Piste d’uchronie – Jeudi 1er décembre 2016, quarante-neuf trois jours de campagne

Point de divergence : Jeudi 1er décembre 2016.

Jeudi 1er décembre 2016, à 20h, François Hollande s’adresse aux Français à la télévision.

L’intervention a été annoncée en début de journée. Nul ne sait ce que le président va dire. Il est au plus bas dans les sondages. Le dimanche précédent, François Fillon a remporté la primaire de la droite. La primaire de la gauche est annoncée en janvier. Les chances de François Hollande d’être réélu semblent infinitésimales, mais nul ne sait ce qu’il va faire.

Depuis le début d’après-midi, sur toutes les chaînes d’information permanentes, c’est l’effervescence. La plupart des commentateurs s’attendent à ce que François Hollande lance sa candidature à l’élection dont le premier tour est prévu le dimanche 23 avril 2017. Sur tous les plateaux, différents invités défilent et pérorent. Très classiquement, moins on a de choses à dire, plus on s’échauffe.

Ainsi, sur BFMTV, depuis 19h30, Gérard Larcher, président du Sénat, proche allié de François Fillon, étale sa colère contre les manigances du président Hollande, ses faux-semblants, ce faux suspense, le temps qu’il fait perdre à la France, et toutes ces sortes de choses.

À 20h, François Hollande prend la parole. Sept minutes plus tard, il conclut :

Aujourd’hui, je suis conscient des risques que ferait courir une démarche, la mienne, qui ne rassemblerait pas largement autour d’elle.
Aussi, j’ai décidé de ne pas être candidat à l’élection présidentielle, au renouvellement donc de mon mandat. (…)
Je ne veux pas que la France soit exposée à des aventures qui seraient coûteuses et même dangereuses pour son unité, pour sa cohésion, pour ses équilibres sociaux.

Puis, relevant une dernière fois le menton, il ajoute :

Je ne veux pas non plus que la France perde les six prochains mois dans une campagne électorale inutilement longue et déstabilisatrice.
Aussi, j’ai pris aujourd’hui deux autres décisions.
D’une part, j’ai informé les présidents des deux Assemblées de ma décision de dissoudre l’Assemblée Nationale.
D’autre part, j’ai informé le président du Conseil Constitutionnel de ma démission. Je cesse ce soir d’exercer mes fonctions de Président de la République.
Dès demain matin, c’est le Président du Sénat qui assurera la Présidence de la République par intérim, jusqu’aux élections présidentielles, en janvier, qui seront immédiatement suivies d’élections législatives, en février.
Ainsi, avant même l’arrivée du printemps, la République reprendra sa marche, avec des institutions renforcées, et des hommes et des femmes renouvelés. Pensez printemps, mes chers compatriotes !
Vive la République et vive la France !

Partout en France, c’est la stupéfaction. Monsieur Bricolage a encore frappé.

Sur le plateau de BFMTV, Alain Marschall résume la déclaration de François Hollande. Il se trouve très vite à court de superlatifs, et, sans donner la parole à ses camarades Anna Cabana et Christophe Barbier qui brûlent d’étaler leurs brillantes analyses à chaud, il s’empresse d’interroger son principal invité : Gérard Larcher, président du Sénat, et donc implicitement désormais, président par intérim.

Avant l’intervention de François Hollande, Gérard Larcher était rouge de colère. Il est à présent pâle, tétanisé, essoufflé. Son regard ne trouve ni la caméra, ni le journaliste. Sa voix peine à trouver ses mots : « Ze fuis fkandalizé… Franfois Hollande… teu… tonteu… honteux… Franfois Fillon… furprize… fkandaleux… ze fuis… ze… ze… ». Il tousse, il tend une main vers son verre d’eau, son visage se crispe, et puis il s’immobilise. Alain Marschall tente de reposer sa question, mais s’interrompt. Gérard Larcher ne bouge plus. Une voix crie dans le studio : « Le président a fait un malaise ! » D’autres cris suivent. Plusieurs personnes s’approchent du président. Le studio n’est plus que brouhaha.

BFMTV : priorité au direct !

Dépassé par les événements, le réalisateur déclenche l’arme absolue de BFMTV : envoyer la publicité.

Sur les autres chaînes de télévision comme sur les réseaux sociaux, l’information éclate : Gérard Larcher vient de faire un malaise sur BFMTV. En quelques minutes, tous les téléspectateurs du pays se précipitent sur BFMTV, qui établit à cette occasion un record d’audience absolu (plus de 23 millions de téléspectateurs !), et tombent sur de la publicité.

Alain Marschall reprend finalement l’antenne à 20h17. Et il annonce la mort de Gérard Larcher, Président du Sénat, terrassé par un infarctus, c’était en direct, sur BFMTV, il y a quelques instants.

On apprendra plus tard que les services de la présidence de la République avaient tenté en vain de prévenir Gérard Larcher quelques minutes avant l’intervention de Hollande, mais son portable s’était déchargé. On retrouvera aussi, en rallumant son portable, plusieurs SMS de François Hollande, mais seul le tout dernier, envoyé à 19h53, annonçait la dissolution et sa démission. La surprise a donc été totale pour le vieil homme de 65 ans. L’obésité, le stress, les excès de nourriture et de boisson, le manque d’exercice physique, ont fait le reste. Les maladies cardiovasculaires sont de nos jours la première cause de mortalité en France, avec 150.000 à 200.000 décès par an, selon les années. Le médecin-légiste, lassé d’être harcelé par la presse internationale, finira par lâcher :

Tout ça est banal… Il n’y a même pas de quoi faire un rapport.

Les historiens débattront longuement pour déterminer si Gérard Larcher a, oui ou non, été président de la République pendant cinq minutes le 1er décembre 2016. Doit-il figurer dans la liste des dirigeants de la France, à la suite d’Hugues Capet ? Comme Alain Poher, président intérimaire en 1969 et en 1974. Comme Jean Ier, qui vécut et régna quatre jours du 15 au 19 novembre 1316. Comme Louis XIX, qui régna vingt minutes le 2 août 1830.

Pendant la nuit du 1er au 2 décembre 2016, une frénésie constitutionnelle saisit le pays. Hollande a démissionné, Larcher est mort, que va-t-il se passer ?

L’article 7 de la Constitution indique :

En cas de vacance de la Présidence de la République pour quelque cause que ce soit, ou d’empêchement constaté par le Conseil Constitutionnel saisi par le Gouvernement et statuant à la majorité absolue de ses membres, les fonctions du Président de la République, à l’exception de celles prévues aux articles 11 et 12 ci-dessous, sont provisoirement exercées par le Président du Sénat et, si celui-ci est à son tour empêché d’exercer ces fonctions, par le Gouvernement.

Deux décembre

Le vendredi 2 décembre, toutes sortes de rumeurs circulent, et toutes sortes de conciliabules ont lieu. Matignon dément vigoureusement que Laurent Fabius, président du Conseil Constitutionnel, aurait passé une partie de la nuit ou de la matinée dans le bureau de Manuel Valls. Silence radio à l’Elysée. Puis, après une réunion extraordinaire du Conseil Constitutionnel en début d’après-midi, et à l’issue d’un Conseil des Ministres exceptionnel réuni en fin de journée à Matignon, la situation est clarifiée.

À 20 heures, Manuel Valls apparaît à la télévision. Il rend hommage à François Hollande et à Gérard Larcher, grands serviteurs de la République. Il annonce que, conformément à la Constitution, depuis ce matin, le gouvernement assume collectivement l’intérim de la présidence de la République. Et que donc, tout naturellement, en tant que chef du gouvernement, il assume individuellement les devoirs individuels du Président de la République. La composition du gouvernement reste inchangée. La République sortira renforcée de cette épreuve.

À 21 heures, c’est au tour de Laurent Fabius, d’apparaître à la télévision. Il déclare que le Conseil Constitutionnel a pris acte des derniers événements, et a validé, par un vote solennel, le transfert des pouvoirs du Président au gouvernement et au Premier Ministre. Il rappelle que la Constitution prévoit un délai de 35 jours pour organiser des élections présidentielles anticipées, mais annonce que, compte tenu des fêtes de fin d’année, les élections seront organisées les dimanche 8 et 22 janvier 2017. La date-limite de dépôt des candidatures est fixée au mercredi 17 décembre 2016. Tout est en ordre.

Les mauvaises langues remarquent que cela place le deuxième tour quarante neuf plus trois jours après la démission de Hollande.

Manuel Valls arrive au Palais de l’Elysée à 22 heures. François Hollande en part une heure plus tard. Quelques minutes avant minuit, sont annoncés la démission de Bernard Cazeneuve, Ministre de l’Intérieur, et son remplacement à titre provisoire par Manuel Valls, Premier Ministre. Ainsi se termine ce 2 décembre.

C’est un joli jour pour prendre le pouvoir à Paris, surtout pour un Méditerranéen.

Manuel Valls s’est installé à l’Elysée, et cumule les fonctions de Président de la République, de Premier Ministre et de Ministre de l’Intérieur. Cela fournit encore un joli sujet pour les historiens : rechercher un précédent, en France ou ailleurs. Les résultats de telles recherches ne sont pas très glorieux.

Manuel Valls laisse habilement quelques jours planer le doute sur sa candidature à l’élection présidentielle. Le temps de permettre à quelques rivaux socialistes se ridiculiser, alors que Gérard Larcher n’est même pas encore enterré.

Le mardi 6 décembre, les funérailles nationales de Gérard Larcher, de Notre-Dame-de-Paris à Rambouillet, sont la seule apparition publique de François Hollande entre sa démission et l’élection de son successeur. Le soir, Anne Hidalgo fait rallumer la Tour Eiffel, éteinte depuis le 2 décembre en signe de deuil.

Le grand favori de cette élection est évidemment François Fillon, vainqueur une semaine plus tôt, le 27 novembre, de la « primaire de la Droite et du Centre ». L’autre candidat déjà entré en campagne est Emmanuel Macron, qui s’est déclaré le 16 novembre, mais qui manque de crédibilité. Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon seront candidats, mais ils ne sont pas prêts.

Le Pen avait prévu une campagne courte, commençant le plus tard possible, idéalement seulement mi-février, notamment pour ménager jusqu’au bout les contradictions entre son aile gauche (Florian Philippot) et son aile droite (Marion Maréchal – Le Pen). Elle est prise à contre-pied.

Mélenchon avait tenu à consacrer toutes les énergies de son mouvement à la construction du programme « L’Avenir En Commun », qui vient juste d’être publié le 30 novembre ; il prévoyait ensuite une campagne longue et instructive, misant sur l’écoute et l’intelligence des électeurs. Il est pris à contre-pied.

Le mercredi 7 décembre, Manuel Valls annonce sa candidature. Il n’y a évidemment pas le temps pour la « primaire de la Belle Alliance Populaire », il y a juste un « Congrès Extraordinaire » du Parti Socialiste à Évry le vendredi 9 décembre, boycotté avec mépris par Arnaud Montebourg et Benoît Hamon. Jean-Christophe Cambadélis, qui rêve de Matignon, présente le chef du gouvernement comme « candidat naturel », « homme du destin », « chef providentiel » et « sauveur de la République ».

Manuel Valls lance sa campagne, ce vendredi 9 décembre, sous le slogan « La Force de la République », dans la continuité de ses discours des mois précédents, par exemple le 14 novembre à Bapaume dans le Pas-de-Calais :

Le pays attend et demande de la force , et j’ai cette force.

Il se présente comme la seule force capable de faire face aux périls intérieurs et extérieurs, face aux candidats de droite et aux candidats extrémistes, qu’il nomme explicitement : Fillon (droite), Macron (droite), Mélenchon (extrême) et Le Pen (extrême-droite). La France se couvre d’affiches « La Force de la République » en même temps que d’affiches pour le nouvel opus de la franchise Star Wars, « Rogue One ». Le rapprochement fait le bonheur des caricaturistes.

J’ai cette force en moi !

I Am One With the Force And The Force Is With Me.

Le samedi 10 décembre, Emmanuel Macron rate complètement son premier grand meeting de campagne, au Palais des Congrès de la Porte de Versailles. Macron a clairement l’argent, mais il ne sait pas parler aux gens. L’ambiance est amorphe. Le discours est creux. Et surtout, Emmanuel Macron prononce quelques mots de trop, qui lui colleront pendant la courte campagne comme des sparadraps.

D’abord, il lance un slogan beaucoup trop proche des derniers mots de François Hollande, « Pensez printemps, mes amis ! », qui sera vu comme une marque supplémentaire de filiation du président sortant. Les simples mots « en marche » dans le discours de Hollande avait déjà passablement irrité : « pensez printemps » pue la connivence entre l’ancien président détesté et son ancien collaborateur. Des montages vidéo mêlant les deux séquences tournent en boucle sur les réseaux sociaux.

Et surtout, il y a l’envolée finale de Macron, son « parce que c’est notre projet !!! », hurlé, les bras tendus, christique, la tête renversée, aigu, hystérique. Macron s’est ridiculisé. Les caricaturistes s’en délectent. Ses adversaires s’en emparent. Valls, en particulier, dès le lendemain, l’air grave, stigmatise la faiblesse, la jeunesse, l’immaturité de Macron :

Qui imagine ce beau jeune homme délicat face à Vladimir Poutine ou à Donald Trump ?

Le mercredi 14 décembre au matin, Le Canard Enchaîné sort l' »affaire Penelope Fillon ». C’est le début de la fin pour François Fillon, mal conseillé, mal préparé, qui s’empêtre jour après jour, semaine après semaine, dans la défense maladroite de sa cupidité passée, incohérente avec un programme appelant la majorité de la population à de lourds sacrifices.

Le mercredi 21 décembre, Le Canard dévoile les emplois fictifs de ses enfants, et les mirobolantes affaires de sa très juteuse société de conseil. Le mercredi 28 décembre, il détaille les emplois les plus anciens de Penelope, et réévalue l’addition à près d’un million d’euros. Le mercredi 4 janvier, il publie la liste des principaux clients de la société de conseil et des honoraires facturés, et annonce la mise en examen imminente des époux Fillon.

François Fillon est en effet mis en examen le vendredi 6 janvier, l’avant-veille du premier tour. Il est carbonisé, même si un noyau dur d’électeurs conservateurs lui restera fidèle jusqu’au bout.

Qui imagine le Général de Gaulle mis en examen ?

Le mercredi 14 décembre au soir, le Conseil Constitutionnel publie la liste des candidats. Il n’y en a que six : Le Pen, Fillon, Macron, Bayrou, Valls et Mélenchon. Le calendrier accéléré a été fatal aux petits candidats : 10 jours pour finir de rassembler 500 signatures, c’est bien trop peu. Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon n’ont dépassé le seuil fatidique que dans les dernières 48 heures. François Asselineau, Jean Lassalle et beaucoup d’autres doivent passer leur tour.

L’électorat « de gauche » hésite entre Valls et Mélenchon, entre « gauche de gouvernement » et « gauche de progrès », entre l’adjudant-chef et l’instituteur. Mais l’instituteur va manquer de temps pour convaincre, tandis que l’adjudant-chef rythme la cadence.

L’électorat « modéré » s’éparpille entre Macron et Bayrou. La campagne de Macron a explosé au décollage ; celle de Bayrou ne décollera jamais ; les deux se traînent dans les sondages et se tirent dans les pattes. Juppé appelle à soutenir Bayrou, mais une partie des juppéistes préfère Macron, tandis qu’une autre partie reste fidèle à Fillon.

L’électorat « de droite » hésite entre Fillon et Le Pen, même si une partie n’est pas indifférente aux postures martiales de Valls. Sarkozy ne sait pas s’il déteste plus Fillon ou Bayrou, mais il est persuadé que de toutes façons le prochain Premier Ministre sera François Baroin.

Les journalistes ne savent plus quelle périphrase utiliser pour qualifier Manuel Valls : « Premier Ministre », « Président par intérim », « Ministre de l’Intérieur », ou juste « candidat à la présidence » , Petit-à-petit, la pratique dominante devient : « le chef du gouvernement ». Et certains, pour aller vite, se laissent aller à juste dire : « le chef ».

La campagne bascule définitivement le jeudi 22 décembre. En cette avant-veille de Noël, une vague d’attentats à l’arme blanche sème la panique dans les rues commerçantes bondées de plusieurs grandes villes. Dans la plupart des cas, les agresseurs sont abattus sur place par des soldats de la force « Sentinelle » ou par de simples policiers. Dans tous les cas, de nombreux témoins assurent avoir entendu l’agresseur hurler « Allah Akhbar ! » Les chaînes d’hystérie permanente font le plein. Les experts défilent pour parler de représailles de Daech pour venger la libération d’Alep.

La France a peur.

L’état d’urgence est encore renforcé. Selon une rumeur, des unités militaires ont été rapatriées du Mali et de Centrafrique pour assurer la sécurité en Île-de-France. Selon une autre rumeur, la Légion Étrangère a été déployée près des principaux centres commerciaux de la banlieue parisienne. Selon d’autres rumeurs, les préfets ont instruction d’imposer un couvre-feu dans les quartiers dits sensibles. Selon une dernière rumeur, le chef du gouvernement, qui est aussi le chef de la police, aurait donné carte blanche aux forces de l’ordre pour tirer les premiers en cas de nécessité.

Tous les soirs à partir du lendemain de Noël, les journaux télévisés ouvrent sur les images d’une nouvelle opération anti-terroriste, plus ou moins efficace, plus ou moins factice, dans telle ou telle banlieue, dans telle ou telle mosquée. Tous les jours, à chacun de ses déplacements de campagne, quelle que soit la question posée, la première réponse du chef du gouvernement porte sur le terrorisme, la sécurité et la Force de la République. Et la deuxième réponse stigmatise la faiblesse, la lâcheté ou la connivence d’un de ses adversaires vis-à-vis des graves menaces qui pèsent sur le pays.

La France enchaîne ses deux réveillons annuels dans la peur. Les statistiques officielles font état de taux d’intoxications alimentaires, d’alcoolémie et d’accidents de la route très supérieurs à la moyenne ces deux nuits-là. La peur est mauvaise pour le foie.

En décembre c’est l’apothéose ;
La grande bouffe et les p’tits cadeaux,
Ils sont toujours aussi moroses
Mais y a d’la joie dans les ghettos.
La Terre peut s’arrêter d’tourner,
Ils rat’ront pas leur réveillon ;
Moi j’voudrais tous les voir crever,
Étouffés de dinde aux marrons.

Le climat de peur s’accorde à merveille avec la campagne-éclair de Valls — ses conseillers aimant parler de Blitzkrieg. Les thèmes de cette campagne sont variés car sa pensée est complexe : le terrorisme, l’islamisme, la sécurité, l’islam, la menace, la menace islamique, la laïcité, l’incompatibilité de l’islam avec la laïcité, la guerre, la guerre contre Daech, l’ennemi intérieur, le péril musulman, le burkini, les crèches de Noël dans les mairies, l’islam rural, les valeurs républicaines, giscardisme et islamité, etc.

L’ombre de la cathédrale de Cologne pèse sur la soirée du 31 décembre 2016. Pour la première fois depuis les débuts de la Vème République, il n’y a pas de vœux du président de la République diffusés à la télévision à 20 heures. En revanche, les téléspectateurs peuvent suivre toute la soirée sur les chaînes permanentes le chef du gouvernement, dans son rôle de chef de la police, bravant la pluie et le vent, procédant à une inspection détaillée des forces de l’ordre déployées autour des Champs-Elysées, Gare Saint-Lazare, Gare du Nord, place de la République… Bruno Roger-Petit s’extasie devant ces images d’un vrai chef de guerre en première ligne avec ses troupes, tel Clemenceau visitant les poilus dans les tranchées.

Dans ses meetings, Manuel Valls réserve ses coups les plus durs à Jean-Luc Mélenchon et au « ramassis d’islamo-gauchistes » de « La France Insoumise ». Ces « insoumis » — « insoumis, méprisant les lois de la République, comme le font les terroristes » ! Ces « rouges » — « rouges, oui, rouges du sang des victimes des terroristes » ! Cette « internationale » — « internationale » qui en rappelle d’autres, les internationales communistes mais aussi les internationales terroristes » !

Plusieurs leaders de « La France Insoumise » sont cités dans des affaires de terrorisme, accusés de complicité ou de connivence. Les leaders d’origine étrangère sont en premier ligne. Danièle Obono (née à Libreville, au Gabon), porte-parole du candidat Mélenchon et candidate à la députation dans la 17ème circonscription de Paris, est mise en examen pour « apologie du terrorisme ». Raquel Garrido (née à Valparaiso, au Chili), autre porte-parole, est convoquée comme témoin assisté, dans une affaire de trafic d’armes, à moins que ce ne soit pour intelligence avec une puissance étrangère. Mélenchon dénonce « un Tarnac par jour », mais le rouleau-compresseur médiatique se régale.

Samedi 7 janvier 2017, alors que la campagne électorale est officiellement close depuis la veille, les chaînes d’information continue, BFMTV en tête, diffusent en boucle la cérémonie d’hommage aux victimes des attentats du 7 janvier 2015, présidé Place de la République par le Chef. La moitié de son discours cet après-midi-là est un copié-collé de son dernier discours de campagne, la veille, à Bercy.

Dimanche 8 janvier 2017, Marine Le Pen arrive en tête avec 26% des voix, suivie par Manuel Valls à 23%. François Fillon a résisté à 18%. Macron, Bayrou et Mélenchon sont éparpillés entre 12% et 8%.

S’ouvre alors une « quinzaine anti – Le Pen » , pour reprendre l’expression du regretté Philippe Muray pour qualifier celle de 2002. Toute la France des gentils est mobilisée « contre les méchants », à commencer par les gentils médias des gentils milliardaires.

Les sondages pour le deuxième tour donnent tous Valls vainqueur, mais avec des marges très variables, et qui tendent à se réduire au fil des jours. Plus les jours passent, plus la campagne se tend… et moins les différences semblent claires. Car les obsessions des deux finalistes sont les mêmes.

Alien Vs Predator

Reprenant une formule de son père, Marine Le Pen appelle les Français à préférer l’original à la copie.

Manuel Valls, lui, use le thème de la défense de la République jusqu’à la corde, et, au fil des meetings et des entretiens, enrichit ses références historiques.

Valls invoque la mémoire des Républiques françaises menacées en 1958, en 1940, en 1848, en 1792, et qui ont dû leur salut à la force d’un chef.

Valls invoque la mémoire de la République espagnole de 1936, qui a succombé à Franco parce qu’il lui avait manqué un grand chef catalan pour galvaniser ses forces, et affirme qu’il saura être celui-là.

Valls invoque la mémoire de la République romaine, subvertie en empire par la famille de Jules César, notamment par Octavien, qui était à la fois son fils adoptif et son petit neveu, c’est-à-dire « à la fois Marine et Marion ». Les latinistes distingués apprécieront. Jean-Marie Le Pen, qui s’était déjà jadis comparé à Jules César, déclare sur son compte Twitter être très flatté, « avec même un début d’érection, n’est-ce pas ! ».

Valls invoque la mémoire de la République galactique, qui n’a pas su se défendre contre le côté obscur, faute d’avoir eu un chancelier maîtrisant la Force. Les fans de Star Wars apprécieront. Dans la foulée, ce qu’il reste du MJS (Mouvement des Jeunes Socialistes) édite des affiches représentant Marine Le Pen coiffée du casque de Dark Vador. Bref, cette campagne pâle patine. Il est temps qu’elle se termine.

Dès le soir du premier tour, tous les candidats éliminés ont appelé à voter pour Manuel Valls, avant de se réfugier dans le silence pour quinze jours. Tous, sauf Jean-Luc Mélenchon qui s’est contenté d’appeler à ce qu’aucune voix ne se porte sur Marine Le Pen. Pendant la première semaine, il est harcelé et sommé d’appeler à voter Valls, ce qu’il refuse. Dimanche 15 janvier, il finit par lâcher : « Même une chèvre battrait Marine Le Pen. Même le chef Valls va arriver à la battre. Sans nous. Nous, nous le battrons ensuite. » Un torrent de boue l’ensevelit alors. Il ne répond plus à personne pendant la deuxième semaine.

Mardi 17 janvier, le débat télévisé entre Marine Le Pen et Manuel Valls tourne à une surenchère verbale répugnante qu’il vaut probablement mieux oublier. Certains observateurs ont cependant souligné que ce débat aura eu une vraie dimension éducative, instruisant des millions de Français sur les nuances entre wahhabisme et salafisme, sunnisme et chiisme, islamisme et terrorisme islamique, halal rituel et halal social, burkini intégral et burkini différentiel, front national et force républicaine Dupont et Dupond, etc.

Toute la presse appelle ouvertement à voter Valls, sauf Valeurs Actuelles et Le Figaro — et quelques autres feuilles de choux d’extrême-droite.

Valeurs Actuelles appelle à voter Le Pen, profitant de l’indifférence de son actionnaire majoritaire, l’homme d’affaires libanais Iskandar Safa, à moins que ce ne soit du cynisme.

La rédaction du Figaro veut aussi appeler à voter Le Pen, mais, se heurtant de front au propriétaire du journal, Serge Dassault, vieil allié de Manuel Valls, elle finit par voter la grève : le journal ne reprendra sa parution qu’au lendemain du deuxième tour.

Jeudi 19 janvier, on apprend qu’une douzaine de pays musulmans, Qatar et Arabie Saoudite en tête, ont rappelé leurs ambassadeurs à Paris, pour consultation, après les échanges fort peu diplomatiques du débat télévisé, rediffusé le lendemain en version entièrement doublée par Al-Jazeera.

À Bruxelles, Jean-Claude Juncker, qui avait arrêté le whisky après le vote du Brexit, se décide à arrêter aussi le cognac, et se replie sur le schnaps. Scheisse Franzosen…

Vendredi 20 janvier, Donald Trump est investi 45ème président des Etats-Unis. Son discours d’investiture jette un froid un peu partout dans le monde, sauf en France, où il fait déjà bien plus froid.

Samedi 21 janvier, Libération titre : « Faites ce que vous voulez, mais votez Valls ».

Dimanche 22 janvier, Manuel Valls est élu avec 55% des voix contre Marine Le Pen — plus d’un tiers des électeurs se sont abstenus. La République est sauvée. Youpi.

Le Réveil de la Force

Dès le lendemain, le nouveau Président de la République — que certains continuent à appeler juste « le Chef » — annonce la création pour les législatives d’un vaste rassemblement d’union nationale, autour du Parti Socialiste. Ce mouvement s’appelle « La République En Force » (LREF) — que certains appelleront très vite juste « le parti du Chef ». Ça rime bien.

Quelques jours plus tard, un gouvernement de grande ouverture nationale est nommé, avec, notamment :

  • Jean-Yves Le Drian, Premier Ministre ;
  • Alain Bauer, Ministre de l’Intérieur ;
  • Jean-Jacques Urvoas, Ministre de l’Economie et des Finances ;
  • Laurence Parisot, Ministre de l’Economie Numérique ;
  • Luc Carvounas, Ministre du Budget ;
  • Matthias Fekl, Ministre des Affaires Etrangères ;
  • Jean-Christophe Cambadélis, Ministre de l’Education Nationale ;
  • Sylvie Goulard, Ministre des Armées ;
  • Carlos da Silva, Garde des Sceaux ;
  • Édouard Philippe, ministre de la Ville et des Collectivités Locales.

Der Spiegel titre : « Ein Volk, ein Frankreich, ein Chef ».

Les premiers sondages confirment que les Français veulent, aux législatives, donner une majorité au Chef, pour lui permettre d’appliquer la politique pour laquelle ils l’ont choisi.

Il fait froid.

Le jour du deuxième tour, il neigeait.

En 1964, dans « Le Coup d’Etat Permanent », François Mitterrand a écrit :

Il existe dans notre pays une solide permanence du bonapartisme, où se rencontrent la vocation de la grandeur nationale, tradition monarchique, et la passion de l’unité nationale, tradition jacobine.

Bonne nuit.

 

Publicités
Publié dans piste d'uchronie | Tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

Pistes de lecture – Prendre conscience des monstres capitalistes géants du numérique

L’air du temps en cette fin d’année 2017 est peut-être, peut-être, au réveil face aux « géants du numérique ».

Les « géants du numérique » : les GAFAMs, et quelques autres, mais surtout les GAFAMs : Google Apple Facebook Amazon Microsoft. Les cinq plus grosses capitalisations boursières, au total près de trois mille milliards de dollars — à cinq, environ le double de ce que valent ensemble les quarante sociétés du CAC40. Des monstres. Est-il vraiment nécessaire de donner des chiffres ?

J’ai souvent parlé d’eux sur ce blog. Beaucoup de gens parlent d’eux. Mais, au fond, la plupart des gens ne pensent même plus à eux. Ils font partie de la substance de notre petit monde, tout le temps, partout.

On s’est habitués, en fait. On s’est habitués à ces géants capitalistes, tout naturellement capitalistes et évidemment sans scrupules.

On s’est habitués à leurs services gratuits ; on s’est habitués à être devenus leurs produits : « si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit ». On s’est habitués à être dépendants.

On s’est habitués à leur irresponsabilité. Ils ne doivent des comptes qu’à leurs actionnaires, ils ne rendent des comptes qu’aux représentants des gros actionnaires. Ils ne reconnaissent guère que l’autorité de quelques tribunaux près de leurs sièges sociaux, dans l’État de Californie ou l’État de Washington. Et bien sûr, ils sont associés proches du gouvernement fédéral américain, du Pentagone et de Wall Street. Quand à l’Union Européenne, c’est une de leurs colonies, malgré quelques gesticulations à Bruxelles et grâce à des complices un peu partout.

On s’est habitués à n’être rien, évidemment rien, face à eux. On s’est habitués à l’idée que rien, ni personne, ou presque, ne peut avoir prise sur ces monstres, ne peut entraver leur marche inéluctable vers la domination du monde.

Et puis, peut-être que non, finalement. Peut-être qu’une prise de conscience est en cours. Peut-être même que l’heure de la mise au pas de ces monstres approche.

Voici quelques pistes de lecture, quelques indices en ce sens, avec un accent plus particulier sur le plus petit et peut-être le plus nuisible de la bande : Facebook.

Une remarque pratique : Ça faisait longtemps que je n’avais pas fait un billet de type « pistes de lecture » . Il se trouve que la plupart de mes sources sont en anglais. Dans la mesure du possible, à partir de dorénavant, je vais essayer de traduire en français les extraits que je propose. Ces traductions — ou versions — n’engagent que moi, et par souci de lisibilité, elles contiendront parfois certains raccourcis, approximations ou contextualisations. J’espère que d’éventuels lecteurs ne s’en formaliseront pas.

Have you ever stood and stared at it? Marveled at its beauty, its genius? Billions of people just living out their lives… oblivious.

Vous êtes-vous jamais levé pour contempler tout cela ? Vous êtes-vous émerveillé de sa beauté, de son génie ? Des milliards de personnes vivant juste leurs vies… inconscientes.

* * *

Evgeny Morozov avait ouvert le bal dans un article publié par The Guardian le 2 septembre 2017, traduit en français par Le Monde Diplomatique le 7 septembre, sous le titre « Retour de bâton pour la Silicon Valley » :

Comme les choses ont changé. Un secteur autrefois salué pour sa contribution au printemps arabe se retrouve désormais accusé de complicité avec l’État islamique. Un secteur qui se faisait fort de sa diversité et sa tolérance apparaît régulièrement dans les journaux pour des cas de harcèlement sexuel ou pour les opinions controversées de ses salariés sur des sujets comme l’égalité hommes-femmes. Un secteur qui s’est fait une réputation en nous offrant des objets et services gratuits est jugé responsable de la hausse des prix dans d’autres domaines, en particulier le logement.

La Silicon Valley fait aujourd’hui l’objet d’une vive opposition. En ce moment, on ne peut pas ouvrir un journal, pas même ces torchons communistes que sont The Financial Times et The Economist, sans tomber sur des appels enflammés à endiguer le pouvoir des « Big Tech », en donnant aux plates-formes numériques le statut d’entreprises d’utilité publique, voire à les nationaliser.

  • Il faut toujours lire le Biélorusse Evgeny Morozov, né en 1984. C’est une des figures incontournables de cette triste décennie. De préférence en anglais, même s’il est maintenant souvent traduit.
  • Je note cependant que, personnellement, je n’aurais pas traduit « Fortunately, there’s a finite supply of bullshit on this planet. » par « Heureusement la bêtise humaine a ses limites. » … et je crains qu’il n’ait hélas tort sur ce point. The sky is the limit.

Continuons par un article tout frais d’Edward Luce, dans « The Financial Times », en date du 11 octobre 2017, intitulé « The liberal siren song on Silicon Valley » — « Le chant des sirènes démocrates à propos de la Silicon Valley » :

In the space of a few months, the likes of Mark Zuckerberg, Facebook’s founder, and Eric Schmidt, chief executive of Alphabet, the owner of Google, have gone from heroes to pariahs. The Democratic party’s new big idea is to break up the Silicon Valley groups — or to impose far tougher regulations.

(…) there are strong economic grounds to step up regulation of Big Tech. Likewise, there is mounting evidence to show that the Silicon Valley groups are abusing their monopoly leverage. (…)

Elizabeth Warren, the 2020 presidential hopeful, has called on Democrats to emulate the trustbusting Teddy Roosevelt. But Facebook is not Standard Oil. Nor is social media a Wall Street bank.

En l’espace de quelques mois, des figures telles que Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, Eric Schmidt, le directeur général d’Alphabet, la maison-mère de Google, sont passés de héros à parias. La nouvelle grande idée du Parti Démocrate est de démanteler les grands groupes de la Silicon Valley, ou d’imposer des réglementations beaucoup plus dures qu’actuellement. (…)

Il y a de forts arguments économiques en faveur d’une durcissement de l’encadrement réglementaires des grands groupes de la Silicon Valley. De même, il y a de plus en plus de preuves que ces groupes abusent de leur situation de monopoles. (…)

Elizabeth Warren, possible candidate à la présidentielle en 2020, a appelé les démocrates à suivre les traces de Teddy Roosevelt, qui avait démantelé un grand nombre de cartels. Mais Facebook n’est pas la Standard Oil. Un réseau social n’est pas une banque de Wall Street.

  • Cet été, The Economist a proposé un scénario possible pour la présidentielle de 2020, dans une série de « What Ifs ». Version courte : Trump est réélu par défaut et à la surprise générale. Son opposition s’est divisée et déchirée en deux camps irréconciliables : les démocrates « gauchistes » menés par Elizabeth Warren ; et les démocrates « modernes » menés par Mark Zuckerberg. Oui, Mark Zuckerberg. Yes he can! En 2016, le camp « gauchiste » de Bernie Sanders avait été contraint de se rallier au camp « moderne » d’Hillary Clinton… en pure perte. En 2020, que se passera-t-il ?

Sam Biddle dans The Intercept, en date du 3 octobre 2017, explique fort bien l’inutilité des appels à l’auto-régulation qu’on entend partout au sujet des « fake news », notamment depuis l’élection de Trump : « Stop Expecting Facebook and Google to Curb Misinformation — It’s Great for Business » — « Arrêtez de croire que Facebook et Google vont lutter contre la désinformation : C’est super pour les affaires ! » :

The problem is thoroughly identified: Facebook, Google, and, to a lesser extent, Twitter have the quality control of a yard sale and the scale of 100,000 Walmarts. But despite all our railing and shaming, these companies have a major disincentive to reform: money. (…)

It would seem ridiculous to ask Fox News why it doesn’t reform its portrayal of black children as animals and criminals, of Muslims as savages and bombers, and so forth. It’s obvious why they wouldn’t, because these portrayals are their stock-in-trade, and what company would put itself out of business? We find ourselves at a similar impasse with Facebook and friends. (…)

Maybe the governments and regulatory bodies of the world will decide that no company, least of all Facebook, should be able to contact two billion people at once if it so chose, and break it into smaller, tamer pieces. Until then, at the very least, stop expecting these companies to move anywhere beyond the shortest distance achievable with dragged feet. There’s simply too much money to be made right now in the muck.

Le problème est clairement identifié : Facebook, Google, et, dans une moindre mesure, Twitter, ont le niveau de contrôle de qualité d’une brocante de quartier, pour le taille de 500.000 hypermarchés. Mais quelles que soient les railleries et les humiliations qu’on leur infligera, ces entreprises ont une raison essentielle pour ne pas changer : l’argent. (…)

Il semblerait ridicule de demander à Fox News d’arrêter de présenter les enfants noirs comme des animaux et des criminels, les musulmans comme des sauvages et des poseurs de bombes, et ainsi de suite. Il est évident qu’ils ne le feront pas, parce que ces caricatures sont leur fonds de commerce, et quelle entreprise va renoncer à son fonds de commerce ? Nous sommes dans la même impasse avec Facebook et ses potes. (…)

Peut-être que les gouvernements et les régulateurs du monde vont décider qu’aucune entreprise, et certainement pas Facebook, n’a le droit de s’adresser de son propre chef à deux milliards d’individus simultanément, et vont découper l’entreprise en morceaux plus petits et plus faciles à discipliner. En attendant, n’attendez surtout pas que ces entreprises ne fassent quoi que ce soit sans lourdement traîner les pieds. Elles ont juste beaucoup trop de pognon à se faire, ici et maintenant, dans la boue.

Paul Lewis, dans The Guardian en date du 6 octobre 2017, sous le titre « ‘Our minds can be hijacked’: the tech insiders who fear a smartphone dystopia » — « Nos esprits peuvent être détournés : les professionnels de la technologie qui redoutent une dystopie façonnée par les smartphones », offre un prodigieux tour d’horizon de l’état de l’art de la manipulation assistée par ordinateur :

One morning in April this year, designers, programmers and tech entrepreneurs from across the world gathered at a conference centre on the shore of the San Francisco Bay. They had each paid up to $1,700 to learn how to manipulate people into habitual use of their products, on a course curated by conference organiser Nir Eyal.

Eyal, 39, the author of Hooked: How to Build Habit-Forming Products, has spent several years consulting for the tech industry, teaching techniques he developed by closely studying how the Silicon Valley giants operate.

« The technologies we use have turned into compulsions, if not full-fledged addictions, » Eyal writes. « It’s the impulse to check a message notification. It’s the pull to visit YouTube, Facebook, or Twitter for just a few minutes, only to find yourself still tapping and scrolling an hour later. » None of this is an accident, he writes. It is all « just as their designers intended ».

He explains the subtle psychological tricks that can be used to make people develop habits, such as varying the rewards people receive to create « a craving », or exploiting negative emotions that can act as « triggers ». « Feelings of boredom, loneliness, frustration, confusion and indecisiveness often instigate a slight pain or irritation and prompt an almost instantaneous and often mindless action to quell the negative sensation, » Eyal writes.

Attendees of the 2017 Habit Summit might have been surprised when Eyal walked on stage to announce that this year’s keynote speech was about « something a little different ». He wanted to address the growing concern that technological manipulation was somehow harmful or immoral. He told his audience that they should be careful not to abuse persuasive design, and wary of crossing a line into coercion.

Un matin en avril cette année, des concepteurs, des programmeurs et des entrepreneurs sont venus du monde entier assister à une conférence sur la côte de la baie de San Francisco. Ils avaient tous payés jusqu’à 1700 USD pour apprendre comment manipuler les gens dans leur usage quotidien de leurs produits. Cette formation était organisée par Nir Eyal.

Eyal, 39 ans, auteur de « Accro : Comment construire des produits formant des habitudes », a passé plusieurs années comme consultant dans l’industrie technologique, enseignant des techniques qu’il a développées en étudiant de près comment fonctionnent les géants de la Silicon Valley.

« Les technologies que nous utilisons sont devenues compulsives, pour ne pas dire complètement addictives », écrit Eyal. « C’est l’impulsion d’aller voir si on a reçu une notification. C’est l’envie d’aller visiter YouTube, Facebook, ou Twitter juste pour quelques minutes, pour se retrouver encore en train de tapoter et dérouler une heure plus tard. » Rien de tout cela n’est un accident, écrit-il. C’est entièrement « conformes aux intentions des concepteurs ».

Il explique les trucs psychologiques subtiles qui peuvent être utilisés pour créer des habitudes chez les gens, par exemple en variant les récompenses que les gens reçoivent pour créer « un besoin », ou en exploitant les émotions négatives qui peuvent agir comme « déclencheurs ». « Des impressions d’ennui, de solitude, de frustration, de confusion ou d’indécision vont souvent susciter une légère douleur ou une irritation, et déclencher une action presque instantanée et souvent irréfléchie pour apaiser la sensation négative », écrit Eyal.

Les participants au « Sommet des Habitudes 2017 » ont peut-être été surpris lorsque Eyal est monté à la tribune pour annoncer que son discours de clôture cette année serait « un peu différent ». Il voulait répondre à l’inquiétude croissante que la manipulation technologique serait quelque part nuisible ou immorale. Il a expliqué à son public qu’il devait faire attention de ne pas abuser de la « conception persuasive », et prendre garde à ne pas franchir la ligne qui la sépare de la coercition.

Et plus loin :

The techniques these companies use are not always generic: they can be algorithmically tailored to each person. An internal Facebook report leaked this year, for example, revealed that the company can identify when teens feel « insecure », « worthless » and « need a confidence boost ». Such granular information, Harris adds, is « a perfect model of what buttons you can push in a particular person ».

Tech companies can exploit such vulnerabilities to keep people hooked; manipulating, for example, when people receive « likes » for their posts, ensuring they arrive when an individual is likely to feel vulnerable, or in need of approval, or maybe just bored. And the very same techniques can be sold to the highest bidder. « There’s no ethics, » he says. A company paying Facebook to use its levers of persuasion could be a car business targeting tailored advertisements to different types of users who want a new vehicle. Or it could be a Moscow-based troll farm seeking to turn voters in a swing county in Wisconsin.

Harris believes that tech companies never deliberately set out to make their products addictive. They were responding to the incentives of an advertising economy, experimenting with techniques that might capture people’s attention, even stumbling across highly effective design by accident.

Les techniques que ces entreprises utilisent ne sont pas toujours génériques : elles sont adaptées individuellement, par des algorithmes, à chaque personne. Un rapport interne de Facebook qui a fuité cette année, par exemple, a révélé que l’enteprise peut identifier lorsque des adolescents se sentent « fragiles », « sans valeur » ou « en manque de confiance, nécessitant un coup de pouce ». De telles informations aussi précises, note Harris, sont « un modèle parfait des boutons sur lesquels vous pouvez appuyer dans une personne ».

Les entreprises technologiques peuvent exploiter de telles vulnérabilités pour garder les gens accrochés ; en manipulant, par exemple, quand les gens reçoivent des « j’aime » pour leurs messages, s’assurant qu’ils arrivent lorsque l’individu est susceptible de se sentir vulnérable, ou en manque d’approbation, ou peut-être juste en train de s’ennuyer. « Il n’y a pas d’éthique », dit-il. Une entreprise payant Facebook pour utiliser ses leviers de persuasion pourrait être un vendeur de voitures envoyant des messages ciblés à différents types d’utilisateurs qui veulent un nouveau véhicule. Ou cela pourrait une ferme à trolls à Moscou cherchant à manipuler des électeurs dans une circonscription-clef du Wisconsin.

Harris croit que les entreprises de technologies n’ont jamais voulu délibérément rendre leurs produits addictifs. Elles se sont juste alignées sur les règles de l’économie de la publicité, expérimentant des techniques qui pourrait capturer l’attention des gens, et parfois tombant par hasard sur des concepts hautement efficaces.

Max Read, dans « New York Magazine » en date du 2 octobre 2017, dresse un tableau saisissant de Facebook en général, et de la « pré-campagne électorale » de Zuckerberg en particulier, sous le titre « Does Even Mark Zuckerberg Know What Facebook Is? » — « Est-ce que même Mark Zuckerberg sait ce qu’est Facebook ? » :

The Zuckerberg-for-president interpretation of his project understands Facebook as a large, well-known company, from which a top executive might reasonably launch a political career within the recognizable political framework of the U.S. electoral process.

But if Facebook is bigger, newer, and weirder than a mere company, surely his trip is bigger, newer, and weirder than a mere presidential run. Maybe he’s doing research and development, reverse-­engineering social bonds to understand how Facebook might better facilitate them. Maybe Facebook is a church and Zuckerberg is offering his benedictions. Maybe Facebook is a state within a state and Zuckerberg is inspecting its boundaries. Maybe Facebook is an emerging political community and Zuckerberg is cultivating his constituents. Maybe Facebook is a surveillance state and Zuckerberg a dictator undertaking a propaganda tour. Maybe Facebook is a dual power — a network overlaid across the U.S., parallel to and in competition with the government to fulfill civic functions — and Zuckerberg is securing his command. Maybe Facebook is border control between the analog and the digital and Zuckerberg is inspecting one side for holes. Maybe Facebook is a fleet of alien spaceships that have colonized the globe and Zuckerberg is the viceroy trying to win over his new subjects.

Cette série de voyages de Zuckerberg à travers une vingtaine d’Etats américains a pu être interprétée comme une pré-campagne présidentielle. Cette interprétation montre bien que Facebook est une entreprise suffisamment énorme et suffisamment connue pour qu’un de ses dirigeants puisse s’en servir comme base de départ pour une carrière politique au sein du système électoral américain.

Mais si Facebook est plus gros, plus neuf, et plus étrange qu’une entreprise ordinaire, alors le voyage de Zuckerberg est plus gros, plus neuf, et plus étrange qu’une simple campagne présidentielle. Peut-être est-il venu pour étudier et de conceptualiser les liens sociaux afin de découvrir comment Facebook pourrait mieux les faciliter. Peut-être que Facebook est une église, et Zuckerberg est venu offrir ses bénédictions. Peut-être que Facebook est un Etat dans l’Etat, et Zuckerberg est venu explorer ses frontières. Peut-être que Facebook est une communauté politique émergente, et Zuckerberg est venu rencontrer ses mandants. Peut-être que Facebook est un Etat de surveillance, et Zuckerberg est un dictateur entreprenant une campagne de propagande. Peut-être que Facebook est un deuxième pouvoir — un réseau posé sur les Etats-Unis, en parallèle et en compétition avec l’Etat pour assumer les fonctions civiques — et Zuckerberg est venu affirmer son autorité. Peut-être que Facebook est la police aux frontières entre le monde numérique et le monde ordinaire — et Zuckerberg vérifie qu’il n’y a pas de trous. Peut-être que Facebook est une flotte de vaisseaux spatiaux extra-terrestres qui ont colonisé la planète, et Zuckerberg est le vice-roi qui tente de gagner la confiance de ses nouveaux sujets.

  • Rien que ça ! Resistance is futile!
  • Sur la perspective d’une campagne présidentielle de Zuckerberg, on peut aussi lire l’éditorial de Maureen Dowd dans The New York Times en date du 23 septembre 2017. Ça commence par « The idea of Mark Zuckerberg running for president was
    always sort of scary. » et ça se termine par « But now it’s really scary, given what we’ve discovered about the power of his little invention to warp democracy. Yep. Very scary. ». Indeed.

Terminons avec John Lanchester, qui, pour la London Review of Books, a passé en revue trois livres sur Facebook et ses confrères. L’article est long, il est daté du 17 août 2017, et il s’intitule : « You are the product » . Vers la fin de l’article, après avoir rappelé que la « gouvernance » de Facebook donne tous les pouvoirs à Zuckerberg sans contestation possible (détenteur d’une majorité absolue d’actions à droit de vote), il s’interroge sur les motivations de Zuckerberg, derrière son monstre capitaliste géant. C’est, à mon humble avis, le moment le plus terrifiant de l’article :

That’s the crucial thing about Facebook, the main thing which isn’t understood about its motivation: it does things because it can. Zuckerberg knows how to do something, and other people don’t, so he does it. Motivation of that type doesn’t work in the Hollywood version of life, so Aaron Sorkin had to give Zuck a motive to do with social aspiration and rejection. But that’s wrong, completely wrong. He isn’t motivated by that kind of garden-variety psychology. He does this because he can, and justifications about ‘connection’ and ‘community’ are ex post facto rationalisations. The drive is simpler and more basic. That’s why the impulse to growth has been so fundamental to the company, which is in many respects more like a virus than it is like a business. Grow and multiply and monetise. Why? There is no why. Because.

Automation and artificial intelligence are going to have a big impact in all kinds of worlds. These technologies are new and real and they are coming soon. Facebook is deeply interested in these trends. We don’t know where this is going, we don’t know what the social costs and consequences will be, we don’t know what will be the next area of life to be hollowed out, the next business model to be destroyed, the next company to go the way of Polaroid or the next business to go the way of journalism or the next set of tools and techniques to become available to the people who used Facebook to manipulate the elections of 2016. We just don’t know what’s next, but we know it’s likely to be consequential, and that a big part will be played by the world’s biggest social network. On the evidence of Facebook’s actions so far, it’s impossible to face this prospect without unease.

When Google relaunched as Alphabet, ‘Don’t be evil’ was replaced as an official corporate code of conduct by ‘Do the right thing.’

C’est le fait crucial concernant Facebook, le fait principal qui n’est pas compris à propos de sa motivation : ce truc fait des choses parce qu’il peut. Zuckerberg sait comment faire quelque chose, et les autres ne savent pas, alors il le fait. Une motivation de ce type ne passe pas dans un film hollywoodien, aussi Aaron Sorkin a dû donner à Zuck un motif ayant quelque chose à avoir avec une aspiration sociale et un rejet. Mais c’est faux, complètement faux. Il n’est pas motivé par cette sorte de psychologie de comptoir. Il fait ça parce qu’il le peut, et les justifications à base de « connection » et de « communauté » sont des rationalisations a posteriori. Sa conduite est plus simple et plus basique. C’est pour cela que l’appétit de croissance est si fondamental pour cette entreprise, qui est à bien des égards plus un virus qu’un commerce. Croît et multiplie et monétise. Pourquoi ? Il n’y a pas de pourquoi. Parce que.

L’automatisation et l’intelligence artificielle vont avoir un énorme impact dans tous types de domaines. Ces technologies sont nouvelles et réelles et elles vont arriver bientôt. Facebook est très profondément intéressé par ces tendances. Nous ne savons pas où ça mène, nous ne savons pas les coûts sociaux et les conséquences qu’elles auront, nous ne savons pas quelle sera la prochaine dimension de la vie qui sera dévorée, le prochain secteur d’activités qui sera détruit, la prochaine entreprise qui subira le destin de Polaroid ou le prochain domaine qui sera écrasé comme aujourd’hui le journalisme ou le prochain ensemble d’outils et de techniques qui seront mis à la disposition des gens qui ont utilisé Facebook pour manipuler les élections de 2016. Nous ne savons pas quelle sera la prochaine étape, mais nous savons que ce sera probablement substantiel, et qu’une partie importante va se jouer dans le plus grand réseau social du monde. En considérant le comportement de Facebook jusqu’ici, il est impossible de considérer cette perspective sans un certain malaise.

Quand Google s’est réorganisé sous le nom de Alphabet, « Ne pas faire le mal » a été remplacé dans la liste des valeurs de l’entreprise par « Faire ce qu’il faut ».

L’enfer est pavé de bonnes intentions.

Ou encore, selon Charles Baudelaire :

Mes chers frères, n’oubliez jamais, quand vous entendrez vanter le progrès des lumières, que la plus belle des ruses du Diable est de vous persuader qu’il n’existe pas !

Mais peut-être que je fais fausse route, et que tout cela n’est que la marche du progrès et la vague de l’Histoire

Bonne nuit.

Publié dans Pistes de lecture | Tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

« Il y a des gens dont le noyau est fissuré pratiquement depuis l’origine. »

Il y a longtemps, il y a peut-être une vingtaine d’années, un ami m’avait dit quelque chose comme : « Tu n’iras nulle part, tant que tu seras persuadé que c’est tout pourri dans ta tête. » Il avait évidemment raison. Je n’ai jamais oublié cette phrase, même si j’ai oublié sa formulation exacte.

La question suivante aurait pu être : « Et qu’est-ce que je fais si c’est vraiment tout pourri dans ma tête ? » Je ne l’ai jamais posée. Je vis avec, c’est tout. C’est comme ça.

C’est toujours mieux que cette phrase, que je hais, parmi beaucoup d’autres : « Tout ça c’est dans ta tête. »

Est-ce qu’il faut creuser ?

Est-ce qu’il faut creuser dans la tête ?

Est-ce qu’il faut regarder au coeur du problème, au fond du crâne, au fond des choses, comme on dit ?

À quoi bon chercher ?

À quoi bon remonter à la source ?

À quoi bon, puisqu’il est trop tard pour changer quoi que ce soit ?

Je suis hanté par cette phrase de « Twelve Monkeys », à l’hiver 1996, ce message peint sur une vitrine de Baltimore ou de Philadelphie par Madeleine Stowe, qui dans mon souvenir est devenue « If there is a virus, where is the source? », mais qui selon l’image retrouvée par Google est :

Is there a virus? Is this the source?

Quelle est la source ? Quel est le cœur ? Quel est le noyau ? Quelle est la cause ? Quelle est la cause de la cause ?

J’ai passé un hiver 2017 difficile, au milieu d’une longue période difficile.

Au cœur de cette période, il y a deux ou trois semaines, peut-être juste une dizaine de jours, qui ont été encore plus difficiles que le reste, plus sombres que avant et que après. Je sais les dates, j’ai gardé des souvenirs, des images. Je ne saurais dire quel jour a été le centre, qui délimite l’avant et l’après. Peut-être les jours complètement seul avec le chat ? En tout cas, il y a un avant et un après. Et entre les deux, il y a un noyau.

Il se trouve que c’est pendant ces semaines de torpeur que j’ai lu, pour essayer de m’accrocher, « D’autres vies que la mienne » d’Emmanuel Carrère. J’ai déjà évoqué ce livre dans ce blog, quelques semaines après. Ce livre peut être vu comme une galerie de portraits.

Au cœur de ce livre, il y a quelques pages qui m’ont plus marqué que les autres. Je les ai traversées au cœur de la torpeur. Il s’agit du portrait du personnage du juge Etienne Rigal, un homme frappé deux fois par le cancer, guéri la première fois, amputé d’une jambe (puis guéri) la deuxième fois, mais dont la vie ne s’est pas arrêtée là.

Je n’ai pas eu le courage de revenir à ces pages ensuite. J’y suis revenu il y a quelques jours, après avoir écrit « Il ne faut pas que ça se voie » .

C’est des pages horribles. Ça parle de cancer, ça parle de chimiothérapie, ça parle d’amputation, ça parle de prothèses.

Et puis de cancer, ça passe à la dépression. Du corps à l’esprit. C’est étrange. C’est accablant.

Faute de mieux, faute d’être capable de résumer, faute aussi peut-être d’être capable d’assumer, je cite :

Je note dans mon carnet : les cellules cancéreuses sont autant toi que les cellules saines. Tu es ces cellules cancéreuses. Elles ne sont pas un corps étranger, un rat qui se serait introduit dans ton corps. Elles font partie de toi. Tu ne peux pas détester ton cancer parce que tu ne peux pas te détester toi-même (je pense, sans le dire : bien sûr que si). Ton cancer n’est pas un adversaire, il est toi.

« L’Adversaire » ?

Et plus loin :

« Quand on m’a annoncé mon cancer, dit-il, j’ai compris que je l’avais toujours eu. C’était mon identité. » Psychanalyste et cancéreux, il est devenu psychanalyste pour cancéreux, en partant de l’intuition, personnelle et intime, mais vérifiée avec la plupart de ses patients, que « la pire des souffrances, c’est celle qu’on ne peut partager. Et le malade cancéreux, le plus souvent, éprouve doublement cette souffrance. Doublement parce que, malade, il ne peut partager avec son entourage l’angoisse qu’il ressent, et parce que sous cette souffrance en gît une autre, plus ancienne, datant de l’enfance et qui elle non plus n’a jamais été partagée, jamais été vue par personne. Or, c’est cela le pire pour quelqu’un : n’avoir jamais été vu, n’avoir jamais été reconnu. »

Et encore plus loin :

Une faille profonde entaille le plus ancien noyau de la personnalité. Il y a, dit-il, deux espèces d’hommes : ceux qui font souvent le rêve de tomber dans le vide et puis les autres. Les seconds ont été portés, et bien portés, ils vivent sur la terre ferme, s’y meuvent avec confiance. Les premiers au contraire souffriront toute leur vie de vertige et d’angoisse, du sentiment de ne pas exister réellement. Cette maladie du nourrisson peut perdurer longtemps à bas bruit chez l’adulte, sous forme d’une dépression invisible même par soi, et qui un jour devient un cancer.

Et enfin :

Alors, bien sûr, je ne crois pas que tous les cancers s’expliquent ainsi, mais je crois qu’il y a des gens dont le noyau est fissuré pratiquement depuis l’origine, qui malgré tous leurs efforts, leur courage, leur bonne volonté, ne peuvent pas vivre vraiment, et qu’une des façons dont la vie, qui veut vivre, se fraie un chemin en eux, cela peut être la maladie, et pas n’importe quelle maladie : le cancer. C’est parce que je crois cela que je suis tellement choqué par les gens qui vous disent qu’on est libre, que le bonheur se décide, que c’est un choix moral. Les professeurs d’allégresse pour qui la tristesse est une faute de goût, la dépression une marque de paresse, la mélancolie un péché. Je suis d’accord, c’est un péché, c’est même le péché mortel, mais il y a des gens qui naissent pécheurs, qui naissent damnés, et que tous leurs efforts, tout leur courage, toute leur bonne volonté n’arracheront pas à leur condition. Entre les gens qui ont un noyau fissuré et les autres, c’est comme entre les pauvres et les riches, c’est comme la lutte de classes, on sait qu’il y a des pauvres qui s’en sortent mais la plupart, non, ne s’en sortent pas, et dire à un mélancolique que le bonheur est une décision, c’est comme dire à un affamé qu’il n’a qu’à manger de la brioche. Alors, que la maladie mortelle et la mort puissent être pour ces gens-là une chance de vivre enfin, comme l’affirme Pierre Cazenave, je le crois, et je le crois d’autant plus que, s’il faut tout avouer, à certains moments de ma vie j’ai été assez malheureux pour y aspirer.

J’ai l’impression, évidemment fausse, qu’il y a tout dans ces pages. Tous les mots-clefs. Tous les concepts. Enfin réunis. On est au cœur du sujet. On est au cœur des choses. La grande unification est à portée de main. Les parallèles se croisent fin.

Emmanuel Carrère donne souvent des pistes de lecture. Dans son récit d’Etienne Rigal, il évoque un livre paru en 1979, intitulé « Mars », d’un auteur suisse nommé Fritz Zorn. Il en cite les premières pages :

Je suis jeune, riche et cultivé ; et je suis malheureux, névrosé et seul. J’ai eu une éducation bourgeoise et j’ai été sage toute ma vie. Naturellement, j’ai aussi le cancer, ce qui va de soi si l’on en juge d’après ce que je viens de dire. Cela dit, la question du cancer se présente d’une double manière : d’une part c’est une maladie du corps, dont il est bien probable que je mourrai prochainement, mais peut-être aussi puis-je la vaincre et survivre ; d’autre part c’est une maladie de l’âme, dont je ne puis dire qu’une chose : c’est une chance qu’elle se soit enfin déclarée.

Fritz Zorn est mort du cancer à 32 ans en 1976.

C’est une idée qui m’est souvent venue : ça aurait peut-être été mieux que je meure d’un cancer. Ou de quoi que ce soit d’autre. Mourir de chagrin, comme on disait autrefois. Mourir de désespoir, ou quelque chose comme ça. Mourir « malheureux, névrosé et seul ». Il y a longtemps. Ça aurait peut-être été mieux que ça s’arrête. Suffisamment tôt. Avant. Avant de croire que j’avais résolu le problème — puis de m’apercevoir que tout n’était pas résolu — puis d’admettre que ça ne serait jamais résolu, et que la petite bête sera avec moi jusqu’au bout. Avant d’avoir pu, par miracle, fonder une famille, avoir d’avoir élevé des enfants, que je vais peut-être contaminer, que j’ai peut-être déjà contaminées.

Il aurait peut-être mieux valu que tout ça n’arrive pas, que tout ça s’arrête avant.

Tout ça n’est au fond qu’une erreur. Il aurait mieux valu la corriger très tôt.

L’éteindre plus que l’étendre.

C’est une idée qui m’est souvent venue : je suis un survivant. J’aurais dû disparaître. Par erreur, je n’ai pas disparu. Je suis un survivant, et je ne le mérite pas. C’est peut-être idiot. Mes parents ont perdu des frères et une sœur, l’un d’un cancer. Moi pas. Ça ne me concerne pas. Ça ne devrait pas me concerner. On n’en a jamais vraiment parlé. On aurait peut-être dû.

C’est une idée que j’ai beaucoup développée ces dernières années : la vie est une prison. Et si ma vie est une prison, c’est que quelque part j’ai quelque chose à expier. Oui mais quoi ? If there is a virus, where is the source?

« Mars » ?

C’est étrange. « On devrait être en train de coloniser Mars » est une des phrases que je répète périodiquement à longueur de blog. C’est le titre d’un des billets dont je suis le plus fier. Ecrit avant que je me décide enfin à lire la « trilogie martienne » de Kim Stanley Robinson (Red Mars, Green Mars, Blue Mars). Mais ça n’a rien à voir avec le reste. Ou pas. Tout est lié ? La science-fiction et la psychologie ? Mars et la Provence ?

Michel seemed not to be enjoying life. Nostalgia, from the Greek nostos, ‘a return home’, and algos, ‘pain’. Pain of the return home. A very accurate description; despite their blurs, words could sometimes be so exact.

Dans la torpeur de l’hiver dernier, je n’ai pas eu le courage de me procurer « Mars », de Fritz Zorn. Aujourd’hui, c’est en cours.

J’ai peut-être tort. Ca va peut-être me miner un peu plus. Je n’en sais rien. Je vais essayer. Peut-être que j’en parlerai ici plus tard, peut-être que je n’en parlerai jamais. Je n’en sais rien.

À l’avenir
Laisse venir
Laisse le vent du soir décider

Vers la fin du récit d’Etienne Rigal, Emmanuel Carrère cite Louis-Ferdinand Céline :

C’est peut-être ça qu’on cherche à travers la vie, rien que ça, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir.

Ce billet est évidemment à ranger dans la catégorie de ceux que je n’aurais jamais dû écrire. Mais il fallait que je le fasse. Il fallait au moins que je cite ces phrases, et que j’essaie d’y mêler les miennes. Il fallait que j’essaie.

Bonne nuit.

Publié dans Uncategorized | Tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , | 4 commentaires