The endless river

Il fait encore beau. Il a encore fait très beau ce dimanche 14 octobre 2018 sur l’Île-de-France. Cela fait des semaines qu’il fait beau, qu’il ne pleut presque jamais.

L’été se prolonge. On se dit que ça ne peut pas durer, que la saison moche va arriver, mais ça dure. Un été indien, disent certains. Un été sans fin, ai-je pensé souvent. « The endless summer », voulais-je intituler ce billet. Cette expression « The endless summer » me trotte dans la tête depuis des semaines.

Elegance and decadence
Europe endless

Il fait encore beau. Alors je marche. Je marche tous les jours plus d’une heure, sans exception depuis la fin du mois d’août. En général, c’est le soir. J’arrive toujours à trouver au moins une heure pour marcher. Peu importe où mes pas me mènent. Je l’ai déjà écrit en août : je marche seul.

Je marche, alors j’écris moins, voire je n’écris plus sur ce blog. Le temps, c’est ce qui manque le plus. Mais ne vous inquiétez pas. Ça reviendra. À la faveur de la saison moche, ce blog reprendra un peu d’activité. Je recommencerai à écrire à ici ce qui est dans ma tête et qui ne sert à rien, ce qui n’intéresse personne, ce dont ils se fichent, ce dont ils se moquent. Je voudrais écrire, par exemple, sur le piège de Thucydide, sur Michel Foucault, sur le capitalocène, sur le managérialisme, j’en passe et des pires, j’essaierai, j’y arriverai peut-être. Il faudra juste peut-être un peu de pluie.

Mais la saison moche se fait attendre.

Les jours raccourcissent. Les arbres s’illuminent de leurs couleurs d’automne. Mais le froid ne vient pas, ni la pluie, ni la brume, ni le reste.

Alors je marche. Dans les dédales de ma banlieue. Le long du fleuve, quand il ne fait pas encore nuit. Le long de voies ferrées, quand il fait nuit. Et avec ces heures de marche, la sensation merveilleuse de reprendre pied, pas après pas, soir après soir, gramme après gramme. Remonter les rivièresTenir debout.

Tant que le temps le permet.

Steps taken forwards but sleepwalking back again
Dragged by the force of some inner tide

Je ne veux pas que ça s’arrête. Je ne veux pas que cette sensation s’arrête. Je ne veux pas que le beau temps s’arrête. I don’t want this endless summer to end. Je ne veux pas que cet été se termine.

Je ne veux pas retomber. Toutes les saisons d’automne depuis des années se sont transformées pour moi en descente aux enfers — et ce blog malheureusement en témoigne. Contre toute attente, j’ai presque repris pied cet été. J’ai repris des couleurs. J’ai repris un peu de dignité. Je veux continuer. Je ne veux pas retomber.

En marchant le long du fleuve en ce dimanche après-midi ensoleillé, j’ai écouté plusieurs fois ce morceau de Pink Floyd daté de 1994, rattaché pour moi à l’été 1995, il y a une éternité : « High Hopes« . J’adore toujours autant ce morceau, plus de vingt ans après. Les mots « The endless river » viennent de là.

The grass was greener
The light was brighter
The taste was sweeter
The nights of wonder
With friends surrounded
The dawn mist glowing
The water flowing
The endless river

Forever and ever

C’est un de ces morceaux interminables comme je les affectionne. Un morceau ouvert à plusieurs interprétations. Un morceau qui n’en finit pas, et je ne veux pas entendre finir. Un morceau écrasant de nostalgie.

Pourquoi suis-je nostalgique d’une enfance truquée ? Pourquoi suis-je nostalgique d’une jeunesse ratée ? Qu’est-ce que je regrette ? De quoi ai-je peur ? Après quoi je cours ? Vers quoi je marche ?

Je n’en sais rien.

Ce que je sais, c’est que je ne veux pas retomber. Plus jamais.

Je veux vivre.

Bonne nuit.

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« Paris entrait dans la nuit, derrière l’Europe. »

« Les Hommes de Bonne Volonté » est une série de 27 romans de Jules Romains (1885 – 1972), offrant un panorama de la France, de l’Europe et du monde, sur 25 ans, du 6 octobre 1908 au 7 octobre 1933, avec la bataille de Verdun en 1916 comme sommet de crête.

J’ai déjà mis en ligne sur ce blog plusieurs extraits de cette œuvre, notamment, il y a un an, le grand chapitre panoramique du premier tome (« Le 6 octobre ») : « Présentation de Paris à cinq heures du soir [en octobre 1908] ».

Ou encore, deux chapitres qui se font face, à quatorze ans d’intervalle, en un même lieu emblématique de Paris : « Le Pont Caulaincourt en 1910 » , « Le Pont Caulaincourt en 1924 » .

En ce 7 octobre 2018, 110 ans et 1 jour après le 6 octobre 1908, 85 ans après le 7 octobre 1933, je tiens à rendre un hommage personnel à cette œuvre, qui a beaucoup compté pour moi, ainsi que pour mon grand-père paternel (1906 – 1988). C’est pourquoi je mets ce soir en ligne l’essentiel du dernier grand chapitre panoramique du dernier tome (« Le 7 octobre ») : « Présentation de l’Europe en octobre 1933 ».

J’aurai préféré rendre un tel hommage pour un centenaire. Mais, le 7 octobre 2008, je ne tenais pas un blog. Et, le 8 octobre 2033, bien malin qui peut dire où il en sera.

Comme toute œuvre, « Les Hommes de Bonne Volonté » ont vieilli — aussi, par commodité, je n’ai pas retranscrit les quelques pages qui ont le plus mal vieilli, parce qu’imprégnées de colonialisme naïf. Ce 27ème tome a été écrit à l’été 1944, à Mexico, puis publié en 1946 chez Flammarion à Paris. En 1940, comme beaucoup d’écrivains européens de sa génération, comme son ami Stefan Zweig, Jules Romains avait choisi l’exil.

En lisant, relisant et transcrivant ces pages, elles m’impressionnent autant qu’à leur première lecture en 1989, il y a 29 ans, à l’époque où Mikhaïl Gorbatchev parlait de « maison commune européenne ».

Je vous souhaite une agréable lecture — si vous êtes pressé, lisez au moins les dernières pages.

CHAPITRE XXIV – PRÉSENTATION DE L’EUROPE EN OCTOBRE 1933

Paris entrait dans la nuit, derrière l’Europe. Depuis trois heures l’Europe s’y était enfoncée à reculons. Trois heures étaient peu de chose dans le mouvement de la terre, déjà bien petite. Mais l’Europe à la vérité n’occupait pas beaucoup d’espace.

Elle s’enfonçait dans la nuit à reculons ; de même que, le matin, c’est sur les épaules et les reins qu’elle recevait d’abord le soleil. Cette posture si particulière n’était pas affaire d’interprétation, n’était aucunement douteuse. L’Europe s’adossait à l’Asie. L’Europe touchait à l’Asie, s’appuyait et se confondait à l’Asie par la région épaisse, étalée, relativement peu différenciée et peu sensible de sa structure. Et c’est de l’autre côté qu’elle poussait les prolongements, les ramifications contournées et compliquées, les péninsules, les paquets serrés de Peuples, les grappes de villes, même qu’elle projetait à distance de fortes îles surpeuplées.

L’autre côté, c’était la mer ; d’abord la mer intérieure, c’est-à-dire commune à trois continents, où l’Europe avait commencé par plonger ses tentacules les plus travaillés pour y faire un premier apprentissage sage de l’Océan et de la découverte ; puis l’Océan lui-même franchement à l’ouest, franchement dans la direction où l’Europe s’éloignait de l’Asie, s’étirait et se ramifiait en se délivrant de l’Asie. Les dispositions essentielles du sol n’étaient pas sans répondre aux besoins de cette aventure. Un squelette montagneux très robuste courait de l’est à l’ouest, envoyait des soutiens dans les prolongements du sud. Des terres dures armaient le front de contact avec l’Océan. Les plaines molles, les espaces gélatineux et pénétrables, étaient couchés sur ce squelette ; surabondants du côté de la base asiatique ; s’étrécissant et s’effilochant peu à peu à mesure qu’on s’approchait du front de contact, de résistance et de découverte.

Cette structure et cette posture de l’Europe étaient sans doute pour beaucoup œuvre du hasard. Mais un tel hasard avait bien quelque parenté avec celui que la vie prend comme fournisseur de suggestions et de canevas dans la bizarre invention qu’elle fait des organismes. C’était à sa façon du hasard fabricateur. De même que les courants, la direction de la lumière aidaient la forme, l’attitude, l’accrochage d’un animal marin à se trouver, de même l’accrochage de l’Europe sur sa base asiatique, son aspect de madrépore tendu vers l’ouest, ses contours très élaborés, tenaient certes à des causes profondément naturelles, antérieures à la vie et inconscientes de son avenir, comme la rotation de la planète, les remous qu’elle provoquait et qui avaient brassé dans un certain sens les minéraux en fusion, les marées internes qui avaient effondré, disloqué, poussé à la dérive les premières croûtes continentales, les marées externes qui avaient ensuite creusé, décapé, raffiné les Continents consolidés. Mais il n’était pas indifférent que l’Europe, de tous les continents, fût celui où ce travail était â la fois le plus poussé et le plus directement lisible. Et plus tard, quand l’espèce humaine développa son entreprise, les avantages ou les excitations qu’elle rencontrait dans ces arrangements de la matière aveugle contribuaient à faire de l’Europe équivalent d’un chef-d’œuvre intentionnel de la vie.

(…)

* * *

L’Europe de 1933 avait depuis quelque deux mille ans une idée assez vivre de ce qu’elle était de particulier, et le pressentiment que cette particularité même lui faisait une obligation d’être unie (ce qui est unique se contredit et se met en péril s’il néglige d’être un). Mais elle n’en avait jamais tiré des conclusions pratiques bien assurées ni durables. Une première tentative avait pris naissance dans ces prolongements découpés et surchargés qu’elle tendait vers le sud, ceux où elle s’était accumulée d’abord ; où elle avait fait l’apprentissage de la civilisation et des villes, et combiné à son profit les influences de terres plus vieilles. Mais l’Empire romain, bien que largement accroché au sol d’Europe, restait fasciné par ces terres plus vieilles qu’il ne croyait pas séparables de son destin ; et cependant il y avait dans son dos toute une Europe encore barbare, qu’il essayait bien d’entamer, de mater ou d’intimider. Mais cela restait pour lui opérations de flanc ou d’arrière, plus ennuyeuses que passionnantes. Jamais il ne s’était carrément placé en face de cette Europe barbare pour entreprendre d’en dissoudre une bonne fois dans l’unité romaine l’inconnu et le péril. Sans doute l’entreprise n’était-elle ni possible ni même concevable. Cette Europe des forêts, parsemée de sauvages demi-nus, n’avait rien qui pût payer l’effort de la conquête. Elle n’offrait pas vers ses confins du nord une Californie vers laquelle eussent monté de longues files de pionniers, assez sûrs et désireux de leur but pour soutenir les attaques des rôdeurs germains ou scythes (en attendant qu’une patrouille de légionnaires parût au bout de la piste avec ses boucliers luisants, et ses buccins dont le cri signifie : Courage ! Nous voilà !), une Californie qui eût armé de villes romaines les rivages baltiques, les estuaires des grands fleuves. (Il y aurait eu sous la neige des longs hivers et sous les clairs de lune glacés de jolies maisons avec atrium et colonnades, le forum avec les temples d’Auguste et de Livie, les thermes, le théâtre et l’amphithéâtre.)

La tentative la plus récente avait été celle de Napoléon. Celle-là vraiment avait pris l’Europe de face et corps à corps. Ainsi que la tentative romaine, elle avait bien eu pour objet originel, ou justification avouée, de couvrir les abords d’un empire qui s’était constitué dans un prolongement de l’Europe, dans une de ces régions où depuis des millénaires l’Europe avait tendance à s’accumuler, à pousser en les comprimant de nouveaux apports de races, d’animation, de turbulence mentale, de richesse mobile, à devenir suprêmement intense et phosphorescente. Mais la défense d’un empire entre ses limites, et par extension de ses glacis, s’était bientôt changée en conquête d’unification. Et il s’agissait bien de l’Europe, de l’Europe avant tout, même pratiquement d’elle seule. Napoléon se souvenait de ce qui était arrivé à l’Europe depuis l’empire romain, mais seulement de ce qui la concernait en elle-même. Or il était vrai qu’en disparaissant l’empire romain avait laissé derrière lui une idée très vivace, un mythe créateur, ou recréateur, qui faisait d’une certaine unité de l’Europe un but vague mais excitant, et le proposait à l’ambition des conquérants, à partir du moment où ils avaient assouvi les exigences nationales et ramassé sous leur main un excès de forces. Il était vrai aussi qu’en disparaissant l’empire romain avait laissé une autre survivance plus concrète, une émanation, un calque, un double, mi-spirituel, mi-temporel, de lui-même, qui était l’Eglise ; que le christianisme, sorti d’un germe extra-européen, était devenu la chrétienté, et que la chrétienté s’était incorporée à l’Europe et s’y était pendant plus de mille ans confondue. Il était naturel enfin que dans une Europe peu à peu gagnée par une civilisation issue de Rome et de l’Eglise, le mythe de l’unité fût appelé à se détacher de sa péninsule d’origine, à se promener dans des lieux de l’Europe intérieure où du temps de l’Empire régnait la forêt ; et qu’il pût même en résulter des conflits, dans la mesure où l’autre survivance de l’Empire, l’Eglise, croyait devoir rester attachée au tentacule italien tourné vers l’Afrique et l’Asie antérieure d’où la flamme chrétienne lui était venue. Donc, Napoléon, en faisant poser sur sa tête (à Paris, au nord de l’ancienne forêt gauloise) par un pape complaisant la couronne de l’Empire d’Occident, reprenait bien, comme il le croyait, la tradition de Charlemagne ; de même qu’il y ajoutait la tradition du Saint-Empire germanique lorsqu’il faisait plus tard du pape son ennemi et son prisonnier. En revanche, cet Européen volontairement obsédé ignorait ou dédaignait ce qui dans les derniers siècles avait compliqué, dévié, extroverti l’aventure propre de l’Europe. Il revendiquait l’héritage de Charlemagne ; mais il semblait à peine connaître celui de Charles-Quint. Il semblait considérer comme des épisodes secondaires les moments assez prodigieux où l’Europe, au lieu de continuer à flairer l’Afrique, comme une bête à l’odeur bizarre, s’était mise à en faire le tour ; au lieu de flairer l’Océan comme une énorme broussaille impénétrable, s’était jetée au travers ; où, des mêmes coups, elle s’était mise à découvrir, à conquérir, à subjuguer, des portions croissantes d’autres continents ; où elle avait commencé d’édifier ce qui allait être la Nouvelle Europe, et le Protectorat du Monde. Or, presque dès l’origine, cette double entreprise modifiait l’équilibre interne de l’Europe, soustrayait en partie certains peuples à la menace d’une domination continentale, ou leur donnait des moyens supplémentaires de l’exercer à leur profit. Si bien que l’Espagne d’abord, puis l’Angleterre en étaient arrivées à occuper une situation ambiguë et privilégiée : elles pouvaient se passer de l’Europe dans une certaine mesure ; mais l’une puis l’autre entendaient bien que l’Europe n’en vint pas à se passer d’elles. C’était au tour de l’Angleterre de tenir cet emploi quand Napoléon joua sa partie ; et il paya cher la faute d’avoir cru que le problème de l’Europe et son domaine avaient toujours les mêmes limites.

* * *

Mais la ruine de Napoléon s’était trouvée laisser le champ libre à un siècle étonnant. C’était bien un siècle au sens précis du mot, puisqu’il commença en l’été 1815 de l’ère chrétienne pour finir en l’été de 1914.

Siècle doté de plus d’une sorte d’excellences (au milieu de quoi, certes, il restait place et pour des erreurs, vieilles ou jeunes, et pour l’héritage encore très lourd des misères humaines, et pour les semences de dangers futurs), mais remarquable, au-dessus de tout, par un trait qui en faisait le plus européen des siècles : il procurait à l’Esprit les chances que jusque-là l’histoire lui avait chicanées ou refusées. Il était l’âge d’émancipation de l’Esprit, le coming of age de ce jeune seigneur brimé et impatient. Il introduisait l’Esprit dans toute espèce d’affaires dont on l’avait tenu à l’écart. Il confirmait et glorifiait son autorité dans les domaines où on l’avait confiné jusque-là. Sans déjà lui remettre officiellement les destinées du monde, il laissait entendre qu’à cet égard il ne restait plus à régler que les détails et modalités de succession.

Les titres de l’Esprit sur l’Europe dataient de loin (et ceux de l’Europe sur l’Esprit). Ses velléités de pouvoir dataient de loin sur ce peuple compliqué et mobile. De même que dataient de loin les formes qu’avaient données à l’Esprit l’enracinement dans ce terroir et l’acclimatation.

C’est ainsi qu’il y avait deux variétés, deux crus de l’Esprit qui depuis des siècles et des siècles poussaient là, et nulle part ailleurs : l’esprit apollinien, et l’esprit prométhéen. Tous les deux étaient chargés de miracles. Tous les deux n’avaient qu’à se dégager et à mûrir pour laisser pleuvoir des miracles sur le sol.

L’esprit apollinien était assez bien figuré par le chœur des Muses. Cela voulait dire qu’ailleurs les activités fortuites et discontinues de l’esprit pouvaient donner des rêves visionnaires, des contes de nourrice, des procédés magiques, des distractions à l’ennui de vivre, des virtuosités d’insecte, des merveilles irresponsables, parentes des coquillages et de la robe des poissons tropicaux ; mais que seulement quand se nouait le chœur des Muses, filles d’Apollon, percées et liées par son inspiration unie que, il commençait d’y avoir une philosophie, une littérature, une science, un art, pleinement dignes de ces noms divins. Le secret apollinien tenait précisément à la circulation d’une même qualité suprême de l’esprit créateur et d’une même exigence insurpassable à travers la particularité des œuvres et de la matière élaborée : grâce à quoi une tragédie était vraie et une démonstration était belle. Guidé par l’esprit apollinien le sculpteur donnait à sa statue des formes et des mesures dont ne pouvaient sourire ni l’anatomiste, ni l’athlète du stade, ni le géomètre (le sculpteur ne travaillant pas pour fournir des amulettes à des sorcières). Le poète écrivait un poème où le savant et le philosophe retrouvaient, gardant sa grâce vivante, enveloppé d’une harmonie supérieure, le monde qu’eux-mêmes pénétraient par leurs durs travaux, et non point des commérages fuligineux auxquels même les bergers et les vieilles femmes ne croyaient plus. Le philosophe ne pensait pas que son emploi fût de perpétuer en langage obscur des mensonges profitables à sa caste. Il se considérait à l’opposé comme chargé spécialement de voir clair, d’apprendre à voir clair et de fournir aux autres serviteurs des Muses et à tous les hommes de la cité une image du monde aussi vraie, aussi dégagée de la fantaisie et du délire que possible. Enfin le savant, prévenu et devancé par le philosophe, fourni par le philosophe de consignes et de précautions générales comme le capitaine l’est par le stratège, attaquait un des secrets de la nature dont il avait fait choix, entendait bien remporter sur lui une série de victoires définies, et gagner à la pensée humaine un terrain, petit ou grand, dont on ne la délogerait plus.

A l’entrée de ce siècle splendide, l’Europe se présentait comblée des bénéfices que lui avait valus son pacte avec l’esprit apollinien, pacte qui depuis deux mille cinq cents ans avait subi des abandons et des violations de longue durée, mais dont la formule ne s’était pas perdue, et, bien plus, avait montré un surcroît de fécondité à chacune de ses renaissances.

Elle n’était certes pas la seule qui eût trouvé le moyen d’orner la vie de l’homme et la surface de la terre, ni qui se fût posé des questions sur la substance et l’arrangement du monde. Mais chez elle seule, les produits supérieurs de l’esprit avaient atteint, ou dépassé, leur constitution adulte. Par là même, et au sens le plus précis du mot, ils ne supportaient pas de comparaison. Des Européens, fatigués par la profusion de chefs-d’œuvre qui emplissait leur maison natale, et plus encore par l’évidence de ces chefs-d’œuvre, l’indépendance à l’égard du caprice mental que leur procurait l’esprit apollinien, allaient pouvoir prendre un piquant plaisir à des produits exotiques ou archaïques de l’imagination humaine — en attendant que cette surprise même s’émoussât, et qu’il leur fallut pour la ressaisir mendier du scandale à la pure sauvagerie. Ils pouvaient, dans l’examen attentif de ces produits, puiser des motifs de réflexion, des doutes non sans vertu, des excitations, même des secrets particuliers de matière ou de méthode. Au bout du compte, et après tous les trémoussements concevables du paradoxe, il n’y avait pas de question. A côté de la grande littérature européenne — depuis Homère jusqu’à Voltaire et Goethe — que pouvait offrir en 1815 le passé du reste du monde ? De même une certaine sublimation de la peinture avait permis que des travaux comme ceux de Raphaël ou de Rembrandt marquassent non certes le niveau moyen mais une altitude normale où pouvait se maintenir, respirer, le génie plastique de l’Europe. Quand l’Europe avait découvert la musique, l’arrachant tout à coup à une destinée de servante pauvre, de petite danseuse qui fait partie des parures du festin ou du cortège des prêtres, elle l’avait hissée en deux trois mouvements aux régions suprêmes qu’habite l’Esprit. Il y avait ailleurs des chants de berger, tout pleins d’une merveilleuse mélancolie. Ou bien, pendant un spectacle interminable, qu’elles regardaient du coin de l’œil, des familles, très occupées de leurs victuailles, entendaient sans l’écouter un long hourvari que des musiciens, gens de métier manuel, étaient chargés d’entretenir au mieux de leurs instruments et au gré de leurs réminiscences (pour cette raison qu’un bruit continu plaît aux foules et les fait croire à leur propre joie). Il est clair qu’il eût fallu à l’Europe de 1815 beaucoup de condescendance pour appeler du même ton ces amusements d’enfants qui ont peur du silence, et la couronne de symphonies et d’opéras que Mozart, Gluck, Beethoven venaient de poser devant elle.

Il lui en aurait fallu encore davantage pour considérer ce qui pouvait s’appeler philosophie ou science dans ces mêmes continents comme autre chose que des documents sur les démarches primitives de la pensée humaine. Rien ailleurs qui ressemblât à un grand système philosophique. Il pouvait exister, çà et là, des sortes de rhapsodies, auxquelles l’esprit apollinien de l’Europe était tenté de prendre intérêt, qu’il avait parfois la coquetterie de priser très haut, dont il se plaisait à recevoir telle ou telle suggestion réveillante. Mais toutes les intuitions, noyées de visions oiseuses, de mythes bavards, de contes pour enfants, et de métaphores non démasquées que charriaient ces rhapsodies, demeuraient, en dépit de leurs richesses virtuelles, aussi loin d’un grand livre philosophique de Descartes, de Spinoza ou de Kant que toute une après-midi de polyphonie hirsute l’était de la Septième Symphonie. Nulle part ailleurs ne se dressait l’une des entreprises géantes où s’engouffre et s’organise à un moment donné, avec une suprême rigueur, tout ce que l’être pensant peut savoir et conjecturer de lui-même et de l’ensemble du monde ; actes de bravoure qui élèvent l’homme le plus près qu’il se peut de la fonction divine ; ou qui, peut-être, dans le désert des mondes, fournissent de cette fonction le substitut et l’ébauche. Ailleurs non plus, sauf en matière d’astronomie descriptive, il n’y avait pas de connaissances positives proprement dites. Il y avait, au mieux, des enregistrements paresseux et souvent illusoires, par l’homme, de son expérience ; ou des rencontres casuelles, non contrôlées, entre une rêverie de l’esprit et une disposition des choses. Il y avait ailleurs des accidents de savoir ; il n’y avait point de science.

* * *

L’esprit prométhéen, plus encore peut-être que l’apollinien, était privilège de l’Europe. Il procédait de l’esprit apollinien et lui restait soumis. Il résultait d’un abaissement du regard des Muses. Après s’être longtemps absorbées dans la contemplation de la nature, qui était une acceptation, et dans les ouvrages de l’art qui se superposaient à la nature sans y mordre, les Muses avaient eu l’idée de se tourner vers le matériel de la condition terrestre et d’y essayer leur pouvoir créateur. Elles n’avaient pas trouvé indignes de leurs mains les tenailles, le soufflet, la forge, le creuset, le pilon, que se transmettaient depuis tant de siècles les générations routinières d’artisans.

L’esprit prométhéen consistait à s’apercevoir que l’immuabilité des choses n’est pas sacrée ; que la nature nous a été donnée dans un certain état, sans égard pour nos vœux, mais qu’il nous appartient d’y introduire les changements et arrangements qui nous conviennent ; que les outils et machines par lesquels l’homme opère ces changements sont capables — supérieurs en cela aux créatures vivantes — d’une complication et d’une croissance illimitées ; que les forces cachées ou à demi cachées que la nature renferme ne sont pas condamnées à une sorte de chômage occulte ; qu’en les appelant au contraire à des emplois que la nature n’a pas imaginés, nous mettons en branle une puissance de transformation qui dépasse de beaucoup les aménagements de détail, et par un autre chemin que la philosophie approche l’homme d’un aspect complémentaire de la fonction divine.

* * *

L’Europe avait fait encore deux importantes trouvailles au cours des temps, et elle venait tout juste d’appliquer la seconde, non peut-être sans quelque oubli de la prudence.

Elle avait découvert d’abord que la religion apparaît dans l’évolution des sociétés avec tous les caractères d’un événement historique ; donc que les méthodes communes de l’histoire et de la critique lui sont applicables, qu’il s’agisse de suivre la formation d’un dogme, ou d’établir l’âge, les contaminations, les variantes d’un texte ; que, plus, généralement, loin que la religion eût à étendre sur la philosophie et la science une tutelle ombrageuse, comme elle l’avait fait pendant des siècles, elle avait au contraire à soutenir leur examen, à y répondre de son mieux, à s’approprier même dans la mesure du possible leur explication des choses et jusqu’au ton de leur voix, de telle sorte qu’elle n’apparût point à l’homme moderne comme un reliquat des âges primitifs. Cette découverte, outre qu’elle donnait à l’esprit apollinien et aux Muses un statut de liberté et un prestige de tout premier rang qui à ce degré étaient nouveaux, n’était pas sans affaiblir à l’avance les obstacles que pouvaient offrir au développement de la seconde découverte la tradition et les parties irrationnelles de la nature humaine.

La seconde découverte consistait à apercevoir que la Société, faisant partie de la nature, n’est pas plus à l’abri qu’elle des investigations de l’esprit et des redressements qu’il commande. L’esprit apollinien s’était mis à examiner le mécanisme spontané des États, l’avait jugé, et n’avait pas craint de signaler à l’esprit prométhéen que là aussi s’ouvrait pour lui un beau champ d’expériences et d’inventions. Cela s’était appelé en particulier la Révolution française.

* * *

C’est avec de tels antécédents et armé de tels pouvoirs que le dix-neuvième siècle avait entrepris sa besogne. Il allait la conduire dans plusieurs directions avec une rapidité déconcertante, et dans aucune ne resterait vraiment en échec.

Pour ce qui regardait le destin biologique du continent, le problème de son unité vivante, le nouveau siècle, instruit par les plus récents malheurs, arrivait à un sentiment qu’il ne formulait pas en termes clairs, mais qui devait inspirer beaucoup de ses attitudes politiques. Sentiment d’une certaine égalité de droits entre les peuples de l’Europe ; d’une communauté de destin qui n’impliquait pas de subordination, qui au contraire créait des titres à l’émancipation pour ceux d’entre eux que les malchances de l’histoire avaient mis en dépendance. La civilisation européenne était conçue sous la forme idéale d’une communion entre égaux ; le seul privilège des plus forts étant de veiller, de concert, au maintien de l’ordre et à la prudente réparation des injustices. Il n’était pas interdit de rêver qu’un jour cette communion des égaux s’étendrait à toute la terre. En attendant, et pour longtemps peut-être, elle ne concernait qu’une famille privilégiée de peuples (l’Europe, et la Nouvelle-Europe, son prolongement au-delà des mers). (…)

* * *

La nouvelle conquête, ou le Protectorat du monde, ne détournait pas l’Europe ni ne la préservait de ses complications internes. Ses dernières inventions, en même temps qu’elles modifiaient la vie des hommes, y introduisaient des ferments dont il était difficile de régler, ou de prévoir, la virulence. L’idée de soumettre la constitution des états à l’examen de la raison avait un caractère incendiaire. On pouvait la combattre ou la ralentir, mais non l’arrêter. Tant qu’il subsistait des structures politiques qui ne devaient leur autorité qu’à la tradition, l’idée se dirigeait vers elles, s’attaquait à elles ; et à défaut de l’écroulement, la menace et l’écroulement se promenait ainsi d’un point à l’autre de l’Europe et entretenait dans tout le continent une vibration révolutionnaire. La technique, animée par l’esprit prométhéen, commençait à prodiguer les merveilles. Mais déjà elle bouleversait l’équilibre interne de la société. Elle multipliait les usines, elle grossissait les villes ; elle y accumulait le prolétariat. En décuplant les richesses et leurs signes, elle faisait du capital non plus un organe secondaire, mais presque l’organe central de la société. Un antagonisme, à peu près inconnu des -âges précédents, surgissait des entrailles mêmes de la prospérité, de la respiration même du progrès celui du capital et du travail. Et il ne restait pas un problème de forces, que la réalité patiente eût peut-être réussi à résorber par une suite de frotte-merls et d’ajustements. L’esprit apollinien se jetait dessus, le transposait, l’élevait à des termes absolus entre lesquels un compromis empirique n’était plus possible. Les Muses abaissaient leur regard une fois encore. Elles se tourmentaient à propos des usines et des foules prolétaires. Elles découvraient que dans l’engrenage des machines quelqu’un de leur race était pris et déchiré, non pas un intérêt de chair, mais une figure céleste : la Justice. Les Muses qui avaient déjà réclamé des comptes à la Religion et à l’Etat, au nom de la Raison, en réclamaient à la Société, au nom de la Justice. Comme une grande vague de l’océan se lève derrière une autre, derrière l’idée de révolution politique se boursouflait et grondait l’idée de révolution sociale.

En attendant, et quels que fussent les risques divers pour l’avenir, l’homme d’Europe, grâce à cette condescendance répétée des Muses, à cet abaissement fructueux de leur regard vers les servitudes quotidiennes, atteignait à un degré de liberté et de dignité qui était entièrement nouveau sur la terre. Ni ses mouvements ni ses pensées ne rencontraient plus — sauf en quelques régions que l’exemple des autres gagnait peu à peu — les entraves que les dirigeants d’autrefois avaient crues indispensables. Ses droits prenaient le caractère d’une notion religieuse. Sa vie, celui d’une valeur absolue, dont aucun intérêt matériel, aucune raison d’état ne justifiait le sacrifice. Seule la patrie en danger excipait d’un titre supérieur. Il y avait donc, dans le travail de l’idée révolutionnaire, une partie très positive : celle qui accroissait immensément le taux de la personne humaine.

D’autre part le génie européen n’avait pas coutume de se complaire dans le seul bouleversement. D’instinct il était plus constructeur que destructeur. Il n’avait pas comme celui d’autres races un goût mélancolique pour la ruine et le sol ras. Chez lui il était rare que d’une idée corrodante ne sortît pas une idée créatrice. L’évangile de la révolution sociale n’avait pas pour couronnement une apocalypse où le feu du ciel réduirait en cendres les cités injustes. Au contraire il s’achevait dans un nouveau rêve d’unité européenne. Cette fois la besogne était retirée aux conquérants. L’unité se ferait par l’éboulement des frontières, et par le généreux épanchement du peuple travailleur, sans plus d’obstacles, sur toute la surface du continent. Certes, l’Internationale était trop pénétrée de l’esprit apollinien pour faire acception de l’Europe. Comme la science et la philosophie, elle ne reconnaissait officiellement d’autres limites que celles de l’humanité. Mais en fait l’unité de l’Europe serait sa première épreuve et sa première incarnation. La paix de I Europe, loin de lui servir à rassembler ses forces pour dompter définitivement le reste du monde, dessinerait le chœur et la nef centrale de l’Eglise universelle.

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Si occupé qu’il fût à ces travaux et à ces tourments, le siècle n’en consacrait pas moins aux purs exercices de l’esprit une somme d’énergie mentale telle qu’il n’en avait point été dépensé dans le même temps depuis l’origine du monde. Il donnait à la poésie des visages si nouveaux que l’homme avait l’illusion que pour la première fois elle s’adressait totalement à lui — non à quelque témoin sublime, tant soit peu inhumain — ; qu’elle avait enfin trouvé son emploi, qui était celui d’une espèce d’âme devenue extérieure, tournant frileusement autour de vous, vous disant vos propres secrets, vous faisant aussi des commissions d’origine surnaturelle. De même il semblait qu’il y eût pour la première fois des historiens, c’est-à-dire des hommes ayant obtenu une accointance magique avec des morts d’âges très reculés, lisant pensée par pensée dans la tête de ces morts, voyant minute par minute bouger dans un miroir sombre des événements disparus. L’aspiration des peuples de l’Europe à se reconnaître comme des frères égaux faisait jaillir des sources là où l’on s’était contenté pendant longtemps de boire une eau transportée. Des peuples qui n’avaient jamais lu que les livres des autres produisaient brusquement leur littérature classique. La science foisonnait en tous lieux, s’accrochait à tous les rameaux de la nature comme une moisissure triomphante. L’esprit prométhéen, le même qui s’enivrait à inventer les machines, se plaisait à en fabriquer de plus petites, de plus subtiles, de merveilleusement glissantes et silencieuses, où la matière se faisait ténue comme le fil de la vierge, minutieuse comme un œil d’insecte, avec des intentions bien plus lointaines, et peuplait ainsi les laboratoires d’une création, dont aucun des millions d’astres naïfs qui composent les nébuleuses n’aurait eu en des milliers de siècles chance d’accoucher. Une création métaphysique exactement, puisqu’elle avait son principe dans des agencements dont la nature n’offre pas le soupçon, et son but dans la révélation de faits ou de forces que l’ordre naturel dissimule.

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Ce siècle, « ce grand siècle avec tous ses rayons », comme avait dit Hugo, l’un de ses quelques fils les plus favorisés, ce siècle pareil, par la richesse, la diversité intérieure, la puissance, aux paquebots qu’il lançait sur l’océan, vint s’échouer, s’éventrer, à fin de voyage, sur les récifs de la guerre de 1914.

Le désastre, imprévu, quant à son énormité et quant au caractère inépuisable de ses conséquences, de ceux qui allaient le subir, n’avait certes pas été sans causes ni signes précurseurs.

Depuis quelque temps, l’idéal de la communion des égaux était en péril. Il était clair que certaines nations ne repoussaient pas un rêve tout différent qui était un retour aux tentatives d’unification de l’Europe par la force.

L’Europe commençait à ne plus savoir s’entendre à l’amiable en ce qui regardait la conquête et l’exploitation paternaliste du monde. Le mot d’impérialisme se prononçait beaucoup. Et comme la notion qu’il implique est à la fois dynamique et agressive, la politique européenne, dans son expansion planétaire, après avoir été un gentleman’s agreement entre concurrents qui tâchaient de rester courtois, tendait à devenir un conflit d’impérialismes.

Les vieilles structures politiques s’étaient partout amendées, mais n’avaient pas partout disparu. Les individus et les classes dont le pouvoir, les privilèges, étaient liés au maintien de ces structures, étaient tentés d’apercevoir dans la guerre un moyen de bloquer la révolution. Il en était un peu de même des individus et des classes qui, ayant accepté le mouvement de révolution politique, en ayant même souvent profité, se sentaient menacés par la révolution sociale. Mais leur confiance dans les vertus de la guerre était moins franche ; ou moins naïve. Il n’en manquait pas parmi eux qui estimaient que les faveurs de la sombre déesse étaient ambiguës et peu calculables. Tout, soupçonnaient-ils, pouvait sortir d’une grande guerre : peut-être un raffermissement de la discipline sociale et de l’ordre établi ; peut-être au contraire la révolution.

Cette dernière façon de voir n’était pas loin d’être partagée par certains des chefs les plus énergiques et les plus réalistes de la révolution même ; ceux qui s’étaient détournés de la bureaucratie des partis, de la politique parlementaire, et s’obstinaient à penser que la révolution est par nature un coup de force. Sans travailler en faveur de la guerre, ils apercevaient en elle une de ces occasions catastrophiques dont les hommes résolus savent s’emparer. Ils ne la préféraient pas ; mais ils l’acceptaient.

Il n’était pas jusqu’à l’idéal de la communion des égaux qui n’ajoutât sa poussée au péril. Plus d’une nation demeurait en sujétion, ou divisée entre plusieurs maîtres. Certaines qui, cent ans plus tôt, se souvenaient à peine d’elles-mêmes et n’eussent point songé à l’indépendance, avaient reçu de cet idéal libéralement propagé une excitation, parfois une raison d’être. Et comme après bientôt cent ans d’un succès général des nationalismes autour d’elles, elles n’espéraient plus que leur propre émancipation — au sens total du mot, car en bien des cas leur sort était devenu tolérable — pût s’obtenir encore par la bienveillance ni à la faveur d’un conflit limité, elles aussi regardaient sans terreur une catastrophe d’ensemble, persuadées que l’effet le plus sûr de la catastrophe serait de disloquer les puissantes constructions politiques où elles se trouvaient prises.

L’esprit prométhéen lui-même, qui lorsqu’il n’est pas sévèrement contrôlé par les Muses, a l’imprévoyance et l’amoralité de l’enfant qui joue, s’était jeté avec ravissement sur les problèmes de la destruction et du meurtre en masse. Il avait inventé des instruments, aussi jolis et propres que les autres machines, et qui étaient au fusil et au canon d’autrefois ce qu’une grande génératrice est à la machine de Papin. Il était impatient de s’en servir, non pas sur le champ de manœuvres où les effets gardent la froideur de l’hypothèse, mais dans la réalité même, pour quoi l’invention est faite, pour quoi tant de génie s’est dépensé avec amour. Les files d’hommes fauchées par la mitrailleuse, les petits obus de campagne déchiquetant un peloton à quatre kilomètres, les gros obus de mortier défonçant les coupoles d’un fort, la torpille de sous-marin faisant sauter l’épais navire… ces images si exaltantes n’allaient-elles pas sortir de la rêverie ? Un compositeur deviendrait fou s’il n’entendait jamais exécuter sa musique.

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Enfin, il y avait, vers le milieu du continent et un peu au nord, un peuple singulier. Il était doué d’un bon nombre des dons les plus importants de l’esprit. Au cours des siècles, peu d’excellences dans cet ordre lui avaient été refusées. Son génie ne le cédait qu’à celui de la France pour la diversité et la continuité de l’éclat. Et s’il n’avait jamais connu ni la grâce abondante de la Renaissance italienne, ni l’élégance majestueuse et la perfection adamantine qui étaient choses de France, s’il n’avait pas alimenté comme l’Angleterre deux fontaines perpétuelles de poésie et de sagesse fantaisiste, s’il n’avait jamais su mettre dans un chant la saveur prompte, la tension, la nudité qu’improvisait l’Espagne, il pouvait prétendre qu’il était allé un peu plus loin que tous du côté des régions obscures, qu’il avait écouté d’une oreille plus filiale les rumeurs du cosmos. Chez ce peuple, Apollon n’avait pas rompu toutes relations avec des divinités plus primitives, et se retournant vers son cortège de bêtes charmées engageait avec elles, dans le langage de la forêt, des conversations où il n’avait pas toujours le dernier mot. Tout compte fait, ce peuple avait produit copieusement de grands musiciens, de grands philosophes, de grands poètes. Quand le temps de scruter la nature matérielle était venu, il s’était engagé dans ce procès avec autant d’âpreté et d’habileté que personne. Il avait accueilli l’esprit prométhéen, lors de sa rentrée triomphante, comme un messie inattendu. Il avait fabriqué des machines avec enthousiasme ; il avait fourni à la faune surnaturelle des laboratoires plus que sa part de gnomes, de démons à antennes, de monstres infaillibles et lucides.

Il avait aussi dans l’ordre de l’action maintes vertus. Parmi celles qui chez lui dépassaient la mesure commune, l’on citait l’amour de l’ouvrage, la ténacité dans l’entreprise, le sens de la camaraderie, l’acceptation de lia supériorité, la confiance dans les chefs. Il était remarquable que plusieurs d’entre elles avaient une valeur équivoque. Elles convergeaient dans le sens de l’efficacité et du pouvoir, mais restaient indifférentes à la nature du but. Elles étaient de celles qui font merveille dans une société d’honnêtes gens, mais qui ne sont pas moins précieuses à une bande de malfaiteurs. D’ailleurs les jugements que l’on essayait de former sur les qualités et défauts de ce peuple se heurtaient vite, dès qu’on poussait un peu l’examen, à des évidences contradictoires. A la vérité, l’on pouvait en dire autant de la France ; et c’est un peu le cas de toutes les collectivités humaines de cette taille. La diversité de leurs éléments et la durée de leur aventure ont encore plus de chances que chez l’individu de faire apparaître, ensemble ou tour à tour, des traits théoriquement inconciliables. C’est moins l’existence de ces contradictions qui est instructive, que les caractères sur lesquels de préférence elles semblent porter.

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Ainsi le peuple allemand, selon le point de vue que l’on adoptait et les faits dont on invoquait le témoignage, pouvait passer pour extrêmement courageux, ou pour extrêmement lâche. Il eût été absurde de nier le courage qu’il avait montré tant de fois sur les champs de bataille. Mais on ne pouvait pas fermer les yeux à toutes les marques de lâcheté et d’obséquiosité dans la soumission qu’il avait données à l’égard du maître, même quand le maître venait du dehors. L’Allemagne n’avait jamais fait aucune révolution sérieuse. Elle avait eu peu de goût pour l’attentat politique ; et quand par hasard elle l’avait pratiqué, il semblait que ce ne fût pas de préférence à l’égard des pouvoirs établis, pour briser par surprise la loi du plus fort, ce qui paraît être la vocation de l’attentat politique. Elle s’en servait plus volontiers pour éliminer les opposants dangereux, pour mater les tendances subversives. Jusqu’au début du XXè siècle, elle restait pauvre en courage civique. La notion même de citoyen, semée par les vents de l’Ouest, y prospérait peu. Les passions qu’engendre l’exercice des droits du citoyen n’y prenaient pas de racines. L’Allemand semblait se concevoir lui-même moins comme un citoyen à la française que comme un « sujet » modernisé, dont le pouvoir soignait le bien-être et l’amour-propre, laissant tranquilles la pensée et la rêverie.

On essayait d’éluder cette première contradiction en faisant observer que le courage militaire est un courage d’obéissance et de contagion, mais que le courage civique, tant sous ses formes violentes que sous ses formes ordinaires, réclame l’initiative, la prise en main de la personne par elle-même. L’Allemand était un animal robuste, qui ne savait rassembler et diriger ses forces que s’il en recevait l’ordre. Il ne devenait efficace que dans le troupeau, ou que dans la domestication.

Mais l’on devait alors se rappeler que les vieilles tribus germaniques, dont on n’hésitait pas à faire descendre l’Allemand quand on voulait expliquer certaines rudesses de sa nature, passaient pour avoir introduit, dans la société barbare qui sortait des ruines de l’empire romain, les principes d’un droit tant privé que public qui faisait beaucoup plus de place à l’individu que la cité antique, qui venait même curieusement compléter et fortifier ce qu’il y avait dans le christianisme d’insurrectionnel à l’égard de la cité et en faveur de la personne ; que ces tribus avaient légué à l’Europe ultérieure des habitudes proprement politiques, entretenues ensuite sous la monarchie franque, développées sous la monarchie anglaise, habitudes de discussion, d’assemblée du peuple, d’élection du chef, de mise en question du chef et de ses actes, habitudes dont l’équivalent avait depuis longtemps disparu dans l’empire romain, et où il était impossible de ne pas voir l’origine concrète, instinctive, des libertés modernes, des institutions démocratiques modernes, donc de l’esprit civique dans ses manifestations les plus avancées.

L’on ne s’en tirait pas en insinuant qu’il s’était agi d’une flamme vite éteinte ; et que de graves changements dans la race, dûs en particulier à des apports de l’Est, avaient eu vite raison de ce premier individualisme germanique. Car, plusieurs siècles après, la féodalité d’Occident s’organisait à partir de la même tradition et ne se développait nulle part avec plus d’aisance et d’excès qu’en sol allemand. Or, avec tous ses défauts et ses dangers, la féodalité était certainement de tous les systèmes politiques celui qui décomposait le plus jalousement l’Etat, au point de le dissoudre, qui déguisait le mieux l’obéissance sous les formes d’une libre adhésion (la soumission du citoyen à la loi démocratique de la majorité étant, pour la personne, bien moins flatteuse), qui laissait au subordonné le plus de recours, théoriques et pratiques, contre les décisions d’en haut. Il fallait reconnaître aussi que, bien des siècles après, et jusqu’au seuil de l’époque contemporaine, la division de l’Allemagne entre une multitude de rois, roitelets, ducs, princes et principicules, attestait une survivance, unique à ce degré, de l’esprit féodal ; et que cet esprit n’avait rétrogradé que lentement, et moins par une poussée propre de l’Allemagne que sous les effets à retardement de la révolution française, et de la conquête napoléonienne. Bref il était difficile de reprocher à l’Allemagne à la fois son anarchie séculaire et son manque foncier d’individualisme.

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De même l’on était tenté d’attribuer son comportement récent à une faiblesse congénitale de l’esprit critique, approchant de la crédulité. Et certes une telle faiblesse peut coexister avec la puissance de l’invention, de l’élan créateur. Mais sans parler de la part de réflexion critique faute de laquelle l’œuvre d’art accomplie né se produit point (et la musique, la poésie allemandes offraient des œuvres non seulement puissantes mais accomplies), il n’était pas commode de se représenter les succès du génie allemand dans toutes les sciences positives si on lui refusait l’esprit critique, dont le rôle est beaucoup plus constant que celui de l’imagination dans le travail quotidien de la découverte. Mais surtout l’idée devenait presque absurde quand on songeait que la Critique moderne, au sens le plus général et le plus radical du mot, avait une bonne part de ses origines en Allemagne, que, c’était de là, au moins autant que de France et d’Angleterre, que la Critique, armée de ses méthodes les plus précises, était partie pour s’attaquer à la philosophie, à la religion, à l’histoire, que léguait l’âge classique ; donc aux matières proprement humaines, à celles envers qui la tradition se montre le plus chatouilleuse et la foule le plus ardemment crédule.

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Toutes ces qualités peu communes étant admises, toutes ces tares, affectées d’un doute raisonnable, il restait que ce peuple, au milieu des autres, avait une odeur spéciale, inquiétante, un peu fauve, un peu fausse. Il ne semblait pas l’avoir prise depuis très longtemps. Certes, ses voisins l’avaient souvent raillé pour sa grossièreté, sa balourdise. On le peignait volontiers comme un gros garçon butor, mal lavé, mal peigné, qui aime les coups, et dont même les tapes d’amitié sont parfois désobligeantes. Mais cela ne s’accordait pas mal avec la bonhomie, la naïveté. Le gros garçon ne soulevait point de haine autour de lui, et pour un peu on l’eût plaint d’être facilement la victime de camarades plus retors.

D’où provenait cette assez nouvelle odeur ? Pourquoi était-elle inquiétante ? A quoi faisait-elle penser ?

A un déchaînement possible ; à un attentat. Certes, il pouvait y avoir, là derrière, une certaine ébriété de la force. Ce vieux peuple, longtemps divisé, longtemps voué par sa division à une demi-impuissance politique, venait de s’unir et de découvrir sa force. Quelque vertige était, compréhensible. Mais d’autres peuples avaient connu des moments où la force leur montait à la tête. Ils avaient pu effrayer leurs voisins, mais ils n’avaient pas eu cette odeur. Pour en retrouver l’analogue, il fallait remonter loin dans la mémoire de l’Europe, jusqu’aux temps des envahisseurs aux yeux bridés, avec qui l’on n’avait rien de commun, et qui faisaient apparaître les autres barbares comme des parents de la campagne, farouches mais ingénus.

C’était si mystérieux que l’on s’accusait d’y mettre un peu d’imagination. Bien des gens tentaient d’expliquer la nouvelle aura de l’Allemagne en rappelant que le vieux corps avait été infiltré, dominé, unifié par la Prusse ; et qu’en lui donnant conscience de sa force, la Prusse l’avait aussi imprégné d’un poison mental, fait d’orgueil, de délire systématique et d’esprit de persécution. Il pouvait y avoir quelque vérité là-dedans. Mais il restait étrange que ce canton de l’Europe qu’était la Prusse, où s’étaient mêlées à peu près les mêmes races et les mêmes influences qu’en bien d’autres endroits, eût réussi à former sur place avec tant d’abondance un composé si redoutable. Il restait étrange aussi que le vaste corps de l’Allemagne se le fût approprié avec avidité, comme il arrive à des substances organiques de happer instantanément une autre substance qui les complète et les transforme, et d’en recevoir, dirait-on, la structure et la stabilité qu’elles attendaient.

Peut-être ce vieux peuple atteignait-il en effet à une plénitude tardive et funeste. Elle s’accompagnait, comme il est normal, d’un afflux du sentiment de puissance. Mais chez d’autres un tel afflux n’eût pas suffi à exsuder cette émanation antipathique. Il y a des êtres dont la virilité sent mauvais. C’est qu’elle éveille sans doute, à l’intérieur de l’organisme, des venins dont il recelait depuis l’enfance l’ébauche ou l’amorce ; et ce qui de ces venins passe dans l’odeur constitue pour les autres êtres un avertissement, souvent indéchiffrable mais impérieux.

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Ce qu’on appelle la méchanceté n’est pas une notion résultante et relative, subordonnée à de longues démonstrations, variant selon l’idée nue le philosophe se fait du bien et du mal. La méchanceté est un produit non pas simple, mais défini, cristallisable. L’instinct en découvre la présence chez l’être d’en face et ne s’y trompe guère. Il a des animaux méchants. La méchanceté n’est pas la même chose que la férocité. Elle s’y ajoute souvent ; elle y mêle ses amertumes ; elle lui survit quand la férocité s’est laissée réduire.

Ce produit spécial se forme dans l’être vivant. Il se peut qu’il en existe plusieurs sortes, qui diffèrent entre elles par un détail de structure et par le degré d’activité. Il se peut qu’une trace de la méchanceté la plus ordinaire soit favorable au mouvement de la vie, l’enhardisse, la fouette, accélère ses ripostes. Il faut donc s’attendre à trouver plus ou moins de méchanceté chez tous les peuples, et d’abord chez ceux qui ont su se défendre.

Mais peut-être l’Allemagne avait-elle, depuis l’origine, un peu plus de la méchanceté ordinaire qu’il n’en faut pour bien se porter. Du moins la substance antagoniste, très définie elle aussi, qui est chargée de maintenir l’équilibre, la bouté, rarement révélée dans les manifestations de la vie et de l’âme allemandes. Son christianisme avait peu connu les effusions de l’amour désarmé. Les héros de la religion qu’avait suscités l’Allemagne s’étaient signalés par la fougue, la verve, la colère. Ils ne rappelaient en rien Saint-François d’Assise. Dans les plus grandes œuvres de sa littérature, il était difficile de trouver une page qui fût amollie par une transpiration soudaine de la bonté.

Peut-être cette méchanceté de la sorte ordinaire, un peu surabondante, insuffisamment combattue et compensée, avait-elle un jour commencé, de recevoir de la glande prussienne le sombre apport qui l’avait élevée en peu de temps à un degré supérieur de la série, à une méchanceté suractive où la naïveté était remplacée par l’esprit de système, l’orgueil commun par l’orgueil insatiable, où la joie de vaincre était doublée par la joie de nuire, la duplicité cordiale orientée par l’art du mensonge, la cruauté du gros garçon enchaînée atome par atome a l’astuce du meurtrier calculateur.

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A cette amère chimie qui s’élaborait en elle, l’Allemagne moderne devait peut-être ce que dans son expansion et ses triomphes elle gardait de morose. Car à bien des égards elle était triste. Elle cherchait des raisons à sa tristesse. La plus claire était qu’elle avait trop attendu pour avoir sa part ; que cette part même lui était chicanée ; que son âge de puissance lui était venu dans un monde où il ne restait presque plus rien à prendre. Elle se répétait qu’elle n’avait pas eu de chance ; que le destin lui avait fait tort. Quand un être déjà charrie dans le sang un excès, même léger, d’une méchanceté suractive, et qu’il pense que le destin lui a fait tort, ce n’est pas vers l’acceptation ironique, souriante du destin qu’il se tourne. Il regarde les autres que le destin, pense-t-il, a mieux servis et qui le méritaient moins. Il mesure des forces, des risques. Il prémédite.

Les autres peuples sentaient cela confusément. (Tout cela était dans l’odeur de l’Allemagne, dansait dans son odeur.) Mais ils se retenaient de trop y croire. Les hommes sages estimaient qu’à force de dénoncer les mauvais desseins il arrive qu’on les excite. On les amène à se considérer eux-mêmes comme assez naturels. Le crime se dit qu’il est escompté et qu’en s’accomplissant il ne scandalisera personne. Un jour de l’été 1911, où les menaces semblaient soudain bien proches, le jeune Français Jerphanion avait écrit à son camarade Jallez : « Il y a peut-être des peuples où les violents et les rapaces sont si nombreux qu’on est presque fondé à dire que c’est le peuple lui-même dans son entier qui est violent et rapace ? Des peuples aux nerfs un peu malades, que la sécurité ennuie et que le meurtre ne dégoûte pas ? Des peuples qui cherchent la guerre et la rapine par un vœu profond… » Il pensait à l’Allemagne, mais il ne la nommait pas. Et il hasardait cette idée un peu malgré lui. C’était une de ces idées déprimantes qui semblent compromettre d’avance les chances de la bonne volonté sur la terre. Une de ces idées que dissipe soudain le souvenir d’une phrase de Beethoven. (Et un autre jour, on retrouvera la phrase de Beethoven, un peu décontenancée, sous les obus du ravin d’Haudremont.)

Au reste l’Europe de 1914 avait conscience de porter en elle-même trop de raisons de conflit, trop de tendances plus ou moins délirantes, ou récentes ou séculaires, pour qu’elle pût, en toute tranquillité d’esprit, attribuer exclusivement à un peuple la responsabilité du malheur qui allait fondre sur elle. Mais ce qu’elle entrevoyait pourtant, c’est qu’elle-même, l’Europe, dans son ensemble, dans ses peuples, continuait à se défendre contre les folies ; c’est qu’elle avait envie de les dominer définitivement ; c’est qu’elle espérait les dissoudre dans ces idées auxquelles sincèrement elle croyait, les conjurer par le chant des Muses et par l’esprit apollinien. Et elle sentait bien que, sans l’Allemagne, elle avait de sérieuses chances d’y réussir.

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L’Europe de 1933 restait profondément malade de la grande guerre qu’elle avait faite. Les ravages de cette guerre avaient été beaucoup plus grands en étendue et en profondeur que tout ce que les hommes les plus clairvoyants avaient annoncé. Aucun des maux dont l’Europe avait souffert, aucune des tendances dangereuses qui avaient chacune pour sa part contribué à la catastrophe, n’avaient été purgés par la catastrophe ou même n’y avait trouvé une atténuation durable. Cette guerre, la plus violente que l’humanité eût connue, était le type du malheur à peu près sans compensation.

Quinze ans plus tard, l’Europe, en restait substantiellement appauvrie. Ses générations les plus actives avaient été décimées. Beaucoup de ses trésors anciens avaient disparu, consumés dans le désastre lui-même, ou achetés à vil prix par les enrichis de la Nouvelle-Europe. La monnaie était atteinte d’une consomption chronique, et les roueries des gouvernements pour ruser avec ce mal avaient en dix ans perverti dans l’état et chez les particuliers une probité séculaire. Le double endettement des états, dans des proportions démesurées, causé par la guerre pour mener son œuvre de destruction et par la paix pour réparer les destructions de la guerre, outre qu’il avait affolé presque sans espoir les finances publiques, avait pour contre-partie à l’intérieur des peuples une distribution plus scandaleuse que jamais de la richesse, et un dérèglement incurable du travail. L’Europe avait pris le pli de produire pour la voracité frénétique des champs de bataille, puis pour les mille et mille chantiers improvisés dans les ruines. Elle avait perdu le sens qui lui permettait en temps normal d’adapter le travail aux besoins, comme le marcheur sans même y penser adapte l’effort de ses muscles aux légères différences de la roule. Elle était ainsi condamnée à des paroxysmes de fausse prospérité suivis d’abattements profonds qui s’appelaient le chômage et la crise. La Nouvelle-Europe ne l’aidait point à en sortir, bien au Contraire. Car après avoir elle-même profité avec ivresse de la prospérité menteuse qui sortait des ruines comme la fumée d’un incendie de forêt mal éteint, elle avait subi la première, et avec plus de brusquerie que personne, le choc du dégrisement.

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Il en résultait que les causes de trouble qui depuis longtemps tenaient à l’ordre économique et à l’audace insouciante de l’esprit prométhéen, loin d’avoir trouvé dans la guerre un remède ou un exutoire, ne se déployaient qu’avec plus de force. Jamais la société n’avait paru aussi incapable de trouver spontanément son équilibre. Les antagonismes inaugurés par le siècle précédent prenaient une virulence impatiente. Le capital et le travail étaient maintenant campés face à face, comme de part et d’autre d’un front de tranchées dort l’heure de rupture seule demeurait en suspens. Dans tous pays, l’agitation révolutionnaire avait gagné, moins dans les démonstrations extérieures que dans le sérieux de la volonté et des préparatifs. Surtout, au lieu de bouillonner un peu au hasard, suivant les facilités et les poussées locales, et de n’avoir à travers l’Europe que des liaisons fragiles, d’une matière presque purement oratoire, que les gouvernements se faisaient un jeu de briser au moment voulu, la révolution était devenue un organisme constitué, un réseau d’ordres, de consignes, de renseignements, attaché solidement à un centre, une institution parfaitement définie, publique jusqu’à l’insolence dans sa propagande, discrète jusqu’au mystère dans son mécanisme. L’Internationale n’était plus une dissémination d’apôtres, pérorant devant des foules de rencontre ou au sein de communautés étrangères à toute hiérarchie, que l’on satisfaisait avec des anathèmes contre le siècle, des prophéties touchant le Monde Futur, et qui s’envoyaient de loin de petits signes d’amitié. L’Internationale était maintenant une Eglise apostolique et romaine, qui avait fait en dix ans les progrès de structure que l’autre avait réalisés en dix siècles ; qui avait sa capitale, son pape, son concile de cardinaux, ses congrégations, ses moines, ses ordres militants, ses ordres errants, ses chevaliers de Malte et de Rhodes, ses inquisiteurs, ses Jésuites de robe longue et de robe courte, son tiers-ordre et ses affiliés dans le siècle, sa police noire, ses in pace. Et peut-être, au cours de cette rapide maturation, l’Eglise primitive avait-elle abandonné beaucoup de ses fraîcheurs, de ses rêves, d’abord celui de convertir tous les peuples de la terre à l’Evangile, et plus encore celui de mettre naïvement l’Evangile en pratique dans ce monde imparfait qui s’accommode mieux de compromis avec le mal. Peut-être l’Internationale, en acquérant une capitale, un pape, et tout un vatican que les hasards de l’histoire avaient situés dans une certaine nation, était-elle exposée à s’imprégner peu à peu des vues spéciales de cette nation et à les servir. Mais la discipline de la nouvelle Eglise était assez forte pour que la hiérarchie et les fidèles de tous pays fermassent les yeux à ce péril dont pouvaient seuls tirer argument et avantage les ennemis de la foi.

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Si la guerre n’avait en rien soulagé l’inquiétude révolutionnaire, elle n’avait pas mieux éteint l’ardeur nationaliste, bien que le traité de paix n’eût rien ménagé pour l’assouvir. Il apparaissait au contraire que les petites nations émancipées ou ressuscitées usaient de leur liberté de mouvement pour emplir l’Europe de leurs récriminations et de leurs querelles ; et que les vieilles grandes nations aux dépens de qui cette indépendance avait été obtenue en gardaient une rancune implacable, y puisaient un désir de complot et de revanche.

* * *

Mais de l’interminable maladie laissée par la guerre, les efflorescences les plus hideuses, sur l’Europe de 1933, les pustules les plus malignes, étaient les dictatures.

Comme tous les abcès de grande classe, elles devaient leur origine et leur fécondité toxique à des causes très diverses : à des accumulations d’impuretés qui cherchaient issue, à la corruption d’ennemis sains, à des réactions de défense qui se trompaient de but où passaient la mesure. De même que dans l’organisme humain la fièvre, destinée à mater l’infection, devient parfois plus dangereuse que l’infection même.

De ces causes les deux principales étaient les mécontentements créés par le traité de paix, et la réaction de défense contre la révolution internationale. Les peuples vaincus s’indignaient de la rançon que les vainqueurs leur avaient fait payer. Tel peuple, qui figurait au second rang parmi les vainqueurs, se plaignait du salaire qu’il avait reçu, et de l’état de délabrement où la prétendue victoire l’avait laissé. Un peu partout les classes non-prolétariennes voyaient avec effroi grandir le péril de révolution, qui s’appelait maintenant le péril communiste, et elles estimaient que déjà, dans la répartition des charges léguées par la catastrophe, une législation devenue démagogique les dépouillait et les brimait au profit du prolétariat organisé. Cette irritation et cette anxiété de la bourgeoisie trouvaient d’autant plus d’aliment que les conditions du pays étaient plus mauvaises. C’était en effet chez les vaincus et chez les moins favorisés des vainqueurs que la distribution de la détresse commune risquait le plus d’écraser la classe moyenne, et que l’ébranlement de l’état donnait le plus de facilite à la révolution. Or, dans ces pays, la bourgeoisie se rendait compte de sa propre force et entendait bien livrer bataille avant qu’il ne fût trop tard. L’exemple de la bourgeoisie russe était un avertissement inoubliable. Et bien que la bourgeoisie d’Occident eût une préférence marquée pour les institutions libérales, qui étaient surtout son œuvre et qu’elle avait jusque-là couvertes de sa garantie, elle hésitait à refuser les services des aventuriers qui, au prix d’un sacrifice de libertés, dont on se flattait qu’il serait temporaire, s’offraient à rétablir l’ordre, à remettre la maison à l’endroit.

Sans doute s’apercevait-elle bientôt que le sacrifice était sans limites, et qu’il ne faisait pas mine d’être temporaire. Les dictateurs, entourés de leurs bandes, dont l’organisation atteignait à la perfection d’une armée, avaient mis la main sur l’état ; et il se trouvait que l’état, bardé de sa police, muni des moyens de coercition, d’investigation, de suggestion mentale que la technique moderne lui procurait, pouvait aller beaucoup plus vite et beaucoup plus loin que toutes les tyrannies du passé dans l’écrasement de la liberté. Elle était détruite avec autant de soin que les germes dans l’antisepsie chirurgicale ; les écarts de l’individu, traqué aussi minutieusement que le jeu des pièces dans le montage d’une machine. La vie humaine perdait d’un coup toute sa valeur religieuse. Le pouvoir la traitait selon son strict coefficient d’utilité et pour son poids de chair animale. La cruauté devenait un procédé normal de police. Les Européens de 1880, qui avaient joui du statut de liberté et de dignité personnelle le plus élevé de l’histoire, avaient pour fils et petits-fils des êtres plus intimement asservis, moins protégés du supplice arbitraire, que l’esclave des civilisations antiques.

Mais pour ne pas s’avouer l’erreur de calcul qu’elle avait faite, cette humanité prise au piège affectait de mépriser la liberté et les garanties qu’elle n’avait plus. Elle chantait les délices de l’asservissement, les grâces de la cruauté. Elle improvisait une métaphysique et une mystique de l’asservissement et de la cruauté. Elle retrouvait, sans trop de peine hélas ! dans le legs mental des époques disparues, la névrose des religions de sacrifice. Le prolétariat, dans cette course à l’avilissement, ne se laissait point distancer par la bourgeoisie. Lui qui avait donné et donnait encore tant de tracas aux gouvernements démocratiques les plus généreux, s’aplatissait comme un chien battu devant les nouvelles tyrannies. Il faisait pis : il se proclamait heureux. Pour la première fois depuis bien longtemps, il entonnait l’hymne à la joie.

Ces expédients du désespoir, qui étaient aussi, en partie, la fatigue d’un progrès moral très rapide et un retour reposant à une certaine ignominie humaine, avaient, malgré la faiblesse dont ils étaient l’aveu, une vertu contagieuse. Même dans les pays où la bourgeoisie estimait pouvoir encore attendre, elle se jurait que l’on n’aurait point sa peau sans bataille ; elle jetait des clins d’œil aux aventuriers ; elle pensait à la dictature comme à un remède de cheval qu’on irait atteindre le plus, tard possible sur la planche où il était rangé, mais qui à tout prendre valait mieux que la mort. Quant au prolétariat, il ne cachait pas son indifférence à des libertés dont il prétendait n’avoir connu que les creuses formules. Il annonçait bien haut que pas un des siens ne monterait sur une barricade pour défendre ce qui n’était à ses yeux que la ploutocratie déguisée en parlementarisme.

* * *

Dans cette Europe malade, même l’esprit apollinien était malade, même les Muses étaient perverties. De jeunes femmes, héritières de la grâce des Panathénées, étaient fières de rendre leurs beaux corps dociles au tam-tam de la forêt équatoriale. Des sculpteurs, qui avaient reçu la tradition de Phidias et de Michel-Ange, se déclaraient humblement élèves des faiseurs de fétiches. Pour la première fois le public cultivé applaudissait par délectation morose des œuvres auxquelles il n’entendait rien.

* * *

En octobre 1933, l’Europe renonçait à guérir de la guerre précédente, mais elle commençait à ressentir sérieusement le frisson d’une guerre prochaine.

A l’ouest du continent, serrée entre l’Océan et des frontières indifférentes ou hostiles, la France souffrait de la plus grande solitude qu’elle eût connue depuis longtemps. Elle en comprenait mal les raisons. Il ne lui semblait pas qu’elle eût de graves reproches à se faire. Dans la guerre précédente elle avait sacrifié plus de sang et de richesses que personne, pour survivre, certes, mais aussi pour une cause qui était celle de la communion des égaux. Elle n’avait pas conscience d’avoir trahi qui que ce fût, ni quoi que ce fût. Elle était sûre de vouloir la paix, seulement la paix. Elle ne désirait rien dominer qui n’appartînt à son patrimoine. Elle se trouvait fidèle à l’idéal du glorieux siècle qui était mort en 14. Et si elle ne le servait peut-être pas avec tout le zèle d’autrefois, n’était-il pas juste de l’imputer à sa fatigue, qui était profonde, et au manque d’appui, dont elle s’étonnait ? Elle avait peu d’espérance, peu de confiance. Elle tâchait de ne point trop penser à l’avenir dont elle n’attendait rien de bon.

Elle avait près d’elle l’Angleterre, que la nature avait placée un peu en retrait de l’Europe, et qui n’avait jamais tenu à ce retrait si jalousement, et à la fiction de sécurité qu’elle y goûtait. L’Angleterre avait découvert ce jeu consolateur de se prendre pour la grand’garde avancée de son empire, située aux abords de la zone dangereuse, mais assez à l’écart pour avoir le temps de se replier. L’Angleterre, au soir de journées décevantes, s’accrochait à un début de rêve pareil à ceux que l’homme tourmenté cherche avant de s’endormir : le refuge de l’empire au loin, multiple, inviolable, protégé par les sept mers. Qu’il était doux d’imaginer pleinement l’ampleur, l’anfractuosité inépuisable du refuge ! Quant au mouvement de repli, il se passait de vraisemblance grossière. Il avait la vertu d’un geste mental. Il était d’un ordre un peu magique. Le signe préservateur qu’il traçait sur vous vous disperserait d’exécuter l’action elle-même, en intimidant le destin. Ce rêve de l’Empire, plein de détails si réels, vous délivrait d’un cauchemar paralysant : celui où l’on se voit acculé au mur, où est tout un peuple acculé à un mur, par le progrès d’une invasion irrésistible. La flotte aussi pouvait se rêver, comme un paquet de passerelles légères, des passerelles de soie, un peu pareilles aux échelles de soie des contes, qu’on jetterait par-dessus la mer. D’ailleurs la mer vous connaissait particulièrement : elle était prête à vous aider. Elle ne vous traiterait pas comme d’autres. Pour les autres elle restait un abîme. Pour vous elle était un sol fluctuant. Le jour de la grande épreuve elle ne s’ouvrirait pas en deux devant vous, pour vous laisser passer, comme elle fit devant les Hébreux ; elle vous porterait, et l’ennemi s’engouffrerait en essayant de vous poursuivre. Mais justement il n’y aurait pas la grande épreuve, ni la poursuite. Le Pharaon n’ignorait pas que vous aviez un refuge tout prêt où il ne pourrait jamais vous atteindre ; et que la mer, votre amie, pour vous sauver se prêterait au miracle.

Certes l’Angleterre n’oubliait pas qu’elle était chargée, avec la France, de sauver en plus d’elle-même les biens suprêmes que le malheur des temps avait balayés peu à peu du reste de l’Europe — comme une équipe d’esclaves obtus balayerait des diamants avec les ordures — : les libertés de l’homme d’Europe, les libertés de l’esprit et de la personne vivante. Mais il existait deux façons de les sauver : les rétablir dans leur ancienne place et leur ancien honneur, ou les emporter avec soi. Cela aussi faisait partie du rêve de conjuration. L’Angleterre se voyait emportant précieusement les libertés de l’homme, comme les émigrants persécutés de jadis emportaient le Livre.

Et quand, au lieu de chercher un recours dans le rêve, elle en cherchait un dans les pensées habiles, dans les calculs de la tradition machiavélique, elle se demandait s’il n’était pas possible de diviser le péril de le retourner contre lui-même, en donnant juste un coup de pouce aux événements. Peut-être tout finirait-il bientôt par une mêlée sans merci entre les deux despotismes les plus redoutables : celui de l’est, et celui du centre, dont chacun avait tant de raisons de vouloir la mort de l’autre. Il suffirait de ne pas empêcher la mêlée, tout au plus de la favoriser par quelques bons offices. Par exemple, il était paradoxal, mais peut-être point si maladroit, de glisser à l’un des deux furieux quelques armes de plus ou de l’argent pour s’en procurer. Plus se sentirait de force, plus tôt l’envie lui viendrait de se jeter à la gorge de l’autre. Et les honnêtes gens, après avoir tout fait pour circonscrire cette rixe crapuleuse, s’occuperaient ensuite de refaire une communauté habitable.

Parsemés dans l’Europe de l’ouest et du nord, en chapelet, une demi-douzaine de petits pays, qui avaient mené plus loin que tous autres sur terre la sagesse politique et l’art de vivre en société, qui avaient su mieux que personne résoudre, dans d’étroites limites, les principaux antagonismes du monde moderne, s’accrochaient, eux, à l’illusion que le destin continuerait de les épargner, et qu’une prochaine catastrophe, comme la précédente, ferait arc-boutant au-dessus de leurs têtes, si même la ruine générale ne devait pas avoir une fois de plus l’effet inattendu de drainer vers eux la richesse d’autrui. Ils étaient assez raisonnables, néanmoins, pour ne rien souhaiter de pareil, et pour désirer en faveur de la communauté des peuples une paix dont ils connaissaient pour eux-mêmes les bienfaits que rien ne compense. Mais ils n’étaient ni assez clairvoyants ni assez courageux pour apercevoir qu’ils devaient par tous les moyens, et au prix de certains risques, aider au maintien de l’ordre, concourir positivement à l’intimidation des malfaiteurs. Un peu trop résignés à leur situation d’êtres mineurs, ils laissaient à de puissants adultes les responsabilités, le poids des armes, la confrontation des périls. Ils oubliaient que leur immunité procédait non de la nature des choses, mais des restants d’une moralité internationale en déclin, à la restauration et confirmation de laquelle ils n’entendaient faire aucun sacrifice personnel de confort.

* * *

De l’autre côté de l’Europe, la Russie soviétique se complaisait de plus en Plus dans la pose et les mines de sphynx que la renommée lui prêtait. Ses intentions étaient peut-être moins mystérieuses que ses attitudes. Mais ses attitudes jetaient chaque fois l’Occident dans de nouvelles conjectures et de nouvelles craintes dont elle n’était pas sans tirer profit. Comment fallait-il, pour n’être pas dupe, se la représenter ? Était-elle absorbée surtout par le travail de son édification intérieure ? (Elle se piquait d’ignorer  les troubles où se désespérait l’Europe capitaliste ; mais elle n’arrivait pas à masquer entièrement les problèmes qui lui étaient propres. Elle ne connaissait plus le chômage et les crises ; mais elle n’avait pas écarté la famine depuis si longtemps, et elle se débattait encore avec des formes laborieuses et pédantes de la pénurie.) Elle restait officiellement la métropole de la Révolution Internationale, le Vatican de la Nouvelle Eglise. Mais avec quel degré de conviction tenait-elle encore ce rôle ? Ou qu’y voyait-elle au juste ? Tout simplement peut-être un moyen politique inédit ? Une aubaine historique sans précédent ? Comme si jadis un empereur du Saint-Empire eût réussi à mettre la main sur la tiare pontificale, à conjoindre en sa personne le temporel et le spirituel, à faire de l’Église une immense équipe de rabatteurs pour les chasses de l’Empire. Posséder en tout pays non pas tant quelques douzaines d’émissaires, suspects et sans racine, que par centaines de milliers, par millions, des affiliés, appartenant au pays lui-même, jouissant des droits et prérogatives du citoyen, même des accès confidentiels, des secrets nationaux de vie et de mort ; les avoir distribués en tous endroits, organisés et hiérarchisés ; pouvoir les faire obéir perinde ac cadaver ; pouvoir leur passer, par un réseau de voies clandestines et sûres, des ordres et des consignes, dont vous seul avez la clef, mais qu’ils ne discutent pas, parce qu’une fois pour toutes vous détenez à leurs yeux la vérité mystique ; disposer ainsi de centaines de milliers et de millions de gens qui, dans le cas d’un conflit entre vos ordres et ceux de leur patrie choisiront les vôtres sans hésiter, pleins de l’exaltation des élus et des martyrs ; quels maîtres des hommes avaient jamais eu ces ressources, et ces tentations ?

Comment les maîtres de la Russie soviétique entendaient-ils user de cette prodigieuse rencontre ? Voulaient-ils encore la révolution chez les autres, après lui avoir tant soit peu limé les dents chez eux-mêmes ? Trouvaient-ils plus d’avantage à une nouvelle guerre entre les pays du centre et ceux de l’occident, dont ils seraient les témoins et finalement les arbitres ? Se réservaient-ils d’examiner à ce moment-là quelle dose de révolution il conviendrait d’injecter aux peuples rompus, quelle ceinture de révolution contrôlée il serait expédient de dresser autour de la métropole ?

Entre cet Orient et cet Occident, il y avait l’Italie et l’Allemagne.

* * *

Deux chefs de bandes s’y étaient emparés du pouvoir, l’un depuis dix ans, l’autre depuis quelques mois. Le chef de bandes italien ressemblait beaucoup aux capitaines de fortune qu’autrefois son pays produisait en abondance, un peu aussi aux aventuriers à joli sourire, qui, de ville en ville, séduisaient les femmes et corrigeaient les hasards du jeu. Il ne croyait à rien, qu’à la sottise des hommes, à l’absurdité foncière de la vie, et aux effets combinés de l’adresse et de l’audace. Il avait appris à parler aux foules, comme on apprend dans certain métier à parler aux femmes. Le prétexte de la conversation a peu d’importance. La caresse et le feu de la voix comptent d’abord, et aussi de brusques références à la réalité toute proche, par quoi vous prouvez bien que vous ne mentez pas. Il savait néanmoins que pour fasciner les fouies, il est bon de remuer des idées sommaires aux arêtes luisantes. Il préférait recevoir d’autrui des trousses d’idées toutes faites. Il changeait de fournisseur suivant les besoins. Il avait une certaine facilité d’humeur. Comme un véritable gentilhomme de fortune, il n’était pas braqué sur une destinée exclusive. Il eût accepté des réussites très diverses, quitte à en changer promptement. La dernière chose qu’il s’attribuât, c’était une mission. Il méprisait particulièrement l’Italie, dont le vieux génie artistique et les grâces vivantes parlaient peu à sa nature. Devenu maître du pouvoir, il ne savait pas très bien s’il avait envie de faire la guerre, ni s’il serait amené à la faire un jour. Il n’avait rien en principe contre la guerre ; il estimait au contraire qu’elle procure à l’éloquence des fanfares incomparables, et au despotisme des justifications qui à la rigueur n’exigent point que l’événement s’accomplisse. Mais il n’était pas aveugle à l’inconvénient de perdre une guerre, pas plus que le tricheur au jeu n’est aveugle à l’inconvénient d’être mis en prison. Comme un véritable aventurier encore, il évitait de penser à la suite de son aventure. (Il aurait volontiers expulsé tous les devins du territoire.) Dans ses moments de plus grande emphase, il posait au fondateur d’empire, offrait son effigie à côté de celles de César et d’Auguste, cherchait à intimider les siècles futurs ; mais il n’y croyait pas plus qu’au reste. Il eût aimé être sûr de finir ses jours dans une villa du lac de Garde. Il voyait d’un assez mauvais l’autre chef de bandes qui venait de confisquer l’Allemagne. Le collègue allait avoir dans les mains un outil tellement plus solide ! Et puis il rayonnait de ce prophète à tête de camelot une conviction épaisse, quasi délirante. Dans le métier, de pareils gaillards sont dangereux. S’ils se fâchent avec vous, ils sont capables de ne plus se connaître. S’ils se mettent avec vous, ou plutôt vous mettent avec CUX, ils vous entraînent où vous n’êtes pas pressé d’aller.

* * *

Le chef de bandes allemand était l’un de ces hommes qui lisent toutes sortes d’éditions bon marché dans une mansarde ; qui marchent longtemps dans les rues sous la pluie ; qui arrivés à un carrefour croient s’entendre appeler par une voix et se retournent ; qui s’arrêtent devant un enfant assis à une porte, lui caressent les cheveux et regardent par-dessus sa tête l’ombre du corridor ; qui arrachent furtivement une page de dictionnaire dans une bibliothèque ; qui se cachent derrière un arbre de square pour voir une femme donner le sein ; qui la nuit demandent l’heure à un passant pour savoir s’il reculera d’un pas. Il était touché par un chant d’oiseau, mais il pouvait tuer à bout portant son meilleur ami. Il vivait à l’ordinaire dans un état léger de somnambulisme. Souvent de lui se détachait un double. Il voyait ce double marcher devant lui. Il s’était pris pour ce double d’une admiration, d’un dévouement éperdus. Il l’entendait prononcer des paroles dont il n’était pas question de douter un instant. Jamais le double ne s’était trompé. Il suffisait de répéter les paroles du sa double à un auditoire de brasserie pour qu’il sortit de l’auditoire des cris d’enthousiasme.

L’Allemagne vaincue, humiliée moins par ses ennemis que par le reflux de son orgueil et la rumination de sa défaite, avait adopté cet homme en qui se reconnaissaient tant de folies communes, qui plaisait à des déchus par son odeur inlavable de déchu, qui dans ses discours fournissait de plus à l’âme allemande une sorte de délire intellectuel, à quoi elle avait été toujours morbidement sensible, comme le maniaque sexuel est mis en vibration par certaines phrases ; qui enfin avait l’avantage de placer ce délire d’emblée hors de la portée de l’esprit critique. Lorsqu’on entend un fou de tragédie, l’on ne songe pas à discuter ses tirades mot à mot. Mais d’une manière elles vous soulagent. Cet inspiré burlesque bafoue les plates vérités qui ont eu raison de vous. Il exerce une vengeance par l’absurde. Et dans sa divagation passent des lueurs merveilleuses. Le monde a été renouvelé plus d’une fois par un fou. Dans la suite, tout se commente, se prouve, se met en éditions savantes, à loisir. Les philosophes eux-mêmes n’ont-ils pas proclamé que la vérité est une chose qui devient, qui se crée ? Evidemment, il n’est pas démontré par une science froide que vous êtes le peuple élu, que vous êtes la race des maîtres, promise à la domination du monde, que même la petite source quelque part dans la neige d’où s’est répandue l’essence la plus particulière  de l’homme blanc, qui a su de son mince filet maintenir à travers les millénaires la singularité de l’homme d’Europe, soit venue comme par miracle amasser sa coulée chez vous, l’y défendre de mélanges que tout rendait inévitables, faire de votre peuple son lac en contre-bas, son réservoir privilégié. Ce n’est même aucunement probable. Mais les nomades qui se jetaient à la suite de Mahomet n’avaient non plus aucune raison scientifique de croire que Dieu venait de les choisir. Ils ont commencé par le croire. Ils ont massacré ceux qui refusaient de le croire. Ils ont conquis des territoires immenses, subjugué des peuples par douzaines. Ils sont allés jusqu’à l’Océan. Avec un peu plus de chance et surtout de méthode, ils auraient peut-être mis toute l’Europe dans les pans de leur burnous. Telle quelle, la folie de Mahomet a changé pour un temps la face du inonde. Qui prouve qu’une folie mieux organisée, servie par la science et la technique, ne saurait pas briser les limites connues de la chance, réussir ce qu’on n’a jamais réussi, prendre en main cette conquête du monde, que l’Europe au cours des siècles a mollement rêvée, dont elle a accepté dans l’âge récent un substitut médiocre et mercantile ? (Comme si l’or de la banque pouvait avoir la fulguration joyeuse de l’épée !)

Un peuple savant, mais dur, que l’esprit apollinien a favorisé de ses dons, peut faire taire brusquement l’esprit apollinien, lui rappeler avec rudesse que sa fonction est d’expliquer après coup, de justifier par des raisons, de célébrer par des chants ; mais qu’avant lui il y a l’action, et que dans l’action il y a, comme le noyau dans le fruit, le délire.

(Au reste l’esprit prométhéen, avec sa joviale immoralité, est tout près d’être de cet avis, et d’envoyer promener les Muses. Il sait qu’il se délectera toujours, même au service des fous, et peut-être davantage. Il sait qu’entre lui et le délire systématique les affinités et les occasions d’aide réciproque ne manquent pas.)

Certes, bien des sortes de délire sont possibles. Il peut se répandre même un délire de bonté. Un Prophète peut prêcher aux fouies : « Aimez-vous les uns les autres. Dépouillez-vous en faveur du prochain. Quand on vous a frappé sur la joue droite, tendez la joue gauche. » Cela n’est pas raisonnable non plus. Cela ne saurait non plus s’établir scientifiquement. Cela peut aussi changer la face du monde.

Mais à une folie de la bonté l’Allemagne était profondément invulnérable. Par don de nature, et depuis l’origine. Plus encore depuis qu’elle avait absorbé la sécrétion prussienne. Plus que jamais, depuis que la grande guerre d’Europe l’avait laissée humiliée et vaincue.

Ce qui lui rampait dans le sang, c’était au contraire une dose de méchanceté un peu plus forte que celle dont la santé s’accommode, et aussi une qualité de méchanceté un peu plus active que l’ordinaire, une superméchanceté non neutralisable qui se porte à la peau et qui devient urticante. La prophétie d’Hitler appelait cette méchanceté, l’invitait à sortir, lui criait : « N’aie pas la pudeur de toi-même. Épanouis-toi. Règne sur la peau comme une efflorescence terrible. Tu es la marque du sang royal. Tu es le stigmate des élus. »

Alors l’Allemagne, en attendant d’accomplir d’autres suggestions de la prophétie, persécutait les Juifs.

* * *

Elle ne savait pas exactement jusqu’où la conduirait ce prophète à tête de camelot, qui maintenant était son maître, qui même dépassait la fonction de maître, qui de plus en plus se dégageait de la masse allemande à la manière d’une figuration divine. Mais elle le suivait avec adoration. Jusqu’à la guerre, sans nul doute, si un jour il la voulait.

La voulait-il déjà ? Il n’était pas question pour lui de quelque chose d’aussi platement transparent que la volonté. Il était à cet égard connue un homme qui un matin entend une voix lui dire (ce n’est pas la voix du double, c’est encore une autre voix ; pour les hommes de cette espèce, les voix courent les rues) : « Tu mettras le feu à la maison. Et la moitié de ta famille y périra. » Le lendemain, puis le jour suivant, il réentend la voix. Il se dit, en essayant d’empêcher ses mains de trembler : « Après tout, je ne suis pas obligé de mettre le feu à la maison. Il y a sûrement d’autres moyens d’obtenir réparation des torts qu’on m’a faits. Je n’ai qu’à être calme, bien calme. » Pourtant l’après-midi il achète un bidon d’essence, et un autre de kérosène, et même un kilo de soufre, et une bonne quantité d’étoupe. Et six boîtes d’allumettes pour en fourrer dans toutes ses poches.

* * *

L’Europe d’octobre 1933 regardait sur la peau de l’Allemagne s’élargir et s’aviver le stigmate. Elle regardait là-bas gesticuler et hurler le prophète à tête de camelot. Elle avait peur. Elle ne savait que faire. Comment parvenir à calmer ce peuple amer, orgueilleux, insatiable ennemi de lui-même, irrité par ses poisons, amoureux de ses poisons ? Fallait-il employer la douceur, les flatteries que l’on sait mensongères, mais qui peut-être à la longue opèrent comme un charme : « Toi, notre frère, qui es si gentil quand tu le veux, si raisonnable ! Toi qu’au fond nous aimons tant ! Toi que nous serions si heureux de voir enfin heureux ! » Fallait-il menacer ? Comment faire, mon Dieu, pour empêcher le fou de la famille de mettre le feu à la maison ?

* * *

A une si belle maison. Car c’était encore, et de loin, la plus belle du monde ; la plus riche en trésors, la plus glorieusement habitée par l’esprit.

C’était aussi, et de loin, la plus forte maison. Si forte de ressources, de moyens, d’invention, de courage, que son péril ne pouvait naître que d’elle-même, de sa division, et plus encore de la présence du fou dans la famille un fou très bien doué, comme il arrive maintes fois.

Cette Europe, dont les sots et les envieux annonçaient la décrépitude, n’était affaiblie que de la première guerre qu’elle s’était faite, et des déchirements internes qu’elle en avait gardés. Pour ce qui était de la vigueur du sang et du génie, elle était plus jeune que personne, elle crevait de pléthore. Rassemblée de l’Oural à Gibraltar, de la Thrace aux Hébrides, et suivie de son cortège d’empires, elle aurait pu défier le monde. Si la France, l’Angleterre, la Russie, l’Allemagne, avaient uni leurs armées et leurs flottes, quelles puissances ou coalitions de puissances eussent pu recevoir de cette alliance un ultimatum sans plier les genoux ? Mais si une pareille alliance avait pu se former, si l’Europe eût trouvé le secret de s’unir, c’est qu’alors elle eût vaincu ses démons intérieurs pour écouter les conseils des sages, qui s’obstinaient à lui prêcher non la violence mais le renoncement au principe de la violence, non la domination des forts mais la communion des égaux. Ce qu’elle eût adressé aux autres peuples de la terre, c’eût été non un ultimatum, mais une invitation, au besoin quelque peu pressante, verset d’entrer dans un Pacte universel ; celui que la paix de Versailles avait tâché d’instituer, mais qui restait un avorton paralytique tant que l’Europe n’était pas unie.

Mais beaucoup de forces ou mauvaises ou simplement aveugles travaillaient à la déchirer plus à fond, ou à ne la rassembler que dans l’épidémie d’un délire ; à la retourner en dépit d’elle-même contre sa nature, contre la voix séculaire des sages, sans autre avenir que sa dégradation et sa perte. Pour vaincre ces forces, il eût fallu une conjuration extraordinaire de la volonté humaine contre les événements ; il eût fallu que du sol de l’Europe, et d’un peu partout, sortissent d’énormes jaillissements de bonne volonté, c’est-à-dire de la sorte de volonté qui est illuminée par l’esprit et qui témoigne envers la création un parti pris d’amour. Cette sorte de volonté ne manquait sans doute pas ; mais il lui flanquait la pression intérieure, le sentiment de l’urgence, la communication ; et il n’y avait rien qui pût la susciter ensemble et la conjoindre. Les seules conspirations étaient celles qui tendaient à rapprocher un nouveau désastre.

Les dieux aussi étaient jaloux.

Bonne nuit.

 

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Pistes de lecture – Dans l’ombre du 15 septembre 2008

Le site de Ground Zero à New York est impressionnant. À l’emplacement des deux tours tombées le 11 septembre 2001, il y a deux trous carrés, en pierre noire lisse. L’eau s’écoule le long des quatre parois verticales, descendant jusqu’à un bassin quelques mètres plus bas. L’eau se précipite ensuite à travers un deuxième trou carré, plus étroit, au milieu, plus profond, si profond qu’on n’en voit pas le fond. Dans cette ville bruyante, c’est un lieu presque silencieux. Les noms des trois mille victimes sont gravés sur les murets entourant les deux carrés noirs. C’est un monument très simple, très digne, très émouvant.

Les centaines de milliers de morts des guerres imbéciles déclenchées à la suite du mardi 11 septembre 2001, eux, n’ont aucun monument en leur honneur. À Washington D.C. existe un monument aux soldats étasuniens tombés lors de la guerre du Vietnam (1955 – 1975), environ soixante mille tués (probablement plus d’un million côté vietnamien). Mais la guerre du Vietnam a eu une fin officielle. Aux dernières nouvelles, les guerres imbéciles déclenchées par George W. Bush et poursuivies par ses successeurs n’ont pas de fin. Et je n’ai pas le cœur à aller chercher le total provisoire des victimes — étasuniennes, afghanes, irakiennes, etc. Il n’y aura rien pour eux.

Il n’y a pas non plus de monument aux victimes du lundi 15 septembre 2008, aux victimes de la crise financière imbécile qui s’est nouée ce jour-là — la faillite de Lehman Brothers.

Et pourtant, il me semble de plus en plus évident, année après année, que le 15 septembre 2008 est une date, à l’échelle de l’humanité, au moins aussi importante que le 11 septembre 2001, et probablement plus importante.

À la suite du lundi 15 septembre 2008, plusieurs millions de gens ont perdu leur logement ; plusieurs millions de gens ont perdu leur emploi ; des régions entières ont été jetées dans la misère, des pays entiers (« émergents » notamment) dans la récession. Malgré quelques décisions plutôt constructives dans les premiers trimestres suivants, c’est à la suite du 15 septembre 2008 (et des élections allemandes de septembre 2009, et des élections britanniques de mai 2010, etc) que l’Europe en particulier a été livrée aux fous-furieux de l’austérité. Mais il n’y aura jamais aucun monument pour ces gens livrés à la misère, au malheur, à toutes sortes de vies abrégées et de morts précoces. Il n’y aura rien pour eux.

À notre société du spectacle, le lundi 15 septembre 2008 paraît moins spectaculaire que le mardi 11 septembre 2001. Moins d’images, moins de couleurs, moins d’émotions. Et pourtant, je pense que ce qui est sorti du 15 septembre 2008 est bien plus monstrueux, et bien plus colossal, que ce qui était sorti du 11 septembre 2001.

Quelques pistes de lecture, dix ans après le 15 septembre 2008. ( Comme d’habitude, je propose pour les textes cités en anglais des traductions en français qui n’engagent que moi. )

* * *

Serge Halimi, dans « Le Monde Diplomatique » de septembre 2018, sous le titre « Libéraux contre populistes, un clivage trompeur » remet quelques pendules à l’heure, et toute une décennie pourrie en perspective.

L’ébranlement de 2008 et ses répliques ont également bousculé l’ordre politique qui voyait dans la démocratie de marché la forme achevée de l’histoire.

La morgue d’une technocratie onctueuse, délocalisée à New York ou à Bruxelles, imposant des mesures impopulaires au nom de l’expertise et de la modernité, a ouvert la voie à des gouvernants tonitruants et conservateurs. De Washington à Varsovie en passant par Budapest, M. Trump, M. Orbán et M. Jaroslaw Kaczynski se réclament tout autant du capitalisme que M. Barack Obama, Mme Angela Merkel, M. Justin Trudeau ou M. Emmanuel Macron ; mais un capitalisme véhiculé par une autre culture, «illibérale», nationale et autoritaire, exaltant le pays profond plutôt que les valeurs des grandes métropoles.

Cette fracture divise les classes dirigeantes. Elle est mise en scène et amplifiée par les médias qui rétrécissent l’horizon des choix politiques à ces deux frères ennemis. Or les nouveaux venus visent tout autant que les autres à enrichir les riches, mais en exploitant le sentiment qu’inspirent le libéralisme et la social-démocratie à une fraction souvent majoritaire des classes populaires : un écœurement mêlé de rage. (…)

De la géopolitique à la politique, il n’y a qu’un pas. La mondialisation a provoqué la destruction d’emplois et la dégringolade des salaires occidentaux — leur part est passée, aux États-Unis, de 64 % à 58 % du produit intérieur brut (PIB) rien que ces dix dernières années, soit une perte annuelle égale à 7 500 dollars (6 500 euros) par travailleur ! (…)

Ils contestent aussi le caractère démocratique du capitalisme libéral. Non sans fondement, dans ce dernier cas. Car, en matière d’égalité des droits politiques et civiques, la question de savoir si les mêmes règles s’appliquaient à tous s’est trouvée une fois de plus tranchée après 2008 : « Aucune poursuite n’a abouti contre un financier de haut niveau, relève le journaliste John Lanchester. Lors du scandale des caisses d’épargne des années 1980, mille cent personnes avaient été inculpées. »

  • En introduction de son article, Serge Halimi évoque un discours prononcé à Budapest par Steve Bannon le 23 mai 2018. En cherchant un verbatim de ce discours, je suis tombé sur le texte suivant.

Steve Bannon, interviewé dans « New York Magazine » en date du 10 août 2018, sous le titre « How 2008 Planted the Seed for the Trump Presidency » (« Comment 2008 a planté la graine de la présidence Trump »), ne mâche pas ses mots. Si vous lisez l’américain, lisez cette interview. On pense ce qu’on veut du personnage, son diagnostic ne laisse pas indifférent.

Q. What does the impact of the financial crisis look like for the American people?

A. I think you’re starting to see it. I think you’re starting to see the deindustrialization of the country. We stopped investing in the country. Domestic investment’s all going over to China. We deindustrialized Western Europe. Brexit and 2016 are inextricably linked, okay?

Workers know this. It’s the labor vote in the midland counties that drove Brexit. This is what’s so obvious the Democratic Party misses. Donald Trump’s president because of working-class Democrats. The Trump movement is made up of people like my father, the Marty Bannons. My whole household was working-class Democrats. These are adamant Trump supporters because they understand Trump supports working-class people.

Here’s the outrage about it: The balance sheet of the Federal Reserve in September 2008 is about $1 trillion. The balance sheet the day Donald Trump raises his hand, after eight years of the most progressive Democrat in recorded history, is $4.5 trillion. The elites save themselves. They just created money. They flooded the zone with liquidity. If you’re an asset holder, if you owned real estate, stocks, or intellectual property, if you’re an owner, you had the best run in human history, okay?

If you’re a deplorable, you got fucked. You know why the deplorables are angry? They’re rational human beings. We took away the risk for the wealthy. Look, you have socialism in this country for the very wealthy and for the very poor. And you have a brutal form of Darwinian capitalism for everybody else. You’re one paycheck away from oblivion. Do you think the founders of this country, you think that’s what they wanted to have in the 21st century? Dude, this is fucked up.

Here’s what it should have been. We go into Goldman Sachs, everybody, every partner, every guy — zero. You’re wiped out. Just like we’d do any deal at Goldman Sachs. I wipe out all the equity. I’m getting rid of Lloyd Blankfein and Gary Cohn. But the guys that follow them, they can make beaucoup dollar after my money’s paid back and the company’s successful, just like every transaction we do. You should have done that across corporate America and every bank.

Q. A quoi ressemble l’impact de la crise financière pour le peuple américain ?

R. Je pense que vous commencez à le voir. Je pense que vous commencez à voir la désindustrialisation du pays. Nous avons cessé d’investir dans le pays. L’investissement intérieur est parti en Chine. Nous avons désindustrialisé l’Europe occidentale. Le Brexit et la présidentielle de 2016 sont inextricablement liés, vous comprenez ?

Les travailleurs le savent. C’est le vote ouvrier dans les comtés des Midlands qui a mené au Brexit. C’est ça qu’il est tellement évident que le Parti Démocrate ne voit pas. Donald Trump est président à cause des ouvriers qui votaient démocrate. Le mouvement Trump est constitué de gens comme mon père, les Marty Bannons. Tout mon quartier c’étaient des ouvriers qui votaient démocrates. Ils sont devenus de fervents soutiens de Trump parce qu’ils ont compris que Trump soutient la classe ouvrière.

Voila le scandale : Le bilan comptable de la Réserve Fédérale en septembre 2008 s’élevait à environ 1000 milliards de dollars. Le jour de la prestation de serment de Donald Trump, après huit années de l’adminstration démocrate la plus progressiste de l’Histoire, c’est 4500 milliars de dollars. Les élites se sont sauvées elles-mêmes. Elles ont juste créé de la monnaie. Elles ont inondée la zone monétaire de liquidités. Si vous détenez des actifs, si vous possédez de l’immobilier, des actions, ou de la propriété intellectuelle, si vous êtes un possédant, vous avez vécu la meilleure période de l’histoire humaine, vous comprenez ?

Si vous êtes un « déplorable », vous avez été baisé. Vous savez pourquoi les « déplorables » sont furieux ? Ce sont des êtres humains rationnels. On a éliminé tout risque pour les riches. Ouvrez les yeux, on a dans ce pays un socialisme pour les très riches et pour les très pauvres. Et on a une forme brutale de capitalisme darwinien pour tous les autres. Vous êtes à une feuille de paie du néant. Vous pensez que les pères fondateurs de ce pays, vous pensez que c’est ce qu’ils voulaient avoir au XXIème siècle ? Mec, c’est foutu.

Voilà ce qui aurait dû arriver. On va chez Goldman Sachs, et tout le monde, tous les dirigeants, tous les mecs — ouste ! Ils perdent tout. Exactement comment eux-mêmes font n’importe lequel de leurs deals. J’efface tout ce qu’ils avaient. Je me débarrasse de Lloyd Blankfein et Gary Cohn. Mais les remplaçants, eux ils pourront se faire du fric, après que l’argent public ait été remboursé et si la boîte marche bien. On aurait dû faire ça dans toutes les grosses boîtes américaines, et dans toutes les banques.

Christian Salmon, dans Médiapart en date du 9 septembre 2018, recommande et cite lui aussi cette interview de Steve Bannon. Voici un extrait contenant des traductions d’autres segments de Bannon :

« Je peux vous donner le moment précis : quand ils ont mis Lehman Brothers en faillite et que Hank Paulson, secrétaire du Trésor, et Ben Bernanke, le chef de la Réserve fédérale, sont montés à Capitol Hill (le siège du Congrès américain). Ils ont mis tout le monde dans une pièce en leur demandant de laisser leurs BlackBerry à l’extérieur, et Bernanke, qui n’est pas alarmiste a dit : « Si nous n’avons pas mille milliards de dollars aujourd’hui, le système financier américain va fondre dans 72 heures et il y aura une anarchie mondiale… » Cela a allumé une allumette, et l’explosion ce fut Trump. »

Bannon se souvient de ses années d’étudiant à la Harvard Business School, en 1983, lorsqu’un groupe de professeurs avait eu l’idée radicale de la maximisation de la valeur pour les actionnaires, « une idée prêchée comme une théologie » selon laquelle toute valeur devait revenir aux actionnaires, et qui a conduit à la financiarisation et à la crise de 2008. Et Bannon de dénoncer la corruption de la finance. Et pas seulement la corruption de Bernie Madoff, arrêté et inculpé par le FBI pour avoir réalisé une escroquerie de 65 milliards de dollars américains et condamné depuis à 150 ans de prison.

« Je parle de la pourriture systémique. Les banques qui ont regardé ailleurs, les cabinets d’avocats qui ont regardé ailleurs, les cabinets comptables qui ont regardé ailleurs. Les médias d’affaires qui ont détourné les yeux. Tout le monde a regardé ailleurs. Ils sont toujours en train de regarder ailleurs. »

Bannon pointe les conséquences de la folie financière des années 1990 : la désindustrialisation, le chômage, l’explosion des inégalités. Et l’envol du vote populiste en Europe et aux États-Unis.

« Tu sais pourquoi les déplorables sont énervés ? Parce qu’ils comprennent que c’est une arnaque. Le fardeau est sur leurs épaules. Tu sais pourquoi les déplorables sont en colère ? Ce sont des êtres humains rationnels. Nous avons supprimé le risque pour les riches. Regarde, dans ce pays tu as le socialisme pour les très riches et pour les très pauvres. Et tu as une forme brutale de capitalisme darwinien pour les autres. Tu crois que les fondateurs de ce pays voulaient ça au XXIe siècle ? Mec, c’est foutu. »

Philip Stephens, dans « The Financial Times » (brûlot populiste bien connu) daté du 30 août 2018 , sous le titre « Populism is the true legacy of the global financial crisis » (« Le populisme est le vrai héritage de la crise financière mondiale ») en rajoute une couche :

After a decade of stagnant incomes and fiscal austerity, no one can be surprised that those most hurt by the crash’s economic consequences are supporting populist uprisings against elites. Across rich democracies, significant segments of the population have come to reject laissez-faire economics and the open frontiers of globalisation. Large-scale immigration can be disruptive during the best of times. Throw in austerity and immigrants are all too easily cast as scapegoats.

Most striking is how little has changed in the operation of international financial markets. A handful of bankers were sacked and some institutions faced hefty penalties and fines. But the burden has fallen on the state or on shareholders. The architects of unfettered financial capitalism are still counting the noughts on their bonuses. The worst that has happened is that they must wait a bit longer before cashing in. (…)

The strains have been intensified, of course, by digital technology and by the anti-competitive rent-seeking of a handful of tech behemoths. The cost of Google’s aggressive tax avoidance falls on those least able to bear it. The emotion that has done most to swell the ranks of the populists has been a sense of unfairness — the belief that elites are indifferent to their plight.

Mr Trump et al do not have any answers. To the contrary, the US president’s fabled « base » will be losers from his trade wars. They have already been robbed by his tax cuts for the very rich. British workers will be worse off as a consequence of Brexit. The League in Italy and National Rally, formerly the National Front, in France are selling the same snake oil. But many of the grievances they identify are real.

Après une décennie de revenus stagnants et d’austérité fiscale, personne ne peut être surprise que ceux qui ont le plus souffert des conséquences économiques du crash soutiennent des soulèvements populistes contre les élites. Dans les démocraties riches, de larges portions de la population en sont arrivées à rejeter le laissez-faire et les frontières ouvertes de la mondialisation. L’immigration de masse peut être perturbante même pendant les bonnées années. Ajoutez l’austérité et les immigrants peuvent trop facilement être présentés en boucs-émissaires.

Plus frappant est le peu de changement observé dans le fonctionnement des marchés financiers internationaux. Une poignée de banquiers ont été virés et quelques institutions ont payés quelques lourdes pénalités et amendes. Mais le vrai fardeau est tombé sur les États ou sur les actionnaires. Les architectes du capitalisme financier sans entraves continuent à compter les zéros sur leurs bonus. Le pire qui leur est arrivé est qu’ils doivent maintenant attendre un tout petit peu avant d’encaisser. (…)

Les tensions ont été exacerbées, bien sûr, par la technologie numérique et par les pratiques de captation de rentes anti-compétitives d’une poignée de géants technologiques. Le coût de l’évasion fiscale agressive de Google retombe sur ceux qui sont le moins capable de le supporter. L’émotion qui a si bien gonglé les rangs des populistes est une perception d’injustice — la croyant que les élites sont indifférentes à leur détresse.

Monsieur Trump et les autres n’ont pas de réponses. Au contraire, la mythique « base » électorale du président fera partie des perdants de ses guerres commerciales. Ils ont déjà été volés par ses baisses d’impôts pour les très riches. Les travailleurs britanniques iront plus mal avec les conséquences du Brexit. La Ligue en Italie et le Rassemblement National en France fourguent le même poison. Mais beaucoup des griefs qu’ils identifient sont réels.

Frank Rich, dans « New York Magazine » daté du 5 août 2018, sous le titre « In 2008, America Stopped Believing in the American Dream » (« En 2008, l’Amérique a cessé de croire au Rêve Américain »), conclut :

The mood in America is arguably as dark as it has ever been in the modern era. The birthrate is at a record low, and the suicide rate is at a 30-year high; mass shootings and opioid overdoses are ubiquitous. In the aftermath of 9/11, the initial shock and horror soon gave way to a semblance of national unity in support of a president whose electoral legitimacy had been bitterly contested only a year earlier. Today’s America is instead marked by fear and despair more akin to what followed the crash of 1929, when unprecedented millions of Americans lost their jobs and homes after the implosion of businesses ranging in scale from big banks to family farms.

It’s not hard to pinpoint the dawn of this deep gloom: It arrived in September 2008, when the collapse of Lehman Brothers kicked off the Great Recession that proved to be a more lasting existential threat to America than the terrorist attack of seven Septembers earlier. The shadow it would cast is so dark that a decade later, even our current run of ostensible prosperity and peace does not mitigate the one conviction that still unites all Americans: Everything in the country is broken.

L’humeur en Amérique est clairement la plus sombre qu’on n’ait jamais vu pendant toute l’ère moderne. Le taux de natalité n’a jamais été aussi faible, et le taux de suicide est au plus haut depuis 30 ans ; les fusillades de masse et les overdoses d’opioïdes sont partout. Dans la foulée du 11-Septembre, le choc et l’horreur initiales ont vite cédé la place à une apparence d’unité nationale autour d’un président dont la légitimité électorale avait été amèrement contestée à peine un an auparavant. L’Amérique d’aujourd’hui est au contraire marquée par la peur et le désespoir qui ressemblent plus à ce qui a suivi le crash de 1929, quand pour la première fois des millions d’Américains perdirent leurs emplois et leurs maisons après l’implosion d’entreprises de toutes tailles, depuis les grandes banques jusqu’aux fermes familiales.

Il n’est pas difficile d’identifier l’aube de ce profond malaise : Elle est arrivée en Septembre 2008, quand l’effondrement de Lehman Brothers a précipité la Grande Récession, qui s’est avéré être une menace existentielle plus durable pour l’Amérique que l’attaque terroriste sept Septembres auparavant. L’ombre qu’elle porte est si sombre qu’une décennie plus tard, même notre actuelle période de paix et de prospérité ostensibles ne peut dissiper cette conviction qui unit tous les Américains : Tout dans ce pays est cassé.

Le 16 juin 2015, Donald Trump lança sa campagne électorale depuis la Trump Tower (745 Seventh Avenue), à un kilomètre à peine de l’ancien siège de Lehman Brothers (725 Fifth Avenue). La conclusion de sa déclaration de candidature :

Sadly, the American dream is dead. But if I get elected president I will bring it back bigger and better and stronger than ever before, and we will make America great again.

Malheureusement, le rêve américain est mort. Mais si je suis élu président, je le rendrai plus grand et meilleur, et nous rendrons sa grandeur à l’Amérique.

L’éditorial du Monde, le mercredi 12 septembre 2001, signé par Jean-Marie Colombani, était intitulé « Nous sommes tous Américains ». Dude, this is fucked up.

Bonne nuit.

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