Un jour tout cela semblera ridicule

Jadis les dogmes catholiques s’imposaient à tous. C’étaient des évidences indépassables. Il n’en reste pas grand’chose.

Jadis les êtres humains en ces contrées croyaient que le soleil tourne autour de la terre, et à plein d’autres choses qui aujourd’hui nous paraissent juste ridicules. Ils croyaient à la génération spontanée, ils croyaient à la résurrection, ils croyaient à la justice inquisitoire, ils croyaient à la Genèse. Ils croyaient en dieu et aux forces du mal.

Le film « Les Visiteurs », sorti en février 1993 (j’ai beaucoup de faiblesse pour les films de Jean-Marie Poiré), s’ouvre par ces mots :

En l’an de grâce 1123, le roi Louis VI Capet, dit « le Gros » affrontait aux frontières du royaume son cousin Henry Ier Beauclerc, roi d’Angleterre et duc de Normandie. Il était entouré de vaillant chevaliers ; ces hommes croyaient en Dieu et aux forces du mal.

Nous adorons nous moquer des époques précédentes. Mais les suivantes se moqueront de nous. Et elles auront bien raison.

Dans « The Lost World », paru en 1995, Michael Crichton fait dire au personnage de Ian Malcolm :

A hundred years from now, people will look back on us and laugh. They’ll say, ‘You know what people used to believe? They believed in photons and electrons. Can you imagine anything so silly?’ They’ll have a good laugh, because by then there will be newer and better fantasies.

Dans une centaine d’années, les gens se rappelleront de nous et ils rigoleront. Ils diront ‘Vous savez ce qu’ils croyaient ? Ils croyaient aux photons et aux électrons ! Pouvez-vous imaginer un truc aussi stupide ?’ Ils se marreront bien, parce que d’ici là il y aura de nouveaux imaginaires bien meilleurs.

Aujourd’hui les dogmes néolibéraux s’imposent à tous. Ils sont imposés à tous, par un clergé cupide et féroce. Malheur aux hérétiques, aux hétérodoxes, aux mal-pensants !

Ces dogmes sont dans nos têtes, à des degrés divers, et souvent là où on ne les attend pas. Dans l’ombre. Dans les réflexes. Dans l’impensé. Dans ce qui ne se discute pas. Dans ce qui parait évident. Dans ce qui parait le plus innocent et le plus moins discutable. Ces dogmes définissent le monde dans lequel nous vivons, les mots que nous utilisons pour en parler, nos attitudes, nos réflexes. Au commencement est le verbe, toujours.

Un jour, ces dogmes — nos dogmes ! — sembleront à tous aussi ridicules que les dogmes de jadis.

Un jour tout cela semblera ridicule.

Les néolibéraux — et tous ceux qu’ils ont intoxiqué à des degrés divers, c’est-à-dire in fine à peu près tout le monde — croient à l’utilité des marchés financiers, à l’efficience des marchés en général, à la concurrence libre et non-faussée, à la main invisible, au ruissellement, et à bien d’autres conneries.

Ils y croient ! Nous y croyons ! Comme d’autres croyaient en dieu et aux forces du mal !

Ils croient à l’utilité et au mérite. Ils croient au mérite individuel et à la méritocratie. Ils y voient des évidences. Ils y voient la simple expression du bon sens. Il y a des utiles et des inutiles. Il faut bien qu’il y ait des gagnants et des perdants, n’est-ce pas ? Il faut bien que les gagnants soient récompensés ! Qui irait prétendre le contraire ?

Ils ont imposé leurs mots, partout, tout le temps, aussi bien là où on arrive encore à se méfier (typiquement, « charges » sociales plutôt que « cotisations » sociales), que là où oublie de se méfier (je viens d’écrire « gagnants » et « perdants » , j’aurais dû écrire « dominants » et « dominés » , je suis indécrottable).

J’écris « ils », parfois « nous », mais encore une fois je devrais juste écrire « nous ». J’insiste : nous y croyons aussi, malgré tous nos efforts. Nous sommes les produits de notre époque. Wir sind die Roboter. Ou, comme disait Tyler Durden il y a vingt ans déjà :

You’re the same decaying organic matter as everything else. We’re all part of the same compost heap.

Vous êtes faits de la même substance organique pourrissante que tout le reste. Nous faisons tous partie du même tas de compost.

Ils croient.

Ils croient à la compétition et à la compétitivité. Ils méprisent la coopération, la générosité et l’altruisme. Ils ont réussi à faire passer la bienveillance pour de la naïveté, la solidarité pour de la faiblesse, l’empathie pour de la lâcheté.

Ils croient au ruissellement. Ils croient à la providence que les nobles apportent aux gueux. Ils croient à la magnanimité et à la générosité des très riches. Bénis soient nos Seigneurs, qu’ils s’appellent Louis VI Le Gros et Henry Ier Beauclerc, Bernard Arnault et François Pinault, Bruce Wayne et Tony Stark, ou encore Elon Musk et Steve Jobs ! Eux seuls peuvent nous bâtir des cathédrales, nous sauver du mal, nous emmener sur Mars et nous relier à Dieu !

Ils croient en leurs dogmes, et nous y croyons aussi, malgré nous, un peu, souvent. Du bout des lèvres, parfois. Sans nous en rendre compte, souvent. Ce sont aussi nos dogmes.

Nous y croyons aussi, même si certains d’entre nous s’en défendent, essayent de penser autrement, voudraient croire à autre chose.

Les enfants contemporains croient au Père Noël. Les adultes contemporains sont très fiers de ne pas croire au Père Noël, se croient des grands parce qu’ils n’y croient plus, mais ne se rendent juste pas compte que Noël, auquel ils n’ont pas complètement renoncé, Noël, comme tout le reste, a été fabriqué.

This chapter takes the reader back to the 1840s, presenting a critical exploration of ‘The Invention of the English Christmas’ by the Victorian urban middle classes. Christmas was intended as both a celebration of the prosperity made possible by the achievements of the Industrial Revolution, and a recognition of the need to share that prosperity with those for whom industrialisation and urbanisation had not been an unqualified success. Father Christmas/Santa Claus does not feature in the key ideological text of the new invention, Charles Dickens’ ‘A Christmas Carol’. The enormous popularity of the story of Scrooge’s social redemption, not just as a novel but in theatre productions and public readings, made this the central text in the invention of Christmas. The promise of Christmas is a middle-class utopia in which exploitation and oppression can exist in harmony with deference and ‘goodwill to all men’.

Ce chapitre emmène le lecture dans les années 1840s, en présentant une exploration critique de « L’Invention du Noël anglais » par les classes moyennes urbanisées de l’ère victorienne. Noël était voulu comme à la fois une célébration de la prospérité rendue possible par les réalisations de la Révolution Industrielle, et une reconnaissance de la nécessité de partager cette prospérité avec ceux que l’industrialisation et l’urbanisation avaient laissés de côté. Le Père Noël n’apparaît pas dans le texte essentiel de cette nouvelle invention, « Un chant de Noël » de Charles Dickens. La promesse de Noël est une utopie pour classes moyennes où l’exploitation et l’oppression peuvent exister en harmonie avec le respect et la paix des hommes de bonne volonté.

Les néolibéraux n’ont pas de preuves. Ils ont leurs sophismes et leurs casuistiques. Ils ont surtout les armes de la propagande de masse, de la fabrication du consentement, du terrorisme intellectuel, de l’excommunication des mécréants.

Les néolibéraux ont proclamé en 1989 la fin des idéologies — ils ont même proclamé « la fin de l’Histoire » ! — , mais c’était un leurre pour imposer leur idéologie à eux. Ils ont tué tout débat idéologique, toute alternative idéologique. Ils ont même tué le vieux libéralisme. There is no alternative. Ils ont imposé leur idéologie comme idéologie unique, indiscutable et obligatoire.

Une idéologie unique pour les gouverner tous
Une idéologie unique pour les trouver
Une idéologie unique pour les amener tous,
Et dans les ténèbres les lier
Au pays du Capital où s’étendent les ombres.

Un jour, croire en l’utilité des marchés financiers paraîtra aussi ridicule que de croire que le soleil tourne autour de la terre.

Pourquoi se focaliser sur la finance et les marchés financiers ? Parce que c’est le cœur du système. C’est le centre de la porcherie. Dans les faits et surtout dans les esprits. C’est le Moloch auquel ils sont prêts à tout sacrifier.

Ils prétendent que la finance apporte de la richesse là où elle s’installe. C’est faux. La finance décomplexée lamine la société. Elle aggrave les inégalités et la corruption. Elle pille. Elle détruit. Elle nécessite le malheur de tous pour le profit de quelques-uns.

Ils prétendent qu’il ne s’est rien passé en 2008. C’est pourtant en septembre 2008 que tout s’est effondré. Mais c’est aussi en septembre 2008 que l’actuel petit président, le produit Macron, leur Christ est devenu banquier d’affaires. Sacrée coïncidence, isn’t it ?

Ils prétendent qu’il ne s’est rien passé en 2008. Mais tous ces gens bien habillés préparent activement la suite. Ils préparent le prochain tsunami. Les catastrophes financières sont l’horizon indépassable de notre temps.

Comme l’a résumé Jason Moore, l’un des promoteurs du lumineux concept de capitalocène :

Wall Street is a way of organizing nature.

Tout part de là. Depuis plus d’un siècle, depuis la première tentative de suicide de l’Europe, tout part de là, tout part de l’île de Manhattan. 1929, 2008, les autres et les suivants.

En Europe, ils prétendent avoir construit une « Union Européenne ». Ils ont juste construit une « Union Economique et Monétaire », également appelée « Eurosystème » , avec une « Banque Centrale Européenne ». Les mots sont importants : monétaire, système, banque. Tout le reste, c’est pour la décoration. Tout le reste, ça ne les intéresse pas. L’Europe de la culture, de la technologie, de l’éducation, de l’industrie, de la santé, du bien-être, du développement, tout ça ne les intéresse pas. Et ne parlons même pas de la fable de « l’Europe sociale ». Même quand on leur parle climat, tout ce qu’ils savent imaginer c’est une banque ! Il n’y a que l’argent qui les intéresse. Il n’y a que l’argent qu’ils savent compter. Il n’y a que l’argent qui compte.

Alors dans l’ivresse des années 1990s, on a cru avancer dans la voie de l’unification de l’Europe, et, partant de là, dans la voie de l’unification de l’humanité ; on a juste construit ou agrandi quelques cathédrales capitalistes. On s’est bien faits avoir.

Un jour tout cela semblera ridicule.

Dans « Civilisation : Comment nous sommes devenus américains » , paru en 2017, Régis Debray a écrit :

Les choses sérieuses, au XIIIe siècle, se passaient dans l’au-delà. De Gaulle estimait qu’un savant distingué pesait plus lourd qu’un commissaire aux comptes, et un grand écrivain qu’un grand patron ou une grosse vedette. Pour nous, ce sont un niveau d’endettement ou une prévision de croissance qui ont le coefficient le plus élevé. Et cela paraîtra dans un siècle ou deux aussi difficile à comprendre que nous l’est le fait, pour un chevalier normand qui a toute sa tête, d’aller souffrir mille morts sur le chemin de Jérusalem pour s’emparer d’un tombeau vide. Nos contes de fées se suivent et ne se ressemblent pas, sauf sur un point : ils ne font pas question.

Nul ne sait ce qui amorcera l’effondrement du néolibéralisme, de sa tyrannie, de sa Weltanschauung. Un jour tout cela va s’arrêter.

Tout le monde y aura intérêt, sauf le répugnant clergé qui se gave au nom de cette religion de la cupidité.

Tout le monde devrait souhaiter cette chute, mais peu sont conscients.

Nous sommes à peine capables de penser. Usés par des décennies de bourrages de crâne en tous genres. S’il ne doit rester que quelques mots de Slavoj Zizek, c’est ce constat : Nous arrivons plus facilement à imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. On peut prolonger : Nous croyons plus au capitalisme qu’au monde. Nous croyons plus aux capitaux, aux cathédrales et aux machines, qu’aux êtres vivants, à nous et à nos enfants. Nous ne savons plus ce qui est important, ou alors si mal, si difficilement, si laborieusement. Wir sind die Roboter.

Il est de plus en plus clair qu’il n’y a pas de place pour nous et nos enfants dans l’utopie néolibérale en construction, sinon comme esclaves ou comme pièces détachées.

Il est de plus en plus clair qu’il faudra d’une manière ou d’une autre mettre les nuisibles hors d’état de nuire.

Il est de plus en plus clair que le transhumanisme, stade suprême du néolibéralisme, est une idéologie exterminatrice.

Le monde est malheureux. Il est malheureux parce qu’il ne sait pas où il va ; et parce qu’il devine que, s’il le savait, ce serait pour apprendre qu’il va à la catastrophe.

Nul ne sait ce qui amorcera l’effondrement du néolibéralisme, mais il est du devoir de tout être vivant, sensible, intelligent, humain d’essayer d’y contribuer. Il en va du salut de l’humanité et de son écosystème irremplaçable, la planète Terre.

Alors, faute de mieux, il faut sans relâche miner ce système pourri de l’intérieur ; exposer ses crimes et ses vices ; dénoncer son répugnant clergé, également appelé caste, oligarchie, ploutocratie. Exposer le ridicule des êtres qui tiennent ce système. Pour ce qui concerne la France, ou ce qu’il en reste, le livre de référence en cette sinistre année 2019 s’intitule « Crépuscule« .

Ces êtres ne sont pas corrompus. Ils sont la corruption.

Un jour tout cela semblera ridicule.

Un jour Bernard Arnault et Manu le Bankster sembleront aussi ridicules que Godefroy de Montmirail et Jacquouille la Fripouille.

Il faut préparer la suite. Il faut préparer l’après. Il faut préparer l’aube.

La vague de l’Histoire nous emportera tous.

Bonne nuit.

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5 commentaires pour Un jour tout cela semblera ridicule

  1. Jean Sérien dit :

    … et j’espère qu’un jour, li semblera ridicule qu’un type normal écrive tout un article pour démonter les âneries « libérales » parues au Journal Officiel (facetweet et autres) vers 2005/2015…
    Mais, contrairement à ce que vous dites, rien ne s’est effondré en 2008. La Bête était là avant, pendant et après.

  2. MARSHALL Nathalie dit :

    Pour bien comprendre le système qui nous accable et humainement nous désubstantialise, il est bon de lire  » Américan Death Trip  » de James Ellroy…

  3. paul dit :

    Certes, Ils croyaient… et nous croyons…
    Et, à lire bon nombre de très anciens écrits, donc à toutes les époques, il y a eu bien des gens pour dire l’horreur qu’ils constataient en leur temps… (par exemple, il semble que le « livre de Job » ait pour origine un texte Sumérien, faisant état d’un discours « déprimé » quant au monde…)
    ça n’arrange rien de faire ce genre de constats… qui semble avoir lui aussi été fait à maintes époques…
    Ce qui m’amène souvent à me demander qu’elle efficience a l’acte et le positionnement de chaque sujet écrivant, publiant, rassemblant quelques lecteurs « anonymes », puisque à distance de l’auteur, que le lecteur soit devant le livre, ou un écran d’ordinateur… efficience quant à soi-même probablement… ma question est plus celle de l’efficience quant à la société, l’époque, dans et par laquelle l’auteur s’inscrit, s’identifie, vit, est … ?
    Je ne sais plus.
    y compris quand je vous fais ce petit commentaire…
    il me semble ressentir qu’à écrire, comme ça, les uns aux autres inconnus, sur tablette d’argile, sur papier, sur serveur web, nous « répétons » notre espoir de nous lier, nous « aimer les uns les autres »… ou demander à l’autre de nous aimer ?
    philia ? agapé ?…
    ou narcissisme ?
    je ne sais plus…

  4. Audrey dit :

    DIEU merci (à part quelques valeurs chrétiennes, je ne vois plus bien à quoi me raccrocher – moi l’athée de toujours), il reste des âmes suffisamment pures, et donc torturées, pour garder un peu de lucidité dans tout ce merdier… Cela ne nous sauvera pas, mais cet article aura au moins le don de créer un pont entre chacun de nos désespoirs, et d’espérer que nos expériences de vie respectives auront un minimum d’impact sur un meilleur monde à venir ! (Mais perso j’ai cédé au fatalisme : pas d’enfant = pas de pierre à l’édifice ?). Bisous et amitié à Mister PK.

  5. Anonyme dit :

     » Ils y croient ! Nous y croyons ! » hum…
    Nous, oui, (hélas), du moins une majorité d’entre nous qui rend la résistance des autres difficile. Mais je ne pense même pas qu »ils » y croient, « ils » servent juste leurs intérêts: « Ces êtres ne sont pas corrompus. Ils sont la corruption. »

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