Le Piège de Thucydide ou l’art délicat du croisement des puissances

Le « Piège de Thucydide » (en anglais : « The Thucydides Trap ») est un concept peu connu, mais qui me semble essentiel pour comprendre les années et décennies à venir.

Il est invoqué en particulier pour éclairer le face-à-face entre les deux super-puissances de cette première moitié du XXIème siècle : les Etats-Unis d’Amérique et la République Populaire de Chine. Le but de ce billet est d’attirer l’attention d’un éventuel lecteur sur ce concept.

J’ai découvert le concept de « Piège de Thucydide » il y a trois ans, en 2015, à travers un article de « The Atlantic ». Je suis étonné qu’il n’ait pas acquis, pendant ces trois années, plus de notoriété. Les articles francophones sur le « piège de Thucydide » sont rares, il y en a eu quelques-uns il y a un an, au début de l’automne 2017, à l’occasion de la parution du livre « Destined for War: Can America and China Escape Thucydides’s Trap?« . Et puis plus rien.

The defining question about global order for this generation is whether China and the United States can escape Thucydides’s Trap. The Greek historian’s metaphor reminds us of the attendant dangers when a rising power rivals a ruling power — as Athens challenged Sparta in ancient Greece, or as Germany did Britain a century ago. Most such contests have ended badly, often for both nations, a team of mine at the Harvard Belfer Center for Science and International Affairs has concluded after analyzing the historical record. In 12 of 16 cases over the past 500 years, the result was war. When the parties avoided war, it required huge, painful adjustments in attitudes and actions on the part not just of the challenger but also the challenged.

La question fondamentale de l’ordre du monde pour cette génération est de savoir si la Chine et les Etats-Unis peuvent échapper au Piège de Thucydide. La métaphore de l’historien grec nous rappelle les dangers inhérents à toute situation où une puissance montante rivalise avec une puissance régnante — comme Athènes défia Sparte dans la Grèce antique, ou comme l’Allemagne défia l’Angleterre il y a un siècle. Le plupart des compétitions de ce type se sont mal terminées, souvent pour les deux nations, a conclu l’équipe du Harvard Belfer Center for Science and International Affairs que j’ai dirigée, après avoir analysé les annales historiques. Dans 12 des 16 cas étudiés sur les 500 dernières années, le résultat a été la guerre. Quand les adversaires ont évité la guerre, ce fut au prix d’ajustements énormes et douloureux, dans les attitudes et les actions, non seulement de la part de la puissance émergente, mais aussi de la puissance établie.

D’où vient ce concept ? Si j’ai bien compris, il part d’un projet de recherche, une étude lancée il y a quelques années par le « Belfer Center » , un département de recherche au sein de la « Kennedy School of Government » à Harvard.

Un site Web présentant ces travaux a été lancé en 2015.

Le directeur du centre, Graham Allison, un « scholar », vétéran des cercles de politique internationale aux Etats-Unis, a signé au printemps 2017 le livre sur le sujet, intitulé « Destined for War: Can America and China Escape Thucydides’s Trap? »

Autour de cela, toutes sortes de matériaux — commentaires, réfutations, vidéos, etc — se sont constitués.

« Le Piège de Thucydide » est un bon produit américain, un bon concept, ça sonne bien, ça s’explique — pardon, ça se pitche — assez facilement. La vidéo de promotion sur YouTube, référencée sur la page d’accueil du site Web, en témoigne. Mais il y a un vrai fond derrière.

La page de présentation contient un aphorisme discret, mais magnifiquement américain et terriblement efficace, qu’il me semble inutile de traduire :

Business as usual is likely to produce history as usual.

History as usual, ce serait donc la guerre, forcément la guerre ?

De la phrase écrite il y a 24 siècle par Thucydide…

τοὺς Ἀθηναίους ἡγοῦμαι μεγάλους γιγνομένους καὶ φόβον παρέχοντας τοῖς Λακεδαιμονίοις ἀναγκἀσαι ἐς τὸ πολεμεῖν
It was the rise of Athens and the fear that this instilled in Sparta that made war inevitable.
Ce fut l’ascension d’Athènes et la peur que celle-ci instilla à Sparte qui rendirent la guerre inévitable.

… on peut facilement décalquer d’autres phrases :

Ce fut l’ascension de la Chine (au début du XXIème siècle) et la peur que celle-ci instilla aux Etats-Unis qui rendirent la guerre inévitable.

Ce fut l’ascension de l’Allemagne (au début du XXème siècle) et la peur que celle-ci instilla au Royaume-Uni et en France qui rendirent la guerre inévitable.

Ce site Web est une mine, le livre est présenté par la presse spécialisée comme un « must-read », mais faute de temps, pour l’instant, je me suis contenté de feuilleter le site Web.

Notamment l’onglet « Case File » , où sont longuement détaillées 20 confrontations entre puissance(s) établie(e) et puissance émergente. C’est le cœur du dossier. Je me permets ici de reproduire la liste. 20 confrontations. 16 ont débouché sur des guerres d’intensité variable. 4 ont échappé au « Piège de Thucydide ».

1. Late 15th century — Portugal vs. Spain — NO WAR
2. First half of 16th century — France vs. Hapsburgs — WAR
3. 16th and 17th centuries — Hapsburgs vs. Ottoman Empire — WAR
4. First half of 17th century — Hapsburgs vs. Sweden — WAR
5. Mid-to-late 17th century — Dutch Republic vs. England — WAR
6. Late 17th to mid-18th centuries — France vs. Great Britain — WAR
7. Late 18th and early 19th centuries — United Kingdom vs. France — WAR
8. Mid-19th century — France and United Kingdom vs. Russia — WAR
9. Mid-19th century — France vs. Germany — WAR
10. Late 19th and early 20th centuries — China and Russia vs. Japan — WAR
11. Early 20th century — United Kingdom vs. United States — NO WAR
12. Early 20th century — United Kingdom (supported by France, Russia) vs. Germany — WAR
13. Mid-20th century — Soviet Union, France, and United Kingdom vs. Germany — WAR
14. Mid-20th century — United States vs. Japan — WAR
15. 1940s-1980s — United States vs. Soviet Union — NO WAR
16. 1990s-present — United Kingdom and France vs. Germany — NO WAR

Cette structure « puissance(s) établie(s) contre puissance émergente » est un prisme intéressant pour réinterpréter l’histoire du monde moderne. Je dirais même : un prisme fascinant. Quelque part dans un carton, à quelques mètres en-dessous de moi, m’attend mon exemplaire de « Naissance et Déclin des Grandes Puissances » , de l’historien Paul Kennedy, édition française acquise par moi à l’hiver 1990, préface de Pierre Lellouche (alors seulement connu comme un jeune conseiller diplomatique d’un politicien raté, un certain Jacques Chirac). Un immense pavé de peut-être mille pages, que j’ai lu deux fois, de la première à la dernière page, je ne sais pas si j’aurais un jour la possibilité de le lire une troisième fois, mais je m’égare. Un immense pavé que je recommande notamment aux adeptes comme moi du jeu « Civilization » (surtout les premières versions, si délicatement pauvres en multimédia). Bref, je m’égare vraiment. Je ne suis qu’un petit informaticien de banlieue, et ceci n’est qu’un blog. Bref. 

France über alles

Pour mieux comprendre le concept du « Piège de Thucydide », un lecteur français peut se concentrer sur les huit des seize confrontations couvertes par cette étude impliquant la France.

Dans la première, la France de François Ier est la puissance dominante, menacée par les Habsbourgs au début du XVIème siècle. Dans la deuxième, la France des Bourbons est à nouveau la puissance dominante, défiée puis dépassée par la Grande-Bretagne de 1688 à 1763. Dans la troisième, on prend les mêmes, mais on permute : la France révolutionnaire puis napoléonienne est la puissance émergente face à la puissance établie de la Grande-Bretagne, et l’affrontement court de Valmy à Waterloo.

Dans la quatrième et la cinquième, la France est par deux fois la puissance établie : alliée à la Grande-Bretagne, elle fait face avec succès à la puissance émergente de la Russie, mais au prix de la guerre de Crimée de 1853 à 1856 ; puis, seule, elle est la puissance établie terrassée par la puissance émergente de l’Allemagne en 1870.

Dans la sixième et la septième, la France fait partie d’une coalition de puissances établies qui font face à la puissance émergente de l’Allemagne, au prix de deux guerres mondiales.

La dernière confrontation impliquant la France est la dernière de la liste, et la seule qui n’a pas de date de fin : Pour les auteurs, depuis 1990, la France et le Royaume-Uni sont deux puissances établies faisant face, à nouveau, à une puissance émergente nommée l’Allemagne. Tout simplement. Ça choquera surement beaucoup de monde en France de voir la situation géopolitique sur le continent européen ainsi présentée, mais les faits sont têtus. En ce mois de novembre 2018, je suis désolé de constater que le couple franco-allemand n’existe pas.

Voici l’introduction de l’analyse de cette seizième confrontation — il serait peut-être utile de la traduire en entier en français. Elle offre un éclairage intéressant sur la nature de ce qu’on appelle Union Européenne depuis le Traité de Maastricht — signé deux mois après la réunification de l’Allemagne et deux semaines avant la dissolution de l’Union Soviétique. Cette analyse n’est pas datée : a-t-elle été écrite avant le 13 juillet 2015, et avant le 23 juin 2016 ?

At the conclusion of the Cold War, many expected that a newly reunified Germany would regress to its old hegemonic ambitions. While they were right that Germany was destined for a return to political and economic might in Europe, its rise has remained largely benign. An awareness of how Thucydides’s Trap has ensnared their country in the past has led German leaders to find a new way to exert power and influence: by leading an integrated economic order, rather than by military dominance.

À la fin de la Guerre Froide, beaucoup s’attendaient à ce que l’Allemagne nouvellement réunifiée reviendrait à ses vieilles ambitions hégémoniques. Même s’ils avaient correctement anticipé que l’Allemagne redeviendrait une puissance politique et économique en Europe, son ascension est resté largement bénigne. La conscience de comment leur pays avait déjà été pris dans le Piège de Thucydide dans le passé a conduit les dirigeants allemands à trouver une nouvelle manière d’exercer le pouvoir et l’influence : en prenant la tête d’un ordre économique intégré, plutôt que par la domination militaire.

Je note que cette seizième confrontation oppose deux puissances établies dotées de l’arme atomique (France et Royaume-Uni) à une puissance émergente qui en est officiellement dépourvue (Allemagne fédérale). Mais peut-être faut-il considérer la Bundesbank, et désormais la BCE, comme une arme de destruction massive ? On prête à François Mitterrand cette observation dans les années 1980s :

Ce que la bombe atomique est à la France, le deutsche mark l’est à l’Allemagne.

Le pire a pu parfois être évité

La quinzième confrontation de la liste est la Guerre Froide (Etats-Unis – Union Soviétique, 1947 – 1991). C’est la seule entre puissances disposant d’armes atomiques et spatiales. N’oublions jamais octobre 1962, octobre 1973 et octobre 1984.

Il y a une deuxième liste, inspirée par des commentaires déposés sur le site. Cette deuxième liste inventorie quatorze confrontations, dont sept n’ayant pas dégénéré en guerre ouverte. 25% de paix sur la première liste ; 50% sur la deuxième. Mais cette deuxième parait moins convaincante et plus hétéroclite que la première.

Dans la première liste, les quatre confrontations qui n’ont pas dégénéré en guerre ouverte sont :

  • [1] la rivalité entre Portugal et Espagne au XVème siècle ;
  • [11] le passage du relais impérial de la Grande-Bretagne aux Etats-Unis dans la première partie du XXème siècle ;
  • [15] la guerre froide entre Etats-Unis et Union Soviétique dans la deuxième partie du XXème siècle ;
  • [16] le remplacement de l’hégémonie franco-britannique par une hégémonie allemande en Europe depuis 1989.

Et puis il y a la dix-septième confrontation, opposant la puissance établie des Etats-Unis et la puissance montante de la Chine. Contrairement à la plupart des autres confrontations, il est assez difficile de dater précisément son début.

Je reviendrai peut-être une autre fois sur la Chine et l’Amérique. Je termine ce billet avec trois réflexions personnelles sur le concept même de « Piège de Thucydide ». Trois questions simples : Quelles puissances ? Quelle fatalité ? Quelles élites ?

Quelles puissances ?

L’Histoire que raconte cette liste de seize confrontations entre puissances établies et puissances émergentes, c’est de mon point de vue d’amateur, c’est l’histoire assez classique des grandes puissances européennes à partir du XVème siècle (rappel : la Russie est un pays d’Europe, c’est même le plus grand), auxquelles s’ajoutent au XIXème siècle la Chine déclinante et le Japon montant.

La deuxième liste ajoute timidement les rivalités entre l’Iran et l’Irak et entre les deux Corées à la fin du XXème siècle. Et elle ajoute surtout d’autres puissances européennes après le XVIème siècle (Danemark, Suède, Pologne, Autriche, etc). Bref, on reste entre puissances « classiques ».

C’est comme s’il ne s’était rien passé ailleurs dans le monde. Et c’est comme s’il ne s’était rien passé entre la Guerre du Péloponnèse (conclue en 404 avant Jésus-Christ, non, ce n’est pas un code de retour HTTP), et le Traité de Tordésillas (signé en 1494 après Jésus-Christ entre le Portugal et l’Espagne). Ça me chagrine.

Est-ce que le prisme « puissance émergente contre puissance établie » n’est pas applicable à d’autres cas, à d’autres continents, à d’autres séquences historiques ? Que dire par exemple de l’Empire ottoman, par exemple ? Que dire des puissances d’Asie Centrale, d’Inde ou d’Indochine, ou d’Afrique, ou de l’Amérique pré-colombienne ? L’étendue de mon ignorance de pans entiers de l’histoire mondiale me désole.

Le président chinois Xi Jinping aurait déclaré :

We must all strive to avoid falling into the Thucydides Trap; the notion that a great power is bound to seek hegemony does not apply to China, which lacks the gene that spawns such behavior.

Nous devons tous faire tout notre possible pour éviter de tomber dans le Piège de Thucydide ; la notion qu’une grande puissance est destinée à rechercher l’hégémonie ne s’applique pas à la Chine, qui n’a pas le gène qui engendre un tel comportement.

Y a-t-il un « gène de l’hégémonie » ? Est-ce que la « puissance » est une notion au fond occidentale « classique », quelque chose issu d’une modernité propre à ce qu’il est convenu d’appeler l’Occident, ainsi qu’à ses imitateurs ? L’impérialisme ne serait-elle qu’une notion occidentale, un sous-produit d’une « culture » ou d’une « civilisation » proprement occidentales ? Et, partant de là, est-ce que le « déclin de l’Occident » marque la fin de l’ère des impérialismes ? Vastes questions.

Quelle fatalité ?

Je regrette de n’avoir pas connu le concept de Piège de Thucydide pendant le premier semestre de 2014, quand j’ai frôlé l’overdose de livres sur les causes et le déclenchement de la catastrophe de 1914, depuis le vénérable « Guns of August » de Barbara Tuchman (1962) jusqu’aux « Sleepwalkers » de Christopher Clark (2013).

Le billet le plus achevé peut-être de cette période, publié à dessein le 28 juin 2014, était intitulé « The Balkan Inception Scenario et autres constructions de la fatalité » . On peut relire les années qui précèdent l’extraordinaire mois de juillet 1914 comme la construction d’une fatalité. Tous les personnages (les « somnambules ») de cette tragédie étaient persuadés qu’une tragédie allait arriver. Qu’elle était inéluctable. Que seules les modalités restaient à définir — à charge pour eux de savoir se saisir des circonstances pour s’y jeter de la manière la plus favorable possible.

Une célèbre formule de Jacques Prévert, écrite en 1937 (sic), est :

A force d’écrire des choses horribles, les choses horribles finissent par arriver.

Romain Rolland a écrit, le 15 septembre 1914, dans un journal suisse :

Les hommes ont inventé le destin, afin de lui attribuer le désordre de l’univers, qu’ils ont pour devoir de gouverner. Point de fatalité ! La fatalité, c’est ce que nous voulons. Et c’est aussi, plus souvent, ce que nous ne voulons pas assez.

Il y a peut-être eu une fatalité en 1914, je n’en sais rien ; mais il y a eu aussi une construction de la fatalité, et avant et après cela, une exploitation de la fatalité. La guerre a arrangé beaucoup de monde. La guerre a enrichi beaucoup de monde. La guerre justifie tout. La guerre justifiera tout.

Des intérêts considérables avaient intérêt à la guerre en 1914. Comme d’autres avaient intérêt à la guerre en octobre 1962, en octobre 1973, et en octobre 1984. Et ne parlons pas plus récemment de septembre 2001 et de mars 2003. Il y a aujourd’hui des intérêts considérables qui poussent à une montée des tensions (notamment pour une très lucrative course aux armements) entre la Chine et les Etats-Unis. Ils se cachent à peine. Ils peuvent tirer un grand parti du concept de « Piège de Thucydide ».

Quelles élites ?

Xi Jinping connait, et semble-t-il comprend, le concept de « Piège de Thucydide ».

Et Donald Trump ? Connait-il et comprend-t-il un tel concept ? Je ne veux pas céder au mépris universel que suscite Donald Trump — un abruti ? peut-être, mais un abruti qui a quand même réussi à se faire élire président des Etats-Unis, et qui est bien parti pour se faire réélire –, mais je l’imagine assez mal commentant un tel concept.

Son vice-président, Mike Pence ? Selon certains commentateurs, son discours à Pékin le 4 octobre 2018 est ce qu’on peut faire de plus proche d’une déclaration de guerre froide.

Son ministre des affaires étrangères, Mike Pompeo ? Je ne comprends même pas comment cet obscur député du Kansas, homme de paille des frères Koch, est arrivé là où il est. Ou plutôt, en fait, je comprends très bien.

Son conseiller à la sécurité nationale, John Bolton ? Un rescapé de l’équipe de George W. Bush, un néo-conservateur belliciste de la pire espèce. C’était bien la peine que Trump tape aussi fort sur George W. Bush pour dégommer son frère Jeb Bush pendant la primaire de 2016. The Empire never ended.

Le président Mao Tsé-Toung disait, parait-il :

Les nations sont comme les poissons, elles pourrissent par la tête.

Bonne nuit.

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Hommage au Maréchal Joukov

Tous les automnes, je pense à l’automne 1941.

Tous les automnes, je pense au Maréchal Joukov.

Joukov. Gueorgui Konstantinovitch Joukov (1896 – 1974). Le premier des Maréchaux soviétiques de la Deuxième Guerre Mondiale. Le titre de sa biographie publiée en français en 2013 est : « L’homme qui a vaincu Hitler ».

Le 10 juin 1945, Dwight D. Eisenhower, recevant Gueorgui K. Joukov à son quartier-général établi à Frankfurt-am-Main, a prononcé ces mots définitifs :

To no one man do the united nations owe a greater debt than to Marshal Zhukov.
Les nations unies ont à l’égard du maréchal Joukov une dette plus grande qu’envers tout autre homme.

Il n’y a pas d’équivalent à ma connaissance à l’Opération Barbarossa, l’invasion de l’Union Soviétique lancée le 22 juin 1941.

D’une part, l’ampleur des moyens. L’Opération Barbarossa est la plus grande invasion de l’Histoire. Elle est lancée par la plus grande puissance militaire du moment, disposant de moyens industriels et techniques colossaux, écrasants. L’armée allemande est au sommet de son art. Elle est supérieure dans tous les domaines. Elle a déjà conquis la moitié de l’Europe.

D’autre part, l’horreur du projet. L’Opération Barbarossa est une guerre d’extermination, et elle est affichée, revendiquée comme telle. Il n’y a pas de place en Europe pour la « race slave » . Les survivants de cette guerre seront des esclaves. Il ne peut y avoir de paix de compromis. C’est une guerre à mort, pour des raisons idéologiques et raciales.

Au début de l’automne 1941, Hitler semble avoir gagné. Moscou va tomber dans les prochaines semaines. L’Etat soviétique n’y survivra pas. Les puissances anglo-saxonnes devront composer. Le Troisième Reich est maître de l’Europe et maître du monde. Il n’avait plus qu’à tendre la main…

Il y a un peu plus de mille kilomètres de Brest-Litovsk à Moscou. À la mi-octobre 1941, la Wehrmacht est à moins de cent kilomètres de Moscou. L’évacuation de Moscou commence le 13 octobre 1941.

Un million neuf cent mille hommes, plus de 1 500 chars et les 1 400 avions de la IIe flotte aérienne sont engagés : Hitler jette tout ce qu’il lui reste dans la bataille. Dans la nuit du 1er au 2 octobre, une proclamation solennelle du Führer est lue à chaque unité : « Soldats du front de l’Est ! […] Aujourd’hui commence la dernière grande bataille décisive de cette année. Elle anéantira l’ennemi et aussi l’instigatrice de toute la guerre, l’Angleterre elle-même. En battant cet adversaire, nous écarterons aussi le dernier allié de l’Angleterre sur le continent. Nous écarterons du Reich allemand et de toute l’Europe le danger le plus terrible qui ait plané depuis le temps des Huns et des hordes mongoles. […] Vous nous donnerez, avec l’aide de Dieu, non seulement la victoire, mais aussi le plus important préliminaire à la paix ! » (…)
Le 7 octobre, Viazma tombe. Les 19e et 20e armées, une partie de la 16e armée (Front de l’Ouest), les 24e et 32e armées (Front de réserve) sont encerclées. Il n’y a plus de Front de l’Ouest. Huit cent mille hommes – en comptant ceux de Briansk – sont pris au piège. Le tiers de l’Armée rouge est mis hors de combat, 662 000 hommes sont capturés ; presque tous mourront de faim, de froid ou d’une balle dans la tête avant la fin de l’année. Face à Moscou, le front est un trou béant de 500 km avec les coupoles du Kremlin au centre, en point de mire.

Il faut imaginer les derniers commandants de l’Armée Rouge en octobre 1941, Joukov, Vassilievski, Timochenko, Rokossovski et quelques autres, au milieu de la débâcle. Ils viennent de vivre des mois de défaites accablantes. Ils dirigent des hommes épuisés, terrorisés, vaincus. Chaque jour amène de nouvelles défaites, de nouvelles pertes, de nouveaux reculs.

Ils savent que la guerre qu’ils subissent est une guerre d’extermination. Ils savent aussi qu’à la moindre défaillance, ou sur un simple mouvement d’humeur du tyran, ils seront fusillés dans l’heure. Ils ont vécu les purges des années 1930s. Rokossovski avait été arrêté en 1937, torturé, emprisonné jusqu’en 1940, avant d’être réintégré. Pavlov a été abattu par le NKVD après la chute de Minsk.

Joukov a une expérience victorieuse de la guerre moderne, avec engagement massif de blindés et d’aviation, à Khalkin-God, du printemps à l’été 1939, aux confins de la Mongolie et de la Chine, face aux forces japonaises.

Joukov sait tenir tête au tyran quand il le faut.

En septembre, Joukov a empêché l’encerclement et organisé la défense de Léningrad, la deuxième ville du pays. Léningrad n’est pas tombé. Léningrad ne tombera pas. Le siège durera près de 900 jours. Plus d’un million de civils y mourront de faim. Hitler n’avait pas caché sa volonté de rayer cette ville de la surface de la terre.

Début octobre, Joukov est appelé pour reprendre en main le front central et préparer la défense de Moscou.

Il faut imaginer Joukov pendant l’automne 1941, sans cesse en mouvement en divers points d’un front sans cesse mouvant, souvent à portée des canons ou des avions de l’ennemi, submergé d’informations terribles et contradictoires, ne dormant presque plus, sortant de sa voiture pour courir dans le froid, courir à n’importe quelle heure, courir dans la neige, aux premiers signes d’endormissement, pour lutter contre le sommeil.

Il faut imaginer Joukov, seul, seul avec des moyens parfois dérisoires, seul face à la déferlante, seul face à la peur, seul face à l’hiver.

Il faut imaginer Joukov seul, sauvant ce qui peut l’être, parant au plus pressé, courant, criant, insultant, galvanisant, dirigeant, préparant le sursaut.

Le régime soviétique valait ce qu’il valait, mais si l’Armée Rouge n’avait pas tenu à l’automne 1941 devant Moscou, et les années suivantes, à Stalingrad, à Koursk et ailleurs, un très long hiver se serait abattu sur l’Europe. Un Reich de mille ans.

Dans mon carnet traînent deux phrases datées du 25 novembre 1941, dans leur traduction en anglais.

Yamamoto :

The Carrier Striking Task Force will immediately complete taking on supplies and depart with utmost secrecy from Hitokappu Bay on 26 November and advance to the standby point (42 N, 170 W) by the evening of 3 December.
Le corps expéditionnaire aéroporté doit immédiatement achever son approvisionnement et quitter dans le plus grand secret les îles Kouriles le 26 novembre, et rejoindre le point de ralliement (latitude 42 Nord, longitude 170 Ouest) d’ici la soirée du 3 décembre.

Staline, s’adressant à Joukov :

Are you sure we’ll be able to hold Moscow? It hurts me to ask you this. Answer me truthfully, as a Communist.
Êtes-vous sûr que nous pourrons garder Moscou ? Je souffre de devoir vous demander cela. Dites-moi la vérité, en tant que communiste.

Le XXème siècle a basculé en 1941.

Moscou a tenu.

Joukov clôt la bataille de Moscou par une contre-offensive victorieuse le 5 décembre 1941. Le Japon attaque Pearl Harbor le 7 décembre. Les Etats-Unis entrent en guerre contre le Japon le 8 décembre. Hitler dans son hubris déclare la guerre aux Etats-Unis le 11 décembre. Moscou a tenu, mais les Alliés ne débarqueront en Italie qu’en juillet 1943, et en France qu’en juin 1944. Le chef-d’oeuvre de Joukov sera l’opération Bagration en juin-juillet 1944, qui encore plus sûrement qu’Overlord condamne le IIIème Reich. L’armée de Joukov prend Berlin en avril 1945.

La guerre à l’Est de l’Europe, du 22 juin 1941 au 9 mai 1945, est quelque chose d’inimaginable pour des esprits conditionnés par Hollywood — surtout par le Hollywood postérieur à la « fin de l’Histoire » de 1989. Plus de 26 millions de citoyens soviétiques sont morts sur le « front de l’Est », pour le salut de l’Europe et le salut du monde.

Dans une interview datée du 23 janvier 2011, Edgar Morin explique — mais je suis certain qu’il avait déjà développé le même propos dans un journal que je n’ai jamais retrouvé, très probablement un journal de droite, dans les étranges années 1990s — :

Seulement, l’expérience de l’histoire nous montre que l’improbable bénéfique arrive. L’exemple formidable du monde méditerranéen cinq siècles avant notre ère : comment une petite cité minable, Athènes, a-t-elle pu résister deux fois à un gigantesque empire et donner naissance à la démocratie ?

J’ai vécu autre chose. En l’automne 1941, après avoir quasi détruit les armées soviétiques qu’il avait rencontrées, Hitler était arrivé aux portes de Leningrad et de Moscou. Or à Moscou, un hiver très précoce a congelé l’armée allemande. Les Soviétiques étaient déjà partis de l’autre côté de l’Oural.

L’Histoire aurait pu être différente si Hitler avait déclenché son offensive en mai comme il l’avait voulu et non pas en juin après que Mussolini lui eut demandé de l’aide, ou si Staline n’avait pas appris que le Japon n’attaquerait pas la Sibérie, ce qui lui a permis de nommer Joukov général sur le front du Moscou.

Le 5 décembre, la première contre-offensive soviétique a libéré Moscou sur 200 kilomètres et deux jours plus tard, les Américains sont entrés en guerre. Voilà un improbable qui se transforme en probable.

Aujourd’hui, quel est le nouvel improbable ?

J’espère que le XXIème siècle évitera des grandes tragédies de l’ampleur de celles du XXème. Je ne sais pas quelle sera la grande bataille, quand sera le grand basculement du XXIème siècle. J’espère juste que si un tel hiver vient à s’abattre sur notre monde, il se trouvera des leaders tels que Gueorgui Konstantinovitch Joukov pour y faire face.

Tous les automnes, je pense au Maréchal Joukov.

Bonne nuit.

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Sur l’actualité de « Surveiller et punir »

Je ne remercierai jamais assez la personne qui, au creux de l’hiver 2018, m’a décidé à lire « Surveiller et punir », un livre de Michel Foucault paru en 1975. J’ai commencé ce livre en janvier, je l’ai terminé en août.

En préambule de ce billet de blog, je tiens à rappeler que je ne suis qu’un petit ingénieur informaticien de banlieue. Mon bagage en sciences humaines est inexistant. Je suis rien, et ceci n’est qu’un blog. Mais j’essaie quand même encore de lire des livres.

Je connais l’existence de « Surveiller et punir » depuis un cours de philosophie en classe de terminale en 1990, ce qui ne nous rajeunit pas. J’en avais entendu parler, comme on dit. J’avais peut-être parcouru un résumé ou une notice. Je savais que c’était un livre important. J’avais l’impression de pouvoir deviner de quoi ça parlait, intuitivement, à partir du titre, comme dit. J’avais retenu l’idée que c’était un livre sur les prisons, et peut-être aussi un livre sur la prison comme matrice de nombreuses autres organisations modernes — école, usine, etc. Mais au fond, je n’en savais rien.

Elle m’a dit de le lire, alors je l’ai lu. Je n’ai même pas regardé la page Wikipédia.

Après l’avoir lu, je serai bien incapable de résumer ce livre. Le but de ce billet est de juste partager quelques-uns des éclairages que j’en ai retenus — et d’inciter d’autres personnes à le lire. Je ne prétends pas tout avoir compris ; j’ai même probablement compris des choses de travers. Ceci n’est qu’un blog.

Si je dois quand même résumer « Surveiller et punir », je dirai ceci : J’ai appris à l’école, comme tout le monde, qu’il y avait avant la Révolution Française un régime appelé l’Ancien Régime, et qu’il y a eu ensuite des régimes divers, mais qu’on n’appelle pas le nouveau Régime. « Surveiller et punir » explique, notamment, certains des fondements de ce qui a remplacé l’Ancien Régime. La prison moderne, mais aussi l’État moderne, la police et le droit modernes, les disciplines, les institutions : comment et pourquoi tout cela a émergé, d’où viennent les techniques sociales et politiques mises en place dans les décennies qui ont suivi la chute de l’Ancien Régime.

« Surveiller et punir » n’est pas un livre théorique. Ce n’est pas un livre de considérations générales, universelles et intemporelles, sur une nature humaine abstraite, la liberté et l’enfermement, la justice et l’injustice. C’est un livre ancré sur des réalités concrètes, dans un pays donné (la France), et à des moments donnés (entre le XVIIIème et le XXème siècle). C’est un livre documenté, sourcé, réfléchi. C’est un livre concret.

Ce n’est pas non plus un livre spécialisé. Les réalités précises dont il parle sont considérées en fonction de nombreux contextes. Il explique pourquoi ce qui marchait à une certaine époque ne marche plus à une autre époque. Pourquoi ce qui était toléré à une époque ne l’est plus à la suivante. Pour comprendre comment la prison moderne, le droit moderne et toutes sortes d’autres dispositifs ont émergé, il faut considérer la taille du pays, les distances, les moyens de communication, le niveau de développement économique, la progression de l’alphabétisation, la densité de population, etc.

C’est enfin un livre qui n’idéalise rien, ou alors pas grand chose. C’est un livre sans idéal, juste descriptif. Extraordinairement descriptif. Pour le lire, il faut prendre quelque distance avec les idéaux et mythes contemporains (Etat de droit, démocratie, droits de l’Homme, progrès, etc).

Le mot-clef est « contrôle ».

Le projet de société que décrit la plus grande partie de ce livre, le projet du début du XIXème siècle, le projet de construction d’un Nouveau Régime pour remplacer l’Ancien Régime, c’est un projet de contrôle d’un territoire, d’une société humaine. Dans le contexte de la Révolution Française et de ses suites, on pourrait même dire, un projet de reprise de contrôle. Et un projet d’accentuation du contrôle. Pour éviter qu’une nouvelle Révolution arrive — « plus jamais ça ». Pour construire et défendre une certaine société. Une société qui n’aura plus besoin de Révolution.

J’ai été frappé par l’usage répété du mot « illégalisme », comme quelque chose assez bien toléré par l’Ancien régime, et insupportable au Nouveau. Michel Foucault insiste beaucoup sur le refus de l’illégalité, le refus des « illégalismes », le refus de laisser des gens vivre aux marges, hors-la-loi, hors contrôle. Ce que le Roi pouvait tolérer, la Loi ne le permet plus. Ce que le Roi pouvait se permettre d’ignorer, la Loi ne peut pas se le permettre.

La loi est supposée être la même pour tous, mais surtout elle s’impose à tous. Elle doit s’imposer à tous. Tout le temps. Sans exception. Sans répit. Le Nouveau Régime est sans exceptions, sans limites dans l’espace. Il ne peut y avoir de zones de non-droit ! En tout lieu, on doit pouvoir appliquer un droit déterminé. Paradoxalement, l’Ancien Régime, à bien des égards, semble plus tolérant, moins systématique : il convenait à une économie moins intensive, à une population moins nombreuse et moins alphabétisée, etc.

Contrôler les esprits est tout aussi important que contrôler les corps, et réciproquement. Les pages sur l’émergence de l’art de l’infanterie, porté à son perfection par la Prusse de Frédéric II, sont parmi les plus frappantes du livre : la décomposition des mouvements, la nomenclature des gestes, les techniques pour s’assurer de l’efficacité individuelle, puis pour que la conjonction des efforts individuels donne un résultat supérieur à une simple addition de forces.

Et puis il y a la connaissance comme moyen de contrôle essentiel. Le savoir comme pouvoir. Et le cœur d’un pouvoir, c’est la collecte et l’exploitation de connaissances sur les individus, sur les groupes qu’il entend contrôler. Il y a des pages très frappantes dans « Surveiller et punir » sur la collecte des informations, dans les prisons (le modèle du « panopticon »), mais aussi dans les hôpitaux, ou dans les écoles. Et in fine on se rend compte qu’un objectif essentiel pour une institution « moderne », c’est collecter des informations.

Connaître les individus mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes. Inventer des catégories pour les situer, puis les y enfermer, parfois à leur insu. Inventer aussi des parcours qu’ils seront conduits à parcourir, passant d’une catégorie à une autre en fonction de leur âge, de leur « mérite » ou d’autres critères, mais toujours enfermés, à l’intérieur d’une case.

Dans cette perspective, l’enseignement est autant un moyen de transmettre des connaissances que le moyen de structurer, de positionner, de répartir, et in fine de contrôler les individus. Et l’examen est autant un moyen de mesurer l’acquisition d’une connaissance transmise, que un moyen d’acquérir des connaissances sur la population éduquée.

Surveiller, ce n’est pas juste espionner, écouter aux portes ou intercepter des communications, rechercher des écarts de conduite ou des détails compromettants. Surveiller, c’est savoir. Examiner. Codifier. Classer. Ranger. Savoir pour acquérir un pouvoir. Savoir plus sur l’individu que l’individu ne sait lui-même. Définir les termes même du savoir.

Surveiller, à l’heure de l’hyper-surveillance

« Surveiller et punir », écrit et publié dans la décennie 1970, éclaire d’une lumière très crue certains phénomènes de cette décennie 2010.

Je me demande si Bruce Schneier, l’un des plus grands gourous de la cyber-sécurité en cette décennie, a lu Michel Foucault. Il y a quelques années, Bruce Schneier avait résumé beaucoup de choses par cette formule :

Surveillance is the business model of the Internet.

Je n’essaierai pas ce soir de faire un état des lieux de la surveillance dans le monde « occidental » « libre » — le monde du « consensus de Washington » et des GAFAM ; ni celui de la surveillance dans la superpuissance émergente, la République Populaire de Chine — le monde du « consensus de Pékin » et des BATX. Qui surveille le plus les individus ? Qui acquiert, accumule et utilise le plus de connaissances sur les individus ? Le match est très ouvert. Et il semble bien plus compliqué à quiconque a lu « Surveiller et punir ».

Edward Snowden, né le 21 juin 1983, est arrivé à Moscou le 25 juin 2013. Michel Foucault est mort le 25 juin 1984. Aucun rapport.

J’aurais écrit différemment certains billets sur le monde « libre » qui m’entoure, si j’avais lu Michel Foucault plus tôt — par exemple « Facebook connaît votre vie mieux que vous » , « Low-information elites » , ou « Se savoir surveillé transforme » .

Désormais, presque tous les textes que je peux lire sur les sujets de sécurité informatique, de surveillance, ou de protection des données, me font repenser immanquablement à « Surveiller et punir ».

Par exemple, cet article de Paul Mazur publié par le New York Times en date du 8 juillet 2018, et intitulé « Inside China’s Dystopian Dreams: A.I., Shame and Lots of Cameras » :

Far from hiding their efforts, Chinese authorities regularly state, and overstate, their capabilities. In China, even the perception of surveillance can keep the public in line.

Bien loin de cacher leurs efforts, les autorités chinoises présentent régulièrement, et exagèrent, leurs capacités. En Chine, la simple perception d’une surveillance peut suffire à maintenir l’ordre.

Ou encore, cet article de Christina Larson publié par la « MIT Technology Review » en date du 20 août 2018, dont même le titre pourrait être une annexe ou un sous-titre à « Surveiller et punir » : « Who needs democracy when you have data? » « Quel besoin de démocratie quand on a des données ? » :

« No government has a more ambitious and far-­reaching plan to harness the power of data to change the way it governs than the Chinese government, » (…) Even some foreign observers, watching from afar, may be tempted to wonder if such data-driven governance offers a viable alternative to the increasingly dysfunctional-­looking electoral model. But over-­relying on the wisdom of technology and data carries its own risks. (…)
In theory, data-driven governance could help fix these issues-circumventing distortions to allow the central government to gather information directly.

« Aucun gouvernement n’a un plan aussi ambitieux et aussi profond pour exploiter le pouvoir des données afin de changer la manière dont il gouverne que le gouvernement chinois » (…) Même certains observateurs étrangers peuvent être tenté de voir une telle gouvernance pilotée par les données comme une alternative au modèle électoral qui semble de plus en plus inopérant. Mais trop s’appuyer sur la sagesse de la technologie et des données amène ses propres risques. (…)
En théorie, la gouvernance pilotée par les données pourrait corriger les distorsions de perceptions et permettre au gouvernement central de récupérer l’information directement.

Tout cela semble innovant, dystopique, disruptif et tout le bazar… Mais est-ce si nouveau ? N’est-ce pas la continuation d’une certaine forme de politique par d’autres moyens ? C’est ce que suggère ma lecture de Michel Foucault.

Comment tenir une société ?

« Surveiller et punir » donne de nombreuses clefs pour répondre à une de mes questions récurrentes : comment tout cela tient-il encore debout ? Plus exactement : Comment tient-on une société humaine moderne ? Ou encore : Comment les maîtres nous tiennent-ils ?

Je repense souvent à cette phrase de Frédéric Lordon, le 9 avril 2016 :

On ne tient pas éternellement une société avec BFMTV, de la flicaille et du Lexomil. 

« Surveiller et punir » donne des réponses à cette question. « Surveiller et punir » explique méticuleusement comment la Révolution Française a acté l’échec d’un modèle, et son remplacement par un autre. Le contrôle au nom du souverain a été remplacé par le contrôle au nom de la loi, et par quelques autres techniques plus discrètes, telles que la discipline ou l’examen.

Pendant cet étonnant hiver 2018, la personne qui m’a fait lire « Surveiller et punir » a aussi attiré mon attention sur un autre texte, un texte de Gilles Deleuze daté de mai 1990, intitulé « Post-Scriptum sur les Sociétés de Contrôle« . C’est l’un des textes les plus visionnaires que j’ai lus cette année. C’est un texte court, mais je me permets de reproduire ici le premier paragraphe :

Foucault a situé les sociétés disciplinaires aux XVIIIème et XIXème siècles ; elles atteignent leur apogée au début du XXème. Elles procèdent à l’organisation des grands milieux d’enfermement. L’individu ne cesse de passer d’un milieu clos à un autre, chacun ayant ses lois : d’abord la famille, puis l’école (« tu n’es plus dans ta famille »), puis la caserne (« tu n’es plus à l’école »), puis l’usine, de temps en temps l’hôpital, éventuellement la prison qui est le milieu d’enfermement par excellence. C’est la prison qui sert de modèle analogique : l’héroïne d’Europe 51 peut s’écrier quand elle voit des ouvriers « j’ai cru voir des condamnés… ». Foucault a très bien analysé le projet idéal des milieux d’enfermement, particulièrement visible dans l’usine : concentrer ; répartir dans l’espace ; ordonner dans le temps ; composer dans l’espace-temps une force productive dont l’effet doit être supérieur à la somme des forces élémentaires. Mais ce que Foucault savait aussi, c’était la brièveté de ce modèle : il succédait à des sociétés de souveraineté, dont le but et les fonctions étaient tout autres (prélever plutôt qu’organiser la production, décider de la mort plutôt que gérer la vie) ; la transition s’était faite progressivement, et Napoléon semblait opérer la grande conversion d’une société à l’autre. Mais les disciplines à leur tour connaîtraient une crise, au profit de nouvelles forces qui se mettraient lentement en place, et qui se précipiteraient après la Deuxième Guerre mondiale : les sociétés disciplinaires, c’était déjà ce que nous n’étions plus, ce que nous cessions d’être.

Bref en cette année 2018, je conseille à un éventuel lecteur de ce blog d’au moins lire ce texte de Gilles Deleuze (publié en 1990), et idéalement ce livre de Michel Foucault (publié en 1975). Pour comprendre d’où vient notre société, et où va notre société. Comment on tient une société. Comment on contrôle une société. Comment le contrôle a changé de nature : incarné jadis dans un lointain souverain d’Ancien Régime ; puis incarné dans la loi et la discipline et leurs représentants proches ; avec toutes sortes d’états intermédiaires stables voire méta-stables ; et désormais (je m’avance), dans nos têtes, assisté par algorithmes… Software is eating the world

Bonne nuit.

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