« Talk the lids into lifting again »

Pour mettre un peu de variété dans ce blog, je vais me permettre d’étaler un goût musical. Pour mettre un peu de positif, je vais raconter un truc que j’aime bien. Je vais raconter un truc qui me touche. Tant pis si c’est ridicule, ringard ou autre amabilité aimable.

Parmi la vingtaine de « découvertes » que me propose Spotify semaine après semaine, que j’écoute dans le train quand j’y pense, je tombe parfois sur un joyau. Sur quelque chose qui devient un joyau pour moi.

Un exemple récent, à l’automne 2017, est une chanson intitulée « Casket » oeuvre d’une artiste de Los Angeles (Californie) dénommée « Geneva Jacuzzi ».

Ne m’en demandez pas plus sur cette artiste. Google renvoie toutes sortes d’informations, la plus troublante étant qu’elle était à Paris le 24 octobre 2017, mais au final ces informations ne m’intéressent pas. Ce que je veux partager ici c’est que j’adore cette chanson. Je l’ai écoutée en boucle des dizaines de fois ces derniers mois. Je trouve ça gai, je trouve ça chaleureux, ça m’aura aidé à traverser cette saison froide.

( Une remarque en passant : Je mets des liens vers YouTube par commodité, ce n’est pas pour les vidéos (que je ne regarde pas toujours), c’est pour les musiques (que j’écoute parfois jusqu’à saturation) ).

Les premières fois que j’ai écouté « Casket » en cet automne 2017, j’ai cru que c’était un morceau insolite des années 1980s. Pas du tout : ça a été publié, semble-t-il, en 2016. De même que le « 1982 » de Miss Kittin, autre joyau découvert à l’automne 2017, date de 1997. Mais je m’égare…

Walk into time that stopped

« Casket » est truffé de sons téléphoniques. Des sons de l’époque de la téléphonie des années 1970s à 1990s, a posteriori l’âge d’or de la téléphonie fixe. Il s’ouvre par la composition d’un numéro d’appel en fréquences vocales, suivi par la tonalité de retour d’appel. Un vrai passionné s’amuserait à reconstituer le numéro ainsi composé. Les sons téléphoniques, et des phrases prononcées au téléphone, forment la trame de « Casket ».

Ces sons sont d’une banalité absolue pour plusieurs générations, dont la mienne. Mais pour les enfants d’aujourd’hui, dont les miens, ce sont des curiosités. La plupart n’ont jamais entendu et n’entendront jamais ces sons — hormis dans des films ou programmes télévisés antérieurs. Les appels téléphoniques sur mobile, sur Skype, et autres n’ont pas ces sons. De la même manière, ils ignorent par exemple ce qu’est une disquette informatique — pour eux, c’est juste l’icône du bouton « sauvegarder » sur les vieux logiciels de traitement de texte type Microsoft Word. Et on pourrait multiplier les exemples. La vague de l’Histoire nous dépassera tous. Je me demande ce qu’est devenu le « Dead Media Project » de Bruce Sterling, mais je m’égare.

Par ces tonalités téléphoniques, et par d’autres manières, que je ressens mais que je ne saurais verbaliser, ce morceau résonne comme un morceau des années 1980s.

D’ailleurs les paroles parlent du temps. De messages dans le temps. De messages à travers le temps. Des vivants aux morts, à moins que ce ne soit le contraire. De mort pas vraiment mort. Après tout, « Casket » ça veut dire « cercueil ». Evidemment, en français, ça sonne tout de suite moins gai. ( Rappel : les traductions ici n’engagent que moi. )

Talk to me in the casket
And dress the stiff for the dance
Walk into time that stopped
Always said how good you look in the box
Tell the hole what to engulf
Tell my painted lips what to kiss
In caskets carved with messages
Talk the lids into lifting again
Tell the ice to crystallize and
Talk the lids into lifting again

Parle-moi dans le cercueil
Et habille la momie pour aller danser
Marche à travers le temps qui s’était arrêté
Tu te trouvais si beau dans la boîte
Dis à la fosse ce qu’elle doit engloutir
Dis à mes lèvres colorées ce qu’elles doivent embrasser
Dans ces cercueils placardés de messages
Demande aux couvercles de se rouvrir
Dis à la glace de cristalliser
Demande aux couvercles de se rouvrir

J’ai fredonné ça pendant des semaines :

Talk the lids into lifting again

Tell the ice to crystallize and
Talk the lids into lifting again

« Casket » rappelle irrésistiblement « The Telephone Call » , l’un de mes morceaux préférés de Kraftwerk. le groupe légendaire de Düsseldorf (Rhénanie-du-Nord-Westphalie).

« The Telephone Call » date de 1986, mais pour moi c’est surtout 2004. C’est un morceau fondamentalement dédié aux télécommunications, aux fréquences vocales et aux fréquences à impulsion, aux voix enregistrées, à tout ce monde désormais remplacé. La fibre optique remplace le cuivre, les DMs remplacent les mots doux. La télévision avait produit Ronald Reagan, Twitter a produit Donald Trump. Les techniques se perfectionnent, la carte à puce remplace le Remington. La vague de l’Histoire nous dépassera tous, mais je m’égare.

Les paroles de certains morceaux de Kraftwerk sont en anglais, d’autres sont en allemand. Parfois les deux langues sont mélangées ; parfois le même morceau existe en deux versions presque identiques, une dans chaque langue. Les dernières versions de Radioactivity, depuis Fukushima, incluent du japonais. Et parmi les perles de YouTube, vous trouverez une version allemande longue de « Der Telefon Anruf », mais je m’égare.

Les traductions ne sont pas littérales, afin de s’adapter à la musique. Ainsi les quatre lignes principales divergent subtilement :

I give you my affection and I give you my time
Trying to get a connection on the telephone line
You’re so close but far away
I call you up all night and day

Je te donne mon affection et je te donne mon temps
En essayant d’établir une connection téléphonique
Tu es si près mais tu es si loin
Je t’appelle toute la nuit et toute la journée

Ich geb’ dir meine Zuneigung und meine Zeit
Ich muß dich wiedersehen, wann ist es soweit?
Du bist mir nah und doch so fern
Ich ruf’ dich an, ich hör’ dich gern

Je te donne mon affection et mon temps
Je veux te revoir, quand sera le moment ?
Tu es près de moi, mais pourtant si loin
Je t’appelle, je veux t’entendre

Et puis il y a ces deux lignes, répétées plusieurs fois dans la version anglaise, mais sans équivalent dans la version allemande :

I call you up from time to time
To hear your voice on the telephone line

Je t’appelle de temps en temps
Pour entendre ta voix sur la ligne téléphonique

Et « The Telephone Call » se poursuit par toutes sortes de messages d’erreur, avec des voix, des accents et le style d’époques antérieures, en anglais, en allemand en français — ils varient selon les versions.

The number you have reached has been disconnected…
Kein Anschluss unter dieser Nummer…
Le numéro reçu ne correspond pas à une relation exploitée en automatique…

« The Telephone Call », pour moi, parle d’un coup de téléphone qui n’est pas passé. D’une communication qui ne parvient pas à être établie, au-delà d’un océan et d’un continent. D’une communication qui se perd. D’un point de divergence raté. D’un message qui n’arrive pas, ou qui n’est peut-être même pas parti.

« Casket », pour moi, parle d’une communication qui parvient à passer, contre toute attente et toute logique, à travers le temps et l’espace.

Talk the lids into lifting again

« Casket », pour moi, parle de communication et de résurrection.

Talk the lids into lifting again

Il parait que la crise de la quarantaine (appelée par les Américains « mid-life crisis ») peut être surmontée et vécue in fine comme une nouvelle naissance.

Bonne journée.

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Le droit de rêver

J’ai ressenti ces derniers jours des émotions positives que je n’avais pas ressenties depuis des années. Je ne sais pas si l’expression « émotions positives » est la bonne, peu importe. Je ne sais souvent pas quoi faire de mes émotions.

Ce vendredi matin, le ciel était bleu et le soleil brillait sur l’Île-de-France.

I used to think that the day would never come
I’d see delight in the shade of the morning sun
My morning sun is the drug that brings me near
To the childhood I lost, replaced by fear
I used to think that the day would never come
That my life would depend on the morning sun

Ce matin dans le train, j’ai écouté Skyfall, en pensant à la dernière fois où je suis allé à la montagne, c’était en 2013, et j’avais écouté Skyfall au volume maximal en descendant seul d’un col enneigé à une vitesse déraisonnable. C’est étrange la mémoire. C’est étrange Skyfall : peut-être le plus grand écart jamais observé entre une chanson réussie et un film raté.

This is the end
Hold your breath and count to ten
Feel the earth move and then
Hear my heart burst again

Il faut se dire que la vie n’est pas finie. Il faut aussi le sentir. Il faut se sentir vivant, parmi les vivants. Hear my heart burst again. Sentir mon cœur bondir à nouveau.

Il faut se dire que le printemps viendra. Il faut se dire que la nuit finira. Il faut se dire qu’il est trop tôt pour baisser les bras. Il faut se dire qu’on passera le col. Il faut se dire qu’on trouvera le détroit de Magellan.

Ce que j’ai compris ces derniers jours c’est l’importance, en schématisant, de trois droits. Je le savais probablement déjà, mais peu importe. Ma schématisation vaut ce qu’elle vaut et n’engage que moi. Ceci n’est qu’un blog. C’est même pas du PowerPoint.

1) Le droit d’échouer. C’est un des immenses tabous de mon éducation, dont il me reste encore des séquelles plusieurs décennies après : si je mets certaines introspections par écrit, il y aura des pages et des pages là-dessus.

Le droit de se mettre en danger. Le droit de se tromper. Le droit d’être rejeté. Le droit d’exister malgré une erreur, malgré un échec, malgré un rejet. Le droit de survivre à un échec. Ça n’a pas peut-être l’air de rien pour beaucoup de gens, mais pour moi c’était une montagne.

2) Le droit d’essayer — et tant pis pour Maître Yoda :

Try not! Do. Or do not. There is no try.

Le droit de se mettre en mouvement. Le droit de faire. Le droit de parler. Le droit d’être.

3) Le droit d’imaginer.

Le droit de rêver. Le droit de penser. Le droit de construire dans la tête. Le droit de vouloir dans la tête. C’est peut-être le plus important des trois.

Imaginer, essayer, échouer. Les trois sont liés.

En avant : Imaginer amène à essayer. Et ensuite, essayer amène à réussir — ou à échouer.

En arrière : La peur d’échouer conduit à la peur d’essayer. Mais derrière, la peur d’essayer conduit à la peur d’imaginer.

Et la peur d’imaginer est peut-être la pire de toutes les trois. C’est une asphyxie. L’extinction de l’imagination. Le silence. La réduction au silence. L’inhibition.

Mon ennemie, c’est l’inhibition. Ne pas essayer pour ne pas échouer. Ne pas rêver pour ne pas essayer.

Imagination is more important than knowledge.
L’imagination est plus importante que la connaissance. (attribué à Albert Einstein)

Quand pour toutes sortes de raisons vous ne vous accordez pas le droit d’échouer, graduellement vous allez vous refuser le droit d’essayer. Puis, quand vous aurez définitivement renoncé au droit d’essayer, graduellement vous allez vous refuser le droit d’imaginer.

De la même manière, quand vous constatez que dans un groupe, vous n’êtes jamais entendu, ce n’est jamais vous qui décidez, votre avis ne compte pas, alors graduellement vous allez cesser de vous exprimer. Puis, quand vous aurez définitivement cessé de vous exprimer, graduellement vous allez cesser de penser, de réfléchir, de vous intéresser à ce qui se passe.

On ne vous écoute pas parce que vous êtes divergent ou minoritaire, puis on ne vous écoutera pas parce que vous êtes silencieux, et enfin on ne vous écoutera plus parce que vous êtes absent. Même si vous êtes encore là, comme vous avez toujours été là.

D’inaudible, vous devenez silencieux. De silencieux, vous devenez muet.

De multicolore, vous devenez blanc. De blanc, vous devenez transparent.

Il faut casser cela.

Il faut garder ou retrouver le droit de rêver. Et la capacité à rêver. La capacité à affirmer ce qui n’est d’abord que dans la tête, mais qui a vocation à aller au-delà. Le droit d’imaginer, de se projeter, de fantasmer, de désirer, de vouloir. Le droit d’exister, en fait. Le droit d’être. Le droit d’assumer ses besoins, en un sens :

Si vous êtes dépressif et anxieux, vous n’êtes pas une machine avec des pièces défectueuses. Vous êtes un être humain avec des besoins insatisfaits.

Le droit de ne pas se contenter ce qu’on a. Le droit de ne pas juste se conformer, s’adapter, se plier et se taire.

Le droit de se faire des idées.

Même (apparemment) fausses. Même (apparemment) déraisonnables. Même vouées à (probablement) ne jamais être essayées. Même vouées à (probablement) finir en échec.

Même impossibles (probablement).

Même impossibles… pour ce que « impossible » veut dire.

Alain Bashung, sur l’album « L’Imprudence » :

On n’en fera qu’une bouchée
De l’impossible
Des pistes cendrées jusqu’à la corde
Et les ronces de piquer
Ce coin d’azur
Si bleu soit-il

Il faut se dire que la vie n’est pas finie. Il faut se dire que l’avenir n’est pas écrit. Il faut se dire que l’impossible c’est très relatif. Il faut se donner le droit d’échouer. Il faut aussi se donner le droit d’essayer. Il faut surtout se donner le droit d’imaginer.

Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Les mêmes connaissances produisent les mêmes conclusions. Il faut changer les causes. Il faut diluer les connaissances dans l’imagination. Imagination is more important than knowledge. Il faut se donner le droit d’imaginer. Il faut se donner le droit de rêver. Il y a des alternatives. Une autre politique est possible. Un autre monde est possible. Une autre vie est possible. We shall overcome.

Feel the earth move and then
Hear my heart burst again

J’ai peur que tout ça ne retombe comme un soufflé. Si ça retombe, il faudra juste se relever. Le droit de retomber, c’est juste le droit d’échouer. Tomber sept fois, se relever huit, cela a déjà été dit au moins neuf milliards de fois. J’ai le droit d’échouer. J’ai aussi le droit d’essayer. J’ai surtout le droit d’imaginer.

J’ai peut-être même le droit d’être heureux.

Le bonheur est une idée neuve en Europe.

Il n’est pas trop tard.

Bonne nuit.

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Pistes de lecture – L’état de notre monde à l’hiver 2018

Quelques pistes de lecture sur l’état du monde en ce début d’année 2018. Les choses élevées, etc. D’une manière ou d’une autre, c’est quand même notre monde, même s’il n’est pas à nous. We live in Utopia; it just isn’t ours. Nous vivons dans une Utopie ; c’est juste pas la nôtre.

Je m’efforce le plus souvent que les billets « pistes de lecture » soient très thématiques, très focalisés. Ce ne sera pas le cas cette fois-ci, et j’en suis désolé.

Mais je pense que ces textes méritent d’être lus. Les traductions de l’anglais en français n’engagent que moi.

* * *

Juste avant Davos, Martin Wolf, dans « The Financial Times » en date du 23 janvier 2018, écrivait, sous le titre « Davos 2018: The liberal international order is sick » , soit « Davos 2018 : L’ordre libéral international est malade » :

Last year, Donald Trump was a spectre haunting the World Economic Forum’s annual meeting, in Davos. This year, he may be there in the flesh. If so, it will be an uncomfortable encounter. He rejects the tenets of the liberal international order promoted by his country over seven decades. These values also animate the WEF. They are what make it something more than just a forum for the world’s rich and powerful. (…)

It would be possible merely to hope for the best. As the economy recovers, optimism may return. This should, in turn, assuage at least some of the discontent. But this is facile. The forces leading to divergent outcomes within our economies are powerful. It is far from evident that even financial fragility has been eliminated.

Instead of complacency, we need to confront two fundamental questions.

The first is which is the more important if it comes to a hard choice: domestic political cohesion or international economic integration? At the margin, it has to be the first. Economic life demands political stability. The range of policies — fiscal, monetary and financial — must make the bulk of the population feel their interests count. Otherwise, democratic stability is in peril.

The second is where to focus efforts at global co-operation. The answer must be that managing the global commons and maintaining global stability comes first. While I would like to see further liberalisation of trade, it has to be done in the right way and is no longer a high priority. Still less pressing is opening borders further to free movement of people or even maintaining free flow of global capital. Politics are overwhelmingly national. The results of political choices must satisfy the people of each country.

Mr Trump is not the cure. But he is evidently a symptom. The liberal international order is crumbling, in part because it does not satisfy the people of our societies. Those who attend Davos need to recognise that. If they do not like Mr Trump’s answers — they should not — they need to advance better ones.

L’an dernier, Donald Trump était un spectre qui hantait la réunion annuelle du Forum Economique Mondial (WEF) à Davos. Cette année, il pourrait y être en personne. Si c’est le cas, ce sera une rencontre désagréable. Il rejette les principes de l’ordre libéral international que son pays a porté depuis sept décennies. Ce sont les valeurs qui animent le WEF. Ces valeurs sont ce qui fait de ce forum plus qu’un simple forum pour les riches et les puissants de ce monde. (…)

On peut évidemment juste espérer que ça s’améliore. Avec la reprise économique, l’optimisme peut revenir. Cela devrait, par la suite, apaiser au moins quelques-uns des mécontents. Mais c’est trop facile. Les forces qui mènent à des divergences majeures au sein de nos économies sont puissantes. Et il est loin d’être évident que la fragilité financière a été éliminée.

Au lieu d’être complaisants, nous devons faire face à deux questions fondamentales.

La première est, qu’est-ce qui serait le plus important si nous devions choisir : la cohésion politique dans chaque pays, ou l’intégration économique internationale ? S’il faut choisir, nous devons choisir la première option. La vie économique nécessite la stabilité politique. Toutes les actions politiques — fiscales, monétaires et financières — doit convaincre la majorité de la population que ses intérêts sont pris en compte. Sans cela, la stabilité démocratique est en péril.

La deuxième est où concentrer les efforts de coopération globale. La réponse doit être que gérer les ressources communes planétaires et maintenir la stabilité globales passent avant tout le reste. Bien que je souhaiterai voir plus de libéralisation du commerce internationational, cela doit être fait proprement et ce n’est plus du tout la priorité. Il est également moins important d’ouvrir encore plus les frontières aux mouvements de population, et il est encore moins important de maintenir la liberté globale des flux de capitaux. La politique est une affaire avant tout national. Les conséquences des choix politiques doivent satisfaire les peuples de chaque pays.

Mr Trump n’est pas la remède. Mais il est évidemment un symptôme. L’ordre libéral international s’effrite, en partie parce qu’il ne satisfait plus les peuples dans nos sociétés. Ceux qui participent à Davos doivent reconnaître cela. S’ils n’aiment pas les réponses données par Mr Trump — et ils ne devraient pas — alors ils doivent en proposer d’autres.

Juste après Davos, Joseph Stiglitz, dans « Project Syndicate », en date du 1er février, sous le titre « Post Davos Depression » , traduit en français par le site en « Dits et non-dits des PDG américains à Davos » (une des forces du site « Project Syndicate » est qu’ils traduisent presque systématiquement ce qu’ils publient) :

J’ai assisté à la conférence du Forum économique mondial qui a lieu chaque année à Davos en Suisse depuis 1995 et qui réunit les soi-disant élites mondiales pour y discuter des grands problèmes mondiaux. Jamais je n’en suis revenu aussi déprimé que cette année.

La planète est confrontée à des problèmes presque insolubles. Les inégalités augmentent, notamment dans les pays développés. La révolution numérique, malgré tout son potentiel, s’accompagne de risques importants qui pourraient affecter la sécurité, l’emploi et la démocratie – des défis aggravés par la montée en puissance et le quasi monopole de quelques géants numériques chinois et américains, en particulier Facebook et Google. Quant au réchauffement climatique, il représente une menace existentielle pour l’ensemble de l’économie mondiale telle que nous la connaissons.

Les réponses envisagées à ces problèmes sont peut-être encore plus démoralisantes que les difficultés qu’ils représentent. Il est vrai qu’à Davos des PDG venus du monde entier ont commencé leur discours en insistant sur l’importance des « valeurs ». Leurs activités, ont-ils dit, ne visent pas seulement à accroître le profit des actionnaires, mais aussi à créer un meilleur futur pour leurs employés, leur environnement, et plus généralement pour la planète. Et ils ont eu parfois quelques mots sur les risques liés au réchauffement climatique et aux inégalités.

Mais cette année, une fois les feux de l’estrade éteints, il n’y avait plus aucune illusion à se faire sur les valeurs qui les motivent. (…)

Non, les grands patrons présents à Davos se sont félicités de la récente loi fiscale de Trump approuvée par les Républicains du Congrès. Elle permettra aux grandes entreprises et aux contribuables les plus fortunés qui en sont propriétaires et qui les dirigent – des gens comme Trump lui-même – de faire des centaines de milliards de dollars d’économie. Ils ne s’émeuvent pas de ce que cette loi, quand elle sera entièrement appliquée, se traduira par une hausse d’impôts pour la majorité de la classe moyenne dont la prospérité décline depuis une trentaine d’années. (…)

Pour les PDG de Davos, il semble que les baisses d’impôts pour les riches et pour leurs entreprises, associées à la déréglementation, soit la réponse à tous les problèmes du pays. Le principe économique du ruissellement, assurent-ils, fait qu’au bout du compte l’ensemble de la population en profitera. A les écouter, leurs bons sentiments sont suffisants pour assurer la protection de l’environnement, même en l’absence de réglementation.

Pourtant l’Histoire le montre sans ambiguïté, le principe du ruissellement ne marche pas. Et la dégradation de l’environnement tient en grande partie au fait que les entreprises n’assument pas de leur propre chef leurs responsabilités sociales. Sans réglementation efficace et un prix à payer pour polluer, il n’y a aucune raison de croire qu’elles vont changer de comportement.

  • Comment on dit « Donald Trump » en français ? « Emmanuel Macron » !

Sur la crise climatique, et les catastrophes climatiques à venir, juste deux villes et deux liens :

« Et puis un jour, l’eau s’est arrêtée », se souvient ce couple de septuagénaires paulistains. Même ici, dans une zone résidentielle plutôt cossue de São Paulo, à Vila Madalena, plus une goutte d’eau ne sortait des robinets. « Alors, la copropriété a fait venir des camions d’eau, tous les deux jours. Nous les payions de notre poche. Puis l’eau est revenue, mais était rationnée, il n’y en avait pas le soir, ni la nuit. » C’était il y a moins de quatre ans. Le Brésil accueillait la coupe du monde de football, était en pleine année d’élections, présidentielles, à la chambre des députés et au Sénat, pour les gouverneurs et les assemblées des États fédérés. Cette année 2014, la plus grande ville brésilienne et ses 11 millions d’habitants, ainsi que toute sa région périphérique, ont traversé une crise de l’eau historique, qui a failli aboutir à un scénario catastrophe.

Après deux ans presque sans pluie, les réserves des lacs de barrages, qui alimentent en eau courante la mégalopole, sont vides. La société régionale de gestion de l’eau procède alors à des coupes et à des rationnements, mais sans grande transparence. Les plus pauvres, qui ne pouvaient se faire livrer de l’eau par camions et ne disposaient pas de réserves chez eux, se sont retrouvés dans des situations extrêmes.

La municipalité du Cap a informé les habitants de la ville, le 16 janvier 2018, que le «jour zéro» (day zero) pourrait survenir le 22 avril: en clair, c’est ce jour-là que la cité pourrait être totalement privée d’eau en raison de la grave sécheresse qui sévit depuis des mois dans la seconde agglomération d’Afrique du Sud.

En fait, la date du «jour zéro» semble varier au fur et à mesure de l’évaluation des stocks d’eau disponibles: fin décembre, on parlait du 18 mars et, un peu plus tôt, du 29 avril…

Mais ces variations ne changent rien à la gravité de la sécheresse dans la province du Cap Occidental et la ville du Cap. Celle-ci est placée depuis mars 2017 en «zone de catastrophe locale». Objectif: mettre en branle les procédures d’approvisionnement d’urgence et obtenir des subventions du gouvernement central de Johannesburg. Mais apparemment, ce dernier «a traîné des pieds» pour prendre les mesures qui s’imposaient…

Emmanuel Todd. J’ai lu à l’automne dernier le dernier livre d’Emmanuel Todd, juste intitulé « Où en sommes-nous ? » (relire en guise d’introduction « Une société peut-elle vivre en considérant 99 % comme inutiles ? » ). Il est très difficile de résumer pareil pavé, et je m’en sens bien incapable en ce moment. Voici juste quelques extraits pertinents, sur l’état du monde en 2018, et faisant écho aux observations citées plus haut de Martin Wolf et Joseph Stiglitz :

Durant les élections américaines de 2016, l’irruption du débat sur le libre-échange et le protectionnisme, porté par Bernie Sanders et Donald Trump, a donc pris journalistes et politiques de l’establishment par surprise et mis les économistes labellisés fort en colère. 16 Prix Nobel et 200 membres des plus prestigieuses universités américaines ont ainsi pétitionné contre Trump et en faveur du libre-échange, sans d’ailleurs parvenir à convaincre un peuple américain dont les conditions de vie, insensibles aux beautés de la théorie, se dégradaient. Comment expliquer aujourd’hui le retard intellectuel persistant des élites spécialisées qui, aux États-Unis et en Europe, après avoir nié les effets mortifères du libre-échange, nient désormais l’élection de Trump ? Comment expliquer ce refus multidimensionnel de la réalité du monde, par des gens sérieux qui ont fait de bonnes études ? Voilà le vrai mystère.

Entre 2010 et 2016, donc, la marche à l’inégalité a repris son cours et l’insuffisance mondiale de la demande est toujours plus menaçante. Le taux de croissance des pays émergents a baissé, pour tendre vers zéro au Brésil. La Chine elle-même, usine du monde, suffoque dans une pollution industrielle digne du XIXe siècle et oscille au bord du gouffre, sur le point de s’enfoncer dans une crise aux conséquences géopolitiques incalculables. Dans ce monde économique qui patauge, et dont les systèmes politiques se détraquent, on nous avertit, un peu plus chaque jour, que le populisme menace nos « valeurs » et que nous devons les défendre. Mais quelles valeurs, au fond ? L’inégalité ? La pauvreté ? L’insécurité ? Ah non, pardon, la « démocratie libérale », concept désormais creux, vidé de ses valeurs fondatrices, que furent la souveraineté du peuple, l’égalité des hommes et leur droit au bonheur. (…)

Cet empirisme enrichi nous permettra de saisir la diversité persistante du monde, à rebours de l’économisme qui, lui, incite à une vision uniforme des sociétés. C’est axiomatique : homo oeconomicus est le même partout. Ce serait peu de dire que, pour la théorie néolibérale, il appartient à des sociétés semblables, puisque son type idéal n’existe que hors société. Selon la formule de Margaret Thatcher, « la société, ça n’existe pas ». L’universalisme du taux de profit exige que l’on oublie la diversité anthropologique du monde. Au lendemain de l’effondrement du communisme soviétique, les grandes décisions politiques et économiques des années 1990-2010 ont donc été prises sur la base d’une hypothèse de convergence généralisée : le libre-échange devait unifier la planète, la monnaie unique devait homogénéiser l’Europe. Ce que l’on a observé ensuite, dans la réalité de l’histoire, est bien entendu à l’opposé, une divergence des performances économiques et des niveaux de vie. Pourquoi ? Parce que, si l’homme est bien universel en un sens anthropologique ultime — il existe une espèce homo sapiens dont je décrirai plus loin les caractéristiques primordiales –, les sociétés sont diverses par leurs valeurs et leurs modes d’organisation.

La globalisation économique accentue en réalité les différences, elle est en elle-même un facteur de divergence : les sociétés mises en concurrence, placées sous contrainte d’adaptation, menacées de désintégration, finissent toutes par se replier sur elles-mêmes d’une manière ou d’une autre. Pour survivre, elles se ressourcent dans leurs valeurs originelles. Poussé trop loin, le libre-échange nourrit une xénophobie universelle. (…)

L’hypothèse d’universalité et de convergence empoisonne les rapports internationaux puisque le fort, ou celui qui se croit tel, exige de l’autre un alignement sur ses valeurs et sur ses moeurs autant qu’une soumission économique et militaire. (…)

Pour comprendre l’ampleur du stress subi par la population américaine au début du IIIe millénaire, nous allons devoir quitter le champ des données économiques et des revenus. Il se trouvera en effet toujours un prix Nobel d’économie disponible pour nous assurer, moyennant une somme modique, que, sans le libre-échange, le prix des produits aurait été plus élevé pour le consommateur. Mais si le consommateur meurt plutôt qu’il n’achète ?

Le jugement des démographes est sans appel. Un article d’Anne Case et Angus Deaton, publié en décembre 2015, révèle une hausse de la mortalité entre 1999 et 2013, au sein de la population blanche âgée de 45 à 54 ans, phénomène qui n’a son équivalent dans aucune des sociétés avancées du monde. Les causes de cette mortalité, ainsi que le montre le graphique 14.2, sont clairement d’ordre psychosocial : empoisonnements, alcoolisme et suicide.

Le débat sur les bienfaits du libre-échange et de la dérégulation est donc clos. C’est précisément cette hausse de la mortalité des adultes qui m’avait semblé rendre possible, d’abord la désignation comme candidat républicain, puis l’élection de Donald Trump aux présidentielles de 2016, de même que la hausse de la mortalité infantile russe entre 1970 et 1974 m’avait permis d’envisager, dès 1976, l’effondrement du système soviétique.

Un article de Justin Pierce et Peter Schott de novembre 2016 a ensuite établi une relation statistique robuste, au niveau des comtés américains, entre la libéralisation des échanges avec la Chine et la hausse de la mortalité. Les comtés directement affectés par la concurrence chinoise sur le plan industriel ont ainsi vu leur taux de mortalité augmenter de manière spécifique. La cause de décès la plus significative apparaît, au terme de cette analyse, plutôt le suicide que l’empoisonnement.

L’étude de J. Pierce et P. Schott est fascinante par ses implications morales : elle fait implicitement des économistes qui signent des pétitions pour affirmer les bienfaits du libre-échange des criminels, passibles de poursuites en justice par des actions de groupe semblables à celles qui ont été lancées contre des fabricants de tabac et des firmes pharmaceutiques. (…)

Le contraste entre l’affirmation idéologique et la réalité sociale avait véritablement atteint, dans l’anglosphère, à la veille du basculement brexito-trumpien de 2016, une intensité de type brejnevienne.

Denis Robert. Concluons avec Denis Robert, l’indispensable Denis Robert ! Dans « Le Nouveau Magazine Littéraire » en date du 26 janvier 2018, sous le titre « Le blues du lanceur d’alerte » , il décrit où nous en sommes, et rappelle en quelques paragraphes saisissants comment nous en sommes arrivés là où nous en sommes. La pourriture prend du temps. La pourriture est un choix. Elle n’est pas spontanée. Elle n’est pas sans responsables. On connait les choix. On connait les responsables. Il conclut :

Fin 2017, au moment des Paradise Papers, les multinationales ont démesurément grandi. Le scénario imaginé vingt ans plus tôt est accompli. Capital Without Borders. Le pouvoir des partis politiques est nul quant à la possibilité d’intervenir sur les virements offshore. Un magnat psychopathe et endetté a été élu à la tête des États-Unis. Au Kremlin, le prince des oligarques a planqué sa fortune et bute les journalistes trop regardants. En Chine, un dictateur cupide rase gratis. L’Europe est verrouillée par l’homme à tout faire des banquiers et du Luxembourg reconnaissant. Le nouveau président français est un ex-banquier d’affaires qui place la lutte contre la fraude fiscale au même niveau que la lutte contre la fraude à la Sécu. L’optimisation est, pour lui, une manière d’aider les riches à investir ensuite dans l’économie réelle. Toujours le même insupportable baratin.

Un personnage illustre jusqu’au dégoût l’amollissement général : le commissaire européen chargé de la fiscalité. Pierre Moscovici vient de découvrir que les citoyens sont victimes de « l’inaction européenne » : « Nous ne sommes pas face à des incidents isolés, mais à des pratiques systémiques, mondiales, et organisées », vient de lâcher l’ancien lobbyiste du Cercle de l’industrie. L’ami des patrons qui défiscalisent est payé pour nous endormir. Sa mission est d’abord de protéger ceux qui l’ont mis aux manettes européennes. Il assure avec maestria la prospérité des paradis fiscaux. Je n’exagère pas. Sa duplicité et la servilité des médias à son égard sont fascinantes. Ça se saurait s’il avait fait le contraire, non ?

La finance offshore est l’ultime perfusion du capitalisme. On réduit les salaires, on désindustrialise, on achète les élus à coups de financement politique (7500 euros par filiale), on paupérise, on ubérise. On finit esclaves chez des geôliers high-tech : McDonald’s, Starbucks, Amazon. Nos modernes Thénardier. Plutôt que de nous révolter devant tant d’inégalités, d’interdire les transactions vers ces paradis, nous fermons les yeux. Le PSG, les écrans plats, les abonnements SFR, les iPhone X, les paris sportifs. Les somnifères. Nous sommes otages d’un système qui a réussi son entreprise de désensibilisation de masse. Nous avons peur du vide.

China Miéville: « We live in Utopia; it just isn’t ours! »

Bonne journée.

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