est l’horizon indépassable du dépressif.

Je sais qu’il n’y a pas de limite en bas.

Il n’y a pas de plancher. Il n’y a pas de fond de la piscine, une paroi contre laquelle on peut rebondir. Il m’est arrivé d’être très bas, mais je ne me souviens pas avoir jamais ressenti « toucher le fond ». J’ai juste eu de la chance, ou de la persévérance, ou les deux, et je me suis aperçu a posteriori que j’étais remonté. Je n’ai jamais senti de fond. Plus on est bas, moins on est retenu. Plus on est bas, plus on réalisé à quel point il est facile de descendre encore plus bas. Je pense qu’il n’y a pas de fond. Il n’y a rien qui puisse rattraper un homme qui tombe.

Il m’est arrivé d’être quasiment à l’arrêt, incapable de me lever, plus envie de rien, plus capable de rien – comme c’est souvent décrit dans la littérature spécialisée. Mais je ne suis pas à l’arrêt en ce moment : je me lève tous les matins, je travaille, j’agis, je ne suis pas effondré toute la journée. Les vagues déferlent les unes après les autres, et puis entre les vagues je surnage. Les apparences sont presque sauves. C’est pour ça que je ne peux pas me considérer vraiment comme dépressif. C’est pour ça que je me soupçonne parfois de n’être qu’un imposteur, un faux-dépressif, un simulateur, un enfant gâté qui fait son intéressant, et toutes ces sortes de choses. Je ferais mieux de me taire : tout ça c’est dans ma tête, juste dans ma tête.

Je suis bas, mais pas si bas. Je sais que je pourrais être plus bas. Ce serait peut-être plus cohérent, plus franc, plus lisible. Mais je ne veux pas. Je ne veux pas tomber plus bas. Mais je sais que c’est possible. J’y ai déjà été. Je sais qu’il y a aussi plus bas encore. Je ne veux pas y aller. Je ne veux pas devenir fou, prostré ou dangereux. Je ne veux pas tout ça. Mais ça peut m’arriver. Rien ne s’oppose à la nuit.

Je sais qu’il y a une limite en haut.

Il y a un plafond – un plafond de verre, comme on dit maintenant, invisible, mais bien réel. Ayant quelques vagues souvenirs de mathématiques, j’appelle ça une asymptote. Ça peut aller mieux, ça pourra aller mieux, mais ça n’ira jamais au-delà d’un certain mieux. Ça ne disparaîtra jamais complètement. Ça ne sera jamais complètement oublié, complètement absent des préoccupations. Ça sera toujours là, comme une chaîne, un boulet, un poids. Au pire, ça me tire vers le bas ; au mieux, ça m’empêche d’aller bien haut.

J’appelle ça « l’asymptote du dépressif ». Ce concept n’engage que moi. Ceci n’est qu’un blog. Et cette limite en haut est le sujet de ce billet.

Ce mal, peu importe son nom, je ne m’en débarrasserai jamais. Et une de ses caractéristiques principales, c’est qu’il m’empêchera toujours de dépasser un certain niveau de sérénité, d’épanouissement, de bien-être. Il n’y aura pas de rédemption, jamais. Il n’y aura pas de grands horizons, jamais.

À tout moment, une rechute est possible. Il n’y a pas de limite en bas. Le fond peut être très très bas. Croyez-moi, ces derniers mois, j’ai recommencé à regarder très très loin vers le bas, et je ne souhaite ça à personne.

Je peux toujours espérer une remontée. Je sais que c’est possible. Je lutte perpétuellement pour essayer de remonter. J’ai vécu des belles remontées. Je frissonne quand je pense à la naissance de ma fille. J’ai les larmes aux yeux quand je pense à la séquence qui va du printemps 2019 à l’hiver 2020. J’y ai cru. J’y étais presque. J’ai cru que je pouvais devenir heureux. Je me suis senti tellement mieux. J’ai vu tellement de choses avec des couleurs différentes. Je n’ai pas pris le temps de les écrire, mais je les ressentais. J’ai ressenti tellement de lumière. J’y étais presque. J’y étais presque.

Peut-être y aura-t-il d’autres remontées. Probablement. Sûrement. Tout cela est cyclique. La vie est cyclique. Des jours heureux reviendront. Je remonterai.

Mais je sais, je dois savoir, je ne peux pas ignorer qu’il y a une limite en haut. Une limite infranchissable. Une asymptote. Tout ce qui est au-delà est hors de portée pour moi. Et la petite bête sera toujours là. Je dois, pour reprendre une terrible expression très à la mode : « vivre avec ». (Parenthèse : Je déteste l’expression « vivre avec » dans le contexte actuel (Covid-19), ça sera le sujet d’un prochain billet. Fin de la parenthèse. )

Vivre sous l’asymptote des dépressifs

Je ne passerai jamais de l’autre côté de l’axe des abscisses.

Peut-être que je me trompe. Peut-être que c’est le mal qui me fait penser ça. Peut-être que l’avenir me donnera tort. J’espère que l’avenir me donnera tort. Je l’espère de tout mon cœur. Mais je n’y crois pas.

Je ne passerai jamais du bon côté du monde.

Le mieux que je puisse espérer, c’est ce bout de phrase que j’ai beaucoup utilisé ces dernières années, notamment entre le printemps 2019 et l’hiver 2020 : « J’y suis presque ». Ce mot : « presque ». Presque. Presque !

Presque guéri, mais jamais complètement. J’y étais presque. J’y serai presque, à nouveau, un autre jour. Ça reviendra.

Mais il faut que j’accepte l’idée que je ne guérirai jamais. Je vivrai toujours avec ça. La peur de la rechute, la peur du vide ; et le plafond de verre, l’asymptote du dépressif, qui me rattrapera, toujours, tôt ou tard.

Il y aura toujours un « presque », il y aura toujours une limite, je ne ferai jamais mieux que cette asymptote, j’irai jamais au-delà. C’est déjà pas si mal. Ça pourrait être pire. Ça pourrait être tellement pire.

En un sens, paradoxalement, me cogner au plafond de verre, me retrouver dans le « presque », c’est ce qui peut m’arriver de mieux. Pouvoir me dire « je suis presque bien », ce serait ma plus grande victoire possible.

Encore une fois, je n’aime pas parler de « dépression », et encore moins de maladie, parce que cela me parait pour tout dire indécent de comparer ma situation objective de privilégié (bien-portant, cadre, en télétravail, etc.) avec les situations autrement plus difficiles de millions de gens, souffrant de malheurs et de pathologies bien plus objectives, factuelles et terribles.

Combien de millions de gens dans ce pays vivent avec un handicap, un cancer, un diabète, une sclérose en plaques – bref, une « vraie » maladie, une « vraie » pathologie, une « vraie » fragilité ? Combien de millions de gens savent vraiment ce que « vivre avec » veut dire ? Qui suis-je pour oser me plaindre ?

Dans sa chronique pour Libération en date du 10 février 2021, intitulée « Covid et individus fragiles : « Nous sommes ce que vous ne voulez pas voir » », le très admiré Dr Christian Lehmann cède la parole à Marie, 47 ans, psychologue clinicienne à l’hôpital, confinée depuis un an :

Que la société le veuille ou non, nous sommes une réalité. Nous avons l’habitude que notre voix ne soit pas entendue, étouffée par les récriminations budgétaires de tous ordres. Nous sommes vos vieux en Ehpad, nous sommes des polyhandicapés, nous sommes des malades chroniques, nous sommes des personnes dépendantes du bon vouloir des autres… mais nous restons des personnes. Cette crise aura mis à jour un clivage que nous n’imaginions pas si grand entre le monde des bien portants et les autres. Et pourtant, nous sommes aussi le vieillard que vous deviendrez, le cancéreux que vous pourriez devenir, le handicapé que votre sœur ou votre enfant sera peut-être un jour. Nous sommes ce que vous ne voulez pas voir de votre condition humaine, de votre avenir possible. Je ne vous le souhaite pas. Mais peut-être ce jour-là découvrirez-vous, bien tard, quel goût a la vie quand il faut se battre chaque jour pour pouvoir profiter une fois encore du lever du soleil.

Je suis physiquement bien portant. Je ne suis pas a priori parmi les populations « vulnérables » au Covid-19 (âge, IMC, problèmes respiratoires, etc). Je suis bien loti. J’ai de la chance. Je suis un privilégié. Je ne suis pas à plaindre. Et pourtant je ressens intensément tout ça. Je ressens intensément ce clivage horrible. Je ressens douloureusement le mépris pour les vulnérables et pour les victimes. Je vois avec dégoût s’étaler la haine de ceux qui se croient forts pour ceux qui se savent faibles, toute cette hargne qui se cache de moins en moins, tous ces venins abjects. Certains me diront sûrement que je ne devrais pas, et que je devrais juste, comme eux, penser juste à ma gueule et mépriser les non-privilégiés, les faibles. Il n’en est pas question. Les mêmes me traiteront probablement de malade. Si ça les amuse…

Au fond, les bien-portants intolérants sont cohérents : ils n’aiment pas les malades, c’est tout et ça ne va pas plus loin. Ils veulent juste ne pas les voir. Les malades devraient avoir honte d’exister. Ça tombe bien, certaines maladies prospèrent justement de la honte d’exister.

Ça se voit

Vivre avec la dépression, c’est peut-être aussi se faire à l’idée que ça se voit. Ça se sait. Ça s’entend. Ça se lit.

Vivre avec, ce serait essayer de me persuader que je n’en mourrai pas. Ce serait essayer de me persuader qu’on ne me crucifiera pas pour ça – ou que ceux-là qui me crucifieront ne valent juste pas la peine d’être fréquentés, ni même écoutés. Ils n’aiment pas les malades, c’est tout, tant pis pour eux.

Vivre avec, ce serait arrêter d’essayer de sauver les apparences. Laisser filer. Laisser couler. « Lâcher prise », comme on dit maintenant.

Vivre avec, ce serait arriver à me dire : ça se voit, et alors ? « Assumer », comme on dit maintenant. Accepter que je ne passerai jamais du bon côté du monde. Mais je peux m’en approcher.

Vivre avec, et m’en contenter.

Y être presque, à nouveau.

Accepter le presque.

Je ne peux pas faire mieux. Je ne pourrais jamais faire mieux. Je ne pourrai jamais complètement atteindre l’asymptote. Mais je peux vivre. Je suis vivant. J’ai de la chance.

J’aurais tellement aimé porter un message d’espoir, de lumière et de meilleurs lendemains, mais je ne peux pas. Je ne sais pas faire. J’ai essayé, mais je ne sais pas faire.

Je suis désolé.

J’y étais presque.

Je ne rêve que de retrouver l’asymptote.

Je ne pense Covid qui nous sépare.

Bonne nuit.

Publié dans Uncategorized | Tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , | 2 commentaires

Ce qui me rend fou

Ça craque de partout.

L’autre jour, j’ai commencé à vider dans le bac à compost le saladier contenant les légumes épluchés, au lieu du saladier contenant les épluchures. Rien de grave. Un autre jour, j’ai oublié de sortir le bac des poubelles. Rien de grave. Je me suis coupé en débitant des cartons. Rien de grave. Je me suis énervé en dépannant le lave-vaisselle. Rien de grave. J’ai oublié un fichier de paramétrage. J’ai lu trop vite un document. J’ai bâclé un ticket. Rien de grave. Je ne supporte plus les coups de sonnettes et les cartons Amazon. Je suis nerveux. Je suis las. Je suis irritable. Rien de grave.

Je ne me rappelle plus ma dernière bonne nuit de sommeil. Je sens revenir la torpeur. Je sens revenir l’envie de rien. J’encaisse les vagues les unes après les autres. J’écope tant bien que mal. Je m’accroche à tout ce à quoi je peux m’accrocher. Qu’est-ce que je peux faire d’autre ?

Rien de grave, rien de grave, rien de grave.

Ce ne sont que des signaux faibles. C’est rien. Rien du tout. C’est pas grave. Ça pourrait être tellement pire.

J’en peux plus, mais c’est pas grave.

Comme des millions de gens, je subis la « situation sanitaire », et la manière dont elle est gérée par les connards qui nous gouvernent. Je subis. Qu’est-ce que je peux faire d’autre ?

Tout ça était pourtant tellement prévisible ! Ils ont fait croire que c’était fini avec le printemps, tous ceux qui pouvaient partir en vacances voulaient ne plus penser qu’à leurs vacances, le petit président voulait son triomphe jupitérien le 14 Juillet, le Medef voulait ses milliards déguisés en plan de relance pour son université d’été, le virus a circulé tout l’été, il a continué de circuler tout l’automne, plus il circule, plus il mute, mais c’est pas grave, le petit président « prend son risque », il est plus intelligent que tout le monde, il est content de lui, tout va bien.

Cet hiver est sordide, c’était prévisible. L’hiver c’est toujours dur. Cet hiver est pire, forcément pire. Alors il faut tenir, juste tenir. C’est normal, juste normal.

Un reportage, co-signé par une demi-douzaine de journalistes, dans Le Monde daté du 27 janvier 2021, se termine par quelques phrases très belles que je retiendrai peut-être, s’il y a quelque chose à retenir de toute cette période pourrie.

Vivre au jour le jour sans céder au catastrophisme, le temps qu’il faudra, en dépit des incertitudes et des rumeurs. Voilà le cap, mais il est bien difficile à tenir au temps du Covid-19, quand la vie se rétrécit, se décharne, au point qu’il n’en reste parfois qu’une armature, avec plus grand-chose d’agréable autour.

Je ne devrais pas me plaindre. Je devrais ne rien dire. Je ne manque de rien. Je suis en télétravail, je ne risque rien, ou alors si peu de choses. J’ai un travail, je suis payé, je ne manque de rien. C’est très facile d’oublier qu’on est un privilégié. Ça va passer. Ça pourrait être pire. La cage est dorée. Il ne faut pas ajouter du malheur au malheur. Ça va passer. Il faut juste tenir.

Peut-être que ça va passer. Il suffira peut-être d’un peu plus de lumière. Il suffira de pouvoir revoir les personnes que j’aime. Il suffira de pouvoir sortir un peu de l’armature, d’un rien, d’une étincelle… Peut-être.

En attendant, j’ai l’impression de devenir fou – ou plutôt, de redevenir fou. Une chute – ou plutôt, une rechute.

Ça craque de partout. Ça remonte de partout. Alors j’essaie de comprendre ce qui me rend fou – ou plutôt, ce qui m’a rendu fou.

Ce billet a commencé par quelques phrases notées au milieu de l’une ou l’autre nuit de l’horrible mois de janvier 2021. Elles ont été remises en forme a posteriori, au calme, retravaillées, augmentées, donc peut-être diluées, peut-être dénaturées. J’ai attendu un moment très calme de février 2021 pour appuyer sur le bouton « Publier ». Je sais que je n’aurais jamais dû les écrire, encore moins les publier. Je sais que ça ne sert à rien. Je sais que rien ne sert à rien, surtout en ce moment. C’est pas grave, ça n’a aucune importance, ceci n’est qu’un blog, et son auteur est sans importance, juste un individu.

Le Pendule de Foucault, chapitre 105, évidemment :

Ce doit être ces jours-là que Belbo a cherché à se rendre compte de ce qui lui arrivait. Mais sans que la sévérité avec laquelle il avait su s’analyser pût le détourner du mal auquel il s’habituait.

Ce qui me rend fou, c’est d’aller me coucher en sachant que je serai plus fatigué au réveil. C’est de savoir que je serai probablement réveillé au milieu de la nuit, et que probablement je ne me rendormirai pas. Ce qui me rend fou, c’est d’avoir encore, si souvent, bien qu’épuisé, une peur panique de m’endormir.

Ce qui me rend fou, c’est que ça va faire un an que je ne suis pas allé au « bureau », que je n’ai pas vu des « collègues », que je n’ai pas passé la moindre journée ou demi-journée hors du « cadre familial ». Je ne vois plus rien ni personne, je ne vois que là où je vis, je ne vois que les personnes avec lesquelles je vis. Je tourne en rond, et je n’ai même pas le droit de me plaindre, parce qu’être en télétravail à perpétuité c’est un privilège de plus. Il est tellement facile d’oublier qu’on est des privilégiés. Je tourne en rond. Tous les jours sont pareils. Tous les jours sont des lundis. Tous les lundis sont des Blue Mondays.

Ce qui me rend fou, c’est qu’il n’y a aucune perspective. J’en peux plus, mais ça va continuer comme ça encore des mois, peut-être des années. Il n’y a aucune raison que ça change. Pourquoi ça changerait ? Au fond, ça arrange plein de monde, notamment ceux qui ont le pouvoir, ici et ailleurs, les dominants de toutes sortes. Pour eux, la vie n’a jamais été aussi agréable. Pour eux, il n’y a pas grand-chose à changer. Eux sont parfaits : c’est donc aux autres de changer. C’est aux autres de s’adapter. Il faut s’adapter, qu’ils disent. Ils disaient déjà ça avant. J’ai toujours entendu ça. C’est donc moi qui dois m’adapter. C’est d’ailleurs ce que j’ai toujours fait : alors, je n’ai qu’à continuer. Continuer de m’adapter. M’adapter jusqu’à ne plus savoir me projeter. C’est pas nouveau. Il n’y a pas d’alternative.

Ce qui me rend fou, c’est de comprendre ce qui me rend fou, et de me rendre compte à quel point je n’ai pas de prise dessus. À quoi bon avoir compris, à quoi bon analyser et décortiquer, à quoi bon même essayer de comprendre, si à la fin on ne peut pas agir dessus ? Il serait plus simple de ne pas comprendre, de ne pas savoir, de ne pas penser. Ignorance is bliss.

Ce qui me rend fou, c’est de me rendre compte à quel point je me suis adapté à toutes sortes de choses auxquelles je n’aurais jamais dû m’adapter, que je n’aurais jamais dû accepter. Mais j’ai cru que c’était ça la vie : chercher des compromis, trouver des accommodements, arrondir les angles, m’adapter, me forcer, faire avec, essayer d’avancer, sauver les apparences. J’ai eu tort, probablement.

Ce qui me rend fou, c’est que, une fois adapté, peut-être moi aussi ne voudrai-je plus que ça change.

Ce qui me rend fou, c’est que, au fond, aujourd’hui, c’est comme il y a trois ans, c’est comme il y a quinze ans, c’est comme il y a vingt-cinq ans ! C’est toujours pareil. C’est toujours pareil. « Une armature, avec pas grand-chose d’agréable autour » : c’est le plus souvent comme ça que j’ai traversé l’existence. Attendre que ça passe. Tenir. Me raccrocher à l’idée que ça va passer. La vie, c’est juste une série de mauvais moments à passer. Ça m’a rendu fou.

Ce qui me rend fou, c’est de savoir que je n’ai pas le droit de changer quoi que ce soit, juste le droit de me changer moi, juste le droit de m’adapter. Il n’y a pas de problèmes : je suis le problème. Le monde est parfait. Le système est parfait. Il n’y a rien à changer. Il n’y a pas de problèmes. Le problème c’est moi. Ça a toujours été moi, ça sera toujours moi. C’est moi qui ne suis pas comme il faut. C’est moi qui ne suis pas ce qui est attendu. C’est moi la déception, l’embarras, le malaise. C’est moi qui mets tout le monde mal à l’aise. C’est moi le problème. C’est moi qui suis fou. C’est moi qui suis malade. C’est moi qui dois changer. C’est moi qui dois faire l’effort. C’est moi qui dois m’adapter ou disparaître. Ça a toujours été comme ça, bien avant cette pandémie.

Ce qui me rend fou, c’est que quand on me demande ce qui ne va pas, je sais que je ne dois pas répondre. Je le sais. On ne me le demande pas pour me comprendre, pour m’aider ou juste pour sympathiser. On me le demande pour m’écraser. Je le sais. Au pire, pour m’enfoncer. Au mieux, pour juste me faire taire. Toujours, pour me rappeler que je ne suis que toléré. Ça a toujours été comme ça. Alors je me tais de moi-même. Je sais que, comme ça, j’aurai moins mal. Je me suis adapté.

Ce qui me rend fou, c’est la peur de la phrase de trop, du mot de trop, du murmure du trop, du silence de trop, du regard de trop, du n’importe quoi de trop. Ce qui me rend fou, c’est d’être en trop.

Ce qui me rend fou, c’est que même si la violence n’est qu’intermittente, la peur est permanente. Les causes de la folie sont dénombrables, la folie est indénombrable.

Ce qui me rend fou, c’est qu’il ne faut pas que ça se voie. Si ça se voit, ça sera pire. Je le sais. Je suis prévenu. J’ai été averti. Le moindre mot de trop peut occasionner un rappel à l’ordre féroce. Il ne faut pas que ça se voie. Si ça se voit, on me le reprochera. On me mordra. On me le fera payer. On exigera que je change. On me mordra. On me dira que décidément c’est moi le problème. Je sais que si on me demande ce qui ne va pas, je dois répondre que tout va bien. Si je réponds quelque chose, ça sera retourné contre moi. Je ne dois rien dire. Si je parle, ce sera pire. Alors autant éviter d’être mordu. Autant éviter d’aggraver la situation. Autant éviter d’ajouter du mal au mal. Il ne faut pas que ça se voie. Il faut que je reste toléré. Il faut que je m’adapte.

Ce qui me rend fou, c’est que même me taire parfois ne suffit pas. Si je parle, je suis négatif. Si je me tais, je suis négatif. Même si je ne dis rien, je suis négatif. Mon visage est négatif. Ma respiration est négative. Mon silence est négatif. Ma seule présence est négative. Le seul fait que j’existe, que je sois là, que je sois encore là, est négatif. Ma seule présence est insupportable. Mon identité est insupportable. Ça me rend fou.

Ce qui me rend fou, c’est quand on me dit que je suis fou. Quand on me dit que je suis bizarre. Quand on me dit que j’ai une tête bizarre, alors que je suis juste fatigué. Quand on me dit que j’ai dit un truc bizarre, alors que je n’ai dit qu’une chose triviale. Quand on me dit qu’il y a quelque chose qui ne va pas avec moi, chez moi, en moi. Moi, moi, moi. Toujours moi. C’est moi le problème.

Ce qui me rend fou, c’est toutes ces imprécations que j’ai intériorisées au fil des décennies. Il y en a des centaines. L’une des plus emblématiques est évidemment : « Il faut s’adapter », mais il y en a tant d’autres. Il y en a peut-être des milliers. J’ai essayé d’en capturer, d’en verbaliser et d’en décrypter quelques-unes sur ce blog, au fil de ces dernières années, avec l’espoir de les exorciser. Certaines sont le mal, d’autres sont des mécanismes d’auto-défense du mal. Le mal est malin, comme on dit. Un exemple en passant : On n’a pas le droit de remonter un problème si on n’est pas capable de proposer une solution. Si on n’a pas de solution, on doit se taire. Et si on ne fait pas partie de la solution, c’est qu’on fait partie du problème. Et in fine : « Il n’y a pas de problème. Le problème c’est toi. » Ça fait des décennies que j’entends répéter ça ! Ça me rend fou. Ça fait des décennies que je me bats contre ça, et je crois bien que j’ai toujours perdu, en fait. Ça me rend fou. Et je l’ai tellement entendu que je l’entends même quand on ne me le dit pas. Ça fait partie du bruit de fond. Ça me rend fou.

Ce qui me rend fou, c’est que je n’ai pas le droit d’être triste. Je n’ai pas le droit d’être négatif. Je n’ai même pas le droit d’être fatigué. Je n’ai pas le droit de le dire. Si je le dis, ça sera pire. Si je le dis, on me le reprochera. Si je le dis, on me fera mal, on me fera taire. Alors il ne faut pas le dire. Il ne faut même pas que ça se voie. Il ne faut pas que ça existe. Idéalement, il vaudrait mieux que je n’existe pas.

Ce qui me rend fou, c’est qu’on ne me prend pas au sérieux.

Ce qui me rend fou, c’est la charge mentale. Il parait que c’est un truc de femme. C’est un truc de faibles. Si j’étais un homme, un vrai, j’y aurai échappé, j’aurais pu vivre sans même imaginer que ça existe, irresponsable et heureux. Seulement voilà, les faits sont têtus. Au fond, je suis peut-être pas un homme. Et elle est lourde, la charge mentale. Et je la porte. Et je ne la lâcherai pas. Parce que personne ne la portera à ma place. Parce qu’il faut bien que quelqu’un la porte. Et puis peut-être parce que c’est tout ce qu’il me reste.

Et tu regardes en bas
Mais tu tomberas pas
Tant qu’on aura besoin de toi

Ce qui me rend fou, c’est qu’on n’écoute pas ce que je dis. On ne tient pas compte de ce que je dis. On se moque, plus ou moins ouvertement, de ce que je dis. Peu importent l’expérience et l’âge du contributeur, les bonnes intentions et le bien-fondé du propos, l’intelligence et le recul de la réflexion. Tout ce qui vient de moi, ça ne compte pas, ça ne peut pas compter, c’est négligeable, c’est nul, c’est rien.

Ce qui me rend fou, c’est le naufrage de ma « carrière professionnelle ». Les apparences sont de moins en moins sauves. Il y a encore quelques années, je pouvais avoir l’illusion de faire partir d’un collectif, d’animer une équipe, d’avoir quelques responsabilités et une forme de crédibilité. Et puis le déclassement a frappé, plusieurs fois. Et puis le confinement est arrivé, sans date de fin. Je ne suis plus rien. Et tout ce que me rappelle mon quotidien, seul devant mon écran, seul devant mon mur, seul dans mon trou, c’est que je suis un raté, un professionnel déchu, un diplômé indigne de sa Grande École, un rien. Ce qui vient de moi, c’est nul, c’est rien, ça sert à rien, ça ne compte pas. Ça me rend fou.

Ce qui me rend fou, là encore, c’est que ça ne sert à rien de le dire. Je sais ce qu’on me renverra dans la gueule : « tu n’as pas su prendre de risques », « tu n’avais pas la bonne attitude », « tu ne sais pas te valoriser », « tu n’as pas su te spécialiser et te rendre incontournable », « tu te préoccupais trop des gens en dessous de toi », « tu es trop idéaliste », « tu es trop perfectionniste », bref, « tu es trop toi ». Je sais, je sais, je suis nul, tout est de ma faute, je suis un raté, je n’ai que ce que je mérite, je vais aller m’occuper de la vaisselle, ça c’est à ma portée.

Ce qui me rend fou, c’est que le boulot que je fais aujourd’hui, à quelques détails près, j’aurais pu le faire il y a quinze ou vingt ans. Tout ce que j’ai fait depuis, tout ce que j’ai appris, grandi, réfléchi, l’expérience, tout ça, tout ça n’a servi à rien, tout ça ne m’a mené nulle part. Ça me rend fou. Mais je ne dois pas me plaindre : au moins j’ai un travail.

Ce qui me rend fou, c’est que rien ne sert à rien. Tout ce que je remue, tout ce que je sais, tout ce que je pense. Ça ne sert à rien, parce que tout le monde s’en fout, et parce que tout est verrouillé, ici et ailleurs. Ici, je ne dis rien, ça ne sert à rien. Ailleurs, je peux écrire autant de tweets et de pages que je veux, ça ne sert à rien. Il n’y a rien qui sert à rien. Je fais et refais juste encore et encore la démonstration de ce qu’on m’a toujours fait comprendre : je ne sers à rien.

Ce qui me rend fou, c’est de savoir qu’in fine, tout est de ma faute, tout sera de ma faute, tout aura été de ma faute. Le problème c’est moi, moi, moi.

Ce qui me rend fou, c’est de devoir filtrer en permanence ce que je dis, et même ce que je pense, parce que tout ce que je dis pourra être retenu contre moi. On me le reprochera. On me mordra. On me le fera payer. On me crèvera. Tout ce qui sort de moi, potentiellement, peut être retenu contre moi. Tout ce qui sort de moi, on me le fera payer. Tout ce qui sort de moi, c’est de la merde. Tout, tout, tout.

« Le Président » (Georges Simenon, Michel Audiard, Georges Simenon, Jean Gabin, 1961) 20’28’’ :

— Vous êtes fatigué de dicter, Monsieur le Président ?
—  Non, je pense à ce que je ne peux pas dire.

Ce qui me rend fou, c’est que tout ça, c’est absurde. Non, la vie ce n’est pas juste une suite de mauvais moments à passer, même si c’est comme ça que j’ai traversé la mienne. La vie c’est beau. La vie ça peut être beau. La vie c’est magnifique. La vie c’est précieux. La vie c’est pas juste « qu’une armature, avec pas grand-chose d’agréable autour ». La vie c’est pas ça. C’est juste la mienne qui est comme ça, qui a été comme ça, que j’ai pris dans le mauvais sens. J’ai pas su faire. Mais ma vie, ça aurait pu être autre chose.

Ce qui me rend fou, c’est d’avoir réalisé ces dernières années à quel point tout aurait vraiment pu être différent. Si j’avais eu un peu d’ « estime de soi », qui aurait nourri un peu plus de « confiance en soi », qui aurait permis un peu plus d’ « affirmation de soi », etc. Si je m’étais un peu aimé, tout simplement. Si j’étais écouté les bonnes personnes, et évité les mauvaises. Si j’avais imaginé vingt ans plus tôt, par exemple, que me débarrasser de ma masse corporelle excessive, c’était possible. Si j’avais su me trouver bien, me trouver beau. Si j’avais su être courageux. Si j’avais pensé que c’était possible.

Ce qui me rend fou, c’est que j’ai commencé à croire au possible. Sauf que, ici et maintenant, encastré dans tous les contextes, en temps de pandémie, chez un leader du numérique, en télétravail à perpétuité, en Absurdistan autoritaire, enfermé, enfermé et enfermé, plus rien n’est possible. Je suis rien.

Ce qui me rend fou, c’est l’impuissance.

Je pense à tout ce que je ne peux pas faire.

Je pense à tout ce que je ne peux pas dire.

Je ne pense Covid qui nous sépare.

Bonne journée.

Publié dans Uncategorized | Tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 7 commentaires

Splendeurs et misères des courtisans

Billet écrit en temps contraint

Ce billet est inspiré directement par une brève conversation avec un ami, tôt ce matin, au sujet du dernier livre du dénommé Mathieu Laine.

Mathieu Laine est présenté par sa notice Wikipédia comme « un entrepreneur français ».

Il est le fondateur d’Altermind, un cabinet de conseil aux dirigeants qu’il dirige aujourd’hui. En parallèle, il publie régulièrement dans la presse et des ouvrages concernant le libéralisme.

Mathieu Laine restera dans la petite histoire du régime Macron comme le gars qui s’est vanté bruyamment, à l’été 2017, d’avoir convaincu le produit Macron d’abolir sans délai l’Impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF) – ce qui le met au niveau d’un prêtre catholique se targuant d’avoir convaincu le Pape que le Christ est ressuscité.

Son dernier livre est intitulé « Infantilisation: Cet État-nounou qui vous veut du bien ».

La thèse de ce livre tient en quelques mots, qu’on trouve par exemple sur le site de droite dure Atlantico, ravi d’en publier les « bonnes feuilles » :

La pandémie n’aura été que le baromètre en fusion d’un phénomène plus profond : la prise de pouvoir totale de l’État-nounou. Mathieu Laine dénonce cet autre virus : la fièvre bureaucratique, technocratique et centralisatrice qui ne fait que révéler la propension malsaine de l’État à infantiliser les Français.

Il n’y a pas grand-chose à dire sur le fond, et je ne m’y attarderai pas. Ça sent le réchauffé. D’abord parce que l’auteur a déjà commis en 2006 un ouvrage déjà intitulé « La Grande Nurserie : En finir avec l’infantilisation des Français » : quinze ans pour passer de la Grande Nurserie à l’État-nounou, ça sent la crise d’adolescence. Et surtout parce que, depuis plusieurs décennies, accuser les Français d’être infantiles, dénigrer l’État-providence supposé envahissant et abrutissant, c’est un refrain bien rodé du néolibéralisme triomphant. Ça marche très bien d’ailleurs, sur le modèle de la prophétie auto-réalisatrice : à force de traiter les gens comme des gamins, il peut leur arriver de se comporter comme tels, ce qui permet de les fustiger. Les bourgeois adorent prendre les gens pour des cons. Bref, je serais très étonné de trouver l’ombre d’une idée originale dans ce livre – et d’ailleurs mon ami qui a dû le lire attentivement n’a rien trouvé de tel.

Ma thèse est que ce livre, comme beaucoup d’autres produits du même acabit, n’est pas fait pour être lu.

Plus précisément : ce livre n’est pas fait pour être lu par des gens ordinaires, comme mon ami et moi. Il n’est pas conçu comme un moyen de conviction, pour convaincre des esprits libres et éclairés, ni même comme un vecteur de propagande, pour tenter de rallier d’éventuelles brebis égarées au néolibéralisme des loups.

Je pense que ce livre, comme beaucoup d’autres productions du même acabit, est juste fait pour être lu par les quelques milliardaires qui tiennent ce pays. Ou au moins par leur entourage. Par la caste.

Ce livre n’est pas fait pour être lu en entier. Voire même pas fait pour être lu. À peine feuilleté. Il est fait pour faire partie du paysage, de la musique d’ambiance. Il est fait pour être porté à la connaissance de. Pour être connu de.

Pour faire court, ce livre est fait pour être connu de Bernard Arnault.

Radio Classique

Ma thèse est que ce livre est fait pour valoir à son auteur une invitation sur Radio Classique, la radio de Bernard Arnault, la radio qui est la propriété du groupe LVMH donc de Bernard Arnault, la radio dont il se murmure qu’elle est parfois écoutée par Bernard Arnault lui-même. L’homme le plus riche de France ! L’un des cinq ou dix hommes les plus riches du monde ! Rendez-vous compte !

Les essayistes ambitieux qui passent sur Radio Classique ne le font pas pour convaincre de la pertinence de leurs propos. Ils ne le font pas pour être écoutés par quelques petits-bourgeois égarés sur ces ondes, s’ennuyant dans une salle d’attente, ou sincèrement amateurs de musique classique et de moments calmes. Ils le font pour plaire à Bernard Arnault.

Le livre de Mathieu Laine a pour fonction de dire à Bernard Arnault, à sa clique et à ses homologues, qu’ils ont raison de penser ce qu’ils pensent.

Ce livre a pour fonction de leur confirmer à eux, les génies passionnés et créatifs, qu’ils paient trop d’impôts, qu’ils supportent trop de charges, qu’ils subissent trop de contraintes, que l’État se préoccupe trop des gueux, que les gueux sont sales, que les gueux sont bêtes et méchants, que les gueux sont cons et infantiles, que les gueux ne méritent pas qu’on s’occupe d’eux, que l’État serait bien inspiré de juste les laisser crever, et de se consacrer à aider les génies passionnés et créatifs à s’enrichir avec passion et créativité.

Ce livre a pour fonction de leur confirmer qu’ils ont bien raison de penser ce qu’ils pensent, et d’être comme ils sont.

Ce livre a pour fonction de prouver à Bernard Arnault, à sa clique et à ses homologues, qu’il peut, qu’ils peuvent « travailler » avec son auteur. Qu’il pense comme lui, qu’il pense comme eux. Qu’il est compatible, ou, comme on dit maintenant, « compliant ». Qu’on peut donc lui l’inviter et lui sous-traiter quelques menues besognes.

Peut-on envisager une prestation ?

En lisant ce que disait mon ami du livre de Mathieu Laine, tôt ce lundi matin, une phrase m’est subitement venue en tête :  « Peut-on envisager une prestation ? »

Cette phrase est de François Fillon.

Dans Le Monde en date des 18 et 19 février 2020, l’un des duos de journalistes les mieux informés de ce pays, Gérard Davet et Fabrice Lhomme avaient publié une sorte d’épitaphe du système Fillon, en deux parties, sous les titres « Affaire Fillon : les dessous d’une ‘PME’ familiale » et « François Fillon et son très cher carnet d’adresses ». Mes archives sont bien rangées. J’avais surtout retenu de cette enquête le décorticage des années 2012-2017.

François Fillon a été Premier Ministre de 2007 à 2012. Au printemps 2012, après la défaite du premier petit président, il va se retrouver « simple député » (petit détail : il se fait élire à Paris, c’est moins risqué que dans la Sarthe). Il a besoin d’argent. Il s’est habitué à mener grand train, il veut continuer, il a besoin de beaucoup d’argent. Alors il monte sa « société de conseil », baptisée « 2F Conseil ». Il dépose les statuts quelques jours avant l’élection législative pour contourner la règle qui interdit de telles activités aux élus de la nation (ça aussi, ce n’est qu’un détail, mais il y a beaucoup de petits détails très signifiants dans cette histoire).

2F Conseil lui permet d’exercer deux activités fortement rémunératrices : conférencier et consultant. Pour 37 250 euros, il décrypte, par exemple, la politique européenne de défense à Washington, devant un parterre de décideurs. Même tarif à Rabat, au Maroc, pour un discours sur les relations Europe Méditerranée. Il décrypte aussi la situation économique européenne, moyennant 36 000 euros, payés à Paris par son ami Daniel Augereau, PDG du groupe d’intérim Synergie, auquel il avait confié, du temps où il dirigeait le gouvernement, une mission sur l’avenir des courses hippiques. Le business est rentable. Et compatible, si étonnant que cela puisse paraître, avec son indemnité parlementaire de 7 200 euros brut mensuels.

À peine parti de Matignon, M. Fillon « rentabilise » donc le réseau tissé pendant cinq années. Les courtisans d’hier deviennent les clients d’aujourd’hui. 2F Conseil est d’abord domiciliée au siège de la société d’expertise comptable et de conseil Ricol Lasteyrie, dirigée par René Ricol, ex-commissaire général aux investissements lorsque François Fillon pilotait Matignon. A son tour client de la société créée par l’ex-premier ministre, le cabinet Ricol se montre généreux : de 2012 à 2017, pas moins de 290 000 euros seront versés à 2F Conseil.

Le patron de Fimalac, Marc Ladreit de Lacharrière, n’est pas en reste, lui qui débourse 30 000 euros pour une étude sur la réorganisation de l’actionnariat familial, 26 400 euros pour une mission au Kazakhstan, ou encore 42 344 euros pour un déplacement en Iran. Quant à Henri de Castries, qui ne fait pas mystère de ses envies ministérielles en cas de victoire en 2017, il va tenir sa promesse : Axa rétribue 2F Conseil pour un total de 250 000 euros, entre septembre 2012 et juin 2014.

Quel est le rapport avec Mathieu Laine ? Très simple : quand on facture autant de grasses « prestations » à des riches et des puissants, alors les livres, les articles, les passages à la radio et à la télévision, bref toutes les « contributions aux débats d’idées » qu’on produit « en même temps » sont une sorte de pourboire.

Ce que Mathieu Laine et François Fillon présentent et publient comme « leurs » « idées » ne sont pas là pour être débattues, discutées, contredites dans l’espace public ; elles sont là pour montrer à Bernard Arnault, Marc Ladreit de Lacharrière, Henri de Castries et leurs homologues qu’ils pensent comme eux, qu’ils sont avec eux, qu’ils sont fiables, qu’ils peuvent être référencés comme prestataires.

Au fil de leur enquête, les policiers ont mis en lumière l’impressionnant entregent de l’ancien premier ministre, rémunéré par exemple pour faciliter le business de l’homme d’affaires libanais Fouad Makhzoumi, leader dans la fourniture de pipelines. Le 13 février 2015, il lui organise une rencontre décisive et le prévient par SMS : seront présents « Marc Ladreit de Lacharrière, René Ricol, Stéphane Richard [patron d’Orange] (…). Ce sont des amis personnels qui sont prêts à vous introduire en France à un excellent niveau », garantit Fillon. Mieux, le 14 avril suivant, fort de son tropisme russe, il fournit à M. Makhzoumi une occasion en or de discuter avec Vladimir Poutine en personne. « Poutine propose de nous inviter au forum économique de Saint-Pétersbourg le 19 juin et de nous recevoir à cette occasion », indique-t-il à son nouvel ami libanais. Il n’oublie pas l’essentiel : « Peut-on envisager une prestation de conseil »

L’un des grands slogans de notre triste époque est celui-ci : « Celui qui paie, décide. » (On notera d’ailleurs que ça se dit inconsciemment au masculin. Triste époque, décidément.)

Follow the money

Le poids démesuré de l’argent dans la politique des États-Unis – ce pays exemplaire qui nous montre la voie vers l’infini et au-delà – est bien connu. Il a décuplé depuis l’arrêt de la Cour Suprême « Citizens Unit » en 2010. Il a pu, paradoxalement, au début, rendre le candidat Donald Trump sympathique, avec cet argument – bidon, comme le reste — : « je suis déjà riche, donc personne ne peut m’acheter ».

Beaucoup d’observateurs ont écrit beaucoup de choses intéressantes décortiquant le poids de l’argent dans la politique des États-Unis. Paul Krugman, l’économiste et éditorialiste du New York Times, a ainsi souvent développé l’argument selon lequel l’argent n’achète pas juste des élections, des décisions et des faveurs, il achète aussi les sujets, les thèmes et les politiques. Il ne corrompt pas juste des personnes, il pourrit aussi les débats. Ce qui préoccupe les ploutocrates, à tort ou à raison, devient ce qui préoccupe les éditocrates, les économistes officiels, et plus généralement tous les gens très sérieux (« the Very Serious People » ironise souvent Krugman), soucieux d’être bien vus, bien relayés et bien financés. Inversement, ce qui indiffère les ploutocrates aura du mal à trouver des relais – c’est-à-dire, in fine, le sort concret de millions, sinon de milliards, de pauvres gens.

Une lubie d’un ploutocrate, parce qu’il est très riche, parce qu’il a des moyens démesurés, ne sera pas traitée comme une simple lubie : il se trouvera toutes sortes de gens très sérieux pour la prendre très au sérieux, lui donner de l’importance, de la profondeur, du volume, et in fine démontrer que, oui, effectivement, le ploutocrate a raison, complètement raison, peut-on envisager une prestation ?

Typiquement, dans son éditorial daté du 22 juin 2019 et intitulé « Notes on Excessive Wealth Disorder » (« Notes sur la pathologie de la richesse excessive »), Krugman écrit :

Through a variety of channels — media ownership, think tanks, and the simple tendency to assume that being rich also means being wise — the 0.1 percent has an extraordinary ability to set the agenda for policy discussion, in ways that can be sharply at odds with both a reasonable assessment of priorities and public opinion more generally. (…)

While we don’t want to romanticize the wisdom of the common man, there’s absolutely no reason to believe that the policy preferences of the wealthy are based on any superior understanding of how the world works. On the contrary, the wealthy were obsessed with debt and uninterested in mass unemployment at a time when deficits weren’t a problem — were, indeed, part of the solution — while unemployment was.

Par toutes sortes de moyens – la propriété des médias, par des think tanks, par la simple tendance à supposer qu’être riche signifie être sage – les 0,1% ont une capacité extraordinaire à définir les thèmes du débat public, dans des directions qui peuvent être radicalement à l’opposé tout aussi bien d’une évaluation raisonnable des priorités que des préoccupations de l’opinion publique en général. (…)

Même si nous ne souhaitons pas idéaliser la sagesse de l’homme ordinaire, il n’y a absolument aucune raison de croire que les préférences politiques des riches sont basées sur une meilleure compréhension du monde. Au contraire, les riches se sont montrés obsédés par la dette publique et indifférents au chômage de masse dans une période où les déficits n’étaient pas un problème – ils étaient même, en fait, une partie de la solution, alors que le chômage était le problème principal.

Et c’est ainsi que le pays le plus avancé du monde s’est retrouvé dirigé par un milliardaire suggérant aux gens d’avaler de l’eau de Javel pour combattre le Covid-19

Il n’y a absolument aucune raison de croire que les opinions personnelles des milliardaires français soient plus intelligentes que celles des milliardaires américains. Et les mécanismes décrits par Krugman et ses confrères américains s’appliquent ici aussi. Avec un facteur aggravant bien de chez nous, qui pour moi tient en un mot : Versailles.

La société française est restée, pour reprendre le titre du fameux livre de Norbert Elias, une société de cour. Le modèle de la société française, au XXIème siècle, c’est encore Versailles. Un chef est bien plus qu’un chef, c’est un roi, c’est un roi-soleil. Tout chef se doit d’entretenir une cour, et mesure son rayonnement à la taille de sa cour. La société française est encore une société de cour, tant au niveau micro (dans les Saintes-Entreprises, le Chef d’Entreprise a toujours raison, et tout ce qui compte, c’est de plaire au chef), qu’au niveau macro (le chef suprême a toujours raison, et tout ce qui compte, c’est de plaire au chef suprême).

L’État, c’est moi

La seule petite nuance, l’évolution récente signifiante, c’est que l’autorité suprême de ce pays n’est plus le Président de la République, le monarque élu, défini par la Constitution de 1958 complétée en 1962. Le dernier « grand président » aura été François Mitterrand, ou, dans une certaine mesure, Jacques Chirac. L’autorité suprême n’est plus les petits présidents qui se succèdent, quinquennat après quinquennat, de plus en plus minables. L’autorité suprême, c’est un gang de milliardaires, principalement dans le domaine répugnant du luxe – on sous-estime tragiquement le poids extravagant de cette pseudo-industrie dans l’économie du pays ; Paris n’est plus la capitale de la République Française, c’est la capitale du luxe. L’autorité suprême, c’est Bernard Arnault. Rappelons encore une fois que le petit président actuel, le produit Macron, a été fabriqué par Bernard Arnault et ses confrères.

La France est ainsi revenue, à bien des égards, à la situation décrite par Edouard Daladier au congrès du parti radical-socialiste le 28 octobre 1934 :

Ce sont deux cents familles qui, par l’intermédiaire des conseils d’administration, par l’autorité grandissante de la banque qui émettait les actions et apportait le crédit, sont devenues les maîtresses indiscutables, non seulement de l’économie française mais de la politique française elle-même. Ce sont des forces qu’un État démocratique ne devrait pas tolérer, que Richelieu n’eût pas tolérées dans le royaume de France. L’empire des deux cents familles pèse sur le système fiscal, sur les transports, sur le crédit. Les deux cents familles placent leurs mandataires dans les cabinets politiques. Elles agissent sur l’opinion publique car elles contrôlent la presse.

Les deux cents familles de 1934 ont jeté ce pays dans l’abîme. Les deux cents familles de 2021 jetteront identiquement ce pays dans l’abîme. Si rien ne les en empêche. Avec toutes sortes de courtisans tels que Mathieu Laine ou François Fillon, qui leur expliqueront avec entrain et application qu’ils ont raison, qu’ils ont bien raison de penser ce qu’ils pensent et de faire ce qu’ils font, peut-on envisager une prestation ?

Un jour, tous ces gens sembleront avoir été juste grotesques. Un jour, tout cela semblera ridicule. En attendant, ils sont dangereux.

Les ambitieux du « Grand Siècle » voulaient plaire à Louis XIV. Mathieu Laine, comme tous les grands ambitieux de ce petit pays, veut juste plaire à Bernard Arnault.

Le reste, comme on dit, c’est de la littérature.

Bonne journée.

Publié dans Uncategorized | Tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 5 commentaires

Négatif

Je suis négatif.

Je suis négatif, ou, du moins, c’est ce qu’on me dit. C’est ce qu’on m’a souvent dit. C’est ce qu’on m’a toujours dit. C’est ce que j’ai toujours fini par entendre, tôt ou tard, en général tôt. C’est ce que j’ai toujours retenu. C’est ce qui me rend difficile de retenir le reste.

Je suis négatif. C’est tellement pratique ! C’est tellement facile de me balancer ça dans la tronche ! C’est tellement pratique pour ne pas m’écouter, pour ne pas écouter le reste de ce que je voulais dire, pour ne pas me laisser développer, pour me faire taire, pour me ridiculiser, pour me rejeter. Le négatif, comme la tristesse, c’est interdit. Ça m’est interdit. C’est tellement facile ! « Tu es négatif ! » « Faut être positif ! » « C’est négatif ! » « Arrête d’être négatif ! » « Ne sois pas si négatif ! » Quelques mots magiques et c’est plié ! Et ça fait plus de quarante ans que ça dure !

Je suis négatif. J’ai quand même réussi à vivre avec ça, mais ma vie sera toujours revenue à ça, ramenée à ça, réduite à ça. Je suis celui qui est négatif. Ça se voit. Je suis celui qu’on n’écoute pas parce qu’il est négatif. Je suis celui qu’il ne faut pas écouter, sous peine d’être contaminé. Je suis celui qu’il faudrait brûler.

Je suis négatif, mais j’ai réussi à faire un parcours professionnel avec ça. Péniblement. Faut bien vivre. Un parcours minable, un parcours de loser, comparé à ce que les diplômes, les pairs, LinkedIn et tout le reste exigeraient, mais un parcours quand même. J’avais même trouvé un métier où le syndrome de Cassandre peut être pris au sérieux. Ce métier est mort, hélas. Mais c’est une autre histoire.

Je suis négatif, mais je fais le boulot. Je « fais le job », comme on dit maintenant. Je « porte la charge mentale ». J’assume. Je gère. Je supporte. Je maintiens en condition opérationnelle. Je tiens. Je suis là. Je ne tomberai pas.

Mais tu tomberas pas
Tant qu’on aura besoin de toi

Je suis négatif, c’est pénible, alors j’ai souvent essayé de passer pour positif. Je m’y suis appliqué. Parfois j’ai réussi. La preuve, c’est que je suis toujours de ce monde. Parfois j’ai très bien réussi. J’ai même laissé des bons souvenirs, ici et là. Mais j’ai l’impression que ça n’a jamais pu durer vraiment longtemps. Ca ne pouvait être que limité, provisoire, périssable. Tôt ou tard, on a su trouver telle ou telle bribe de négativité à me renvoyer dans la gueule. Tôt ou tard, ça devait s’effondrer. Tôt ou tard, ça devait me revenir dans la gueule. C’est tellement facile.

Je suis négatif, alors j’ai appris à faire attention. Faire attention au fond, à la forme, au dit, au non-dit, au verbal, au non-verbal, à toutes sortes de choses. Je suis sensible, parfois hypersensible, jusqu’à l’excès, à ne pas mettre mes interlocuteurs mal à l’aise, à apaiser, à attendre, à écouter, à lisser, à pardonner. Je considère le tact comme une qualité essentielle, une ardente obligation, une preuve de civilisation.

Et c’est ainsi que j’ai fini par remarquer qu’être négatif, au fond, c’est un droit. Tout le monde ne l’a pas. Tous ceux qui l’ont ne s’en servent pas forcément. C’est une sorte d’attribut du pouvoir. Certains ont le droit d’être négatifs, et certains s’autorisent à être plus que négatifs, à être blessants, insultants, cruels. Moi pas. Et d’ailleurs je ne le revendique pas. Je ne veux blesser personne. Mais certains adorent ça. Je crois même que certains en ont besoin. Besoin de faire mal, besoin de blesser et d’abaisser, besoin de mordre. Ils en ont besoin. Ils en ont le droit. Moi pas. Et surtout, moi, mordre, ça me fait horreur. Mais à la fin, celui qui est négatif, c’est moi.

Je suis négatif. C’est comme ça.

Je suis négatif, alors je m’y suis habitué. J’ai appris à me taire. J’ai appris à garder toutes sortes de choses pour moi. À quoi bon m’exprimer, si c’est juste pour me faire piétiner parce que je suis négatif ? À quoi bon ? Pourquoi faire l’effort ? Pourquoi même juste penser ? À quoi bon ? Mieux vaut attendre que ça se passe. La vie, c’est juste un mauvais moment à passer. Mieux vaut me taire. Quoique, parfois, souvent, le silence lui-même est considéré comme négatif. Double contrainte : je parle, je suis négatif ; je ne parle pas, je suis négatif. Quoi que je fasse, quoi que je dise, je suis négatif.

Je suis négatif, et j’ai fini par admettre que c’était une définition de moi-même. C’est, pour reprendre ce mot devenu si détestable, mon « identité ». Ou au moins une partie de mon « identité ». C’est ça, mon « identité » : je suis négatif.

Je suis négatif. Je suis du mauvais côté du monde.

Heureusement, le monde est mené par des gens positifs, du bon côté du monde.

Le plus bel exemple contemporain est évidemment le produit Macron, alias le bankster Manu. Il est positif, le Manu. Il est jeune, il est beau, il est élégant, il parle bien, et puis surtout il est tellement, tellement positif. Ça dégouline de partout, sa positivité. Il est parfait. Qu’est-ce qu’on a de la chance d’être gouverné par un être aussi parfait. « Le plus beau produit du système » disait Alain Minc, qui s’y connait en système. Certes, ça lui arrive un peu beaucoup d’insulter les gens, ses compatriotes, mais c’est parce ces gens, « ses » gens, ces gueux, ils sont tellement vilains, tellement réfractaires, tellement cons, tellement rien, tellement négatifs.

Manu, il est positif.

Et cette semaine, Manu a organisé un énième sommet environnemental bidon, un gentil « One Planet Summit », pour promouvoir la finance verte, l’écologie positive, et in fine rappeler que l’accumulation du capital financier est l’horizon indépassable de notre temps.

Ce machin a valu à Manu un tweet acerbe de Greta Thunberg :

Bla bla bla… locking in decades of further destruction

Bla bla bla… qui garantit encore des décennies de destruction.

Greta, elle est négative.

Greta, c’est un repoussoir. Greta, c’est l’écologie négative. Qu’est-ce qui n’a pas été écrit pour dégommer Greta Thunberg ces dernières années ? Greta, la « démoniaque vestale hitléro-maoïste », comme avait résumé Samuel Gontier. Elle est fabriquée, elle est manipulée, elle est malade, elle est dangereuses, elle est mécanique, elle est perverse, elle est athée, elle est intégriste, elle est sataniste, elle est méchante, elle s’énerve, elle est laide, j’en passe et des très orduriers. Et en plus, c’est une femme ! Et en plus, elle est négative !

Alors que Manu, il est beau, il est fort, il est gentil. Et en plus, c’est un homme ! Et en plus, il est positif !

N’empêche qu’à la fin, in fine comme on disait jadis, c’est Greta qui a raison. Et c’est Greta qui est sincère. Et c’est Greta qui montre la voie du salut : tout simplement prendre l’expertise scientifique au sérieux. Alors que Manu a tort. Manu est un hypocrite, un pourri et un faux-jeton. Et Manu nous encourage à accélérer vers l’abîme pour rassurer les marchés.

Seulement voilà : Manu, il est positif, et Greta, elle est négative.

Alors Greta, comme moi, comme tant d’autres, elle est gentiment priée de se fermer sa gueule, de laisser les positifs positiver, et surtout de laisser les pillards piller.

Touche pas au grisbi, salope !

Bref, je suis négatif. Je sais bien que c’est difficile pour tout le monde en ce monde, que c’est pas le moment de rajouter du négatif au négatif, et qu’un peu de vrai positif ferait du bien à tout le monde. Mais je veux du vrai positif, du concret, du sincère, du construit. Du sérieux.

Je suis négatif, et je pense que ce monde va crever du positif de pacotille exhibé par les pillards tels que le bankster Macron. Je suis négatif, et je pense que ce pays va crever des connards positifs qui nous gouvernent et qui nous méprisent.

Je suis négatif, et je n’en peux de l’écologie « positive », positive voulant dire bidon. Je n’en peux plus de tous les machins « positifs », positifs voulant dire faux.

Je suis négatif, et je n’en peux plus du bla bla positif. Je n’en peux plus. J’aurais juste voulu être pris au sérieux. J’aurais juste voulu que les choses de ce monde soient prises au sérieux. Au sérieux. Vraiment sérieux.

Est-ce que ce monde est sérieux ? Même cette question passe aujourd’hui pour négative.

Bonne nuit.

Publié dans Uncategorized | Tagué , , , , , , , , , , , , | 3 commentaires

Tenir (2)

Je pensais que les mauvaises années étaient passées. Les mauvaises années sont de retour. En tout cas, il y aura eu 2020. Comme pour tout le monde, évidemment.

Après deux saisons froides (automne 18 – hiver 19, automne 19 – hiver 20) pleines d’entrain et d’espoir, cette saison froide (automne 20 – hiver 21) c’est la rechute. Comme pour beaucoup de monde, évidemment.

C’est reparti comme en 18, en 17, en 16, en 15, en 14, etc. C’est différent, mais en un sens c’est pareil. C’est différent, mais en un sens c’est pire.

Enfermé à cause du mauvais temps. Enfermé à cause du Covid-19. Enfermé. Borné. Naufragé.

Je suis désolé si vous espérez lire un billet avec une certaine hauteur de vue sur le monde contemporain, le régime Macron, le régime Trump et toutes ces sortes de choses : celui-ci n’en aura aucune, passez votre chemin. C’est un billet à ras de terre, au ras de mon bout de terre à moi, au milieu de la saison froide et triste, au milieu d’une crise mondiale.

Je ne peux pas dire que je n’ai rien vu venir : j’ai vu venir l’essentiel. J’ai cessé d’espérer pouvoir sortir de chez moi dès le début du mois de septembre. Je redoutais les premières attaques de la dépression saisonnière début octobre, je m’y étais préparé, et elles ont été féroces. Il y a eu quelques répits, de plus en plus espacés, et puis plus de répit du tout.

Il ne faut pas se plaindre. Le télétravail c’est la meilleure manière de limiter les risques. Et puis j’ai du travail. Je suis payé à la fin du mois. J’ai de la chance. J’ai beaucoup de chance. Il ne faut pas se plaindre. Je ne suis pas seul. Je suis entouré. Je suis encadré. La maison est confortable. La maison est chauffée. La cage est dorée. Il ne faut pas se plaindre. J’ai déjà écrit des pages et des pages là-dessus, quand je voulais croire que ça n’avait duré que 55 jours.

Il ne faut pas se plaindre, mais il ne passe plus guère de journée sans que je regarde le mur en face de moi, derrière mon écran, dans cette petite pièce mal éclairée et que j’ai refusé de trop aménager, avec dépit, lassitude, désespoir. Avec juste envie de pleurer. Avec envie de pleurer toutes les larmes de mon corps. Pour rien, probablement, évidemment. Tout ça c’est dans ma tête. Alors je me replonge dans un écran. Faute de mieux.

Et les vagues se succèdent.

Et il y a cette impression de me vider. Me vider de mon sang, me vider de mon énergie, me vider de ma substance. Vidé, comme un poulet. Vidé, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Aspire, broyé, liquidé.

Et il y a ce verbe, qui revient, jour après jour, cet impératif : Tenir !

Il faut tenir.

Je dois tenir. Comme en 18, en 17, en 16, en 15, en 14, etc.

Tenir, je n’ai plus que cette idée en tête.

Je sais pourquoi je dois tenir. Je sais pour qui je dois tenir.

Jour après jour.

Vague après vague.

Il faut tout faire pour ne pas sombrer.

Il faut tout essayer pour tenir.

Il ne sera pas dit que je n’ai pas tout essayé, ou presque.

Alors j’ai essayé ce qui m’est tombé sous la main.

Quelques exemples.

J’ai essayé pendant quelques semaines la « méditation en pleine conscience » assistée par ordinateur, un ou deux quarts d’heure tous les jours, apprendre à me concentrer sur ma respiration en gardant les yeux fermés, apprendre à me raccrocher au souffle dès que je suis emporté par des pensées.

Je me suis accroché à mon vélo d’intérieur, et j’ai abusé des douches brûlantes.

Je me suis énivré de musiques électroniques italiennes des années 1980 type « disco ». C’est arrivé par hasard, la bonne surprise d’un mix incroyable proposé un lundi matin de Novembre par YouTube. Ça vaut ce que ça vaut, sûrement assez peu pour les puristes, tout le monde ne peut pas être Georgio Moroder (et Moroder n’a pas fait que des chefs-d’œuvre), mais ça m’aura aidé à tenir. Ça m’aide encore à tenir. Le mix s’intitulait « TYM2 Mixato », l’artiste s’appelait « Italo Fantastico », ça a disparu de YouTube du jour au lendemain, j’ai encore le lien, mais il ne marche plus, le compte a été fermé sans explication. Je me bénis d’avoir eu le réflexe d’en avoir fait une copie le 11 novembre dans un bon vieux fichier MP3, 1:02:51, 118 MB, je ne sais pas combien de fois j’en ai écouté tout ou partie, ça n’a aucune importance, le but c’est juste de tenir.

Je me suis accroché au cycle de « La Culture » de Iain M. Banks, merci à Agnès et à Hélène.

J’ai redécouvert la voix de cristal d’Annie Lennox au détour de l’avant-dernier épisode de la quatrième saison de The Crown sur Netflix.

Love is a stranger
In an open car
To tempt you in
And drive you far away
And I want you
And I want you
And I want you so
It’s an obsession

Je m’accroche.

Vague après vague.

Tuile après tuile.

La plus grosse tuile est arrivée très exactement une semaine avant Noël 2020. Ça avait pourtant bien commencé, 2020. Et puis ça a été ce que ça a été. Et ça s’est terminé par une tuile de type incurable. On l’a gérée, on la gère, on la gèrera. On ne m’a pas encore dit que c’est de ma faute, mais ça viendra forcément tout ou tard à l’ordre du jour. C’est la vie. Le pire n’est jamais décevant. La grosse tuile. Le retour d’une sorte de malédiction. Le destin qui s’acharne sur une personne courageuse qui l’avait défié. On l’a aidée, on l’aide, on l’aidera. C’est la vie.

T’es du parti des perdants
Consciemment, viscéralement
Et tu regardes en bas
Mais tu tomberas pas
Tant qu’on aura besoin de toi

Bref, j’ai terminé l’année 2020 en redécouvrant l’usage d’une béquille chimique. Comme tant d’autres. Je ne sais pas combien de temps je vais devoir m’appuyer dessus pour tenir. J’ai essayé, j’aurais pas dû. Je réessaierai. C’est fou tous les trucs que j’aurais pas dû faire, et tous les trucs que j’aurais dû faire, pendant qu’il était encore temps.

J’ai commencé à écrire ce point de situation mi-décembre 2020 et je le finalise alors qu’on est déjà mi-janvier 2021. On est dans le dur. On est dans le dur du dur. Il faut tenir, tenir, tenir.

Il y a quelques années, j’avais découvert que « Blue Monday », ce n’est plus seulement l’un des plus grands chefs-d’œuvre de musique électronique des années 1980s. C’est aussi un concept pseudo-scientifique inventé par un publicitaire anglais, pour vendre des voyages au soleil : le jour le plus déprimant de l’année, pour un habitant ordinaire d’une ville en Europe du Nord, c’est le troisième lundi de Janvier.

And I still find it so hard
To say what I need to say
But I’m quite sure that you’ll tell me
Just how I should feel today

Pourquoi le troisième lundi de janvier ? C’est scientifique ! Le jour le plus déprimant de l’année, ça ne peut être qu’en hiver. C’est en janvier parce que c’est le mois le plus dur. C’est plutôt entre la fin et le milieu du mois parce qu’on n’a pas encore été payé et qu’on a tout dépensé pendant les fêtes. C’est un lundi, parce que ça ne peut être qu’un lundi. Vous voyez le concept. C’est scientifiquement bidon, mais il y a un fond de vérité.

Cette année, le Blue Monday sera le lundi 18 janvier 2021.

Je dirai même plus : le lundi 18 janvier 2021 sera mathématiquement le Bluest Monday. Le jour le plus déprimant de notre époque. Le jour le plus triste. C’est scientifiquement bidon, mais il y a un fond de vérité.

Ou juste l’espoir qu’à un moment on touche le fond, et ensuite on ne peut que remonter.

De même que beaucoup espèrent que la République américaine a touché le fond le mercredi 6 janvier 2010, et que dorénavant elle ne peut que remonter. En l’état, je n’en crois pas un mot, évidemment.

De même que beaucoup espèrent que la nouvelle vague (New Wave ?) de Covid-19 sera la dernière, ou au moins la dernière grande, ou quelque chose comme çà, bref que ça ne peut que s’améliorer. En l’état, je n’en crois pas un mot, évidemment.

En Europe, un peu partout, les hôpitaux sont saturés.

Les idiots qui refusent de « croire » à l’épidémie tant qu’il n’y a pas des tas de cadavres entassés dans les rues vont peut-être bientôt les avoir.

Aux États-Unis, le Covid-19 fait chaque jour plus de morts que le 11-Septembre.

Le régime Macron continue à traiter l’épidémie par la répression policière, la culpabilisation des citoyens et l’engraissement des porcs style McKinsey. Madame la Ministre du Travail est formelle : on ne se contamine pas au travail. Monsieur le Ministre de l’Education Nationale est formel : on ne se contamine pas à l’école. Les connards qui nous gouvernent avaient liquidé les stocks de masques et massacré les hôpitaux pour faire des économies. Ils ont laissé le virus arriver sans réagir, ils ont même envoyé des soldats mis à la disposition du groupe LVMH le chercher à Wuhan. Ils ont foiré le confinement, le déconfinement, les tests, le traçage, la prévention, le reconfinement, ils ont tout foiré et ils sont en train de foirer la campagne de vaccination. Trop intelligents, trop subtils, trop techniques – et surtout, trop armés et trop féroces. Tout va bien. Tout va très bien. On est dans le dur.

Il ne faut pas sombrer.

Il ne faut pas se laisser submerger.

C’est très facile d’oublier qu’on est un privilégié. Face au Covid-19 comme face au reste. Mes petites misères, c’est que dalle par-rapport aux malheurs et aux souffrances qui s’abattent en ce moment même sur des millions de braves gens. Un jour peut-être j’aurai honte de cette page impudique et narcissique. Ou pas. Peut-être qu’en un sens, à ma manière, je prends juste ma part.

Il faut se rappeler comment Verdun arrive à tenir. Chacun tient son petit bout de tranchée. C’est tout. C’est peut-être aussi simple que ça.

Je n’en sais rien.

Il ne faut pas sombrer.

Je ne pense Covid qui nous sépare.

Bonne année 2021.

Publié dans Uncategorized | Tagué , , , , , , , , , , , , , , , , | 3 commentaires