La peur de la fatigue

Tu n’es pas un feignant.

Tu n’as jamais su procrastiner. Tu n’as jamais déserté. Tu n’as jamais démissionné. Tu n’as jamais ménagé ta peine. Tu es toujours dans l’effort. Tu es travailleur et consciencieux. Tu es investi et minutieux. Tu n’as jamais choisi un chemin ou une méthode parce que c’était a priori le moins fatiguant.

Travaillez, prenez de la peine :
C’est le fonds qui manque le moins

Tu as du mal à supporter les feignasses, les fumistes, les tire-au-flanc. Tu as du mal à tolérer le cynisme, la facilité, la lâcheté. C’est souvent ce qui t’énerve chez les adolescents, mais pas seulement. Des larves. Des mollassons. Des ennemis du moindre effort. Ils t’ont toujours énervé, les ennemis du moindre effort. Tu es pas comme ça. Tu es pas comme eux. Enfin, c’est ce que tu crois, c’est ce que tu te dis.

Tu n’as jamais ménagé ta peine, et pourtant depuis quelques années tu as peur.

Tu as peur dès qu’on te parle de voyages. Tu as peur quand on te parle de vacances à l’autre bout du monde. Tu as peur quand on te parle de week-end à l’autre bout de la France.

Tu sais que c’est sûrement ridicule. Incompréhensible. Indicible. Caprice d’enfant gâté. Problème de riche.

Tu as peur quand on te parle d’une soirée, d’une sortie, d’une promenade, d’une activité en plus. Ton premier réflexe est de chercher à éviter. Expliquer que tu n’as pas le temps. Que tu n’as pas la place. Qu’on n’aura pas le temps. Que c’est pas possible, pas réaliste, pas raisonnable. Tu es parfois très doué pour les mauvais prétextes. Tu es déjà fatigué, on est déjà fatigués, tu ne veux pas rajouter des trucs qui vont te fatiguer un peu plus, qui vont nous fatiguer un peu plus. Tu ne veux pas rajouter de la fatigue à la fatigue.

Tu as peur de tout ce qui vient se rajouter. De tout ce qui va dévorer le peu de temps encore disponible. Qui va désorganiser un peu plus. Qui va stresser un peu plus. Qui va fatiguer un peu plus.

Tu ne vois plus rien d’autre. Tu ne vois la vie que comme une suite de contraintes et de fatigues, une longue série de mauvais moments à passer. Tu ne vois plus aucun autre aspect des choses. Tu ne vois plus que la fatigue. Tu ne vois plus qu’une seule couleur. Tu n’anticipes plus aucun bonheur, aucun plaisir, aucune joie. Tu n’anticipes plus que de la fatigue. Tu n’imagines plus rien d’autre. Tu ne vois plus rien d’autre.

Tu sais que c’est sûrement ridicule.

Et puis, tu sais aussi que tu feras face. Tu sais que tu feras ce qu’il y aura à faire. Tu sais que tu porteras les valises, que tu géreras l’intendance, que tu conduiras la voiture, que tu régleras les embrouilles. Tu le feras. Tu seras là. Tu sais que tu seras volontaire s’il faut aider, s’il faut dépanner, s’il faut faire plus, s’il faut être là. Même à bout de forces, tu seras là, tu seras toujours là, tant qu’on aura besoin de toi.

T’es du parti des perdants
Consciemment, viscéralement
Et tu regardes en bas
Mais tu tomberas pas
Tant qu’on aura besoin de toi

Tu feras ce qu’il y aura à faire. Tu as toujours fait ce qu’il y avait à faire. Tu n’as jamais ménagé ta peine. Tu as toujours réussi à tenir debout.

Tu es juste fatigué.

Tu as juste peur.

Tu es juste juste.

Tu as peur de la fatigue.

Tu as peur du retour de bâton. Quand la corde va casser. Quand le bateau va se retourner. Quand l’heure des comptes va sonner. Quand tout va exploser. Quand tout va s’arrêter.

Tu as peur du matin où tu n’arriveras pas à le lever. Tu as peur du jour où tu ne tiendras plus debout. Tu as peur du soir où tu ne te réveilleras pas.

Tu as peur du froid. Tu as peur de la saison sans lumière. La saison où les organismes sont fatigués, où les métabolismes sont fragilisés, où le malheur rode, où la maladie frappe. Tu tombes malade tous les ans juste après Noël, au moment même où tu devrais pouvoir souffler. C’est idiot, mourir de soif juste après avoir atteint l’oasis. C’est idiot mais c’est comme ça.

Tu es fatigué.

Tu es fatigué d’être fatigué.

Tu as peur de la fatigue.

Tu ne veux pas mourir. Tu as peur de mourir.

Tu ne veux pas mourir. Tu veux juste que ça s’arrête. Tu veux juste passer à autre chose.

Bonne nuit.

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