Le point de fusion

Billet écrit dans la nuit

J’aime le moment où je sens que je m’endors.

J’aime le moment où je sens que je me rendors.

J’aime ce moment, j’aime ces moments, pas simplement parce que je sens le repos qui arrive enfin.

J’aime le moment où le flot de pensées commence à sortir de son lit, à déraper, à diverger, à délirer. Littéralement.

C’est le moment où mon cerveau change subtilement de rythme, et où je réalise qu’il pense tout seul, où je constate que je ne décide plus à quoi je dois penser, où j’observe fabriquer des pensées.

C’est le moment où toutes sortes d’associations, d’aberrations et d’illuminations commencent à apparaître, sans que je puisse plus rien y faire.

C’est le moment où toutes sortes d’idées, d’images, de phrases, qui étaient comme congelées, chacune à leur place, commencent à fondre, à couler et à se mélanger.

C’est le point de fusion.

Je suis convaincu depuis longtemps de l’importance du sommeil dans le fonctionnement du cerveau. Je ne sais pas si, par exemple, « le rêve est la voie royale vers l’inconscient », mais je suis persuadé que le cerveau travaille pendant le sommeil. Je suis persuadé que pendant toutes ces heures, il tourne et retourne des idées, il combine et recombine, il essaie et réessaie.

Jadis je pensais pour le sommeil à de bêtes métaphores de maintenance informatique : le cerveau défragmente, indexe, range, met à jour, nettoie. Aujourd’hui je suis convaincu que le cerveau pendant le sommeil fait bien plus que de la maintenance. Je suis même tenté de penser que le cerveau pense plus, pense mieux, pendant le sommeil que pendant l’éveil.

L’endormissement : pour le corps, c’est une immobilisation, un passage à un état plus solide. Pour le cerveau, c’est une sorte de liquéfaction : ça permet aux fluides psychiques de se répandre, de se mélanger, d’interagir. L’endormissement, c’est un dégel.

Le réveil : pour le corps, c’est le retour au mouvement, un passage à un état plus fluide. Pour le cerveau, c’est une glaciation, une solidification : les fluides psychiques gèlent, s’arrêtent là où ils sont, ne se mélangent plus, n’avancent plus. Le réveil, c’est un gel.

Je suis convaincu depuis longtemps que la créativité est avant tout une affaire de mélanges, de touillages, de recombinaisons, de réagencements. Essayer, essayer, essayer.

Quand on est éveillé, on peut forcer le cerveau à essayer de mélanger, à combiner et à recombiner, mais il résiste spontanément à nos gros doigts maladroits et limités. Et puis il a d’autres choses à faire. Il doit surveiller l’environnement immédiat, gérer les stimuli et les menaces, piloter le corps en mouvement, suivre ce qui se passe. Il enregistre tout ce qu’il peut enregistrer — mais parfois les importances, les détails, ou les connexions, n’émergeront que plus tard. Il ne peut pas tout faire en même temps !

Quand on s’endort, le cerveau se met à recombiner, tout seul, à vive allure, sans résistance, sans limites. Et surtout sans se soucier de l’environnement immédiat, sans guère de stimuli extérieurs, sans être encombré par le corps, sans interfaces à gérer. Et là, justement, il peut vraiment faire quelque chose de ce qu’il a enregistré précédemment, à comprendre les importances, les détails, et les connexions. Il a du temps !

Alors le cerveau pendant le sommeil, ça donne tout et n’importe quoi. C’est le but. Il faut essayer beaucoup de combinaisons pour avoir la possibilité d’en trouver des pertinentes. Il faut beaucoup d’itérations pour que certains systèmes convergent enfin vers quelque chose. On n’essaiera jamais assez. On n’itérera jamais assez.

Mais ce n’est qu’à l’endormissement et au réveil, autrement dit au passage du point de fusion, qu’on peut accéder fugitivement à des résultats émergents, à des combinaisons gagnantes, à des attracteurs étranges.

Il fut un temps, quand je vivais seul, où je gardais sur ma table de nuit de quoi écrire. Et il m’arrivait fréquemment, en pleine nuit ou au réveil, de griffonner frénétiquement quelques mots pour essayer de garder quelque chose des idées qui m’avaient traversé l’esprit pendant le moment des rêves. C’était la plupart du temps juste incompréhensible à la relecture.

Aujourd’hui, je ne vis plus seul, et je n’ai pas de quoi écrire sur ma table de nuit. Je n’ai que mon iPhone, et c’est un mauvais outil pour noter précipitamment des idées confuses et des mots éparpillés. Les rares notes nocturnes que j’y ai prises se sont avérées incompréhensibles à la relecture.

Je ne comprendrais par exemple probablement jamais pourquoi, le 21 juillet 2013, j’ai rêvé d’un barbu ressemblant à Paul Krugman (ou à Nassim Nicholas Taleb), et qui disait à moi et à un ami, à Stockholm (ou à Copenhague) : « Five twenty, gentlemen, five twenty », sur un ton de révélation d’un secret d’Etat.

Mais le cerveau continue à essayer, j’en suis sûr, toutes les nuits, une fois passé le point de fusion. Combiner, recombiner, mélanger, remélanger, tenter, retenter.

Et il faut continuer à essayer, tous les jours, aux passages du point de fusion. Essayer d’attraper les combinaisons qui ont surnagé, essayer d’attraper les formes qui ont émergé, essayer d’attraper des suites de mots, essayer de comprendre, essayer de voir plus loin.

Essayer d’attraper, littéralement, ce à quoi je n’avais pas pensé.

Attraper ce à quoi je n’aurais pas pensé.

Attraper ce qui m’avait échappé.

Mais qui pourtant était là. Tout ça c’est dans ma tête. Toutes les pièces de tous les puzzles.

C’est ma consolation lorsque j’ai du mal à m’endormir : plus le sommeil sera lent à venir, plus le point de fusion sera sensible. Quand le sommeil vient très vite, le point de fusion est presque impossible à attraper. Donc, je dormirai moins longtemps, je serai peut-être moins reposé, mais j’aurai une meilleure chance de peut-être attraper quelque idée.

C’est ma consolation lorsque le sommeil est haché, typiquement lors d’une vague de chaleur : il y aura plusieurs allers et retours, mon cerveau passera et repassera plusieurs fois par le point de fusion. Donc, je dormirai mal, je serai peut-être moins reposé, mais j’aurai plus d’occasions de peut-être attraper quelque idée.

Mais peut-être que tout cela est juste grotesque. Peut-être que je suis juste en train d’essayer de glorifier le manque de sommeil qui, avec les vagues de pollution, de pollens et de chaleur, me ruine la santé. Peut-être que je ferai mieux d’aller juste dormir, sans rien en attendre.

Le réveil parfois est pénible.

Bonne nuit.

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Je voudrais comprendre

Parfois j’ai l’impression d’être largué.

Je n’arrive pas à suivre. Je n’arrive plus à suivre.

J’ai mon rhumatisme
Qui devient gênant
Ma pauvre Cécile
J’ai soixante-treize ans

Je vois des choses passer et me dépasser. Je ne vois plus que des choses qui me dépassent.

Des choses arrivent. Je ne les comprends pas. J’essaie de les comprendre, et puis non, décidément, je n’arrive pas à les comprendre. Et je me dis que je ne les comprendrais peut-être jamais.

Par exemple, j’entends parler de « quantum computer » — en français, ordinateur quantique. Je crois comprendre assez bien les ordinateurs qu’on appellera désormais « classiques » — disons, les machines de Von Neumann. Les bits, les octets, les micro-processeurs, les systèmes d’exploitation, ça je comprends, je crois que je comprends. J’ai essayé de comprendre ce qu’on entend par « ordinateur quantique ». J’ai essayé de comprendre ce qu’on entend par « qubit ». Par moments, je crois avoir compris des bribes. Mais au final, je n’y arrive pas. Je réessaierai évidemment. Peut-être que je suis resté trop peu doué en probabilités. Peut-être que je ne comprendrai jamais… Peut-être qu’il est trop tard pour moi…

Par exemple, j’entends parler de « blockchain » — je ne sais même pas comment c’est traduit en français. Je crois avoir compris à peu près en quoi ça consiste techniquement, mais je ne comprends pas l’intérêt. Je lis ici et là que c’est révolutionnaire, que ça a le potentiel de changer le monde, mais je ne vois pas. Je vois un machin qui nécessite de traiter et faire transiter à travers le monde en permanence des quantités de données colossales, à un coût énergétique vertigineux (et ne parlons pas de l’empreinte carbone). Je lis que ce machin va permettre de décentraliser ce qui auparavant nécessitait un référent de confiance — j’en déduis que cela va permettre à quelques multinationales cupides de court-circuiter toujours plus les Etats démocratiques et participer de la balkanisation et de la féodalisation du monde… Mais peut-être que je me trompe… Peut-être que je suis juste « à côté de la plaque » … Peut-être que je ne comprendrai jamais… Peut-être qu’il est trop tard pour moi…

Par exemple, j’entends parler de « big data » et de « data science » — je crois qu’on ne traduit pas en français. J’ai lu beaucoup sur ces sujets. Il y a quatre ans, aux premiers temps de ce blog, j’avais même fait quelques gros billets bien gras sur le sujet. J’ai toujours du mal à croire — le mot est important : croire — tout ce qu’on nous annonce autour de cela. J’ai du mal à croire au « déterminisme assisté par ordinateur » . Je n’ai toujours pas lu « The Circle » de Dave Eggers, je verrai peut-être un jour son adaptation sur un écran. J’ai lu « The Perfect Match » de Ken Liu sur le même sujet. Je lis les chroniques d’Evgeny Morozov. J’ai fait quelques tutoriels sur R et autres outils. Mais au fond, peut-être, probablement, au final, at the end of the day, je ne comprends pas bien tout ça. Je n’en sais pas assez, je n’en comprends pas assez, pour me faire une opinion claire. Peut-être que je ne comprendrai jamais… Peut-être qu’il est trop tard pour moi…

Je pourrais décliner d’autres exemples. Là, j’ai pris des exemples dans les sciences et techniques, il y a d’autres exemples dans ce domaine, et il y a d’autres domaines. Peut-être même trop d’exemples. Beaucoup trop. Trop d’exemples de choses que j’aimerai comprendre, mais que, quand j’essaie, je n’arrive pas à comprendre.

Je ne crois plus que ce soit juste un problème de temps. Je ne crois pas non plus que ce soit un problème d’interférences physiques, telles que, par exemple, la pollution de l’air, les pollens, les vagues de canicule, ou le mauvais sommeil.

Peut-être que si je me concentrais sur un seul et unique sujet, je me sentirai mieux. Je pourrai me cacher dans une tour d’ivoire. J’ai appelé ça « la tentation de la complexité » . Je n’y ai jamais cédé. Et peut-être bien que maintenant c’est trop tard pour y céder, on ne devient pas un spécialiste après quarante ans, n’est-ce pas ? Peut-être qu’il est trop tard pour moi…

J’ai dans les bottes des montagnes de questions

Est-ce un problème de croire ou de comprendre ?

Est-ce parce que je vis dans un pays déclinant, la France, ou dans des sphères décadentes, qui sont désormais trop à l’écart de l’avant-garde, trop petits, trop bornés — et que moi-même, incidemment, je suis ainsi devenu dépassé, ringard ? Pas fier de la France ? Make France Great Again ? La France peut-elle encore épater le monde ? Et moi dans tout ça ?Est-ce juste pour moi qu’il est trop tard, peut-être trop tard ?

Est-ce parce que j’ai été usé par deux décennies dans « l’informatique » ? Deux décennies de « hype », de « buzz » et d’ « evangelists », deux décennies de « révolutions » toutes plus ou moins bidons, d’obsolescences programmées et de marketing forcené, de l’ « extreme machin » à l’ « agile bidule »…  Deux décennies qui m’ont rendu sceptique et honteux. Comment sort-on de « la honte de l’informatique » ? Est-ce que pour moi il est trop tard ?

Je n’arrive plus à comprendre.

Je n’arrive plus à m’enthousiasmer pour les sciences et les techniques. Ni pour l’histoire et la géographie. Ni pour quoi que ce soit.

Je n’arrive plus à croire au progrès.

Je n’arrive plus à croire.

Il y a parfois des exceptions, mais elles ne durent pas. Il y a eu un bref printemps, appelé « le moment Mélenchon » ,  quelques semaines où j’ai cru intensément, jusqu’au 23 avril 2017 à vingt heures. Et puis plus grand’chose. Et puis la vie me rattrape. C’est pas ma vie, de toutes façons.

J’essaie, pourtant, j’essaie.

Je voudrais comprendre. Je voudrais croire. Je voudrais être.

Qui s’immisce et se partage
L’innocence immaculée
De mon âme d’enfant sage
Je voudrais comprendre

J’ai retrouvé du travail, mais je n’ai pas de projet personnel ni professionnel. It’s just a job!

Je m’adapte, je veux juste gagner ma vie honnêtement pour vivre et contribuer à faire vivre ma famille. À force de m’adapter, je suis devenu incapable de me projeter.

J’ai lu il y a quelques semaines un billet intitulé « Life without a destiny » , daté du 21 mai 2017 sur le blog de Susan Fowler, ex-employée d’Uber, ingénieur informaticienne désormais plus célèbre pour avoir participé à la chute du répugnant Travis Kalanick que pour ses travaux sur les micro-services et la haute disponibilité. Ce billet est fascinant. Extrait et traduction — il faudrait traduire ce billet en entier :

My life is so different. I have no singular destiny, no one true passion, no goal. I flutter from one thing to the next. I want to be a physicist and a mathematician and a novelist and write a sitcom and write a symphony and design buildings and be a mother. I want to run a magazine and understand the lives of ants and be a philosopher and be a computer scientist and write an epic poem and understand every ancient language.

Ma vie est tellement différente. Je n’ai pas de destin singulier, pas de vraie passion unique, pas de but. Je papillonne d’une chose à l’autre. Je veux être un médecin et une mathématicienne et une romancière et écrire une sitcom et écrire une symphonie et concevoir des bâtiments et être une mère. Je veux diriger un magazine et comprendre la vie des fourmis et être une philosophe et être une informaticienne et écrire un poème épique et comprendre toutes les langues mortes.

J’ai déjà écrit il y a quelques mois un billet intitulé « Être soi » , daté du 30 mars 2017, qui se concluait en somme par :

Je crains la futilité, je crains la fatalité, et je crains l’insignifiance. Je fais toujours attention, mais je crois que je suis né par hasard, et je crains de n’avoir aucune mission à accomplir, aucun message à délivrer.

J’essaie encore de m’accrocher aux branches, en me répétant qu’il y a une nuance entre être pas grand’chose et être rien.

Je repense de plus en plus au dernier refrain d’une belle chanson de Michel Delpech, mort le 2 janvier 2016 sans avoir atteint les soixante-treize ans, « Quand j’étais chanteur » :

Pour moi, il y a longtemps qu’c’est fini
J’comprends plus grand’chose, aujourd’hui
Mais j’entends quand même des choses que j’aime
Et ça distrait ma vie

Il faut que j’arrive à me dire que la vie n’est pas finie.

Il faut que j’arrive à me dire que des jours heureux viendront.

Bonne nuit.

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Les prédateurs en marche

Dans la foulée de l’élection du produit Macron à la présidence de la République le 9 mai 2017, 314 députés « LREM » (« La République En Marche ») ont été élus à l’Assemblée Nationale le 18 juin 2017, ainsi que plusieurs dizaines de députés apparentés « majorité présidentielle ».

Le 4 juillet 2017, la confiance a été votée au gouvernement par 370 voix pour, 67 contre et 129 abstentions, sur un total de 577 députés.

Les députés LREM et assimilés sont supposés représenter « le renouvellement » promis par le produit Macron. Ils sont supposés représenter « la société civile » et toutes ces sortes de choses. Ils sont désormais, et pour cinq ans, la « majorité politique » du pays, la majorité parlementaire de la « représentation nationale ».

Comme le produit Macron, les sous-produits LREM sont, à mon humble avis, une escroquerie.

Qui sont-ils ?

Ils ne représentent pas ce cher et vieux pays.

Ils représentent l’oligarchie.

Et, pour la plupart, ils sont l’oligarchie.

Certains ont encore osé se prétendre « anti-système ».

Mais, pour la plupart, ils sont le système.

Une classe sociale, connectée, sûre d’elle et dominatrice

Dès le 19 mai 2017, Etienne Girard et Hadrien Mathoux parlaient dans Marianne de « Génération LinkedIn » . Ah, LinkedIn, ou l’imposture professionnelle assistée par ordinateur

Le 3 juillet, Mathieu Slama, dans Le Figaro, commentant la petite phrase la plus emblématique du produit Macron…

Une gare, c’est un lieu où on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien.

… parle de « La classe dominante » .

On ne le dira jamais assez : ce gouvernement Macron est le gouvernement de la classe dominante élu par la classe dominante. (…) Le modèle de cette bourgeoisie managériale n’est pas le Général de Gaulle ou Napoléon mais les patrons d’Uber et de Facebook. Ses théoriciens sont des « coaches » en leadership comme Simon Sinek. Cette bourgeoisie n’a que faire de ces vieilles lunes que sont le sentiment national ou la justice sociale. Les représentations de cette nouvelle classe dominante sont tout entières définies par les codes de l’entreprise et du management, codes qui, sous couvert de tolérance et de modernité, sont – comme nous l’écrivions – profondément hiérarchiques et inégalitaires.

Le 6 juillet, Emmanuel Devaud dans Le Monde parle également de « La bourgeoisie managériale » .

Mais comme souvent ces dernières années, c’est Frédéric Lordon qui a eu le mot le plus juste, dans un article publié par Lundi Matin, entre les deux tours des élections législatives, le 13 juin 2017 : « La classe nuisible » . Un article, comme toutes les productions de Frédéric Lordon, à lire très attentivement, jusqu’au dernier mot.

La vérité, c’est que « la France de Macron » n’est qu’une petite chose racornie, quoique persuadée de porter beau : c’est la classe nuisible.
(…)
Demi-habile et parfaitement égoïste, donc : c’est la classe nuisible, le cœur battant du macronisme. Elle est le fer de lance de la « vie Macron » (…) Ceux-là sont habités par le jeu, ils y adhèrent de toute leur âme, en ont épousé avec délice la langue dégénérée, faite signe d’appartenance, bref : ils en vivent la vie. Ils sont tellement homogènes en pensée que c’est presque une classe-parti, le parti du « moderne », du « réalisme », de la « French Tech », du « projet personnel » — et l’on dresserait très facilement la liste des lieux communs d’époque qui organisent leur contact avec le monde. Ils parlent comme un journal télévisé.

En marche vers leurs carrières

Dans leur majorité, ces gens occupent déjà de fort belles positions sociales. Et ils se sont faits élire pour les fortifier.

Ils représentent leur classe sociale — la classe dominante.

Ils ne représenteront jamais l’intérêt général — ils représentent tous des intérêts privés. 

Ils représentent d’abord leurs intérêts privés, individuels et personnels.

Ensuite, pour beaucoup, ils représentent les intérêts privés de leurs anciens clients ou employeurs. Un grand nombre d’entre eux, à l’image du Premier Ministre Edouard Philippe (ancien « directeur de la communication et directeur des affaires publiques » d’Areva), sont des professionnels de la représentation d’intérêts privés, de la manipulation et du trafic d’influence.

Pour certains, se faire élire député « LREM », c’est juste une étape dans leur plan de carrière. Une opportunité à saisir. L’occasion de rajouter des lignes au CV, et des contacts au carnet d’adresses. Ils font « député LREM » comme d’autres font un MBA.

Ce sont ces gens pour qui, au fond, tout va bien. Ils ont réussi. Ils ont fait de belles carrières. Le monde tel qu’il est leur va bien. La France telle qu’elle est leur va bien. Ils ne veulent pas que ça change fondamentalement. Pourquoi changer ? Ils veulent que ça continue ! Les affaires doivent continuer. Leurs ascensions doivent continuer. Business as usual!

Ils sont chefs d’entreprises, avocats, lobbyistes, consultants en affaires publiques, experts en prédations légales, administrateurs de sociétés, cadres supérieurs. Ils sont ambitieux. Ils ont déjà beaucoup, ils veulent encore plus. Ils ont faim. Ils veulent se gaver. Ils vont se gaver.

Ils ne se considèrent pas comme élus pour réfléchir et veiller aux intérêts de la nation, mais juste pour voter tout ce que le président leur dira de voter. Pourquoi réfléchir ? Pourquoi se prendre la tête ? Le président Jupiter décide (ou relaie ce qui a été décidé à Berlin ou à Washington), et c’est tout. C’est plus simple. Enjoy!

Ils ne sont pas parmi les millions de gens qui souffrent des carnages du néolibéralisme, de la « mondialisation heureuse » ou encore de la grande lessiveuse appelée « zone euro ». Ils ne sont pas parmi les millions de gens qui ont faim et froid dans ce pays. Mais ils ont faim de pouvoir et d’argent. Ils veulent se gaver. Ils vont se gaver.

Dans un vieux sketch des Guignols de l’Info, au début des années 1990s, la marionnette de Patrick Sabatier lançait une « nouvelle émission de télévision » intitulée « Pognon », je cite de mémoire « Une émission sur des gens pleins de pognon qui veulent se faire encore plus de pognon ». C’est l’esprit de « La République En Marche ». Ils veulent se gaver. Ils vont se gaver.

Pour eux, l’égalité et la fraternité, ce sont des fictions — seule la liberté compte — la liberté de s’enrichir, la liberté de piller, la liberté de se gaver.

Pour eux, l’intérêt général, ça n’existe pas. L’intérêt national, encore moins. Le code du travail, les syndicats, le salaire minimum, l’Etat-providence, l’environnement, les ressources communes, ça ne sert à rien, ça ne vaut que des dettes, c’est des trucs de losers, c’est des histoires de gueux.

Pour eux, le capitalisme c’est naturel. L’immoralité c’est naturel — du moment que c’est légal, ou même juste plaidable ou négociable. L’inégalité c’est naturel. Les délocalisations c’est naturel. Les paradis fiscaux c’est naturel. La cruauté c’est naturel. La prédation c’est naturel. Le néo-libéralisme c’est naturel. C’est nécessaire. C’est indispensable ! There is no alternative!

Et tant pis pour les autres ! Tant pis pour les perdants, les losers, les minables ! Salauds de pauvres ! Vae victis ! Malheur aux vaincus ! En marche !

Le néo-libéralisme à visage humain

Le petit Valls a personnifié l’ère des brutes. Le produit Macron et ses sous-produits LREM vont personnifier l’ère des prédateurs.

Mais ils ont des bonnes bouilles.

Dans ma circonscription de la banlieue parisienne, la candidate « En Marche » était une avocate inconnue, jeune et jolie. Dans les premières semaines de la campagne législative, une recherche Google sur son nom renvoyait juste sa fiche personnelle sur LinkedIn, et la fiche de sa société d’avocats, sise à Paris XVIème, sur un registre commercial.

Je ne vais pas faire ici un inventaire détaillé des élus « En Marche » les plus dérangeants, mais examinons quand même quelques figures de proue. De beaux visages humains.

Marie Lebec, née en 1990, député de la 4ème circonscription des Yvelines. 26 ans, lobbyiste chez Euralia, agence de relations publiques à Bruxelles.

Alexandre Zapolsky, né en 1977, ex-futur député de la 3ème circonscription du Var. 40 ans, chef d’entreprise officiellement actif dans le logiciel libre, mais apparemment aussi très actif dans le harcèlement moral.

Brune Poirson, née en 1982, députée de la 3ème circonscription du Vaucluse. 35 ans, anciennement directrice d’une filiale de Veolia, Veolia Water India, à Delhi. Désormais « secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire ».

Bruno Bonnell, né en 1958, député de la 6ème circonscription du Rhône. 58 ans, évadé fiscal notoire malgré la débâcle de ses sociétés.

Mickaël Nogal, né en 1990, député de la 4ème circonscription de Haute-Garonne. 26 ans, lobbyiste, spécialiste auto-proclamé en « stratégie d’influence, représentation auprès des pouvoirs publics, communication corporate ».

Et vous pouvez continuer à découvrir ces braves gens, à travers des articles intitulés « La République en Marche : ces députés élus mais gênants » (Ouest France, 19 juin) ou « Législatives : candidats pro-Macron, ils sont visés par la justice » (Le Journal du Dimanche, 15 juin). Et vous en découvrirez d’autres au fil des cinq prochaines années ! Ils ont de l’ambition ! Ils ont du potentiel !

Les gagnants ont gagné

Ce sont des winners. Ce sont des gagnants. C’est désormais la majorité parlementaire qui tient ce pays. Ils ont gagné. Et ils sont très imbus d’eux-mêmes. Ils ont du talent, de l’ambition, du potentiel ! Ils ont faim !

Si l’on peut placer un espoir raisonnable dans la présidence Macron, c’est celui que tout va devenir très, très, voyant. C’est-à-dire odieux comme jamais.

Il y a un an, en juin 2016, j’avais noté, comme d’autres, que le vote du Brexit était une victoire des perdants, une revanche des losers, une vengeance des laissés-pour-compte. La même chose a ensuite pu être dite, en novembre 2016, de la victoire de Donald Trump.

La victoire du produit Macron et des sous-produits LREM, c’est la victoire des gagnants ! C’est le triomphe des winners ! C’est l’apothéose des nantis ! Continuons ! Disruptons ! En marche ! À table ! À la soupe ! À l’attaque !

Et tout ceci me ramène à cette question, une des questions qui traverse ce blog et qu’il faudra bien que je tente de traiter : Qu’est-ce qu’on fait des perdants ?

Qu’est-ce qu’ils vont faire des perdants ?

Qu’est-ce que les prédateurs font de leurs proies ?

En marche vers la guerre civile ?

En marche vers l’extermination des inutiles ?

Bonne nuit.

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