Anywhere, somewhere, nowhere

Il y a des concepts qui se retiennent facilement, qui s’expliquent bien, qui prennent racine, et qui finissent par s’insérer dans la mélodie de l’époque, le Zeitgeist comme disent les Allemands.

Quelques exemples fameux :

  • La « fracture sociale » (attribué à Emmanuel Todd, en 1995).
  • Les « bobos » (les « bourgeois bohèmes » peints par David Brooks, de mémoire vers la fin des années 1990s).
  • « La France d’en haut / la France d’en bas » (popularisée par Jean-Pierre Raffarin, grand cru classé 2002).
  • La « France périphérique » (Christophe Guilluy, 2014)

Le concept « anywhere / somewhere » est de ceux-là.

Anywhere : n’importe où. Somewhere : quelque part. Ceux de n’importe où, contre ceux de quelque part.

Ce concept a émergé, à ma connaissance, en 2016 — l’année du vote Brexit et de l’élection de Trump. Son auteur est un journaliste britannique, David Goodhart (un article de Jean-Marie Pottier, sur Slate en français, daté du 18 avril 2017, dit sur lui des choses intéressantes mais pas toutes très gentilles).

C’est un concept qui colle bien à notre époque et qui pourrait lui coller durablement. C’est aussi un concept qui me parle à moi très personnellement.

Plus récemment, David Goodhart a été interviewé par Le Monde dès les premiers jours de « la crise des Gilets Jaunes », en date du 28 novembre 2018, sous le titre « « Gilets jaunes » : « La « France périphérique » demande à être respectée » :

Son essai The Road to Somewhere (« La Route pour quelque part », C. Hurst & Co. Publishers Ltd, 2017, non traduit) est devenu la bible des ténors du parti Les Républicains. Depuis quelques semaines, certains proches d’Emmanuel Macron l’ont lu également avec attention. David Goodhart, journaliste et écrivain britannique, fait une nouvelle analyse des clivages politiques issus du Brexit et de l’élection de Donald Trump : pour lui, au clivage gauche-droite s’est substituée une distinction anywhere/somewhere (de « nulle part »/de « quelque part »).

Un concept pratique

Détaillons quand même un peu, quitte à forcer le trait (mais c’est le principe de ce genre de dichotomie).

Sont « anywhere » les gens qui au fond pourraient vivre n’importe où dans le monde — à condition que ce soit dans une grande métropole, de préférence une grande métropole de classe mondiale, les grandes métropoles étant devenues au fond assez interchangeables. Ils ne sont pas attachés à là où ils sont : aujourd’hui ils sont à Londres, demain ils pourraient être à Dubaï, Singapour, Tokyo, Paris ou New York. Les « anywheres » sont des gens mobiles, dynamiques, jeunes et jolis, évidemment progressistes. Les « anywheres » sont des gens ouverts !

« Anywhere » est un peu un synonyme pour « élites mondialisées », les « gagnants de la mondialisation ». En d’autres temps et avec des sens un peu différents, il y a « apatrides », « cosmopolites » ou encore « high flyers ».

« Anywhere » veut dire aussi bien « nulle part » que « n’importe où ». Il me semble quand même que dans ce contexte, c’est surtout « n’importe où ». La plasticité de la langue anglaise est fascinante. « Anywhere », « wherever », pour moi ça sonne comme « whatever », qui veut dire « n’importe quoi », et qui est le titre de la traduction anglaise d’ « Extension du Domaine de la Lutte », le premier roman de Michel Houellebecq.

Sont « somewhere » les gens qui vivent quelque part, et qui auraient du mal à vivre ailleurs. Ils sont supposés être là où ils sont par choix. Pour toutes sortes de raisons, ils sont attachés à là où ils sont — et partant de là, ils tiennent à ce qu’ils sont. Ils tiennent à leur quelque part et ne se voient pas ailleurs. Les « somewheres » sont des gens immobiles, statiques, vieux et moches, évidemment suspects de conservatisme ou pire. Les « somewheres » sont des gens fermés !

Je sais
Que tu sais
Qu’on n’ira sûrement jamais
Que les vagues, les landes
C’est des lampions, des guirlandes
Qu’on reste toujours
Vissés à quelque chose de lourd

La dichotomie « anywhere / somewhere » est assez parallèle à quelques autres dichotomies de notre époque : « défenseurs de la société ouverte / nostalgiques de la société fermée », « France des métropoles / France périphérique », « gagnants de la mondialisation / perdants de la mondialisation », et j’en passe et des pires.

Je ne vais pas plus disséquer ces concepts dans ce billet. En un sens, je l’ai déjà fait, avec d’autres mots, notamment dans un long billet de mars 2017, mois fertile, intitulé « L’impasse de l’ouverture« . Ou encore dans le diptyque « Le parti des perdants » , écrit au lendemain du vote du Brexit / « Le mépris des gagnants » , écrit un peu avant l’élection de Trump. J’ai déjà dit ce que je pensais du chantage à la modernité.

Je partage avec Agnès cette crainte qu’elle a exprimée l’autre jour chez Roger :

(…) la peur de se répéter. Parfois, quelque chose me donne envie de m’exprimer, je commence à chercher, compiler des références, des axes de réflexion et paf, je tombe sur un truc que j’ai écrit il y a quelques années et qui dit exactement la même chose que maintenant, mais en mieux.

Essayons quand même.

Qu’est-ce que m’inspire à moi, moi-même personnellement, la dichotomie « anywhere / somehere » ?

Go anywhere, young man!

Pendant la deuxième partie de la dernière décennie du XXème siècle, une fois sorti de Grande École, j’ai passé la plus grande partie de mon temps hors de France.

J’étais un anywhere, j’étais presque un anywhere, j’aurais pu devenir un anywhere, j’étais programmé pour devenir un anywhere. Je voulais devenir un anywhere.

J’aurais pu être un anywhere, et puis je suis devenu un somewhere. Un peu comme je devrais être macronien, quel dommage.

J’ai failli devenir un anywhere, mais j’étais trop tout pourri dans ma tête, ça se voyait trop et ça m’a rattrapé. L’atterrissage a été difficile. Je ne regrette rien, soit dit en passant, ou alors peut-être un peu de l’ivresse de l’été 1999 et de l’ivresse de l’été 2000. Qu’importe l’atterrissage, pourvu qu’il y ait eu l’ivresse. C’est le passé. C’est loin maintenant, c’est tellement loin.

Les Amériques, c’est chouette pour prendre du carbure. On peut y vivre, à la rigueur. Mais question de laisser ses os, hein, y’a que la France !

J’ai peut-être pensé que je repartirai. Et puis je ne suis pas reparti. Juste très rarement. Quelques déplacements professionnels rares, quelques vacances. Rien de plus.

Bref, ça va faire vingt ans que je vis en banlieue parisienne. A peu près toujours dans le même coin. Quelques dizaines de kilomètres carrés. Un cercle de quatre ou cinq kilomètres de rayon. C’est ça mon somewhere. C’est chez moi.

C’est un drôle de somewhere, mais c’est chez moi.

Go to where the Ikeas are.

Je ne suis qu’à quelques kilomètres de Paris, à quelques dizaines de minutes, mais je ne me définis pas comme parisien. Surtout pas. Je ne suis pas parisien. Pour toutes sortes de raisons, je ne me sens pas parisien. J’évite même de dire que je vis en « région parisienne » — je préfère dire « Île-de-France ». Je n’aime pas beaucoup l’expression « banlieue » parce qu’elle aspire le mot « parisienne ». J’utilise couramment le mot « banlieusard ».

Un article de The Economist récemment évoquait les idées de David Goodhart. C’était la chronique européenne « Charlemagne », en date du 11 mai 2019, à propos des élections européennes à venir, sous le titre « Between somewhere and anywhere » dans l’édition papier, devenu « The politics of suburbia in Europe » dans l’édition en ligne.

To the extent that they play a role in European culture, suburbs have a mixed image. (…) Most often, European suburbs are anonymous blank canvasses. Elfriede Jelinek and Michel Houellebecq, the twin masters of the dark contemporary European novel, have both lived in suburbs and are fascinated by what they see as the soulless nothingness of these « peri-urban » realms. More so than their American or Australian counterparts, European suburbs are anonymous places.

And yet it is in suburbia that Europe’s most important political shifts are occurring. They are melting pots where the pro-European internationalism of city centres meets rural scepticism, where fascination with the new meets love of the familiar. (…)

Suburbs were also crucial in the French presidential election of 2017. The battle between Emmanuel Macron and populists like Jean-Luc Mélenchon and Marine Le Pen was especially fierce in the outskirts of Paris. (…)

To understand the fault lines in today’s Europe, then, go to the suburbs. Go to where unloved tower-blocks loom over empty streets, where the roar of motorways echoes in patches of woodland, where the somewheres mingle with the anywheres. Go to where the Ikeas are.

Dans la mesure où elles jouent un rôle dans la culture européenne, les banlieues ont une image contrastée. (…) Le plus souvent, les banlieues européennes sont des toiles vierges et anonymes. Elfriede Jelinek et Michel Houellebecq, les deux maîtres jumeaux du roman sombre européen contemporain, ont tous deux vécu dans des banlieues et sont fascinés par ce qu’ils considèrent comme le néant sans âme de ces royaumes « périurbains ». Plus que leurs homologues américaines ou australiennes, les banlieues européennes sont des lieux anonymes.

Et pourtant, c’est en banlieue que se produisent les changements politiques les plus importants en Europe. Ce sont des creusets où l’internationalisme pro-européen des centre-villes rencontre le scepticisme rural, où la fascination pour le nouveau rencontre l’amour du familier. (…)

Les banlieues ont également été déterminantes lors de l’élection présidentielle française de 2017. La bataille entre Emmanuel Macron et des populistes comme Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen a été particulièrement féroce dans les périphéries de Paris. (…)

Pour comprendre les lignes de faille dans l’Europe d’aujourd’hui, allez dans les banlieues. Allez là où des tours mal aimées dominent des rues vides, où le rugissement des autoroutes se répercute sur des parcelles boisées, où les somewheres se mêlent aux anywheres. Allez là où sont les Ikeas.

C’est ainsi que je ressens la banlieue parisienne, ma banlieue parisienne, mon somewhere, depuis bien longtemps. Sur la frange, quelque part entre le centre d’une grande métropole mondialisée et ses périphéries, c’est-à-dire quelque part entre un paradis pour anywheres et des purgatoires pour somewheres. C’est quelque part. C’est somewhere. C’est mon somewhere.

C’est chez moi

C’est chez moi. C’est chez nous, nous, moi et mes proches, moi et mes semblables. C’est là que je vis, depuis bientôt vingt ans. C’est là que ma fille est née, c’est là qu’elle grandit.

C’est du bitume. Des rails. Du béton. De la terre. De la poussière. Des rues. Des avenues. Des rocades. Des autoroutes. Des poteaux. Toutes sortes des bâtiments. Des briques. Du béton. De la pierre meulière. Du verre et du métal. Des bagnoles de partout. Des souterrains. Des voies ferrées. Des arbres. Toutes sortes de végétations. De la poussière. Et tutti quanti. C’est globalement plutôt moche, même si la lumière de l’été peut tout transfigurer. C’est sur terre. C’est somewhere. C’est mon bout de terre. C’est chez moi.

Quand on me parle de fin du monde, je me demande ce qu’il adviendra de ce petit monde-là.

Parks, Paläste und Hotels
Europa Endlos
Wirklichkeit und Postkarten-Bilder
Europa Endlos

C’est mon somewhere. J’y ai mes repères.

Je connais les temps de trajet, les numéros des bus, les fréquences des trains, les carrefours pénibles en voiture, les raccourcis piétons, les horaires des espaces verts, les coins à éviter la nuit, les astuces, les tours et les détours.

Je connais les rues. Je sais les bruyantes de voitures. Je sais les calmes où le soir on peut marcher tranquillement au milieu de la chaussée. Je sais celles qui ont des arbres, et celles qui en manquent. Je sais celles qui ont des arbres ordinaires, et celles qui ont des arbres originaux — que je serais bien incapable de nommer, mais je sais qu’ils sont uniques dans le coin.

Je connais les noms des rues. Ça n’a l’air de rien, les noms de rues. Des noms que tout le monde connait sans savoir au fond qui ils étaient. Des noms qui pourtant définissent les lieux.

Il y a des noms qui reviennent comme partout en France, de Victor Hugo à Charles de Gaulle en passant par Jean Jaurès. Et puis il y a des noms plus marqués banlieue parisienne, comme d’Estienne d’Orves (le prénom est toujours omis), Gabriel Péri, Jean-Pierre Timbaud, Pierre Curie aussi (sans Marie, étonnant mais plus fréquent que je ne l’imaginais). Des noms rescapés de la chute de l’Union Soviétique. Et enfin il y a des noms qui n’appartiennent qu’à une seule commune, parfois à deux. On les connait parce qu’on est du coin, et on est du coin parce qu’on les connait.

Je connais tous les chemins de mon pays

C’est mon somewhere. J’y ai mes souvenirs.

Des souvenirs de comment c’était avant, de ce qui n’a pas changé et de ce qui a changé. De là où a enterré l’électricité, et là où on ne l’a pas encore enterré. Des tas de béton qui sont apparus en quelques mois et je me souviens de ce qu’il y avait avant. Des lignes de tram qui se sont faufilées tant bien que mal. Des lignes de bus déplacées et je me souviens d’où elles allaient avant. Toutes sortes de choses qu’on ne remarque que sur la durée — on les remarque parce qu’on est du coin, et on est du coin parce qu’on les remarque.

Des souvenirs qui ne sont qu’à moi, ou presque. La maternité où ma fille est née. L’avenue où mon bus s’est fait caillasser un soir d’hiver. La pharmacie de garde à l’autre bout de la commune un dimanche de vilaine bronchite.

Des souvenirs qui ne sont qu’à moi et à personne d’autre. Certains lieux précis, un coin de rue, un bout de trottoir, un poteau, un banc, qui me ramènent, me ramèneront toujours à un jour particulier, une pensée spécifique, un moment dans le temps, ce que j’écoutais, ce que je disais, ce que je pensais à un moment précis. Des entrelacements indéchirables, entre des points dans l’espace et des points dans le temps.

Une plante étrange, qui sort d’une fissure entre un mur et un trottoir, et qui tous les printemps part escalader une gouttière, à côté de la devanture d’une épicerie. Le gérant de l’épicerie doit prendre soin d’elle. À l’été, elle dépasse les deux mètres. Mais à part lui et moi, qui la regarde ? Elle est à nous.

Une tâche sur le bitume, plus haut dans ma rue, avec une forme bien particulière. Je suis sûr d’être le seul à y avoir jamais prêté attention, et encore plus le seul à y reconnaître la forme géographique d’un grand pays d’Europe. Elle est à moi. Elle n’est qu’à moi.

C’est mon somewhere. J’y ai mes traces.

Marcher sur le bitume ne laisse pas de traces, mais j’ai beaucoup marché dans ces quelques kilomètres carrés, surtout depuis un an.

Je ne laisserai guère de traces dans ces lieux, mais ces lieux ont imprégné, modelé, formé mon esprit, au fil de toutes ces années.

C’est mon département, ma région, mon canton, ma circonscription, ou juste à côté. C’est près de chez moi. C’est chez moi. C’est là où je vis. Depuis bientôt vingt ans.

Ce n’est pas un anywhere. C’est mon somewhere même si souvent ça ressemble à un nowhere.

Ça aurait pu être différemment ? Ça aurait pu peut-être être mieux ? Ça aurait pu certainement être pire ! J’ai eu de la chance. Vous ne savez pas à quel point j’ai eu de la chance. Dix ans au même endroit, vingt ans dans le même coin ; juste trois déménagements en vingt ans ; la plupart de mes lieux de travail à des distances raisonnables (au sens de l’Île-de-France : moins de 45 minutes chaque matin et chaque soir). Je vous dis que j’ai eu de la chance.

Alors à la fin, j’aurais fait partie de l’histoire de ce petit bout de terre, de ce coin de banlieue parisienne, à mon échelle, à une échelle minuscule, à l’échelle de mes semblables. À user mes souliers dans ces rues. À respirer son air. À participer à ses flux. Avec mon tout petit bout de terre à moi, un olivier, des vieux rosiers remplacés par un vigoureux potager, deux bacs à compost touillés avec affection, l’un d’entre eux a même hébergé récemment pendant quelques semaines un sympathique hérisson, c’est dire si on a réussi à revivifier nos quelques mètres carrés de terre.

Il m’est arrivé de me dire, très sérieusement, que le compost, c’est que ce que j’aurai réussi de mieux sur cette terre.

Mais c’est quand même la banlieue.

Juste la banlieue. Juste une banlieue. Une commune dont le nom est inconnu au-delà du département. Un lieu que personne ne sait situer. Un endroit qui n’évoque rien à personne. Un bout de banlieue assez interchangeable. Peu seraient capables de voir la différence entre ma commune et une commune similaire. Elles sont toutes similaires, ou presque.

Alors c’est quand même tentant de dire que c’est nowhere. C’est nulle part. C’est nulle part parce que c’est partout pareil. The soulless nothingness of peri-urban realms, comme écrit The Economist. Le néant sans âme de royaumes périurbains.

Stone, the world is stone
Cold to the touch
And hard on the soul
In the grey of the streets
In the neon unknown
I look for a sign
That I’m not on my own
That I’m not here alone (…)

Stone, the world is stone
From a faraway look
Without stars in my eyes
Through the halls of the rich
And the flats of the poor
Wherever I go
There’s no warmth anymore
There’s no love anymore

Anywhere? Somewhere? Non, juste nowhere.

We just ended up here

J’ai écrit quelques centaines de billets sur ce blog, j’en ai oublié une bonne partie, et puis il y en a quelques-uns auxquels je repense souvent. Parmi ceux-ci il y a un billet très court, écrit en juillet 2013, autre mois fertile, intitulé « We just ended up here » . En un sens, le présent billet est une répétition, ou un prolongement, ou un approfondissement de cet autre billet d’il y a six ans.

La question était, comment en est-on arrivé là ? La réponse était, on ne sait plus très bien, on y est, c’est tout.

Nous sommes juste de passage, dis-je souvent. Nous ne sommes qu’une étape. L’erreur, c’est de vouloir conclure.

La question suivante est, est-ce qu’on saurait repartir ailleurs ?

Il y a un an, il y a deux ans, j’aurais probablement pu, j’aurais probablement dû, balayer tout ça, tout brûler, tout détruire, comme on arrache de vieilles racines. Je ne l’ai pas fait. J’en ai été incapable. Je me suis réfugié dans quelques formules ancestrales : Il faut savoir se contenter de ce qu’on a. Il ne faut pas ajouter du malheur au malheur. Tu es poussière et tu retourneras en poussière. Ce genre de choses.

Est-ce que je serai capable, un jour, de repartir, de moi-même ?

Le hérisson est reparti, il y a quelques semaines, sans laisser d’adresse. Hier, j’ai vu un hérisson écrasé, dans ma rue, à quelques mètres à peine de mon muret. Ça m’a brisé le cœur. Je ne sais pas si c’était lui. Je n’en sais rien. Si c’était lui, il n’est pas allé bien loin.

Et moi je suis toujours là. I’m still standing.

C’est pas anywhere, c’est somewhere, c’est un peu nowhere, mais c’est chez moi. Non, je ne sais pas si je saurai m’en arracher un jour.

People in this world we have no place to go.

Bonne nuit.

Publié dans Uncategorized | Tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 3 commentaires

Citations – Juillet 1914

Mon intérêt, ma fascination, peut-être même mon obsession pour la catastrophe de 1914, ont longuement alimenté ce blog en 2014, l’année du centenaire.

Comme beaucoup d’autres, je suis hanté par la crise de juillet 1914, cette séquence d’événements qui conduit de l’assassinat de l’archiduc Franz-Ferdinand à Sarajevo le 28 juin 1914 aux entrées en guerre — en France, la mobilisation générale est proclamée le 2 août 1914.

Extrait de mon carnet de citations d’il y a cinq ans.

Les traductions en français n’engagent que moi, sauf exception (par exemple, la communication en date du 23 juillet 1914). Il faudrait les contextualiser, mais le temps me manque. Le temps, c’est ce qui manque le plus.

Dimanche 15 juin 2014 – Raoul Volfoni, in ‘Les Tontons Flingueurs’, sorti en salles le 27 novembre 1963 :

Dis donc, t’essaierais pas de nous faire porter le chapeau, des fois ? Faut le dire tout de suite, hein. Il faut dire : Monsieur Raoul vous avez buté Henri, vous avez buté les deux autres mecs ; vous avez peut être aussi buté le Mexicain, puis aussi l’archiduc d’Autriche !

Lundi 23 juin 2014 – Dwight D. Eisenhower, June 3rd 1947 :

War is mankind’s most tragic and stupid folly; to seek or advise its deliberate provocation is a black crime against all men.

La guerre est la plus tragique et la plus stupide des folies de l’humanité ; aspirer ou conseiller sa provocation délibérée est un sombre crime contre tous les hommes.

Mercredi 25 juin 2014 – Stefan Zweig, in ‘Die Welt von Gestern’, 1942 :

Wenn ich versuche, für die Zeit vor dem Ersten Weltkriege, in der ich aufgewachsen bin, eine handliche Formel zu finden, so hoffe ich am prägnantesten zu sein, wenn ich sage: es war das goldene Zeitalter der Sicherheit. Alles in unserer fast tausendjährigen österreichischen Monarchie schien auf Dauer gegründet und der Staat selbst der oberste Garant dieser Beständigkeit.

Si je cherche une formule commode qui résume l’époque antérieure à la Première Guerre Mondiale dans laquelle j’ai été élevé, j’espère avoir trouvé la plus complète en l’appelant l’âge d’or de la sécurité. Tout, dans notre monarchie autrichienne, presque millénaire, semblait fondé sur la durée, et l’Etat lui-même paraissait le suprême garant de cette pérennité.

Jeudi 26 juin 2014 – Otto von Bismarck, 1878 :

Europe today is a powder keg and the leaders are like men smoking in an arsenal … A single spark will set off an explosion that will consume us all … I cannot tell you when that explosion will occur, but I can tell you where … Some damned foolish thing in the Balkans will set it off.

L’Europe d’aujourd’hui est une poudrière et les dirigeants sont comme des hommes fumant dans un arsenal … Une seule étincelle déclenchera une explosion qui nous consumera tous … Je ne peux pas vous dire quand cette explosion se produira, mais je peux dire vous où … Une foutue bêtise dans les Balkans va la déclencher.

Samedi 28 juin 2014 – Franz Joseph I., 28. Juni 1914 :

Der Allmächtige lässt sich nicht herausfordern. Eine höhere Gewalt hat wieder jene Ordnung hergestellt, die ich leider nicht zu erhalten vermochte.

Le Tout-Puissant ne se laisse pas défier. Un pouvoir supérieur a restauré cet ordre que j’avais hélas été incapable de maintenir.

Dimanche 29 juin 2014 – Michael Howard :

Probably no few days in the history of the world have been subjected to such scrutiny as those between June 28, when the Archduke was assassinated, and August 4, when Britain declared war.

Rares sont les quelques journées de l’Histoire du monde qui ont été soumises à un examen aussi minutieux que ceux qui se sont déroulés entre le 28 juin, date de l’assassinat de l’archiduc, et le 4 août, lorsque la Grande-Bretagne a déclaré la guerre.

Lundi 30 juin 2014 – Otto von Bismarck :

Der ganze Balkan ist nicht die gesunden Knochen eines einzigen pommerschen Grenadiers wert.

Tous les Balkans ne valent pas la peau d’un seul grenadier de Poméranie.

Mardi 1er juillet 2014 – Barbara W. Tuchman, in ‘The Guns of August’, 1962 :

Europe was a heap of swords piled as delicately as jackstraws; one could not be pulled out without moving the others.

L’Europe était un tas d’épées empilées aussi délicatement que des baguettes de Mikado; aucune ne pouvait être retirée sans déplacer les autres.

Mercredi 2 juillet 2014 – Friedrich von Bernhardi, in ‘Germany and the Next War’, 1911 :

What we now wish to attain must be fought for. (…) Conquest thus becomes a law of necessity.

Ce que nous souhaitons maintenant atteindre doit être combattu. (…) La conquête devient ainsi une loi de nécessité.

Jeudi 3 juillet 2014 – Theodore Roosevelt, 1897 :

No triumph of peace is quite so great as the supreme triumphs of war.

Aucun triomphe de la paix n’est aussi grand que les triomphes suprêmes de la guerre.

Samedi 5 juillet 2014 – A. J. P. Taylor :

Men’s minds seem to have been on edge in the last two or three years before the war in a way they had not been before, as though they had become unconsciously weary of peace and security. You can see it in things remote from international politics#in the artistic movement called Futurism, in the militant suffragettes, (…) in the working-class trend toward Syndicalism. Men wanted violence for its own sake; they welcomed war as a relief from materialism. European civilization was, in fact, breaking down even before war destroyed it.

Les esprits des hommes semblent avoir été bouleversés au cours des deux ou trois dernières années qui ont précédé la guerre, comme s’ils étaient lassés de la paix et de la sécurité. On peut le voir dans des domaines éloignés de la politique internationale — dans le mouvement artistique appelé Futurisme, dans les suffragettes militantes, (…) dans la tendance ouvrière au syndicalisme. Les hommes voulaient la violence pour elle-même ; ils ont accueilli la guerre comme un soulagement du matérialisme. La civilisation européenne avait commencé à s’effondrer en fait avant même que la guerre ne la détruisit.

Dimanche 6 juillet 2014 – Andrew Carnegie, 1907 :

It lies today in the power of one man to found this league of peace. It is in the hands of the German emperor alone of all men, that the power to abolish war seems to rest.

Il appartient aujourd’hui à un seul homme de fonder cette ligue de paix. C’est entre les mains de l’empereur allemand, seul entre tous les hommes, que le pouvoir d’abolir la guerre semble reposer.

Lundi 7 juillet 2014 – attributed to Helmuth von Moltke, December 2nd 1912 :

All sides are preparing for European War, which all sides expect sooner or later.

Toutes les puissances se préparent à la guerre européenne, que toutes les puissances attendent tôt ou tard.

Mardi 8 juillet 2014 – David Lloyd George, July 21st 1911 :

I would make great sacrifices to preserve peace. I conceive that nothing would justify a disturbance of international good will except questions of the greatest national moment. But if a situation were to be forced upon us in which peace could only be preserved by the surrender of the great and beneficent position Britain has won by centuries of heroism and achievement, by allowing Britain to be treated where her interests were vitally affected as if she were of no account in the Cabinet of nations, then I say emphatically that peace at that price would be a humiliation intolerable for a great country like ours to endure.

Je ferais de grands sacrifices pour préserver la paix. Je conçois que rien ne justifierait une perturbation de la bonne volonté internationale, sinon des des questions d’une importance nationale supérieure. Mais si une situation devait nous être imposée dans laquelle la paix ne pourrait être préservée que par la reddition de la situation privilégiés que la Grande-Bretagne a acquis au prix de siècles d’héroïsme et d’accomplissement, en laissant les intérêts vitaux de la Grande-Bretagne être affectés comme si elle ne comptait pas dans le Cabinet des nations, alors j’affirme avec insistance que la paix à ce prix serait une humiliation intolérable pour un grand pays comme le nôtre.

Mercredi 9 juillet 2014 – Philippe Pétain, 1914 :

Le fait fondamental qui se dégage de la guerre de 1870 est la mise en lumière de l’importance acquise par le feu ; cette importance a dépassé toutes les prévisions ; le progrès imposera à l’infanterie des procédés de combat nouveaux. (…) Le feu tue.

Jeudi 10 juillet 2014 – Winston Churchill, about 1914, in ‘The World Crisis’ :

There was a strange temper in the air. Unsatisfied by material prosperity, the nations turned fiercely toward strife, internal or external. National passions, unduly exalted in the decline of religion, burned beneath the surface of nearly every land with fierce, if shrouded, fires. Almost one might think the world wished to suffer. Certainly men were everywhere eager to dare.

Il y avait une humeur étrange dans l’air. Insatisfaits de la prospérité matérielle, les nations se tournaient farouchement vers le conflit, interne ou externe. Les passions nationales, exaltées dans le déclin de la religion, brûlaient sous la surface de presque tous les pays en des incendies féroces bien qu’enfouis. On pourrait presque croire que le monde voulait souffrir. Certainement partout des hommes étaient désireux d’oser.

Vendredi 11 juillet 2014 – Claude Lévi-Strauss, in ‘Anthropologie Structurale’, 1958 :

Jamais mieux qu’au terme des quatre derniers siècles de son histoire l’homme occidental ne put-il comprendre qu’en s’arrogeant le droit de séparer radicalement l’humanité de l’animalité, en accordant à l’une tout ce qu’il refusait à l’autre, il ouvrait un cercle maudit, et que la même frontière, constamment reculée, servirait à écarter des hommes d’autres hommes, et à revendiquer au profit de minorités toujours plus restreintes le privilège d’un humanisme corrompu aussitôt né pour avoir emprunté à l’amour-propre son principe et sa notion.

Samedi 12 juillet 2014 – Raymond Poincaré, discours à Nantes, 27 octobre 1912 :

Il n’a pas dépendu de nous de conserver la paix des autres. Pour nous la conserver à nous-mêmes, il faut garder en nous toute la patience, toute l’énergie, toute la fierté d’un peuple qui ne veut pas la guerre et qui pourtant ne la craint pas. Une nation pacifique qui ne saurait pas se faire respecter serait à la merci du hasard. Tant qu’il y aura sur la surface du globe des peuples capables d’obéir inopinément à un idéal belliqueux, les peuples les plus sincèrement fidèles à un idéal de paix sont dans l’obligation de rester prêts à toutes les éventualités.

Dimanche 13 juillet 2014 – Bernhard von Bülow, Reichstagsdebatte, 6. Dezember 1897 :

Mit einem Worte: wir wollen niemand in den Schatten stellen, aber wir verlangen auch unseren Platz an der Sonne.

En un mot : Nous ne voulons faire de l’ombre à personne, mais nous exigeons notre place au soleil.

Lundi 14 juillet 2014 – Jean Jaurès, in ‘L’Armée Nouvelle’, 1910 :

Donner la liberté au monde par la force est une étrange entreprise pleine de chances mauvaises. En la donnant, on la retire.

Mardi 15 juillet 2014 – Henry James, letter to Howard Sturgis, August 5th 1914 :

The plunge of civilization into this abyss of blood and darkness by the wanton feat of those two infamous autocrats is a thing that so gives away the whole long age during which we have supposed the world to be, with whatever abatement, gradually bettering, that to have to take it all now for what the treacherous years were all the while really making for and meaning is too tragic for any words.

Le plongeon de la civilisation dans cet abîme de sang et de ténèbres causé par la prouesse aveugle de ces deux autocrates infâmes est une chose tellement contradictoire avec toute la période au cours de laquelle nous avions supposé, que le monde même avec des réserves, s’améliorait progressivement, que devoir maintenant ne la considérer toute entière que pour les années de traîtrise qu’elles préparaient et signifiaient en réalité est trop tragique pour être exprimé par des mots.

Mercredi 16 juillet 2014 – Raymond Aron, 1960 :

Jamais les hommes n’ont eu autant de motifs de ne plus s’entretuer. Jamais ils n’ont eu autant de motifs de se sentir associés dans une seule et même entreprise. Je n’en conclus pas que l’âge de l’histoire universelle sera pacifique. Nous le savons, l’homme est un être raisonnable, mais les hommes le sont-ils ?

Jeudi 17 juillet 2014 – David Lloyd George, 1934 :

The nations slithered over the brink into the boiling cauldron of war without a trace of apprehension or dismay.

Les nations ont basculé au bord du chaudron de guerre en ébullition sans aucune trace d’appréhension ni de consternation.

Vendredi 18 juillet 2014 – Régis Debray, 1990 :

La guerre est l’horizon indépassable des sociétés, qu’elles soient archaïques, industrielles ou post-modernes.

Samedi 19 juillet 2014 – George Bernard Shaw :

We were rasped beyond endurance by Prussian Militarism and its contempt for us and for human happiness and common sense; and we just rose at it and went for it.

Nous étions exaspérés au-delà du supportable par le militarisme prussien et par son mépris pour nous et pour le bonheur humain et le bon sens ; alors nous nous sommes levés et nous y sommes allés.

Dimanche 20 juillet 2014 – Maurice Paléologue, lundi 20 juillet 1914, commentant la réception offerte au Président de la République Française à Tsarkoïe Selo :

Par l’éclat des uniformes, par la somptuosité des toilettes, par la richesse de leurs livrées, par la splendeur du décor, par tout cet appareil du faste et de la puissance, le spectacle est d’une magnificence que nulle cour au monde ne pourrait égaler

Lundi 21 juillet 2014 – Raymond Poincaré, au Comte Friedrich Szapary, ambassadeur d’Autriche-Hongrie, Saint-Pétersbourg, mardi 21 juillet 1914 :

La Serbie a, en Russie, des amis qui s’étonneraient sans doute de la savoir en butte à des mesures de rigueur, et cette surprise pourrait être partagée dans d’autres pays de l’Europe, amis de la Russie.

Mardi 22 juillet 2014 – Gottlieb von Jagow, Mittwoch 22. Juli 1914 :

Das nächste Ziel der deutschen Politik würde, wie die ‘Norddeutsche Allgemeine Zeitung’ am Sonntag früh angedeutet hat, die Lokalisierung des Streites sein.

Le prochain objectif de la politique allemande sera, comme l’a indiqué dimanche matin le ‘Journal d’Allemagne du Nord’, la localisation du litige.

Mercredi 23 juillet 2014 – Leopold Berchtold, Austrian Minister for Foreign Affairs, to Albert Mensdorff, Austrian Ambassador in London, for communication to the British government, Thursday July 23rd 1914 :

The Imperial and Royal Government are convinced that in taking this step they will find themselves in full agreement with the sentiments of all civilized nations, who cannot permit regicide to become a weapon that can be employed with impunity in political strife, and the peace of Europe to be continually disturbed by movements emanating from Belgrade.

Le Gouvernement impérial et royal est persuadé qu’en entreprenant cette démarche, il se trouve en plein accord avec les sentiments de toutes les nations civilisées qui ne sauraient admettre que le régicide devînt une arme dont on puisse se servir impunément dans la lutte politique, et que la paix européenne fût continuellement troublée par les agissements partant de Belgrade.

Mercredi 23 juillet 2014 – Herbert Asquith, letter to Venetia Stanley, Friday July 24th 1914 :

So that we are in measurable, or imaginable, distance of a real Armageddon.

Nous voilà donc à une distance mesurable, ou imaginable, d’un authentique Armageddon.

Jeudi 24 juillet 2014 – Winston Churchill, describing the British Cabinet meeting on Friday July 24th 1914 :

The parishes of Fermanagh and Tyrone faded back into the mists and squalls of Ireland and a strange light began by perceptible gradations to fall upon the map of Europe.

Les paroisses de Fermanagh et de Tyrone se dissipèrent dans les brumes et les bourrasques de l’Irlande, et soudain une lueur étrange commença à se développer et à scintiller sur la carte de l’Europe.

Vendredi 25 juillet 2014 – Jean Jaurès, discours à Lyon-Vaise, samedi 25 juillet 1914 :

Chaque peuple paraît à travers les rues de l’Europe avec sa petite torche à la main et maintenant voilà l’incendie. Eh bien ! citoyens, nous avons notre part de responsabilité, mais elle ne cache pas la responsabilité des autres et nous avons le droit et le devoir de dénoncer, d’une part, la sournoiserie et la brutalité de la diplomatie allemande, et, d’autre part, la duplicité de la diplomatie russe.

Samedi 26 juillet 2014 – Jules Romains, in ‘Le Drapeau Noir’, 1937 :

C’est en apprenant par les journaux que la réponse serbe, très conciliante en somme, à l’ultimatum autrichien du 23 juillet, était repoussée, et que l’Autriche, sans vouloir négocier davantage, se préparait à lancer une armée sur Belgrade, que Gurau sentit que la paix de l’Europe était perdue. C’était un dimanche matin.

Dimanche 27 juillet 2014 – attributed to Wilhelm II, to Theobald von Bethman-Hollweg, Potsdam, Monday July 27th 1914 :

So, your dangerous little game blew up in your face did it? Now it is my responsibility to pick up the pieces? I think not my dear man! I do not accept your resignation. You’ve made this stew and now you’re going to eat it!

Alors, votre petit jeu dangereux vous a explosé à la figure, n’est-ce pas ? Et maintenant, c’est à moi de ramasser les morceaux ? Je ne pense pas, mon cher ! Je n’accepte pas votre démission. Vous avez cuisiné ce ragoût et maintenant vous allez le manger !

Lundi 28 juillet 2014 – Sigmund Freud, Tuesday July 28th 1914 :

For the first time in thirty years, I feel myself to be an Austrian, and feel like giving this not very hopeful empire another chance. All my libido is dedicated to Austria-Hungary.

Pour la première fois en trente ans, je me sens Autrichien, et je me sens prêt à donner une nouvelle chance à cet Empire sans grand espoir. Toute ma libido est dédiée à l’Autriche-Hongrie.

Mardi 29 juillet 2014 – Jean Jaurès, discours à Bruxelles, mercredi 29 juillet 1914 :

Le gouvernement français est le meilleur allié de la paix de cet admirable gouvernement anglais qui a pris l’initiative de la médiation. Et il donne à la Russie des conseils de prudence et de patience. Quant à nous, c’est à notre devoir d’insister pour qu’il parle avec force à la Russie de façon qu’elle s’abstienne. Mais si, par malheur, la Russie n’en tenait pas compte, notre devoir est de dire : Nous ne connaissons qu’un traité, celui qui nous lie à la race humaine ! Nous ne connaissons pas les traités secrets !

Mercredi 30 juillet 2014 – Nicky to Willy (Nicholas II to Wilhelm II), telegram, Thursday July 30th 1914, 1:20am :

Thank you heartily for your quick answer. Am sending Tatischev this evening with instructions. The military measures which have now come into force were decided five days ago for reasons of defence on account of Austria’s preparations. I hope from all my heart that these measures won’t in any way interfere with your part as mediator which I greatly value. We need your strong pressure on Austria to come to an understanding with us.

Merci de tout cœur pour ta réponse rapide. J’envoie ce soir Tatischev avec des ordres. Les mesures militaires qui sont entrées en vigueur ont été décidées il y a cinq jours pour des raisons de défense fondées sur les préparatifs de l’Autriche. J’espère de tout cœur que ces mesures n’interféreront en aucune manière avec ton intervention en tant que médiateur que j’apprécie beaucoup. Nous avons besoin de ta forte pression sur l’Autriche pour qu’elle parvienne à une entente avec nous.

Jeudi 31 juillet 2014 – Jules Romains, in ‘Le Drapeau Noir‘, 1937 :

C’est ainsi que ce brave peuple, d’hommes assez mal vêtus, peu soigneux de leur personne et de taille plutôt courte, se préparait à entrer une fois de plus dans l’Histoire.

Vendredi 1er août 2014 – Barbara W. Tuchman, in ‘The Guns of August’, 1962 :

At noon on Saturday, August 1, the German ultimatum to Russia expired without a Russian reply. Within an hour a telegram went out to the German ambassador in St. Petersburg instructing him to declare war by five o’clock that afternoon. At five o’clock the Kaiser decreed general mobilization, some preliminaries having already got off to a head start under the declaration of Kriegesgefahr (Danger of War) the day before.

Le samedi 1er août à midi, l’ultimatum allemand à la Russie expire sans réponse russe. Dans l’heure suivante, un télégramme est envoyé à l’ambassadeur d’Allemagne à Saint-Pétersbourg, lui indiquant de déclarer la guerre avant cinq heures de l’après-midi. A cinq heures, le Kaiser décrète la mobilisation générale, certains préparatifs ayant déjà été lancés avec une longueur d’avance par la déclaration de Kriegefahr (danger de guerre) la veille.

Samedi 2 août 2014 :

Par décret du Président de la République, la mobilisation des armées de terre et de mer est ordonnée, ainsi que la réquisition des animaux, voitures et harnais nécessaires au complément de ces armées. Le premier jour de la mobilisation est le dimanche 2 août 1914.

 

Dimanche 3 août 2014 – Edward Grey, Monday August 3rd 1914 :

The lamps are going out all over Europe; we shall not see them lit again in our lifetime.

Les lampes s’éteignent partout en Europe; nous ne les verrons plus allumées de notre vivant.

Lundi 4 août 2014 – Theobald von Bethmann Hollweg, Dienstag 4. August 1914 :

Wir sind jetzt in der Notwehr; und Not kennt kein Gebot. Unsere Truppen haben Luxemburg besetzt, vielleicht schon belgisches Gebiet betreten. Meine Herren, das widerspricht den Geboten des Völkerrechts. (…) Das Unrecht#ich spreche offen –, das Unrecht, das wir damit tun, werden wir wieder gutzumachen suchen, sobald unser militärisches Ziel erreicht ist.

Nous nous trouvons à présent en état de légitime défense, et nécessité fait loi. Nos troupes ont occupé le Luxembourg, peut-être déjà foulé le territoire belge. Messieurs, cela va à l’encontre des lois du droit international. (…) Le tort — je parle franchement — le tort que nous commettons par cette action, nous le réparerons aussitôt que notre but militaire aura été atteint.

Mardi 5 août 2014 – attributed to Willy (Wilhelm II), August 5th 1914 :

To think that George and Nicky should have played me false! If my grandmother had been alive, she would never have allowed it.

Dire que George et Nicky se sont joués de moi ! Si ma grand-mère était encore en vie, elle n’aurait jamais laissé faire ça.

Mercredi 6 août 2014 – Traité de Londres, 15 novembre 1831, connu depuis le 6 août 1914 sous le surnom de « chiffon de papier » selon l’expression de Theobald von Bethmann Hollweg :

Article 7. La Belgique, dans les limites indiquées aux articles 1, 2 et 4, formera un État indépendant et perpétuellement neutre. Elle sera tenue d’observer cette même neutralité envers tous les autres États. (…)

Article 25. Les cours d’Autriche, de France, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, garantissent à Sa Majesté le roi des Belges l’exécution de tous les articles qui précèdent.

Jeudi 7 août 2014 – Raymond Poincaré, décret du 7 août 1914 :

La croix de chevalier de la Légion d’honneur est conférée à la ville de Liège.

Vendredi 8 août 2014 – Helmuth von Moltke, 1911 :

Eine moderne Festung durch Handstreich zu nehmen, dürfte in der Kriegsgeschichte noch kein Beispiel haben. Es kann aber glücken und muss versucht werden, da der Besitz Lüttichs für unseren Vormarsch die conditio sine qua non ist.

Prendre une forteresse moderne par surprise n’a pas de précédent dans l’histoire de la guerre, mais cela peut réussir et doit être tenté, car la possession de Liège est la condition sine qua non pour notre progression.

Dimanche 10 août 2014 – Christopher Clark, in ‘The Sleepwalkers’, 2013 :

The outbreak of war in 1914 is not an Agatha Christie drama at the end of which we will discover the culprit standing over a corpse in the conservatory with a smoking pistol. There is no smoking gun in this story; or, rather, there is one in the hands of every major character. Viewed in this light, the outbreak of war was a tragedy, not a crime.

Le déclenchement de la guerre en 1914 n’est pas un roman d’Agatha Christie à la fin duquel nous découvrirons le coupable se tenant debout à côté d’un cadavre dans la véranda avec un pistolet fumant. Il n’y a pas de pistolet fumant dans cette histoire ; ou plutôt, il y en a un dans les mains de tous les personnages principaux. Considéré sous cet angle, le déclenchement de la guerre était une tragédie, pas un crime.

Lundi 11 août 2014 – Eugène Etienne, ancien Ministre de la Guerre, 1912 :

Éliminer le pantalon rouge ? Jamais ! Le pantalon rouge, c’est la France !

Mercredi 13 août 2014 – Étienne Clémentel, rapporteur du budget du Ministère de la Guerre, 1911 :

Faire disparaître tout ce qui est couleur, tout ce qui donne au soldat son aspect gai, entraînant, rechercher des nuances ternes et effacées, c’est aller à la fois contre le goût français et contre les exigences de la fonction militaire.

Jeudi 14 août 2014 – Barbara W. Tuchman, in ‘The Guns of August’, 1962 :

Every day’s schedule of march was fixed in advance. The Belgians were not expected to fight, but if they did the power of the German assault was expected to persuade them quickly to surrender. The schedule called for the roads through Liège to be open by the twelfth day of mobilization, Brussels to be taken by M-19, the French frontier crossed on M-22, a line Thionville-St. Quentin reached by M-31, Paris and decisive victory by M-39.

L’avancée des troupes avaient été planifiée par avance au jour près. Les Belges n’étaient pas censés se battre, mais s’ils le faisaient, la puissance de l’assaut allemand devrait les convaincre de se rendre rapidement. Le calendrier prévoyait que le passage par Liège serait dégagé au douzième jour de mobilisation (M-12), Bruxelles serait pris à M-19, la frontière française franchie à M-22, la ligne Thionville-Saint-Quentin atteinte à M-31, Paris et une victoire décisive à M-39.

Vendredi 15 août 2014 – Horatio Herbert Kitchener, August 4th 1914 :

[How long will it last?] Three years will do to begin with. A nation like Germany, after having forced the issue, will only give in after it is beaten to the ground. That will take a very long time. No one living knows how long.

[Combien de temps cela durera-t-il?] Trois ans au moins, pour commencer. Un pays comme l’Allemagne, après avoir forcé le destin, ne cédera que s’il est battu et mis à terre. Cela prendra très longtemps. Aucun être vivant ne sait combien de temps.

Samedi 16 août 2014 – Anatole France, in ‘L’Humanité’, 18 juillet 1922 :

On croit mourir pour la patrie : on meurt pour des industriels.

Dimanche 17 août 2014 – Barbara W. Tuchman, in ‘The Guns of August’, 1962 :

Whether from instinct or intellect, three minds, all military, saw the dark shadow lengthening ahead into years, not months. Moltke, foretelling the ‘long, wearisome struggle,’ was one. Joffre was another. Questioned by ministers in 1912 he had said that if France won the first victory in a war, German national resistance would then commence, and vice versa. In either case other nations would be drawn in, and the result would be a war of ‘indefinite duration.’ Yet neither he nor Moltke, who were their countries’ military chiefs since 1911 and 1906 respectively, made any allowance in their plans for the war of attrition which they both foresaw.

Trois esprits, tous militaires, portés par leurs instincts ou par leurs intellects, voyaient l’ombre sombre se prolonger des années et non des mois. Moltke, prévoyant un longue et pénible lutte, était l’un d’entre eux. Joffre était un autre. Interrogé par des ministres en 1912, il avait déclaré que si la France remportait la première victoire dans une guerre, la résistance nationale allemande commencerait alors, et vice versa. Dans les deux cas, d’autres nations seraient entraînées et le résultat serait une guerre de durée indéterminée. Pourtant, ni lui ni Moltke, qui étaient les chefs militaires de leurs pays depuis 1911 et 1906 respectivement, n’ont tenu compte de leurs plans pour la guerre d’usure qu’ils prévoyaient tous les deux.

Lundi 18 août 2014 – Emile Beaufort, alias Jean Gabin, sur un texte de Michel Audiard, dans le film « Le Président », adapté d’un roman de Georges Simenon, 1961 :

Pendant toutes ces années de folies collectives et d’autodestruction, je pense avoir vu tout ce qu’un homme peut voir… Des populations jetées sur les routes, des enfants jetés dans la guerre… Des vainqueurs et des vaincus finalement réconciliés dans des cimetières que leur importance a élevé au rang de curiosités touristiques ! (…) Eh bien durant toutes ces années, je n’ai jamais cessé de penser à l’Europe !

Mardi 19 août 2014 – Christopher Clark, in ‘The Sleepwalkers’, 2013 :

In this sense, the protagonists of 1914 were sleepwalkers, watchful but unseeing, haunted by dreams, yet blind to the reality of the horror they were about to bring into the world.

En ce sens, les protagonistes de 1914 étaient des somnambules, vigilants mais indifférents, hantés par des rêves, mais aveugles à la réalité de l’horreur qu’ils étaient sur le point d’apporter au monde.

Mercredi 20 août 2014 – Georges Clemenceau :

La guerre est une chose trop grave pour être confiée à des militaires.

Vendredi 22 août 2014 – Jean-Michel Steg :

27 000 Français sont tués le 22 août 1914, le jour le plus sanglant de l’histoire de France. C’est quatre fois plus qu’à Waterloo, autant que durant les huit années de la guerre d’Algérie.

Mercredi 3 septembre 2014 – Joseph Gallieni, 3 septembre 1914 :

Armée de Paris,
Habitants de Paris,
Les membres du Gouvernement de la République ont quitté Paris pour donner une impulsion nouvelle à la défense nationale.
J’ai reçu mandat de défendre Paris contre l’envahisseur.
Ce mandat, je le remplirai jusqu’au bout.

Jeudi 4 septembre 2014 – David Fromkin, in ‘Europe’s Last Summer’, 2009 :

The conflict that Germany’s military leaders initiated by declaring war on Russia August 1, 1914, did not come to an end until the last Russian soldier left German soil on August 31, 1994.

Le conflit initié par les chefs militaires allemands en déclarant la guerre à la Russie le 1er août 1914 ne s’est terminé que lorsque le dernier soldat russe a quitté le sol allemand le 31 août 1994.

Lundi 8 septembre 2014 – Ferdinand Foch, 8 septembre 1914 :

Pressé fortement sur ma droite, mon centre cède, impossible de me mouvoir, situation excellente, j’attaque.

Mardi 9 septembre 2014 – Barbara W. Tuchman, in ‘The Guns of August’, 1962 :

The end was in sight: the scheduled defeat of France by the 39th day in time to turn against Russia; the proof of all German training, planning, and organization; the halfway step to winning the war and mastery of Europe. It remained only to round up the retreating French before they could regain cohesion and renew resistance.

La fin était en vue : la défaite programmée de la France avant le 39ème jour pour se retourner contre la Russie ; la validation de tout l’entraînement, la planification et l’organisation de allemands ; le jalon intermédiaire vers la victoire dans la guerre et la maîtrise de l’Europe. Il ne restait plus qu’a défaire les Français en retraite avant qu’ils ne puissent retrouver leur cohésion et reprendre leur résistance.

Bonne nuit.

Publié dans Uncategorized | Tagué , , , , , , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

14 juillet 1919 : Le défilé de la victoire, la fête des morts

Dix-septième tome des vingt-sept composant « Les Hommes de Bonne Volonté », suivant immédiatement « Verdun », le roman « Vorge contre Quinette » est achevé par Jules Romains en juillet 1939, et publié en novembre 1939. Il se déroule dans les mois qui suivent l’armistice du 11 novembre 1918. Il se termine le 14 juillet 1919, par le chapitre qui va suivre. Jean Jerphanion, ancien combattant des tranchées, de Verdun et d’ailleurs, sa femme Odette et son camarade normalien Jean Jallez, sont à Paris et vont assister au « défilé de la victoire ».

CHAPITRE XXIV – LA FÊTE DE LA VICTOIRE

Ils s’étaient donné rendez-vous à huit heures.

— Écoute. Ce n’est pas un jour où nous allons faire les malins. Il faudra se laisser aller. Ne pense même pas trop à ton journal. Odette est si contente. Pour elle, cette date prend une valeur superstitieuse. Elle m’a avoué que l’armistice même ne l’avait pas tranquillisée. Elle le traitait presque comme une fausse joie. Demain fera preuve. Elle se convaincra que décidément je reste vivant ; que nous sommes vivants, elle et moi ; et qu’il y a un monde encore où l’on peut vivre.

Ils avaient pris rendez-vous à la station du métro Villiers, pour éviter la zone de plus grande affluence. De là, par la rue de Monceau et la rue Washington, ils atteignirent aisément les abords immédiats des Champs-Elysées.

Sauf les débits, et quelques commerces d’alimentation, les boutiques étaient fermées. Beaucoup de drapeaux pendaient aux fenêtres : français, britanniques, américains ; drapeaux de tous les Alliés et de toutes dimensions. Peu a peu, les piétons, qui marchaient dans le même sens, devenaient une foule.

Ils mirent assez longtemps à gagner l’avenue ; puis ils s’insinuèrent jusqu’à un certain endroit un peu surélevé du trottoir dont Jallez, la veille, avait parlé, et qu’ils reconnurent de loin. Il n’était pas question d’approcher de la bordure. Les premiers rangs de la foule étaient faits de gens qui avaient passé la nuit sur place ; les suivants étaient occupés depuis l’aube. Sous les arbres, eux-mêmes chargés de spectateurs, des estrades, des bancs, des chaises, des échelles achevaient d’endiguer la chaussée, et d’en interdire la vue directe. C’était de biais, dans la direction de la place de l’Étoile, ou beaucoup plus bas au-dessous de la rue de Berri, que l’œil pouvait l’atteindre, grâce à des échancrures de la foule, ou à des dépressions qui en creusaient la surface. Jerphanion, qui était le plus grand, se sentait un peu ennuyé de son privilège. Autour d’eux, bien des gens avaient acheté, ou s’étaient confectionné des périscopes à tube de carton. Cela faisait penser aux tranchées. Des femmes et des enfants imitaient sans le savoir le geste des hommes enterrés qu’environnait un horizon mortel. Après avoir un instant hésité, à cause des mauvais souvenirs, Jerphanion offrit à Odette de lui acheter un de ces périscopes. Elle n’en voulut pas.

Le plus important n’était même pas de voir, c’était d’être là. Le spectacle, reçu par des yeux innombrables, trouverait bien moyen de se communiquer à vous, de se refléter et réfracter selon des lois proprement humaines, de poudroyer par-dessus les aspérités de la foule comme un embrun.

Ils apercevaient, sous l’Arc de Triomphe, à travers les lances des dragons, le faîte du grand cénotaphe. Ils savaient par les journaux qu’il portait, en lettres énormes, l’inscription : « Aux morts pour la Patrie. » L’on n’avait pas besoin de la lire soi-même avec ses yeux pour en avoir obsession. Elle dominait l’avenue. Elle donnerait le ton au défilé. Elle en chanterait à bouche fermée le refrain principal.

La fête de la Victoire allait être en premier lieu une fête des Morts. Tout le monde le savait, y pensait, y consentait. « Aux morts pour la Patrie. » L’inscription du cénotaphe appelait dans votre esprit, comme un répons machinal, la fin du vers célèbre : « … je suis votre envieux. » Sur quoi Jerphanion réfléchit, et conclut, sans aucune bravade : « Ce n’est pas vrai… hélas ! » Oui, hélas !… Car on voudrait bien pouvoir faire à leurs ombres ce mensonge de consolation. On aimerait pouvoir se dire, en fêtant la Victoire, qu’on a le droit d’y aller de bon cœur, puisque les autres, les absents pour cause de mort, ont eu encore plus de chance que vous ; puisqu’on est leurs envieux ; puisqu’en somme on a sur eux, les privilégiés du destin, une petite revanche à prendre.

Mais qui oserait se le dire à lui-même, sans ricaner d’indignation ? Qui oserait le dire aux autres sans craindre de recevoir une gifle ?

Il y a là un grand changement. Les hommes ont fait beaucoup de guerres, ont eu souvent à connaître la victoire, la défaite. Jamais, avant de célébrer la victoire, ils n’ont été gênés à ce point par la pensée des morts. C’est pourtant cette fois-ci une bien grande victoire ; la plus grande, en un sens, qu’il y ait jamais eu. Oui, mais c’est peut-être aussi qu’il n’y a jamais eu autant eu tant de morts. Dans cette mathématique de la folie humaine, il doit exister des limites qu’il est imprudent de franchir. Les proportions se disloquent. Le poids des morts grandit plus vite que la fierté des vainqueurs. Le tas des morts monte plus vite que le trophée. La victoire a beau grandir, elle ne réussit plus à rattraper les morts.

Les patries en arrivent à un point difficile. Autrefois, l’idée ne serait pas venue de donner aux morts la vedette dans la cérémonie du triomphe. Les morts s’appelaient les tués, et ils appartenaient par définition aux gens d’en face, qu’on avait battus. Quant aux morts « pour le pays », quand on ne pouvait pas les traiter tout à fait par prétérition, ou comme une quantité négligeable, on leur donnait un rapide coup de chapeau. Mais les installer à la place d’honneur, les faire asseoir plus haut que le chef de l’État, plus haut et plus superbement que toutes les autorités constituées, leur demander de présider au défilé des troupes, eût semblé de la dernière indécence. Ce qui comptait, ce qui demeurait de visible et d’avouable, c’était le résultat, c’était la victoire. Les morts, c’étaient les frais. Les gens bien élevés, quand ils pendent la crémaillère, n’épinglent pas la liste des frais au-dessus du menu. La victoire, c’est une espèce de naissance. Est-ce que le jour du baptême, au-dessus des langes roses de l’enfant, l’on se plaît à étaler les cotons souillés, les linges sanglants, les pinces grumeleuses de caillots, dont s’est servi l’accoucheur ?

Jadis les morts restaient sur le champ de bataille, plus ou moins confondus à ceux de l’adversaire. Les corbeaux et la terre se partageaient la besogne d’allégement du souvenir. Les morts du champ de bataille n’avaient même pas le droit, comme de simples morts de village ou de maison bourgeoise, à devenir des fantômes. Ils n’erraient pas le long des couloirs nocturnes. Ils n’avaient pas la propriété de hanter le monde ; ce qui était commode, car ils étaient déjà malgré tout bien nombreux.

Il y a là un grand changement. Les patries, quel que soit le résultat, n’ont plus tout à fait bonne conscience. Elles n’osent plus compter les morts parmi les frais inévitables (on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs). L’on ne cessera plus de demander pardon aux morts d’avoir accepté leur sacrifice, d’avoir été bien obligés de l’accepter. Oh ! comme la position est devenue fausse pour les patries ! Elles ont recours autant qu’elles peuvent à la littérature et aux rites légués par le passé pour escamoter le problème. Mais elles ont beau faire, elles avouent. Elles avouent que le sacrifice qu’elles ont demandé et reçu est démesuré, qu’il n’admet aucune compensation, que feindre de le croire compensé ou compensable, c’est se moquer du monde. Elles savent que les morts débordent du champ de bataille et qu’ils coulent jusque dans la cité pour le jour de la plus grande fête. L’ « onde qui bout dans une urne trop pleine », il n’y a plus de couvercle pour l’empêcher de se répandre ; de même qu’il n’y a plus de poésie capable de donner le change sur la cuisine qui se fait dans la marmite.

Combien cela durera-t-il ? Combien encore, après avoir ainsi avoué, les patries garderont-elles le droit de redemander ? Jerphanion n’ose rien se répondre. Il ne voudrait pas être sans espoir, dans ce jour qui malgré tout est un jour de grande fête. Il ne voudrait pas non plus être trop naïf. Ou plutôt, il voudrait pouvoir l’être au moins quelques heures. Comme il le disait hier à Jallez, il n’est pas venu pour faire le malin. Personne n’est venu pour faire le malin ; et il y aurait dans cette foule beaucoup de gens qui en seraient empêchés. En d’autres temps, ils n’auraient pas demandé mieux que de ne penser qu’à la victoire, et de brailler. Eux aussi, ils pensent aux morts ; cela se voit. Des milliers, des milliers d’entre eux précisément à tel mort, tombé à tel endroit, à tel autre tombé à tel autre endroit. Ce sont leurs morts. Et jamais évidemment il ne s’est trouvé dans une foule assemblée pour fêter la victoire autant de gens qui eussent « leurs morts ». Mais même les autres, même ceux qui vocifèrent des plaisanteries, même ceux qui font les loustics, à califourchon sur les branches d’arbre, même ceux qui mangent du cervelas, ou qui gonflent des boyaux de caoutchouc à musique, ne sont pas complètement indifférents à la question des morts. Ils ne souhaitent pas qu’on les ennuie toute la journée avec ça, car c’est tout de même un jour de rigolade. Mais ils ne trouvent pas déplacé qu’on « fasse tout un plat » avec les morts. Ils sont prêts à convenir qu’il y en a vraiment eu beaucoup ; qu’il y en a eu trop ; et qu’on ne sera jamais en règle avec eux.

« C’est peut-être cela le résultat ! » pense Jerphanion, « le seul résultat. »

Justement, une sonnerie retentit. La foule soudain se tait, par une vague de silence rapide qui descend le long de l’avenue, précédée d’un « chut ! » léger qui galope comme un bourrelet d’écume. Toutes les têtes d’hommes sont découvertes. Une immense sonnerie, comme si la clique de tous les régiments de France était rassemblée sur la place de l’Étoile. Une sonnerie qui vous entre dans le torse, à la hauteur du diaphragme, comme une grande lame glacée ; la sonnerie aux morts.

Jerphanion ne bouge absolument plus, et pleure. Odette lui serre la main très fort, sans presque oser le regarder, et pleure aussi, les dents serrées sur un bout de lèvre. Jallez regarde Jerphanion, et Odette, et toutes ces choses l’étouffent. Tant de choses à la fois… S’il lui fallait parler, il ne pourrait pas. Il se mettrait à suffoquer, à sangloter tout à coup comme cette femme à côté de lui qui, debout, le front dans une main, toute pareille aux statues qu’on voit dans les tombeaux, fait entendre des hoquets pleins de larmes. Et le silence de la foule, dans toute son étendue, est soulevé ainsi de place en place par une source de sanglots plus gonflée que les autres.

Un grand drapeau monte le long de l’Arc de Triomphe, atteint le sommet. Une fusée siffle, éclate. Le canon tonne. Le défilé va commencer.

Bonne journée.

Publié dans Uncategorized | Tagué , , , , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire