Plus que des miettes

Billet écrit en temps contraint

Le mot « miette » n’est pas nouveau sur ce blog. En général au pluriel : « miettes » — le pluriel donne l’illusion de la quantité.

Le mot-clef « miettes » renvoie une dizaine de billets, le premier datant d’il y a exactement six ans, 31 mars 2013 : Le temps en miettes pour empêcher de penser.

Cela fait des années, donc, que je le constate, que je le maudis : je n’ai plus que des miettes.

Je n’ai que des miettes de temps libre. Je n’ai que des miettes de temps à moi. Il y a toujours quelque chose qui passe avant — d’autres priorités, toutes sortes d’interruptions, de devoirs, de contraintes, d’alertes ou d’urgences. Il ne reste que des miettes pour respirer, pour penser, pour souffler, pour réfléchir, pour lire, pour écrire. Je n’ai plus que des miettes. Ce n’est pas rien ; c’est presque rien.

Alors je fais ce que je peux. J’essaie de faire quelque chose avec les miettes, j’essaie de profiter des miettes, pour faire ou respirer, mais les miettes ne sont que des miettes. Des « particules élémentaires » , en un sens. Un autre mot que j’utilise parfois est « interstices » . Se faufiler au travers des interstices. Se faire une petite place dans les interstices.

Faute de mieux. On n’en meurt pas. Mais des miettes et des interstices, on ne fait pas grand’chose. On développe l’art d’utiliser les miettes de temps, comme il existe un art d’accommoder les restes. On en fait des tweets par exemple. Mais ça ne va pas bien loin.

Au contraire, plus les années passent, et plus j’ai le sentiment que ce n’est pas juste une dérive, que ce n’est pas une situation juste temporaire. Le sentiment que le temps ne reviendra pas. Qu’il n’y aura plus jamais rien d’autre que des miettes de temps. Que je m’habitue à un état de fait auquel je n’aurais jamais dû m’habituer.

Et le sentiment devient une peur. La peur que je suis en train de perdre des capacités que j’avais : concentration, attention, détachement. Je suis devenu déconcentré, distrait, détaché. Je ne sais plus me concentrer, je ne sais plus faire attention, je ne sais plus m’attacher.

Je ne sais plus, ou bientôt je ne saurai plus. J’ai peur que bientôt je ne saurai plus.

Je ne saurai plus écrire, à part des tweets.

Je ne saurai plus lire, à part des brèves.

Je ne saurai plus penser, à part répéter.

Je ne saurai plus contempler ou construire, me perdre et me retrouver, avancer ou reculer.

Dans mon carnet, il y a depuis longtemps ces quelques phrases de Gilles Deleuze, qui datent de 1990, dont je me mesure un peu plus chaque année la portée :

Le problème n’est plus d’amener les gens à s’exprimer mais de fournir des petits moments de solitude et de silence dans lesquels ils peuvent trouver quelque chose à dire. Les forces d’oppression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. Quel soulagement que de n’avoir rien à dire, le droit de ne rien dire, parce que seulement à ce moment il devient possible de saisir cette chose rare et toujours plus rare : ce qui vaut la peine d’être dit.

Il est en général vain d’idéaliser le passé, mais c’est une manière de dire que le temps reviendra peut-être.

Je me rappelle avoir eu du temps et m’être ennuyé.

Je me rappelle avoir eu du temps et ne pas savoir quoi en faire.

Je me rappelle avoir passé des heures à juste réfléchir, penser, laisser traîner mes pensées, assembler et ré-assembler des idées, des images, des mots, des concepts, des cartes de géographie, des dates…

Je me rappelle avoir passé des heures et des jours à lire, sans rien faire d’autre. Je me rappelle d’heures entières passées à me perdre dans des cartes et dans des livres. Je me rappelle de soirées entières passées à lire et parcourir des univers, par exemple celui d' »Hypérion » en 1995-96, ou celui du « Seigneur des Anneaux » en 1988-89. Je me rappelle de nuits entières passées à construire des univers dans « SimCity » ou « Civilization ».

Je me rappelle avoir lu « Les Particules Élémentaires » en une journée, presque d’une traite, en janvier 1999. Je me rappelle avoir regardé des films, dans un cinéma ou juste devant un écran de télévision, concentré, absorbé, alerte — sans être interrompu par un tiers, sans ressentir non plus le besoin de gratter mon engin du diable, mon précieux, dans ma poche…

Pourquoi est-ce que ce n’est plus possible ?

Pourquoi est-ce que ça me semble désormais juste hors de portée ?

Pourquoi est-ce que j’ai même peur que ça ne revienne jamais ?

Est-ce juste circonstanciel — les enfants, la famille, le stress, l’âge ?

Est-ce juste un énième symptôme de la « mid-life crisis », déplorablement traduite par « crise de la quarantaine » ?

Est-ce juste le fléau des engins du diable, smartphones et cousins — nulle part aussi bien décrit qu’en ces quelques mots déjà cités ici :

Je lisais jusqu’à il y a peu, c’est-à-dire jusqu’à l’entrée par effraction du smartphone, qui a provoqué chez moi une phase d’addiction et d’abaissement du niveau de l’attention. Je suis en phase de reconstruction.

Est-ce plus grave ? Est-ce rien ? Est-ce dérisoire ?

Est-ce temporaire ? Est-ce réversible ? Est-ce dépassable ?

C’est peut-être bête, c’est peut-être une chimère, mais je rêve de retrouver la possibilité, et la capacité, à me perdre dans un livre, dans une œuvre, dans une construction ou dans une fiction. Et oublier pendant ce temps tout le reste. Pas d’interruption, pas de notification, pas de sollicitation. Un livre. Ou un film. Ou un téléfilm. Ou une partie de Civilization — ou équivalent, si on a enfin inventé mieux. Ou écrire des pages et des pages sans m’arrêter. Ou autre chose.

Autre chose que des miettes.

Depuis des années, j’accumule les listes. S’y mélangent des items anciens — par exemple : Dune (oui, Dune, je n’ai jamais réussi à lire Dune, j’ai dû essayer à un mauvais moment…), et des items récents — par exemple : Helliconia (oui, c’est sur ma liste, merci encore). Des listes de fiction, de non-fiction, des pistes de lecture en tous genre. Des listes, encore des listes. Faute de mieux. En y croyant de moins en moins. Les vacances sont en général des déceptions à cet égard — elles ne permettent pas de s’attaquer aux listes. Est-ce que le temps viendra ? Vieillir, c’est ne plus avoir le temps.

Si mes dix ou quinze dernières années doivent être résumées en une phrase, ça sera probablement : pas le temps. Ou alors, que des miettes. C’est absurde, mais c’est comme ça. Ou c’était comme ça.

J’ai peut-être fait des progrès ces derniers mois. L’été dernier, j’ai commencé à arracher des heures pour juste marcher seul — ça m’a permis de rattraper des mois de podcasts en retard. Depuis cet automne, j’ai réussi à arracher une heure tous les jours pour juste pédaler — ça m’a permis de découvrir diverses séries Netflix (typiquement House of Cards, Black Mirror, The Crown, Altered Carbon, Sherlock, etc). Je n’avais même pas de liste, ça m’aurait semblé hors de portée il y a seulement six mois — comment trouver le temps ? C’est chouette, ça a fait travailler mon cerveau pendant que le vélo faisait travailler mon corps, mais ce n’est qu’une étape. Peut-être suis-je sur la bonne voie. Je ne sais pas. I want more.

Toute l’histoire récente peut être vue comme une immense liquéfaction, pour ne pas dire liquidation. Terreur liquide. Tout doit devenir liquide. Tout doit disparaître. Il y a quelques mois, une interview fascinante de l’économiste Adam Tooze, auteur de ce qui est paraît-il la meilleure synthèse sur la décennie qui a suivi 2008 (« Crashed: How A Decade of Financial Crises Changed the World ») s’intitulait sobrement : « All That Was Solid » . Tout ce qui était solide.

C’est facile de transformer ce qui était solide en fluide. C’est facile de fluidifier. C’est facile de liquider.

L’inverse est plus difficile. Reconstruire du solide lorsque tout a été liquidé. Reprendre la main. Reprendre le contrôle. Reprendre, tout simplement. Je ne sais pas comment faire.

Mais je vais essayer.

Je voudrais lire, écrire, faire, être, vivre, plus que des miettes.

Bonne nuit.

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IMC 30

J’ai toujours détesté mon corps.

J’ai détesté mon corps alors que je n’avais peut-être aucune raison de le détester. J’étais jeune, et probablement juste ordinaire, avec rien de bien grave, encore moins rien de haïssable.

J’ai encore plus détesté mon corps au fil des années, avec l’âge et les fardeaux qui s’accumulaient. J’essayais de me dire que ce n’était pas grave, que c’était normal, que c’était fatal, que c’était l’âge, les soucis, la mélancolie, la fatalité et tutti quanti. J’essayais de me dire que la vie est ainsi faite, on se fait bouffer par la vie, on bouffe trop, on se laisse faire du mal, on se fait du mal à soi-même, c’est ainsi, tant que c’est dans la tête, ça ne se voit pas, c’est aussi dans le corps, décidément je le hais ce corps.

Et puis un jour est arrivé où j’ai essayé de réagir.

Je voudrais bien écrire que « j’ai décidé » de réagir, mais ça serait exagéré. « J’ai essayé ». Sans y croire. Sans en parler à personne. Sauf à mon médecin traitant, à qui j’ai demandé de m’indiquer un nutritionniste. Sans y croire. Quand j’ai rencontré le nutritionniste (à moins que ça ne soit un diététicien, je ne sais jamais quel est le bon mot), je ne lui ai pas parlé d’objectifs, de décision ou de volonté, je lui ai juste demandé des conseils. Je n’ai rien décidé du tout. J’ai essayé.

J’ai essayé. C’était peut-être devenu une question de dignité.

J’ai essayé, et j’ai réussi. Je voudrais bien trouver une autre formule que « j’ai réussi », mais c’est pourtant bien ça. J’ai réussi. J’ai eu de la chance, certainement, mais pas que.

J’ai changé mon rapport à mon corps.

L’objet de ce billet est de parler de ce que j’ai fait à mon corps, et qui explique entre autres le ralentissement au moins temporaire de ce blog. C’est une histoire de plusieurs trimestres.

Les mesures

La première chose que le nutritionniste m’a demandé de faire, c’est de me peser, tous les matins, au moins trois jours de suite, pour avoir une valeur moyenne.

Je l’ai fait. Le résultat était accablant. J’avais vécu des années, peut-être des décennies, dans une sorte de déni. Je n’ai aucune idée précise de ce qu’était mon poids il y a cinq, dix ou quinze ans. Je m’étais habitué à dire et à penser que j’étais « juste en surpoids », ou des formules obélixiennes. Obèse ? Tout de suite les grands mots ! Peut-être. Mais c’était pas important. Je voulais pas savoir.

Les faits sont têtus, comme disait l’autre. Les chiffres sont têtus, c’est plus moderne. Les mots sont cruels : obésité sévère.

Bref, j’ai continué à me peser.

Tous les matins, parmi les premières choses que je fais, je me pèse.

Le poids, c’est facile à mesurer, il suffit d’une balance.

Tous les matins, je me pèse et je note le résultat, afin de pouvoir calculer des moyennes un peu significatives — hebdomadaires, mensuelles, etc. Ça, c’est mon idée, pas celle du nutritionniste. C’est ce qu’il me reste d’esprit scientifique. Si je ne me pesais que deux ou trois fois par semaine, ce serait moins significatif. Quels jours choisir, ou quelle fréquence ? Pourquoi tel jour plutôt que tel autre ? Et puis il y a le risque d’oublier, de laisser un intervalle plus long… Alors j’ai simplifié : tous les jours. Tous les matins. Au réveil.

Tous les matins, je me pèse et j’encaisse le résultat, en essayant de me dire que ce n’est qu’un instantané, que ce n’est pas significatif en soi. Le risque, c’est de se laisser déprimer par un instantané ponctuel décevant. Le risque, c’est aussi de se laisser emporter d’allégresse par un instantané ponctuel encourageant. Ne pas croire que la pesée du matin reflétera forcément immédiatement les écarts ou les efforts de la veille. Ne pas oublier la marge d’erreur. Ne pas oublier les aléas. C’est juste une étape. C’est juste une mesure. La quantophrénie est une vraie pathologie.

Ne pas non plus se laisser abattre lors d’un changement de balance. La nouvelle balance affiche environ 3 kilogrammes de plus que l’ancienne ? Bah, c’est juste quelques semaines de perdues. Ce n’est pas grave. Ce qui compte c’est de continuer. Ça suggère que le point de départ était juste un peu plus énorme. Ce n’est pas grave. Ce qui compte c’est la suite. Il n’est pas trop tard.

L’IMC, c’est facile à calculer, il suffit de connaître son poids et sa taille. C’est juste un indicateur. Wikipedia indique :

L’indice de masse corporelle (IMC) est une grandeur qui permet d’estimer la corpulence d’une personne.

C’est facile à calculer : le poids (en kilogrammes) divisé par le carré de la taille (en mètres). C’est facile à expliquer. Plus exactement : c’est facile à raconter, c’est une bonne histoire, c’est un bon « narratif » comme on dit maintenant.

C’est aussi facile aussi à sur-interpréter. La quantophrénie n’est jamais loin. Tenons-nous en aux seuils fournis par l’OMS :

Entre 18,5 et 25 : poids idéal
Entre 25 à 30 : surpoids
Entre 30 à 35 : obésité modérée
Entre 35 à 40 : obésité sévère

Le surpoids, ça peut être vu qu’une histoire de stock et de flux. Le surpoids, c’est en grande partie le corps qui stocke des réserves. Pour diminuer les réserves, il faut diminuer les entrées et augmenter les sorties — ou, comme on dit maintenant, réduire les inputs et maximiser les outputs.

On peut aussi probablement mesurer les entrées et les sorties : compter les calories absorbées à chaque repas, compter les calories dépensées à chaque effort. Je n’ai pas voulu en arriver là.

Les entrées

Diminuer les entrées, c’est d’abord arrêter de grignoter.

Ne plus rien manger en dehors des repas. Ne plus céder à la tentation des viennoiseries qui traînent trop souvent dans les bureaux. Fuir les pots, se méfier des apéritifs, se méfier des sucreries.

Diminuer les entrées, c’est aussi prendre conscience de l’ampleur de certaines entrées. Les « apports caloriques », notamment. Lire les étiquettes. Prendre conscience de certains ordres de grandeur, notamment les kilocalories pour cent grammes de certains aliments. Se mettre quelques points de repère dans la tête. Sans abuser des chiffres, la quantophrénie n’est jamais loin.

Surveiller ce qu’on avale amène, entre autres, à réaliser toutes les abominations dont sont capables les industries agro-alimentaires. Un exemple parmi d’autres : les croûtons en sachets pour la soupe. Tellement pratique, et puis ça motive les gosses pour manger de la soupe. Vu de loin, on se dit que c’est une sorte de pain grillé. Vu de près, on se frotte les yeux :

  • 100 grammes de pain de mie industriel : 3,6 grammes de matières grasses, 250 kilo-calories
  • 100 grammes de croûtons industriels : 33,6 grammes de matières grasses, 572 kilo-calories

Cherchez l’erreur. Croûtons, pain grillé ? Le dernier sachet a fini au compost.

Ne plus ingurgiter n’importe quoi. C’est pas facile. C’est parfois franchement dur. Les tentations sont partout. Les fins de journée, les débuts de soirée, sont particulièrement périlleuses. Des petits compensations faciles. Des petits plaisirs faciles. Faute de mieux. Surtout quand ça va pas dans la tête. Surtout quand la journée a été moche. C’est tellement tentant. Mais il faut pas. Il faut apprendre à résister. Il faut faire attention.

Faire attention. En dehors des repas. À chaque repas. Tous les jours. Tout le temps.

There is no silver bullet. Il n’y a pas de balle magique. Il n’y a pas de miracle.

Les sorties

Augmenter les sorties, ça nécessite de prendre du temps.

Trouver des occasions de marcher un peu. Puis prendre l’habitude d’aller marcher. Tous les jours. Au moins une heure. Parfois plus. Mais tous les jours. Trouver le temps, la motivation, l’énergie, l’impulsion pour s’arracher à la routine une heure tous les soirs. J’ai eu de la chance. Une fée m’a aidé. Une fée a semé l’idée, ou au moins l’a réveillée. Qu’y a-t-il de plus résilient qu’une idée ?

Marcher seul. Marcher dans la belle lumière de l’été. Marcher à la tombée de la nuit. Marcher seul dans la nuit. Marcher. Tous les jours.

Et quand la saison moche arrive, pédaler. Eh oui, sur un machin qu’on appelle généralement « vélo d’appartement ». Tous les jours. Une heure tous les jours, sauf exception. Parfois plus le week-end. Mais tous les jours.

Un vélo d’appartement est équipé d’un bidule électronique qui mesure, qui donne des chiffres. Il peut même, via du Bluetooth et un engin du diable, propulser ces chiffres sur son nuage — inutile de préciser que j’ai soigneusement éviter d’activer cette abomination-là.

Les chiffres du vélo valent ce qu’ils valent mais ils sont là, affichés, en permanence. Des kilomètres. Des centaines et des milliers de kilojoules. Des chiffres qui se retiennent. Qui augmentent semaine après semaine. Qui pourraient devenir obsessionnels. La quantophrénie n’est jamais loin. N’empêche que, dimanche dernier, j’ai brûlé sur mon vélo plus de la moitié de l’ « apport de référence pour un adulte-type », imprimé sur des milliards d’étiquettes de produits alimentaires. Est-ce que je peux être fier de moi ? Peut-être.

Tous les jours, il faut continuer. Tous les jours, il faut le faire. Refuser les mauvaises excuses. « Je me bouge déjà assez dans mes trajets maison – travail. » « Je suis fatigué. » « J’ai pas le temps. » « J’ai pas envie. » « Ça sert à rien. » « C’est ridicule. » Non, non, et non. Tous les jours il faut se forcer. Tous les jours il faut avancer. Jour après jour. Calorie après calorie. Gramme après gramme.

Et in fine, se surprendre à y prendre goût. Prendre goût aux heures passées seul à marcher et à pédaler, seul avec des podcasts ou des séries, seul à dépenser mon énergie, seul à faire marcher mon corps, seul avec mon corps.

J’écris moins : je marche, ou je pédale. C’est une étape.

Mon corps

Les premières semaines, on ne voit rien. Personne ne voit rien. Et je n’ai rien dit à personne.

Et puis au fil des mois, je ressens des choses que je n’avais jamais senties, je découvre des situations que je n’avais jamais connues. Elles peuvent surement sembler ridicules : peu importe, ceci n’est qu’un blog, je peux lui confier ce que je veux.

Je réalise que mon pantalon ne tient plus sans ceinture. Puis, quelques semaines plus tard, que ma ceinture est trop petite. Je change de ceinture. Et quelques mois plus tard, je dois encore changer encore de ceinture.

Je découvre que mes vêtements ne me serrent plus. Je découvre qu’il est agréable de flotter dans ses vêtements. Je vais dans un magasin de vêtements sans craindre de ne pas trouver ma taille, sans peur d’y découvrir que ma taille a augmenté.

Je découvre que mes cuisses se frottent moins. Je découvre que je peux croiser les jambes en étant assis.

Je réalise que le sac sur mon dos, qui me semblait si lourd jadis quand rempli de papier et d’électronique, pèse bien moins que ce que j’ai perdu en quelques mois. Je réalise que j’ai moins à porter, tout simplement. Je suis toujours moi, juste débarrassé de fardeaux inutiles.

Je sens des os que je n’avais pas sentis depuis une éternité.

J’observe des arrondis en creux, là où je ne me souviens que d’arrondis en pleins.

J’ai un menton.

Je réalise que je n’ai plus peur des rues en pente. Je n’ai plus peur de me retrouver essoufflé dans les escaliers. Je n’ai plus peur d’être à la traîne dans un groupe de piétons pressés.

Je me sens plus léger.

Je me sens mieux.

J’ai moins honte de mon corps.

Je me suis prouvé que j’ai une certaine prise sur mon corps.

C’est mon corps.

C’est moi.

Moi

On n’en fera qu’une bouchée
De l’impossible
Des pistes cendrées
Jusqu’à la corde
Et les ronces de piquer
Ce coin d’azur
Si bleu soit-il

Mon goût des chiffres ronds me perdra. Le goût des « seuils psychologiques » et autres « records symboliques » me perdra.

Il y a quelques semaines, j’ai passé le cap IMC 30.

J’en étais tout près, juste avant de devoir changer de balance. J’en étais tout près, juste avant de stagner pour cause de fêtes de fin d’année. Fluctuat nec mergitur. Tous les jours. Tous les jours, faire attention. Tous les jours, pédaler. Tous les jours. Et puis, en ce début d’année 2019, j’ai passé le cap.

J’ai passé le cap IMC 30. J’étais « obèse » ; je ne suis plus « obèse ». Je ne suis plus qu’en « surpoids ». Je suis revenu à ma corpulence d’il y a dix, quinze ou vingt ans, je ne sais pas, et ça n’est pas très important. 

Je ne pensais pas que c’était possible.

Je ne veux pas revenir en arrière. Les mêmes causes produisent les mêmes effets, je ne veux pas revenir aux causes antérieures.

Je veux continuer à changer les causes.

Je n’ai pas su arracher les racines et les gouffres dans ma tête. Peut-être que ça viendra. Je n’en sais rien. Peut-être qu’il est juste plus facile d’éliminer des kilos que des névroses. Ou bien peut-être n’est-ce qu’un préambule, nécessaire mais pas suffisant. Je verrai bien. There is no silver bullet.

Je ne veux pas revenir en arrière.

Je ne veux plus détester mon corps.

Je ne veux plus me haïr.

Je veux juste être moi.

Je veux juste être bien.

Bonne nuit.

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« Je ne me pardonnerais pas d’être entré par mégarde dans une société de pêcheurs à la ligne. »

En feuilletant mon carnet de citations en ce début d’année 2019, je suis retombé sur cette phrase de Jules Romains :

Je ne me pardonnerais pas d’être entré par mégarde dans une société de pêcheurs à la ligne.

C’est une phrase importante pour moi. C’était jadis une phrase très importante pour moi.

Je l’avais perdue de vue, sans vraiment l’oublier. La relire m’a fait mal, parce que, dans le sens que je lui donne, elle me renvoie à cette idée que je suis un échec, que je suis un gâchis, que je n’ai rien fait de significatif de ma vie, et in fine que je ne suis rien. Idée fausse, mais idée bien ancrée.

What is the most resilient parasite? Bacteria? A virus? An intestinal worm? An idea. Resilient… highly contagious. Once an idea has taken hold of the brain it’s almost impossible to eradicate. An idea that is fully formed – fully understood – that sticks; right in there somewhere.
Quel est le parasite le plus résistant ? Une bactérie ? Un virus ? Un ver intestinal ? Une idée ! Résistante… et très contagieuse. Une fois qu’une idée s’est installée dans l’esprit, il est presque impossible de l’éradiquer. Une idée arrivée à maturité — et à intelligibilité — elle s’enracine là-dedans, quelque part.

D’où vient cette phrase, cette idée de pêcheurs à la ligne ?

Cette phrase, comme d’autres que j’ai retrouvées ces dernières années, c’est ce que j’appelle une racine. Une racine qui a nourri ce que je suis devenu. Une racine qui remonte des profondeurs. J’en ai trouvé d’autres, récemment, souvent dans des registres bien différents, par exemple Raphäel Tisserand et le Mulet. Une racine que j’aimerais bien déraciner, arracher, brûler — mais ce n’est pas si facile, c’est la limite de la métaphore jardinière. Elle est là. Il faut l’attraper. Il faut voir jusqu’où elle s’enfonce.

Je ne me pardonnerais pas d’être entré par mégarde dans une société de pêcheurs à la ligne.

Quel est le sens de cette phrase ?

J’ai eu un doute. Quel était vraiment le sens de cette phrase ? Je ne me rappelais même plus avec certitude quel personnage prononce cette phrase, ni dans quel contexte.

Alors j’ai cherché. Je suis remonté à la source. J’ai relu quelques chapitres. Les années avant la guerre de 1914. Un groupe de jeunes gens, des instituteurs, à Paris. Edmond Clanricard, Mathilde Cazalis, Armand Laulerque, Jean Jerphanion. Ils se rencontrent au début du 7ème tome, « Recherche d’une Eglise ».

J’ai reproduit dans le billet précédent le portrait d’Armand Laulerque, tracé dans ce 7ème tome, lors de sa rencontre avec Jerphanion en janvier 1910. Car c’est Laulerque, qui, dans le 9ème tome, « Montée des Périls », prononce la sentence définitive sur les pêcheurs à la ligne. Mais dès le 7ème tome, il assène :

À moins que vous n’ayez confiance dans l’intervention suprême des socialistes, travaillistes, sociaux-démocrates, et autres pêcheurs à la ligne ?

Ces jeunes gens, ces hommes de bonne volonté, sont conscients de la catastrophe qui vient. Mais ils ne savent pas si elle peut être empêchée, encore moins comment l’empêcher. Laulerque est le plus ardent d’entre eux. Laulerque, l’homme de « la théorie du 17-Brumaire ».

Alors Laulerque s’intéresse aux sociétés secrètes. Laulerque rejoint une société secrète (« L’Organisation »). Il est amené à se rendre pour l’Organisation à Amsterdam. Il ne comprend pas bien les visées de l’Organisation, encore moins le rôle qu’il peut y jouer, ou le rôle qu’on lui fait jouer. Mais il veut jouer un rôle. Il veut être de ceux qui pourront empêcher la catastrophe.

À la fin de l’année 1910, son interlocuteur Mascot lui présente M. Karl. Le chapitre XXII de « Montée des Périls » s’intitule « Un émissaire important ».

Le quelqu’un d’important était assis dans un fauteuil de la pièce douillette, si parfaitement calfeutrée. Il se leva d’un geste assez brusque, et tendit la main à Laulerque, en inclinant la tête et en joignant les talons.

Aucune phrase ne fut prononcée. Il était un peu moins grand que Laulerque, assez chauve, le teint coloré, vêtu de noir, et légèrement bedonnant. Il pouvait avoir une quarantaine d’années. Il avait de beaux yeux bruns, la face large, le nez un peu écrasé, avec quelques poils frisottants sur le bout. Sur la nuque, ses cheveux châtains, au lieu de finir en mourant, formaient une onde discrète, et donnaient ainsi à l’ensemble du visage, même à l’ensemble de la personne, malgré l’extrême correction de la mise, une nuance qui rappelait le type « artiste de l’Europe Centrale ». La moustache était châtain clair, très plate et maigrement fournie. Elle se remarquait peu.

Laulerque trouva l’homme plutôt sympathique ; mais il réfléchit en même temps que cette physionomie, cet extérieur ne lui permettaient guère de passer inaperçu. On le voyait mal déroutant les polices de l’Europe.

— Quand vous êtes arrivé », déclara Mascot de sa voix calme, « nous étions en train de parler de la situation. Monsieur me disait que là-bas on la juge grave. Les gens, ici, et même ailleurs, croient actuellement à une détente. Mais c’est un répit trompeur, et tout à fait passager.

L’inconnu tourna ses yeux bruns vers Mascot, et secoua plusieurs fois la tête en signe d’approbation.

— Il paraît », continua Mascot, « que l’année qui vient sera décisive… » Il reprit en souriant : « spécialement décisive, car toutes celles que nous vivons depuis quelque temps le sont plus ou moins. Bref, dans certains milieux particulièrement bien informés, on prévoit la guerre pour l’été.

Laulerque, préparé qu’il croyait être aux pires annonces, reçut un choc. Il dit, comme s’il hésitait à comprendre :

— L’été 1911 ?

— Oui.

L’inconnu appuyait le oui » de Mascot d’un hochement de tête.

— Et ce ne serait pas seulement », fit Laulerque, « une de ces alertes comme nous en, avons presque chaque année ?

— Non.

— Moi qui croyais que l’espèce de rapprochement entre la Russie et l’Allemagne, oui, l’entrevue de Postdam, c’était de meilleur augure…

— Il ne semble pas. Ou il ne semble plus.

Cette fois l’inconnu souligna la réponse de Mascot par un petit remuement horizontal de la tête, et un va-et-vient de l’index levé. On eût dit que Mascot et lui s’étaient réparti les deux instruments du langage, l’un se réservant les mots, l’autre les gestes. Peut-être l’inconnu ne parlait-il pas le français. Il semblait en tout cas fort bien le comprendre.

— Et qu’est-ce qui déclencherait la guerre ? Quel en serait le prétexte ?

— Oh ! les prétextes ne manquent pas. Les dispositions d’esprit comptent plus que les prétextes.

Laulerque pensa : « J’ai devant moi, à ce qu’il paraît, un membre important de l’Organisation. C’est bien le moment d’essayer de me faire une opinion de ce qu’ils veulent, de ce dont ils se sentent capables — et aussi de leur laisser entendre que ce n’est pas en portant quelques vagues plis en Hollande que j’ai l’impression de participer à une action héroïque. »

Il dit :

— Mais alors, va-t-on faire quelque chose ? Car enfin, il serait temps. Voilà des années que nous sentons venir ça. Et personne n’a encore rien fait. Du moins ça ne s’aperçoit pas.

Mascot et l’inconnu échangèrent un regard, un sourire. Chez l’inconnu se montrait une indulgence amusée. Sans doute reconnaissait-il dans l’interpellation du jeune Français une vivacité bien démocratique, et qui se pliait mal aux habitudes de discipline de la secte. Il ouvrit la bouche. Sa voix était haut placée, presque fluette. L’accent étranger ne s’y marquait qu’à une certaine attaque de la phrase ; ainsi qu’à un sifflement un peu laborieux des « f » ; à un raclement de « r ».

— Mais on a fait quelque chose ! On ne cesse pas de faire quelque chose.

— Oui », appuya Mascot, il y a une action quotidienne, dont les procédés sont forcément mitigés, et dont on apprécie mal les résultats, parce qu’ils sont négatifs, parce qu’ils se bornent à empêcher, à retarder. Qui vous dit que nous n’ayons pas été déjà pour une part dans l’essai de rapprochement auquel vous faisiez allusion ?

— Mais vous avouez que nous voilà tout de même à la veille d’une catastrophe », fit Laulerque. « Alors, en définitive, qu’y a-t-il de changé ? Peut-on parler d’un résultat quelconque ?

— La catastrophe aurait pu avoir lieu déjà », dit Mascot.

Laulerque ne répondit que par une petite moue. Il songeait : « Nous appelons ça reculer pour mieux sauter… Et puis, s’ils inscrivent à leur actif tous les malheurs qui auraient pu nous tomber sur la tête… évidemment ! … Encore des pêcheurs à la ligne. »

Après l’entretien, Laulerque se retrouve seul avec Mascot.

Mascot rentra dans la pièce ; il souriait :

— Comment l’avez-vous trouvé ? » dit-il. « Sympathique, n’est-ce pas ? C’est un homme d’une grande générosité. Et quel beau regard il a !

Il continua avec des pauses :

— Vous lui plaisez beaucoup… Je tenais à ce qu’il fit votre connaissance, bien que ce ne soit pas selon nos règles ordinaires… Voilà : figurez-vous qu’il vient de songer à vous pour quelque chose où il a besoin d’un homme particulièrement sûr… Je vous avais parlé d’un petit voyage de nouveau en Hollande… Alors on enverra quelqu’un d’autre… Cela vous ennuie ? Vous avez pris goût à la Hollande ?

— Mon Dieu… Pas tellement… Mais cette fois-ci, ça m’arrangeait.

— Vous ne regretterez sûrement pas… Donc, il vous prie de l’accompagner… ailleurs. À la même époque. Vous ferez ensemble un voyage… dans le midi de la France ; dans la région qui touche à la Côte d’Azur même, si j’ai bien compris. En plein hiver, comme ça, on ne peut guère rêver de vacances plus agréables… Il ne m’a pas révélé l’objet exact de ce déplacement… » Mascot se remit à sourire : « Vous voyez qu’on vous fait encore plus confiance qu’à moi-même… Il m’a seulement demandé si vous seriez capable de le guider dans le pays, à partir d’une gare où vous descendrez, jusqu’à un point situé dans la campagne avoisinante. Je lui ai dit qu’avec une carte et des indications précises, sûrement… Il m’a encore demandé si vous vous connaissiez tant soit peu en fait de maisons…

— … de maisons ?

— Oui, de maisons de campagne… si, le cas échéant, vous pourriez l’aider utilement à en visiter une, à se débrouiller dans les dispositions qu’elles présentent… je ne sais pas, peut-être à juger de leurs commodités et incommodités… il ne m’a pas dit ce qu’il voulait en faire. Il s’agit peut-être tout simplement d’organiser un séjour, mais pour une personne qui sans doute ne désirerait pas attirer l’attention, ni l’éveiller d’avance par la façon dont serait effectuée une première visite… Je vous répète que ce sont de pures hypothèses de ma part…

— Je n’ai aucune compétence spéciale en fait de maisons de campagne, surtout dans le Midi. Mais je suppose que ça n’a rien de mystérieux.

— N’est-ce pas ? … Je crois que son principal souci est d’éviter les contacts trop directs avec les gens, s’il a besoin de renseignements, sur la route, ou ailleurs ; à cause, malgré tout, de son accent, de ses allures un peu étrangères… Il s’exagère peut-être les choses. En tout cas, vous lui rendrez service.

Quelques jours plus tard, M. Karl et Laulerque partent pour le Var. Le chapitre XXIII s’intitule « La maison dans les Maures ».

Les deux hommes avaient échangé bien des propos, la veille, assis l’un en face de l’autre, pendant la douzaine d’heures qu’avait duré le trajet ; et le matin encore, entre Marseille et Toulon. Mais les façons de M. Karl, ses sautes d’idées, ses échappées vers des régions transcendantes ou obscures, son goût pour les formules elliptiques, même ses bizarreries d’élocution, si elles rendaient sa conversation très excitante, parfois très intrigante, vous empêchaient le plus souvent d’en tirer des indications positives.

Laulerque en était ainsi réduit à quelques hypothèses, dont plusieurs ne reposaient que sur des impressions fragiles. (…)

À quoi rimait au juste cette petite expédition dans le Sud-Est ? M. Karl paraissait à la fois très soucieux de la mener à bien, et un peu sceptique quant à l’intérêt qu’elle présentait réellement. Il était l’homme qui s’acquitte avec zèle d’une commission, mais qui n’est pas fâché de laisser entendre que ce qu’il en fait, c’est pour obliger un ami. Quel lien la chose pouvait-elle offrir avec les buts de l’Organisation ? Laulerque ne l’entrevoyait pas.

D’ailleurs, jusqu’ici, M. Karl avait très peu parlé de problèmes ou d’événements politiquement. A peine quelques boutades, dont le son immédiat était assez étrange aux oreilles de Laulerque. Il avait dit par exemple : « L’humanité chrétienne a perdu son équilibre depuis le Moyen-Âge. » (…)

Leur journée de Toulon fut, comme ils l’avaient souhaité, une journée de touristes innocents. Ils s’attardèrent au restaurant et au café. Ils regardèrent cirer des chaussures, vendre des oiseaux en cage, attacher un pompon fantaisie au béret d’un marin. Ils parcoururent toutes sortes de rues, même celles du quartier réservé qu’ils découvrirent par hasard, et dont le décor à la nuit tombante leur plut beaucoup. Ils faillirent acheter des cartes postales. Ils se rattrapèrent en achetant des provisions pour le lendemain : du saucisson, quatre petits pains, un fromage en boîte, six œufs qu’ils enveloppèrent dans des morceaux de papier journal, un litre de vin qu’ils mirent dans un bidon d’aluminium. M. Karl voulut aussi faire emplette d’un rat-de-cave » sous prétexte qu’il aurait peut-être en effet des caves à visiter. Quand il tint dans la main le tortillon que lui offrait le marchand, il le trouva bien petit, et en acheta deux. Ils se procurèrent aussi deux cartes d’état-major et une du ministère de l’Intérieur, pour la région qui les intéressait.

Leurs seuls propos un peu remarquables se placèrent après le dîner, pendant qu’ils prenaient le café à la même terrasse du quai de Cronstadt qui les avait accueillis le matin.

À ce moment, M. Karl se trouvait tourné de profil par rapport à Laulerque. Le menton bien dessiné, la bouche très vivante, le nez un peu évasé, le front haut. Tout cela sur un fond de nuit que les lumières rendaient léger.

— Le danger des organisations ouvertes et libres », déclara-t-il en substance, c’est que, chacun venant y discourir comme il lui plaît, la discussion renaît sans cesse, et l’on ne passe jamais aux actes. Le danger des organisations secrètes et autoritaires, c’est que, tout le monde se taisant, chacun risque de penser dans une direction, sans s’apercevoir que les autres pensent dans une autre direction. Et le jour où l’on passe aux actes, il se trouve que certains ont préparé autre chose que ce qu’ils voulaient.

Le lendemain, les deux hommes reprennent le train de Toulon en direction de l’Est, à la recherche de la maison isolée qui est le but de leur voyage, au milieu de nulle part — car les contrées entre Le Lavandou et Saint-Tropez, au début du XXème siècle, c’était nulle part. Ça a un peu changé.

— Je suis en train d’essayer de reconnaître l’endroit que nous devons atteindre. J’ai ceci dans mes notes, qu’il faut en partant de la station de La Croix prendre un chemin qui va un peu à l’ouest de Cavalière, c’est-à-dire directement vers le sud ; mais qu’au bout d’un certain temps, une vingtaine de minutes, il faut le quitter pour prendre à gauche un chemin plus petit qui va directement vers l’est…

Il fouilla dans son gousset :

— … J’ai une boussole, mais… », il rit en secouant son torse, « je ne pense pas que je saurai m’en servir… » Il paraît d’ailleurs qu’après avoir fait deux cents mètres sur ce chemin, on aperçoit un village tout petit, qui s’appelle Les Dourets, et qui est marqué ici sur la carte, vous voyez. Il faut monter jusqu’à ce village, et là prendre un chemin qui s’enfonce tout droit dans les bois. On rencontre deux autres sentiers. Mais il faut les laisser à gauche, et toujours marcher vers l’est. On arrive à une éclaircie, qui est en forme de petit ravin. Là, il y a une maison, et nous devons trouver un homme. Nous lui remettrons une lettre, et il nous donnera les clefs. (…)

Et c’est pendant cette recherche que Laulerque prononce la formule fatidique.

L’étranger consulta de nouveau la carte :

— Oui, oui », murmura-t-il, « le chemin de fer coupe la presqu’île. II cesse de suivre la mer. Oui, oui.

D’une station à l’autre, Laulerque se tâtait : « Est-ce le moment ? … »

Après Cavalière, il fit un certain nombre de grimaces qui lui donnèrent du ton, puis se décida :

— J’ai beaucoup réfléchi cette nuit, ce matin, à des choses que vous avez dites… Par exemple, l’autre jour, à Paris, oui, sur les menaces de guerre pour 1911. Vous comprenez, c’est très capital pour moi ; ça domine tout. J’autorise n’importe qui dans le monde à déclarer en conversation : « Nous allons avoir la guerre » et à ne pas bouger. Ça fait partie de la crétinerie universelle. N’importe qui sauf vous ! sauf nous, si vous préférez. Mais depuis vous avez dit d’autres choses qui m’inquiètent un peu. Bref, sans vous demander des confidences que vous refuseriez sans doute de me faire, j’ai besoin de savoir si nous allons tenter quelque chose d’héroïque, oui, tout tenter, pour empêcher ça… Je ne me pardonnerais pas d’être entré par mégarde dans une société de pêcheurs à la ligne.

— Plaît-il ?

— C’est une expression à moi… je veux dire dans une petite bande de gens qui se payent de mots comme les autres, de grades et de rites, de menus jeux de société… qui s’offrent de petites distractions… Tenez, cette maison où nous allons, du côté de La Croix… j’admets que vous ne croyiez pas devoir tout m’expliquer. Mais faites-moi sentir que ça sert à quelque chose, que je sers à quelque chose en vous accompagnant ; et à quelque chose de précis ; à empêcher, si peu que ce soit, la guerre que vous annoncez pour l’été prochain.

Laulerque avait dit cela d’un ton presque pathétique.

Laulerque acceptera de servir de prête-nom pour l’acquisition de cette maison apparemment sans intérêt, très isolée, mais accessible discrètement par la mer. Il ne saura jamais quel était le dessein véritable de l’Organisation concernant cette maison. Il supposera qu’elle aurait pu servir à cacher une personnalité suite à un enlèvement. Il ne se passera rien dans cette maison.

La suite du destin de Laulerque est plutôt terne : réformé en 1914 pour cause de tuberculose ; soigné en Suisse, retrouvera M. Karl en Autriche, sans résultat ; fréquentera à Zürich toutes sortes de gens dont un certain Lénine ; deviendra directeur d’un sanatorium en Suisse ; guérira de la tuberculose ; finira en homme prospère en Suisse ; etc.

Je ne me pardonnerais pas d’être entré par mégarde dans une société de pêcheurs à la ligne.

Pourquoi ai-je retenu cette phrase, que j’ai lue il y a une trentaine d’années ? Pourquoi l’ai-je traînée, plus ou moins inconsciemment, pendant tout ce temps ?

Dans un discours prononcé le 6 juin 1966 en Afrique du Sud, deux ans avant son assassinat à Los Angeles le soir de sa victoire à l’élection primaire de Californie, Robert F. Kennedy a dit :

Few will have the greatness to bend history itself; but each of us can work to change a small portion of events, and in the total of all those acts will be written the history of this generation.
Rares sont ceux qui auront la grandeur de faire plier l’Histoire elle-même ; mais chacun d’entre nous peut œuvrer à changer une petite portion des événements, et c’est dans l’addition de toutes ces actions que sera écrite l’histoire de cette génération.

J’ai des dizaines de grandes phrases comme cela, dans mon carnet. Je connais mes classiques. À quoi bon ?

Il me reste une trentaine d’années d' »espérance de vie ». J’adore cette expression « espérance de vie » — plus précisément, espérance de vie en bonne santé. Magie du vocabulaire probabiliste. Vieillir, c’est ne plus avoir le temps. Il faut se dire que la vie n’est pas finie.

Qu’ai-je fait pour changer le monde, pour agir sur le monde, pour améliorer le monde ?

Qu’ai-je fait pour influencer positivement l’évolution du monde ?

Je n’ai rien fait !

Je n’ai même pas essayé, ou alors presque rien, rien de sérieux, rien de significatif, bref, je n’ai rien essayé, je n’ai rien fait, je ne suis rien. Au mieux j’ai été un spectateur, ou un téléspectateur, ou un spectateur 2.0.

« Je ne me pardonnerais pas d’être entré par mégarde dans une société de pêcheurs à la ligne. », ça veut dire : « Je ne me pardonnerais pas d’avoir rejoint un groupe voué à ne rien faire. » Et, plus largement : « Je ne me pardonnerais pas d’avoir rien fait. » Et, in fine : « Je ne me pardonnerais pas d’être rien. »

Ne pas se pardonner ?

Et pourquoi pas ?

Il faut se pardonner. Il faut savoir pardonner à autrui ; et il faut savoir se pardonner à soi-même. Se pardonner de n’être qu’un pêcheur à la ligne parmi d’autres pêcheurs à la ligne. Se pardonner de n’être qu’un rien ou un presque rien parmi des milliers et des millions d’autres riens ou presque-riens. Se pardonner. C’est pas grave. C’est pas moche. C’est juste comme ça.

Se pardonner de s’être trompé. Se pardonner de s’être laissé tromper. Se pardonner de s’être laisser croire qu’il y aurait de grandes personnes dans une Grande École, ou ce genre de choses. Se pardonner de s’être laissé bouffer. Se pardonner un destin inexistant, un diplôme médiocre, une carrière médiocre, des responsabilités dérisoires, un engagement politique inabouti, une famille épuisante, et toutes ces sortes de choses. J’ai fait de mon mieux. J’ai donné tout ce que j’ai pu donner. J’ai essayé. J’ai essayé. Ça n’a rien donné, ou alors pas grand’chose. C’est peut-être déjà pas si mal. Au fond, je n’en sais rien.

Se pardonner d’être moi, juste moi.

Dans mon carnet est apparue récemment une phrase de John Steinbeck, dans ‘East of Eden’, ça date de 1952 :

And now that you don’t have to be perfect, you can be good.
Et maintenant que tu n’as plus à être parfait, tu peux être bon.

Peut-être que c’est ça, la clef. Se pardonner. Laisser aller. Live and let live. C’est ce que je fais déjà, en fait, évidemment. Faute de mieux, évidemment, faute de mieux.

Ce soir-là, j’étais seulement fier d’avoir construit une belle histoire. J’étais un esthète, utilisant la chair et le sang du monde pour en faire de la Beauté. Belbo était désormais un adepte. Comme tout le monde, non par illumination, mais faute de mieux.

J’aime les hommes qui sont ce qu’ils peuvent
Assis sur le bord des fleuves
Ils regardent s’en aller dans la mer
Les bouts de bois, les vieilles affaires
La beauté d’Ava Gardner

Bonne nuit.

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