Tout ira bien ?

C’est un billet du blog « Heaven Can Wait » (HCW), qui m’a mis cette phrase en tête, au début de cet été 2019. Un blog que je suis depuis je ne sais combien de temps. Un blog d’une camarade de génération, en quelque sorte. Le billet est daté du 7 juillet 2019, et intitulé « Une manière de négocier avec le monde : tout ira bien (One) » .

J’ai remarqué aussi que l’une des phrases que je dis le plus depuis quelques temps aux personnes avec qui je discute de problèmes sur lesquels elles peuvent agir, c’est : Tout ira bien. (…)

À quoi ça sert de distribuer son scepticisme, son pessimisme à tour de bras ? Je le pense à mon sujet, alors pourquoi ne pas le déposer aux pieds de ceux et celles que j’aime ?

Tout ira bien, comme une espérance, une aube, une ouverture. Je vois le bien que cela fait autour de moi. C’est déjà ça, non ?

La phrase est revenue au mois d’août, au détour d’un podcast sur l’actualité internationale, « L’Esprit Public » en date du 30 juin 2019, une émission que je suis depuis je ne sais combien de temps. Il parait que c’était le slogan de campagne de Ekrem Imamoglu, le leader de l’opposition qui a raflé la mairie d’Istanbul au nez et à la barbe du candidat d’Erdogan et de l’AKP : « Her şey çok güzel olacak! » Il faut un certain courage, ou un certain toupet, ou un certain génie, pour afficher un tel slogan dans un pays aussi divisé, face à un régime aussi autoritaire. Le parallèle évident est avec le slogan de Karol Wojtyla devenu Jean-Paul II en 1978, « N’ayez pas peur ! » .

Et puis la phrase est encore revenue à la lecture du Blake & Mortimer à la sauce brusseloise de Schuiten et associés, « Le Dernier Pharaon » à la page 45.

Par Horus, demeure !

En fait, la phrase ne m’a pas quitté durant tout cet été. Elle m’obsède.

J’aime bien les petites phrases, les bonnes formules, les slogans qui claquent. C’est un de mes pêchés mignons. Je les collectionne et je les propage. Il m’arrive d’en inventer, ou d’essayer d’en inventer, ces dernières années c’est surtout des tweets ou des hashtags, c’est dans l’esprit de la drogue Twitter, mais je m’égare.

« Tout ira bien », avec un point d’exclamation ou juste un point, c’est précisément ce que je ne sais pas faire. Ce que je ne sais pas dire. Ce que je sais mal faire. Ce que je crois mal faire.

C’est ce que je devrais pourtant savoir faire. Ce que je devrais savoir dire. Ce que je devrais savoir inspirer. Pour moi, et pour ceux qui comptent sur moi, et pour ceux qui comptent pour moi. Je suis supposé être un adulte !

Tout ira bien !

Dire « Tout ira bien ! »

En théorie, c’est facile.

Quand c’est les autres, ça semble facile.

Quand c’est dans des fictions, ça semble facile.

Et puis vient le moment où il faut y aller.

Le moment où il faut dire et où il faut se dire « Tout ira bien. »

On a parlé de l’an 2000 pendant des siècles et puis un jour c’est arrivé.

Il y a des périodes où c’est jour après jour qu’il faut se dire et « Tout ira bien ». Parfois heure après jour. Les périodes où on racle le fond. Les périodes de torpeur. Les périodes où il faut tenir, juste tenir. L’hiver finira. La nuit finira.

Il y a des circonstances qui appellent un « Tout ira bien », mais qu’on a eu des mois pour préparer.

Par exemple, le départ d’une enfant devenue grande. Elle a son diplôme, elle a accumulé quelques économies, elle a décroché son visa. Elle a des contacts, elle a des pistes, elle a pas encore de job et de logement, mais elle sait faire, elle saura faire. Et elle a pris son billet. Et ce n’est plus une enfant. Et vient le moment de l’accompagner à l’aéroport. Et vient le moment de lui dire bonne chance, bon courage, on t’aime, tu vas nous manquer, tu vas y arriver, on est fiers de toi, t’es la meilleure, on t’aimera toujours. Le moment de lui dire « Tout ira bien ».

Je n’ai pas dit « Tout ira bien ! », j’ai juste dit « Bonne chance. » Est-ce que c’est pareil ? Qu’est-ce qu’elle a entendu ? Qu’est-ce qu’elle aura retenu ? Qu’est-ce que ça change ?

Il y a des circonstances qui appellent un « Tout ira bien », mais on n’y est pas préparé.

Par exemple, un jour d’été tranquille, dans une calme province française. Un jour de vacances. Ça va très vite, une alerte de santé, à partir d’un certain âge. Quelques minutes pour se décider à appeler le 15. Un quart d’heure pour que les pompiers arrivent. Quelques dizaines de minutes pour qu’ils évaluent les symptômes et décident qu’il faut évacuer. Encore quelques dizaines de minutes et puis voilà, le corps est transporté vers l’hélicoptère qui a atterri dans un champ pas loin, elle est encore consciente mais elle a peur, et autour d’elle tout le monde a peur, tout le monde reste calme mais tout le monde a peur, on ne sait pas comment ça va se passer, la personne qui semble être médecin urgentiste et dont je n’ai même pas retenu le nom, à moins qu’elle ne se soit juste pas présentée, cette personne griffonne un numéro de téléphone sur un bout de papier arraché à un coin d’un petit carnet, elle me le donne et elle me dit d’appeler ce numéro dans une heure et quart, pas avant, avant ça servira à rien dit-elle, et puis elle s’en va.

Et puis voila, une heure à peine s’est écoulée, l’hélicoptère a décollé, tous les gens sont partis, il ne reste plus que les enfants, les beaux-parents, et puis moi. Et le bout de papier.

Il faudrait se dire « Tout ira bien ». Il faudrait dire « Tout ira bien ». Il faudrait montrer, par son attitude, par sa gestuelle, par son regard, que « Tout ira bien ». Il faudrait rassurer, apaiser, inspirer.

C’est peut-être bien ce que j’ai fait. Je ne sais plus ce que j’ai dit. Je ne sais pas si j’ai bien fait ou mal fait.

Cette histoire-là s’est bien terminée. On m’a dit que j’ai été à la hauteur, sans trop dire ce que ça veut dire.

Il y en aura d’autres.

Il y aura d’autres circonstances, bientôt ou plus tard, prévisibles ou imprévisibles, qui appelleront un « Tout ira bien ». Pour moi, pour les gens qui comptent sur moi, et pour les gens qui comptent pour moi.

Il faudra se dire, me dire, dire, « Tout ira bien », quand je perdrai mon job, à tort ou à raison, vraisemblablement à tort, c’est pas grave, j’ai l’habitude, mais à partir d’un certain âge dans ce pays, ça devient compliqué.

Il faudra dire « Tout ira bien » devant le déclin, le vieillissement, la fin de vie prévisible des uns et des autres.

Il faudra dire « Tout ira bien » au fil des rapides et des cataractes du long fleuve pas tranquille qui s’appelle l’adolescence de celle que j’appelle encore la petite.

Il faudra dire « Tout ira bien » face aux prochaines tornades qui attendent ce petit monde et mon monde à moi encore plus petit, aux récessions, au pillage capitaliste et à la crise climatique, aux spasmes du capitalocène, aux chocs des puissances, aux petits et aux grands effondrements, et à toutes sortes de choses dont j’aimerai bien parler dans ce blog plutôt que de parler de moi parce que, même si ça ne se voit pas toujours, je n’aime pas parler de moi, c’est si inintéressant et si minuscule in fine.

Il faudra savoir dire « Tout ira bien », dignement, fermement, assurément. Il faudra savoir montrer, inspirer, emmener. Je pense parfois aux cinq dernières minutes de Rogue One, à Jyn Erso et Cassian Andor dignes face à la boule de feu. Je pense parfois à cette formule attribuée à Richelieu :

Il faut gagner la rive comme les rameurs, en lui tournant le dos.

En serai-je capable ? Arriverai-je à dire à me dire « Tout ira bien » ? Arriverai à dire « Tout ira bien » ? Je ne devrais pas me poser ces questions. La réponse devrait être évidente. C’est absurde. Je ne devrais pas douter. Je ne devrais pas trembler. Je suis supposé être un adulte, un cadre, un père, un citoyen, et toutes ces sortes de choses.

Il faut croire. Le fait est que je ne crois en aucun dieu. Ça serait peut-être plus facile si j’avais un dieu à appeler en renfort. Je suis convaincu que là est la force des religions. Seulement voilà, je reste persuadé qu’aucun dieu du ciel ne s’intéresse à nous. Je ferai sans.

Il faut croire, mais je préférerai savoir. La plupart des combats contemporains, la plupart des combats de notre époque de régressions, comme la plupart des combats d’autres âges sombres, sont des combats pour remplacer du « croire » par du « savoir ». Là où il y a des préjugés, des idées reçues, des sorcelleries, mettre de la connaissance, de l’analyse, du savoir, des sciences. Là où il y a des clergés, mettre des savants. Là où il y a des obscurantismes, mettre des lumières.

Alors là, il s’agit d’un combat à front renversé. Il faut mettre du « croire » là où il ne peut y avoir de « savoir ». Il faut croire, parce qu’on sait qu’on ne peut pas savoir.

Notre très prudente époque aime croire qu’on peut tout savoir. Les nouveaux maîtres prétendent qu’on peut tout prédire, tout calculer, tout anticiper, éliminer toute forme de surprise, il suffit d’avoir assez de données et assez de puissance de calcul et assez d’algorithmes. Donnez-nous un point d’appui, et nous soulèverons le monde. Laissez-nous tout surveiller, et nous saurons tout, et nous prédirons tout. En cela l’ « intelligence artificielle » est un dieu de substitution. Et je crois encore moins à ce dieu-là qu’en les autres dieux. L’IA de Google ne vaut pas mieux que le Devin d’Astérix. Ils ne savent pas, mais ils invitent à croire. Beati pauperes spiritu. Je ferai sans.

Il faut croire, et HCW a réussi à croire.

Elle a réussi à passer un cap. Elle n’a plus peur, ou au moins elle a moins peur. Elle a trouvé des réponses, ou au moins elle a repoussé certains questions. Elle a avancé. Elle a trouvé une forme de sérénité. Les négociations ont avancé. La mid-life crisis est passée. J’en suis heureux pour elle. Son billet est magnifique.

Tout ira bien. C’est le sentiment profond que j’ai. Je suis à l’exacte place où je suis supposée être, j’en suis convaincue. J’espère la même chose pour le monde.

Il faut croire. Il faut être convaincu. En fait, il faudrait peut-être juste croire en soi, un tout petit peu. En soi. En moi. En moi !

En 2013, je me demandais qui me dirait que tout irait bien. 6 ans après, j’ai la réponse : c’est moi.

Seulement voilà, moi, je ne crois pas en moi, ou alors si peu. Je me méfie tellement de moi. J’ai tellement été éduqué, ré-éduqué, auto-éduqué, auto-rééduqué, entraîné, incité, à me méfier de moi. Je ne sais pas si j’ai jamais cru en moi. Aucune chance, écrivais-je en 2014.

Je sais que je ne peux pas savoir. Je sais qu’il faudrait croire. Je voudrais croire, mais je n’y arrive pas.

Je sais que je m’adapterai. J’ai toujours su m’adapter. En râlant, en peinant, à contre-courant, à contre-cœur, à la française, mais j’ai toujours fini par m’adapter. Je n’ai jamais démissionné, j’ai rarement abandonné.

Je sais que je ferai de mon mieux. J’ai toujours fait de mieux, quitte à m’en rendre malade. Mais en étant persuadé que ça peut ne pas être assez, que ça ne sera probablement pas assez, que je ne suis jamais assez.

Je sais que je n’y crois pas.

Je ne crois pas en moi.

I want to believe.

Je vais essayer.

Bonne rentrée.

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3 commentaires pour Tout ira bien ?

  1. chancenotte dit :

    ça faisait longtemps …
    On sent le style plus haché, le quotidien use ? ^^
    toujours pas lu Nietzsche ?

    https://lebilletdesmontagnes.blogspot.com/2019/02/culpabilite-individuelle-deni-collectif.html

    • Toujours pas lu Nietzsche. Merci pour le lien. Très bon ton billet sur les prédateurs en marche, les baudruches gonflées de confiance en elles, et les nuisibles qu’il faudrait empêcher de nuire. Y a du boulot.

  2. paul dit :

    ello…
    intéressant ces relais d’autres bloggeurs…
    bon, croire en soi…
    pas bien compris en fait et me suis mis à associer des tas d’hypothèses, à la suite des passagers de pages en pages relayées…
    ça veut dire quoi « croire » ? ça me semble pas facile de répondre tant les emplois qui en sont faits m’apparaissent variés…
    et puis, il m’est venu une image : dieu est au loin, très loin, à l’infini, et « on y croit » ou pas, du fait de cette distanciation… d’à cette impuissance qui nous angoisse…
    croire en soi : on est dans soi-même et par effet de référentiel, on ne s’y voit pas, mais on s’y sent. donc on n’est pas à distance, infinie de cette angoisse ou du symptôme qui nous ex-prime…
    donc, en fait, me demande si ne pas croire en soi, c’est pas juste l’effet émergent du centrage du référentiel. faut être hors de soi pour se voir… sortir de la scène ou sortir du Langage…
    nan, simplement, pendant qu’on se regarde se dire, la distance est abolie, la croyance est impossible, parce qu’en fait on y est…
    bref, pt’ete bien qu’on « croit en soi » quand on dit ne pas y croire…

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