C’est pas la fin, c’est juste l’hiver

Ce billet sera probablement le seul publié sur ce blog en ce mois de décembre 2018 — et donc le dernier de l’année 2018. Un billet, entre autres, pour rompre quelques semaines de silence. Ce blog n’est pas fini. Un billet personnel, et je m’en excuse.

L’hiver est arrivé. Noël est arrivé. Quelques jours de congés sont arrivés.

Pour la première fois depuis des années, je ne suis pas arrivé à Noël en lambeaux. Pour la première fois depuis des années, j’ai traversé la première partie de la saison moche, de la Toussaint à Noël, sans le moindre rhume ou assimilé. Depuis des mois, je n’ai plus avalé le moindre comprimé d’acide acétylsalicylique, de paracétamol ou d’ibuprofène (noms commerciaux usuels : aspirine, doliprane, spedifen). Je me surprends à imaginer la prochaine année avec quelque optimisme. C’est très inhabituel. Ça m’inquiéterait presque. Nous verrons bien.

J’hésite à écrire que ma vie a commencé à changer ces derniers mois, parce que je suis superstitieux. Souvent il suffit d’annoncer quelque chose pour qu’immédiatement cette chose disparaisse. Souvent il suffit de dire qu’il fait beau pour qu’immédiatement quelques nuages viennent cacher le soleil. Je viens d’écrire que je n’ai plus eu recours ni à l’aspirine, ni au paracétamol, ni à l’ibuprofène depuis des mois, peut-être cela suffira-t-il à ce que je m’y trouve contraint dans quelques jours.

J’hésite à écrire que ma vie a commencé à changer, parce que j’ose encore moins écrire, plus simplement, que ma vie a changé ces derniers mois. Je n’ai pas envie de revenir en arrière. J’en dirai peut-être un peu plus dans quelques semaines ou quelques mois. Je ne veux pas que ça s’arrête. J’ai peur de trébucher, j’ai peur de reculer. Je déteste certaines conséquences — par exemple, je n’ai plus de temps pour ce blog –, mais je ne veux pas que ça s’arrête. C’est une phase de transition, alors je veux aller au bout de la transition.

J’hésite à écrire que ma vie a commencé à changer, parce que sur l’essentiel rien n’a changé. Rien du tout. Travail, famille, mélancolie… Île-de-France, informatique, femme et enfants… rien n’a changé. Rien en surface. Rien de très apparent. Rien d’essentiel. Mais qu’est-ce qui est essentiel ? Nous verrons bien.

Le premier billet de cette année 2018, daté du 8 janvier, s’intitulait « Les mêmes causes produisent les mêmes effets » . Il n’était pas franchement joyeux, mais il exprimait une vérité. Une autre vérité est qu’il faut du temps pour changer. Il faut du temps pour que des causes produisent des effets. Il faut du temps pour que des causes différentes produisent des effets différents. Et dans un système complexe, on ne sait pas toujours très clairement quelles sont les causes et quelles sont les conséquences — on pourrait par exemple parler des « médicaments » type aspirine, paracétamol et ibuprofène, quand utilisés pour un oui ou pour un non, en ersatz de soma.

Une autre vérité est que beaucoup de choses sont cycliques. Il parait que la culture occidentale tend à voir la plupart des phénomènes comme linéaires — début, milieu, fin –, là où la culture orientale voit plus facilement les phénomènes comme cycliques. Je ne sais pas si c’est vrai. Mais je sais qu’avec l’âge, je privilégie de plus en plus les interprétations cycliques sur les interprétations linéaires. Peut-être pour me rassurer. Peut-être par superstition. Après la pluie, le beau temps : c’est rassurant. Mais c’est aussi ce que l’expérience apprend. Il y a des cycles. Ce qui monte finit par descendre. Ce qui descend finit par remonter. Après l’hiver, le printemps.

Où sommes-nous ? La plupart du temps, ni au début, ni à la fin. Juste au milieu. Juste une étape. Nous ne sommes que des étapes nous-mêmes. L’erreur, c’est de vouloir conclure.

Alors donc l’hiver est arrivé, et bien arrivé. Il fait froid. Il fait sinistre. Il fait dur. J’ai marché seul, une heure environ, cet après-midi dans mon coin de banlieue parisienne. J’ai réécouté en marchant l’album parfait pour cette saison, « L’Imprudence » d’Alain Bashung, sorti lors du cruel automne 2002. Écouter cet album en décembre est presque devenu un rituel pour moi. Il est absolument parfait pour marcher dans le froid et sous le gris, vivant entre les vieilles maisons et les arbres morts.

Un jour j’irai vers l’irréel
Un jour j’irai vers une ombrelle
Y seras-tu ?
Y seras-tu ?
Y seras-tu ?

L’hiver est là, et la fatigue qui va avec, et la vulnérabilité aux aléas, notamment bactériologiques ou psychologiques. On est fatigué, on s’enrhume facilement. On est fatigué, on s’irrite facilement. On s’énerve, on se laisse aller, on dramatise, on dit des choses qu’on regrettera ensuite, et toutes ces sortes de choses. Une autre vérité est que nous sommes fragiles, tellement fragiles, faibles et vulnérables, face à l’hiver et face au reste. Minuscules.

C’est, le cycle infernal
Fatal, un rien devient l’Everest
Mon chat qui se défenestre
A quand l’instant X
Qu’on attend comme le messie
Comme l’instant magique

L’hiver est là, et pourtant, pour la première fois depuis des années, j’arrive à la fin d’une année sans un sentiment de fin du monde. Je sens qu’un tel sentiment n’est pas loin. Il est à portée de main. J’ai de la chance, jusqu’à aujourd’hui j’y ai échappé. Il est resté à distance — je n’ose pas dire que j’ai réussi à le tenir à distance : je déteste m’attribuer comme « mérite » ce qui relève aussi de la « chance ». J’y ai échappé jusqu’à aujourd’hui, rien ne dit qu’il ne me rattrapera pas demain. Je n’en sais rien.

Je comprends tellement bien comment, en fin d’année, en début d’hiver, on peut se retrouver submergé par un sentiment de fin du monde. Je suis déjà passé par là tellement de fois. Je crains d’y repasser. J’y repasserai probablement. Mais pas aujourd’hui. Pas là, pas maintenant. J’ai de la chance. Je crois que je vais mieux, même si j’écris moins.

Ce billet sera donc probablement le dernier de l’année 2018. Il ne sera probablement pas le dernier de ce blog. Je n’en sais rien, mais c’est mon intention.

C’est pas la fin, c’est juste l’hiver.

La nuit finira.

Bonne nuit.

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Le capitalocène, pour comprendre la crise climatique au-delà de l’anthropocène béat

Anthropocène

Le concept d’anthropocène commence à être connu. Google renvoie aujourd’hui (fin novembre 2018) « environ 530 000 résultats ». Il a sa page Wikipédia, selon laquelle il aurait été introduit dès 1995. Je ne saurais dire depuis quand je le connais — probablement depuis le début de cette décennie.

L’Anthropocène serait la période durant laquelle l’influence de l’être humain sur la biosphère a atteint un tel niveau qu’elle est devenue une « force géologique » majeure capable de marquer la lithosphère.

Le concept d’anthropocène part et parle de l’être humain en général. Il va bien avec l’ambiance générale de l’écologie « grand public », gentiment consumériste, et subtilement culpabilisante, qui s’est emparée de l’air du temps depuis plus d’une décennie. Il va bien avec cette écologie « light », que distille typiquement le gouvernement français actuel : tous les individus en général sont également responsables, chacun doit faire un effort — mais surtout n’imaginons rien de contraignant pour les entreprises, on ne résoudra rien sans la finance, etc.

Une écologie des bons sentiments, des « marches pour le climat », des « petits gestes pour la planète », tous « éco-responsables ». Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil !

Tout le monde est responsable du changement climatique, donc personne n’est responsable. Et surtout, surtout, ne changeons rien à nos systèmes politiques, économiques et sociaux. Touche pas au grisbi, salope !

Le concept d’anthropocène me parait évidemment pertinent. Il me parait difficile de nier que l’humanité, telle qu’elle est aujourd’hui, telle qu’elle est depuis plusieurs décennies, sinon depuis plusieurs siècles, a des impacts très significatifs, potentiellement fatals, sur le « système Terre ». Les émissions de gaz à effet de serre, et tout particulièrement de dioxyde de carbone, sont les impacts les plus visibles. Il y en a d’autres. Le changement climatique d’origine humaine a déjà commencé. On ne peut l’ignorer.

Mais il ne faut pas s’arrêter à ce constat.

Capitalocène

Le concept de capitalocène est, lui, quasiment inconnu. Google renvoie « environ 10 900 résultats ». Il n’a pas de page Wikipédia. Il est probablement assez récent. Je n’ai découvert son existence qu’en 2015, avant ou pendant le crépusculaire hiver 2015 — voir le billet  « We live in Utopia, it’s just not ours » (« Nous vivons dans une Utopie, mais ce n’est pas la nôtre. ») (billet très bâclé, puisse celui-ci compenser).

Si je devais proposer une définition, je dirai que, comme l’anthropocène, le capitalocène affirme que le système Terre est passé dans une nouvelle ère « géologique » . Mais ce n’est pas sous l’effet de l’humanité en général ; c’est sous l’effet très particulier de la dynamique du capitalisme, c’est-à-dire d’un système économique, politique et social, bien spécifique, historiquement récent, voué en priorité à l’accumulation sans entraves du capital financier.

Le concept de capitalocène permet de déchirer le rideau de fumée lénifiant qu’est devenu le concept d’anthropocène.

Le but de ce billet est de partager quelques éléments pour apprécier le concept de capitalocène, complément indispensable du concept d’anthropocène, et ouvrir quelques pistes intéressantes à un éventuel lecteur.

Inégalités

Le concept d’anthropocène plait aux défenseurs du système contemporain, comme tous les concepts qui permettent d’occulter une des réalités les plus caractéristiques de ce système : l’inégalité.

Nous sommes dans une époque d’inégalité extrême, de démesure, d’indécence. Revenus, patrimoine, mode de vie, et aussi émission de dioxyde de carbone.

À très petite échelle, on peut citer les données simples présentées par l’ « éco-calculateur » de la Direction Générale de l’Aviation Civile (et rappeler que le kérosène, contrairement aux carburants pour véhicules automobiles, n’est pas taxé) :

Une tonne de CO2e, c’est :
– 1 aller-retour Paris/New-York en avion pour une personne (environ 12 000 km)
– 6 allers-retours Paris/Marseille en avion pour une personne

Une tonne de CO2e représente :
– les émissions annuelles moyennes d’un Français pour le chauffage de son domicile
– les émissions d’une voiture moyenne en France pour effectuer 5 000 Km (soit 198g CO2e/km)

À grande échelle, il faut revenir à l’étude publiée par l’ONG Oxfam à l’occasion du machin « COP 21 » à Paris en décembre 2015, intitulée « Extreme carbon inequality » . Je traduis humblement le résumé :

La moitié de la population mondiale est responsable de 10% des émissions de gaz à effet de serre — mais elle vit pour la plupart dans des pays parmi les plus vulnérables au changement climatique. 10% de la population est responsable de 50% des émissions. Les émissions moyennes d’une personne parmi les 1% les plus riches représentent 175 fois les émissions d’une personne parmi les 10% les plus pauvres.

Le mode de vie des super-riches est tout simplement obscène, notamment par son empreinte environnementale, par le gaspillage de ressources qu’il implique, et, entre autres, par les émissions de gaz à effet de serre. C’est largement documenté, il parait que le livre d’Hervé Kempf « Comment les riches détruisent la planète » , publié en 2008, est incontournable.

Mais, en plus, « par-dessus le marché » comme on disait jadis, ce mode de vie est contagieux. Il fait des émules. Les riches rêvent de vivre comme des hyper-riches. Les classes moyennes supérieures rêvent de vivre comme les classes supérieures. Tout le monde est incité, par la propagande, par la manipulation des désirs et des frustrations, à toujours consommer plus, polluer plus, émettre plus de gaz à effet de serre. Toujours plus — toujours plus d’émissions !

L’inégalité économique est un poison contagieux. L’inégalité carbone aussi. C’est aussi un effet de la « dynamique » du capitalisme. C’est le capitalisme qui attise ces poisons dans les têtes. L’inégalité est un poison statique et dynamique. Le néolibéralisme, cette idéologique forgée à partir de 1937, hégémonique depuis 1989, est un cancer.

Mais le concept de capitalocène va bien au-delà du constat de l’inégalité carbone, stade suprême de l’inégalité économique.

Les choix du capital

Je n’ai pas lu le principal livre sur le capitalocène, « Anthropocene or capitalocene » , publié par Jason Moore en 2016. Ça viendra peut-être. J’en ai lu des extraits, et des compléments. C’est principalement en anglais. Je recommande notamment :

En français, même s’il ne parle pas toujours explicitement de « capitalocène », je auteur extrêmement intéressant est Christophe Bonneuil, qui a récemment donné une nouvelle interview à Bastamag, en date du 17 octobre 2018, intitulée « Seule une insurrection des sociétés civiles peut nous permettre d’éviter le pire » .

Ce que j’en ai principalement retenu de ces lectures, c’est qu’il est essentiel de revenir à la notion de base du capitalisme : l’accumulation.

Ne pas trop s’intéresser à des choses accaparées par le capitalisme, mais qui au fond lui sont périphériques, ou qui existaient bien avant lui et sans lui, telles que l’échange, la valeur, le marché. Il faut plus que jamais bien dissocier, comme le faisait par exemple Fernand Braudel dans le titre de son grand oeuvre : « Civilisation matérielle, économie et capitalisme ». Le capitalisme est arrivé bien après la civilisation matérielle, l’économie, l’échange, le marché. En un sens, c’est une dérive. C’est une aberration. Certains diraient, une métastase.

Se concentrer sur le cœur de la bête : L’accumulation du capital. L’accumulation du capital financier — c’est-à-dire fictif, symbolique, spéculatif. Le Moloch auquel il faut servir des profits, le Moloch pour lequel il faut accaparer la valeur ajoutée, le Moloch qui doit grossir, toujours grossir, croître, toujours croître.

L’accumulation à tout prix. À n’importe quel prix.

Peut-être n’ai-je vraiment compris l’ampleur, la monstruosité de tout ça que lorsque j’ai enfin visité Manhattan. Quand j’avais enfin vu avec mes yeux ce qui est depuis plus d’un siècle le cœur de la bête. Une ville magnifique, par ailleurs, extraordinaire. Démesure. Gigantisme. Une accumulation, par un asservissement du reste du monde.

Comme l’a écrit Jason Moore dans une interview datée de février 2011 :

Wall Street is a way of organizing Nature.
Wall Street est une manière d’organiser la nature.

Le capitalisme n’est pas un humanisme. Les choix qui sont faits dans les pays dits capitalistes depuis les débuts de la première révolution industrielle ne sont tout simplement pas des choix humanistes — et encore moins écologiques. Ça a l’air bête de le dire, tellement on y est habitués, notamment dans ma génération et dans les suivantes. Jusqu’à un certain point, on est habitués à ce que la seule logique « économique » dicte les choix des acteurs « économiques » . Seulement voilà, ces choix ont des impacts toujours plus colossaux, non seulement sur les sociétés humaines, mais aussi sur les écosystèmes.

Ainsi ont été systématiquement privilégiés des énergies fossiles plutôt que des énergies renouvelables. Des énergies transportées, voire importées, plutôt que des énergies locales. Dès le XIXème siècle, le charbon plutôt que l’hydraulique. C’étaient des choix « rationnels » du point de vue de l’économie et de l’économie politique, mais pas plus. Cela permet des concentrations de main-d’oeuvre. Cela créait des marchés, des opportunités, des profits privés. Cela permettait l’accumulation du capital financier. Et la logique n’a pas changé. On le constate tous les jours, notamment dans la France du petit président banquier, amie de la finance, finance « sans laquelle rien n’est possible ». Touche pas au grisbi, salope !

On pourrait — et c’est ce à quoi se sont attachés certains auteurs — reprendre toute l’histoire des révolutions industrielles, et pointer tous les choix qui ont été faits pour permettre l’accumulation du capital au détriment des écosystèmes. Si je ne trouvais pas insupportables les notions de « capital culturel », « capital humain » ou « capital naturel », je dirais : tous les choix qui ont été faits pour convertir un capital non-financier en capital financier. Toutes les bifurcations qui auraient été possibles si avaient été pris en compte des critères autre que la captation de valeur ajoutée, l’augmentation des taux de profit, et l’accumulation du capital.

Toute une histoire à écrire, jusqu’à l’invraisemblable mondialisation décomplexée qui a démarré dans le dernier quart du XXème siècle : les délocalisations industrielles et agricoles massives, l’explosion des transports, les quantités invraisemblables de marchandises qui parcourent plusieurs dizaines de milliers de kilomètres entre le producteur et le consommateur (pour économiser quelques centimes à l’unité, au prix de quelques grammes de carbone). Tout un inventaire de toutes sortes de phénomènes présentés comme évidents ou inéluctables, alors qu’ils sont juste la conséquence de la volonté d’accumulation de capital (rationalité capitaliste) — et que leurs conséquences sociales et leurs impacts sur la biosphère sont désastreux (irrationalité humaine et écologique).

L’humanité aurait pu faire autrement. Mais le capital non. La conséquence n’est donc pas juste anthropocène, elle est capitalocène. Wall Street est une manière d’organiser la nature.

Irrationalité de la rationalité capitaliste

Seules comptent la rémunération du capital financier et l’accumulation du capital financier. Qu’importent les « externalités », qu’importent les dégâts. On compte en dollars, pas en carbone.

Nous avons été persuadés par diverses propagandes que le capitalisme va de pair avec le progrès scientifique, avec l’innovation, avec la marche du monde, inéluctablement, mais c’est faux. Le capital va s’investir là où il pourra grossir. Il se moque des travailleurs. Il se moque des conséquences. Mais il se moque aussi de l’innovation. J’ai découvert récemment un très joli texte de David Graeber, daté du 8 janvier 2014, intitulé « Of Flying Cars and the Declining Rate of Profit » (« Sur les voitures volantes et la baisse du taux de profit ») et qui décrit merveilleusement cette illusion d’optique. J’ignore si ce texte a été traduit en français, je proposerai ici juste une traduction de sa conclusion :

Where will the breakthrough come? We can’t know. Maybe 3D printing will do what the robot factories were supposed to. Or maybe it will be something else. But it will happen. About one conclusion we can feel especially confident: it will not happen within the framework of contemporary corporate capitalism — or any form of capitalism. To begin setting up domes on Mars, let alone to develop the means to figure out if there are alien civilizations to contact, we’re going to have to figure out a different economic system. (…) we’re going to have to make sure that whatever replaces capitalism is based on a far more egalitarian distribution of wealth and power — one that no longer contains either the super-rich or the desperately poor willing to do their housework. Only then will technology begin to be marshaled toward human needs. And this is the best reason to break free of the dead hand of the hedge fund managers and the CEOs — to free our fantasies from the screens in which such men have imprisoned them, to let our imaginations once again become a material force in human history.

D’où viendra la rupture ? On ne peut pas savoir. Peut-être que l’impression 3D fera ce que les usines robotisées étaient supposées faire. Ou peut-être que ce sera autre chose. Mais ça arrivera. Voilà une conclusion dont nous pouvons être particulièrement sûrs : ça n’arrivera pas dans le cadre du capitalisme institutionnel contemporain — ou dans aucune forme de capitalisme. Si nous voulons construire des dômes sur Mars, ou développer les moyens de découvrir des formes de vie extra-terrestres, nous allons avoir besoin d’un système économique différent. (…) nous devons faire en sorte que ce qui remplacera le capitalisme soit basé sur une répartition bien plus égalitaire de la richesse et du pouvoir — une répartition où il n’y aura ni des super-riches, ni des pauvres suffisamment désespérés pour être volontaires pour faire leur ménage. Alors seulement la technologie pourra être orientée vers des besoins humains. Et c’est la meilleur raison de nous libérer de l’emprise mortifère des gestionnaires de fonds spéculatifs et des PDGs — pour libérer nos rêves des écrans où ces gens nous ont emprisonnés, pour laisser nos imaginations redevenir une force matérielle de l’histoire humaine.

On devrait être en train de coloniser Mars. Au lieu de ça, on tourne en rond comme des hamsters en cage, et on se crève pour enrichir une poignée d’oligarques cupides.

La dernière tragédie du XXème siècle

La prise de conscience écologique a commencé dans les années 1960s. Je n’en ferai pas l’historique ici. Le rapport Meadows a été publié en 1972, peu de temps avant ma naissance. Comme toute personne un peu curieuse née depuis cette époque, je sais depuis toujours ce que sont l’effet de serre, les conséquences inéluctables de l’augmentation du taux de CO2 dans l’atmosphère, le changement climatique, etc. Le rapport Hansen a été publié en 1988. Les données étaient évidentes et consensuelles. Le « climatoscepticisme » a été inventé après. Les actions à prendre étaient évidentes et consensuelles. Mais ça n’a pas eu lieu.

Nathaniel Rich (le fils de Frank) a publié au cœur de cet été 2018, dans « The New York Times Magazine », en date du 1er août 2018, un magnifique reportage sur cette occasion manquée à la fin des années 1980s. L’humanité (oui, l’humanité) avait réussi à se mettre d’accord à Montréal sur les CFCs en septembre 1987. Se mettre d’accord sur le CO2 semblait à portée de mains. Ça aurait du avoir lieu à Noordwijk, aux Pays-Bas, près de Leiden, en novembre 1989. Et puis ça n’a pas eu lieu.

Le reportage de Rich (intitulé « Losing Earth: The Decade We Almost Stopped Climate Change » : « Perdre la Terre : La décennie où nous avons presque arrêté le changement climatique ») raconte prodigieusement bien cette époque.

Sauf que le ton est typique du paradigme « anthropocène ». Cet article n’a hélas pas été traduit en français, à ma connaissance. Voici juste deux extraits de ses conclusions :

Everyone knew — and we all still know. We know that the transformations of our planet, which will come gradually and suddenly, will reconfigure the political world order. We know that if we don’t act to reduce emissions, we risk the collapse of civilization. (…)
Human nature has brought us to this place; perhaps human nature will one day bring us through. Rational argument has failed in a rout. Let irrational optimism have a turn. It is also human nature, after all, to hope.

Tout le monde savait — et nous savons toujours. Nous savons que les transformations de notre planète, qui vont arriver graduellement et soudainement, vont reconfigurer l’ordre politique mondial. Nous savons que si nous n’agissons pas pour réduire les émissions, nous risquons l’effondrement de la civilisation. (…)
La nature humaine nous a amené là où nous sommes ; peut-être la nature humaine nous permettra-t-elle un jour d’en sortir. L’argumentation rationnelle a échoué en déroute. Laissons son tour à l’optimisme irrationnel. C’est aussi dans la nature humaine, après tout, d’espérer.

Nous, « tout le monde »… Nous, « la nature humaine »… Nous, « l’humanité »… Nous tous, tous coupables, tous perdants, nous tous, fauteurs d’anthropocène !

La réponse est venue très vite de Naomi Klein, sur le site « The Intercept », le 3 août 2018, sous le titre « Capitalism Killed Our Climate Momentum, Not ‘Human Nature’ » (« C’est le capitalisme a tué notre élan en faveur du climat, pas la ‘nature humaine' »). « Le Média » a eu l’idée de traduire et publier cet article en français, en date du 3 septembre 2018, sous le titre « Le capitalisme est la cause du dérèglement climatique » .

Cet article complète celui de Nathaniel Rich en rappelant tout le contexte de la fin des années 1980s : les premiers traités de libre-échange intégriste, la liquidation de l’Union Soviétique, l’omniprésence des intérêts pétroliers au sommet de l’administration américaine (à commencer par le président George H. W. Bush), la « mondialisation heureuse », le rouleau-compresseur idéologique du néolibéralisme, There Is No Alternative (TINA), The End Of History, et tout le bazar. Toute une époque.

Extrait de cet article — en fait, un extrait du livre « Tout peut changer », publié par Naomi Klein en 2014 (encore un livre à lire — le temps, c’est ce qui manque le plus…) :

Nous n’avons pas fait le nécessaire pour réduire les émissions, parce que la nature même de ce type d’actions entre en conflit avec le capitalisme dérégulé, à savoir l’idéologie dont le règne couvre toute la période au cours de laquelle nous nous sommes démenés pour trouver le moyen de sortir de cette crise. Nous n’avançons pas, parce que les mesures qui constitueraient notre meilleure chance d’éviter la catastrophe — et dont la très grande majorité bénéficierait — représentent une menace extrême pour une élite minoritaire qui tient en laisse les médias dominants, et bride nos économies comme notre fonctionnement politique. Ce problème n’aurait probablement rien eu d’insurmontable, s’il était survenu à tout autre moment de notre histoire. Mais pour notre grand malheur à tous, c’est au moment précis où la communauté scientifique présentait la menace pesant sur le climat sous forme de diagnostic irréfutable, que cette élite put jouir sans entraves de pouvoirs politique, culturel, intellectuel, qui n’avaient plus été aussi étendus depuis les années 1920. En fait la diminution drastique des émissions de gaz à effet de serre avait fait l’objet de discussions sérieuses entre gouvernements et scientifiques dès 1988 — l’année même où se leva l’aube de ce que nous allions connaître sous le nom de « mondialisation ».

Ce qui nous mène à la catastrophe

Selon mes sources, c’est à « Occupy Wall Street », donc au cœur de la bête, le 9 octobre 2011, que Slavov Zizek a prononcé ce qui est pour moi un des constats les plus fondamentaux de notre temps :

Look at the movies that we see all the time. It’s easy to imagine the end of the world — an asteroid destroying all of life, and so on — but we cannot imagine the end of capitalism.

Regardez les films que nous voyons tout le temps. Il est facile d’imaginer la fin du monde — un astéroïde détruisant toute forme de vie, etc — mais nous n’arrivons pas à imaginer la fin de capitalisme.

Cette phrase a été reprise et déclinée en toutes sortes de variantes : Nous arrivons à imaginer la fin du monde ; nous n’arrivons pas à imaginer la fin du capitalisme. Il est plus facile pour nous d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme.

Le concept d’anthropocène, bien que parfaitement pertinent et valide, nous conforte dans l’idée de la fin du monde, dans le fantasme de l’effondrement, à juste titre. Mais ils nous fait croire à tort que ce qui nous mène à la catastrophe climatique, c’est juste « nous tous », c’est « le genre humain » — et qu’au fond on n’y peut rien changer.

C’est faux. Il n’est pas trop tard.

Ce qui nous mène à la catastrophe, ce n’est pas l’anthropos, c’est le capital.

Ce qui nous mène à la catastrophe, c’est un système. C’est une utopie — l’utopie néolibérale. Ce n’est pas la nôtre. On peut changer de système. On peut changer d’utopie. On doit changer d’avenir.

We live in utopia, it just isn’t ours.
Nous vivons dans une Utopie, mais ce n’est pas la nôtre.

Nous vivons dans le capitalocène, bien plus que dans l’anthropocène.

Bonne nuit.

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Le Piège de Thucydide, ou l’art délicat du croisement des puissances

Le « Piège de Thucydide » (en anglais : « The Thucydides Trap ») est un concept peu connu, mais qui me semble essentiel pour comprendre les années et décennies à venir.

Il est invoqué en particulier pour éclairer le face-à-face entre les deux super-puissances de cette première moitié du XXIème siècle : les Etats-Unis d’Amérique et la République Populaire de Chine. Le but de ce billet est d’attirer l’attention d’un éventuel lecteur sur ce concept.

J’ai découvert le concept de « Piège de Thucydide » il y a trois ans, en 2015, à travers un article de « The Atlantic ». Je suis étonné qu’il n’ait pas acquis, pendant ces trois années, plus de notoriété. Les articles francophones sur le « piège de Thucydide » sont rares, il y en a eu quelques-uns il y a un an, au début de l’automne 2017, à l’occasion de la parution du livre « Destined for War: Can America and China Escape Thucydides’s Trap?« . Et puis plus rien.

The defining question about global order for this generation is whether China and the United States can escape Thucydides’s Trap. The Greek historian’s metaphor reminds us of the attendant dangers when a rising power rivals a ruling power — as Athens challenged Sparta in ancient Greece, or as Germany did Britain a century ago. Most such contests have ended badly, often for both nations, a team of mine at the Harvard Belfer Center for Science and International Affairs has concluded after analyzing the historical record. In 12 of 16 cases over the past 500 years, the result was war. When the parties avoided war, it required huge, painful adjustments in attitudes and actions on the part not just of the challenger but also the challenged.

La question fondamentale de l’ordre du monde pour cette génération est de savoir si la Chine et les Etats-Unis peuvent échapper au Piège de Thucydide. La métaphore de l’historien grec nous rappelle les dangers inhérents à toute situation où une puissance montante rivalise avec une puissance régnante — comme Athènes défia Sparte dans la Grèce antique, ou comme l’Allemagne défia l’Angleterre il y a un siècle. Le plupart des compétitions de ce type se sont mal terminées, souvent pour les deux nations, a conclu l’équipe du Harvard Belfer Center for Science and International Affairs que j’ai dirigée, après avoir analysé les annales historiques. Dans 12 des 16 cas étudiés sur les 500 dernières années, le résultat a été la guerre. Quand les adversaires ont évité la guerre, ce fut au prix d’ajustements énormes et douloureux, dans les attitudes et les actions, non seulement de la part de la puissance émergente, mais aussi de la puissance établie.

D’où vient ce concept ? Si j’ai bien compris, il part d’un projet de recherche, une étude lancée il y a quelques années par le « Belfer Center » , un département de recherche au sein de la « Kennedy School of Government » à Harvard.

Un site Web présentant ces travaux a été lancé en 2015.

Le directeur du centre, Graham Allison, un « scholar », vétéran des cercles de politique internationale aux Etats-Unis, a signé au printemps 2017 le livre sur le sujet, intitulé « Destined for War: Can America and China Escape Thucydides’s Trap? »

Autour de cela, toutes sortes de matériaux — commentaires, réfutations, vidéos, etc — se sont constitués.

« Le Piège de Thucydide » est un bon produit américain, un bon concept, ça sonne bien, ça s’explique — pardon, ça se pitche — assez facilement. La vidéo de promotion sur YouTube, référencée sur la page d’accueil du site Web, en témoigne. Mais il y a un vrai fond derrière.

La page de présentation contient un aphorisme discret, mais magnifiquement américain et terriblement efficace, qu’il me semble inutile de traduire :

Business as usual is likely to produce history as usual.

History as usual, ce serait donc la guerre, forcément la guerre ?

De la phrase écrite il y a 24 siècle par Thucydide…

τοὺς Ἀθηναίους ἡγοῦμαι μεγάλους γιγνομένους καὶ φόβον παρέχοντας τοῖς Λακεδαιμονίοις ἀναγκἀσαι ἐς τὸ πολεμεῖν
It was the rise of Athens and the fear that this instilled in Sparta that made war inevitable.
Ce fut l’ascension d’Athènes et la peur que celle-ci instilla à Sparte qui rendirent la guerre inévitable.

… on peut facilement décalquer d’autres phrases :

Ce fut l’ascension de la Chine (au début du XXIème siècle) et la peur que celle-ci instilla aux Etats-Unis qui rendirent la guerre inévitable.

Ce fut l’ascension de l’Allemagne (au début du XXème siècle) et la peur que celle-ci instilla au Royaume-Uni et en France qui rendirent la guerre inévitable.

Ce site Web est une mine, le livre est présenté par la presse spécialisée comme un « must-read », mais faute de temps, pour l’instant, je me suis contenté de feuilleter le site Web.

Notamment l’onglet « Case File » , où sont longuement détaillées 20 confrontations entre puissance(s) établie(e) et puissance émergente. C’est le cœur du dossier. Je me permets ici de reproduire la liste. 20 confrontations. 16 ont débouché sur des guerres d’intensité variable. 4 ont échappé au « Piège de Thucydide ».

1. Late 15th century — Portugal vs. Spain — NO WAR
2. First half of 16th century — France vs. Hapsburgs — WAR
3. 16th and 17th centuries — Hapsburgs vs. Ottoman Empire — WAR
4. First half of 17th century — Hapsburgs vs. Sweden — WAR
5. Mid-to-late 17th century — Dutch Republic vs. England — WAR
6. Late 17th to mid-18th centuries — France vs. Great Britain — WAR
7. Late 18th and early 19th centuries — United Kingdom vs. France — WAR
8. Mid-19th century — France and United Kingdom vs. Russia — WAR
9. Mid-19th century — France vs. Germany — WAR
10. Late 19th and early 20th centuries — China and Russia vs. Japan — WAR
11. Early 20th century — United Kingdom vs. United States — NO WAR
12. Early 20th century — United Kingdom (supported by France, Russia) vs. Germany — WAR
13. Mid-20th century — Soviet Union, France, and United Kingdom vs. Germany — WAR
14. Mid-20th century — United States vs. Japan — WAR
15. 1940s-1980s — United States vs. Soviet Union — NO WAR
16. 1990s-present — United Kingdom and France vs. Germany — NO WAR

Cette structure « puissance(s) établie(s) contre puissance émergente » est un prisme intéressant pour réinterpréter l’histoire du monde moderne. Je dirais même : un prisme fascinant. Quelque part dans un carton, à quelques mètres en-dessous de moi, m’attend mon exemplaire de « Naissance et Déclin des Grandes Puissances » , de l’historien Paul Kennedy, édition française acquise par moi à l’hiver 1990, préface de Pierre Lellouche (alors seulement connu comme un jeune conseiller diplomatique d’un politicien raté, un certain Jacques Chirac). Un immense pavé de peut-être mille pages, que j’ai lu deux fois, de la première à la dernière page, je ne sais pas si j’aurais un jour la possibilité de le lire une troisième fois, mais je m’égare. Un immense pavé que je recommande notamment aux adeptes comme moi du jeu « Civilization » (surtout les premières versions, si délicatement pauvres en multimédia). Bref, je m’égare vraiment. Je ne suis qu’un petit informaticien de banlieue, et ceci n’est qu’un blog. Bref. 

France über alles

Pour mieux comprendre le concept du « Piège de Thucydide », un lecteur français peut se concentrer sur les huit des seize confrontations couvertes par cette étude impliquant la France.

Dans la première, la France de François Ier est la puissance dominante, menacée par les Habsbourgs au début du XVIème siècle. Dans la deuxième, la France des Bourbons est à nouveau la puissance dominante, défiée puis dépassée par la Grande-Bretagne de 1688 à 1763. Dans la troisième, on prend les mêmes, mais on permute : la France révolutionnaire puis napoléonienne est la puissance émergente face à la puissance établie de la Grande-Bretagne, et l’affrontement court de Valmy à Waterloo.

Dans la quatrième et la cinquième, la France est par deux fois la puissance établie : alliée à la Grande-Bretagne, elle fait face avec succès à la puissance émergente de la Russie, mais au prix de la guerre de Crimée de 1853 à 1856 ; puis, seule, elle est la puissance établie terrassée par la puissance émergente de l’Allemagne en 1870.

Dans la sixième et la septième, la France fait partie d’une coalition de puissances établies qui font face à la puissance émergente de l’Allemagne, au prix de deux guerres mondiales.

La dernière confrontation impliquant la France est la dernière de la liste, et la seule qui n’a pas de date de fin : Pour les auteurs, depuis 1990, la France et le Royaume-Uni sont deux puissances établies faisant face, à nouveau, à une puissance émergente nommée l’Allemagne. Tout simplement. Ça choquera surement beaucoup de monde en France de voir la situation géopolitique sur le continent européen ainsi présentée, mais les faits sont têtus. En ce mois de novembre 2018, je suis désolé de constater que le couple franco-allemand n’existe pas.

Voici l’introduction de l’analyse de cette seizième confrontation — il serait peut-être utile de la traduire en entier en français. Elle offre un éclairage intéressant sur la nature de ce qu’on appelle Union Européenne depuis le Traité de Maastricht — signé deux mois après la réunification de l’Allemagne et deux semaines avant la dissolution de l’Union Soviétique. Cette analyse n’est pas datée : a-t-elle été écrite avant le 13 juillet 2015, et avant le 23 juin 2016 ?

At the conclusion of the Cold War, many expected that a newly reunified Germany would regress to its old hegemonic ambitions. While they were right that Germany was destined for a return to political and economic might in Europe, its rise has remained largely benign. An awareness of how Thucydides’s Trap has ensnared their country in the past has led German leaders to find a new way to exert power and influence: by leading an integrated economic order, rather than by military dominance.

À la fin de la Guerre Froide, beaucoup s’attendaient à ce que l’Allemagne nouvellement réunifiée reviendrait à ses vieilles ambitions hégémoniques. Même s’ils avaient correctement anticipé que l’Allemagne redeviendrait une puissance politique et économique en Europe, son ascension est resté largement bénigne. La conscience de comment leur pays avait déjà été pris dans le Piège de Thucydide dans le passé a conduit les dirigeants allemands à trouver une nouvelle manière d’exercer le pouvoir et l’influence : en prenant la tête d’un ordre économique intégré, plutôt que par la domination militaire.

Je note que cette seizième confrontation oppose deux puissances établies dotées de l’arme atomique (France et Royaume-Uni) à une puissance émergente qui en est officiellement dépourvue (Allemagne fédérale). Mais peut-être faut-il considérer la Bundesbank, et désormais la BCE, comme une arme de destruction massive ? On prête à François Mitterrand cette observation dans les années 1980s :

Ce que la bombe atomique est à la France, le deutsche mark l’est à l’Allemagne.

Le pire a pu parfois être évité

La quinzième confrontation de la liste est la Guerre Froide (Etats-Unis – Union Soviétique, 1947 – 1991). C’est la seule entre puissances disposant d’armes atomiques et spatiales. N’oublions jamais octobre 1962, octobre 1973 et octobre 1984.

Il y a une deuxième liste, inspirée par des commentaires déposés sur le site. Cette deuxième liste inventorie quatorze confrontations, dont sept n’ayant pas dégénéré en guerre ouverte. 25% de paix sur la première liste ; 50% sur la deuxième. Mais cette deuxième parait moins convaincante et plus hétéroclite que la première.

Dans la première liste, les quatre confrontations qui n’ont pas dégénéré en guerre ouverte sont :

  • [1] la rivalité entre Portugal et Espagne au XVème siècle ;
  • [11] le passage du relais impérial de la Grande-Bretagne aux Etats-Unis dans la première partie du XXème siècle ;
  • [15] la guerre froide entre Etats-Unis et Union Soviétique dans la deuxième partie du XXème siècle ;
  • [16] le remplacement de l’hégémonie franco-britannique par une hégémonie allemande en Europe depuis 1989.

Et puis il y a la dix-septième confrontation, opposant la puissance établie des Etats-Unis et la puissance montante de la Chine. Contrairement à la plupart des autres confrontations, il est assez difficile de dater précisément son début.

Je reviendrai peut-être une autre fois sur la Chine et l’Amérique. Je termine ce billet avec trois réflexions personnelles sur le concept même de « Piège de Thucydide ». Trois questions simples : Quelles puissances ? Quelle fatalité ? Quelles élites ?

Quelles puissances ?

L’Histoire que raconte cette liste de seize confrontations entre puissances établies et puissances émergentes, c’est de mon point de vue d’amateur, c’est l’histoire assez classique des grandes puissances européennes à partir du XVème siècle (rappel : la Russie est un pays d’Europe, c’est même le plus grand), auxquelles s’ajoutent au XIXème siècle la Chine déclinante et le Japon montant.

La deuxième liste ajoute timidement les rivalités entre l’Iran et l’Irak et entre les deux Corées à la fin du XXème siècle. Et elle ajoute surtout d’autres puissances européennes après le XVIème siècle (Danemark, Suède, Pologne, Autriche, etc). Bref, on reste entre puissances « classiques ».

C’est comme s’il ne s’était rien passé ailleurs dans le monde. Et c’est comme s’il ne s’était rien passé entre la Guerre du Péloponnèse (conclue en 404 avant Jésus-Christ, non, ce n’est pas un code de retour HTTP), et le Traité de Tordésillas (signé en 1494 après Jésus-Christ entre le Portugal et l’Espagne). Ça me chagrine.

Est-ce que le prisme « puissance émergente contre puissance établie » n’est pas applicable à d’autres cas, à d’autres continents, à d’autres séquences historiques ? Que dire par exemple de l’Empire ottoman, par exemple ? Que dire des puissances d’Asie Centrale, d’Inde ou d’Indochine, ou d’Afrique, ou de l’Amérique pré-colombienne ? L’étendue de mon ignorance de pans entiers de l’histoire mondiale me désole.

Le président chinois Xi Jinping aurait déclaré :

We must all strive to avoid falling into the Thucydides Trap; the notion that a great power is bound to seek hegemony does not apply to China, which lacks the gene that spawns such behavior.

Nous devons tous faire tout notre possible pour éviter de tomber dans le Piège de Thucydide ; la notion qu’une grande puissance est destinée à rechercher l’hégémonie ne s’applique pas à la Chine, qui n’a pas le gène qui engendre un tel comportement.

Y a-t-il un « gène de l’hégémonie » ? Est-ce que la « puissance » est une notion au fond occidentale « classique », quelque chose issu d’une modernité propre à ce qu’il est convenu d’appeler l’Occident, ainsi qu’à ses imitateurs ? L’impérialisme ne serait-elle qu’une notion occidentale, un sous-produit d’une « culture » ou d’une « civilisation » proprement occidentales ? Et, partant de là, est-ce que le « déclin de l’Occident » marque la fin de l’ère des impérialismes ? Vastes questions.

Quelle fatalité ?

Je regrette de n’avoir pas connu le concept de Piège de Thucydide pendant le premier semestre de 2014, quand j’ai frôlé l’overdose de livres sur les causes et le déclenchement de la catastrophe de 1914, depuis le vénérable « Guns of August » de Barbara Tuchman (1962) jusqu’aux « Sleepwalkers » de Christopher Clark (2013).

Le billet le plus achevé peut-être de cette période, publié à dessein le 28 juin 2014, était intitulé « The Balkan Inception Scenario et autres constructions de la fatalité » . On peut relire les années qui précèdent l’extraordinaire mois de juillet 1914 comme la construction d’une fatalité. Tous les personnages (les « somnambules ») de cette tragédie étaient persuadés qu’une tragédie allait arriver. Qu’elle était inéluctable. Que seules les modalités restaient à définir — à charge pour eux de savoir se saisir des circonstances pour s’y jeter de la manière la plus favorable possible.

Une célèbre formule de Jacques Prévert, écrite en 1937 (sic), est :

A force d’écrire des choses horribles, les choses horribles finissent par arriver.

Romain Rolland a écrit, le 15 septembre 1914, dans un journal suisse :

Les hommes ont inventé le destin, afin de lui attribuer le désordre de l’univers, qu’ils ont pour devoir de gouverner. Point de fatalité ! La fatalité, c’est ce que nous voulons. Et c’est aussi, plus souvent, ce que nous ne voulons pas assez.

Il y a peut-être eu une fatalité en 1914, je n’en sais rien ; mais il y a eu aussi une construction de la fatalité, et avant et après cela, une exploitation de la fatalité. La guerre a arrangé beaucoup de monde. La guerre a enrichi beaucoup de monde. La guerre justifie tout. La guerre justifiera tout.

Des intérêts considérables avaient intérêt à la guerre en 1914. Comme d’autres avaient intérêt à la guerre en octobre 1962, en octobre 1973, et en octobre 1984. Et ne parlons pas plus récemment de septembre 2001 et de mars 2003. Il y a aujourd’hui des intérêts considérables qui poussent à une montée des tensions (notamment pour une très lucrative course aux armements) entre la Chine et les Etats-Unis. Ils se cachent à peine. Ils peuvent tirer un grand parti du concept de « Piège de Thucydide ».

Quelles élites ?

Xi Jinping connait, et semble-t-il comprend, le concept de « Piège de Thucydide ».

Et Donald Trump ? Connait-il et comprend-t-il un tel concept ? Je ne veux pas céder au mépris universel que suscite Donald Trump — un abruti ? peut-être, mais un abruti qui a quand même réussi à se faire élire président des Etats-Unis, et qui est bien parti pour se faire réélire –, mais je l’imagine assez mal commentant un tel concept.

Son vice-président, Mike Pence ? Selon certains commentateurs, son discours à Pékin le 4 octobre 2018 est ce qu’on peut faire de plus proche d’une déclaration de guerre froide.

Son ministre des affaires étrangères, Mike Pompeo ? Je ne comprends même pas comment cet obscur député du Kansas, homme de paille des frères Koch, est arrivé là où il est. Ou plutôt, en fait, je comprends très bien.

Son conseiller à la sécurité nationale, John Bolton ? Un rescapé de l’équipe de George W. Bush, un néo-conservateur belliciste de la pire espèce. C’était bien la peine que Trump tape aussi fort sur George W. Bush pour dégommer son frère Jeb Bush pendant la primaire de 2016. The Empire never ended.

Le président Mao Tsé-Toung disait, parait-il :

Les nations sont comme les poissons, elles pourrissent par la tête.

Bonne nuit.

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