Citations – Avril 2020

Avril 2020, suite de mars 2020.

Suite et fin de la catastrophe du Covid-19 ?

N’est-il pas trop tôt pour le dire ?

Zhou Enlai (1898 – 1976) fut le premier Premier ministre de la République Populaire de Chine, de sa fondation à sa mort (1949 – 1976). À André Malraux (1901 – 1976) qui lui demandait ce qu’il pensait de la Révolution Française (1789 – 1799), il aurait répondu :

Il est encore trop tôt pour se prononcer.

Quelques points de méthode, comme pour le précédent partage :

  • J’ai trié par ordre chronologique les citations effectivement datées d’avril 2020.
  • J’ai laissé celles venant d’autres périodes à la date où elles ont atterri sur mon carnet, avec la mention [Carnet].
  • Les traductions en français, sauf exception, n’engagent que moi.
  • Ce n’est pas systématiquement sourcé, ce n’est pas systématiquement contextualisé, j’en suis bien désolé, mais ceci n’est qu’un blog.

Extrait de mon carnet de citations

Mercredi 1er avril 2020 – [Carnet] Georges Clemenceau, 8 juin 1918 :

Le droit d’insulter les membres du gouvernement est inviolable.

Mercredi 1er avril 2020 – Donald Trump, président des Etats-Unis d’Amérique :

Did you know I was No. 1 on Facebook? I just found out I was No. 1 on Facebook. I thought that was very nice for whatever it means.

Vous saviez que je suis numéro 1 sur Facebook ? Je viens juste de découvrir que je suis numéro 1 sur Facebook. J’ai pensé que c’était très chouette, quoi que ça veuille dire.

  • Contextualisons : Les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnait…

Jeudi 2 avril 2020 – Anuja Sonalker, directrice générale (en anglaise, CEO, ça claque tellement mieux) de Steer Tech, une entreprise développant des solutions technologies de parking autonome (si j’ai bien compris — ça a l’air trop disruptif pour moi…), citée dans un très intéressant article de Naomi Klein publié quelques semaines plus tard par The Intercept :

There has been a distinct warming up to human-less, contactless technology. Humans are biohazards, machines are not.

Il y a clairement eu un regain d’intérêt pour les technologies sans contact, sans humains. Les humains sont des risques biologiques, les machines ne le sont pas.

Vendredi 3 avril 2020 – [Carnet] François Fillon, au personnel soignant d’un EHPAD du Val-de-Marne, dans un reportage diffusé par France 2 le 23 février 2017 :

Vous voulez que je fasse de la dette supplémentaire ?

  • Rappelons qu’en février 2017, ceux qui tiennent aujourd’hui les comptes publics en France (Édouard Philippe, Bruno Le Maire, Gérald Darmanin) soutenaient le candidat François Fillon.

Vendredi 3 avril 2020 – Felipe Gonzalez, ancien président du gouvernement de la République d’Espagne (de 1982 à 1996), cité par le magazine allemand Der Spiegel :

Wenn irgendjemand in Europa sich für überlegen hält, wird er sehr teuer dafür zahlen: Das ist uns schon zweimal im 20. Jahrhundert passiert, mit schrecklichen Folgen.

Si certains en Europe se croient supérieurs aux autres, ils le paieront chèrement. C’est déjà arrivé deux fois au XXème siècle, avec des conséquences horribles.

Vendredi 3 avril 2020 – Didier Lallement, préfet de police de Paris :

Pas besoin d’être sanctionné pour comprendre que ceux qui sont aujourd’hui hospitalisés, qu’on trouve dans les réanimations, ce sont ceux qui au début du confinement ne l’ont pas respecté. Il y a une corrélation très simple.

Vendredi 3 avril 2020 – Bruno Macaes, ancien secrétaire d’Etat aux Affaires Européennes de la République du Portugal (de 2013 à 2015), dans un article publié par le magazine américain National Review :

To put it more bluntly: There was always an argument that the existing world order cannot change because only a momentous war has done that in the past and world wars have become impossible. But in pandemics — and soon in climate change — we may have found two functional equivalents of war.

Pour le dire de manière plus crue : Il y a toujours eu cette idée selon laquelle l’ordre mondial existant ne pouvait pas changer parce que seule une grande guerre avait fait une telle chose dans le passé, et que les guerres mondiales sont devenues impossibles. Mais avec cette pandémie — et bientôt avec le changement climatique — nous avons peut-être trouvé deux équivalents fonctionnels d’une grande guerre.

Dimanche 5 avril 2020 – Sigmar Gabriel und Joschka Fischer, anciens ministres des Affaires Etrangères de la République Fédérale d’Allemagne, dans le quotidien allemand Der Tagesspiegel :

Länder wie Italien und Spanien werden es Europa und vor allem uns Deutschen 100 Jahre lang nicht vergessen, wenn wir sie bei der Bewältigung dieser drohenden und bereits einsetzenden Entwicklung in ihren Ländern jetzt im Stich lassen. Und genau das tun wir gerade.

Les Italiens et les Espagnols ne pardonneront pas avant cent ans à l’Europe, et à nous les Allemands, si nous les laissons se débrouiller seuls face à cette crise dans leurs pays respectifs. Et c’est exactement ce que nous faisons.

Dimanche 5 avril 2020 – Evgeny Morozov, dans un texte traduit sur son blog du Monde Diplomatique :

Le Covid-19 est à l’État solutionniste ce que les attentats du 11-Septembre sont à l’État de surveillance.

Mardi 7 avril 2020 – Nicolas Baverez, dans Le Point :

La guerre sanitaire [d’Emmanuel Macron] est un concept tout aussi faux et dangereux que la guerre contre le terrorisme de George W. Bush, la guerre contre la drogue de Rodrigo Duterte ou la guerre culturelle de Jair Bolsonaro.

Mardi 7 avril 2020 – Mauro Ferrari, président du Conseil Européen de la Recherche (Scientifique), dans sa lettre de démission rendue publique notamment par The Financial Times :

I have been extremely disappointed by the European response to Covid-19, for what pertains to the complete absence of coordination of health care policies among member states, the recurrent opposition to cohesive financial support initiatives, the pervasive one-sided border closures, and the marginal scale of synergistic scientific initiatives.

I am afraid that I have seen enough of both the governance of science, and the political operations at the European Union. In these three long months, I have indeed met many excellent and committed individuals, at different levels of the organization of the ERC and the EC. However, I have lost faith in the system itself. And now the times require decisive, focused, and committed actions — a call to responsibility for all those that have an aspiration to make a difference against this devastating tragedy.

Je suis très déçu par la réponse européenne au Covid-19, pour tout ce qui concerne l’absence totale de coordination des politiques de santé publique entre les Etats membres, l’opposition récurrente à des soutiens financiers pour forger une cohérence, les fermetures de frontière unilatérales et généralisées, et l’échelle dérisoire des initiatives scientifiques.

Je crains d’en avoir vu assez, à la fois de la gouvernance de la science, et du fonctionnement politique de l’Union Européenne. Pendant ces trois longs mois, j’ai en effet rencontré d’excellentes personnes, engagées, à différents niveaux du Conseil Européen de la Recherche et de la Commission Européenne. Mais j’ai perdu foi dans le système lui-même. Et pourtant maintenant les circonstances exigent des actions engagées, décisives et ciblées — un appel à la responsabilité de tous ceux qui aspirent à faire quelque chose de significatif contre cette tragédie dévastatrice.

Mercredi 8 avril 2020 – [Carnet] Victor Hugo :

C’est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain n’écoute pas.

Jeudi 9 avril 2020 – François Ruffin, député de la Somme, sur France 2 :

Le confinement c’est un pis-aller. Ce qu’on fait, c’est juste ce qui se faisait pour la peste au Moyen-Âge, on enferme les gens chez eux. Le problème c’est que ça, ça doit se conjuguer avec des tests, des tests, des tests. (…) Il y a un mois de perdu dans la montée en puissance du dépistage. (…) Le truc c’est qu’en plus, on a transformé notre nullité en doctrine : comme on sait pas tester, comme on n’a pas les moyens de tester, comme le gouvernement n’a pas prévu le truc et s’est pas donné les moyens de tester, il en a fait une doctrine en disant ‘on n’a pas besoin de tests’. Et puis on va en sortir et puis on va dire bon ben finalement y avait besoin des tests, puisqu’ils ont déjà fait le même coup pour les masques, où au départ la doctrine c’était qu’il fallait pas de masques pour tout le monde, voire que même que pour les soignants c’était pas nécessaire, et puis maintenant la doctrine c’est qu’il va en falloir pour tout le monde.

Jeudi 9 avril 2020 – Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles du quotidien français Libération, sur son fil Twitter :

C’est dingue quand on y songe : plonger le monde dans la plus grave récession depuis la seconde guerre mondiale pour une pandémie qui a tué pour l’instant moins de 100.000 personnes (sans parler de leur âge avancé) dans un monde de 7 milliards d’habitants. La grippe saisonnière, qui tue surtout les jeunes enfants, c’est entre 290.000 et 650.000 par an dans le monde. Et tout le monde s’en tape, mais grave. Je me demande quand on va revenir à la raison ? Lorsque la récession atteindra -20% ?

Le pire, c’est que ces gens n’ont même pas honte, ne doutent même pas, ne se rendent même pas compte du caractère monstrueux qu’il y a à donner un prix à la vie, puis à jouer ce prix à la baisse.

Vendredi 10 avril 2020 – [Carnet] Zoé Sagan, dans son livre ‘Kétamine’, paru au début de l’année :

Les algorithmes commandent le spectacle. Reste à savoir qui contrôle les algorithmes et vous aurez le nom des maîtres de vos enfants.

Vendredi 10 avril 2020 – Heiko Mass, ministre des Affaires Etrangères de la République Fédérale d’Allemagne, dans un entretien accordé au magazine allemand Der Spiegel :

Ich halte es für richtig, dass jedes Land zuerst nationale Maßnahmen ergriffen hat. Das ist wie im Flugzeug: Jeder sollte sich im Notfall erst seine Maske aufsetzen, bevor er anderen hilft. Wenn wir unsere nationalen Hausaufgaben nicht gemacht hätten, hätten wir auch niemandem außerhalb unseres Landes unterstützen können. Die Reihenfolge war richtig.

Je pense que c’est normal que chaque Etat-membre ait d’abord agi seul. C’est comme dans un avion : Chacun doit mettre son propre masque avant d’aider les autres. Si nous n’avions pas d’abord fait nos devoirs chez nous, nous n’aurions pas été en capacité d’aider qui que ce soit en dehors de notre pays. L’ordre dans lequel nous avons agi était le bon.

  • « Chacun doit mettre son propre masque avant d’aider les autres », dans un contexte de pénurie générale de masques dans la plupart des pays européens : Certains ont quand même un bon goût très particulier pour choisir leurs métaphores…

Vendredi 10 avril 2020 – Eric Le Boucher, journaliste, dans le quotidien Les Echos :

La préservation de la vie est un principe sacré, mais le retour au travail et la défense des libertés individuelles, qui fit tant de morts, représentent aussi une valeur humaine. (…) Il faut économiquement, psychologiquement, politiquement, sortir du confinement. Cela signifie qu’on doit en revenir à la stratégie de l’immunité collective et accepter les morts qui vont avec.

  • Le Boucher porte de mieux en mieux son patronyme.

Samedi 11 avril 2020 – Frank-Walter Steinmeier, président de la République Fédérale d’Allemagne, dans son allocution à la nation allemande pour Pâques :

Teilen wir doch alles Wissen und alle Forschung, damit wir schneller zu Impfstoff und Therapien gelangen, und sorgen wir in einer globalen Allianz dafür, dass auch die ärmsten Länder Zugang haben, die Länder, die am verwundbarsten sind. Nein, diese Pandemie ist kein Krieg. Nationen stehen nicht gegen Nationen, Soldaten nicht gegen Soldaten. Sondern sie ist eine Prüfung unserer Menschlichkeit. Sie ruft das Schlechteste und das Beste in den Menschen hervor. Zeigen wir einander doch das Beste in uns!

Und zeigen wir es bitte auch in Europa! Deutschland kann nicht stark und gesund aus der Krise kommen, wenn unsere Nachbarn nicht auch stark und gesund werden.

Partageons donc toutes les connaissances, toutes les recherches afin de trouver plus vite des vaccins et des traitements, et veillons au sein d’une alliance mondiale à ce que les pays les plus pauvres y aient accès eux aussi, eux qui sont les plus vulnérables. Non, cette pandémie n’est pas une guerre. Ce ne sont pas des nations qui s’affrontent, des soldats qui se combattent. Cette pandémie met à l’épreuve notre sentiment d’humanité. Elle fait ressortir ce qu’il y a de pire et de meilleur en nous. Choisissons de montrer ce qu’il y a de meilleur !

Et montrons-le aussi en Europe ! L’Allemagne ne pourra pas sortir de cette crise forte et en bonne santé si nos voisins ne font pas de même.

Lundi 13 avril 2020 – Peter Navarro, ancien conseiller économique de Donald Trump (il en a usé beaucoup), dans The New York Times :

It’s disappointing that so many of the medical experts and pundits pontificating in the press appear tone deaf to the very significant losses of life and blows to American families that may result from an extended economic shutdown. Instead, they piously preen on their soap boxes speaking only half of the medical truth without reference or regard for the other half of the equation, which is the very real mortal dangers associated with the closure of the economy for an extended period.

Il est déconcertant que tant d’experts médicaux et d’éditorialistes qui pontifient dans la presse semblent indifférentes aux pertes considérables de vies humaines et aux dégâts pour les familles américaines qui pourraient résulter d’un arrêt économique prolongé. À la place, ils prêchent pieusement depuis leurs chaires, expliquant seulement une moitié de la vérité médicale, sans évoquer ou prendre compte l’autre moitié de l’équation, qui est les dangers très réels et mortels associés à la fermeture de l’économie pour une période prolongée.

Mardi 14 avril 2020 – Eric Schmidt, ancien patron de Google, à une réunion de grands patrons, « The Economic Club of New York » :

Think about what your life would be like in America without Amazon, for example. The benefit of these [Big Tech] corporations — which we love to malign — in terms of the ability to communicate … the ability to get information, is profound — and I hope people will remember that when this thing is finally over. So let’s be a little bit grateful that these [Big Tech] companies got the capital, did the investment, built the tools that we’re using now and have really helped us out. Imagine having the same reality of this pandemic without these tools.

Pensez à ce que la vie serait en Amérique sans Amazon, par exemple. Ce qu’apportent les géants du numérique — que nous adorons dénigrer — en termes de capacités à communiquer, de capacités à obtenir de l’information, est considérable — et j’espère que les gens s’en souviendront quand tout ça sera fini. Alors soyons un peu reconnaissant que ces géants du numérique aient eu les capitaux, aient fait les investissements, aient construit les outils que nous utilisons maintenant et qui nous ont vraiment aidé. Imaginez ce qu’aurait été cette pandémie sans ces outils.

  • Loués soient nos seigneurs !

Mardi 14 avril 2020 – Lettre ouverte aux citoyens chinois et aux amis de la Chine, signée par toutes sortes de sommités et publiée par une institution canadienne :

我们永远都不要忘记,中国的“切尔诺贝利时刻”是一个自我伤害的伤口。 中共压制了中国医生,他们想在疫情爆发初期警告其他卫生专业人员:艾芬医生在接受国内一家媒体的采访后就被禁声了; 她的同事李文亮医生在武汉与该病毒作斗争时死亡。 李医生在临终时曾留下广为流传的一句话:“健康的社会不应只有一种声音。

Nous ne devrons jamais oublier que le moment Tchernobyl de la Chine est une blessure auto-infligée. Le Parti Communiste Chinois a fait taire les médecins qui voulaient prévenir d’autres professionnels de santé au début de l’épidémie : le Dr Ai Fen ne peut plus s’exprimer en public depuis qu’il a accordé un entretien à un média national ; sa collègue le Dr Li Wenliang est morte en combattant le virus à Wuhan. Sur son lit de mort, le Dr Li a eu cette phrase désormais célèbre : ‘Une société en bonne santé ne devrait pas avoir une seule voix unique.’

Mercredi 15 avril 2020 – Herbert George Wells, en 1920 :

Human history becomes more and more a race between education and catastrophe.

L’Histoire humaine devient de plus en plus une course entre l’enseignement et la catastrophe.

Mercredi 15 avril 2020 – Emmanuel Macron, président de la République Française, dans une interview donnée au Point :

Et puis, sincèrement, bien malin est celui qui aurait pu annoncer qu’en Chine, l’épicentre de la production serait submergé par l’épidémie. Rappelez-vous qu’au départ nous livrons des masques, comme un geste humanitaire, à la Chine. Personne alors ne pense que tout le monde va être touché. S’ajoute à cela un effet de consommation que nous n’avons pas anticipé. On passe de 4 millions à 40 millions de masques par semaine.

Mercredi 15 avril 2020 — Pierre-Gabriel Bieri, note du Service d’information du Centre Patronal de la Confédération Helvétique :

Il faut éviter que certaines personnes soient tentées de s’habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses : beaucoup moins de circulation sur les routes, un ciel déserté par le trafic aérien, moins de bruit et d’agitation, le retour à une vie simple et à un commerce local, la fin de la société de consommation… Cette perception romantique est trompeuse, car le ralentissement de la vie sociale et économique est en réalité très pénible pour d’innombrables habitants qui n’ont aucune envie de subir plus longtemps cette expérience forcée de décroissance. La plupart des individus ressentent le besoin, mais aussi l’envie et la satisfaction, de travailler, de créer, de produire, d’échanger et de consommer. On peut le faire plus ou moins intelligemment, et on a le droit de tirer quelques leçons de la crise actuelle. Mais il est néanmoins indispensable que l’activité économique reprenne rapidement et pleinement ses droits.

Jeudi 16 avril 2020 – Donald Tusk, ancien Premier ministre de la République de Pologne, ancien président du Conseil Européen, dans le magazine allemand Der Spiegel :

Was die Wirtschaft angeht, brauchen wir einen Blitzkrieg.

Nous avons besoin d’une Blitzkrieg pour l’économie.

  • Un Polonais qui réclame une Blitzkrieg ? On aura tout vu !

Jeudi 16 avril 2020 – Emmanuel Macron, dans une interview donnée au Financial Times :

Je n’ai jamais imaginé quoi que ce soit, car je me suis toujours placé dans les mains du destin. Il faut se rendre disponible à sa destinée… C’est donc là où je me trouve, prêt à me battre et à défendre ce en quoi je crois tout en demeurant capable d’essayer de concevoir ce qui semblait impensable.

  • On va éviter de rire.

Vendredi 17 avril 2020 – Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’Etat à l’économie, à l’Assemblée Nationale :

Est-ce que cette entreprise [Luxfer] est stratégique ? Je ne le crois pas puisque nous avons un fournisseur britannique.

  • Pour ceux qui auraient cru ne serait-ce qu’un seul instant que le régime Macron allait renoncer au néolibéralisme, à la mondialisation heureuse et autres absurdités suicidaires…

Vendredi 17 avril 2020 – Hank Sheinkopf, stratège du Parti Démocrate américain, à Politico :

Americans are suckers for a good story. Donald Trump is going to give ’em a good story. The story is, the nation faced its greatest crisis since the Second World War. And we were led by a president who had been hobbled by people who had tried to destroy him from Day One. The economy was in tatters. Millions were out of work. What did Donald Trump do? He did what all great American leaders have done. X, Y, Z. Now, despite what we’ve been through, this most extraordinary nation, blessed by God, is on its way back. It won’t be easy, but we’re going to get there, because Donald Trump is leading the way.

Les Américains adorent les bonnes histoires. Donald Trump va leur fourguer une bonne histoire. Cette histoire, c’est que la nation faisait face à sa plus grande crise depuis la Deuxième Guerre Mondiale. Et nous avions un président qui avait été entravé depuis le première jour par des gens décidés à le détruire. L’économie était en miettes. Des millions de gens étaient sans emploi. Qu’a fait Donald Trump ? Il a fait ce que tous les grands leaders américains ont fait. X, Y, Z. Et alors, malgré tout ce que nous avons subi, cette grande nation, la plus extraordinaire des nations, bénie par Dieu, est de retour. Ça ne sera pas facile, mais on va y arriver, parce que Donald Trump nous montre le chemin.

Lundi 20 avril 2020 – [Carnet] John Maynard Keynes, in ‘Economic Possibilities for Our Grandchildren’, 1930 :

We shall be able to rid ourselves of many of the pseudo-moral principles which have hag-ridden us for two hundred years, by which we have exalted some of the most distasteful of human qualities into the position of the highest virtues. We shall be able to afford to dare to assess the money-motive at its true value. The love of money as a possession — as distinguished from the love of money as a means to the enjoyments and realities of life — will be recognised for what it is, a somewhat disgusting morbidity, one of those semi-criminal, semi-pathological propensities which one hands over with a shudder to the specialists in mental disease.

Il nous sera possible de nous débarrasser de nombreux principes pseudo-moraux qui nous ont tourmentés pendant deux siècles et qui nous ont fait ériger en vertus sublimes certaines des caractéristiques les plus déplaisantes de la nature humaine. Nous pourrons nous permettre de juger la motivation pécuniaire à sa vraie valeur. L’amour de l’argent comme objet de possession, qu’il faut distinguer de l’amour de l’argent comme moyen de se procurer les plaisirs et les réalités de la vie, sera reconnu pour ce qu’il est : un état morbide plutôt répugnant, l’une de ces inclinations à demi criminelles et à demi pathologiques dont on confie le soin en frissonnant aux spécialistes des maladies mentales.

Lundi 20 avril 2020 – Gilles Le Gendre, président du groupe parlementaire LREM, à propos du traçage et de l’application StopCovid, sur LCI :

Que le débat ait lieu est une nécessité. C’est indispensable, c’est essentiel. Le vote n’apporterait rien de plus.

Lundi 20 avril 2020 – Mark Zuckerberg (propriétaire et patron de Facebook), dans une tribune publiée par The Washington Post (propriété de Jeff Bezos, patron d’Amazon) :

I’ve always believed that helping people come together as a community will help us address our greatest challenges — not just by sharing our experiences and supporting each other in crises but also by working together at scale to solve problems. The world has faced pandemics before, but this time we have a new superpower: the ability to gather and share data for good. If we use it responsibly, I’m optimistic that data can help the world respond to this health crisis and get us started on the road to recovery.

J’ai toujours été persuadé qu’aider les gens à se réunir en communauté nous aidera à faire face à nos plus grands défis — pas seulement en partageant nos expériences et en nous soutenant mutuellement pendant les crises, mais aussi en travaillant ensemble à grande échelle pour résoudre des problèmes. Le monde a déjà fait face à des pandémies, mais cette fois-ci nous avons un nouveau super-pouvoir : la capacité à amasser et partager des données pour faire le bien. Si nous les utilisons de manière responsable, je suis optimiste que les données pourront aider le monde à faire face à cette crise sanitaire, et à nous mettre sur la voie de la reprise.

Mercredi 22 avril 2020 – [Carnet] Timothy Geithner, dans ses mémoires intitulées ‘Stress Test: Reflections on Financial Crises’ et publiées en 2014 :

Old Testament vengeance appeals to the populist fury of the moment, but the truly moral thing to do during a raging financial inferno is to put it out.

La vengeance façon Ancien Testament plait à la furie populiste du moment, mais la chose vraiment morale à faire pendant le déchaînement d’un brasier financier est de l’éteindre.

  • Timothy Geithner était président de la Federal Reserve of New York de 2003 à 2008, puis fut nommé Secrétaire au Trésor par Barack Obama dans les semaines suivant son élection en novembre 2008, et est resté à ce poste jusqu’en 2013.

Jeudi 23 avril 2020 – [Carnet] Zoé Sagan, dans ‘Kétamine’ :

Tout ce que vous mettez en mots n’est pas une expérience. C’est une représentation — une fausse déclaration.

Jeudi 23 avril 2020 – Mike Dunleavy, Gouverneur de l’Alaska, cité par CNN :

We are beginning to open up sectors of the economy. (…) Unfortunately, there will be deaths, as there have been with car accidents and cancers and strokes.

Nous commençons à rouvrir certains secteurs économiques. (…) Il y aura hélas des morts, comme il y en a avec les accidents de voiture, les cancers, et les accidents cardiaques.

Vendredi 24 avril 2020 – Johann Chapoutot, dans un entretien accordé à Mediapart :

Merkel, comme Steinmeier, parlent à la raison de leurs auditeurs. (…) Merkel comme Steinmeier parlent à des adultes, à des citoyens rationnels. Le contraste est net avec la France, où l’on nous parle comme à des enfants. Comme l’avait dit Sibeth Ndiaye, on assume de mentir pour « protéger le président ». Je me demande d’ailleurs comment il a été possible de nommer porte-parole du gouvernement une femme qui avait fait cette déclaration quelques mois plus tôt. En France, on nous ment. On nous félicite, on nous enguirlande, on nous gronde, on nous récompense, à l’instar de Macron dans ses interventions ; ou l’on nous tance ou nous insulte, comme le déplorable préfet de police de Paris, Didier Lallement. En France, on masque l’impuissance concrète, réelle, du gouvernement par des rodomontades ridicules.

Vendredi 24 avril 2020 – David Frum, ancien « speechwriter » de George W. Bush, dans une conversation sur MSNBC :

I don’t think the President and people like Governor Kemp are consciously planning this, but they’re removing all the alternatives to the only policy that is going to remain this time six weeks from now or eight weeks from now. Which is they’re moving toward the policy of ‘let’s take the punch.’ He’ll reopen and see what happens. Let’s accept that there may be hundreds of thousands, or some double hundreds of thousands, of Americans killed. They’re going to be mostly poor and minorities, mostly not going to be Trump voters. Let’s take that punch and push through and try to get to herd immunity as fast as possible.

I don’t think the President quite processes it quite that rationally, but maybe Governor Kemp does. I suspect Governor Desantis probably does. But that’s where they’re going. When you don’t prepare any alternatives the only plan left available to you is the plan that you have and the plan that they’re working to is take the punch, let people take the casualties. They’re mostly minorities and non-Trump voters.

Je ne pense pas que le président et le gouverneur Kemp sont en train de planifier cela de manière consciente, mais ils sont en train d’éliminer toutes les alternatives à la seule politique qui restera possible d’ici six à huit semaines. Cette politique vers laquelle ils nous entraînent c’est ‘Encaissons le choc’. Il va rouvrir et attendre de voir ce qui arrive. Acceptons qu’il y aura peut-être des centaines de milliers d’Américains qui vont mourir. Ce seront surtout des gens pauvres ou des minorités ethniques, donc des gens qui n’auraient pas voté pour Trump. Encaissons le choc et avançons tête baissée pour arriver à l’immunité de groupe aussi vite que possible.

Je ne crois pas que le président conçoit cela de manière rationnelle, mais peut-être que le gouverneur Kemp y parvient. Je pense que le gouverneur DeSantis y arrive probablement. Mais c’est ce qui va arriver. Quand vous ne préparez aucune alternative, le seul plan qui reste disponible est le plan que vous avez, et ce plan est d’encaisser le choc, de laisser les gens compter les morts. Ces gens sont surtout des minorités et des non-électeurs de Trump.

Samedi 25 avril 2020 – [Carnet] Jean Giraudoux :

Le privilège des grands, c’est de voir les catastrophes d’une terrasse.

Samedi 25 avril 2020 – Naomi Klein, dans un entretien accordé au quotidien israélien Haaretz :

This is a moment that’s going to require a huge amount of courage. There’s no going back to normal. We have to mistrust anyone playing the role of the strongman, particularly the leaders who left our societies so vulnerable in the first place. They are the last people that should be given added powers in the name of protecting us, because they’ve actually failed us, profoundly and murderously.

Le moment qui approche va nécessiter beaucoup de courage. Il n’y aura pas de retour à la normale. Nous devons refuser de croire quiconque prétendra jouer le rôle de l’homme fort, notamment les dirigeants qui ont précisément rendu nos sociétés si vulnérables. Ce sont les dernières personnes qui devraient recevoir des pouvoirs supplémentaires sous prétexte de nous protéger, parce qu’en fait ils nous ont trahis, de manière profonde et meurtrière.

Samedi 25 avril 2020 – Finlan O’Toole, dans le quotidien irlandais The Irish Times :

The country Trump promised to make great again has never in its history seemed so pitiful. Will American prestige ever recover from this shameful episode?

Le pays que Trump avait promis de rendre grand à nouveau n’a jamais dans son histoire semblé si pitoyable. Est-ce que le prestige américain pourrait jamais se remettre de cet épisode honteux ?

Dimanche 26 avril 2020 – [Carnet] Blaise Pascal :

Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre.

Lundi 27 avril 2020 – [Carnet] Douglas Coupland, dans son roman « Generation X » publié en 1990 :

You see, when you’re middle class, you have to live with the fact that history will ignore you. You have to live with the fact that history can never champion your causes and that history will never feel sorry for you. It is the price that is paid for day-to-day comfort and silence. And because of this price, all happinesses are sterile; all sadnesses go unpitied.

Vous savez, quand vous êtes dans la classe moyenne, vous devez vous faire à l’idée que l’Histoire vous ignorera. Vous devez vous faire à l’idée que l’Histoire ne défendra jamais vos causes, et que l’Histoire ne sera déjà désolée pour vous. C’est le prix à payer pour le confort quotidien et le silence. Et à cause de ce prix, tous les bonheurs sont stériles ; toutes les tristesses seront inconsolées.

Lundi 27 avril 2020 – Emmanuel Todd, dans un entretien accordé à L’Express :

Il faut en finir avec l’impunité. On doit faire des exemples, avec des peines de prison et des sanctions financières. La société française a besoin de morale, et il n’y a pas de morale sans punition. Mais ce n’est pas seulement une question de principe. Il existe maintenant un vrai risque d’explosion sociale, parce que les Français savent que leurs dirigeants sont incapables de les protéger. Si l’on accepte encore et toujours un pouvoir qui raconte n’importe quoi grâce à sa maîtrise des moyens de communication et qui s’entête à ne pas régler les problèmes économiques, l’étape suivante ne sera pas une lutte des classes civilisée, mais la guerre civile.

Mardi 28 avril 2020 – [Carnet] Mark Twain :

If you tell the truth, you don’t have to remember anything.

Si vous dites la vérité, vous n’avez rien à mémoriser.

Mercredi 29 avril 2020 – Jared Kushner, alias le petit con qui a épousé la fille du gros con, sur Fox News :

We’re on the other side of the medical aspect of this, and I think that we’ve achieved all the different milestones that are needed. The federal government rose to the challenge, and this is a great success story. And I think that that’s really, you know, what needs to be told.

D’un point de vue médical, le plus dur est derrière nous, et je pense que nous avons atteint tous les jalons dont nous avons besoin. Le gouvernement fédéral s’est montré à la hauteur du défi, et c’est un grand succès. Et je crois que c’est cela qu’il faut raconter.

  • Il veut pas une médaille en plus ?

Mercredi 29 avril 2020 – Brad DeLong, dans Project Syndicate :

At a recent press conference, Trump himself suggested that the virus might by treated by injecting poisonous household chemicals, or by irradiating oneself with ultraviolet light (which happens to be how the behavior-altering parasites are killed in the 1967 Star Trek episode ‘Operation – Annihilate!’).

Lors d’une récente conférence de presse, Trump lui-même a suggéré que le virus pourrait être traité en ingérant des produits chimiques ménagers toxiques, ou en s’irradiant à la lumière ultra-violette (il se trouve que c’est ainsi que sont éradiqués des parasites manipulant les comportements dans l’épisode de Star Trek de 1967 intitulé ‘Opération Annihilation’).

Mercredi 29 avril 2020 – Bruce Schneier, l’un des plus grands experts mondiaux en sécurité informatique, dans BuzzFeed, puis sur son blog :

My problem with contact tracing apps is that they have absolutely no value. I’m not even talking about the privacy concerns, I mean the efficacy. Does anybody think this will do something useful? This is just something governments want to do for the hell of it. To me, it’s just techies doing techie things because they don’t know what else to do.

Ce que je reproche aux applications de traçage c’est qu’elles n’ont absolument aucune valeur. Je ne parle même pas des soucis de protection de la vie privée, je parle de leur efficacité. Qui croit vraiment qu’elles feront quoi que ce soit d’utile ? C’est juste un truc que les gouvernements veulent pour leurs propres desseins. A mon avis, c’est juste des techniciens faisant des trucs de techniciens parce qu’ils ne savent pas quoi faire d’autre.

Jeudi 30 avril 2020 – Paul Krugman, dans The New York Times :

Whenever you consider the economic implications of stock prices, you want to remember three rules. First, the stock market is not the economy. Second, the stock market is not the economy. Third, the stock market is not the economy.

Chaque fois que vous réfléchissez aux implications des prix des actions, vous devez vous rappeler trois règles. Premièrement, le marché boursier n’est pas l’économie. Deuxièmement, le marché boursier n’est pas l’économie. Troisièmement, le marché boursier n’est pas l’économie.

Jeudi 30 avril 2020 – [Carnet] Jared Diamond, dans son livre « Guns, Germs, and Steel: The Fates of Human Societies », publié en 1997 :

The history of interactions among disparate peoples is what shaped the modern world through conquest, epidemics and genocide. Those collisions created reverberations that have still not died down after many centuries, and that are actively continuing in some of the world’s most troubled areas.

L’histoire des interactions entre peuples disparates est ce qui a forcé le monde moderne, à travers des conquêtes, des épidémies et des génocides. Ces collisions ont eu des répercussions qui se font encore sentir après plusieurs siècles, et qui bougent encore dans certaines des parties du monde les plus troublées.

Décidément, il est trop tôt pour se prononcer.

Bonne nuit.

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Libres d’obéir, ou la continuité d’une certaine modernité malade

J’ai lu en ce mois de mai 2020 le livre de l’historien Johann Chapoutot, publié début janvier 2020, intitulé « Libres d’obéir », et sous-titré « Le management, du nazisme à aujourd’hui ».

Ce livre a eu mauvaise presse. Un professeur à HEC écrivant dans Contrepoints a sobrement intitulé son article : « Non, les managers ne sont pas des nazis ! »

Ce livre m’a attiré depuis que j’en ai entendu parler. J’ai lu diverses choses à son sujet, en particulier, l’entretien accordé par Johann Chapoutot au site Le Vent Se Lève (LVSL) en date du 22 février 2020, intitulé « Le nazisme, par son imaginaire de la concurrence et de la performance, participe de notre modernité » — qui faisait en quelque sorte suite à un autre entretien accordé par le même auteur au même site, en date du 11 décembre 2017, intitulé « Les nazis n’ont rien inventé. Ils ont puisé dans la culture dominante de l’Occident libéral ».

J’ai beaucoup apprécié ce livre. Il se lit vite, mais il est d’une grande profondeur. Ce n’est pas un pamphlet, c’est un travail d’historien, construit et documenté.

Ce livre rejoint certaines choses que je crois déjà depuis un certain temps sur l’Histoire du XXème siècle. Mais il va au-delà. Je recommande très fortement la lecture de ce livre, et le principal but du présent billet est de vous donner envie de le lire. Je me permets, comme souvent, de citer de larges extraits, mais vous trouverez beaucoup plus dans le livre lui-même que dans ce maigre billet.

Ce livre est bien écrit et didactique. Il permet de rentrer dans les modes de pensée, et de les relier. Il explique méticuleusement les mots-clefs et les expressions-clefs, venues de l’allemand (plus précisément parfois, de l’allemand du IIIème Reich), en français, avec des détours très pertinents vers l’anglais (plus précisément, le corporate globish).

Exemple :

La question de la liberté est inepte et oiseuse, pour un manager qui se respecte : on est libre par définition, du seul fait que l’on participe à la communauté, qu’elle soit Gemeinschaft ou team.

Contrairement à ce qu’ont écrit ses détracteurs, ce livre est d’une grande subtilité. Il explique des continuités, et il signale aussi des discontinuités. Je vais dans ce billet être forcément moins subtil, m’en tenir aux continuités, et mêler aux thèses défendues par ce livre des thèses plus personnelles. Je ne suis pas historien, hélas. Ceci n’est qu’un blog.

1) L’Allemagne était l’un des pays les plus avancés du monde dans les années 1930s

Il est tentant de considérer le IIIème Reich (1933 – 1945) comme juste une aberration, une parenthèse vite refermée, un cul-de-sac vite abandonné. Il est rassurant de se dire que c’est un anti-modèle absolu, dont rien heureusement n’est resté, et dont personne ne s’est depuis inspiré, sauf quelques tarés.

Si seulement c’était si simple ! Il est aussi faux de considérer tous les Allemands comme des Nazis, que de considérer les Nazis comme juste des barbares – au sens étymologique : ceux qui ne sont pas comme nous. Ils étaient pas comme nous, on est meilleurs qu’eux ? Il ne reste rien d’eux, on est le contraire d’eux ? Trop facile…

L’Allemagne dans les années 1930s est une nation industrielle, économique, scientifique et culturelle de premier plan. À bien des égards, on peut argumenter que c’est le pays le plus avancé au monde. C’est un pays à l’avant-garde de la « civilisation », un pays admirable et admiré.

Par la taille, son économie est la troisième économie du monde (derrière les Etats-Unis et l’Union Soviétique, loin devant l’Empire français et l’Empire britannique). Un autre indicateur qui vaut ce qu’il vaut : Entre 1931 et 1940, l’Allemagne a décroché 10 prix Nobel (contre 13 pour les Etats-Unis, 11 pour la Grande-Bretagne et 3 pour la France). Les universités allemandes, la littérature allemande, le cinéma allemand, les arts allemands en général, ont un rayonnement mondial.

La puissance militaire de l’Allemagne de 1939 à 1945 est une conséquence de sa puissance économique, scientifique et industrielle. L’Allemagne est en avance sur à peu près toutes les technologies militaires, notamment les fusées. Pendant les 4 derniers mois de 1944, l’Allemagne exsangue est encore capable de lancer plusieurs milliers de missiles balistiques V2 ! Et la fission nucléaire est, dans les années 1930s, une découverte scientifique principalement allemande, qui aurait pu aboutir à une bombe atomique allemande bien avant les autres puissances de l’époque (mais laissons de côté l’uchronie pour cette fois – la série adaptée du « Maître du Haut Château » de Philip K. Dick est plutôt intéressante, spoiler ici).

L’Allemagne des années 1930s était un pays moderne. Ultra-moderne. Un des pays où s’inventait la modernité. La modernité n’avait pas – et, je pense, n’a jamais eu – de nationalité. La modernité incluait – inclut – énormément de choses, le meilleur comme le pire, et souvent des choses ambiguës. Les gratte-ciels. Les aéroports. Les autoroutes (un des mots allemands de l’époque qui est resté : Autobahn). Metropolis. Le gigantisme en tout. Le travail à la chaîne, les loisirs de masse, les médias de masse, les grandes organisations… Et à la fin, cette question, comment on fait pour gérer des organisations gigantesques ? Un autre artefact de la modernité : le management.

2) La continuité du Troisième Reich à la République Fédérale d’Allemagne

Même si l’Allemagne est divisée en 1945 en quatre zones d’occupation, qui deviennent en 1949 deux Etats séparés (RFA et RDA), l’Allemagne n’est pas démantelée. Comme certains des vainqueurs en 1919 (par exemple Clemenceau), certains des vainqueurs en 1945 (par exemple Morgenthau) l’ont souhaité, l’ont voulu, l’ont proposé ; mais in fine l’Allemagne n’est pas démantelée. Il n’y a pas de partition du pays, par exemple entre Nord, Sud et Rhénanie. La Bavière, la Saxe, la Hesse, la Sarre et les autres Länder restent des provinces au sein d’un Etat fédéral. Et il n’est pas question non plus de désindustrialisation, de désurbanisation, de retour à un « état pastoral », de forcer des millions d’Allemands à retourner à la terre. Ça a été envisagé, très sérieusement, mais ce n’est pas arrivé. À partir de 1949, les puissances occupantes décident de reconstruire l’Allemagne de l’Ouest comme membre à part entière de l’Alliance Atlantique.

La République Fédérale ne peut dès lors que redevenir un grand pays industriel. Je serais tenté de dire : c’était inévitable.

De la même manière, la France, après la Libération, ne pouvait que redevenir un grand pays.

Même s’il y a eu « dénazification », celle-ci n’a été que partielle. Je ne connais pas d’exemple de pays dont on a entièrement renouvelé les élites à la suite d’une guerre ou d’une révolution, au-delà d’une certaine profondeur plus ou moins faible. Là encore, c’était inévitable. Il fallait bien faire tourner le pays. La nature a horreur du vide. Ou alors, il aurait fallu pour les Alliés procéder en Allemagne de l’Ouest à ce que Staline avait tenté à Katyn en 1940 pour détruire les élites de la Pologne.

Dès lors, nombreux sont les hauts-fonctionnaires, cadres, dirigeants, qui ont pu, après une brillante carrière au service du IIIème Reich, faire une belle carrière au sein de la République Fédérale.

De la même manière, en France, de belles carrières commencées sous la IIIème République, poursuivies à Vichy, ont continué sous le IVème puis la Vème République – l’exemple le plus connu étant probablement Maurice Papon, qui finit Ministre du Budget en 1979. Tous les régimes ont besoin de fonctionnaires, de hauts-fonctionnaires, et de toutes sortes de « collaborateurs ».

Le personnage principal du livre de Johann Chapoutot est Reinhard Höhn. Juriste, il gravit les échelons au sein de la SS (il fut même l’adjoint de Reinhard Heydrich de 1932 à 1939), jusqu’à être nommé général en 1944. Quelques années après la fin de la guerre, il fonde une grande école de management à Bad-Harzburg en Basse-Saxe, où furent formés en quelques décennies plusieurs centaines de milliers de cadres.

Johann Chapoutot décortique l’abondante production écrite de Reinhard Höhn avant 1945 et après 1949, et en montre principalement la continuité. Une fois abandonnés les aspects les plus abjects et les plus délirants de l’idéologie nazie, apparaît avant et après une même vision du monde, une même vision de la gestion des hommes, une même philosophie de la vie, bref une même modernité.

Le mal, c’est l’État qui, depuis Louis XIV en France et le roi-sergent en Prusse, a asservi la belle vie germanique, au lieu de la laisser se déployer. Après 1945, et tout au cours de sa très longue carrière de juriste et haut fonctionnaire SS reconverti dans le management, [Reinhard Höhn] ne cesse, comme nous l’avons vu, de le répéter, à ceci près que la « communauté du peuple » n’étant plus à l’ordre du jour après la capitulation sans conditions du Reich, c’est l’entreprise, et sa communauté de collaborateurs, qui devient le seul lieu de la liberté, de la créativité et de l’épanouissement.

3) La continuité du Troisième Reich aux Etats-Unis

Beaucoup a été dit sur ce que les Etats-Unis de l’après-guerre, les Etats-Unis de la Guerre Froide, ont repris au Troisième Reich.

Beaucoup aussi a été fantasmé là-dessus.

Le « leader du monde libre » a repris « le fardeau de l’homme blanc » à l’Empire britannique — la formule est de Rudyard Kipling :

Take up the White Man’s burden—
The savage wars of peace—

Le « leader du monde libre » a repris le flambeau de la défense de la civilisation occidentale face à la menace orientale (et plus précisément communiste) de l’autre côté de la Porte de Brandebourg. Sur l’autre rive de l’Elbe commence la steppe asiatique, disait Konrad Adenauer :

Östlich der Elbe beginnt die asiatische Steppe.

Philip K. Dick a écrit plus sobrement :

The Empire never ended.

Beaucoup de parcours individuels illustrent cette continuité, ce transfert. Dans la réalité, le plus illustre est Werner Von Braun, passé en vingt ans de chef du programme V2 à chef du programme Apollo. Dans la fiction, le plus connu est le Docteur Folamour (a.k.a., Dr Strangelove) joué par Peter Sellers dans le film de Stanley Kubrick, inspiré par le physicien Edward Teller (né en Hongrie en 1908).

It would not be difficult, Mein Führer! Nuclear reactors could… I’m sorry, Mr. President!

Le « leader du monde libre » a repris le flambeau de la modernité, voire même, s’est arrogé le monopole de la modernité !

Encore une fois, fort logiquement, il n’y a presque rien dans le livre de Johann Chapoutot là-dessus. Il ne dit pas qu’il y ait eu transfert ou continuité du IIIème Reich vers les États-Unis d’Amérique. Je pense cependant qu’il y a coïncidence et convergence, avec les mêmes mots, les mêmes méthodes, les mêmes objectifs. Dominer, conquérir, organiser, asservir. Infliger la même modernité.

Johann Chapoutot évoque rapidement Peter Drucker (né en Autriche 1909), gourou du management apparemment plus « successful » que Reinhard Höhn (né en Thuringe en 1904), peut-être parce que s’étant exilé aux Etats-Unis avant le début de la deuxième guerre mondiale, comme Edward Teller et une grande partie de l’élite intellectuelle de la Mitteleuropa. Les destins individuels tiennent à peu de choses. Si Reinhard Höhn était parti en Amérique, peut-être y aurait-il rencontré le même succès qu’Edward Teller, Werner von Braun ou Peter Drucker ?

Même si les Etats-Unis ont nourri leur modernité de toutes sortes d’apports et de cerveaux venus d’autres pays modernes, à l’apogée de leur empire, leur modernité à eux devait finir par dominer, sinon remplacer toutes les autres. Ainsi le leadership à l’américaine, même nourri du Menschenführung à l’allemande. À la fin, il ne devait plus rester que des mots américains, définis ou redéfinis en Amérique. Et puis, franchement, les mots « management », « leadership » et « leader » sonnent quand même mieux que « Führung » et « Führer », right? Leaders lead, followers follow.

Faites le test : la prochaine fois qu’on vous parle du « leadership » d’un « leader », rappelez comment « leader » se dit en allemand. Bonne ambiance garantie.

4) La continuité de la « modernité »

Johann Chapoutot est un des grands spécialistes du IIIème Reich, et sa description de certains aspects de ce régime, autour du parcours de Reinhard Höhn, amène à des rapprochements saisissants.

Un département de l’organisation KdF, l’Amt Schönheit der Arbeit (Beauté du travail), est chargé de la réflexion portant sur la décoration, l’ergonomie, la sécurité au travail et les loisirs sur le lieu de production. Étonnante modernité nazie : l’heure n’est pas encore aux baby-foot, aux cours de yoga ni aux chief happiness officers, mais le principe et l’esprit sont bien les mêmes. Le bien-être, sinon la joie, étant des facteurs de performance et des conditions d’une productivité optimale, il est indispensable d’y veiller.

Ou encore :

La concurrence et l’émulation sont du reste à l’ordre du jour : les entreprises qui appliquent avec rigueur les principes du département « Beauté du travail » peuvent être distinguées par le titre d’« entreprise nationale-socialiste modèle » (NS-Musterbetrieb).

Et, pour en venir au management proprement dit, le fameux management par objectifs :

Tout est dit ici, de la manière la plus explicite et la plus limpide : l’officier de terrain, comme le cadre, ne participe en rien à la définition de l’objectif, car celui-ci lui est assigné dans les limites d’une « tâche » à remplir. Il ne lui appartient pas de décider qu’il faut prendre telle colline ou atteindre tel point, ou de répudier cet objectif comme parfaitement absurde. Son unique liberté est de trouver, par lui-même, de manière autonome, la façon de la prendre ou de l’atteindre. Il est donc libre d’obéir.

J’ai presque cru qu’allait arriver, au détour d’une page, le fameux acronyme « SMART » utilisé depuis des décennies pour définir comment managérialement définir un « bon » objectif : Specific, Measurable, Achievable et tout le bazar !

À l’échelle de l’entreprise, l’autonomie du collaborateur libre et joyeux doit conjurer les divisions de la société (riches / pauvres, droite / gauche, ouvrier / patron, etc.) et assurer l’unité de volonté, d’affect et d’action de la communauté productive.

Autonome, libre et joyeux… discours tellement familier !

Ces pages sont stupéfiantes pour quelqu’un qui traîne depuis la fin du XXème siècle dans le monde merveilleux de l’entreprise moderne – et notamment des entreprises américaines – et surtout des entreprises supposées être à la pointe du progrès, dans des technologies innovantes, disruptives et tout le bazar. De ce point de vue, de mon point de vue, ces pages sont stupéfiantes de banalité. Stupéfiantes d’ordinaire. There’s no place like home.

Je ne dirai pas que tout y est, parce que le livre est court, et ces pages-là sont trop courtes ; mais tout ce qui est dans ces pages sonne familier. Les objectifs intenables. La culpabilisation des managers de première ligne, qui n’ont pas leur mot à dire dans la fixation des objectifs et à qui on refuse des moyens proportionnés aux objectifs. Plus généralement, la culpabilisation de la base par le sommet. Le culte du chef d’entreprise. Les grands chefs prêts à tout truquer pour justifier leurs primes. L’obsession de l’évaluation. La banalisation du harcèlement. La glorification des chocs. La promotion des brutes. Le bien-être de pacotille… Tellement ordinaire ! Comment on dit « mindfulness » en allemand ?

C’est notre ordinaire. Et donc, c’était déjà à l’ordre du jour dans l’Allemagne des années 1930s, puis dans l’Allemagne des années 1960s, ces pays, ce pays à l’avant-garde de la modernité…

5) Une maladie de la « modernité »

Mais il y a mieux. Ou plutôt, il y a pire, suivant le point de vue. On arrive au dernier chapitre. Il n’est pas numéroté, il aurait dû être le neuvième chapitre, mais il est juste intitulé « Épilogue ».

Ces dernières pages de Johann Chapoutot sont encore plus stupéfiantes et méritent d’être abondamment citées :

Gros travailleur, enseignant infatigable, polygraphe frénétique, homme de réseaux et d’activité constante, Reinhard Höhn garda du nazisme cette idée que, dans la lutte pour la vie comme dans la guerre économique, il faut être performant et encourager la performance. C’était un darwiniste social impénitent qui, à ce titre, fut tout à son aise dans le monde du « miracle économique » des années 1950 à 1970 : haute croissance, productivité, compétition étaient des notions que les nazis avaient portées à leur point d’incandescence dans leur insatiable course à la production et à la domination. Être rentable / performant / productif (leistungsfähig) et s’affirmer (sich durchsetzen) dans un univers concurrentiel (Wettbewerb) pour triompher (siegen) dans le combat pour la vie (Lebenskampf) : ces vocables typiques de la pensée nazie furent les siens après 1945, comme ils sont trop souvent les nôtres aujourd’hui. Les nazis ne les ont pas inventés – ils sont hérités du darwinisme social militaire, économique et eugéniste de l’Occident des années 1850-1930 – mais ils les ont incarnés et illustrés d’une manière qui devrait nous conduire à réfléchir sur ce que nous sommes, pensons et faisons. Devons-nous, machines parmi les machines, durcir nos corps comme l’acier (stählern) dans des usines à sport ? Devons-nous « lutter » et être des « battants » ? Devons-nous « gérer » notre vie, nos amours et nos émotions et être performants dans la guerre économique ? Ces idées-là entraînent la réification de soi, de l’autre et du monde – la transformation généralisée de toute existence, de tout être, en « objets » et en « facteurs » (de production), jusqu’à l’épuisement et la dévastation. (…)

À l’âge du tertiaire et du virtuel galopant, l’organisation du travail semble être devenue la seule réalité : décrocher un « job », puis être évalué et évaluer les autres est souvent devenu le seul horizon d’une « carrière » parfaitement autoréférentielle, qui n’a plus d’autre fin qu’elle-même, quand elle n’est pas tout simplement perçue par le salarié lui-même comme parfaitement inutile, comme un « bullshit job » qu’il faut bien exercer pour payer ses factures, passer le temps et satisfaire à un certain impératif de normalité sociale. Dans ce monde-là, le « management » est roi et les problèmes les plus douloureux que l’on rencontre (des douleurs physiques et psychiques allant jusqu’au suicide) sont ceux-là mêmes qu’il semble créer. (…)

En poussant la destruction de la nature et l’exploitation de la « force vitale » jusqu’à des niveaux inédits, les nazis apparaissent comme l’image déformée et révélatrice d’une modernité devenue folle – servie par des illusions (la « victoire finale » ou la « reprise de la croissance ») et par des mensonges (« liberté », « autonomie ») dont des penseurs du management comme Reinhard Höhn ont été les habiles artisans. (…)

Les temps peuvent également changer sous l’effet de circonstances plus générales et plus pressantes : notre regard sur nous-mêmes, sur autrui et sur le monde, pétri de « gestion », de « lutte » et de « management » par quelques décennies d’économie hautement productiviste et de divertissements bien orientés (du « maillon faible » aux jeux concurrentiels de télé-réalité) changera peut-être en raison du caractère parfaitement irréaliste de notre organisation économique et de nos « valeurs ». Peut-être que nos enfants les considéreront aussi étranges et lointaines que nous apparaît désormais le jeune SS et vieux professeur de Bad Harzburg ruminant la défaite du Reich et tentant de la sublimer en faisant de son pays un géant économique.

Que dire de plus ?

The body optimized
Potential maximized
For a clear spirit
There is no limit
We transform ourselves
To improve this race
Trans human machine
Robo Sapien

Le corps optimisé
Le potentiel maximisé
Pour un esprit clair
Il n’y a pas de limites
Nous nous transformons
Pour améliorer cette race
Machine transhumaine
Robo Sapiens

Totalement modernes

Un jour tout cela semblera peut-être ridicule ; en attendant, le management c’est maintenant.

Le management moderne, la gestion moderne et capitaliste des ressources en général, et des « ressources humaines » en particulier, c’est un aspect important d’une certaine modernité. Et c’est aussi, quarante heures par semaine pour beaucoup de monde, et plus si affinités, ou même sans.

Je repense souvent à ce texte d’Éric Dupin, qui date d’il y a une dizaine d’années, et que j’ai repris ici, dans les débuts de ce blog, intitulé « La Fatigue de la Modernité ». Il n’a pas pris une ride.

Je repense parfois au regretté Paul Virilio (1932 – 2018) : En inventant la voiture, vous inventez les accidents de voiture ; en inventant l’énergie nucléaire, vous inventez les accidents nucléaires ; en inventant le logiciel, vous inventez les bugs et les failles de sécurité. Vous ne pouvez pas prétendre avoir l’un sans l’autre. En inventant la modernité et les organisations de masse, vous inventez le management.

Je pense à une superbe récente fulgurance de Frédéric Lordon, dans son billet en date du 16 mai 2020 :

On ne pourra pas vouloir la fin du système qui nous promet le double désastre viral et environnemental, et la continuation de ses « bienfaits » matériels. C’est un lot : avec l’iPhone 15, la voiture Google et la 7G viendront inséparablement la caniculisation du monde et les pestes. Il faudra le dire, le répéter, jusqu’à ce que ces choses soient parfaitement claires dans la conscience commune.

Je pense à la scène finale des « Hommes de Bonne Volonté », écrite par Jules Romains en 1944 en exil au Mexique, et décrivant le petit matin du 8 octobre 1933, à l’aéroport du Bourget, alors haut-lieu par excellence de la modernité :

Une heure plus tard, ils étaient attablés tous les sept dans le café-bar de l’aéroport. Ils regardaient par les grandes vitres le paysage des hangars et des pistes. Au loin deux appareils étaient posés sur le béton. Le lieu combinait les sortilèges du désert et ceux de l’usine. Jallez disait, à personne en particulier :

— Ce monde moderne serait tout de même quelque chose de bien épatant, si…

Aucun des autres n’avait besoin qu’il expliquât le si. Aucun non plus n’avait sous la main la réponse.

Je pense trop ?

Bonne nuit.

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Le droit d’exister

J’admire les gens qui sont ce qu’ils sont sans se poser de questions. Je les envie.

Ce billet part du Québec. C’est en écoutant des Québécois parler que j’ai réalisé l’ampleur du problème. Parce que nous parlons la même langue, parce que le français est notre langue maternelle de part et d’autre.

Les Québécois parlent la même langue que les Français, mais très différemment. Ce n’est pas juste l’accent, la prononciation et quelques mots exotiques. C’est des tournures, des manières de voir, des raccourcis. Pour certains aspects, ils parlent une langue plus proche de la langue française du XVIIIème siècle que de la langue telle qu’elle a évolué en France. Pour d’autres aspects, ils parlent juste comme des Américains, avec des mots français. Peu importe. Ils parlent leur langue, et ils sont à l’aise avec la manière dont ils parlent leur langue. Ils ne se posent pas de questions concernant leur usage de la langue « française ». Ils ne craignent pas de mal parler, d’être décalés ou ridicules. Bien des Français de France les trouvent ridicules, les caricaturer est un métier, mais eux ils s’en foutent. Ils sont comme ils sont.

Ils ont bien de la chance.

Moi j’aurais honte.

Le problème est là aussi, mais avec une intensité moindre, quand j’écoute parler anglais d’autres personnes pour qui l’anglais est, comme pour moi, une langue étrangère. Ils font ce qu’ils peuvent de cette langue étrangère, sans craindre d’être pris en faute, et comme c’est une langue étrangère pour moi aussi, je me suis habitué à faire de même aussi. Le problème reste un peu là, mais atténué. Surtout tant qu’on reste entre « non native speakers », en terrain neutre.

Et puis, dès qu’arrive un « native speaker », forcément, j’ai un peu honte.

En fait, le problème est là très souvent, un peu partout, à des degrés divers. Dès que je vois des gens assumer être ce qu’ils sont. Dès que je vois des gens assumer être ce que je pense que moi je serais viscéralement incapable d’assumer, si c’était moi. Dès que je vois des gens être ce qu’il me semble impossible d’être.

Les Québécois, pour revenir à eux, ne craignent pas qu’on se moque d’eux. Ils ne redoutent pas d’être tournés en ridicule. Ils n’y pensent même pas ! Ils ne se posent même pas la question ! Ils parlent comme ils parlent. Ils sont comme ils sont.

C’est bête, mais je trouve cela magnifique : être ce qu’on est.

C’est ça le problème : être ce qu’on est.

C’est ça mon problème : être ce que je suis. Sans me poser de questions. Sans douter. Sans craindre de mal parler. Sans craindre de mal faire. Sans craindre de me tromper. Sans craindre d’être décalé. Sans craindre d’être ridicule. Sans craindre d’être jugé. Sans craindre même de juste penser comme je pense — comme me l’a fait remarquer une correspondante il y a quelques mois : « même en pensées tu n’oses pas assumer ».

J’aime les hommes qui sont ce qu’ils peuvent
Assis sur le bord des fleuves
Ils regardent s’en aller dans la mer
Les bouts de bois, les vieilles affaires

Ça semble tellement simple, tellement évident, tellement naturel : Être ce qu’on est.

L’objet de ce billet est de décortiquer certains des mécanismes qui m’ont rendu cela difficile. À tort ou à raison. Dans mon cas personnel, non-représentatif de quoi que ce soit, et espérant surtout ne pas l’être. Dans mon cas personnel, et tant pis si c’est égoïste, narcissique ou obsessionnel.

J’aimerai écrire tout ça au passé.

LA NORME

J’envie les gens qui sont dans la norme.

La norme c’est ce qu’il faut être, mais pas seulement. La norme définit ce qu’il faut être (zone blanche), et elle définit aussi ce qu’il ne faut pas être (zone noire). Elle laisse parfois un doute (zone grise), ou pas.

J’écris « la norme », mais il y en a plusieurs. Les normes. Il y en a des centaines. Et bien sûr, la plupart sont implicites, non-écrites, perverses, cruelles.

Et surtout, tout écart à la norme se paie.

Tous les écarts à toutes les normes se paient.

Et il se trouve que très tôt je ne me suis pas senti dans la norme. C’est paradoxal, mais c’est comme ça.

Tout écart à la norme se paie, et la facture m’a souvent paru exorbitante, notamment quand j’étais « adolescent » ou « jeune adulte ».

Ça semblera sûrement absurde, avec le recul. Je ne suis guère sorti du « droit chemin », si on prend un peu de recul. Je suis assez peu excentrique, si on prend un peu de recul. J’aurai eu une vie tellement banale, tellement contrainte, tellement étriquée, tellement propre, tellement rangée, tellement « petite-bourgeoise » comme on disait jadis. Tellement dans la norme, en apparence.

Mais voilà, la norme c’est qu’il faut être comme les autres. Être. Paraître. Il faut être heureux, pour commencer. Joyeux. Souriant. La norme c’est que tout va bien. Il faut être positif. Il faut être bête, aussi. Très bête, parfois. Il faut être bien dans sa peau. La norme c’est qu’il faut être cool. Cool ! Cool ! Cool ! (J’ai intensément haï ce mot, tant il m’a semblé inatteignable.)

La norme, c’est qu’il ne faut pas parler de choses compliquées, inattendues, déroutantes ou désagréables. Il ne faut pas mettre les autres mal à l’aise. Il faut être ce qu’on attend de vous. Il faut être inoffensif. Idéalement, il faut être inexistant. Insignifiant. Bête. Cool.

Vous avez le droit de garder le silence, mais tout ce que vous direz pourra et sera retenu contre vous devant un tribunal.

Vous avez le droit d’exister, mais tout ce que vous serez pourra et sera retenu contre vous…

Il faut avoir la bonne attitude, la bonne corpulence, la bonne allure, les bonnes manières et tutti quanti. Il ne faut pas être ridicule. Il faut être dans le consensus. Il faut adhérer. Il faut communier. Il faut partager les idées reçues et les préjugés dominants. Surtout pas d’impair. Surtout pas de gaffe. Il faut être accepté. Il faut être comme il faut. Idéalement, il vaut mieux ne rien savoir et ne pas penser. Insignifiant. Bête. Cool.

Une des nombreuses bonnes formules de Zoé Sagan dans « Kétamine » vient à point ici :

Parler aujourd’hui de ses pensées dans de nombreuses situations est maintenant un suicide social et professionnel.

J’ai envié les gens dans la norme. Je crois que je les envie encore. Les adaptés, ou les « sur-adaptés », comme je les appelle parfois. Ça a l’air d’aller pour eux. Ça a l’air d’avoir été tellement plus simple pour eux – même si c’est probablement juste une apparence.

LE SAVOIR-ÊTRE

J’envie les gens qui savent être.

Le « savoir-être » est une des nombreuses tartes à la crème du monde merveilleux de l’entreprise moderne.

Le discours est bien rodé : le « savoir », c’est bien ; le « savoir-faire » aussi, le « faire-savoir » pourquoi pas, mais ce qui compte vraiment, n’est-ce pas, c’est le « savoir-être ». Tout le reste existe de manière surabondante, vous comprenez bien, mais ce qui est rare et précieux, c’est le « savoir-être ». Tout le reste peut être trouvé n’importe où. Toutes les autres « compétences » peuvent être « sourcées ailleurs », sont « out-sourçables », seront donc « out-sourcées », ou « sourcées-out ». Bref, tout peut être délocalisé, mais pas le « savoir-être ».

Dès lors, si vous ne voulez pas être délocalisé , vous devez « savoir-être ». Si vous ne voulez pas être exterminé (professionnellement), vous devez « savoir-être ».

« Savoir être », ça veut dire « savoir paraître ».

Ça veut dire ressembler à ce qui est attendu. Être comme il faut. Et ne pas être pas comme il faut. La norme, à nouveau.

« Savoir être », ça veut dire « savoir plaire ».

C’est un savoir, donc ça s’apprend. C’est supposé pouvoir être appris. Donc c’est vendable, vendeur et vendu. Quel est le chiffre d’affaires annuel de la « self-improvement industry » (« l’industrie de l’amélioration de soi ») ? Combien de millions d’heures de « formation » au « savoir-être » sont facturées chaque année, dans des catégories type « développement personnel » ? Combien de modes se sont succédé dans ces catégories de facturation ces dernières décennies : du zen au vaudou, en passant par le saut à l’élastique et les accords toltèques, avec une pincée d’Ikigai, sauf oublier une grande cuillère de « mindfulness » en pleine conscience ?

Bien entendu, dans la plupart des cas, le « savoir-être » c’est d’abord savoir être soumis. Surtout ne pas remettre en cause quoi que ce soit. Surtout ne pas imaginer changer le monde ou changer quoi que ce soit. Il faudrait juste se changer soi-même. « Il faut s’adapter ». Il faut que l’individu s’adapte. Avec un peu de pommade et quelques lots de consolation.

Une sous-catégorie intéressante, c’est tout ce qui tourne autour de la « culture client », c’est-à-dire la culture de la soumission à l’intérêt commercial. Il faut s’adapter et il faut vendre. Quitte à dire et faire n’importe quoi. Peu importe. Une fois que c’est vendu, tout le monde se foutra du reste. Les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent – et ceux qui devront les tenir – c’est-à-dire les gueux du savoir, du savoir-faire, du faire-savoir, du faire ou du faire-faire. Les seigneurs du « savoir-être » sont au-dessus de tout ça.

D’ailleurs, chez la plupart des seigneurs du « savoir-être », il n’y a rien eu à apprendre. C’est inné chez eux. Ils savent être naturellement. Ils sont spontanément comme il faut. On pourrait presque croire qu’ils sont nés comme ça et qu’ils ont bien de la chance – mais il ne faut pas le dire, le mythe de la méritocratie est vivace, s’ils sont comme il faut, c’est parce qu’ils l’ont mérité, évidemment.

J’ai beaucoup compris grâce à une formule lumineuse de Pierre Bourdieu qui résume ce qu’est vraiment le « savoir-être », à savoir un instrument de domination.

Version courte :

Il leur suffit d’être ce qu’ils sont pour être ce qu’il faut être.

Version longue (dans un recueil de 1987 intitulé « Choses Dites ») :

Qu’il suffise de dire – mais c’est beaucoup plus compliqué – que les dominants n’apparaissent comme distingués que parce que, étant en quelque sorte nés dans une position positivement distinguée, leur habitus, nature socialement constituée, est immédiatement ajusté aux exigences immanentes du jeu, et qu’ils peuvent ainsi affirmer leur différence sans avoir besoin de le vouloir, c’est-à-dire avec le naturel qui est la marque de la distinction dite « naturelle » : il leur suffit d’être ce qu’ils sont pour être ce qu’il faut être, c’est-à-dire naturellement distingués de ceux qui ne peuvent pas faire l’économie de la recherche de la distinction.

PERCEPTION IS REALITY

J’envie les gens qui ne semblent pas rongés de l’intérieur.

C’est un manager anglais qui m’a fait rentrer cette phrase dans la tête, au début de ce siècle, à l’apogée du monde selon Karl Rove, entre la chute des tours et la chute de Bagdad. Une image d’un clip vidéo de cette époque-là illustre ce billet — « In This World », par Moby, un clip terriblement beau et terriblement triste, qui encore aujourd’hui a failli m’arracher des larmes, j’étais encore jeune à l’époque, il était loin d’être trop tard, je m’égare…

Perception is reality! Il disait ça tout le temps, le chef anglais. Perception is reality. Et il avait raison, forcément. La réalité, c’est ce qui est perçu. Ce qui n’est pas perçu ne compte pas. Ce qui compte ce n’est pas ce que tu es, c’est comment tu es perçu. Si tu es mal perçu, malheur à toi. Tu dois tout faire pour être bien perçu. Tout le reste ne compte pas.

J’avais souvent dit que j’acceptais d’être jugé pour ce que je fais, ce que je dis, ce que je réalise, ce que je produis. J’avais longtemps cru ou espéré que le monde du travail serait précisément à propos de cela : ce qu’on fait, ce qu’on apporte, ce qu’on construit, ce qu’on produit. Je déteste être jugé sur ce que je suis. Et je déteste encore plus être jugé ce que je parais être. Seulement voilà, c’est comme ça que ça marche. Perception is reality.

Ce qui compte, ce n’est pas ce que je fais, ce n’est même pas ce que je suis, c’est ce qu’on me dit que je suis.

Et pourtant, j’ai prise sur ce que je fais. Alors que je n’ai aucune prise sur ce que je suis. Et j’ai encore moins prise sur ce qu’on me dit que je suis. Tant pis, il n’y a que ça qui compte. Perception is reality. La perception, c’est la réalité. Je n’ai pas de prise là-dessus.

Alors que faire ? Faire semblant. Sauver les apparences, toujours. Ne plus penser qu’à ça. Aux apparences. Ne plus être que ça. Une apparence. Ne plus être que ce qui pourrait peut-être, avec un peu de chance, être bien perçu.

Et puis surtout, cacher. Cacher le plus possible. Cacher tout ce qui pourrait être compromettant. Cacher tout ce qui pourrait être mal interprété. Cacher le moindre petit début de commencement de symptôme. Il ne faut pas que ça se voie. Il ne faut pas que ça se voie !

Évidemment, ça n’a pas marché. Ça se voit. Ça s’est vu.

IT’S JUST A ROLE

J’envie les gens qui arrivent à jouer leur propre rôle.

« It’s just a job ! », disait un ancien collègue hélas perdu de vue. « It’s not personal, it’s just business ! », ai-je si souvent entendu dire. « Ce n’est qu’un boulot. Ce n’est pas personnel. ».

C’est un rôle, m’a-t-on souvent dit. C’est une posture, m’a encore asséné mon chef actuel l’an dernier. Tu dois travailler ta posture. Tu dois changer de posture. Ce qui compte, ce n’est pas la réalité, c’est la perception, c’est la posture !

Ça semble tellement facile ! Mettre un masque, se dissocier du masque, laisser le masque prendre les mauvais coups, rester caché derrière, et s’en détacher indemne le moment venu. Trop facile !

Juste un masque. Juste un rôle. Juste une posture. Juste une apparence.

Ça expliquerait a posteriori pourquoi il aurait fallu que je prenne des cours de théâtre au lycée, ou avant, ou après. Ça expliquerait pourquoi les acteurs, ou apprentis acteurs, ou plus largement tous les gens pourvus d’un minimum d’intelligence dramatique, réussissent si bien, au moins en apparence. Le théâtre comme une école de dissociation. La dissociation comme un moyen de survie.

Vivre dissocié ?

Vivre sans ego. Vivre en dehors. Me dire et me répéter que c’est pas moi. C’est jamais moi. C’est jamais vraiment moi. C’est pas personnel. Je ne dois pas le prendre personnellement. Je ne dois rien prendre personnellement. C’est pas moi, c’est mon rôle. C’est pas moi, c’est mon personnage. C’est pas moi, c’est l’autre. Je ne suis pas mon rôle. Je ne suis pas mon personnage. Je ne suis pas l’autre.

Ça non plus, je n’y suis jamais arrivé.

Je ne joue pas. Je ne sais pas jouer. Je n’ai pas été câblé pour ça. Trop sérieux, trop coincé, trop trop, je ne sais pas. Je n’arrive pas à traiter tout comme un jeu. Les jeux c’est pour les enfants. Je voulais être traité comme un adulte. It’s not a game, for God’s sake!

Non, je ne suis jamais arrivé à jouer.

L’AMÉLIORATION CONTINUE

J’envie les gens qui ne sont pas rongés par l’obsession de faire mieux.

L’idée de l’amélioration continue est au cœur d’une certaine modernité.

Comme souvent, c’est une idée simple devenue folle.

L’idée simple est qu’on peut faire mieux.

On peut toujours faire mieux. En toute matière. Toujours. Tout le temps. Y compris sur des matières qu’on ne voit pas spontanément comme telles. Le matériau humain par exemple. On peut toujours faire mieux.

Il y a toujours des axes de développement à identifier, des plans d’amélioration à écrire, des indicateurs d’avancement à mesurer. On peut toujours faire mieux.

Il n’y a pas de difficultés, il n’y a que des opportunités de progression. Il n’y a pas de faiblesses, il n’y a que des forces à acquérir. Il n’y a pas de défauts, il n’y a que des possibilités de correction. On peut toujours faire mieux.

L’idée folle est qu’on doit toujours faire mieux.

Et donc, il n’y a jamais de répit. Et pas d’indulgence. Y compris pour le matériau humain.

Toute situation ne doit être vue que comme une étape intermédiaire, un point de départ, ou une base de négociation. Un tremplin. On peut forcément faire mieux. On doit forcément faire mieux. On doit forcément devenir mieux. Qu’as-tu fait aujourd’hui pour devenir mieux ?

Ça n’est jamais assez. Ça n’est jamais assez bien. Toujours plus.

Tu n’es pas bien aujourd’hui ? Tu devras être meilleur demain !

Tu n’es pas bien aujourd’hui ? C’est mal. Tu es aujourd’hui comme tu étais hier ? C’est pire. Tu dois être bien. Et tu dois être de mieux en mieux. On peut toujours faire mieux. Tu dois toujours faire mieux. Tu dois toujours être mieux.

L’idée complètement folle est qu’on doit toujours être mieux.

TOUT ÉCART À LA NORME SE PAIE

J’envie les gens qui n’ont pas d’écarts à payer.

J’ai déjà écrit cette phrase un peu plus haut : Tout écart à la norme se paie. Je l’ai surtout déjà pensée, je l’ai pensée des millions de fois depuis mon adolescence. J’ai vécu avec elle. J’ai survécu à elle. Je continue à survivre malgré elle.

Cette phrase abstraite dans ma tête est liée à toutes sortes d’autres phrases concrètes venus de divers interlocuteurs. Toutes ces phrases, que j’ai entendues, et que j’entends encore, ou plutôt que j’encaisse. Comme des coups, comme des morsures. Je ne me débarrasserai jamais de la terreur qu’elles m’inspirent, je n’arriverai jamais complètement à neutraliser cette terreur. Et je ne parle même pas des regards, des intonations, des sous-entendus, de toutes formes de communications non-verbales allant dans le même sens. Les coups, toujours les coups.

T’es bizarre.
Tu fais peur.
Tu as un problème ?
T’es vraiment bizarre.
T’es vraiment pas normal.
Qu’est-ce qui va pas chez toi ?
Y a vraiment un truc qui va pas chez toi !
Non mais tu te rends compte ?
Tu devrais faire un effort.
Putain, mais change !
C’est pour ton bien.
C’est dans ta tête.
Tu fais peur.
T’es bizarre.

Et maintenant parfois, c’est ma propre fille que je surprends à m’envoyer ce genre de phrases, comme autant de fléchettes empoisonnées. Les adolescents sont sans pitié. Elle ne se rend probablement pas compte à quel point elles font mal. Je ne lui en veux pas. C’est dans l’ordre des choses. C’est pas grave. C’est juste moi.

Je ne suis pas ce qui est attendu. Je ne suis pas ce que je suis supposé être. Je ne suis pas ce que je dois être. Je ne suis pas dans la norme. Je ne suis pas normal. Je suis anormal. Je suis défectueux.

Le pire, après toutes ces années, après toutes ces années parfois passées à essayer d’être un autre, c’est que je ne sais souvent plus très bien qui je suis. Comme ces vêtements trop portés, trop lavés, trop séchés, trop repassés, on ne sait plus quelle était la couleur d’origine, quel était le motif d’origine. Je sais juste que je ne suis pas ce qu’il faut. Jugé et même pas compris. Juste jugé. Juste mal jugé. Juste condamné.

LA HONTE. LA PEUR.

J’envie les gens qui n’ont pas honte. J’envie les gens qui n’ont pas peur.

J’envie les gens qui ne se demandent pas s’ils vont être rejetés, s’ils ne sont pas comme il faut, ce qui ne va pas chez eux. J’envie les gens qui ne se posent pas toutes ces questions. J’envie les gens qui ne craignent pas le regard des autres. J’envie les gens qui ne craignent pas d’être rejetés.

Je suis défini par la honte d’être ce que je suis.

Je suis défini par la peur qu’on me renvoie dans la gueule ce que je suis.

Parce que je peux changer beaucoup de choses, mais je ne peux pas changer ce que je suis.

Je suis comme je suis. Je ne peux pas changer ce que je suis. Je ne peux pas m’évader.

Tu devrais avoir honte !
Moi j’aurais honte !
Quelle honte !
À ta place j’aurais honte !
Vous n’avez pas honte d’exister ?

DÉPASSER LE PASSÉ

J’aimerai juste pouvoir me contenter d’être moi-même, et contenter en étant juste moi-même. Au premier degré. Adulte. Mûr. Ni plus, ni moins. Ni mieux, ni norme. Ni dieu, ni mètre.

J’aimerai tellement avoir écrit tout ce billet au passé.

J’ai tellement envié les gens qui sont juste eux-mêmes.

Il y a quelques semaines, je suis tombé sur une phrase de Ludwig Wittgenstein, en anglais, issue apparemment d’un recueil publié en 1980 et intitulé « Culture and Value ». Je n’ai pas réussi à trouver la formulation originale en allemand ; je ne suis donc pas entièrement sûr de ma traduction en français :

Nothing is so difficult as not deceiving oneself.
Rien n’est plus difficile que de ne pas se décevoir soi-même.

Je voudrais être juste moi-même, et être bien avec ça. Juste un type bien, accepté comme tel, et bien avec lui-même.

J’y suis presque.

Bonne nuit.

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