Négatif

Je suis négatif.

Je suis négatif, ou, du moins, c’est ce qu’on me dit. C’est ce qu’on m’a souvent dit. C’est ce qu’on m’a toujours dit. C’est ce que j’ai toujours fini par entendre, tôt ou tard, en général tôt. C’est ce que j’ai toujours retenu. C’est ce qui me rend difficile de retenir le reste.

Je suis négatif. C’est tellement pratique ! C’est tellement facile de me balancer ça dans la tronche ! C’est tellement pratique pour ne pas m’écouter, pour ne pas écouter le reste de ce que je voulais dire, pour ne pas me laisser développer, pour me faire taire, pour me ridiculiser, pour me rejeter. Le négatif, comme la tristesse, c’est interdit. Ça m’est interdit. C’est tellement facile ! « Tu es négatif ! » « Faut être positif ! » « C’est négatif ! » « Arrête d’être négatif ! » « Ne sois pas si négatif ! » Quelques mots magiques et c’est plié ! Et ça fait plus de quarante ans que ça dure !

Je suis négatif. J’ai quand même réussi à vivre avec ça, mais ma vie sera toujours revenue à ça, ramenée à ça, réduite à ça. Je suis celui qui est négatif. Ça se voit. Je suis celui qu’on n’écoute pas parce qu’il est négatif. Je suis celui qu’il ne faut pas écouter, sous peine d’être contaminé. Je suis celui qu’il faudrait brûler.

Je suis négatif, mais j’ai réussi à faire un parcours professionnel avec ça. Péniblement. Faut bien vivre. Un parcours minable, un parcours de loser, comparé à ce que les diplômes, les pairs, LinkedIn et tout le reste exigeraient, mais un parcours quand même. J’avais même trouvé un métier où le syndrome de Cassandre peut être pris au sérieux. Ce métier est mort, hélas. Mais c’est une autre histoire.

Je suis négatif, mais je fais le boulot. Je « fais le job », comme on dit maintenant. Je « porte la charge mentale ». J’assume. Je gère. Je supporte. Je maintiens en condition opérationnelle. Je tiens. Je suis là. Je ne tomberai pas.

Mais tu tomberas pas
Tant qu’on aura besoin de toi

Je suis négatif, c’est pénible, alors j’ai souvent essayé de passer pour positif. Je m’y suis appliqué. Parfois j’ai réussi. La preuve, c’est que je suis toujours de ce monde. Parfois j’ai très bien réussi. J’ai même laissé des bons souvenirs, ici et là. Mais j’ai l’impression que ça n’a jamais pu durer vraiment longtemps. Ca ne pouvait être que limité, provisoire, périssable. Tôt ou tard, on a su trouver telle ou telle bribe de négativité à me renvoyer dans la gueule. Tôt ou tard, ça devait s’effondrer. Tôt ou tard, ça devait me revenir dans la gueule. C’est tellement facile.

Je suis négatif, alors j’ai appris à faire attention. Faire attention au fond, à la forme, au dit, au non-dit, au verbal, au non-verbal, à toutes sortes de choses. Je suis sensible, parfois hypersensible, jusqu’à l’excès, à ne pas mettre mes interlocuteurs mal à l’aise, à apaiser, à attendre, à écouter, à lisser, à pardonner. Je considère le tact comme une qualité essentielle, une ardente obligation, une preuve de civilisation.

Et c’est ainsi que j’ai fini par remarquer qu’être négatif, au fond, c’est un droit. Tout le monde ne l’a pas. Tous ceux qui l’ont ne s’en servent pas forcément. C’est une sorte d’attribut du pouvoir. Certains ont le droit d’être négatifs, et certains s’autorisent à être plus que négatifs, à être blessants, insultants, cruels. Moi pas. Et d’ailleurs je ne le revendique pas. Je ne veux blesser personne. Mais certains adorent ça. Je crois même que certains en ont besoin. Besoin de faire mal, besoin de blesser et d’abaisser, besoin de mordre. Ils en ont besoin. Ils en ont le droit. Moi pas. Et surtout, moi, mordre, ça me fait horreur. Mais à la fin, celui qui est négatif, c’est moi.

Je suis négatif. C’est comme ça.

Je suis négatif, alors je m’y suis habitué. J’ai appris à me taire. J’ai appris à garder toutes sortes de choses pour moi. À quoi bon m’exprimer, si c’est juste pour me faire piétiner parce que je suis négatif ? À quoi bon ? Pourquoi faire l’effort ? Pourquoi même juste penser ? À quoi bon ? Mieux vaut attendre que ça se passe. La vie, c’est juste un mauvais moment à passer. Mieux vaut me taire. Quoique, parfois, souvent, le silence lui-même est considéré comme négatif. Double contrainte : je parle, je suis négatif ; je ne parle pas, je suis négatif. Quoi que je fasse, quoi que je dise, je suis négatif.

Je suis négatif, et j’ai fini par admettre que c’était une définition de moi-même. C’est, pour reprendre ce mot devenu si détestable, mon « identité ». Ou au moins une partie de mon « identité ». C’est ça, mon « identité » : je suis négatif.

Je suis négatif. Je suis du mauvais côté du monde.

Heureusement, le monde est mené par des gens positifs, du bon côté du monde.

Le plus bel exemple contemporain est évidemment le produit Macron, alias le bankster Manu. Il est positif, le Manu. Il est jeune, il est beau, il est élégant, il parle bien, et puis surtout il est tellement, tellement positif. Ça dégouline de partout, sa positivité. Il est parfait. Qu’est-ce qu’on a de la chance d’être gouverné par un être aussi parfait. « Le plus beau produit du système » disait Alain Minc, qui s’y connait en système. Certes, ça lui arrive un peu beaucoup d’insulter les gens, ses compatriotes, mais c’est parce ces gens, « ses » gens, ces gueux, ils sont tellement vilains, tellement réfractaires, tellement cons, tellement rien, tellement négatifs.

Manu, il est positif.

Et cette semaine, Manu a organisé un énième sommet environnemental bidon, un gentil « One Planet Summit », pour promouvoir la finance verte, l’écologie positive, et in fine rappeler que l’accumulation du capital financier est l’horizon indépassable de notre temps.

Ce machin a valu à Manu un tweet acerbe de Greta Thunberg :

Bla bla bla… locking in decades of further destruction

Bla bla bla… qui garantit encore des décennies de destruction.

Greta, elle est négative.

Greta, c’est un repoussoir. Greta, c’est l’écologie négative. Qu’est-ce qui n’a pas été écrit pour dégommer Greta Thunberg ces dernières années ? Greta, la « démoniaque vestale hitléro-maoïste », comme avait résumé Samuel Gontier. Elle est fabriquée, elle est manipulée, elle est malade, elle est dangereuses, elle est mécanique, elle est perverse, elle est athée, elle est intégriste, elle est sataniste, elle est méchante, elle s’énerve, elle est laide, j’en passe et des très orduriers. Et en plus, c’est une femme ! Et en plus, elle est négative !

Alors que Manu, il est beau, il est fort, il est gentil. Et en plus, c’est un homme ! Et en plus, il est positif !

N’empêche qu’à la fin, in fine comme on disait jadis, c’est Greta qui a raison. Et c’est Greta qui est sincère. Et c’est Greta qui montre la voie du salut : tout simplement prendre l’expertise scientifique au sérieux. Alors que Manu a tort. Manu est un hypocrite, un pourri et un faux-jeton. Et Manu nous encourage à accélérer vers l’abîme pour rassurer les marchés.

Seulement voilà : Manu, il est positif, et Greta, elle est négative.

Alors Greta, comme moi, comme tant d’autres, elle est gentiment priée de se fermer sa gueule, de laisser les positifs positiver, et surtout de laisser les pillards piller.

Touche pas au grisbi, salope !

Bref, je suis négatif. Je sais bien que c’est difficile pour tout le monde en ce monde, que c’est pas le moment de rajouter du négatif au négatif, et qu’un peu de vrai positif ferait du bien à tout le monde. Mais je veux du vrai positif, du concret, du sincère, du construit. Du sérieux.

Je suis négatif, et je pense que ce monde va crever du positif de pacotille exhibé par les pillards tels que le bankster Macron. Je suis négatif, et je pense que ce pays va crever des connards positifs qui nous gouvernent et qui nous méprisent.

Je suis négatif, et je n’en peux de l’écologie « positive », positive voulant dire bidon. Je n’en peux plus de tous les machins « positifs », positifs voulant dire faux.

Je suis négatif, et je n’en peux plus du bla bla positif. Je n’en peux plus. J’aurais juste voulu être pris au sérieux. J’aurais juste voulu que les choses de ce monde soient prises au sérieux. Au sérieux. Vraiment sérieux.

Est-ce que ce monde est sérieux ? Même cette question passe aujourd’hui pour négative.

Bonne nuit.

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3 commentaires pour Négatif

  1. smolski dit :

    Merci de montrer si bien combien la quête de la tranquillité par la bourgeoisie est suicidaire pour tous.

  2. benedicte gabrielli dit :

    j’ai bien ri, parce que je me suis parfaitement reconnue dans vos propos, je suis considérée négative, pour les mêmes raisons, et je reconnais que c’est fatiguant, voire épuisant.
    J’ai plus de 60 ans et toujours aussi négative lol … bon courage

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