Pistes de lecture – The making of Président Macron

Interrogé le 7 novembre 2016 sur LCI, Alain Minc déclarait :

Je déteste que [Emmanuel Macron] dise ‘je suis le candidat anti-système’. Il est le plus beau produit du système.

Je m’étais promis d’éviter de parler de la campagne pour l’élection présidentielle française de 2017 sur ce blog. Je fais ici, en date du 28 février 2017, une nouvelle exception.

L’irruption dans cette élection, et la maintenant probable victoire, d’Emmanuel Macron, me parait remarquable.

Je ne vois pas de précédent, je ne vois aucune trajectoire comparable dans la France contemporaine. Je refuse, par exemple, tout comparaison entre Macron et Giscard. Giscard a été élu président en 1974, à 48 ans, après avoir été Secrétaire d’État aux Finances puis Ministre des Finances pendant plus de 11 ans à partir de 1958 ; après avoir été conseiller général, député, maire, pendant des années ; et je passe sur son engagement à 18 ans dans l’armée de De Lattre, ou sur sa maîtrise de l’accordéon. À côté de VGE, EM n’est pas grand’chose.

À vrai dire, quelle que soit la perspective qu’on prend, Macron n’est pas grand’chose. Mais il va probablement devenir le 7 mai 2017 président de la République Française, à 39 ans.

Comment en est-on arrivé là ?

On peut attribuer à Macron bien des qualificatifs, mais c’est le mot « produit » qui me semble au fond le plus approprié.

Macron est un produit.

Le produit Macron a été fabriqué. Le produit Macron est en train d’être vendu.

Comme on fabrique et on vend un film. Comme on fabrique et on vend un produit de supermarché.

L’expression « making of » est assez banalisée de nos jours, Hollywood et certaines de ses coulisses étant devenues familières au plus grand nombre.

L’expression « the making of a president » est moins connue. Elle a une origine précise, un livre décrivant la campagne présidentielle victorieuse (quoique controversée) de John Kennedy face à Richard Nixon en 1960, et par ricochet le début de la légende de Camelot.

Là encore, je récuse toute comparaison directe. Macron n’est pas Kennedy, élu président à 43 ans, héros blessé à la guerre, député pendant 6 ans, puis sénateur pendant 8 ans. À côté de JFK, EM n’est pas grand’chose.

Ce billet présente donc quelques pistes de lecture pour comprendre comment, en quelques années, a été fabriqué le Produit Macron, qui sera, peut-être, bientôt, le Président Macron.

À moins bien sûr que le Produit Macron ne facilite juste l’élection de la Présidente Marine Le Pen, par extension du domaine du dégoût.

J’essaie de trier mes sources en un semblant d’ordre chronologique. J’essaie de citer explicitement chacune de mes sources, sauf ma source par défaut qui est Wikipédia.

* * *

Commençons donc par une brève chronologie.

Emmanuel Macron est né à Amiens le 21 décembre 1977.

En 1994, il obtient son baccalauréat avec mention très bien, au prestigieux Lycée Henri IV à Paris.

En 2004, il sort diplômé de l’ENA et intègre le corps le plus prestigieux de la République, l’Inspection Générale des Finances (IGF). Dix ans d’études supérieures, ça me parait un peu long, mais passons.

En 2007, il décroche son premier rôle important, comme « rapporteur adjoint » de la Commission Attali, « installée » par Sarkozy le 30 août 2007. Il se marie le 20 octobre 2007 (pour l’anecdote, c’est cinq jours après le deuxième divorce de Sarkozy). La commission Attali rend son rapport le 23 janvier 2008 (pour l’anecdote, c’est onze jours avant le troisième mariage de Sarkozy).

Emmanuel Macron n’a pas d’enfants. Sa femme, Brigitte Trogneux, a eu trois enfants avec son premier mari (mariage en 1974, divorce en 2006), André Auzière, banquier. Mais Emmanuel Macron n’a pas participé à leur éducation, ayant à peu près le même âge qu’eux (Sébastien ingénieur né en 1975, Laurence cardiologue née en 1977, Tiphaine avocate née en 1984). On peut se référer à Généanet pour plus de détails sur ces belles familles françaises. Il ne faut jamais sous-estimer la généalogie.

De septembre 2008 à mai 2012, il travaille comme « associé-gérant » à la banque Rothschild.

De mai 2012 à juillet 2014, il est secrétaire général adjoint de la Présidence de la République.

De août 2014 à août 2016, il est ministre de l’Economie.

Il lance « En marche ! » le mercredi 6 avril 2016. Il déclare sa candidature le mercredi 16 novembre 2016.

* * *

2004-2007 : Les premières années

Sur son excellent blog « Les Crises », Olivier Berruyer, actuaire, reprenant un filon entamé par Le Canard Enchaîné, a essayé de reconstituer l’historique des revenus et du patrimoine d’Emmanuel Macron. Dans le premier billet d’une série intitulée « Le Phénomène Macron » , publié le 24 février 2017, il arrive à diverses questions troublantes, les plus troublantes étant à mon sens celles portant sur les premières années de la vie professionnelle de Macron.

M. Macron, en 2007, à 30 ans, vous décidez d’acheter un appartement. Vous gagnez alors environ 40 000 EUR par an, et n’avez guère d’apport personnel. Vous choisissez un appartement de 83 m² à Paris à 890 000 EUR , soit un investissement de plus de 1 000 000 EUR avec travaux et frais de notaire. En théorie, cela signifie donc aux taux d’intérêts de 2007 plus de 40 000 EUR de simple charge d’intérêts par an. Pourquoi un tel choix aussi disproportionné avec vos revenus ? (Question 4)

M. Macron, pour financer votre achat, vous empruntez en 2007 selon vos déclarations au JDD 550 000 EUR à votre ami multimillionnaire, le regretté Henry Hermand, et 400 000 EUR au Crédit Mutuel. Le tout avec 40 000 EUR de revenus annuels. Comment les avez-vous convaincus — surtout la Banque — que vous auriez un jour assez d’argent pour les rembourser ? Saviez-vous donc que vous deviendriez associé-gérant chez Rothschild 5 ans plus tard ? (Question 5)

M. Macron, sans le prêt de 550 000 EUR sans intérêts à débourser (seulement en 2022) de votre ami multimillionnaire, le regretté Henry Hermand, vous n’auriez jamais pu acheter votre appartement en 2007. Êtes-vous intervenu à l’Élysée ou à Bercy sur des affaires le concernant lui ou son secteur d’activité (immobilier, start-up, presse…) ? (Question 6)

  • Aura-t-on jamais un début de commencement de réponses aux 20+ questions d’Olivier Berruyer ?

2007 : La commission Attali

Elsa Freyssenet, dans Les Echos en date du 27 janvier 2017, sous le titre « Aux origines du phénomène Macron » , décrit les coulisses et les suites de la Commission Attali :

Emmanuel Macron n’est évidemment pas une tête d’affiche, mais il navigue comme un poisson dans l’eau. Son rôle : fournir tous les éléments juridiques et chiffrés nécessaires à la réflexion, et formaliser les propositions sur lesquelles les commissaires sont tombés d’accord. Prérogative qu’il partage avec la rapporteure Jocelyne de Clausade, dont il est l’adjoint. Elle a 53 ans, et une carrière déjà bien engagée au Conseil d’État, lui en a 29 ans et se cherche un avenir. C’est pourtant lui qui capte la lumière, séduit tout le monde – comme à l’Élysée, cinq ans plus tard. « On était fans », sourit Pierre Nanterme. De fait, rares sont ceux qui conviennent ne pas l’avoir repéré, à l’image de Geoffroy Roux de Bézieux ou de l’eurodéputée allemande Evelyne Gebhardt : « Je ne m’en souviens plus trop : il y avait plusieurs jeunes gens très intelligents et il était un parmi eux », dit-elle. Demander aux autres membres leur souvenir d’Emmanuel Macron, c’est déclencher un concert de louanges : bosseur, efficace, curieux, empathique… « Il était sympa et cultivé, sans complexe de supériorité, ce qui n’est pas toujours le cas des inspecteurs des Finances », note Jean-Noël Tronc, le directeur général de la Sacem. Reconstruction de l’histoire a posteriori, maintenant que « le bleu » est le plus célèbre d’entre eux ?

Doté de longue date d’une capacité certaine à attirer la sympathie et se créer un réseau – Alain Minc et Jean-Pierre Jouyet l’ont déjà adoubé -, Emmanuel Macron va se démultiplier. Il sait casser les barrières… Il embrasse même l’intimidant Peter Brabeck, accent autrichien et regard bleu acier. « Il vous regardait dans les yeux comme si sa vie entière s’était écoulée dans le seul objectif de permettre cette conversation avec vous », raconte un ex-membre resté proche. Il se nourrit de ses interlocuteurs, les valorisant au passage. Certains soirs, le rapporteur adjoint se rend chez l’économiste Philippe Aghion pour mieux comprendre « les fondements théoriques » de ses propositions économiques. « Ce n’était pas Monsieur je-sais-tout, c’était Monsieur je-veux-apprendre », confirme Erik Orsenna, devenu un ami. Il aide aussi Boris Cyrulnik à « mieux présenter » aux néophytes son exposé sur les neurosciences. « Il s’est rendu indispensable à tout le monde », salue Yves de Kerdrel, qui discute encore avec lui « tous les dimanches ». Qu’il agisse par empathie naturelle ou volonté de reconnaissance, le résultat est là : « La Commission a lancé Emmanuel Macron auprès d’un cercle de décideurs qui l’a repéré », souligne l’un d’eux.

  • Sans commentaires. Rappelons juste que Jacques Attali avait recruté, à l’automne 1980, au service de François Mitterrand, deux jeunes et brillants énarques, Ségolène Royal et François Hollande.

Sautons la période Rothschild (2008 – 2012) , largement documentée, dont je ne retiens que deux chiffres : environ 3 millions d’euros de revenus (brut) en environ 45 mois. En moyenne, plus de 60 K€ (brut) par mois.

2012 – 2014 : Des services rendus depuis l’Elysée

En 2012, après l’élection de François Hollande, Emmanuel Macron s’installe à l’Elysée. Son titre est « Secrétaire général adjoint de la présidence de la République française – Chef du pôle économie et finances ». C’est un rôle crucial, même s’il ne dit rien au grand public. Ca en fait l’un des trois ou quatre personnes les plus influentes de l’Elysée. Et dans la Cinquième République, tout part de l’Elysée.

Emmanuel Macron a donc eu la main sur tous les grands dossiers économiques et financiers de cette période. Il serait intéressant de les reprendre les uns après les autres, et d’observer quels coups de pouce a pu discrètement donner le « secrétaire général adjoint », quels services il a pu rendre.

Un exemple : le rachat de SFR par Altice, la holding de Patrick Drahi. Eric Verhaege sur son blog, dans un billet en date du 16 novembre 2016 intitulé « Mais pourquoi Macron est-il si soutenu par BFM TV? » résume l’histoire :

En 2014, l’histoire du rachat de SFR par Drahi mérite qu’on s’y arrête de près.

Lorsque Drahi présente sa candidature au rachat, il entre en concurrence avec Bouygues. Montebourg est alors ministre de l’Economie et s’oppose à la candidature de Drahi (…) Et puis Montebourg, à la rentrée 2014, est viré du gouvernement. Et puis Macron lui succède. Et puis BFM TV nous apprend un jour que Macron vient d’autoriser discrètement le rachat de SFR par Drahi.

Le 28 octobre, le ministre de l’Economie a discrètement donné son feu vert à l’opération.

Ce feu vert était nécessaire suite au décret sur les investissements étrangers, signé le 14 mai dernier par Arnaud Montebourg justement. Ce décret soumet à l’approbation de Bercy tout rachat dans les télécoms.

Décidément, il faudra faire l’histoire de ce quinquennat, qui, dans la foulée du précédent, a vu la prise de contrôle de pans entiers de l’économie française (télécoms et médias notamment) par une poignée d’oligarques (Patrick Drahi, Xavier Niel, Vincent Bolloré, etc). Et sur les services rendus à ceux-ci par certains.

Par parenthèse, je recommande le livre d’Aude Lancelin intitulé « Le Monde Libre », plus focalisé sur les médias et sur Xavier Niel, pour commencer à comprendre ces deux ou trois derniers quinquennats. On peut commencer par lire les (trop rares) interviews données par Aude Lancelin, par exemple celle donnée au site « Le Comptoir », en date du 20 janvier 2017 et intitulé « La presse actuelle est soumise à un management par la terreur assumé » ).

2014 – 2016 : La construction de la notoriété

En 2014, à part les gens qui comme moi lisent encore un peu attentivement les journaux, personne dans le grand public en France ne connait Emmanuel Macron. En deux ans, sa notoriété s’envole. Comment ?

Vincent Ortiz dresse le meilleur tableau que j’ai pu lire là-dessus, dans un long article publié le 2 février 2017 par le site Le Vent Se Lève (LVSL) sous le titre « Comment les médias ont fabriqué le candidat Macron » :

Quelques mois après son entrée au ministère de l’économie, Emmanuel Macron jouissait d’un niveau de popularité plutôt faible. En octobre 2014, seules 11% des personnes interrogées souhaitaient le voir jouer un rôle plus important dans la vie politique. Un an et demi plus tard, il conservait une cote de popularité très basse chez certaines catégories sociales : en mars 2016, seuls 6% seulement des ouvriers et 4% des artisans appréciaient le très libéral ministre de l’économie. Aujourd’hui, les « sondages » le considèrent régulièrement comme la personnalité politique préférée des Français. Que s’est-il passé entre-temps ? Quel rôle a joué la presse dans le basculement de l’opinion ?

Dans les premiers temps où Emmanuel Macron exerce le poste de Ministre de l’Economie, il ne fait pas encore la Une de tous les grands quotidiens. Vaguement connu du grand public, il est relativement peu apprécié. Ex-banquier chez Rothschild, libéral, bling-bling, instigateur d’une loi sur la dérégulation du travail plutôt mal reçue par les travailleurs : voilà comment Macron est vu par l’homme du commun. Commence alors la surexposition médiatique d’Emmanuel Macron. Choyé par les élites intellectuelles et journalistiques, il ne tarde pas à devenir un sujet d’actualité privilégié pour la grande presse. Macron a été, et de très loin, la personnalité politique la plus médiatisée durant les deux dernières années. Les quotidiens Libération, l’Obs, le Monde et l’Express totalisent plus de 8,000 articles évoquant Emmanuel Macron de janvier 2015 à janvier 2017 ; à titre de comparaison, la totalité des articles évoquant Jean-Luc Mélenchon, Arnaud Montebourg et Benoît Hamon dans les mêmes quotidiens et sur la même période de temps ne s’élève qu’à 7,400.

Qu’avait donc de si extraordinaire le Ministre de l’Economie pour se retrouver propulsé au premier plan de la scène médiatique ?

  • Sans commentaire.

Thomas Guénolé, dans une interview donnée à « L’Obs » en date du 17 février 2017, sous le titre « La bulle Macron, un matraquage publicitaire massif » , donne d’autres chiffres troublants :

Nous avons pu mesurer la bulle grâce à un indicateur fiable : nous avons comparé des données analysées via Talkwalker par Véronique Reille Soult, directrice générale de Dentsu Consulting. Durant le printemps et l’été 2016, Emmanuel Macron a recueilli 43% de part de voix dans les parutions des médias, contre 17% sur les réseaux sociaux, c’est-à-dire les contenus émis par les gens au sujet du candidat.

L’écart est si considérable qu’on peut raisonnablement qualifier cette situation de gigantesque bulle médiatique. Ceci, pour « vendre » la marque Macron par un effet bien connu des publicitaires : « l’effet de simple exposition ». En résumé, cet effet veut qu’en répétant encore, encore et encore le même item à une population, toute une partie de cette population va développer artificiellement un sentiment positif envers cet item. Bref, cette bulle médiatique Macron, c’est du matraquage publicitaire massif. Je n’ai pas le souvenir de cas aussi puissants récemment. Il faut remonter à plus de 10 ans, à l’époque de Nicolas Sarkozy ministre de l’Intérieur, pour retrouver un tsunami comparable. Emmanuel Macron est une bulle de savon gonflée à l’hélium.

  • Sans commentaire.

Automne 2016 : La firme Macron

À l’été 2016, Macron a une bonne notoriété, une bonne image, vraisemblablement des moyens aussi discrets que considérables. La machine de guerre se met en marche. Beaucoup a été écrit, beaucoup sera écrit, sur cette machine de guerre. Je m’en tiens à quatre sources à ce stade.

D’abord une vidéo intitulée « #Rewind – L’ambiance des meetings de Macron » , éloquente, magnifiquement montée, décrivant comment les techniques les plus modernes de manipulation des foules (il faut appeler les choses par leur nom !) ont été mises en oeuvre, par exemple, au meeting d’Emmanuel Macron le samedi 4 février 2017 au Palais des Sports de Lyon. À voir !

Ensuite, un article de Clara Schmelck sur le site « Intégrales Productions », daté du 11 décembre 2016, intitulé « Comment Macron marche aux algorithmes » , décrivant comment les techniques les plus modernes de « big data » (je cherche de meilleurs noms depuis des années) ont été mises en oeuvre pour construire des discours aussi artificiels qu’attractifs.

L’équipe de campagne d’Emmanuel Macron, s’est tournée vers Proxem, start-up spécialisée dans l’analyse sémantique de big data textuelle, en vue de tirer un maximum d’enseignements des propos des personnes interrogées, rapporte encore Rue89. Objectif : identifier les problèmes concrets que dit rencontrer tel ou tel bassin de population et fournir une cartographique des préoccupations dominantes des Français.

« Grâce à un moteur de recherche, on pourra croiser des critères, voir la manifestation d’un signal faible, vérifier des intuitions. Que disent les femmes, cadres supérieurs, des « commerces de proximité » ? Si 100 personnes en parlent sur 100 000, c’est du 0,1 % mais si elles en parlent c’est que ce point a de l’importance à leurs yeux. On peut se dire qu’il y a quelque chose à creuser. », détaille à Rue 89 François-Régis Chaumartin, DG de Proxem.

Les data-stratèges d’En Marche peuvent alors dégager des corrélations, identifier les préoccupations de certaines catégories socio-professionnelles, et décider de faire dans la pédagogie s’ils mesurent une différence entre la perception d’un phénomène et sa réalité (par exemple : l’Europe, l’immigration, le chômage).

Enfin, deux articles de Médiapart.

Le premier, signé Mathieu Magnaudeix, daté du 3 février 2017, intitulé « Dans les rouages de la ‘Macron Company‘ », fait visiter une entreprise commerciale, plus proche d’une secte que d’un parti politique :

Avec En Marche, Macron a fait comme ces capitaines d’industrie qui tentent de créer en un éclair des monopoles dans un marché déprimé. C’est peu dire que le marché politique de ce début 2017 est propice à une telle OPA. Ses institutions — les partis — sont rejetées. Ses acteurs — les élus — , largement démonétisés. Avec son positionnement « et de gauche et de droite » et anti « système », Macron a élaboré un produit qui, pour l’instant en tout cas, semble plaire. « Il s’est montré réactif au marché, analyse l’économiste social-libéral Jean-Marc Daniel, professeur à l’ESCP, qui accompagna En Marche à ses débuts. Il a regardé la demande, il répond à cette demande. »

La politologue Cécile Alduy, qui étudie le discours des politiques, abonde. Emmanuel Macron, dit-elle, « nous vend un produit… on ne sait pas encore ce que c’est, c’est Steve Jobs qui va nous révéler l’iPhone du siècle… c’est nouveau, c’est hype, c’est le dernier truc, le dernier cri, et c’est ce dont on a besoin. Pour nous vendre son produit, il a fait des études de marché, il a demandé, vous, qu’est-ce que vous voulez? Il fait d’abord une étude de la demande politique et après il offre son produit fini. »

(…) le patron Macron veut tout voir, tout gérer. « Même la taille du pupitre pour les meetings », s’étonne une personnalité de la société civile qui l’a rejoint et s’inquiète de la « petite cour » autour de lui. Au sein de la « Macron Company », Macron est à la fois le patron et le produit. Le message et le messager. La « tête de gondole », assure un proche très sérieusement.

Sénatrice socialiste de Paris et membre du comité politique d’En Marche, Bariza Khiari se rappelle ses études de marketing. « Le prof nous disait : « pas vu, pas pris, pas vendu ». Là, on a un produit qui s’expose et se vend. » Mais attention, dit-elle, Macron n’est « pas un baril de lessive : la finalité est humaine et politique. Au bout du bout, il s’agit de changer la vie des gens. Vous proposez du changement, d’être les acteurs de leur propre vie, vous leur proposez un peu de rêve, des utopies réalistes. » Elle réfléchit un instant. « Utopie réaliste… je ne sais pas ce que veulent dire ces mots ensemble, mais c’est joli. »

Le « produit » Macron est décliné sur plusieurs segments de marché : les journaux sérieux, la télé, les réseaux sociaux, mais aussi les magazines people où Emmanuel Macron met son couple en scène dès qu’il le peut. Une rareté parmi le personnel politique français, qui répugne encore à exhiber sa vie privée. Mais Macron ne veut rater aucune occasion de se faire connaître. Et s’il ne se presse pas pour annoncer son programme, c’est peut-être fait exprès. « En 2008 aux États-Unis, le programme d’Obama, c’était le candidat lui-même », dit son porte-parole Benjamin Griveaux. En Marche s’est d’ailleurs acheté la visibilité de la journaliste Laurence Haïm, accréditée jusqu’à peu à la Maison Blanche. « Elle est un bon produit marketing », juge un député qui a rallié En Marche.

  • Go and sell something.

Le deuxième, signé Fabien Escalona, daté du 21 février 2017, intitulé « Macron, tel César dans sa start-up » , donne corps à une comparaison historique à laquelle je pense depuis des mois (Forza Italia, Silvio Berlusconi, Italie 1994), et en esquisse une autre (UCD, Adolfo Suarez, Espagne 1980)

De fait, En Marche ! étonne principalement en raison de la démarche entrepreneuriale qui lui a donné naissance, avec des savoir-faire et un langage plus typiques d’une « culture de boîte » que d’une culture politique (lire l’enquête de Mediapart sur les rouages de la « Macron Company »). D’autres partis plus institutionnalisés ont importé des techniques managériales en politique. Ce fut par exemple le cas de l’UMP à partir de 2004, notamment lors de la campagne de recrutement de nouveaux adhérents (fixation d’objectifs chiffrés, évaluations, classement des fédérations…). La chercheuse Anne-Sophie Petitfils a cependant montré à quel point cette évolution a surtout accompagné, pour la légitimer, la conquête du parti par Nicolas Sarkozy, « prétendant non désigné et non désiré au trône ».

Avec Macron, ces techniques ne sont pas seulement instrumentales. Elles définissent un mode d’institution du parti qui colore fortement son identité, tout en coïncidant parfaitement avec le contenu de son offre politique, valorisant la prise de risque et les vertus d’une concurrence libre et non faussée. De plus, contrairement aux partis installés dont les ressources proviennent largement du financement public, EM doit largement sa naissance et sa puissance de feu médiatique au soutien des milieux d’affaires. Enfin, la confusion entre la cause idéologique portée par le parti et la cause personnelle de son fondateur est portée à son comble, ce que symbolise l’identité entre le sigle de l’un et les initiales de l’autre.

Pour trouver des points de comparaison plus pertinents que dans le cas français, il vaut peut-être mieux porter le regard vers des antécédents étrangers, comme le lancement de Forza Italia. À l’époque, fin 1993, Silvio Berlusconi [est] un entrepreneur à la tête d’un empire économique, qui en utilisera les ressources pour lancer un parti dont l’image est promue par des professionnels de la communication et des relations publiques, s’appuyant eux-mêmes massivement sur des enquêtes d’opinion. À part l’anticommunisme, l’identité doctrinale de Forza Italia apparaît alors très mince, ce qui n’empêche pas la création de 4 000 clubs de sympathisants, principalement recrutés au sein des classes moyennes des régions « gagnantes » du nord de l’Italie. La campagne des législatives de 1994 est cependant maîtrisée en tout point par un cercle restreint autour de Berlusconi.

Quel que soit le nombre d’adhérents officiellement recensés, voire consultés à l’occasion, l’un des traits du business party réside en effet dans la centralisation très nette de la prise de décision, sans guère d’égards vis-à-vis des sensibilités idéologiques attirées par l’entreprise partisane, ni pour la diversité territoriale des zones d’implantation militante. De fait, en dépit de pratiques de délibération au sein d’EM, l’influence des adhérents sur le programme de Macron et ses orientations stratégiques apparaît bien superficielle. Beaucoup conseillé, leur candidat est en fait peu contraint par une quelconque instance partisane. On retrouve d’ailleurs ces traits dans une formation moins connue que Forza Italia et ancêtre de l’actuelle droite espagnole, à savoir l’Union du centre démocratique (UCD) dirigée par Adolfo Suarez, premier ministre de 1976 à 1981. (…)

Ces deux exemples — Forza Italia et l’UCD — sont intéressants à plusieurs titres. D’abord, ils renseignent sur les failles des partis les plus proches d’un modèle entrepreneurial pur, éventuellement augmenté d’une tendance « personnaliste », lorsque l’organisation est tout entière dévouée aux ambitions du leader. En effet, ces partis se révèlent très dépendants de la figure charismatique dont ils sont le véhicule politique ad hoc, sans forcément s’adosser à un conflit sociopolitique substantiel et donc durable. Les difficultés de Forza Italia ont par exemple été largement corrélées à la perte de crédibilité de Berlusconi lui-même. On observe donc une vulnérabilité particulière de ces partis en fonction des performances et à l’image de leur chef.

  • J’attends maintenant une comparaison avec The Trump Organization.

Février 2017 : Le sauveur

La seule certitude, depuis 2013, concernant l’élection de 2017, c’est que Marine Le Pen (« le diable ») arrivera en tête au premier tour.

Il est donc probable que le candidat arrivé en deuxième position à ce premier tour (l’anti-diable, « le sauveur ») sera élu président au deuxième tour. C’était le calcul de Hollande, de Sarkozy — de tous les prétendants. C’est aussi le calcul de Macron.

Mais en novembre 2016, Emmanuel Macron reste un candidat de deuxième plan. Comment en quelques mois en faire « le sauveur » ? C’est, à l’heure où j’assemble ce billet, dernier jour de février 2017, la séquence qui se termine.

Et la meilleure analyse que j’en ai lu (et de loin) revient à une « twitto » anonyme, « Alicia Pense » alias « @aliciapleure ». Elle a eu la bonté de présenter son analyse en un « Storify ». C’est juste saisissant. À lire !

Mars – Avril 2017 : Le bien contre le mal

Je pensais que la propagande « le sauveur contre le diable » attendrait l’entre-deux-tours. Les Américains l’ont subie pendant près de six mois ; les Français, pensais-je, ne la subiront que deux semaines.

Depuis mai 2016 et jusqu’à novembre 2016, les Américains auront été harcelés, assommés, intimés de choisir entre le diable et le candidat du système. Six mois ! Six mois à s’entendre répéter qu’il n’y a de choix qu’entre ces deux individus détestables !

Nous Français subirons la même chose, sauf si Jean-Luc Mélenchon réalise le miracle qui a échappé à Bernie Sanders. Mais ça ne sera qu’entre le premier et le deuxième tour, du 23 avril au 7 mai 2017. Deux semaines épouvantables de blitz médiatique : vous devez choisir entre le diable et le candidat du système !

Je me suis trompé. Nous Français allons subir deux mois de mise en scène du Bien contre le Mal. Est-ce qu’on a vraiment que ce qu’on mérite ? Est-ce qu’on vaut mieux que ça ?

7 mai 2017 : L’accident ?

Toute la journée du jeudi 23 juin 2016 les augures étaient persuadés que les Britanniques étaient en train de voter « Remain ». Tout s’est effondré en trois heures, entre 1h et 4h du matin, heure de Paris, le vendredi 24 juin 2016, au fur et à mesure où les données issues des votes réels remplaçaient les données issues des sondages.

Toute la journée du mardi 8 novembre 2016 les augures donnaient 90% à 99% de chances à Hillary Clinton. Et ça faisait 6 mois que ça durait. Tout s’est effondré en trois heures, entre 1h et 4h du matin, heure de Paris, le mercredi 9 novembre 2016, au fur et à mesure que les données issues des votes réels remplaçaient les données issues des sondages.

Que se passera-t-il le dimanche 7 mai 2017, entre 18h et 20h, heure de Paris ?

Le choix sera entre « le sauveur » et « le diable ».

Entre le candidat du système, fabriqué par le système et par quelques oligarques, et la candidate du Front National.

Pour des millions de gens, ce sera un crève-cœur. Le dégoût du système.

Le dégoût du système qui depuis quelques quinquennats a conduit ce pays dans l’abime.

Et, en plus, en bonus, en extra, le dégoût d’un système capable de fabriquer cyniquement en quelques quinquennats, from scratch, un candidat fantoche, un Gauleiter en Playmobil, un pantin pour oligarques, un produit pour supermarchés. Le Produit Macron.

Au minimum, la tentation du retrait, vote blanc, nul ou merde. Au pire, la tentation du Front National.

Nous y reviendrons peut-être d’ici l’échéance.

D’ici là, Keep Calm and Vote Mélenchon.

Bonne soirée.

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10 commentaires pour Pistes de lecture – The making of Président Macron

  1. Tu crois (encore) en Mélenchon ?

    Je ne comprendrai jamais les forces auto-destructrices qui sont à l’oeuvre dans l’électorat de ce pays quand il n’y a pas d’homme providentiel.

    Non, avec les élections qui se profilent à l’est, au sud, au nord, avec les dégâts du Brexit, avec les dégâts du Donald, c’est peut-être le moment de lâcher Marion Le Pen, dite Marine. Elle va faire tellement de dégâts qu’après, on peut espérer être débarrassés de l’extrême-droite pour cinquante ans au minimum. Oh, il y aura des victimes, et certaines seront innocentes, mais quand les dieux ont soif, faut qu’ils boivent ! P’têt aussi que les allemands rachèteront la France pour un euro symbolique, elle ne vaudra pas plus. Mais au préalable il faudra qu’on exile tous nos hommes et femmes politiques sur Tromelin. Clipperton c’est encore trop hospitalier.

    • Je ne sais pas si je « crois » en Mélenchon. Je pense que c’est le seul qui a un programme pensé à la hauteur des enjeux pour le pays (économiques, politiques, environnementaux). A titre personnel, je voterai pour lui au premier tour. Et pour le deuxième tour, on verra bien.

      • Anonyme dit :

        Ce qui est presque comique, c’est de comparer, physiquement, l’objet  » programme  » des différents candidats.
        La quantité de travail dans le bouquin des insoumis est juste incroyablement plus importante que celle de tous les autres candidats réunis.

        Au moins, ils ont vraiment bossé. Qu’on soit d’accord ou pas, ça force le respect, et ça donne un peu confiance dans la capacité de travail qui sera nécessaire à appliquer ledit programme.

      • Bien d’accord avec vous.

  2. Anonyme dit :

    Chouette billet.
    Mettre vos compétences au service de la clarification, le tout assorti d’un ton agréable et d’une pointe d’humour, ça, ça ferait un chouette produit 😉

    Je cherche toujours un petit visuel du réseau macron, ou même un visuel tous les 3 ans depuis son entrée dans les  » ordres « . Ca aiderait à comprendre le caractère « impossible » de la chose.

    Et sinon, vous devriez songer à faire plus d’analyses du monde extérieur, ça vous réussit 🙂

    Portez vous bien, K. C’est le printemps.

  3. Denis dit :

    Incohérence:
    « M. Macron, pour financer votre achat, vous empruntez en 2007….Saviez-vous donc que vous deviendriez associé-gérant chez Rothschild 5 ans plus tard ? (Question 5) »
    Puis quelques lignes plus loin…
    « De septembre 2008 à mai 2012, il travaille comme « associé-gérant » à la banque Rothschild ».

    Il ne s’est donc pas passé 5 ans entre l’emprunt et l’embauche chez Rothschild…

    Pourquoi ce besoin de denigrer a priori, cette suspicion par défaut, cette incapacité à donner sa chance à des methodes et des façons de présenter les choses au gens non sans talent qui, quoi qu’on en dise, sont relativement nouvelles dans la politique française des ces 30 dernieres années.
    Macron est un produit du système? Et alors, qui ne l’est pas franchement? (Melenchon compris… Il a bien trouvé sa place dans le système qu’il dénonce depuis tant d’années…) Et puis, est ce que tout est vraiment à jeter aux ordures dans notre système? Les choses me semblent un peu plus complexes que ça…

    • Merci pour vos remarques. Voici quelques éléments de réponses :

      a) sur l’incohérence que vous percevez : Il faut rentrer dans les détails, adopter une chronologie plus fine que je ne l’ai fait.

      > Selon sa déclaration, Macron achète son appartement à Paris en juin 2007, avant la commission Attali, avant l’entrée chez Rothschild. Il gagnait 40 K€ par an. Il n’était pas encore marié. Il n’avait pas d’apport personnel. Il achète un appartement à 890 K€.

      > Selon Wikipédia, Macron rentre chez Rothschild en septembre 2008, mais n’est nommé gérant qu’en 2012.

      > Selon Olivier Berruyer, le gros de ses gains est en 2011 (année où il commence à conseiller Hollande) et en 2012. Voir l’histogramme : http://www.les-crises.fr/macron-a-bien-claque-un-smic-par-jour-pendant-3-ans-20-questions-a-lui-poser-sur-des-bizarreries-sur-son-patrimoine/#!colorbox%5B162902%5D/16/

      > Selon Elsa Freyssenet dans son article des Echos, le « méga-deal » Nestlé-Pfizer qui assure une « méga-prime » à Macron a été signé le lundi 23 avril 2012, c’est-à-dire entre les deux tours de la présidentielle, quelques semaines avant l’entrée de Macron à l’Elysée.

      b) sur le « besoin de dénigrer » : Vous suggérez que Macron est « non sans talent » : je suis d’accord. Vous suggérez qu’il représente quelque chose de « relativement nouveau » : là, je ne suis pas d’accord. Macron, derrière son âge, ses apparences, ses gesticulations, c’est tout sauf du neuf. Son programme c’est la continuation de la politique imposée à ce cher et vieux pays depuis, au moins, disons, 1983. La soumission à l’orthodoxie monétaire allemande. La désindustrialisation. La paupérisation de régions entières. La financiarisation. Macron, c’est tout sauf du changement.

      c) sur « qui n’est pas un produit du système ? » : Le « système » a su capter, coopter, rattraper la plupart des dirigeants élus depuis quelques décennies, au nom du « cercle de la raison », du « there is no alternative », du « soyez raisonnables », de « la contrainte mondiale », et toutes ses sortes de choses. Par exemple Chirac en 1995. Jospin en 1997.

      La différence avec Macron, c’est que lui n’a pas été détourné, converti, rattrapé… il a été fabriqué. Fabriqué. « From scratch ». Et apparemment, de très loin.

      C’est peut-être la seule vraie innovation qu’il représente.

  4. anne jordan dit :

    quel plaisir de lire ce qui précède !
    je m’en veux de n’avoir découvert ce blog qu’en ce jour de Mars où mon humeur belliqueuse me poussait à chercher querelle à qqun .. pas n’importe qui , un candidat !
    Et j’ai trouvé !!! le  » Gauleiter Playmobil « …
    Bravo ! je vous embrasse , de tout coeur pour l’intelligence délicieusement acide des propos , la précision des sources et .. la conclusion ( Keep calm etc..)que je partage .

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