Pistes de lecture – Les révolutions, les élites, les privilèges, les damnés

Deux billets récents m’ont conduit, après quelques détours, à Marie-Antoinette et à l’Abbé Sieyès, à des références à la Révolution Française — celle qui commença en 1789, et qui se termine, suivant les points de vue, en 1792, en 1794, en 1799, en 1802, en 1815 ou plus tard.

Il me semble que, ces dernières années, les références à cette Révolution se mutiplient.

Mais qu’entend-t-on par « révolution » ? Le mot « révolution » a été tellement pollué ces dernières décennies par les abus du marketing, notamment du marketing de l’informatique ! Tout nouveau produit Apple, Microsoft et autres est forcément « révolutionnaire » selon ses thuriféraires, ça en devient grotesque parfois.

Qu’est-ce qui fait une « vraie » révolution, comme en 1789 ou en 1917 ?

Cette réflexion sur 1789 est indissociable de la réflexion sur 1914, notamment parce que certaines forces ont délibérément, consciemment et volontairement, conduit à la catastrophe de 1914 en pensant éviter la révolution par la guerre. 1914 n’était pas juste un accident. 1789 non plus.

Quelques pistes de lecture récentes sur le thème de la révolution, des élites et des privilèges.

Jacques Attali, dans son dernier livre dont L’Express, le 23 mai 2013, a publié quelques extraits

Nul besoin d’être grand clerc pour percevoir qu’aujourd’hui le pays se trouve, à nouveau, au bord de grandes secousses. D’innombrables frustrations, des peurs diverses, des colères multiples et contradictoires, des réformes manquées, des besoins non satisfaits, des frustrations se font partout sentir. Les Français remâchent leur mécontentement. Pour l’instant, chacun dans son coin, chacun à sa manière. (…) Quand ils prendront vraiment conscience que les hommes politiques de tous les partis ont servi, et servent encore, avant tout, les intérêts de ces générations bénies des cieux, quand ils réaliseront que les syndicats servent d’abord les intérêts de ceux qui ont un emploi, les jeunes ne se contenteront pas d’un vote de protestation: ils quitteront le pays ou descendront dans la rue. La révolution commencera.

  • Voilà qui traduit assez bien un état d’esprit, il me semble, assez répandu. « Ca va péter ! » disent-ils. Ca me parait un peu court. En fait, pourquoi est-ce que ça n’a pas « pété » plus tôt ?
  • Autre question ouverte : Est-ce que la lutte des classes d’âge est un moteur aussi puissant que la lutte des classes ?

Jack Dion, dans Marianne, le 13 mars 2013

Pour ceux-là, telle n’est pas la question. De fil en aiguille, tout est passé à la Moulinette : le gaullisme (cela va de soi), l’esprit de la Résistance (à oublier), le Front populaire (à vomir), et même la Révolution française, symbolisée par la nuit du 4 août qui donne des cauchemars à Jean-François Copé (mais il n’est pas le seul). Un pays qui a des prétentions émancipatrices et des traditions rebelles, c’est forcément dangereux.

  • Cet article rappelle qu’il y a révolution et contre-révolution. Ce que beaucoup d' »élites » ont en tête pour la France de 2013, ce n’est pas une révolution au sens de la nuit du 4 août 1789 et la fin des privilèges, c’est plutôt une contre-révolution conservatrice façon 1815 ou 1940 avec restauration de privilèges pour un petit nombre au prix d’un abaissement pour le plus grand nombre.

Gideon Rachman, dans The Financial Times, le 22 avril 2013

Is France on the brink of revolution? Is President François Hollande in danger of being dragged to the guillotine? These sound like silly questions. In fact, they are silly questions. Yet talk of a new revolution is surprisingly common in France these days. (…)

The EU, however, is now in deep crisis. And the pretence that it is being jointly run by France and Germany has been stripped away by the gap in economic performance between the two nations – plus the fact that Europe’s austerity policies are so clearly designed in Berlin. (…)

It could also be that, without a convincing vision of a European future, commentators are tempted to look back to a glorious and turbulent national past. Yet the prosaic truth is that it is not 1789, it is 2013 – and France is simply going to have to get on with the hard and unglamorous task of economic reform.

  • Sans commentaire.

Gene Frieda, dans Project Syndicate, le 23 mai 2013, sous le titre « Europe’s Clash of Generations »

Political revolutions rarely arise out of brief periods of acute crisis. Rather, they follow one or more generations of chronic decline, when fear of economic loss gives way to targeted anger, and charismatic voices surface to orchestrate the response. This pattern has recurred throughout history, from the French Revolution all the way to the fall of the Berlin Wall. Although markets may have been cowed into submission for now, the cracks in the eurozone’s political foundations are beginning to show.

For now, the post-Wall generation lacks a clear focus for its anger. New populist parties in Italy, Greece, and Germany reflect the direction in which politics is moving, not the final destination.

  • Sans commentaire.

Banyan, éditorialiste anonyme de The Economist, le 16 mars 2013, sous le titre « The old regime and the revolution »

Mr Xi also spelled out the lesson his party should draw from the failure of its Soviet counterpart: « we have to strengthen the grip of the party on the military. » He is right to pinpoint the willingness or not of the army to shoot people as the crucial difference between the Chinese and Soviet experiences. It is hard to think of a sobriquet Mr Xi would find more insulting than « China’s Gorbachev ». From where he sits, the career of Mikhail Gorbachev is an object lesson in failure.

There is a vogue in Chinese intellectual circles for reading Alexis de Tocqueville’s 1856 book on the French Revolution, « The Old Regime and the Revolution ». The argument that most resonates in China is that old regimes fall to revolutions not when they resist change, but when they attempt reform yet dash the raised expectations they have evoked. If de Tocqueville was right, Mr Xi faces an impossible dilemma: to survive, the party needs to reform; but reform itself may be the biggest danger. Perhaps he will see more fundamental political change as the solution. But then pigs will no longer rot in rivers. They will fly.

  • Sans commentaire. L’Histoire de la Chute de l’Union Soviétique me fascine — à quel point était-ce un jeu de dupes, dont, en tant que jeune citoyen d’un pays d’Europe occidentale, je fus parmi les dupes ?

Paul Jorion, dans Le Monde, le 8 octobre 2012, et repris sur son blog

Dans son livre intitulé « Effondrement » (2005), le biologiste Jared Diamond mentionne parmi les raisons pour lesquelles des civilisations anciennes sont mortes, l’incapacité de leurs élites et de leurs gouvernements à se représenter clairement le processus d’effondrement en cours ou, si elles en ont pris conscience, leur incapacité à le prévenir en raison d’une attitude de défense « court-termiste » de leurs privilèges.

Les comportements suicidaires ne sont pas absents du monde naturel : on les rencontre par exemple dans la physiologie de la cellule. C’est le phénomène de l' »apoptose » ou « mort cellulaire programmée », quand la cellule entame son autodestruction parce qu’elle reçoit des messages chimiques signalant la mort inévitable de l’organe auquel elle appartient. Souhaitons que ce n’est pas simplement à cela que nous assistons, Arnold J. Toynbee, illustre philosophe de l’histoire, nous a en effet prévenus : « Les civilisations ne meurent pas assassinées, a-t-il écrit, elles se suicident ».

  • Une révolution, c’est un monde ancien qui meurt, et éventuellement un monde nouveau qui émerge. Si c’est juste un monde ancien qui meurt, sans successeur direct, c’est juste un suicide. Mais les deux circonstances se ressemblent.
  • Il me semble que la référence à la nuit du 4 août 1789 est revenue récemment, dans le blog de Paul Jorion, mais je n’ai retrouvé qu’une référence ancienne. Elle est en tout cas au cœur de la conclusion de sa bande dessinée « La Survie de l’Espèce« .
  • Quant à Jared Diamond, j’ai la chance d’avoir lu « Effondrement » à l’été 2006. Je le recommande. Si vous ne connaissez pas, commencez par cet article de Frédéric Joignot, dans Le Monde en date du 27 septembre 2012, intitulé « L’homme, cet animal suicidaire peint par Jared Diamond« .

Bonne nuit.

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