Pistes de lecture – L’effondrement

Le thème de « l’effondrement » (en anglais : « collapse ») est devenu en quelques années un thème majeur du débat public dans ce cher et vieux pays. Il fait partie de l’air du temps, le Zeitgeist, ce que j’appelle la mélodie de l’époque.

On entend aussi parler de « collapsologie », et parfois même de « collapsosophie ». Et pas très loin, il y a les mots essentiels « anthropocène » et « capitalocène », sur lesquels je me suis exprimé en novembre 2018.

On doit l’intérêt pour « l’effondrement » notamment à Pablo Servigne et à Raphaël Stevens, avec leur livre « Comment tout peut s’effondrer : petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes » publié en 2015, dont j’ai entendu parler dès 2016. Il me semble qu’il s’est constitué une abondante littérature sur le sujet, dont je n’ai probablement vu que l’écume.

Un peu plus loin en arrière, Yves Cochet a posé le 27 mai 2011, quelques mois après Fukushima, une définition de « l’effondrement » presque « canonique », souvent reprise ensuite :

Appelons « effondrement » de la société mondialisée contemporaine le processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, mobilité, sécurité) ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi.

Encore plus loin en arrière, je me souviens avoir lu le très controversé « Effondrement » de Jared Diamond, dans sa traduction française publiée en 2006, dans les mois qui ont précédé et suivi la naissance de ma fille.

Avant d’aller plus loin sur ce thème qui m’est cher dans ce blog — peu de thèmes contemporains me paraissent plus importants que « l’effondrement » –, quelques pistes de lecture pour donner un peu de contexte. Reprises de mes archives, par ordre chronologique, ça vaut ce que ça vaut, mais ceci n’est qu’un blog, n’est-il pas ?

« Oui, la planète a été détruite. Mais pendant un magnifique moment dans le temps, nous avons créé beaucoup de valeur pour les actionnaires. »

2013

Laurent Carpentier, dans Le Monde en date du 31 juillet 2013, sous le titre « La chute de Detroit, un changement de civilisation » , appelle Jared Diamond à la rescousse :

Il y a une vie après la banqueroute. La mise en faillite de la ville de Detroit, aux Etats-Unis, n’est pas le début de la fin pour la municipalité, mais la suite logique d’un processus d’endettement dont, malgré la nomination par l’Etat du Michigan d’un administrateur public ayant tous pouvoirs, elle n’arrivait pas à se sortir. (…) Alors pourquoi un tel émoi ? Pourquoi la mise en faillite de Detroit provoque-t-elle un raz-de-marée de commentaires et d’inquiétudes à travers la planète ? En raison, comme on le lit ici ou là, de la taille de cette ville qui fut au temps de sa grandeur la quatrième des Etats-Unis ? Parce qu’elle crée un précédent fâcheux ? Non, la chute de Detroit inquiète parce qu’elle est le symbole d’un changement de civilisation.

Et l’on pense dans l’égarement des rues de la grande ville américaine à ce livre du biologiste et géographe américain Jared Diamond, Effondrement, sous-titré Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie (Gallimard, 2009). (…)

Detroit, symbole de la grandeur de notre civilisation, symbole d’une ère que nous appellerons « anthropocène » — l’ère de l’homme, celle dont il est devenu la principale force géologique, responsable des modifications opérées non seulement dans son atmosphère, sa biosphère ou son hydrosphère mais également dans sa lithosphère, ses sols — , est aussi le marqueur de sa décrépitude, de sa limite, de l’enjeu des années à venir.

Nous sommes souvent plus prompts à en refuser l’hypothèse qu’à en accepter la crainte, mais ce qui se passe à Detroit fait peser une interrogation sur le modèle de société que nous avons suivi. Ici où tout commence, tout s’arrête ?

Il y a six mille ans en Mésopotamie naquit la première grande civilisation urbaine et la première langue écrite : les Sumériens avaient développé un système d’irrigation sophistiqué qui consacrait la victoire du savoir et de l’habileté humaine sur la nature… Hélas, au cours des siècles, les eaux d’irrigation firent petit à petit remonter à la surface les sels minéraux contenus dans la nappe phréatique, salinisant les champs et les rendant incultes.

Faute de l’avoir compris, il ne reste de ces temps glorieux dans cette région désormais désertique du sud de l’Irak que des ruines pétrifiées. D’un symbole, l’autre. « Les civilisations meurent par suicide, écrira l’historien britannique Arnold Toynbee. Non par meurtre. »

  • Un épais volume d’Arnold Toynbee m’attend depuis des années dans un carton à la cave. Le temps, c’est ce qui manque le plus.

2014

Nafeez Ahmed dans The Guardian en date du 14 mars 2014, repris le 19 mars 2014 dans un article non-signé du Point intitulé « Notre civilisation touche à sa fin, assure la NASA » , a été la première source que j’ai vu sur une étude de la NASA très souvent évoquée depuis. Voici le début de l’article en français :

Et si notre civilisation s’effondrait d’ici quelques décennies ? C’est en tout cas ce qu’assure une étude parrainée par le Goddard Space Flight Center de la Nasa et relayée par le journal britannique Guardian. Les chercheurs ne manquent pas d’argument pour justifier la fin de la civilisation industrielle. Selon l’agence spatiale américaine, la surexploitation des ressources et la répartition des richesses de plus en plus inégale seraient à l’origine de cet effondrement.

Les scientifiques se sont appuyés sur l’histoire d’anciennes civilisations, et notamment les empires romain, mésopotamien, gupta, pour bâtir leur raisonnement. À l’aide du modèle inventé par le mathématicien Safa Motesharrei et des chercheurs en sciences sociales, les scientifiques se sont penchés sur la population, le climat, l’agriculture, l’énergie, la répartition des richesses des différents empires. Et les chercheurs de conclure que, depuis 5 000 ans, les civilisations craquent lorsque les hommes surexploitent les ressources et organisent la société entre un petit nombre de riches et une masse de pauvres.

  • Sounds familiar?

2015

Laetitia Van Eeckhout et Stéphane Foucart, dans Le Monde en date du 11 septembre 2015, sous le titre « Le changement climatique, facteur de déstabilisation et de migration » , quelques jours avant que l’Union Européenne ne bascule dans l’hystérie de la « crise des migrants », notent le lien entre effondrements et migrations :

S’agit-il d’une « crise » ? Ou, plutôt, de l’installation d’un nouveau régime de migrations, alimenté par le changement climatique en cours ? L’afflux de migrants et de réfugiés cherchant asile en Europe est aujourd’hui principalement causé par les guerres civiles et l’effondrement des Etats au Moyen-Orient, mais le rôle du climat, bien qu’impossible à chiffrer, est plus que probable.

Si l’Europe en sent déjà les effets directs et indirects, « l’ampleur de ces migrations va excéder ce que nous connaissons actuellement », prévient Monique Barbut, secrétaire exécutive de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (UNCCD) (…).

Selon l’Internal Displacement Monitoring Center (IDMC), entre 2008 et 2014, une moyenne annuelle d’environ 25 millions de personnes sont déplacées chaque année pour cause de catastrophes naturelles, dont plus de 80 % le sont en raison d’événéments hydro-climatiques (tempêtes, inondations, érosion des côtes, etc.).

  • Et ça continue, encore et encore… C’est que le début, d’accord, d’accord…

2016

L’interview de Pablo Servigne dans « TerraEco » en date du 19 février 2016, intitulée « Les plus individualistes crèveront les premiers » est probablement la première fois où j’ai entendu parler de lui et de son oeuvre.

Plus de 10 000 ventes ! « Pas mal pour un petit essai intello », s’amuse Pablo Servigne, coauteur avec Raphaël Stevens de Comment tout peut s’effondrer (Seuil, 2015). Depuis huit mois, les deux hommes — ingénieur agronome et docteur en biologie pour le premier ; écoconseiller et expert en résilience des systèmes socioécologiques pour le second — enchaînent les conférences. Car leur « petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes » réussit un tour de force : penser l’effondrement — écologique, financier, économique, sociétal… — inévitable de notre monde en des termes décapants et pédagogiques. Le tout sans pathos… et même avec humour et enthousiasme ! Explications.

Il peut y avoir des étincelles climatiques ou dues au manque de ressources, mais il est plus logique de penser que les crises financières jouent un rôle moteur et qu’elles peuvent se transmettre à l’économie. Ça peut ensuite muter en effondrement politique. Avec une crise financière, il n’y a plus rien dans les distributeurs de billets ; avec une crise économique, plus rien sur les étalages. L’effondrement politique, c’est l’apparition de mafias, de l’économie informelle, de la corruption et la machine de l’Etat se déglingue. C’est le bloc soviétique dans les années 1990. (…) Après l’effondrement politique, il y a le stade 4, l’effondrement social où toutes les macrostructures humaines s’effondrent. On retourne à des clans, des chefs de guerre, comme c’est le cas en Syrie. Enfin, le stade 5, c’est l’effondrement culturel où les humains perdent ce qu’il fait d’eux des humains : l’empathie, la réciprocité… D’après Dmitry Orlov (ingénieur et écrivain russo-américain, ndlr), qui a inventé cette « échelle de Richter » de l’effondrement, il y a un stade 6 : l’effondrement écologique. On est allés si loin dans la destruction du système-terre qu’il est impossible de redémarrer une civilisation.

  • Article à lire et relire en entier, comme tous les autres. Ne pas se contenter de ces extraits.

2017

Yves Cochet a donné à Libération en date du 23 août 2017, sous le titre « De la fin d’un monde à la renaissance en 2050 » , un tableau synthétique et prophétique des prochaines décennies :

[Le réel] a beaucoup changé depuis trente-trois ans, particulièrement par le passage du point de bascule vers un effondrement global, systémique, inévitable. Jadis, inspirés par le rapport Meadows ou les écrits de Bernard Charbonneau, René Dumont et André Gorz, nous connaissions déjà les principales causes de la dégradation de la vie sur Terre et aurions pu, dès cette époque et à l’échelle internationale, réorienter les politiques publiques vers la soutenabilité. Aujourd’hui, il est trop tard, l’effondrement est imminent.

Bien que la prudence politique invite à rester dans le flou, et que la mode intellectuelle soit celle de l’incertitude quant à l’avenir, j’estime au contraire que les trente-trois prochaines années sur Terre sont déjà écrites, grosso modo, et que l’honnêteté est de risquer un calendrier approximatif. La période 2020-2050 sera la plus bouleversante qu’aura jamais vécue l’humanité en si peu de temps. A quelques années près, elle se composera de trois étapes successives : la fin du monde tel que nous le connaissons (2020-2030), l’intervalle de survie (2030-2040), le début d’une renaissance (2040-2050).

L’effondrement de la première étape est possible dès 2020, probable en 2025, certain vers 2030. Une telle affirmation s’appuie sur de nombreuses publications scientifiques que l’on peut réunir sous la bannière de l’Anthropocène, compris au sens d’une rupture au sein du système-Terre, caractérisée par le dépassement irrépressible et irréversible de certains seuils géo-bio-physiques globaux. Ces ruptures sont désormais imparables, le système-Terre se comportant comme un automate qu’aucune force humaine ne peut contrôler. La croyance générale dans le libéral-productivisme renforce ce pronostic. La prégnance anthropique de cette croyance est si invasive qu’aucun assemblage alternatif de croyances ne parviendra à la remplacer, sauf après l’événement exceptionnel que sera l’effondrement mondial dû au triple crunch énergétique, climatique, alimentaire. La décroissance est notre destin.

La seconde étape, dans les prochaines années 30, sera la plus pénible au vu de l’abaissement brusque de la population mondiale (épidémies, famines, guerres), de la déplétion des ressources énergétiques et alimentaires, de la perte des infrastructures (y aura-t-il de l’électricité en Île-de-France en 2035 ?) et de la faillite des gouvernements. Ce sera une période de survie précaire et malheureuse de l’humanité, au cours de laquelle le principal des ressources nécessaires proviendra de certains restes de la civilisation thermo-industrielle, un peu de la même façon que, après 1348 en Europe et pendant des décennies, les survivants de la peste noire purent bénéficier, si l’on peut dire, des ressources non consommées par la moitié de la population qui mourut en cinq ans. Nous omettrons les descriptions atroces des rapports humains violents consécutifs à la cessation de tout service public et de toute autorité politique, partout dans le monde. Certains groupes de personnes auront eu la possibilité de s’établir près d’une source d’eau et de stocker quelques conserves alimentaires et médicamenteuses pour le moyen terme, en attendant de réapprendre les savoir-faire élémentaires de reconstruction d’une civilisation authentiquement humaine.

  • Yves Cochet, Hari Seldon, prénom en quatre lettres, nom en six lettres…

2018

Douglas Rushkoff a publié sur Medium, en date du 5 juillet 2018, un texte intitulé « The wealthy are plotting to leave us behind » , autrement dit « Les riches conspirent pour nous abandonner derrière eux ». Le site « La Spirale » a eu la bonne idée de traduire ce texte en français, à la date du 14 août 2018, sous le titre « De la survie des plus riches » :

Lentement mais sûrement, ils m’ont amené vers le véritable sujet de leurs préoccupations.

Quelle sera la région du monde la plus épargnée par la prochaine crise climatique : la Nouvelle Zélande ou l’Alaska ? Est-ce que Google construit réellement un nouveau foyer pour le cerveau de Ray Kurzweil ? Est-ce que sa conscience survivra à cette transition ou bien mourra-t-elle pour renaître ensuite ? Enfin, le PDG d’une société de courtage s’est inquiété, après avoir mentionné le bunker sous-terrain dont il achevait la construction : « Comment puis-je conserver le contrôle de mes forces de sécurité, après l’Événement ? »

L’Évènement. Un euphémisme qu’ils employaient pour évoquer l’effondrement environnemental, les troubles sociaux, l’explosion nucléaire, le nouveau virus impossible à endiguer ou encore l’attaque informatique d’un Mr Robot qui ferait à lui seul planter tout le système.

Cette question allait nous occuper durant toute l’heure restante. Ils avaient conscience que des gardes armés seraient nécessaires pour protéger leurs murs des foules en colère. Mais comment payer ces gardes, le jour où l’argent n’aurait plus de valeur ? Et comment les empêcher de se choisir un nouveau leader ? Ces milliardaires envisageaient d’enfermer leurs stocks de nourriture derrière des portes blindées aux serrures cryptées, dont eux seuls détiendraient les codes. D’équiper chaque garde d’un collier disciplinaire, comme garantie de leur survie. Ou encore, si la technologie le permettait à temps, de construire des robots qui serviraient à la fois de gardes et de force de travail.

Thibaut Sardier, dans Libération en date du 7 novembre 2018, soit quelques jours avant le raz-de-marée des Gilets Jaunes, sous le titre « Effondrement, le début de la fin » , nous assure que notre Premier Cynique en personne s’inquiète de l’effondrement :

« Cette question-là est assez obsédante. […]. Comment fait-on pour éviter que notre société humaine n’arrive pas au point où elle serait condamnée à s’effondrer ? » se demandait le Premier ministre Edouard Philippe en juillet dans une vidéo Facebook, après avoir évoqué l’un de ses livres de chevet : Effondrement. Signé du géographe américain Jared Diamond, ce gros essai de 2006 paru en français chez Gallimard recherche les causes de la disparition de civilisations comme celle de l’île de Pâques, et s’interroge sur la probabilité que nous subissions le même sort, sous l’effet du changement climatique, de la croissance démographique et de la consommation accrue de ressources naturelles. Edouard Philippe dit surtout voir dans l’ouvrage la démonstration qu' »on peut s’en sortir ». Cet optimisme fut celui de penseurs, comme Hans Jonas ou Jean-Pierre Dupuy, qui faisaient l’hypothèse de la catastrophe pour mieux l’empêcher. Mais pour ceux qui, historiens, philosophes ou essayistes, travaillent aujourd’hui la question, l’effondrement est désormais inéluctable. L’écologiste Yves Cochet le définit comme le « processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie) ne sont plus fournis à un coût raisonnable à une majorité de la population par des services encadrés par la loi ». Bien qu’ils refusent souvent le terme, on les désigne sous le nom de « collapsologues » : les penseurs de l’effondrement. (…)

Laurent Testot conclut : « Nous allons continuer à croître durant dix ou vingt ans, puis nous heurter à un seuil. Nous ressemblons à un fumeur d’opium qui se dit « une dernière pipe et j’arrête », mais qui sombre déjà. » Pénuries alimentaires, épidémies, défaillance des services publics, arrêt des réseaux d’eau, d’électricité, de transport, de communication… tous les pans de notre société pourraient se trouver affectés, de façon assez importante pour inverser considérablement la vapeur de la machine démographique. Et inutile de tenter d’infléchir cette trajectoire avec notre modèle socio-économique. Président de l’association Adrastia qui ambitionne de « préparer le déclin de la civilisation thermo-industrielle de façon honnête, responsable et digne », l’essayiste Vincent Mignerot explique les limites du système avec l’exemple de l’alimentation : « L’agro-industrie a permis de passer de 1 à 8 milliards d’humains en moins de deux siècles, avec des effets destructeurs sur l’environnement. Toute réforme agricole qui utiliserait moins d’intrants et d’énergie extérieure (engrais, pesticides, machines) pourrait engendrer une baisse du volume produit, qui deviendrait donc insuffisant. » (…)

« La question la plus intéressante, c’est la politique de l’effondrement, explique Pablo Servigne. Mais ce n’est pas la plus urgente. Si on ne revoit pas notre rapport au monde, les politiques que l’on mettra en place seront catastrophiques. » Il propose ainsi de fonder la « collapsosophie », une sagesse de l’effondrement qui trouve ses racines dans la façon dont l’individu se confronte à la mort : « Quand on vous diagnostique un cancer, vous devez l’accepter pour pouvoir vivre le reste de votre vie, et peut-être améliorer votre état. On doit faire la même chose au niveau sociétal. »

Accepter la fin du monde, ce serait donc se donner individuellement et collectivement les moyens de continuer à vivre : ce nouveau rapport au monde passe par un retour à la spiritualité, qui pourrait nous permettre de nous ré-émerveiller devant les beautés du monde, et par un abandon de la distinction entre humanité et nature. Très optimiste, et teinté d’une naïveté visiblement assumée, le livre se conclut sur la possibilité d’une apocalypse joyeuse….

  • Cette dernière phrase, et notamment cette expression « apocalypse joyeuse », me glace.

Dans une interview conduite par Philippe Vion-Dury pour Socialter, en date du 12 décembre 2018, intitulée « L’effondrement a déjà commencé« , Pablo Servigne explique :

Q. L’imaginaire d’un « jour J » de l’effondrement, d’un événement brutal sans lendemain, est également très toxique.

R. Oui, mais il faut imaginer l’effondrement comme une temporalité graduelle, une dégradation des sociétés sur des années, voire des décennies, avec des seuils plus ou moins brutaux. Cela donne une marge de manœuvre. On n’est pas dans l’imaginaire apocalyptique de l’arche de Noé, du météore, des films hollywoodiens… On n’est pas non plus dans une guerre de tous contre tous obligatoire.

La croyance très répandue veut que, lorsque l’ordre social disparaît, on s’entretue tous, comme dans les films de zombies. Certes, ça peut arriver, donc il faut étudier les conditions dans lesquelles ça pourrait survenir et faire en sorte que ça ne se produise pas. La science-fiction peut aussi être un outil politique pour recréer des horizons et faire des expériences de pensée. On a besoin de rouvrir le champ des possibles, car l’effondrement peut réduire les perspectives, écraser l’avenir, être très toxique. Il faut faire en sorte que tous ces changements catastrophiques deviennent des opportunités de « déverrouillage » et de création d’horizons possibles.

  • Là encore, j’ai du mal à y croire…

2019

Jean-Baptiste Malet offre une bonne synthèse dans l’édition d’août 2019 du Monde Diplomatique, sous le titre « La fin du monde n’aura pas lieu« , et conclut en ces termes :

Qu’ils adressent des suppliques aux puissants sous les dorures de leurs palais ou qu’ils se replient en communautés spiritualistes, les « effondristes » partagent une même vision du monde, arrimée à l’opposition abstraite entre deux catégories, « la nature » et « l’humanité », pour en déduire que nous vivrions à l’anthropocène — l’époque de l’histoire de la Terre à partir de laquelle les activités humaines ont transformé négativement l’écosystème. « Je suis très inquiet de la capacité qu’a ce concept d’anthropocène de renforcer cette vieille farce bourgeoise selon laquelle la responsabilité des problèmes émanant du capitalisme reviendrait à l’humanité tout entière », observe Jason W. Moore, professeur à l’université de Binghamton (État de New York) et coordinateur du Réseau de recherche sur l’écologie-monde (World-Ecology Research Network). À la notion d’anthropocène il substitue celle de capitalocène : le dérèglement climatique provient d’un régime économique reposant sur l’extraction de matières premières et l’appropriation d’énergie non payée, une prédation longtemps considérée comme allant de soi. C’est cette stratégie d’utilisation peu coûteuse des ressources non renouvelables, sur laquelle repose l’accumulation illimitée, qui touche à sa fin, et non l’humanité. « Nous sommes en train de vivre l’effondrement du capitalisme, considère-t-il. C’est la position la plus optimiste que l’on puisse embrasser. Il ne faut pas craindre l’effondrement. Il faut l’accepter. Ce n’est pas l’effondrement des gens et des bâtiments, mais des relations de pouvoir qui ont transformé les humains et le reste de la nature en objets mis au travail gratuitement pour le capitalisme. »

Un autre effondrement est possible.

  • Cet article est magistral.

Difficile de trouver des choses intéressantes à dire après cela, mais j’essaierai quand même. Parce que c’est mon projet.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour Pistes de lecture – L’effondrement

  1. Anonyme dit :

    ah oui, faut essayer hein !!

    grand merci pour ce boulot 🙂

    La ptite bête, elle a beaucoup grossit après la lecture de jared, au hasard ?

    https://lebilletdesmontagnes.blogspot.com/

  2. paul dit :

    j’hésitais à dire ce que cela m’a inspiré, et puis si hein, je ne me retiens pas… l’effondrement, décrit ici en plusieurs savantes étapes, ça m’a renvoyé aux blessures narcissiques de l’humanité dont parlait Freud, puis quelques autres repreneurs…
    Il semble surtout que la distance qu’a permise l’évolution internationale, dont son échelle de diffusion aussi, des différentes disciplines scientifiques, renforce cette sombre et vieille idée ou intuition sous-jacente à bien des mythologies antiques, que l’humanité ne soit pas « bien inspirée »…
    il y a ce que cachent les religions : s’il faut interdire la domination ce n’est pas parce que seulement elle menace la cohésion du groupe, c’est qu’elle menace l’équilibre de chaque subjectivité…
    il y a ce que progressivement l’archéologie accumulant des éléments sur de plus amples dimensions montre des effets des activités humaines sur l’humanité elle-même en même temps que sur l’environnement… il y a par exemple un élément radical qui m’avait boosté la misanthropie, celui de l’analyse de « la nouvelle pierre » non plus comme progrès technique, mais comme effet d’une nouvelle économie fondée sur la valorisation des symboles guerriers et de ces pointes de flèche trop fragiles et servant de monnaie d’échange avant l’invention des pièces métalliques, elles mêmes frappées d’emblèmes de chefferies…
    bref… je ne conteste en rien les concepts récents de capitalocène par exemple, mais je suis convaincu depuis longtemps que ça a commencé, tout ça, depuis très loin, et que ça n’a jamais été « beau et bon »…

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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