Plus on sait, moins on sait

Le « bon sens » suggère, très simplement : plus on sait, plus on sait.

Le « zeitgeist » — l’esprit de l’époque, l’idéologie dominante, l’air du temps — nous suggère pire : moins on sait, plus on sait. En fait, il n’y a même plus besoin de rien savoir du tout — il suffit, le moment venu, de savoir demander à Google ce qu’on a ponctuellement besoin de savoir. Ne vous encombrez pas. Tout est dans le cloud. Plus besoin d’apprendre, de comprendre, de pratiquer des langues étrangères, de voyager : tout est dans Google, et Google est dans votre poche. Votre engin du diable (ou smartphone) sait tout pour vous (et sur vous). Ne vous embêtez pas à savoir : amusez-vous, distrayez-vous, soyez juste vous-même. Moins vous savez, mieux vous êtes. Ne pensez pas ! N’apprenez pas !

Je pense que la vérité est à l’opposé.

Je pense qu’un grand paradoxe du savoir c’est que plus on sait, moins on sait.

Par savoir, j’entends connaissance, culture, sciences et autres lumières.

Plus on sait, moins on sait.

Développons.

Plus on apprend, plus on réalise son ignorance.

Plus on apprend, plus on se représente tout ce qu’on n’a pas appris, tout ce qu’il reste à apprendre.

Plus on apprend la géographie, plus on se sent tout petit sur la planète. Plus on apprend l’astronomie, plus on sent tout petit dans l’univers. Plus on découvre, plus on réalise ce qu’on ne sait pas de l’univers, ce qu’on ne sait pas de la planète, ce qu’on ne sait même pas de la ville où on habite depuis des années.

Plus on pratique de langues étrangères, ou plus on fréquente de gens parlant des langues qu’on ne parle pas, plus on réalise à côté de quoi on passe faute de mieux les connaître, ou de plus en connaître.

Plus on parle à ses semblables, plus on réalise ce qu’ils savent et qu’on ne sait pas

Plus on voyage, plus on réalise combien le monde est vaste, et à quel point on n’en verra jamais le bout.

Plus on sait, plus on est capable de relativiser.

Plus on sait, plus on est capable de se débarrasser des préjugés, des croyances, des œillères, des illusions.

Plus on sait, plus on se rend compte de son insignifiance.

Plus on est dans la lumière, plus on distingue les zones d’ombre et les nuances de gris.

Le grand danger des études supérieures c’est de croire qu’une fois celle-ci terminées, on est équipé pour la vie. On est prêt. On a tout. On sait. Y a plus qu’à.  J’ai très mal vécu ces années-là, les dernières années d’études, les premières années professionnelles, parce que j’étais prisonnier de ce préjugé. D’un côté : Tu as ton diplôme, tu vas avoir ton diplôme, tu as eu ton diplôme, donc tu sais, tu dois savoir, tu sais forcément. De l’autre côté : Tu sens bien que tu ne sais pas grand-chose, tu mesures tout ce que tu ne sais pas, tu as peur de ce que tu ne sais pas. La tension était horrible. Heureusement que c’est passé.

« Je ne sais pas » est une des phrases les plus difficiles à prononcer de nos jours.

J’ai passé la quarantaine. Je vais devoir m’habituer à la phase descendante de ma vie. Je n’ai plus le temps. Je sais que mes jours sont comptés. Je sais que je suis fini, mais que la connaissance est infinie. Mais ma vie n’est pas finie. Mais la connaissance est infinie.

J’ai une idée de plus en plus claire de là où je n’irai jamais, de là où je ne retournerai jamais, de ce que je n’apprendrais jamais. Je sais que je ne saurai pas. Et plus je sais un peu, plus je sais que je ne saurai pas beaucoup plus. Plus j’avance, plus l’horizon s’éloigne et le ciel s’agrandit.

Plus je sais, moins je sais.

Un tel constat me désespérait il y a encore quelques années. Je m’y habitue.

La maturité c’est peut-être de savoir l’apprécier.

De savoir que plus je sais, moins je sais. Et de continuer malgré cela à vouloir savoir, apprendre, comprendre, connaître.

La maturité, c’est aimer ainsi voir fuir l’horizon. S’il fuit, c’est que j’avance. Si je n’avance pas, il ne bouge pas.

La maturité, c’est aimer ainsi me diluer. Si je me dilue, c’est que j’ai appris. Si je n’apprends pas, je reste le même.

La maturité, c’est aimer me perdre, dans tels ou tels confins de la connaissance, dans tel ou tel livre oublié, dans tel ou tel thème déserté, avec telle ou telle connaissance improbable. Ne pas en avoir peur.

La maturité, c’est aimer le silence des confins. C’est préférer le silence des confins de la connaissance, au vacarme de l’ignorance industrielle, au bruit des croyances, au brouhaha des préjugés, au buzz et autres déchets cognitifs toxiques.

Une des Pensées les plus connues de Pascal est :

Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie.

La maturité, c’est peut-être n’avoir plus peur du silence et des espaces infinis.

Enjoy the silence.

Bonne nuit.

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