C’est très facile d’oublier qu’on est un privilégié

Je suis un privilégié. Je l’oublie facilement.

C’est très facile d’oublier qu’on est un privilégié : Ça fait des années que j’ai en tête cette phrase, et que j’ai en tête de la décortiquer dans un billet. Pourquoi ce billet arrive-t-il en ce sinistre printemps 2021 ? Je ne sais pas.

Ce billet serait probablement plus convainquant s’il était dépersonnalisé, si j’évitais de parler de moi. Mais je fais avec que j’ai sous la main, donc je vais me prendre comme exemple. Ceci n’est qu’un blog.

Je suis un privilégié. Je n’ai jamais manqué de rien. J’ai vécu, je vis, une vie confortable, à l’abri de la plupart des malheurs, des tourments et des fléaux, qui sont ordinaires pour des millions de mes semblables. Et j’oublie tout cela tellement facilement !

Je suis un privilégié, ce qui veut dire que j’ai des privilèges. Examinons-en quelques-uns, même si cela peut paraître fastidieux ou indécent.

Commençons par le télétravail.

Je fais partie de ceux qui, depuis le vendredi 13 mars 2020, sont en télétravail. Je n’ai pas mis les pieds au bureau, je n’ai pas vu mes collègues, je n’ai pas pris les transports en commun, depuis le mercredi 11 mars 2020. Je le vis mal, mais ce n’est pas le sujet. Il m’arrive de me dire en « télétravail à perpétuité » pour exprimer comment je ressens personnellement, égoïstement cette situation : comme une prison. Ça fait partie des choses qui me rendent fou. Mais le fait est que le télétravail, en temps de pandémie, est un privilège.

Le 30 avril 2021, Libération a publié un article sobrement intitulé « Le télétravail est un privilège de classe ». Cet article a choqué, autour de moi, diverses personnes qui ont souffert et souffrent encore de l’enfermement, de la promiscuité, et autres conséquences concrètes (« dégâts collatéraux », comme on dit maintenant) du télétravail. Ces conséquences, ces désagréments, ces souffrances, sont réelles. Cependant, face à cette pandémie qui a déjà tué et mutilé des centaines de milliers de gens dans ce pays et ailleurs (j’appelle « mutilés » toutes celles et tout ceux qui traineront toute leur vie des « Covid-longs », des séquelles et autres conséquences concrètes d’une infection par le Covid-19)… face à cette pandémie, le télétravail c’est un privilège. Le télétravail est un privilège de classe, parce que très inégalement réparti parmi les classes sociales, comme l’illustre l’article.

Ce n’est pas facile de raisonner en termes de probabilités ; c’est ce qui rend facile, parfois, d’oublier qu’on est un privilégié.

Car il s’agit ici de minimiser des probabilités. En étant en télétravail, la probabilité que je sois exposé et infecté par le Covid-19 est très faible par-rapport à la probabilité d’être exposé pour une personne ayant continué à travailler « normalement » (« en présentiel », comme on dit maintenant). Mon risque est dérisoire. Il est très peu probable que j’attrape le Covid-19 – même si le « risque zéro » n’existe pas (et je connais des collègues télétravailleurs qui ont été infectés par le Covid-19). C’est délicat les probabilités.

Les journées de télétravail sont longues et pesantes, me rendent à moitié fou à petit feu, mais ce sont des journées de privilégié. C’est un privilège. Un privilège de classe.

Continuons avec le vaccin.

Des vaccins contre le Covid-19 sont disponibles, dans ce pays, sous des modalités diverses, depuis le début de l’année 2021. Je me suis fait à l’idée que je ne serai pas vacciné avant l’été 2021. Ça ne me choque pas. Ça pourrait m’irriter, m’inquiéter ou m’énerver, mais ça ne me fait rien de tout ça. J’ai des amis, du même âge que moi, qui ont déjà été vaccinés, l’un au Texas, l’autre en Angleterre. Je connais, autour de moi, diverses personnes qui sont prêtes à n’importe quoi pour être vaccinées au plus tôt. Pas moi. Pas tellement par coquetterie, sérénité ou résignation, mais bien parce que je n’ai pas oublié que je suis un privilégié.

D’une part, je suis un privilégié en télétravail (voir plus haut, risque d’attraper le virus très faible).

D’autre part, je suis un privilégié en bonne santé (risque que le virus me bousille faible ; je n’ai pas de « facteurs de comorbidité », comme on dit maintenant). J’ai de la chance. J’ai moins de 50 ans, j’ai un IMC entre 25 et 26, je n’ai ni diabète, ni maladie auto-immune, ni rien d’autre de grave, je ne fume pas, je fais quelques heures de sport par semaine, et mon cœur bat fort, surtout depuis deux ans. J’ai de la chance ! Je suis un privilégié. Je peux attendre mon tour.

Je sais que mon tour viendra. Je sais que je serai vacciné dans les prochains mois. Là encore, parce que je suis un privilégié. En particulier, parce que j’habite dans ce qu’il est encore convenu d’appeler un « pays riche ». Parce que j’habite dans une banlieue moyenne de la région capitale.

Je sais que je serai vacciné avant des millions de mes compatriotes qui auraient besoin d’être vaccinés avant moi, mais qui ne le seront pas, qui le seront après moi, parce qu’ils sont moins privilégiés que moi, parce qu’ils habitent dans des banlieues pauvres ou dans des provinces reculées. Et je sais que je serai vacciné avant des milliards de mes congénères qui eux aussi auraient grand besoin d’être vaccinés avant moi, mais qui ne le seront pas, qui le seront après moi, parce qu’ils vivent dans ce qu’on appelle encore du bout des lèvres des « pays pauvres ».

Et dans les pays pauvres, les vaccins vont arriver au compte-gouttes, parce que les vaccins, bien que développés principalement sur fonds publics, ne sont pas des biens communs de l’humanité, mais des centres de profits pour quelques multinationales. Business as usual. Tant mieux pour les privilégiés, tant pis pour les autres. Le déplorer vous fait passer pour un dangereux communiste, mais ce n’est pas le sujet aujourd’hui. C’est très facile d’oublier qu’on est un privilégié.

Parlons social maintenant.

La transition est facile : C’est très facile d’oublier qu’on vit dans un pays « riche », dans ce monde aveuglé depuis quelques décennies par les mythes de la « mondialisation heureuse », et par les discours myopes ou aveugles type Thomas L. Friedman : « The world is flat ». Non, le monde n’est pas plat. Non, tous les pays et tous les êtres humains ne sont pas au même niveau. Et au sein des pays, les inégalités sont parfois abyssales. Et on s’en tient juste aux pays, alors on voit qu’il y a des pays qui ont des ressources considérables et une bonne organisation. Il y a des pays mal organisés, mais disposant encore de ressources. Et puis il y a des pays dépourvus de ressources et gravement désorganisés. J’ai la chance, le privilège de vivre dans la région capitale d’un pays figurant dans la deuxième catégorie, quoique glissant vers la troisième, mais ce n’est pas le sujet aujourd’hui. Ici et maintenant, j’ai de la chance.

Mais, de même que tout est fait pour faire oublier qu’il y a des pays riches et des pays pauvres, des régions riches et des régions pauvres, des quartiers riches et des quartiers pauvres, tout est fait pour faire oublier qu’il y a des classes sociales riches et des classes sociales pauvres. Surtout à ceux qui sont du côté des riches.

C’est très facile d’oublier qu’on appartient à une classe sociale « privilégiée », riche, ou « supérieure ». Ce monde est gangréné par les discours qui nient la notion même de « classe sociale » – ce déni est un des points de convergence entre les deux extrême-droites, celle de Macron et celle de Le Pen, mais ce n’est pas le sujet aujourd’hui. Dans mon cas, et dans le cas d’apparemment beaucoup de monde, ce déni a plusieurs étages.

Une fois passé le déni de la « classe » tout court (« on est une société sans classes, on est tous libres et égaux, c’est écrit dans la Constitution »), on tombe sur le déni de la « classe moyenne » (« on est quand même presque tous pareils, faut pas dramatiser, à part dans les extrêmes »). Comme d’autres – et surtout comme beaucoup d’enfants des années 1970s-1980s –, je me suis longtemps caché derrière cette notion de « classe moyenne ». J’ai tellement été bercé par les douces utopies centristes et giscardiennes type « deux Français sur trois », « le juste milieu », « le cercle de la raison », et autres fables sucrées. La nostalgie de l’enfance nourrit l’illusion de l’innocence. C’est très confortable, la « classe moyenne ». Mais c’est aussi illusoire que croire en l’absence de classes.

Une fois passé le déni de la « classe moyenne », on tombe sur la ligne de défense suivante : le concept de « classe moyenne supérieure ». Supérieure, mais moyenne. Moyenne, mais supérieure. On résiste comme on peut. Et quand on arrive à passer ce déni-là aussi, quand on a aussi épuisé les « concepts » hypocrites style « bobos » ou « CSP+ », on arrive enfin au plus tabou des mots tabous : « bourgeois ». C’est ce que je suis. Plus petit que grand ou gros, mais « bourgeois » quand même. Un bourgeois privilégié. Un petit-bourgeois privilégié, mais un bourgeois quand même. C’est ce que je suis. Je ne peux pas m’en défaire. J’ai été un jeune bourgeois très borné, je suis devenu un vieux bourgeois un peu lucide, je n’en reste pas moins un bourgeois. C’est comme ça. Un bourgeois. Un natural born macronien. Un privilégié. Plus ou moins encore dans le déni, mais un privilégié quand même.

Continuons encore un peu dans le social.

C’est très facile d’oublier qu’on est un privilégié quand on a, en plus d’un bon code postal, la bonne couleur de peau et le bon genre. Il parait que les concepts de « white privilege » et de « male privilege » sont d’affreuses abominations issues d’ignobles universités américaines, vade retro satanas, zemmourini salvum fac regna. Ça tombe bien, je n’ai pas l’intention de parler de théorie, juste de pratique. Des années de pratique m’ont montré que, en tant que blanc, j’ai moins à craindre la police de mon pays que si j’étais bronzé. Je n’ai jamais eu à cacher ou changer mon prénom. Je n’ai jamais eu à craindre de montrer ma photo, ou à avoir besoin d’anonymiser mon CV.

De même, je sais que, en tant que mâle, je n’ai jamais eu à craindre d’être violé. Et je sais que, a contrario, ma fille, par exemple, sauf changement des mentalités, aura toute sa vie à craindre d’être violée, apprendra à faire attention, intériorisera la crainte du viol – et intériorisera in fine toutes sortes d’autres craintes qui m’ont été épargnées à moi parce que j’ai la chance d’être un mâle.

Évidemment, être blanc de nos jours ne protège certes pas de tout, et surtout pas, typiquement, des violences policières. Et il existe aussi des hommes violés. Et il existe aussi des exceptions à tout, les statistiques le démontrent bien…

— Il y a des patrons de gauche, je tiens à vous l’apprendre !
— Il y a aussi des poissons volants, mais ils ne constituent pas la majorité du genre !

C’est bête à dire, mais il vaut mieux être blanc, mâle, hétérosexuel et toutes ces sortes de choses, plutôt qu’autre chose. C’est comme ça. C’est moche, mais c’est comme ça. C’est injuste, mais c’est comme ça. Je n’y peux rien, j’aimerai que ce soit différent, mais en attendant c’est comme ça. Est-ce que ces états de fait, ces non-théories, ces réalités constituent des privilèges ? Est-ce qu’ils font de moi un privilégié ? Evidemment ! Evidemment que ça fait partie de mes privilèges !

Parlons fiscal, c’est capital.

Le printemps est la saison où, en tant que contribuable français, je dois vérifier et confirmer auprès de la DGFiP la déclaration de revenus de mon foyer fiscal. Je peux aussi, si je suis un peu curieux, en profiter pour aller regarder dans quel décile et quel centile de la population nous placent ces revenus. Des données de l’INSEE et d’autres sources trainent un peu partout sur le Web, on s’y perd facilement, et au fond, si on ne veut pas voir, ou si on veut juste oublier, on peut ne pas voir très facilement. Ce n’est pas si facile de raisonner en termes de catégories statistiques. On peut couper les cheveux en quatre, invoquer le quotient familial, les parts et les demi-parts, le net et le brut, le coût de la vie en Île-de-France et l’âge du capitaine, relativiser les revenus par le patrimoine et le crédit, et tout le bazar. Mais in fine, tout ça peut tenir en très peu de mots : je suis parmi les 10% ou 12% les plus aisés de ce pays. Je suis dans le premier décile, ou presque.

Est-ce que ça fait de moi un privilégié ? Évidemment ! Évidemment que ça fait partie de mes privilèges !

En cherchant un peu, je pourrais trouver bien d’autres « indicateurs » démontrant que je suis un privilégié. Les chiffres, toujours les chiffres, à l’ère de la quantophrénie. Il y en a partout, des chiffres, il y en a même des bons. L’espérance de vie. L’espérance de vie en bonne santé. L’accès aux soins. Les dents. L’alimentation. La bande passante. Les kilométrages parcourus pendant les vacances ces dernières années. Les vacances tout court. Le bilan carbone. Etc, etc, etc. Il y a peu à gratter pour me rappeler ce que j’oublie si facilement : je suis un privilégié.

Essayons de conclure.

Le monde contemporain ne jure que par la « réussite » et la « méritocratie ». Il me dit donc que, si je suis un privilégié, c’est parce que j’ai « réussi », c’est parce que je suis « méritant », c’est parce que je le vaux bien. Je n’y crois pas.

Qu’est-ce que j’ai « réussi » ? Pas grand-chose. Tout ce que j’ai réussi, c’était, il y a une trentaine d’années, un concours d’entrée dans une Grande École. Et depuis, je ne saurais trop dire. Des projets ? Des produits ? Des factures ? Des petits trucs. Parfois j’ai eu la chance de faire partie de bonnes équipes, j’en ai animé, et j’en ai même monté quelques-unes. Mais de là à parler de « réussite », quelle vanité ce serait. Je suis un professionnel besogneux mais médiocre, travailleur mais minable, honnête mais raté.

Qu’est-ce que je « mérite » ? Pas grand-chose. La vérité, c’est que j’ai hérité – au sens large du mot « héritage », j’ai la chance que mes vieux parents soient encore de ce monde. La vérité, c’est que j’ai eu de la chance, de naître là où je suis né, quand je suis né : un pays riche, développé et en paix, un climat tempéré, une grande ville prospère, un milieu bourgeois, etc. La vérité, c’est que j’ai beaucoup été aidé, choyé, assisté, porté. Et la vérité, c’est que, ces derniers temps, il se passe des heures et des heures où je ne vois plus du tout ce qui justifie ma place sur Terre, l’air que je respire, l’espace que j’occupe, les ressources que je consomme. Je ne mérite rien du tout. J’ai de la chance, j’ai juste de la chance.

Mais le monde contemporain a décrété que « la chance » n’existe pas. La « chance », comme la « classe sociale », la « bourgeoisie », l’ « héritage », la « domination » et toutes ces sortes de choses, c’est tabou. Vade retro bourdivinas ! Je n’ai jamais lu Nietzsche, mais je connais quelques-unes de ses formules :

Kein Sieger glaubt an den Zufall.
Aucun vainqueur ne croit au hasard.

Tel est en résumé le message de l’idéologie dominante de notre temps, le néolibéralisme. Les dominants n’ont pas de « chance », ils ont du « mérite », ils ont mérité leurs privilèges, ce sont des « gagnants ». Les dominés n’ont pas de « malchance », ils ont démérité, ils sont responsables de leur déchéance, ce sont des « perdants », ils devraient avoir honte d’exister.

C’est un message abject, immature et faux. Et tellement facile ! Et le fait que les privilégiés oublient, voire nient, leurs privilèges, en est, au moins un corollaire, peut-être un pilier. Les mots sont importants. Se croire « gagnant », se prétendre « méritant », croire qu’on ne doit rien à personne, ce sont des moyens faciles d’oublier qu’on est « privilégié » — et d’ignorer ceux qui ne le sont pas.

C’est très facile d’oublier qu’on est un privilégié. Aussi les privilégiés devraient se rappeler leurs privilèges, devraient avoir conscience de leurs privilèges, devraient cesser de nier ou de sous-estimer leurs privilèges. Parce que c’est difficile. Parce que c’est aller à contre-courant de la facilité. Parce que c’est essentiel, mature et juste.

Cela devrait être une ardente obligation morale pour tous les privilégiés, les gros et les petits : Être conscients de leurs privilèges. Admettre leur chance. Relativiser leurs « mérites ». Et d’abord évidemment les gros privilégiés, les cumulards, ceux qui, comme moi, sont à l’intersection de toutes sortes de privilèges. On dit ça maintenant, « l’intersectionnalité des privilèges » ? Il parait que le mot « intersectionnalité » est lui aussi désormais une abomination, et pourtant il est tellement pertinent ici. La convergence des privilèges. L’empilement des privilèges. L’addition des privilèges.

C’est très facile d’oublier qu’on est un privilégié. Comme d’autres formes de somnambulisme, c’est très dangereux. Il faut dépasser cela ; tout autant qu’il faudra, le moment venu, abolir le plus de privilèges que l’on pourra.

On vaut mieux que ça.

Bonne nuit.

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Pistes de lecture – La résilience a bon dos

Certains mots ont une histoire fascinante. L’archéologie des mots devrait être une discipline à part entière. Si ce blog était à refaire, peut-être ferais-je juste une sorte de dictionnaire.

J’ai déjà décortiqué quelques mots et expressions ici : algorithme, quantophrénie, risque systémique, capitalocène, piège de Thucydide, luxe, effondrement, et quelques autres.

Aujourd’hui, promenons-nous avec le mot « résilience ».

Pour moi, aujourd’hui, c’est un mot banalisé, c’est un mot d’usage courant ; mais je me demande s’il l’est pour beaucoup de monde, et s’il l’était il y a quelques décennies.

Il a un atout non-négligeable de nos jours : il se traduit très bien en anglais, ce qui lui permet de voyager facilement.

Il n’a en apparence, selon le dictionnaire, que deux définitions :

PHYSIQUE : Valeur caractérisant la résistance au choc d’un métal.

PSYCH. : Capacité à surmonter les chocs traumatiques

Ce double sens de « résilience » me fait penser à un de ses cousins, l’ « attrition ».

D’un côté, attrition est un mot qu’adorent les DRHs et autres « cost-killers », puisque ça désigne pour eux les travailleurs qui quittent d’eux-mêmes l’entreprise, sans qu’on ait besoin de les pousser dehors, sans qu’on doive négocier avec eux telle ou telle forme plus ou moins onéreuse de rupture du contrat de travail. On pourrit la vie aux indésirables, on les fait craquer, ils démissionnent, bon débarras. Attrition, ça veut dire économies.

De l’autre côté, en physique, attrition ça veut dire usure par le frottement.

La merveilleuse résilience selon Boris Cyrulnik

Je crois avoir découvert le mot « résilience » au tout début de ce siècle, en 2000 ou en 2001, au détour d’une interview de Boris Cyrulnik, probablement à propos de son livre « Un merveilleux malheur ». Cet auteur (doit-on dire, ce psychiatre ?) a beaucoup fait pour populariser la résilience à l’époque. Elle était alors définie comme « la capacité à reprendre un nouveau développement après une agonie psychique ». C’était l’époque où je pensais encore que la psychologie, la psychiatrie et autres mots en psy- pourraient rester pour moi théoriques, abstraits, à distance . Ça n’a pas duré.

J’ai essayé de retrouver des articles de cette époque. Ça fait quand même vingt ans. J’ai un peu cherché ces derniers jours, j’ai surtout trouvé des interviews plus récentes de Boris Cyrulnik, mais je n’ai pas retrouvé les mots dont je me souviens. Dans mon souvenir, la « résilience » c’était une idée positive. C’était une espérance, presque un acte de foi. C’était une idée de rédemption ou de résurrection. C’était l’idée que le biologique et le psychique peuvent surmonter des traumatismes épouvantables et renaître quand même.

Dans mon souvenir, le mot apparaissait en lien avec des histoires bouleversantes de survivants de l’Holocauste et d’autres génocides du XXème siècle. On ne fera pas repousser une jambe coupée, mais on fera pousser des fleurs sur un champ de ruines, et on verra s’épanouir des âmes qui ont traversé des guerres et des catastrophes. Voilà ce que j’avais retenu de l’idée de résilience, à l’orée du XXIème siècle. C’était psychologique, théorique et optimiste. Ce n’est pas peut-être pas ce qui était dit et écrit tel quel, mais c’est ce que j’ai retenu.

La froide résilience des systèmes

J’ai retrouvé quelques années plus tard la notion de résilience dans mon univers professionnel, l’informatique. D’une part, à travers les « Plans de Continuité d’Activité » (PCA), « Plans de Reprise d’Activité » (PRA) et autres « Disaster Recovery Plans » (DRP). D’autre part, à travers les problématiques d’hébergement, de réplication de données, de clusters actif/passif ou actif/actif, et toutes ces quincailleries. Pour tout dire, c’est un sujet intéressant, parce qu’il amène à des problématiques intéressantes – même si l’informatique en général a cessé de m’intéresser depuis longtemps, j’essaie encore. J’ai la faiblesse de penser que c’est un sujet où il y a eu des progrès, au fil des années, derrière le brouhaha des marketings et le brouillard des clouds. L’incendie du datacenter d’OVH à Strasbourg dans la nuit du 10 mars 2021 a permis de tester la froide résilience technique de certains systèmes informatiques.

Evidemment, il ne faut pas trop gratter la technique. On sait faire tenir debout un système sur deux jambes. Quand on lui coupe la jambe droite (en brûlant un datacenter), il tient encore debout grâce à sa seule jambe gauche (si elle est dans un autre datacenter). Mais la jambe droite ne va pas repousser toute seule… Supériorité des tripodes sur les bipèdes, on comprend mieux que c’est désormais la norme.

Il ne faut pas surtout pas trop gratter l’organisation. Les PRAs et assimilés, c’est l’occasion pour une organisation de décider ce qui est prioritaire pour elle, et surtout ce qui ne l’est pas. Je me souviens d’une très grosse entreprise française il y a une dizaine d’années, où c’était très simple :

  • tout en haut, ce qui doit toujours marcher, ce qui ne doit jamais s’arrêter, c’est la messagerie et les applications financières – tout ce qui permet de communiquer au Saint-Marché ;
  • ensuite, ce qui doit repartir assez vite, c’est tout ce qui permet de facturer et de faire rentrer du Saint-Pognon ;
  • enfin, ce qui permet de produire des produits, d’assurer un service, de payer des salariés ou des fournisseurs, tout le reste, eh bien tout le reste peut attendre, ça peut rester planté des semaines et des mois, c’est pas si grave, n’est-ce pas ?

La résilience, c’est pour ce qui est important. Le monde, il est pas fait pour tout le monde.

Plus généralement, la résilience est un mot commode pour désigner toutes sortes de problématiques scientifiques, techniques, industrielles – je dirais pour simplifier des problématiques « systémiques » : comment réagissent des systèmes complexes face à des chocs ? Des systèmes informatiques, des systèmes mécaniques, des systèmes chimiques, des organisations, des écosystèmes, etc. La résilience permet d’encapsuler en quatre syllabes bon nombre d’autres mots et expressions proches : tolérance aux pannes, haute disponibilité, redondance, fiabilité de fonctionnement, et j’en oublie.

Les livres de Nassim Nicholas Taleb sont très intéressants à cet égard, à commencer par son plus connu : « Le Cygne Noir ». Je n’ai pas encore lu celui dont le titre semble à lui tout seul un programme de résilience : « Anti-fragile ».

Ça rejoint certaines de mes obsessions : comment tout cela, si fragile, tient-il encore debout ? Est-ce qu’un jour tout cela ne va pas s’arrêter ? S’effondrer ?

La résilience au cœur de toutes les crises contemporaines

J’ai réalisé ces dernières années que le mot « résilience » est dans toutes les analyses de toutes les crises des années 2010. Les exemples ne manquent pas.

Une bonne mise en perspective est fournie par un article de Robert Malley et Tarek Ghana, publié par Foreign Affairs en date du 28 septembre 2020, intitulé « Climate Change Doesn’t Have to Stoke Conflict » (« Le changement climatique n’étouffe pas nécessairement les conflits »). Le sujet de cet article est très vaste : comment les changements climatiques vont provoquer ou exacerber toutes sortes de conflits dans les prochaines décennies, quand ils ne les ont pas déjà provoqués ou exacerbés. Le changement climatique est un des vrais horizons indépassables de ce siècle, la mère de toutes les perturbations pourrait-on dire, le choc des chocs. L’épreuve suprême de la résilience.

The relationship between climate and conflict is neither simple nor linear. The same climate impacts can produce very different conflict outcomes depending on the political response. In some instances, rising temperatures and uneven rainfall generate scarcity; in others, climate change — and human responses to it — unlocks new resources. While some countries manage climate-induced competition well, others don’t manage it at all — making conflict more likely. The relationship between climate and conflict can also be inverted: conflict and criminality can worsen climate change and impede mitigation efforts, as illegal logging has done in the Amazon.

In short, the impact of climate change depends heavily on how states are governed. Climate matters when it comes to war and peace, but the politics and policies surrounding climate matter even more. For this reason, the response to climate change cannot be limited to curbing its shocks. Rather, the focus will need to be on bolstering states’ ability to withstand those shocks and ensuring the resilience of their most vulnerable communities. Doing so will require understanding the complex political dynamics that either enable societies to manage environmental change or propel them toward violence.

Le lien entre changements climatiques et conflits armés n’est ni simple, ni linéaire. Les mêmes impacts climatiques peuvent influer très différemment sur l’émergence de conflits en fonction des réponses politiques. Dans certains cas, la hausse des températures et la perturbation des précipitations peut entraîner des pénuries ; dans d’autres cas, le changement climatique – et la manière dont les sociétés humaines y répondent – peut procurer de nouvelles ressources. Tandis que certains pays sauront bien gérer la compétition induite par le climat, d’autres ne génèreront rien du tout – rendant des conflits plus probables. Le lien entre changements climatiques et conflits armés peuvent également être inversé : la guerre et la criminalité peut aggraver le changement climatique et entraver les efforts pour l’atténuer, comme l’exploitation illégale du bois l’a fait dans le bassin de l’Amazone.

Bref, l’impact du changement climatique dépend énormément de comment les Etats sont gouvernés. Le climat compte quand il s’agit de guerre et de paix, mais la politique et les politiques publiques autour des sujets climatiques comptent encore plus. C’est pour cela que la réponse au changement climatique ne peut être limitée à une atténuation des chocs. Au contraire, l’accent doit être mis sur le développement de la capacité des Etats à encaisser ces chocs, et assurer la résilience de leurs communautés les plus vulnérables. Cela nécessitera de comprendre les dynamiques politiques complexes qui pourront, soit permettre à ces sociétés de gérer les changements de leur environnement, soit les jeter dans la violence.

La résilience comme coût

Ces dernières années, j’ai vu aussi émerger la présentation de la résilience comme un coût. Un simple coût.

C’est le point de vue des financiers, et donc c’est un des points de vue forcément dominants de notre triste époque.

C’est présenté de manière assez claire par William H. Janeway dans son article « The Retreat from Globalization » publié par Project Syndicate en date du 26 juin 2020 :

Of the various dimensions of globalization, financial integration was the first to be called into question. The 2008 crisis laid bare the fragility of globalized financial markets (…). In the event, financial institutions’ relentless pursuit of « efficiency » — squeezing the most profit out of their capital bases — created a dangerous lack of resilience, paving the way for unprecedented interventions by the world’s central banks (led by the US Federal Reserve) when the bubble finally burst. Post-crisis regulations to restore and strengthen the financial sector’s resilience have required banks to maintain higher capital reserves, which arithmetically translates into lower returns on capital and (perhaps problematically) lower compensation for those who generate the returns.

With COVID-19, another shoe has dropped. The pandemic has exposed a lack of resilience within the global economy’s non-financial « real » sector: the world of production and distribution of goods and services. As Allianz’s Mohamed A. El-Erian recently pointed out, « many firms will look to strike a more risk-averse balance between efficiency and resilience as they emerge from the damaging pandemic shock. (…) »

Moreover, the aggressive drive to reduce costs at the expense of resilience has not been limited to transnational supply chains. As the physician and author Siddhartha Mukherjee recently noted, an analogous phenomenon with even more dire consequences has afflicted health care, where hospital administrators have increasingly embraced the same « market-driven, efficiency-obsessed culture » held by many corporations. As a result, he writes, « Questions about ‘best practices’ in management have become questions about best practices in public health. The numbers in the bean counter’s ledger are now body counts in a morgue. »

(…) Like investments in high-risk, high-reward research and development, investments in resilience to guard against shocks will be among the first things sacrificed in the interest of increasing profits for the immediately foreseeable future. As Rana Foroohar of the Financial Times observes, a reduction in short-term profits represents the cost of shifting from « just-in-time » to « just-in-case. »

Parmi tous les aspects de la mondialisation, la financiarisation a été la première à être remise en cause. La crise de 2008 a mis en évident la fragilité des marchés financiers mondialisés (…). A cette occasion, la recherche frénétique d’ « efficacité » par les institutions financières – extraire le plus de profit possible de leurs capitaux – a créé un dangereux manque de résilience, nécessitant que les banques centrales du monde entier (à commencer par la Federal Reserve étasunienne) viennent à leurs secours pour des montants sans précédents. Les régulations mises en place après la crise pour réparer et renforcer la résilience du secteur financier ont imposé aux banques d’accroître leurs réserves en capital, ce qui arithmétiquement entraîne des taux de retour sur capitaux plus faibles, et (peut-être est-ce le cœur du problème) des revenus plus faibles pour ceux qui génèrent ces retours.

Avec le Covid-19, une autre chaussure est tombée. La pandémie a mis à nu le manque de résilience de la partie « réelle », non-financière, de l’économie mondialisée : la production et la distribution de biens et de services. Comme Mohamed El-Erian, de Allianz, l’a récemment fait remarquer : « beaucoup d’entreprises vont chercher, après le choc dévastateur de la pandémie, une approche moins risquée dans l’équilibre entre efficacité et résilience (…) »

Au-delà, l’empressement frénétique à réduire les coûts aux dépens de la résilience n’était pas limitée aux chaînes de valeurs internationales. Comme le médecin et auteur Siddhartha Mukherjee l’a récemment noté, un phénomène analogue avec des conséquences encore plus graves avait balayé le secteur de la santé, où les gestionnaires des hôpitaux s’étaient convertis à la même culture « axée sur le marché et obsédée par l’efficacité » que beaucoup de grosses entreprises. En conséquence, écrit-il, « Les ‘meilleurs pratiques’ gestionnaires sont devenues les meilleurs pratiques en santé publique. Les nombres dans les livres comptables sont maintenant des nombres de cadavres à la morgue. »

(…) Comme les investissements dans la haute technologie et dans la recherche et développement, les investissements dans la résilience pour pouvoir faire face à de futurs chocs seront parmi les premières dépenses sacrifiées pour pouvoir accroître les profits dans le futur immédiatement prévisible. Comme Rana Foroohar du Financial Times l’a observé, une réduction des profits à court-terme représenter le coût de passer du « juste à temps » aux « au cas où ».

Bref, la résilience, ça pourrait être vu comme un investissement, mais comme c’est un investissement qui ne rapporte rien, et surtout rien à court-terme, alors c’est juste un coût. Du gibier pour cost-killers .

Ou, dans des versions à peine moins violentes, ce sont des coûts qu’il faut relativiser par-rapport à d’autres coûts, sur le grand refrain du « il faut être raisonnable ». Ou bien, ce sont des coûts et des risques dont on va essayer de se délester, qu’on va vouloir externaliser, qu’on va refiler à d’autres, à des assureurs ou à des pure-players et tout le bazar, ou plus généralement à la collectivité.

Dans tous les cas, on gérera pas, parce qu’il n’y a rien à gagner. Ça n’enrichira personne. C’est lourd, c’est pas agile, c’est pas sexy. Ça ne sera dans les objectifs de personne. Les bonus seront payés. Vae victis.

La résilience comme incantation

Et nous voilà en 2021, tentant de « vivre avec » les vagues successives du Covid-19, après des décennies de sabotage par ces termites appelées cost-killers.

Quand le vice-président des États-Unis, Mike Pence, le 16 juin 2020, signe dans le très conservateur et très sérieux Wall Street Journal un article intitulé « There Isn’t a Coronavirus ‘Second Wave’ » (« Il n’y a pas de ‘deuxième vague’ du coronavirus », oui, la deuxième, non on ne commentera pas), il utilise le mot « résilience » d’une manière fort révélatrice :

In recent days, the media has taken to sounding the alarm bells over a « second wave » of coronavirus infections. Such panic is overblown. Thanks to the leadership of President Trump and the courage and compassion of the American people, our public health system is far stronger than it was four months ago, and we are winning the fight against the invisible enemy. (…) But our greatest strength is the resilience of the American people. From the outset of this pandemic, the American people have stepped up and made great personal sacrifices to protect the health and safety of our nation. And it’s because of their embrace of social-distancing guidelines that all 50 states have begun to reopen in a safe and responsible manner.

Ces derniers jours, les médias ont alerté à propos d’une « deuxième vague » d’infections au coronavirus. Cette panique est injustifiée. Grâce au leadership du Président Trump et au courage et à la compassion du peuple américain, notre système de santé est bien plus fort qu’il ne l’était il y a quatre mois, et nous sommes en train de gagner le combat contre l’ennemi invisible. (…) Mais notre plus grande force est la résilience du peuple américain. Depuis le début de cette pandémie, le peuple américain s’est dressé et a fait de grands sacrifices personnels pour protéger la santé et la sécurité de notre nation. Et c’est grâce à l’adoption des consignes de distanciation sociale que tous les 50 états ont commencé à rouvrir d’une manière sûre et responsable.

Il serait intéressant de recenser l’usage du mot « résilience » par Jair Bolsonaro, Donald Trump, Boris Johnson et autres grands héros virils et musclés du « combat contre l’ennemi invisible ». En France, le produit Macron a carrément pris en otage le mot « résilience » pour son paquet de cadeaux aux lobbies capitalistes appelé « Projet de loi portant lutte contre le dérèglement climatique et renforcement de la résilience face à ses effets », en abrégé « Loi climat et résilience ».

Et nous voilà en 2021, 10 ans après Fukushima et 35 ans après Tchernobyl… Parmi les nombreux textes que j’ai vu passer à l’occasion du dixième anniversaire de la catastrophe de Fukushima, les interventions du chercheur Thierry Ribault, dans différents médias, ont attiré toute mon attention.

Bastamag en date du 9 mars 2021 : Pour les habitants autour de Fukushima, « il y a une injonction à être des contaminés satisfaits » :

La résilience est un concept adulé dans nos sociétés, notamment pour administrer les désastres, c’est-à-dire non seulement pour les gérer mais aussi pour les transformer en remèdes aux dégâts qu’ils génèrent. On peut comprendre cet engouement étant donné que nous sommes de plus en plus confrontés à des catastrophes impossibles à maîtriser. La résilience apparaît comme une formule magique car elle prétend clore cette impossibilité, et en faire une source d’inspiration et de rebond vers un soi-disant « monde d’après ». En fait, plus on connaît les causes des désastres, plus les réponses que l’on fournit sont concentrées sur leurs conséquences, et sur la meilleure façon dont on peut en tirer parti, rendant ainsi les causes de plus en plus désastreuses. C’est un principe de base de la résilience que l’on pourrait définir comme « l’art de s’adapter au pire ».

Dans le cas d’une catastrophe nucléaire comme celle de Fukushima, mais c’est aussi vrai ailleurs, la résilience est promue au rang de technique thérapeutique pour faire face au désastre. On va individualiser le problème et amener les gens à faire fi de leur impuissance face aux dégâts pour, au contraire, leur donner l’impression d’être puissants et agissants. Chacun est exhorté à « rebondir », à « vivre avec ». Les victimes sont amenées à cogérer le désastre, en participant à la « décontamination » ou en surveillant la radioactivité ambiante. L’objectif des apôtres de la résilience (autorités étatiques, associations locales, experts internationaux), c’est d’amener chacun à cesser de s’inquiéter « inutilement » d’avoir fatalement à vivre avec la contamination. Personne n’ose dire que l’on va « vivre comme avant » mais on parle de « situation post-normale », qui est en fait une situation de survie. Les gens doivent apprendre à se contenter d’un bonheur palliatif, où règne le « trop peu », considéré comme éternel et indiscutable : « trop peu » de santé, « trop peu » de liberté, « trop peu » de peur, « trop peu » de refus, « trop peu » de vie.

Reporterre en date du 11 mars 2021 : Fukushima nous a fait entrer dans l’ère du « capitalisme apocalyptique » :

Thierry Ribault s’intéresse à la « résilience », une notion à la mode qui a envahi l’espace social. C’est même le cœur de son ouvrage. Il montre comment celle-ci est devenue une « technologie du consentement », « un instrument d’endoctrinement quasi religieux » qui fait partie de « la langue pétrifiée de la société industrielle ». Issue, à l’origine, de la science des matériaux, pour désigner l’aptitude d’un objet à absorber les chocs, le concept de résilience a peu à peu été étendu aux humains.

Au Japon, après Fukushima, les autorités ont créé un ministère de la Résilience. Ils ont écrit des livres blancs et voté des lois sur la résilience, où les citoyens sont tenus « de travailler de manière coopérative avec les politiques et les municipalités » pour atténuer le désastre. Sous ce mot se cache en réalité « une entreprise de relativisation des catastrophes », analyse Thierry Ribault. On déplace la responsabilité vers les victimes sommées de s’adapter et de puiser en elles-mêmes des ressources insoupçonnées pour dépasser des épreuves insurmontables. Bref, on ne s’intéresse plus aux causes du désastre, seulement à ses conséquences et à sa réception.

Le Monde en date du 22 mars 2021 : « La résilience entend nous préparer au pire sans jamais en élucider les causes » :

La résilience tire sa force du fait de passer pour indiscutable. Prémisse à la résolution de tous les malheurs, elle nous invite à explorer les mille et une manières de plier sans rompre, se rendre conforme à notre milieu et se renforcer dans l’épreuve. Résister sans opposer de résistance et accepter que les hommes évoluent dans une société du désastre et la bénissent de les avoir rendus plus forts est son modus operandi. Apprivoiser le pire afin de stimuler nos capacités d’« antifragilité », cette force intérieure nous permettant d’anticiper les catastrophes et d’en accepter l’inéluctabilité pour aller de l’avant.

Car la résilience entend nous préparer au pire sans jamais en élucider les causes. Ce qui revient à intérioriser la menace et à transformer la réalité physique et sociale du désastre en une nécessité à laquelle on ne peut se soustraire, amenant chacun à faire l’impasse sur ce à quoi il est contraint de se soumettre pour tenter d’y répondre. Cet impératif de préparation fonde la « transition écologique et climatique » tant attendue par la loi Climat et résilience. Préparation par l’éducation, l’« accélération de l’évolution des mentalités » et la responsabilisation individuelle. Cette politique de résilience ayant toutes les allures d’une implacable et déshumanisante ingénierie du consentement, on peut comprendre que les débats portent sur les modalités de sa mise en œuvre plutôt que sur son caractère idéologique.

Il faudrait sans doute que je lise le livre de Thierry Ribault, intitulé « Contre la résilience. A Fukushima et ailleurs ». Le temps, c’est ce qui manque le plus. Mais pour commencer, lisez ces articles. Je n’ai pas grand-chose à ajouter à ce stade.

Parenthèse : Profitez de l’occasion si vous le pouvez pour vous abonner / faire un don à Bastamag et/ou Reporterre, ces publications sont précieuses, elles ont et auront toujours besoin d’aide.

La résilience comme imprécation

Il est temps de conclure.

À la fin du XXème siècle, la résilience était un message d’espoir. C’est aussi un concept scientifique et technique passionnant. Ça peut être une grille d’analyse extrêmement utile pour améliorer le monde, pour agir sur les causes des malheurs, pour adapter le monde aux vivants.

Mais en cette fin du premier quart du XXIème siècle, la résilience est surtout en train de devenir un nouveau slogan de l’idéologie qui pille et saccage ce monde, le néolibéralisme.

Il s’agit d’exhorter, d’intimider et de culpabiliser les individus. Il s’agit plus que jamais de dénigrer les victimes, les sceptiques et les faibles. Il s’agit de minimiser les conséquences  des malheurs pour mieux ignorer leurs causes. Il s’agit d’imposer aux individus de subir le monde tel qu’il est rentabilisé. « Il faut s’adapter ! »

Il s’agit de pouvoir continuer à privatiser les profits et socialiser les pertes.

En un sens, il en va de la résilience comme de beaucoup d’autres contraintes : Ce qu’on n’ose exiger du capital financier, on l’exige du capital humain. There is no alternative.

Le capital a faim. Les bonus seront payés. Soyez résilients, bande de feignants ! Apprenez à vivre avec les fléaux !

Bonne nuit.

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Who you wanna be?

Billet écrit principalement en mars 2021.
Dernier billet de l’hiver 2021.

En boucle depuis plusieurs semaines : « Lost », de Boy Harsher, 2019.  C’était bien, 2019.

La chanson s’appelle « Lost ». Manqué. Perdu. Égaré.

L’album s’appelle « Careful ». Soigneux. Attentif. Attentionné.

Vous n’êtes pas nés par hasard. Faites attention.

J’ai découvert ça par une playlist de YouTube. J’adore. La magie des algorithmes, cette forme moderne du hasard, faute de mieux.

I’ve not been well
Been falling over

As far as I can tell

You’re pulling one over

You’re killing me here
Tonight
In my own room

You’re taking me there
Tonight

Les paroles semblent incohérentes, mais elles me parlent. Le narrateur se parle à lui-même. Et puis à la fin tout devient clair. Les planètes s’alignent. La réponse est dans la chanson. En boucle.

Who you wanna be?
Who you wanna be?

Qui veux tu être ?
Qui veux tu être ?

Qui es-tu ?

« Tu as le mot de passe ? » Formule non impérative, Belbo était un homme poli.

Ah, l’identité… Je déteste les thèmes identitaires, je travaille dans l’identité numérique, et je déteste plus que tout parler de mon identité à moi. Je déteste mon identité. Et cette année de confinement, cet hiver 2021 surtout, en attendant la suite, m’aura bien renfermé dans mon identité à moi. La vraie, celle des identifiants aimablement fournis par la Préfecture, la Sécurité Sociale, la DGFiP, EDF, Engie, Orange, Suez, la banque, l’assurance et tutti quanti.

Je me sens faux, je me suis toujours senti plus ou moins faux, et je me sens encore plus faux depuis un an. Je me suis toujours senti plus ou moins un imposteur. J’ai des dizaines de pages que je n’ai jamais réussi à mettre en forme et à conclure sur le thème du syndrome de l’imposteur. Et je n’en sors pas. Et je ne vois pas comment en sortir, sans ajouter du malheur au malheur.

Je me sens indigne de ce que je suis. J’ai honte de ce que je suis. J’ai honte d’être ce que je suis. J’ai honte de n’être que ce que je suis. J’ai honte de ce que je suis devenu. J’ai honte d’être enfermé. J’ai honte de m’être laissé enfermer. Bien avant les confinements, j’avais déjà honte de m’être laissé enfermé, dans des lieux, dans des rôles, et dans une charge mentale qui pourtant à la fin restera peut-être ma seule fierté, tant qu’on aura besoin de moi.

I’m somebody’s fool!

J’ai honte de ce que je suis. J’ai honte de mon manque d’ambition et de mes ambitions ratées. J’ai honte d’être indigne de mon diplôme d’ingénieur. J’ai honte d’être un raté.

J’ai honte de ce que je suis devenu. J’ai honte de ce que je me suis laissé devenir, conséquence de ma lâcheté, à force de m’adapter, par faiblesse et faute de mieux.

J’ai honte d’avoir honte. Je suis supposé être un adulte. Je ne devrais pas en être là. Je ne devrais plus en être là. Je devrais avoir les pieds bien sur terre, sûr de moi et de ma place dans le monde, et toutes ces sortes de choses.

Je déteste ce que je suis. Je ne devrais pas me détester. Mais je me déteste.

I hate you

J’ai honte, comme Kurt Wallander quelque temps avant d’aller rencontrer son destin à Riga (Lettonie, Union Soviétique, hiver 1991), « submergé de honte et de désespoir à l’idée que sa vie n’avait finalement rien donné ».

J’ai honte peut-être aussi parce que j’ai été programmé pour avoir honte. Un mécanisme d’autodestruction pour éviter de tomber en de mauvaises mains, comme la première fusée du professeur Tournesol.

J’ai essayé d’être autre chose. J’ai essayé de dépasser ce que je suis. J’ai essayé d’être un peu ce que je ne peux pas être. J’ai essayé de traverser les interstices. J’ai une sorte d’autre identité. J’ai des bribes d’autres identités, ou des bribes d’une autre identité. Là-bas, il y a des gens que j’aime. Des gens qui m’apprécient. Des gens qui voudraient me voir,  pour déjeuner, pour leur anniversaire, pour parler, pour être bien ensemble, mais ce n’est plus possible. Je suis enfermé, et j’ai honte. Je ne peux que les décevoir. J’ai toujours déçu tout le monde, de toutes façons. À la fin, tout est toujours de ma faute.

Je suis enfermé. Je suis dans un piège. Ce blog écrit dans le piège de l’anonymat en est un aspect.

Il faudrait fuir, mais j’en suis incapable. Il faudrait suivre mon étoile, mais j’en suis incapable. Je sais très bien où je devrais fuir, mais j’en suis incapable.

Je suis enfermé. Je me suis enfermé. Je me suis laissé enfermer.

We can run away
Leave this town behind

Qui veux tu être ? Qu’est-ce que je veux ? Quelle vie je veux ? Qui je veux être ? Une question que j’ai toujours tenté d’esquiver. Ou de remettre à plus tard. Ou de classer hors-sujet. Ou de relativiser. Bref d’éluder. Je ne veux pas dire ce que je veux. Je ne veux pas. Je ne sais pas le dire. De toutes façons, je sais que c’est impossible.

Let’s pretend it’s easy
Not to say (why)

Je suis incapable de dire « je veux » sans me demander « je peux ? », ou, plus exactement, sans me dire « je peux pas ». Sans me dire que ce n’est pas possible. Ça ne peut pas être possible. Ça ne peut pas arriver. Ça ne peut plus arriver. C’est trop tard. Ça n’aurait jamais pu arriver. Je ne suis pas là pour ça. Je ne suis pas fait pour ça.

Je ne peux pas fuir.

Who you wanna be?
Who you wanna be?

Qui veux tu être ? J’ai tellement pris l’habitude de ne pas me poser la question. J’ai tellement pris l’habitude de m’adapter, de me plier aux circonstances, de m’adapter aux uns et aux autres. J’ai tellement pris l’habitude de faire passer les priorités des uns et des autres avant les miennes que je n’ai même plus de priorités à moi. La fonction crée l’organe ; l’inutilisation de la fonction anémie l’organe.

Qui veux tu être ? Je ne veux pas me poser la question. Je fuis la question. Je ne veux pas. Le moi est méprisable. Il serait tellement mieux qu’il n’existe pas, qu’il n’eût jamais existé.

J’ai tellement pris l’habitude de nier mes « besoins psychologiques » et autres « besoins émotionnels », comme disent les gentils formateurs des gentilles formations en gentil développement personnel. C’est hors-sujet. J’ai pas le temps. Il y a d’autres priorités. Les femmes et les enfants d’abord. Le reste, ça passe après. Moi, c’est négligeable.

J’ai tellement pris l’habitude de ne recevoir que des ersatz de reconnaissance et des miettes de gratitude. J’ai tellement pris l’habitude d’être traité comme moins qu’un chien. J’ai tellement pris l’habitude d’être méprisé que j’en suis devenu méprisable. C’est devenu normal. C’est normal. C’est moi. C’est mon identité. C’est pas grave, j’ai l’habitude. C’est ma vie. C’est pas à moi, mais c’est ma vie.

C’est pas ce que j’aurais voulu, mais c’est ce que j’ai eu, et c’est ce que je suis devenu. C’est pas à moi, mais c’est ma vie.

J’arrive de moins en moins à le cacher, ni même à me le cacher.

Ce que je pense n’est pas dans ma vie, c’est dans une autre vie.

Ce que je veux est dans une autre vie.

Ce que j’aime est dans une autre vie.

Ce qui me tient en vie est dans une autre vie.

À quoi bon ?

Dans les innombrables œuvres de fiction, type Inception, qui explorent des identités multiples et enchevêtrées, à la fin il n’en reste toujours qu’une seule. Dream is collapsing. Il ne peut en rester qu’une seule. Tant pis pour les autres. Tant pis pour ce que je veux. Parce que c’est pas celle-là que je veux. Ça me rend fou. Ça me rend fou. Ça me rend fou.

P. K. Dick, 1972 :

Reality is that which, when you stop believing in it, doesn’t go away.

À la fin il n’y a pas de nouveau commencement.

À la fin il y a juste la suite. More of the same.

À la fin il faut retomber sur terre.

Il faut rentrer chez soi, ou juste y rester, même quand chez soi on n’est pas chez soi. Même quand on veut pas.

Je sais que tu sais
Qu’on n’ira sûrement jamais
Que les vagues, les landes
C’est des lampions, des guirlandes
Qu’on reste toujours
Vissé à quelque chose de lourd

Alors dans ma vraie vie, j’assume mes responsabilités. Mon seul projet c’est continuer. Je porte mes boulets à bout de bras. C’est lourd, mais c’est à moi. C’est comme ça. J’assume ma charge mentale. Je tiens ma fonction de poubelle émotionnelle. J’essaie de ne pas ajouter du malheur au malheur. Je ne casse rien. Je ne sers pas de vecteur au Covid-19. Je reste là où je suis. Je suis enfermé.

J’attends des jours meilleurs.

J’attends mon heure. La vie n’est pas finie.

Je n’en peux plus. Je n’en peux plus. Je n’en peux plus.

Qui voudrais-je être ?

Qui veux tu être ?

La réponse est dans la chanson.

When you ask me baby
Who you wanna be?
Who you wanna be?

I’m the one that holds you
In the middle of the night

I’m the one that wants you
Forever till we die

So it’s time we take
All the memories away

I’m the one that holds you
In the middle of the night.

Who you wanna be?
Who you wanna be?
Who you wanna be?

Who you wanna be?

Bonne nuit.

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Ce que tu entends

Billet écrit en mars 2021, vers la fin d’un hiver qui n’en finit pas.
Publié quand même, en avril 2021.
Pour édification. Pour exorcisme. Pour espoir.

Ce que tu entends, ce n’est pas ce qu’on te dit.

Ce n’est pas ce qu’on te dit explicitement ; c’est ce qu’on t’a dit implicitement.

Ce n’est pas ce qu’on te dit tout le temps ; c’est ce qu’on t’a dit souvent, ce qu’on t’a dit suffisamment souvent et suffisamment fortement pour que ça te marque, ça te morde, et ça imprègne tout le reste.

Ce que tu entends, c’est ce que tu as trop entendu.

Typiquement, tu sais bien qu’on ne te dit pas toujours, pas tout le temps, que tout est de ta faute. Il peut se passer des jours, parfois même des semaines, sans qu’on te le dise. Mais tu sais que, forcément, à la fin, on te dira que tout est de ta faute. Tu le sais. Tu l’entends. Tu te prépares à l’entendre. Tu es prêt à l’entendre. Tu l’attends. C’est inévitable. Ça ne peut pas se finir autrement. Il n’y a pas d’alternative. Même quand ça semble partir dans une autre direction, tu sais intimement que ce n’est qu’un leurre, ce n’est que temporaire, ça va revenir, tôt ou tard.

Tu le sais. Tu l’entends. Tu l’attends.

Ce que tu entends, c’est que tout est de ta faute.

Ce que tu entends, c’est qu’il vaut mieux que tu te taises, que tu ne penses pas, que tu n’existes pas.

Ce que tu entends, c’est que tout ce qui vient de toi, c’est pas bien.

Ce que tu entends, c’est que tout ce que tu dis, c’est de la merde. Toute question que tu poses, elle est forcément débile. Elle est évidemment idiote. Elle ne sert à rien. Tu aurais mieux fait de ne pas la poser. Tu aurais mieux faire de te taire.

Toute idée que tu émets, c’est forcément absurde.

Tout sujet auquel tu t’intéresses, c’est forcément hors-sujet.

Tu n’es pas le bienvenu. Tu n’es pas chez toi. Tu n’es pas aimé, tu es juste toléré. Supporté. Pas complètement rejeté. On te supporte, c’est déjà pas mal. Compte tenu de ce que tu es, tu devrais t’estimer heureux. Tu ne dois pas te sentir en sécurité. Tu ne dois pas t’imaginer que ça peut durer.

Tu devrais te rendre compte que tu as de la chance qu’on te tolère.

Tu devrais te rappeler du miracle que ça représente. Au fond, tu ne devrais pas être là. Tu n’aurais pas dû être là. Ça n’aurait pas dû arriver, ou ça aurait dû s’arrêter il y a bien longtemps. Tu es un survivant. Tu es un miraculé. Tu devrais être reconnaissant qu’on t’ait accepté, et qu’on t’accepte encore, malgré tout le reste, malgré tout ce que tu es.

Tu n’as pas la vie devant toi. Tu es en sursis. Tu es sous surveillance. Tu es sous condition.

Tu as peur.

Ce que tu entends, ce n’est pas ce qu’on te dit, c’est ce que tu ressens.

Un jour on te tuera.

Un jour on te détruira.

Un jour on se débarrassera de toi.

Parce qu’on en aura eu assez de toi.

Parce qu’on aura décidé que ça sera mieux sans toi.

Sans tes mots. Sans ta voix. Sans ta gueule. Sans ta présence.

Sans toi.

Ça sera mieux.

Rien que la phrase « va te faire soigner » est en elle-même une condamnation à mort.

Une condamnation courtoise, bienveillante, mais une condamnation quand même. Ferme et sans appel.

Tu l’as entendue, cet hiver. Tu ne sais plus quand ni pourquoi. C’était probablement juste une fois. Alors c’était avant. C’était peut-être pas méchant. C’était peut-être rien. Mais tu as peur de l’entendre à nouveau, elle et ses semblables. Il y en a eu tant. Elles sont là dans ta tête. Elle est là, dans ta tête. Tu sais qu’elle reviendra. Forcément.

Tu le sais. Tu l’entends.

Il n’y a pas de place pour toi ici.

Ta place est chez les fous.

Tu devrais te rendre compte que tu as de la chance qu’on te supporte encore.

Tu devrais faire plus d’efforts.

Tu en fais déjà beaucoup. Il faut en faire plus.

Tu sais que tu ne dois pas dire quand ça ne va pas, alors tu ne le dis plus. Tu sais que, si on te demande ce qui ne va pas, ce ne sera pas pour essayer de t’aider, mais pour te faire taire. Et, si nécessaire, te faire mal. Alors tu ne le dis pas. Tu le gardes pour toi, comme tu gardes pour toi toutes sortes de choses. Tu entasses en toi tout ce qui ne doit pas sortir. Tu sais qu’il n’y a pas de place pour ce qui vient de toi. Tu sais que tes idées sont insupportables. Mais ça ne suffit pas.

Tu sais que tes mots te trahissent, alors tu ne les dis plus. Tu dis le moins de mots possible. Tu essaies de ne dire que les bons mots, des mots neutres, des mots insipides, incolores et indolores. Tu ne sais même plus si ce sont tes mots. Tu te méfies de tous les mots. Tu sais que tes mots sont insupportables. Mais ça ne suffit pas.

Tu sais que le son de ta voix te trahit, alors tu parles le moins possible. Tu essaies d’avoir un ton neutre. Mais plus le ton est neutre, plus il est suspect. Tu essaies de parler doucement, en espérant en fait qu’on ne t’entende pas. Mais on t’entend quand même, un peu, trop, sûrement trop. Tu parles le moins possible. Tu sais que ta voix est insupportable. Mais ça ne suffit pas.

Tu sais que ton regard te trahit, alors tu évites de le montrer. Tu as pris l’habitude de baisser la tête, de tourner le dos, de regarder ailleurs, de tout faire pour cacher ton visage. Tu esquives – mais là aussi, évidemment, ça devient suspect. Mais tu essaies quand même. Tu essaies de devenir invisible. Tu sais que ta présence est insupportable. Mais ça ne suffit pas.

Tu as intériorisé la contrainte : il faudrait que tu cesses d’exister. C’est la seule manière d’être toléré. C’est la seule manière de survivre. Parce que tu ne veux pas mourir, évidemment. Tu ne peux plus vivre, mais tu ne veux pas mourir.

Tu ne veux pas mourir.

Tu ne mourras pas. La nuit finira.

Bonne nuit.

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Le blues du demi-instruit

Souvent je me sens tout petit.

Je me sens un « demi-instruit ».

« Demi-instruit », c’est une expression glanée sur Twitter, il y a déjà quelques années, lue notamment sous la plume de René Chiche, professeur de philosophie, plutôt intéressant, quand il ne dérape pas trop — mais depuis le 13 mars 2020, que celui qui n’a pas dérapé jette la première pierre…

J’appelle demi-instruit quiconque croit connaître quoi que ce soit de Descartes en écoutant France Culture.
J’appelle cultivé celui qui relit pour la centième fois le Discours de la méthode en y trouvant sans cesse quelque chose de neuf.
Jadis, l’école cultivait.

Au-delà de cette définition cinglante, en date du 24 juin 2019, je peux proposer la mienne : individu ayant reçu une instruction certaine, mais certainement incomplète. Assez pour faire illusion ; pas assez pour comprendre vraiment. Assez pour sauver les apparences ; pas assez pour sauver le monde. On va développer.

Entre le bas et le haut

On va développer en regardant vers le haut.

Je ne souhaite pas dans ce billet discuter du bas. Il est tentant de se dire qu’il vaut-il mieux être « demi-instruit » que « pas instruit ». Il est tentant de se contenter de penser que, au royaume des aveugles, les borgnes sont rois. C’est tentant, mais je n’y arrive pas. Passer pour une personne modérément cultivée ne m’a valu que des malheurs dans les milieux que j’ai été amené à traverser. J’ai appris très tôt, à mes dépens, à me taire, à dissimuler ce que je sais, ou ce que je crois savoir. J’ai appris assez tôt que des qualificatifs qui me semblaient flatteurs, tels que « intellectuel », peuvent être des insultes. Et symétriquement, je soupçonne que « ignorance is bliss », comme disait le traître dans « The Matrix » — « bliss » pouvant être traduit par juste bonheur, mais aussi par félicité ou même béatitude. Les ignorants ont souvent l’air heureux. Beati pauperes spiritu. Il vaudrait probablement mieux n’être pas du tout instruit, faute d’être vraiment instruit, plutôt que d’être demi-instruit. Mais ce n’est pas le sujet de ce billet.

Je ne souhaite pas non plus chercher à relativiser. Je sais bien que, plus on sait, moins on sait ; mais ce n’est au fond qu’une consolation. Je sais un peu, mais je sais peu. Je sais très peu. Je sais tellement peu que je me sens bien bas. C’est comme ça. Je suis bien bas.

Le sujet de ce billet, c’est discuter du haut. C’est regarder en haut. C’est décortiquer le blues d’un demi-instruit face aux pleinement instruits.

Admiration

En cet hiver 2021, c’est en lisant un autre blogueur anonyme, « Cincinnatus », que j’ai repensé au concept de « demi-instruit ». « Juste un blogueur » dira-t-on de lui, comme d’autres ? Certainement pas.

J’admire les écrits de Cincinnatus. J’apprends beaucoup. Je le rejoins sur certains points, je ne suis pas d’accord sur tout, surtout ces derniers temps, mais peu importe. Il parle souvent de sujets qui m’intéressent, et sur lesquels j’ai moi-même essayé décrire quelques mots. Mais il est tellement à un autre niveau que mes bidouilles !

Je pourrais citer d’autres exemples. Juste des blogs. Le blog de Aude. Le blog d’Olivier. Le blog de Marwen. Et tant d’autres, mais à quoi bon les lister ? Ce ne sont « que des blogueurs » dira-t-on d’eux aussi ? Non, ce sont des gens pleinement instruits. Ce ne sont pas des « demi-instruits ».

Pour simplifier, je les appelle les Cincinnati. C’est plus court que « pleinement instruits ». Et puis ça sonne bien, comme illuminati, dans un Etat proche de l’Ohio, tout mélanger je sais faire…

Regarder vers le haut, c’est regarder les Cincinnati.

J’admire les Cincinnati. Eux ils ne mélangent pas tout.

J’admire les Cincinnati. J’admire les gens vraiment instruits. J’admire les gens qui savent vraiment ce dont ils parlent. J’admire les gens qui sont capables d’éclairer, de relier, de donner de la profondeur, de mettre en relief. J’admire les gens qui ont cette merveilleuse combinaison de connaissances, et d’arts de les mettre en œuvre – en bon informaticien, je dirais : data and code – you need both.

C’est peut-être naïf, obsolète et ringard, mais je crois sincèrement que le monde a besoin de gens comme ça. Le monde a besoin de généralistes. Le monde a besoin de connaissances. Le monde a besoin de lumières. Le monde a besoin de Cincinnati.

Je suis de l’autre côté de la vitre. Je les admire. Je les envie.

Knowledge is strength

Je me sens tellement juste un demi-instruit. Je suis un minuscule demi-instruit. Je me sens tout petit, et je me sens dans l’obscurité. La principale différence entre un demi-instruit et un Cincinnati, la première différence, c’est peut-être bien l’éclairage. On en revient toujours aux Lumières, au fond.

Dans ce blog, comme dans ce qui me tient lieu de vie réelle, j’essaie péniblement de m’éclairer, et d’éclairer toutes sortes de sujets, qui portent des noms plus ou moins compliqués : disruption, transhumanisme, effondrement, fléaux, etc. Je sais bien que ça n’intéresse pas grand-monde, mais je m’y accroche quand même. Je tâtonne, je patauge, dans la demi-obscurité. C’est du travail d’amateur, c’est peut-être sympathique, mais ça ne va pas bien loin. Au fond, ça me renvoie juste à mon impuissance.

Là où je tente laborieusement d’éclairer avec une lampe-torche, ou juste la fonction « lampe-torche » de mon engin du diable, les Cincinnati déploient des projecteurs grand modèle, ceux qu’on trouverait dans une salle de spectacle, une batterie anti-aérienne, ou un phare sur un cap breton.

Là où je ne peux envoyer que quelques watts (je sais, ce n’est pas la bonne unité de mesure), les Cincinnati envoient des kilowatts. Et de la couleur. Et du contraste.

Il me manque tant d’outils. Data and code. Des connaissances et des concepts. De la profondeur et de la perspective. Mes notions d’histoire, de géographie et de philosophie, au fond, se sont arrêtées au niveau de ma classe de terminale, de l’année de mon baccalauréat, il y a plus de trente ans. Depuis, j’ai lu des articles, j’ai lu des résumés, j’ai lu des textes, plus récemment j’ai écouté des podcasts (dont certains de France Culture, n’en déplaise à René Chiche), j’ai lu des blogs, j’ai lu des tweets. Des grosses miettes, des moyennes miettes, des petites miettes. De la poussière, faute de mieux.

Les Cincinnati, eux, savent distinguer, par exemple, religions, cultes, sectes, théories, idéologies, utopies, dystopies – moi je mélange tout. Ils savent parler d’universel sans se perdre – moi je me perds dans l’universel. Ils savent parler d’identité – moi je n’en peux juste plus de l’identité. Ils savent réfuter le transhumanisme – moi je me contente de le craindre. J’ai essayé, j’essaie, j’essaierai encore, mais je sais bien, je sens bien, que, en fait, très vite, toujours, je mélange tout. Je franchis toutes sortes de lignes invisibles sans m’en apercevoir – en football, ça s’appelle un hors-jeu. Je bricole. Je tâtonne. Je patauge. La poussière, avec un peu d’eau, ça fait de la boue. Beaucoup de poussières, ça fait beaucoup de boue.

Die Grenzen meines Geistes

Il me manque tant de disciplines. Je n’ai aucune notion de droit, de sciences humaines, de sciences sociales, de droit international, d’anthropologie, de géopolitique, de sociologie, et bien d’autres – toutes sortes de matières où je ne peux qu’admirer les Cincinnati. Je n’ai jamais lu Le Discours de la Méthode.

Il me manque tant de mots. Je ne comprends que le français et le globish (vilain mot qui signifie : « l’anglais de merde qu’on parle dans les entreprises »). Il ne me reste pas grand-chose en allemand. Je rêve d’apprendre le russe, l’italien, le latin ou le yiddish. Ce ne sont que des rêves. Il ne me reste, en matière de langues étrangères, comme en d’autres matières, que quelques citations. Des miettes, toujours des miettes.

Umberto Eco :

La lingua dell’Europa è la traduzione.
La langue de l’Europe, c’est la traduction.

Ludwig Wittgenstein :

Die Grenzen meiner Sprache bedeuten die Grenzen meiner Welt.
Les frontières de mon langage forment les frontières de mon monde.

Il me manque tant de sources. Les Cincinnati évoquent couramment tellement d’auteurs dont je ne connais guère que le nom, parfois la nationalité et les contextes, parfois des bribes de résumés – des miettes, encore des miettes. Je peux lâcher des noms (du « name-dropping », comme on dit maintenant), mais guère plus. Friedrich Nietzsche, Hannah Arendt, Evgeny Morozov, les Cincinnati, eux, ils les ont lus.

Even mud gives the illusion of depth

Bref, ma culture est superficielle. Beaucoup de vernis, et le pire c’est que ça ne se voit pas tant que ça. Mais, si je suis lucide et honnête, je ne peux que constater qu’elle est dérisoire.

Le mot qui la qualifie le mieux est anglais : « shallow », c’est-à-dire « peu profond ».

La citation qui la décrit le mieux est canadienne, sauf erreur, c’est une formule de Marshall Mac Luhan :

Even mud gives the illusion of depth.
Même la boue donne l’illusion de la profondeur.

Dans certains domaines, ma culture est juste inexistante. Et dans des domaines où elle existe, elle est juste superficielle. Typiquement ma culture historique, celle dont je me laisse hélas parfois aller à être un peu fier. Il suffit que j’ouvre un vrai livre d’historien pour m’en rendre compte. Il suffit que je réfléchisse à ce que je sais vraiment d’un sujet précis, une période ou un pays, que j’essaie de concentrer mon regard sur un point précis, et je sens mon regard qui fuit. Le strabisme trahit l’ignare.

Le peu que je connais de la Rome antique, par exemple, vient d’Astérix (version Goscinny). Et un peu d’Alix (encore une bande dessinée, horresco referens). Et un peu d’un livre d’histoire co-écrit par le normalien mari d’une collègue, qui m’a servi de livre de chevet pendant mon été au Prozac, et quelques saisons suivantes.

Il y a quelques mois, un plan touristique du centre de Rome retrouvé dans un tiroir est devenu le poster improvisé qui décore la pièce mal éclairée où je télé-travaille seul depuis le 11 mars 2020. C’est un plan de 2019. Je le regarde souvent, quand je lève les yeux de mon écran. J’ai eu la chance de me promener à Rome en 2019. C’était bien, 2019. Mais ce plan de Rome dit ce que je suis : un touriste. Pas tout à fait ignare, mais presque. Un « demi-instruit ». Un touriste. Bien nourri et bien abruti. Insignifiant et dérisoire.

Comment je suis devenu un demi-instruit

J’aurais probablement pu devenir « vraiment instruit ». Jusqu’au baccalauréat, j’étais sur la bonne voie. J’ai réalisé trop tard que je n’y étais plus. Je sais exactement où et quand.

Je n’ai pas été heureux, dans le Grand Lycée, pendant mon premier trimestre de classes préparatoires « scientifiques » supposées m’emmener vers une « Grande École ». Je me rappelle avoir réalisé douloureusement ce trimestre, semaine après semaine, à quel point me manquaient la philosophie (juste une année ? à quoi bon ?), et surtout l’histoire-géographie. Je me rappelle avoir songé que, au fond, les seules heures vaguement intéressantes, c’était les deux heures d’anglais et les deux heures de français. Mais bon, fallait être « réaliste », l’histoire, la géographie, la philosophie, le français, ça ne sert à rien, ça ne mène nulle part, « faut penser à ton avenir » !

Pendant ce temps, l’Histoire était en mouvement. La République Fédérale d’Allemagne absorbait six Länder et demi cet automne-là. Un demi-million de soldats étaient déployés dans le désert d’Arabie pour exécuter l’hiver suivant la doctrine Airland Battle initialement prévue entre le Rhin et la Vistule. L’Union Soviétique cesserait d’exister l’année suivante. Et moi, pendant ce temps-là… Bolzano-Weierstrass vaincra, n’est-ce pas ?

Quant à la suite… Une Grande École n’instruit pas beaucoup. Une Grande École mène à tout à condition de savoir en sortir comme il faut. Certains camarades de promotion ont su évoluer, comme on dit, à Paris, à Frankfurt-am-Main, à Bruxelles, à Londres, à Houston, et ailleurs. Moi pas. Petit-bourgeois provincial relégué en banlieue parisienne, point barre. Ingénieur informaticien, point barre. Autant dire : Rien. Rien du tout. C’est compliqué. Mais c’est comme ça. La Grande École m’a laissé demi-instruit, et puis les hasards de mon « parcours de vie », professionnel et personnel, la lâcheté aussi, ont dévoré le temps et les possibilités que j’aurais pu avoir de compléter mon instruction, et de bifurquer.

C’est la vie. Il fallait bien que je fasse le boulot pour lequel j’étais payé. Il fallait bien que quelqu’un s’occupe de la famille. Les tâches ménagères ne sont pas sans noblesse. Le temps, c’est ce qui manque le plus. Il faudrait avoir eu le temps. Il faudrait prendre le temps. Mais c’est pas ma vie. Ma vie, c’est : travail, famille, pas le temps.

C’est comme ça.

Don’t be evil

Bref, quand je vois passer cette expression, « demi-instruit », je me dis que ça parle de moi. Et j’ai un peu honte.

Et quand je vois passer des Cincinnati, je me dis que c’est ce que je ne suis pas. Et je les admire, et je les envie.

Le fait est que, dans les propos de René Chiche et d’autres, « demi-instruit » n’est pas un compliment. C’est même assez facilement une insulte.

Le fait est qu’il y a beaucoup de demi-instruits nuisibles.

Le principal problème du demi-instruit, c’est qu’il peut de manière assez convaincante professer des choses très aberrantes. Sans même s’en rendre compte. Il peut donc aller loin dans de dangereuses directions. Avec assurance et aplomb. Le régime Macron, typiquement, semble truffé de « demi-instruits », issus de toutes sortes de Grandes Écoles. Le produit Macron, notre épidémiologiste en chef, si beau, si brillant, si intelligent, c’est un beau profil de « demi-instruit ». Ceux qui ravagent ce pays, ce sont des « demi-instruits » — ce sont mes semblables !

Alors si je veux nuancer, je suggérerai que c’est le demi-instruit ambitieux qui est dangereux.

En cherchant un peu, j’ai retrouvé dans mon carnet une sentence de Pierre Bourdieu, datée du 14 novembre 1991, sur les « demi-savants » qui déjà à l’époque commençaient à polluer les débats publics :

Car qui parle [dans les médias] ? Ce sont des sous-philosophes qui ont pour toute compétence de vagues lectures de vagues textes, des gens comme Alain Finkielkraut. J’appelle ça les pauvres Blancs de la culture. Ce sont des demi-savants pas très cultivés qui se font les défenseurs d’une culture qu’ils n’ont pas, pour marquer la différence d’avec ceux qui l’ont encore moins qu’eux. […] Actuellement, un des grands obstacles à la connaissance du monde social, ce sont eux. Ils participent à la construction de fantasmes sociaux qui font écran entre une société et sa propre vérité.

Triste époque où Alain Finkielkraut a été reçu à l’Académie Française, couvert d’honneurs, en présence du petit Premier Ministre d’alors, qui quelques jours auparavant avait livré le fond de sa pensée complexe à lui :

Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser.

Triste époque.

J’ai de la chance : je n’ai pas d’ambition pour moi-même.

Mon frère me répète souvent cette sentence de Chateaubriand :

L’ambition dont on n’a pas les talents est un crime.

Peut-être que, pour une fois, ce qui me sauvera, c’est mon manque d’ambition. Ça m’empêchera d’être un demi-instruit nuisible. Pas d’ambition, peu de talents : ce n’est pas un crime. C’est déjà ça.

On se console comme on peut.

Je vais continuer à patauger quand même.

Comme tout le monde, non par illumination, mais faute de mieux.

Bonne nuit.

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