Les dents

Les dents, ça sert à sourire.

J’ai été éduqué à sourire. Comme, je crois, la plupart des enfants des générations récentes dans ce pays. Il faut sourire aux autres, il faut sourire à la vie, il faut surtout sourire sur les films et sur les photos — sauf peut-être, depuis peu, sur les photos d’identité pour les passeports et autres documents officiels. Il faut sourire tout le temps. Il faut tout le temps paraître bien et heureux.

Et j’ai été éduqué à croire que sourire, c’est montrer ses dents. J’ai appris que montrer ses dents, c’est envoyer un signal positif, amical, chaleureux, séduisant. J’ai appris que le sourire fait le charme et fait le dialogue. Toujours sourire à un interlocuteur, connu ou inconnu. Toujours sourire tout le temps.

L’injonction à sourire s’est probablement aggravée, lors des dernières décennies, typiquement avec la généralisation des machins qui capturent des images et qui exigent qu’on leur sourie. Souris, t’es filmé ! Souris, on te regarde ! Montre ton meilleur profil ! Souris ! Souris vraiment ! Entrouvre les lèvres ! Montre tes dents ! Tout ça est de nos jours complètement banal, rigoureusement normal.

Dans l’histoire de l’espèce, c’est nouveau. L’injonction à sourire et à montrer les dents est nouvelle, et surtout, le sens de l’exhibition des dents a changé. C’est même un changement assez radical.

Chez la plupart des primates, montrer ses dents, c’est un signal d’agressivité. Visitez un zoo avec des singes en semi-liberté, on vous conseillera fortement de ne pas sourire, car les gentils petits animaux se sentiront en danger si vous leur montrez vos dents, et pourraient mal réagir. Et s’ils vous montrent leurs dents, ne leur montrez surtout pas les vôtres, ils pourraient très mal réagir.

Dans la plupart des cultures humaines, on sourit peu, et surtout on ne montre pas ses dents. Même dans la culture occidentale, le sourire est une invention récente. Visitez des musées, observez des portraits dans des vieux châteaux, feuilletez des livres de peinture classique, vous trouverez peu de sourires, et encore moins de dents.

Ça n’a changé que récemment. Ça a changé, depuis Hollywood, depuis l' »idéologie californienne », depuis l’avènement du cinéma et de la télévision. Typiquement depuis Clark Gable et John Fitzgerald Kennedy. En France, depuis Jean Lecanuet lors de la première campagne présidentielle, en 1965. Il faut montrer de belles dents blanches pour être élu, pour vendre, pour plaire, juste pour exister.

Souriez. Entrouvrez la bouche. Montrez vos dents. Vous séduirez en montrant vos dents. Vous serez engageant et cordial en montrant vos dents. Vos belles dents vous vaudront de la sympathie et de l’adhésion.

Les dents, ça sert à sourire.

Les dents, c’est le bonheur.

Certes.

Mais « les dents », pour moi, ces dernières années, c’est autre chose. C’est devenu autre chose.

Certains individus, à certains moments, pour moi ne sont que des dents. Au point que je les appelle juste, en mon for intérieur, « les dents ». Curieusement, je pense « les dents » au masculin, même si le mot dents est féminin, et que ces individus peuvent être aussi bien mâles que femelles. « Les dents ». Ils.

Je les écoute, parfois même sans les voir, et je ressens leur agressivité, et je pense à leurs dents. Je ressens leur hargne, je ressens leur violence, je ressens leur colère, et je pense à des dents. Je ressens des dents en train de mastiquer. En train de broyer. En train de mordre. En train de me mordre.

J’essaie de comprendre pourquoi ils mordent. J’essaie de donner un sens à leur action de mordre. Mais je ne trouve guère.

Ils ne mordent pas pour se nourrir, encore moins pour se défendre. Ils mordent pour faire mal.

Ils ne savent probablement pas vraiment eux-mêmes pourquoi ils mordent, mais ils mordent. Ils mordent pour faire mal. Ils mordent pour exister.

Ils mordent pour prendre, ils mordent pour prendre quelque chose, pour dévorer quelque chose, pour prendre leur place, pour effrayer, pour s’imposer, pour montrer leur existence.

Ils mordent pour faire mal. Ils mordent pour exister.

Ils mordent tout le temps. Ils semblent tout le temps en colère. Ils sont tout le temps en furie. Même quand ils semblent calmes, je ressens que ce n’est que temporaire, superficiel, fragile. Le calme peut durer des heures, des jours. Mais je sens la braise sous la cendre, je sens l’eau bouillant sous le couvercle ; je sens la vapeur prête à hurler, je sens les flammes prêtes à jaillir ; je sens les dents prêtes à mordre. Tôt ou tard, les dents vont recommencer à mordre.

Ils ne savent pas faire autrement. Tôt ou tard, ils redeviendront juste des dents. Ils ne savent plus exister autrement qu’en mordant. Qu’en déchiquetant. Qu’en faisant mal. Au moins l’espace de quelques instants, ils ne sont plus que des dents. Ils ne sont plus des êtres humains civilisés, enfants ou adultes, ils sont à peine des primates ou des animaux, ils ne sont plus que des dents.

Ils ne savent pas faire autrement. Au moindre accroc, au moindre écart, à la moindre difficulté, à la moindre incompréhension, ils redeviendront des dents. Et ils mordront. Ils mordront, mordront, et mordront encore.

J’en ai assez de me faire mordre.

J’ai déjà écrit que je me sens bouffé par la vie. J’aurais peut-être dû écrire, bouffé par toutes celles et tous ceux que j’ai laissés me déchiqueter.

J’ai déjà écrit que je me sens souvent comme un bout de viande déchiqueté, sanguinolent, en charpies, avec des morceaux qui pendent encore, et d’autres morceaux ont été arrachés depuis longtemps.

Bouffé par les dents. Mordu. Dévoré.

Tant qu’il en restera, les dents continueront. Quand il n’y aura plus rien à déchiqueter, les dents iront déchiqueter ailleurs.

Je souhaite parfois qu’effectivement il ne reste plus rien à mordre, pensant que c’est la seule manière pour qu’ils arrêtent de mordre.

J’en ai assez de me faire mordre.

Je refuse de croire que la civilisation, c’est mordre. Je refuse de croire que des individus civilisés, prospères, éduqués, n’aient d’autres recours, d’autres moyens d’expression, d’autres manières d’être, que mordre. On n’est pas des chiens. On ne devrait pas être des chiens. Je refuse de croire qu’on est des chiens, des loups, des crocodiles ou des tigres. Je refuse de croire qu’on n’est que des dents.

Les dents, ça sert à mordre.

Les dents, c’est le malheur.

Évidemment, tout ça c’est dans ma tête.

Bonne nuit.

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4 commentaires pour Les dents

  1. Ping : Les dents - Le Monolecte

  2. Gavroche dit :

    Dans mon jeune temps, on disait que rêver de perdre ses dents signifiait la peur de mourir. Ne plus avoir de dents, c’était l’annonce d’une mort lente.
    Et comme le disait si élégamment le dénommé Salvini, nous ne sommes plus que de la viande humaine.
    Comme quoi, on est pire que les chiens, qui eux, ne mordent que pour se nourrir ou se défendre.

  3. Ciriaco dit :

    C’est bien la tête qui est mordue, en effet. Il faudrait monter le club des sanguinolents, mais comme je crains, pour X raisons, que la chair fraîche ne soit trop amusante, je n’ai pas de solution proposer.

    Je découvre votre blog ; il est intéressant, un bon esprit y règne.

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